LILAS

Et que l'on touche et que l'on sente les lilas.FRANCIS JAMMES

Et que l'on touche et que l'on sente les lilas.

Et que l'on touche et que l'on sente les lilas.

FRANCIS JAMMES

Béatrice, étant princesse, se croyait tenue à beaucoup de sévérité envers ses adorateurs. Princesse, n'est-ce pas un fruit rare et dont la cueillaison mérite quelques tourments? Elle leur imposait des épreuves. L'un, grand fumeur, dut, pendant une partie de campagne, rester tout un jour sans fumer. Un autre, qui aimait la danse, dut se priver des plus agréables bals de la saison. Trois élégantes premières, de suite, furent défendues à un des maîtres de la mode. Celui-là prit la princesse en haine. Lionel, au contraire, accepta tout, même le ridicule. Quand il fut bien humilié, on lui permit quelques baise-main un peu appuyés ; il fut favorisé de discrets sourires ; on accepta quelques fleurs ; on le choisit pour faire un tour aux Salons ou pour aller entendre les conférences de M. Jules Lemaître. Enfin, on daigna l'écouter tête-à-tête dans le petit salon lilas, qui était l'antichambre connue des bonheurs définitifs. Longtemps, assis, debout, à genoux, Lionel prononça sur sa passion des discours galants, spirituels, ou pathétiques. Un jour, après un tendre mouvement d'abandon, Béatrice reprit soudain sa dignité :

— Soyons raisonnables, mon ami. Moi, je ne dois pas défaillir, et vous ne devez pas m'induire en tentation.

La chair, même celle des princesses, et elle appuyait un peu sur ce mot, est faible. Mais une femme comme moi sait souffrir. Née pour la vertu, je lui reste fidèle. Hélas! je ne vous appartiendrai jamais. Soyez mon ami, Lionel, soyez le complice de mon renoncement et le confident de mes douleurs.

Lionel avait ses desseins. Il savait qu'à cette phrase de la comédie on devait se révolter, entrer en désespoir et se briser légèrement la tête contre les panneaux de la petite bibliothèque en vieux chêne ; ils étaient fort solides. Alors, pour éviter un plus grand malheur, la princesse, en pleurant, cédait. Elle allait elle-même mettre le verrou, comme dans les estampes galantes de jadis et, telle une grisette, elle se laissait déshabiller très adroitement.

Lionel avait ses desseins. Il feignit d'entrer dans les arrangements de la princesse étonnée :

— Nous pleurerons ensemble. Je vous aime trop pour oser contrarier une volonté qui m'est si chère. Soyons amis, hélas!

Béatrice aimait Lionel. Au moment où il parlait ainsi, elle le désirait de tous les désirs secrets de son âme et de sa chair. Comme il prenait congé, mélancoliquement, elle fut sur le point de serrer très fort et d'attirer vers son cœur la main qui touchait la sienne, mais une pudeur qu'elle n'avait jamais connue contraria son désir. Elle laissa partir Lionel sans trouver autre chose que :

— Déjà!

La porte refermée, elle se sentit enveloppée de chagrin. C'était lourd, c'était épais, cela lui cachait tous les objets, toute la vie. Enfin la souffrance céda un peu devant cette idée :

« Il reviendra demain. »

Lionel ne revint pas le lendemain, ni de deux jours, ni de trois jours. Le quatrième, un mot, de Londres :

« Chère amie, une affaire inattendue… J'espère demain, à l'heure habituelle, vous présenter les devoirs respectueux de votre ami, Lionel. »

A l'heure habituelle, un bleu : « Souffrant… »

Réponse de Béatrice :

« Je savais bien, cher ami, que l'inattendu seul pouvait vous éloigner de moi. Mais pourquoi m'avoir privée de vos nouvelles pendant si longtemps, trois ou quatre siècles? Enfin, je les ai, ces nouvelles, et voici qu'elles sont mauvaises! Dites, je ne dois pas être inquiète? Béatrice. »

Lionel, en lisant cela, dit :

« Elle est vaincue. C'est pour demain. »

Pendant cette semaine, l'imagination de Béatrice avait fait mille tours, de branche en branche, comme un écureuil. Elle avait passé par la déception, l'espérance, la crainte, l'ennui, le désespoir, la joie, l'inquiétude, et elle en était là, quand Lionel fut introduit.

A sa vue, elle s'élança, puis s'arrêta, rougissante. Lionel ouvrit les bras ; elle y tomba, fermant les yeux, heureuse, ne pensant plus à rien. Il y eut de longs baisers muets, de tendres caresses, puis ce fut Lionel lui-même qui poussa le verrou. Ainsi, il affirmait, en même temps que son amour, son autorité.

Lionel aimait Béatrice, mais il avait contre la princesse une souriante rancune. Tout en satisfaisant son amour, il avançait sa vengeance. Après la grande privauté, ce furent les petites, qui sont indécentes, et les singulières, qui sont excessives. Il osa tout et il exigea tout. Chaque jour ajoutait une strophe au poème luxurieux. Béatrice, cependant, avec l'air de se laisser vaincre par amour, s'exaltait à mesure que passaient entre ses doigts les grains du chapelet, et un jour que Lionel, à bout d'imagination, avait joui naïvement d'un mutuel et simple bonheur, Béatrice, reposée et riante, inventa un enlacement fou.

Alors, il s'agenouilla et baisa ses pieds, non comme un amant, mais comme un dévot et il songeait :

« O Béatrice, trois fois femme, Béatrice de beauté, Béatrice d'amour, Béatrice de volupté, je te demande tout bas pardon de ma sottise. J'ai voulu t'humilier, à ton exemple, j'ai cru te traiter un peu en odalisque et c'est moi qui ai fait ta volonté ; c'est moi l'esclave. »


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