XXVIII

Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit à copier la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt à la dessiner, car pour son esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture était une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur le modèle le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait aussitôt, la même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que Corysandre ne pût pas se tromper?

Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint à bout de ce travail, et aussitôt elle fit appeler sa fille; mais, avant que Corysandre entrât, elle eut soin de cacher sa copie.

—Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de Naurouse.

Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle eût voulu qu'on ne lui parlât pas de Roger.

—Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononçait pas nous romprions toutes relations.

—Il s'est prononcé.

—Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a déclaré son amour; le soir même il devait me demander ta main ou en tous cas il devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps. A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermée au duc.

Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une volonté inébranlable.

Cependant, après quelques courts instants de silence, elle parut s'adoucir.

—Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le sens; mais que puis-je y faire?

—Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.

—Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues hésitations, que je me suis arrêtée à cette résolution. Je l'ai balancée toute la nuit, ne pouvant pas me résoudre à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouvé un moyen pour n'en pas venir à cette terrible extrémité et pour amener le duc à me demander ta main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement examiné, j'y ai renoncé.

—Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur cette espérance qui lui était présentée.

—Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est un peu aventureux; la seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-être pas.

—Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.

—Tu dis cela.

—Cela est ainsi.

—Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au moins peut-il te montrer combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingénie toujours à t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...

—Moi?

—Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.

—C'est de la surprise, rien de plus.

—Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de votre intimité; puis, après avoir en quelques mots exprimé combien cela t'était cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint à moi. Cela m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais même écrit la lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments sont les tiens et si je me suis mise à ta place.

Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commença à la lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin.

—Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs dont je parle, si tu avais toi-même écrit? demanda-telle.

—Oui, je crois.

Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit bientôt:

—N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais navrée de parler contre ton coeur?

—Oh! oui.

—Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, mais n'est-il pas tout naturel qu'une mère, bien que n'étant pas près de sa fille, écrive en quelque sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de toi.

Corysandre acheva sa lecture.

—Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au duc.

Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta:

—Il y aurait des chances pour que le duc accourût tout de suite: au moins cela m'avait paru probable en l'écrivant, car tu penses bien que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, inexplicables s'il t'aime comme tu le crois.

—Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hésitant à chaque mot.

—S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture.

—Il m'aime.

—Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement les chances de le voir accourir; seulement, moi qui n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à cet amour, j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout d'abord et qui conciliait tout: notre dignité et ton amour; car tu sens bien, n'est-ce pas, que cette question de dignité est considérable? Que nous continuions à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait bien certainement des facilités que je t'accorde, peut-être même cela lui inspirerait-il des doutes pour le passé.

—Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui se perdait dans ces paroles contradictoires et qui d'ailleurs était trop profondément émue; par la menace de sa mère pour pouvoir raisonner.

Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait tout concilier, ne serait-ce pas folie à elle de refuser le moyen qui lui était offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état d'entendre la voix de sa conscience et de son coeur, troublée, entraînée qu'elle était par la voix de sa mère qui ne lui laissait pas le temps de se reconnaître et de réfléchir.

—Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette aventure, dit madame de Barizel.

—Je pourrais la lui remettre quand il viendra.

—Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'après que nous ne l'aurons pas reçu. Aussitôt qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui la portera, et il est possible que quelques minutes après nous voyions le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me demander une entrevue. Je dis que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et décide toi-même.

Comme Corysandre restait hésitante, madame de Barizel reprit:

-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mère est heureusement tracé et je n'ai qu'à le suivre tout droit: Ne plus recevoir le duc... à moins qu'il ne se présente pour me demander ta main et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; plus tard, quand tu ne seras plus sous le coup immédiat de la douleur, tu me remercieras de ma fermeté.

Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre à ses réflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne pût pas réfléchir.

—A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?

—A une heure pour...

—Et il est?

—Midi passé.

—Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., si tu veux écrire.

—Je vais écrire.

—Alors, tu es sûre de lui?

—Oui.

Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit que «madame la comtesse ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus», il fut étrangement surpris. Cette heure matinale avait été choisie la veille avec Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, et il était d'autant plus étonnant qu'on ne le reçût pas, que Bob, interrogé, répondait que ni «madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».

Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que cela signifiait.

Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette question en la raisonnant, étant agité au contraire par une impatience fiévreuse.

Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses amis d'Amérique peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui étaient pas encore parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches à ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le télégraphe s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans ses lettres; c'était à la dernière extrémité qu'il s'était décidé à employer le système des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait être que mauvais par sa concision et surtout par sa discrétion obligée; mais, après ce qui s'était passé entre lui et Corysandre, dans la tour de l'église de Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses pouvaient tarder encore huit jours, peut-être plus. Se taire plus longtemps devenait tout à fait ridicule.

Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état pénible de confusion et de perplexité, allant d'un extrême à l'autre, sans pouvoir raisonnablement s'arrêter à rien.

Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, quand on lui monta la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportée.

Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait point l'écriture et il avait bien autre chose en tête que de s'occuper des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient indifférents.

C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des lettres.

Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait à travers son appartement, il passa plusieurs fois auprès de la table sur laquelle il avait jeté cette lettre: puis à un certain moment il la prit machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait le parfum de Corysandre.

Sans aucun doute c'était là une hallucination: il pensait si fortement à Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la voyait partout.

Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette lettre, et aussitôt une commotion délicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tête aux pieds; c'était bien le parfum de Corysandre, le même au moins que celui qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.

Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:

«Allez à ma mère...»

Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était la situation que créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.

Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour fâchée de ses hésitations et de son silence, il fallait qu'elle eût vraiment l'âme indulgente, ou plutôt il fallait qu'elle l'aimât assez pour n'être sensible qu'à son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures en même temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?

Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, s'il avait de puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore pour n'attendre pas.

Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait tout de suite, envers son nom; s'il ne se prononçait pas, envers son amour.

Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa porte s'ouvrit.

C'était une dépêche; qu'on lui apportait.

«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage serait d'attendre lettre partie depuis six jours.»

Plus sage!

D'un bond il fut à son bureau.

«Madame la comtesse,

«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui même, aussitôt que possible.

«On attendra votre réponse.

«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.

NAUROUSE.»

Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces simples mots: «Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de Naurouse.»

Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le premier la parole; mais elle le devança:

—Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle cérémonieusement, de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de votre visite? Je vous dois une explication à cet égard et je vais vous la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre très heureuses de l'agrément que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément qui est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus est, une jeune fille à marier. Tant que nos relations ont gardé un caractère de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper; vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous rencontrer, nous en ressentions un très vif à nous trouver avec vous, c'était parfait. Mais en ces derniers temps on m'a fait des observations... très sérieuses, au moins au point de vue des usages français qui désormais doivent être les nôtres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimité avec ma fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut et j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et à moi, nous devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire à Corysandre, et qui même lui avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantôt. Sans doute j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous donne en ce moment, mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même le sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication, la voilà.

—Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été dans l'intention de provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...

—Vous, monsieur le duc!

—En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la première fois. Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu écouter ses inspirations avant d'être bien certain que je n'obéissais pas à des illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me la donner pour femme.

Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenée.

Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si elle était plongée dans un profond embarras; à la fin elle se décida, mais en hésitant.

—Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort honorée, me prend tout à fait au dépourvu et me cause une surprise que je n'ai pas la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner votre amour pour elle,—la résolution que j'ai mise à exécution aujourd'hui en est la preuve. Avant de vous répondre je dois donc tout d'abord interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second père de ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...

—M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait comme un assez mauvais mari; mais c'est là un excès de rigorisme contre lequel je me défendrai facilement si vous voulez bien m'entendre.

—Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui vous entendît, car je dois avoir égard à son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez donc le faire revenir de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu que la mesure que j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait à ma prévoyance de mère n'a plus de raison d'être, et que toutes les fois que vous voudrez bien venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir.

—Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir.

Roger se retira.

Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais aussitôt qu'il fut parti elle monta quatre à quatre à la chambre de sa fille, où elle entra en dansant.

—Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!

Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On avait parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât de lui et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir à s'occuper de lui. Savine n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique à tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on racontait sur son compte.

Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens amis de Roger étaient arrivés à Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrévault et dix autres avec leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous s'étaient jetés sur cette nouvelle:

—Naurouse se marie, est-ce possible?

On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout d'abord il avait mis une certaine réserve dans ses réponses; mais, lorsqu'à la suite de l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel, dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments de sa fille et conseillée par son ami Dayelle», avait formellement donné son consentement, il avait très franchement montré combien il était heureux de ce mariage, n'attendant même pas les questions pour l'annoncer à ceux de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur.

Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent celles du prince de Kappel:

—Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de vous choisir votre femme vous-même et tout seul! Je crois que si j'avais la liberté de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien certain que je mourrai garçon pour ne pas me laisser marier à quelque princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on m'imposerait au nom de la politique et à qui je devrais faire des enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un futur roi qui ne se marie pas, c'est drôle, et on est original comme on peut.

Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le blâma et très vivement, parlant au nom de l'amitié et de la raison, employant la persuasion et la raillerie pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: ce fut Mautravers.

