Par un tel ensemble de notions préliminaires, d'abord statiques et ensuite dynamiques, le véritable esprit général propre à la nouvelle philosophie politique me semble désormais suffisamment caractérisé, de manière à fixer la position rationnelle des questions sociologiques. Sans admirer ni maudire les faits politiques, et en y voyant essentiellement, comme en toute autre science, de simples sujets d'observation, la physique sociale considère donc chaque phénomène sous le double point de vue élémentaire de son harmonie avec les phénomènes co-existans et de son enchaînement avec l'état antérieur et l'état postérieur du développement humain; elle s'efforce, à l'un et à l'autre titre, de découvrir, autant que possible, les vraies relations générales qui lient entre eux tous les faits sociaux; chacun d'eux lui paraîtexpliqué, dans l'acception vraiment scientifique du terme, quand il a pu être convenablement rattaché, soit à l'ensemble de la situation correspondante, soit à l'ensemble du mouvement précédent, en écartant toujours soigneusement toute vaine et inaccessible recherche de la nature intime et du mode essentiel de production des phénomènes quelconques. Développant au plus haut degré le sentiment social, cette science nouvelle, selon la célèbre formule de Pascal, dès lors pleinement réalisée, représente nécessairement, d'une manière directe et continue, la masse de l'espèce humaine, soit actuelle, soit passée, soit même future, comme constituant, à tous égards, et de plus en plus, ou dans l'ordre des lieux, ou dans celui des temps, une immense et éternelle unité sociale, dont les divers organes, individuels on nationaux, unis sans cesse par une intime et universelle solidarité, concourent inévitablement, chacun suivant un mode et un degré déterminés, à l'évolution fondamentale de l'humanité, conception vraiment capitale, et toute moderne, qui doit devenir ultérieurement la principale base rationnelle de la morale positive. Conduisant enfin, de même que toute autre science réelle, avec la précision que comporte l'excessive complication propre à ses phénomènes, à l'exacte prévision systématique des événemens qui doivent résulter, soit d'une situation donnée, soit d'un ensemble donné d'antécédens, la science politique fournit directement aussi à l'art politique, non-seulement l'indispensable détermination préalable des diverses tendances spontanées qu'il doit seconder, mais aussi l'indication générale des principaux moyens qu'il peut y appliquer, de manière à éviter, autant que possible, toute action nulle ou éphémère, et dès lors dangereuse, en un mot toute vicieuse consommation des forces quelconques.
Ayant ainsi terminé l'indispensable examen préliminaire du véritable esprit général qui doit caractériser la nouvelle philosophie politique, ce qui a dû être bien plus difficile qu'envers les sciences déjà constituées, il faut maintenant procéder, comme dans les parties antérieures de ce traité, à l'appréciation rationnelle de l'ensemble des divers moyens fondamentaux convenables à la nature et à la destination, désormais suffisamment définies, de la science sociologique. D'après une loi philosophique, établie surtout par les deux volumes précédens, nous devons d'abord nous attendre, en vertu de la plus grande complication des phénomènes, à trouver, en sociologie, un système de ressources scientifiques, directes ou indirectes, plus varié et plus développé qu'à l'égard d'aucune autre branche essentielle de la philosophie naturelle, sans excepter même la biologie. Cette loi nécessaire continue, en effet, à subsister aussi en ce nouveau cas, qui en constitue finalement la plus entière application possible, sans que d'ailleurs une telle extension de moyens y puisse non plus compenser réellement l'imperfection nécessairement croissante des diverses sciences à mesure que leurs phénomènes deviennent plus complexes. Mais l'extrême nouveauté du sujet doit y rendre aujourd'hui cette inévitable extension beaucoup plus délicate à vérifier qu'à l'égard de toute autre science, et bien que je doive ici la noter, en l'expliquant sommairement, sous chacun des divers aspects principaux, je puis à peine espérer qu'elle soit suffisamment reconnue avant que le développement graduel de la science en reproduise spontanément la confirmation, avec quelque énergie logique qu'elle dérive réellement de la nature d'une telle étude.
