Roger courut à la porte pour la fermer, et en même temps, se tournant vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la pièce voisine, qui était sa chambre.
Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte non avec le doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts.
—Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée.
Évidemment c'était madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre.
Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa chambre, où il trouva Corysandre.
—Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée.
—Oui.
—Qu'allez-vous faire?
—Nous allons descendre par l'escalier de service; vite.
La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre dans le cabinet de toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de dégagement au bout duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure.
Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté. Où, chercher cette clef? Il n'en avait pas l'idée.
Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit au bout du couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'était se faire prendre dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir.
Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait vers elle, elle l'embrassa passionnément, désespérément, comme si elle avait conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui donnait et qu'elle recevait de lui.
-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons pas.
Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment où ils arrivaient dans la chambre, la porte opposée à celle par laquelle ils entraient s'ouvrait, et derrière un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils aperçurent madame de Barizel.
Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger aperçut le bout d'une écharpe tricolore.
—Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis chargé de rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure au-dessous de seize ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée.
Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était restée en arrière, mais sans chercher à se cacher, la tête haute, ne laissant paraître sa confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.
Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança à son tour et vint se poser à côté de Roger.
—Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en s'efforçant d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla, je suis venue volontairement.
Le commissaire salua de la tête sans répondre, tandis que madame de Barizel levait au ciel ses mains indignées et frémissantes.
—Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant à Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite?
Roger ne répondit rien.
—S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'écria madame de Barizel; cherche-t-on à se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire une visite à un jeune homme? Cette défense est absurde.
—Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec hauteur.
—M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement Corysandre, il n'a rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui.
Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de Barizel, étaient parties irrésistiblement, sans réflexion, sous le coup de l'émotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce qu'il disait.
Cependant le temps avait permis à Roger de se reconnaître, au moins jusqu'à un certain point, c'est-à-dire qu'il ne comprenait rien à ce qui se passait.
Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît, ou s'il ne se défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait. Madame de Barizel, habile et avisée comme elle l'était, n'avait certes pas décidé une pareille aventure à la légère.
—Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants d'entretien avec vous.
—Je suis à votre disposition, monsieur le duc, répondit le commissaire, qui paraissait beaucoup mieux disposé en faveur des accusés que de l'accusateur.
—Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel.
—Ne craignez rien, madame, la porte est gardée.
Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris. Alors il passa dans le salon avec le commissaire.
—Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais vous adresser si vous le permettez: vous avez parlé d'accusation tout à l'heure, cette accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à quoi expose-t-elle?
—Vous avez un code, monsieur le duc?
—Non.
—C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde, dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais tâcher de répondre à vos questions. Vous demandez si cette accusation est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses conséquences possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les 354, 355, 356, 357 du code pénal, qui disent que quiconque aura enlevé ou détourné une fille au-dessous de seize ans subira la peine des travaux forcés à temps.
Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement.
—C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde, n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand même la fille aurait consenti à son enlèvement ou suivi volontairement son ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il sera condamné aux travaux forcés à temps. Mademoiselle de Barizel, en affirmant qu'elle était venue librement chez vous, a paru vouloir vous innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez pas cela, monsieur le duc. De même n'oubliez pas non plus le dernier article que je signale tout particulièrement à votre attention, et qui dit que dans le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée, il ne pourrait être condamné que si la nullité de son mariage était prononcée. Dans l'espèce, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?
Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger par-dessus ses lunettes un sourire qui en disait long.
—Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre à ce mariage? dit Roger.
—Hé! hé! hé!
Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans doute d'avoir été compris.
—J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis m'installer ici, n'est-ce pas?
Il s'assit devant la table.
—Ce procès-verbal doit constater la porte fermée à clef, la tentative de fuite par l'escalier de service, le désordre de la toilette de la jeune personne. Pourquoi donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le duc?
—Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper.
—Fâcheux.
Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre était assise à un bout, madame de Barizel à un autre.
—Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous êtes-vous fait renseigner par M. le commissaire sur les conséquences de ce que la loi française appelle un détournement de mineure?
Comme Roger ne répondait pas, elle continua:
—Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences sont un procès en cour d'assises et une condamnation aux travaux forcés.
Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger.
—Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donné à réfléchir et que vous pouvez me faire connaître vos intentions. Vous aimez ma fille. De son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa démarche le prouve. L'épousez-vous?
Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée devant lui et, s'adressant à sa mère:
-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser, dit-elle.
—Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel.
—Je réponds pour lui.