Contrairement à son habitude, Mautravers n'était point arrivé à Bade pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas voir, avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu qu'il ne viendrait probablement pas; cependant il était venu, et, le matin de la deuxième journée, en débarquant de chemin de fer il était tombé chez Roger encore au lit et endormi.

—Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, j'espère.

—Pour très longtemps, pour toujours probablement.

—Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?

—Que raconte-t-on?

—Que vous avez l'idée de vous marier.

—C'est vrai.

—Vous marier avec une Américaine, une étrangère, vous, François-Roger de Charlus, duc de Naurouse?

—Cette Américaine est d'origine française: elle appartient à une très vieille et très bonne famille du Poitou, les Barizel.

—On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce moment, et on m'a dit aussi que c'était par amour que vous vouliez épouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru.

—Vraiment!

—Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une maison, je ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit à mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour, vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme de coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien vous le concéder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais à côté des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, croyez-vous que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimées passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment donné, tout en éprouvant encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas été désagréablement surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous étaient devenues absolument indifférentes, ne vous disant plus rien, à ce point que vous vous demandiez avec stupéfaction comment elles avaient pu éveiller en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est fatal et que ceux-là même qui sont les plus fortement maîtres de leur volonté n'échappent pas à cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive, et que vous resterez en présence d'une femme aigrie, d'autant plus insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers qu'on peut aimer une maîtresse indéfiniment, toujours, même vieille, et cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que vous ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutôt qui vous a du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, et alors...

Mautravers était resté dans la chambre, tandis que Roger était entré dans son cabinet de toilette, et c'était de la chambre qu'il parlait. Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette à la main, s'essuyant le cou et le visage.

—Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une spécialité. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. Aussi ne vous ai-je pas interrompu, curieux de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer à ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engagé, et vous savez bien que je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que vous venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que cela ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais épouser, je l'aime passionnément, et, dussé-je n'avoir qu'un jour de bonheur près d'elle, pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. Mais, alors même que les sentiments qui s'ont inspirée n'existeraient pas, je la réaliserais cependant quand même, car je veux me marier tout de suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite, vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour aux Condrieu.

Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'établit entre eux un assez long silence; puis il reprit:

—Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour mon nom je ne puis l'empêcher sûrement de tomber entre leurs mains que par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste vous allez voir bientôt que celle que j'épouse est digne non seulement d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer.

—Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle de Barizel, j'ai parlé en général.

—Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai à elle; quand vous la connaîtrez, vous serez peut-être moins absolu dans vos théories.

—Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il.

—Non.

—Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous voulez bien.

Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:

—Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous en aller aussitôt que vous voudrez, de façon à faire une visite du soir à mademoiselle de Barizel, si vous le désirez.

Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et il avait été convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'était une fête de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques semaines.

Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de Washington,—la lettre justement qu'annonçait la dépêche.

En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus sage d attendre lettre», disait la dépêche.

Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui de l'ouvrir? Au point où en étaient les choses il ne pouvait pas revenir en arrière. Et le pût-il, le dût-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il la supporterait, si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait jamais à Corysandre.

Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété était trop poignante pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs ce n'était point son habitude d'hésiter en face d'un danger.

Il lut:

«Mon cher Roger,

«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon simple et précise; par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquête sur la famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable résidence de Washington, bien faite pour donner le spleen à l'homme le plus gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à des renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami, en me lisant et surtout en prenant une résolution d'après ces renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un gentleman et, ce qui est mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, ses manières, ses habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le représentent comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français bien que n'ayant pas vécu en France, mais Français d'origine, Français de sang, et Français du dix-huitième siècle avec quelque chose de brillant, de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est distingué pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent été héroïques dans un pays où l'on serait moins sensible à la pratique et au but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son importance: il avait hérité d'une grande fortune engagée dans toutes sortes de complications; il ne l'a point dégagée, loin de là, et l'abolition de l'esclavage a dû lui porter un coup funeste; mais à cet égard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de vous répondre, suivant l'usage américain:—Vaut.... tant de mille dollars.—Sur la mère, au lieu de l'unanimité, c'est la contradiction que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les autres, c'est une aventurière, et ceux-là même racontent sur elle toutes sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car si elles étaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner aux sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération là dedans. Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une dépêche vous me demandez de faire cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je suis entièrement à votre disposition et que ce me sera un plaisir de vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a la même unanimité que sur le père: la plus belle personne du monde, a provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux qui l'ont vue. La seule chose à noter et à interpréter contre elle est qu'elle a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? sont-ce les prétendants qui n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voilà pour aujourd'hui tout ce que je puis vous dire. Cela manque de précision, j'en conviens; mais je vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la Nouvelle-Orléans ou ailleurs au premier signe que vous me ferez.»

Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, et, en écriture bâtarde aussi nette que si elle avait été lithographiée, cette lettre fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle était aussi satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui était l'essentiel. Le père, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds à la tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» C'était quelque chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai que du côté de la mère les choses ne se présentaient plus sous le même aspect; mais ces histoires scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute à des amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mère fût un modèle de vertu: ce n'est pas sa belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se marierait jamais.

Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il envoya une dépêche à son ami pour le prier d'aller sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre cette enquête, au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait, il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, plein de confiance, ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle préoccupation eût résisté à cette joie!

En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de madame de Barizel; avec inquiétude il interrogea Corysandre du regard, mais celle-ci ne lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour.

Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant des questions qu'il n'osait pas poser:

—J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon.

Il la suivit.

Elle tira une lettre de sa poche:

—Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur la question de savoir si je vous la montrerais; mais, tout bien considéré, je pense que vous devez la connaître.

Elle la lui tendit ouverte:

«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur de votre charmante fille, se trouve vivement ému par le bruit qu'on fait courir du prochain mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez votre consentement à ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère. Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il n'aurait été admis par une famille française honorable qui aurait eu souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait en lui le germe de plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune encore, et d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et de son père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les médecins, est un des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son enfance il a été constamment malade et, en ces dernières années, très gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec un ou deux enfants qui seront les misérables héritiers de leur père pour la santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait un crime.»

—Vous voyez! dit madame de Barizel.

Roger ne répondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui tremblait entre ses doigts.

—Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un profond mépris, m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement, je sais par expérience que les craintes qu'elle voudrait provoquer ne sont pas fondées, et c'est pour cela que je vous la communique, uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.

—D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-père, et je suis aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la dicter: il voudrait m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de mon nom et pour cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empêcher d'avoir des enfants, il écrit ces lettres infâmes.

Violemment il la froissa dans sa main crispée.

—Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondément blessé et peiné; mais au moins ne vous inquiétez pas, de pareilles dénonciations ne peuvent rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et n'en saura jamais rien?

En voyant comment madame de Barizel accueillait ces révélations, il pouvait ne pas s'inquiéter pour son mariage, mais pour lui-même il ne pouvait pas ne pas penser à cette lettre.

Il était vrai que son père était mort jeune; il était vrai que sa mère était poitrinaire: il était vrai que lui-même depuis son enfance avait été bien souvent malade. Était-il donc condamné à transmettre à ses enfants les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de ses parents?

Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? Avait-il vraiment la main hippocratique?

Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur fut empoisonnée, et le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres ne parvinrent pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient son front.

A un certain moment il vit dans la foule un médecin parisien qu'il avait connu autrefois et qu'on était sûr de rencontrer partout où il y avait des cocottes; aussitôt, se levant de la chaise qu'il occupait auprès de Corysandre, il alla à lui.

—Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, dit-il en l'emmenant à l'écart. A quels signes reconnaît-on donc ce que vous appelez la main hippocratique?

—Au renflement en massue de la dernière phalange des doigts et à l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale.

—Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine.

—Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est exagéré: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains.

—Je vous remercie.

Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en alla tout à l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se dégantant rapidement, il examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardées, en se demandant si elles étaient ou n'étaient pas hippocratiques.

Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez léger, qu'à un doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant à l'incurvation de l'ongle, il ne savait pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute un terme de médecine, il le chercherait.

Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le salon où celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives réunis: le prince de Kappel, Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine, Esther Marix et enfin Raphaëlle.

Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de lui, pour lui tendre la main; quand Raphaëlle lui tendit la sienne, il ne fut pas maître de retenir un léger mouvement.

—Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne amie, dit Mautravers, qui l'observait, c'est elle-même qui s'est invitée tout à l'heure quand elle a su que nous dînions ensemble.

—Ça c'est beau, dit Poupardin.

—Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce n'aurait pas été pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adressé cette demande à Mautravers.

On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher tout haut.

—Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'à l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voilà tous réunis aujourd'hui pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, comme nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter son entrée dans la vie.

—Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le même cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme à l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les mêmes, et franchement ça manque de diversité. Nous allons dire les mêmes choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger la même sauce brune, la même sauce rouge, la même sauce blanche; et puis demain nous recommencerons.

On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de Roger; ce voisinage n'était guère pour lui plaire, mais il eût été maladroit et ridicule d'en rien laisser paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre observation; c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise en la voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être que complètement indifférente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimée, qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompé; tout cela était si loin!

Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant assez longtemps il s'entretint avec elle, sans plus faire attention à Raphaëlle que s'il ne la connaissait pas.

A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, Raphaëlle se pencha vers lui et, parlant d'une voix étouffée, de manière à n'être entendue que de lui seul:

—Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée à ce dîner.

Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda de haut, puis tout à coup se baissant de façon à lui parler à l'oreille:

—Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, j'étais sur le balcon et j'ai tout entendu.

—Ç'a été justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se disait chez mes parents que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à rompre?

Il eut un tressaillement.

—Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.

—Justement, répondit-elle.

—Alors cela sera long!

—Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.

—Continue, mais tout haut.

—Merci.

Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, s'exprimant au milieu de ces neuf personnes à peu près aussi librement que si elle avait été seule, car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en jetant hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que ses voisins l'entendissent.

—Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour moi, par générosité, par amour, et que si les choses continuaient ainsi ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais essayé de rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu l'avais repoussé; si tu savais comme cela m'avait été doux! Alors, voyant qu'il fallait te sauver malgré toi, j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas impunément qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui m'était inspiré par mon métier, j'ai joué une scène... atroce, en me disant pour me soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais être, tu souffrirais moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.

Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant elle une assiette à laquelle elle ne toucha pas.

—Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne comédienne; mais il paraît que ce jour-là j'ai eu du talent, car tu as cru à la scène que je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu y crois peut-être encore en ce moment même, te disant que j'ai été la plus misérable des femmes, au lieu de voir que j'en étais la plus tendre, la plus dévouée, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée jusqu'au suicide.

—Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de Naurouse? demanda Montrevault, ça n'est pas correct, cela, ma chère.

Assurément non, cela n'était pas correct; elle le sentait sans qu'il fût besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se décida à achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:

—Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant sur tous les convives un regard assuré, une chose bien simple, bien élémentaire, mais qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends à tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part pour votre éducation. Comme je n'aurai à tromper aucun de vous, je peux parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine, quand il est l'amant d'une femme qui lui témoigne de l'amour, qu'il doit être seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh bien! ça, c'est des bêtises.

—Bravo! cria Balbine.

—Certainement, continua Raphaëlle, une femme peut n'aimer qu'un homme et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien pour elle; mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une autre affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela, enfin des relais.

—Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche.

—Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au duc, au petit duc, comme nous disions autrefois, quand Montrévault m'a interrompue pour me rappeler que je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais mieux le lui dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ça blessera...

—Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles auront mauvais caractère.

—Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien égal qu'on se fâche ou qu'on ne se fâche pas. Donc le but de mon explication était de lui prouver que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai aimé, tendrement, passionnément aimé, et, qu'en réalité, je n'ai jamais aimé que lui.

Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.

—Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte.

—Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.

—Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'étais en train de dire bas, continua Raphaëlle sans se laisser déconcerter, ce n'est pas ma faute. Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, sans explication; après plusieurs années je le retrouve, alors je saisis l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans d'autres circonstances je n'aurais pas risqué cette explication, parce qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans un but intéressé, mais maintenant cela n'est pas à craindre, cette idée ne peut venir à personne et je suis bien aise que le petit duc sache...

—Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire amant, dit Sermizelles, c'est entendu.

—Il le sait.

—Il en est fier.

—Il en rêvera.

—Ton souvenir consolera ses vieux jours.

—Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, cela m'est égal; j'ai dit ce que je voulais dire.

Elle se mit alors à manger consciencieusement, en femme qui veut regagner le temps perdu, et, pendant le reste du dîner, elle ne chercha point à s'adresser à Roger en particulier, ne lui parlant que lorsqu'elle y était amenée naturellement par les hasards de la conversation.

Au dessert, Roger se leva et quitta la table.

—Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; c'est scandaleux!

—Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.

Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à ceux qui le blâmaient, Roger se retira pour se rendre auprès de Corysandre, et en chemin une question qu'il s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle avait-elle essayé cette justification? Il était dans des dispositions où l'on se défie de tout et de tous: les étranges paroles que Mautravers lui avait adressées le matin, puis presque aussitôt la lettre anonyme que madame de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur ses gardes; il traversait bien évidemment une phase décisive, et des dangers, des embûches dressées par M. de Condrieu-Revel, devaient l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre son mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le voyait, et ses soupçons ne devaient s'arrêter devant personne; mais enfin il lui paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaëlle pussent se rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait ni par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente pour croire qu'il pouvait revenir à elle, alors même qu'il croirait qu'elle s'était immolée, qu'elle s'était suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela qu'elle avait cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage.


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