VERT

Un regard vert…R. G.

Un regard vert…

Un regard vert…

R. G.

Après huit jours de silence, ayant résisté avec dédain aux tortures du secret, aux stratégies de l'interrogatoire, Catherine, accusée d'avoir empoisonné sa maîtresse, la dame W., parla et dit :

— Eh bien, oui, c'est moi, et pourtant je ne suis pas coupable. Je vivais seule avec elle et elle avait si mauvais caractère que personne, depuis six mois, n'est resté chez elle plus de deux heures de suite, et le matin seulement. On ne peut donc accuser que moi ; j'ai réfléchi et j'ai compris cela. D'abord, j'avais pensé à me sauver en ne disant rien, en restant devant vous et devant tous les juges, muette et comme morte ; mais j'ai compris encore que mon silence me condamnerait. C'est seulement ce matin, à mon réveil, que les choses sont devenues claires pour moi ; jusque-là, il m'avait semblé vivre dans une nuit lourde et je songeais que peut-être on me laisserait là, qu'on m'oublierait. Quand vous me faisiez venir, j'entendais vos paroles sans les comprendre, mais je souriais, je crois, parce que j'étais contente d'entendre parler. Cette nuit sans doute tout s'est arrangé dans ma tête, à mon insu. Je vais donc vous raconter l'histoire telle qu'elle est. Je ne suis pas coupable.

Catherine n'avait de vulgaire que la condition équivoque d'où elle sortait. Son emploi tenait le milieu entre celui de dame de compagnie et celui de servante. Elle avait été institutrice. Ses origines étaient modestes, mais dignes. Elle était grande, pâle sous des cheveux bruns à reflets roux, et ses yeux étaient verts. Quand elle releva la tête, avec un mouvement de défi, le juge considéra ces yeux verts avec un certain effroi.

« Des yeux verts, se disait-il, des yeux de chat, des yeux de monstre! »

Elle abaissa ses paupières, attendant une réponse ; puis les releva, l'air interrogateur.

« Des yeux verts, mais d'un beau vert tendre et profond, songeait le juge. Des yeux d'amoureuse… C'est évident, il y a un homme dans cette histoire… Elle veut sauver son amant. Qu'elle aime, ses yeux le disent ; qu'elle soit aimée, sa beauté le jure. Quelle misère que la justice et qu'importe au monde la disparition de cette vieille femme, si cela a mis du bonheur dans ces yeux lointains! Qu'ils doivent être beaux, quand ils sont fous!… Ah! mais, c'est moi qui deviens fou… »

Il fronça les sourcils, dit simplement :

— Je vous écoute.

Mais Catherine avait très bien eu conscience de l'effet produit par son attitude de femme, et elle se fit femme encore plus.

— Il y a deux ans, j'entrai chez MmeW., en qualité de dame de compagnie, mais je m'aperçus aussitôt que je serais tenue, au moins la plupart du temps, de remplir un office plus humble. Les femmes de chambre demeuraient rarement plus d'une semaine ; une querelle, des soupçons, la mauvaise humeur constante décourageaient ces filles. Ayant ma part de ces traitements revêches, je songeai d'abord à quitter la place, moi aussi, quand je m'aperçus qu'elle me craignait un peu et qu'en somme, avec de l'adresse, je pourrais lui tenir tête. Je restai. Dans les derniers temps, je faisais venir une voisine pauvre qui me déchargeait du gros ouvrage et je tenais la maison seule, sans le concours d'aucun domestique. Ainsi, j'obtins quelque paix, finissant même par sourire des propos désobligeants qui m'étaient adressés. Jamais elle ne m'adressait la parole que sur un ton rogue et insolent, mais je ne répondais pas, et cela passait. J'aurais supporté cette vie, en attendant mieux, car je sortais fréquemment…

— Vous alliez voir votre amant?

— Oui, Monsieur, j'allais voir mon amant tous les jours, et je retournerai le voir tous les jours, quand vous me le permettrez…

Les yeux verts s'étaient faits si doux à la fois et si ardents que le juge n'osa en braver l'éclat. Il baissa la tête et dit :

— Continuez, je vous prie.

Il jouait avec un crayon, dessinait n'importe quoi sur une grande feuille de papier blanc.

