LA MAUVAISE FLEUR

Comme je passais devant les fleurs, devant la maison où les fleurs se pavanent et se pâment, je sentis une odeur émouvante et cruelle, une si mystérieuse odeur que j'en eus mal au cœur. Alors j'entrai dans la maison des fleurs et je dis :

« Madame, je vous en prie, donnez-moi cette fleur unique et triple qui sent les trois odeurs de la rose, de l'héliotrope et du jasmin, cette fleur essentielle et cruelle dont l'odeur absurde et lointaine me fait si mal au cœur.

« Monsieur, nous n'avons plus de jasmins, ni de roses, ni d'héliotropes, et si vous parlez d'une fleur nouvelle, dites-moi son nom. Je sais le nom de toutes les fleurs qui veulent mourir sur le sein des femmes ou sur le lit des amants.

« Madame, cette fleur, unique et triple, n'est pas une fleur nouvelle ; elle était presque aussi vieille que moi, mais je crains qu'elle ne soit morte, un soir d'orage.

« Monsieur, nous ne vendons pas de fleurs mortes. Toutes nos fleurs sont fraîches, jeunes et pleines d'amour ; elles vivent dans l'eau, parmi la menthe et les roseaux.

« Madame, je ne sais si elle est morte ou vivante, mais je sens son odeur, sa douloureuse odeur qui me fait mal au cœur. Oh! dites-moi d'où vient cette odeur de rancœur?

« Monsieur, elle vient peut-être de votre cœur, de votre pauvre cœur malade. Il y a des odeurs de fleurs qu'on sent toute la vie pour les avoir senties un soir d'orage. N'avez-vous pas parlé d'un soir d'orage?

« Madame, la fleur est là, donnez-la-moi. J'ai senti son odeur en passant et je suis entré dans la maison des fleurs, appelé par son odeur émouvante et cruelle. Donnez-moi la fleur que je veux, la fleur d'amour et de rancœur.

« Monsieur, cherchez vous-même la fleur entre les fleurs, pendant que je mettrai dans l'eau ces grands iris princiers.

« Madame, la voici, je l'ai trouvée. Elle était toute seule, toute écrasée sous une brassée de chèvrefeuilles. Toute seule, car il n'y en a qu'une au monde. Sentez-vous cette odeur d'orage, de larmes et de bonheur?

« Monsieur, je ne sens rien qu'une odeur de lande ou de grève. C'est une fleurette de genêt, apportée par le vent dans les vrilles des chèvrefeuilles. Elle est fanée, jaunette et laide.

« Madame, elle est vivante, elle est dorée, elle est jolie. Elle a la forme d'un petit cœur innocent ou d'une larme de cierge. Sentez-vous cette odeur de cierge, d'amour et de mort?

« Monsieur, je ne sens aucune odeur, mais ne m'avez-vous pas dit rose, héliotrope et jasmin? Une belle couronne discrète et parfumée. Nous mettrons des roses-thé, et, comme feuillage, de la pervenche?

« Madame, voici la seule fleur qu'il me faut, cette petite larme, ce petit cœur jaune, mais je vous la paierai, s'il vous plaît, le prix des plus belles couronnes funéraires.

« Monsieur, je vous le donne, ce petit cœur jaune, je vous le donne de tout mon cœur.

« Madame, je vous remercie de tout mon cœur. »

Sur le seuil de la maison des fleurs, et déjà hors de la porte, je me retournai et je dis :

« Madame, j'ai eu bien du malheur de passer un tel jour devant la maison des fleurs, un jour où il y avait chez vous de telles odeurs de rancœur que j'en eus mal au cœur. C'est une bien mauvaise fleur, Madame, que celle que vous m'avez donnée, petit cœur de larmes, d'amour et de mort. Elle m'a dit des choses qu'elle n'aurait pas dû me dire, Madame, cette fleur que j'emporte pour la tuer. Je lui percerai le cœur, Madame, parce que je n'aime pas les souvenirs d'amour, ni les babioles sentimentales, ni les fleurs qu'on trouve dans des vieux livres à images ni celles que le vent cache dans les vrilles des chèvrefeuilles. J'ai des raisons pour cela, Madame, des raisons très justes que je ne vous dirai pas et que je vous prie de ne pas deviner. A l'avenir, surveillez vos chèvrefeuilles, et que je ne sente plus, en passant devant la maison des fleurs, cette insupportable odeur d'amour. »

Mais, par prudence, j'évite la maison des fleurs, la maison où les fleurs ironiques d'amour, de jeunesse et de mort se pavanent et se pâment.


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