Puis se tournant vers Roger:
—Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infâme, dit-elle, tu répondais: «Oui», tu ne serais plus le duc de Naurouse que j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux encore moins aujourd'hui.
Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais presque aussitôt ses yeux lancèrent des éclairs, tandis que ses narines retroussées et ses lèvres minces frémissaient: elle se leva et s'avançant:
—Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'épouser? dit-elle d'un air de défi; s'il a des raisons à donner pour justifier son refus, j'entends des raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.
Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger:
—Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle, et que je n'ai pas à lui demander, moi, votre fille, de se taire.
Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée; mais son trouble ne dura qu'un court instant:
—Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne la reverrez jamais.
Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger.
—A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te le jure.
La porte du salon s'ouvrit:
—Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le procès-verbal? dit le commissaire de police.
Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son procès-verbal.
Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il ne lui était pas possible, non seulement de résoudre cette question, mais même de l'examiner, et tout de suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant bien en avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.
Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret était au travail. Les vacances étaient pour lui son temps le plus occupé; il mettait à jour son arriéré.
Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient passées, minutieusement, et il exigea un récit complet non seulement sur le fait même du procès-verbal du commissaire de police, mais encore sur les antécédents de madame de Barizel.
—C'est le caractère du personnage qui nous expliquera ce dont il est capable, dit-il pour décider Roger, qui hésitait.
Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle et les témoignages de MM. Layton et Urquhart.
—Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est pas complice de sa mère?
—Elle!
—Ça s'est vu.
Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de Corysandre.
—C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait plus beau encore si c'était joué, car il est bien certain que par la venue chez vous de cette jeune fille qui vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme, puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre maîtresse, puisque nous nous aimons», vous avez été profondément touché.
—C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée de ma vie.
—Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mère et vous pour dire: «Il ne peut pas m'épouser,» elle vous a paru très belle.
—Admirable d'héroïsme.
—C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez jamais aimée.
—Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des lâchetés en ne l'épousant pas.
—C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais désespéré de dire une parole qui pût vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce sacrifice arrive bien à point pour peser sur vos résolutions. Et notez que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis présentement, c'est que nous avons affaire à une mère très forte qui a bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui la faisait agir.
—Je vous affirme que tout en elle a été spontané, inspiré seulement par le coeur.
—Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai, et cela suffit pour vous avertir d'avoir à vous tenir sur vos gardes. D'ailleurs les raisons qui vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois pas que par sa démarche auprès de vous, pas plus que par la mise en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit réhabilitée; elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en vous la représentant comme une aventurière dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer de son procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.
—Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que mademoiselle de Barizel a plus de seize ans.
—C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre à l'abri. Si la loi punit des travaux forcés le ravisseur d'une fille au-dessous de seize ans, elle punit de la réclusion le ravisseur d'une mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, la plainte peut être déposée et le procès peut être fait. Le fera-t-elle?
—Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tiré sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre lorsqu'on me l'avait racontée, me paraît maintenant possible.
—En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que je pense, c'est aux avantages qu'elle peut avoir à le faire. A vous en menacer, les avantages sautent aux yeux: elle espère vous faire peur; avant de se laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un duc de Naurouse réfléchit, et entre deux hontes il choisit la moindre.
La moindre serait la condamnation.
—C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous serait de devenir son gendre. C'est là son calcul: tout a été préparé pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un chantage comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris que celui-là ne soit pas plus souvent pratiqué; mais voilà, les coquins n'étudient le code que pour échapper aux conséquences de leurs coquineries et non pour en préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient à la dispositions des habiles!
—Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, soyez sûr qu'elle se l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent.
—J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué part d'une main expérimentée; mais justement parce qu'elle n'a pas agi à la légère, elle doit savoir que vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès, l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement est encore mariable, devient immariable. Si belle, si séduisante que soit une jeune fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a été enlevée ou détournée et quand un procès retentissant a fait un scandale épouvantable autour de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille? Une aventurière vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu, puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant de déposer sa plainte, elle y regardera à deux fois. Elle a joué ses premières cartes et elle a gagné, c'est-à-dire qu'elle a gagné son procès-verbal sur lequel elle peut échafauder une action... si vous avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son procès-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à vous tâter, qu'on vous fera même des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le moment, tout cela ne nous regarde pas.
—Hélas!
—C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine très bien ce que vous devez souffrir.
—Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle.
Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annoncé avec sa sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.
Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement cherché à apprendre ce que Corysandre était devenue, retenu qu'il était par la réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de retour de Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son entrée, grave, majestueux, s'étant arrangé une tête et une tenue pour cette visite, plus imposant, plus important qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa redingote noire, son menton rasé de près relevé par son col de satin.
Après les premières paroles de politesse, Roger attendit, s'efforçant d'imposer silence à son émotion et de ne pas crier le mot qui lui montait du coeur: —Où est Corysandre?
—Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos inventions.
—Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui?
—Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus ancien... un second père.
—J'ai fait connaître ces intentions à madame la comtesse de Barizel; il m'est, à mon grand regret, impossible de donner suite au projet que j'avais formé et dont je vous avais entretenu.
—Mais depuis que vous avez fait connaître vos intentions à madame de Barizel, il s'est passé un... incident grave qui a dû les modifier.
—Il ne les a point modifiées.
—Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête homme qui vous le dit.
Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête homme à sa place; mais il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le voulut pas.
—Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait éprouver un réel plaisir à prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre mouvement que je me suis décidé à cette démarche auprès de vous, dans l'intérêt de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je viens de voir madame de Barizel bien décidée à demander aux tribunaux la réparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai arrêtée en la priant de me permettre de faire appel à votre honneur....
—C'est justement l'honneur qui m'empêche de poursuivre ce mariage, dit Roger, incapable de retenir cette exclamation.
—Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette accusation tacite.
—J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui me font rompre un mariage que je désirais ardemment.
—Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur le duc.
Roger ne répondit pas.
Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eût rompu l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir trouver le moyen de savoir où était Corysandre.
—Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en droit de demander à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous dites aimer.
—Que j'aime et qui m'aime.
—Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en faites pas sortir en l'épousant, elle y restera enfermée jusqu'à sa majorité, car vous sentez bien qu'après ce procès elle ne pourrait jamais se marier.
Roger, se raidissant contre son émotion, voulut essayer de suivre les conseils de Nougaret:
—Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai foi en elle comme elle a foi en moi; par ce procès, madame de Barizel déshonorera sa fille, voilà tout.
«Nous attendrons».
Mais c'était une parole de défense, une bravade, un défi qui n'avait d'autre but que de montrer qu'il n'était pas plus effrayé par la menace du procès que par celle du couvent.
En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre longtemps; Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans quel couvent elle était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien adroite serait madame de Barizel si elle les rejoignait.
Quant aux poursuites en détournement de mineure, il semblait, après la visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquiéter; jamais madame de Barizel ne poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la vengeance elle préférerait son intérêt.
Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites, mais non pour Corysandre.
Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui lui apprit que Dayelle avait fait des démarches auprès du commissaire de police et auprès de quelques autres personnes pour qu'on gardât le silence sur le procès-verbal, qui serait enterré.
De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le temps s'écoula; la lettre qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver; mais comment?
Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer chez Dayelle, dans un château que celui-ci possédait aux environs de Poissy, et où il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un cortège d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent où Corysandre était enfermée.
Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle d'espion, et d'ailleurs il eût suffi que madame de Barizel pût soupçonner qu'elle était espionnée pour dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec autant de discrétion que d'habileté.
L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui donner l'homme qu'elle avait envoyé en Amérique; sans doute il éprouvait bien une certaine répugnance à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant les renseignements relatifs à madame de Barizel, avait donné des preuves incontestables d'activité et d'habileté; il connaissait déjà celle-ci, et c'étaient là des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il, sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle seule qu'il pouvait savoir qui était cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandât.
Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle parut embarrassée; mais bientôt elle prit son parti.
—C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son métier de ces sortes d'affaires; c'est par amitié qu'elle a bien voulu me rendre ce service; en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire pour moi. Et puis, ce qui est délicat aussi, c'est de lui donner des raisons pour justifier à ses propres yeux son intervention. Ces raisons, je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme méticuleux, qui pousse certains scrupules à l'exagération; le type du vieux soldat. Enfin je vais tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.
Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait comme si délicate, si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sanglé dans sa redingote boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, la poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua militairement et, d'une voix brève:
—Monsieur le duc, je viens à vous de la part de ma fille... à qui je n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services pour rechercher une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, d'abord pour avoir le plaisir de vous obliger,—il salua,—ensuite pour être agréable à ma fille,—il mit la main sur son coeur d'un air attendri,—enfin parce que mes principes d'homme libre s'opposent à ces séquestrations dans les couvents.