La physique sociale devant être, de toute nécessité, profondément subordonnée au système des sciences fondamentales relatives aux différentes classes successives de phénomènes plus généraux et moins compliqués, d'après la hiérarchie scientifique que j'ai établie, il faut y distinguer d'abord deux ordres principaux de ressources essentielles: les unes, directes, consistent dans les divers moyens d'exploration qui lui sont propres; les autres, indirectes, mais non moins indispensables, résultent des relations nécessaires de la sociologie avec le système des sciences antérieures, qui doivent y fournir, à tant de titres, de précieuses indications continues. Je dois terminer la leçon actuelle par une sommaire appréciation générale du premier ordre de moyens scientifiques. Quant au second, pour le mieux caractériser, j'en ferai le sujet propre et séparé de la leçon suivante, qui constituera donc le complément rationnel de celle-ci.
En sociologie, comme en biologie, l'exploration scientifique emploie concuremment les trois modes fondamentaux que j'ai distingués, dès le second volume de ce Traité, dans l'art général d'observer: c'est-à-dire, l'observation pure; l'expérimentation proprement dite; et enfin la méthode comparative, essentiellement adaptée à toute étude quelconque sur les corps vivans. Il s'agit donc d'apprécier sommairement ici la portée relative et le caractère propre de ces trois procédés successifs, en ce qui concerne la nature et la destination, précédemment définies, de cette science nouvelle.
Quant à la simple observation, on se forme certainement encore des notions très imparfaites et même radicalement vicieuses, à beaucoup d'égards, de ce qu'elle peut et doit être en sociologie sociale. L'anarchique influence sociale de la philosophie métaphysique du siècle dernier, s'étendant de la doctrine à la méthode, a tendu, par un aveugle instinct de destruction, à empêcher en quelque sorte toute ultérieure réorganisation intellectuelle, en ruinant d'avance les seules bases logiques sur lesquelles pussent reposer des analyses vraiment scientifiques, par cette absurde théorie du pyrrhonisme historique, qui prolonge encore aujourd'hui son action délétère, quoique son principe ne soit plus ostensiblement soutenu. Exagérant, au degré le plus désordonné, au sujet des événemens sociaux, les difficultés générales communes à toute exacte observation quelconque, et surtout les difficultés spéciales que doivent spontanément susciter des phénomènes aussi compliqués, sans tenir un compte scrupuleux des diverses précautions, expérimentales ou rationnelles, qui peuvent nous en garantir suffisamment, ces aberrations sophistiques, volontaires ou involontaires, ont été souvent poussées jusqu'à dénier dogmatiquement toute vraie certitude aux observations sociales, même directes. Les explications préliminaires établies, au début de ce Traité (voyez la deuxième leçon), sur la distinction indispensable et constante entre la certitude et la précision, à l'égard d'un sujet quelconque, permettront de résoudre aisément ces divers sophismes, envers lesquels je ne dois pas insister, et qui, en leur attribuant toute la portée qu'on ne saurait leur refuser sans inconséquence, tendraient aussi bien à détruire radicalement la certitude des sciences même les plus simples et les plus parfaites que celles des démonstrations sociales, par une influence commune aux conceptions purement métaphysiques. Depuis que cette aberration fondamentale n'est plus ouvertement professée, le scepticisme systématique, reculant des observations immédiates aux seules observations médiates, s'est retranché derrière l'incertitude fondamentale des témoignages humains, pour continuer à méconnaître la valeur positive des divers renseignemens historiques. Quelques géomètres ont même poussé la complaisance ou la naïveté jusqu'à tenter, à ce sujet, d'après leur illusoire théorie des chances, de lourds et ridicules calculs sur l'accroissement nécessaire de cette prétendue incertitude par le seul laps du temps: ce qui, outre le grave danger