— J'en étais, reprit tranquillement Catherine, au chapitre des soupçons. La cuisine nous venait du dehors, mais c'est moi qui, naturellement, la disposais ; elle passait par mes mains, j'en étais responsable. Comme nous n'avions pas les mêmes goûts, elle tolérait que je fisse pour moi des choix particuliers. C'est ce qui causa mon malheur, — et le sien, ajouta-t-elle, avec cruauté.

— Comment cela?

— Eh! Parce qu'elle se mit à croire, à croire…

— A croire ce qui devait arriver, dit le juge.

— Oui, Monsieur, à croire ce qui devait fatalement arriver, ce qu'elle préparait elle-même, non de ses propres mains, mais de ses propres paroles. Tout d'un coup, elle repoussait son assiette, criait : « Catherine, vous avez voulu m'empoisonner? » Je répondais avec calme : « Moi, Madame, je n'ai jamais pensé à cela, vous le savez bien. » Elle reprenait : « Alors, mangez de ceci. » Et je me résignais à puiser un morceau dans l'assiette repoussée. Satisfaite, MmeW. reprenait son repas, en murmurant : « Allons, ce n'est pas encore pour aujourd'hui. » Ces mots, si souvent répétés, agirent sur moi comme un commandement. Je les entendais la nuit, dans mes rêves et parfois même sans dormir. J'aurais dû fuir. Hélas! je restai. Il m'arriva, vers le même temps, les plus graves chagrins. Mon amant tomba malade, dut être éloigné de Paris. Je devins folle, si l'obsession est une folie, et un matin je me pris à répéter, comme une litanie : « C'est pour aujourd'hui! C'est pour aujourd'hui! »

Le juge tira sa montre et se leva brusquement.

— Tantôt, nous reprendrons tantôt… Calmez-vous… Ne dites plus rien.

Deux heures plus tard, seul avec Catherine dans sa cellule, le juge lui disait :

— Mon enfant, il n'y a d'autres preuves contre vous que vos aveux possibles. Aussi je ne vous interrogerai plus. Plus tard, vous me direz tout.

— Plus tard? dit Catherine. Savez-vous si vous me reverrez?

— Je désire vous revoir. N'aurai-je pas été bon pour vous? Mon enfant, je ne dis pas cela pour m'en faire un titre ; mais si je ne vous sauve pas de la mort, je vous sauve sans doute de la prison, et certainement de l'infamie. Ne m'en aurez-vous pas de la reconnaissance?

— Ma vie, dit Catherine, valait si peu! Et maintenant? La prison me faisait peur, la liberté me fait peur aussi.

Elle cacha sa figure dans ses mains et pleura.

— Votre amant vous attend, dit le juge, d'une voix qui tremblait un peu.

— Pleurerais-je, dit Catherine, si un amant m'attendait?

— Je puis donc vous aimer! Voulez-vous que je vous aime?

— Puis-je le défendre?

— Merci, mais vous, m'aimerez-vous?

— Moi, moi?… Je vous aurais aimé, peut-être, si vous m'aviez fait condamner par jalousie pour me séparer d'un amant…

— Mais je savais que vous n'aviez plus d'amant. Les juges d'instruction savent beaucoup de choses.

— Il est mort, et sa mort m'a appris qu'il me trompait… Laissez-moi, laissez-moi seule…

— J'irai vous voir, vous me raconterez la fin de l'histoire. Mais ici, continua-t-il à voix basse, pas un mot de plus. Vous recevrez demain l'adresse de la maison où l'on vous attend.

Le juge posséda le sourire de ces yeux qui l'avaient envoûté, et le corps blanc et pur de Catherine avec ses fleurs rouges et ses ombres rousses. Elle fut une maîtresse agréable, mais si rêveuse, parfois, qu'elle semblait devenue la statue du rêve. Réveillée, elle prenait la main qui lui avait touché l'épaule et la baisait.

Il ne fut plus jamais question entre eux de la fin de l'histoire. Le juge la connaissait ; il savait que le poison avait été versé : il savait que le crime avait été commandé par le mot qu'il ne fallait pas dire.

Un jour, il demanda à boire.

— Jamais, dit Catherine, vous ne boirez, jamais vous ne mangerez ici. Jamais.

— Tu ne m'aimes pas? dit le juge.

— Je ne t'aime peut-être pas assez pour croire à ton amour.

— Que te faut-il donc, mon enfant?

— L'oubli… Veux-tu boire maintenant?

Il ne répondit pas.

— Tu vois? dit Catherine.


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