Comme Roger se souciait peu de connaître les principes de M. Houssu, il se hâta de parler de la question de rémunération.
—A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, à la vacation, je vous compterai le temps passé à cette surveillance... et mes frais, au plus juste.
Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute autre raison, le temps s'écoula sans qu'il apportât aucun renseignement sur Corysandre; cependant il était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il était d'une prolixité inépuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre la vie comme s'il l'avait partagée.
Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il s'inquiétait, c'était de Corysandre.
Que lui importait que madame de Barizel quittât, deux fois par semaine, le château de Dayelle pour venir à Paris et qu'en arrivant elle allât déjeuner avec Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, tantôt de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard elle allât passer une heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hôtels qui avoisinent la gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait raconté, mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel était faite, et il n'était d'aucun intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la combattît.
Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports de Houssu, de même qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci à continuer sa surveillance, car c'était en la suivant qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.
Mais les journées s'ajoutaient aux journées et Houssu ne trouvait rien.
Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner?
L'automne se passa et madame de Barizel revint à Paris.
—Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.
Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point voir sa fille et ses domestiques, interrogés, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns pensaient que mademoiselle était retournée en Amérique, une autre croyait qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était qu'elle n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui écrivait pas. Quant à celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle.
Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger n'accepta pas; elle était cependant bien simple c'était de faire savoir à madame de Barizel que si elle ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer son mariage avec Dayelle en communiquant à celui-ci les renseignements avec pièces à l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquié.
Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût repoussé, qu'il voyait combien était vive l'impatience, combien étaient douloureuses les angoisses du duc.
C'était non seulement pour Corysandre que Roger s'exaspérait de ces retards, mais c'était encore pour lui-même.
En effet, avec la mauvaise saison son état maladif s'était aggravé, et il ne se passait guère de jour sans que Harly le pressât de partir pour le Midi.
—Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algérie, Varages si vous le préférez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne comme médecin, quittez Paris dont la vie vous dévore.
—Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.
Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en Égypte, dans l'Inde, au bout du monde.
Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle de Corysandre, le mal faisait des progrès, la faiblesse augmentait et Harly revenait à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.» Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout à coup! Puisqu'elle était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas une seconde? Et il attendait.
Un matin Houssu se présenta avec une figure joyeuse.
—Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai été qu'un sot: j'ai surveillé madame de Barizel, tandis que c'était M. Dayelle qu'il fallait filer.
—Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.
—Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la Glacière, où M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le répéter à monsieur le duc....
—Allez donc.
—On dit que le fils doit épouser la fille en même temps que le père épousera la mère; c'est un moyen que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas perdre l'argent qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer la dot de sa fille.
—C'est insensé.
—Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir était de le répéter à monsieur le duc.
—Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui même à mademoiselle de Barizel la lettre que je vais vous donner.
—Cela sera bien difficile.
—Je payerai l'impossible.
—On tâchera.
Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui fut longuement explicative et surtout ardemment passionnée, mais qui ne dit pas un mot des projets de mariage avec Dayelle fils.
Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-même rue de la Glacière pour voir le couvent où elle était enfermée; mais il ne vit rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi bien fermée que celle d'une prison.
Comme il restait devant cette porte, la regardant mélancoliquement, un bruit de voiture lui fit tourner la tête: c'était un coupé attelé de deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée vert et argent,—celle de Dayelle.
Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant retourné, il vit descendre du coupé Dayelle accompagné de son fils; le valet de pied avait sonné. La porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.
C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait devenir le mari de Corysandre.
Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?
C'était une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait faire épouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le père, tandis que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait foi en elle, en sa fidélité, en son amour.
Et cependant cette visite du père et du fils dans le couvent se prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre pouvait-elle les écouter?
C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que Roger agitait fiévreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent.
Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, et il put à son tour partir et rentrer chez lui, où il attendit Houssu. Mais Houssu ne vint pas ce jour-là. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour se charger de la lettre, et il craignait bien de n'être pas plus heureux. Les difficultés étaient grandes; il voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre fût remise au plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zèle et de l'argent, on devait réussir.
—Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu.
Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, le surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours après qu'il en avait de nouvelles et d'un autre côté.
Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et Roger, exaspéré, voulut agir lui-même. Il pensa à s'adresser à mademoiselle Renée de Queyras, la tante de Christine, qui devait être en relation avec les dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme elle l'était avec toutes les congrégations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles de mademoiselle de Barizel?
—C'est une fille que vous aimez? Oui.—Que vous voulez épouser?—Non, que je veux enlever.
