ROSE

… et les roses trop hautes.H. DE RÉGNIER.

… et les roses trop hautes.

… et les roses trop hautes.

H. DE RÉGNIER.

C'était un enfant. Il n'était plus habillé en garçonnet, mais il ne l'était pas encore en homme. Sa figure était lisse, ses cheveux bouclés ; on le voyait grandir ; il jouait aux billes, à la saison, et raillait les filles toute l'année.

Mais il ne raillait pas Christiane, cependant, parce que Christiane avait dix ans de plus que lui, parce qu'elle paraissait une dame, comme sa mère, une dame plus jeune et sans mari. Il l'aimait, au contraire, parce qu'elle était bonne, câline et rieuse. La vie est une chose qui doit rire, pensent les petits garçons, et quand on ne rit pas, c'est qu'on ne vit pas.

Toutes les amies de Christiane étaient mariées ici et là. Elle allait les voir, espérant, ici ou là, trouver un mari, à son tour, mais elle n'avait guère de dot, et c'était difficile. Elle venait souvent chez la mère du petit garçon, parce que leurs maisons étaient voisines et aussi parce que le père du petit garçon, qui collectionnait des estampes, recevait fréquemment la visite de riches amateurs, auxquels il se plaisait à montrer son cabinet. Qui sait? C'était son mot. Elle le répétait à tout moment, avec confiance dans l'avenir. Christiane avait vingt-cinq ans.

L'été, les amies de Christiane se réunissaient sur une petite plage bretonne et celle qui avait trouvé la maison la plus large recevait Christiane, dont les parents, vieux et débiles, aimaient à ne pas remuer. Cela faisait l'assemblage le plus gai d'enfances et de jeunesses. Là, le petit garçon devenait encore plus amphibie. Il ne savait plus auquel de ses instincts obéir. Aller dresser contre la mer montante des forteresses de galets, c'était bien tentant ; de rester à lire près des jeunes femmes qui cousaient et de Christiane qui brodait, c'était bien tentant aussi. Alors il se partageait et quand il croyait avoir assez fait le jeune homme sérieux, il courait vers les tout petits, patauger avec joie dans le sable mouillé d'écume.

Ainsi passait le temps, depuis quelques jours, quand l'amateur d'estampes reçut une lettre mystérieuse : « Monsieur, votre départ que j'ai appris, en me présentant chez vous, jeudi dernier, a contrarié un projet auquel je rêvais depuis quelque temps déjà. Une certaine impatience ne me permet pas d'attendre votre retour. Serais-je indiscret en me permettant d'aller vous déranger pour quelques instants au bord de la mer, où vous fuyez précisément les indiscrets?… » La signature, « Durand, de l'Institut », rappela à l'amateur d'estampes un visiteur qu'il avait reçu deux ou trois fois et qui, à sa dernière visite, paraissait distrait. Il se rappela aussi que Christiane s'était trouvée avec lui, le premier jour, qu'il l'avait saluée avec beaucoup de déférence, qu'il lui avait parlé, doucement, qu'il avait délaissé pour elle le carton des pièces rares.

Christiane avait conquis un mari. On n'en douta plus, quand on vit M. Durand s'installer à l'hôtel de la Plage, et, déclarant qu'il finirait là ses vacances, se mêler gravement aux entretiens frivoles des jeunes femmes. Le petit garçon l'avait détesté du premier jour. Il pensait :

« Celui-là, ce n'est pas un amateur d'estampes, c'est un amateur de Christiane. »

Cette pensée, qui lui revenait souvent, il la laissa même échapper tout haut, devant sa mère, qui le gronda très fort, tout en ayant bien envie de rire. Bientôt, personne ne nomma plus M. Durand que l'amateur de Christiane, et ce nom devait lui rester toute sa vie.

Ce fut la seule allusion à un mariage qui se décidait en silence. Vers la fin du mois, quand tout le monde, d'un commun accord, parla des préparatifs du retour, M. Durand attira à l'écart l'amateur d'estampes et lui dit :

— Je m'en vais. Ma résolution est arrêtée. Je suis bien décidément « l'amateur de Christiane ».

— Ah! Vous avez entendu?…

— Oui, et avec joie. Cela prouve qu'on m'a compris.

— Mais elle?

— Je n'ose pas.

L'amateur d'estampes prit sur lui de mettre la main de Christiane dans celle de M. Durand. Christiane faisait des yeux étonnés. M. Durand baisa en rougissant la petite main obéissante et Christiane comprit que cet homme l'aimait et désirait son bonheur. Cette pensée la rendait déjà heureuse.

Christiane s'arracha aux compliments, aux baisers de ses amies. Elle monta à sa chambre et, assise près de la fenêtre, elle contemplait la mer, qu'elle trouvait naïvement pareille à l'infini de sa vie.

Elle rêvait depuis un instant, quand un bruit lui fit remuer la tête. Elle écouta. On eût dit des sanglots. Elle se leva, regarda. A genoux près du lit, et à demi caché par le rideau retombé, le petit garçon pleurait, la tête enfoncée dans les couvertures.

Christiane s'approcha et, prenant l'enfant par les épaules, le releva et l'attira vers elle :

— Qu'est-ce qu'il y a donc, mon petit?

— Christiane! Christiane!

— Quoi donc?

— Oh! Christiane!

— Voyons, assieds-toi près de moi et dis-moi ce que tu as. Elle s'était laissé tomber sur le lit, toute émue par ce gros chagrin. Elle reprit, quand le petit garçon fut près d'elle, la tête appuyée à son épaule :

— On t'a grondé?

— Non.

— Tu souffres?

— Oui.

— Où cela?

— Je ne sais pas.

— Voyons, dit-elle un peu brusquement, sois raisonnable, parle.

— Oh! Christiane, c'est toi qui me grondes, toi que j'aime tant!

Alors, Christiane comprit, et l'enfant lui fit peur. Mais ses paroles l'avaient attendrie aussi, et, pour réparer sa brusquerie, elle le serra contre son sein.

— Christiane, il va t'emmener, alors?

— Mais non, je resterai avec vous tous, avec toi.

— Ce n'est pas vrai!

— Mais si, je t'assure. Je viendrai te voir, comme d'habitude, et je t'aimerai toujours, mon petit.

— Moi, je t'aime tant!

Des mains innocentes et curieuses serraient Christiane et pressaient sa chair. Elle regarda, troublée, les yeux alanguis qui cherchaient ses yeux. Elle regarda aussi la jeune bouche, et la jeune bouche monta vers la sienne et la saisit. Ils restèrent ainsi longtemps, puis se renversèrent pâmés sur le lit. Le petit garçon ouvrit les yeux et l'instinct le jeta sur Christiane. Il ouvrait son corsage, caressait sa chair douce, enfonçait la main sous les épaules. Christiane sursauta, redressa son buste, puis, tout à coup, se voyant dégrafée :

— Oui, mon petit, embrasse mon cœur. Tiens, là! Donne-moi mon premier baiser d'amour!

Et le petit garçon, pressant à pleines mains le sein gonflé de Christiane, posa ses lèvres heureuses sur la rose pâle qui pointait, près d'éclore.

Elle poussa un cri, comme mordue, se leva, rajusta sa toilette et dit :

— Eh bien, je suis contente. Tendre petit ami, je t'aimerai toujours. Garde le goût de mon cœur. Qui sait?


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