C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne pouvait trouver d'aide qu'auprès de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de Nougaret; à plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle Renée.
Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le monde, autour de lui, on commençait à parler du mariage de mademoiselle de Barizel avec Léon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde, s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour le repousser. Il y avait des gens qui le regardaient d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, ceux-là d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naïfs ou plus cyniques, l'interrogeaient directement:
—Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils du père Dayelle?
Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui répondaient pour lui, expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame de Barizel, la beauté de Corysandre, ses mariages manqués jusqu'à ce jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du père Dayelle qui voulait faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui était une opération véritablement habile.
Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel agent pour l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant qu'il avait enfin trouvé une personne sûre pour faire remettre à mademoiselle de Barizel la lettre dont il était chargé.
—Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.
—Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes précautions pour qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.
Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non pour Roger, qui était bien certain qu'à sa lettre elle répondrait par une lettre non moins tendre; non moins passionnée. Maintenant que le moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, ils s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à lui; si ce n'était pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps n'avait plus d'importance pour eux.
Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction quand le lendemain, au moment où il attendait Houssu, Bernard lui annonça que madame la comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans son salon, l'attendant.
Après quelques secondes de réflexion, il se dit qu'elle venait sans doute pour obtenir de lui les pièces compromettantes qu'il avait entre ses mains et au moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage avec Dayelle s'il voulait s'en servir.
Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé à se montrer bon prince et à ne pas abuser des avantages de sa position: malgré tout elle était la mère de Corysandre.
Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle aussi était souriante et que son attitude, au lieu d'être celle d'une suppliante, était plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut parler haut.
C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa visite,—ce qu'elle fit sans aucun embarras.
—C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.
—Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise.
—Une lettre de la part de ma fille.
Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, elle le regarda avec un sourire ironique; ce ne fut qu'après une pause assez longue qu'elle la sortit de sa poche.
Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne fut pas maître de retenir un mouvement.
—Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, dit-elle en accentuant son sourire; l'agent que vous employez a payé des gens pour la faire parvenir à ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse, n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas.
Puis, après avoir joui pendant quelques instants de la confusion de Roger, elle poursuivit:
—Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil était le seul que pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivée le lendemain de la visite de ma fille ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas réfléchi et elle aurait été peut-être entraînée. Vous savez comme on persiste facilement dans une folie; même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine. Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long silence, elle a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, elle vous a jugé, mal peut-être, mais enfin elle vous a jugé tel que les circonstances vous montraient et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc qu'elle avait été prodigieusement étonnée et même assez profondément blessée de votre lenteur à vous déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve et se disant que vous étiez un amant bien compassé, bien froid, ce que vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot?
Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues; puis comme il ne répondait pas, elle continua:
—Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude du couvent où je l'avais placée, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher à ce couvent et que vous continuiez à vous enfermer dans votre prudente réserve, elle a trouvé que de transi vous deveniez tout à fait glacé. La situation que vous me faisiez était vraiment trop belle pour que je n'en profite pas, et je vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont pas été à votre avantage. Croyez-vous qu'il a été difficile de prouver à ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, tendre comme Corysandre, on ne l'épouse pas malgré tout? Est-ce qu'on se laisse arrêter par je ne sais quelles considérations d'orgueil? Quand on aime, il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre et s'y désespérer? Si elle commence par là, elle finit par se consoler et se laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir écouté la voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez chargé un agent de la découvrir, a écouté celle de la tendresse. Vous dites?
—Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.
—N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne faut pas juger Corysandre sur son coup de tête et voir en elle une fille exaltée et passionnée, capable de tout dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu être poussée à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la sienne, qui croyait ainsi assurer son mariage.
—Ah! vous le reconnaissez?
—J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire comprendre c'est la nature de ma fille. En réalité c'est une personne raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière et calme. L'eût-elle trouvée auprès de vous, cette existence? En devenant votre femme, oui, sans doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... elle l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance pour le galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute d'égarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant homme,—la façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,—et dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon Dayelle.
Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la tête haute et ferme.
—Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là certains papiers qui vous concernent: ce sont les pièces qui se rapportent à l'enquête faite à Natchez, la Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.
—Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle avec audace.
—Même si je vous les remets.
Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il revint avec les papiers qui lui avaient été remis par Raphaëlle.
Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les prit, et violemment elle les jeta dans la cheminée, où brûlait un grand brasier; ils se tordirent et s'enflammèrent.
Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court instant:
—Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.
Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tête entre ses mains.