social de seconder des aberrations profondément nuisibles, en les décorant ainsi d'une imposante apparence de rationnalité, a d'ailleurs offert plus d'une fois le fâcheux inconvénient de discréditer radicalement l'esprit mathématique auprès de beaucoup d'hommes sensés, trop peu éclairés pour le juger directement, mais justement révoltés de tels abus. Des philosophes moins vicieusement préoccupés des déclamations sophistiques contre la valeur scientifique des témoignages, leur ont cependant attribué assez d'autorité pour en déduire quelquefois le principe d'une irrationnelle division des sciences, en testimoniales et non-testimoniales: ce qui prouve clairement le malheureux crédit que de tels sophismes conservent encore, à un certain degré, même chez d'excellens esprits, qui ont trop faiblement envisagé l'ensemble du domaine intellectuel. La distinction ci-dessus rappelée suffira spontanément, sous ce second aspect comme sous le premier, pour dissiper la confusion d'idées qui constitue la première source logique de ces grossières erreurs, contre lesquelles le bon sens vulgaire a heureusement toujours protesté25. À l'un et à l'autre titre, c'est par une involontaire inconséquence que l'on restreint aux seules études sociales la portée destructive d'un tel paradoxe, qui, une fois pleinement admis, s'appliquerait au fond, de toute nécessité, aux divers ordres quelconques de nos connaissances réelles; si l'esprit humain pouvait jamais être vraiment conséquent jusqu'au bout, lorsqu'il procède d'après des principes extravagans. Car, il est évident, malgré la division illusoire que je viens de citer, que toutes les sciences diverses, même les plus simples, ont un indispensable besoin de ce qu'on nomme les preuves testimoniales, c'est-à-dire, d'admettre continuellement, dans l'élaboration fondamentale de leurs théories les plus positives, des observations qui n'ont pu être directement faites, ni même répétées, par ceux qui les emploient, et dont la réalité ne repose que sur le fidèle témoignage des explorateurs primitifs: ce qui n'empêche nullement de les employer sans cesse, en concurrence avec des observations immédiates. Une telle nécessité est trop manifeste, même en astronomie, et, à plus forte raison, dans les sciences plus complexes et moins avancées, pour exiger ici aucune explication: la science mathématique elle-même n'en est certainement point aussi affranchie qu'on le suppose d'ordinaire, sans que d'ailleurs cette sorte d'exception spontanée pût nullement infirmer l'incontestable justesse de cette remarque constante. Quelle science pourrait sortir de l'état naissant, quelle vraie division du travail intellectuel pourrait s'organiser, même en y amoindrissant excessivement l'étendue des spéculations propres, si chacun ne voulait employer que ses observations personnelles? Aussi personne n'ose-t-il, à vrai dire, le soutenir directement, parmi les plus systématiques partisans du pyrrhonisme historique. D'où vient donc qu'un tel paradoxe ne s'applique réellement aujourd'hui qu'aux seuls phénomènes sociaux? C'est, au fond, parce qu'il fait partie intégrante de l'arsenal philosophique, construit par la métaphysique révolutionnaire, pour la démolition intellectuelle de l'ancien système politique. Beaucoup d'esprits peu avancés se croiraient encore presque forcés de rentrer sous le joug, trop fraîchement et trop imparfaitement secoué, de la philosophie catholique, s'ils admettaient, par exemple, l'authenticité essentielle des récits bibliques, dont la négation méthodique fut le premier motif de ces aberrations logiques: tel est, d'ordinaire, le grave inconvénient actuel de toute disposition anti-théologique qui ne repose point sur un suffisant développement préalable de l'esprit positif.
Note 25:(retour)Ces objections irrationnelles ne sont vraiment susceptibles de quelque portée spécieuse qu'à l'égard des détails secondaires, qui, par la nature des phénomènes sociaux, ne sauraient guère y être, en effet, connus avec une pleine certitude. Mais, d'après les explications antérieures de cette leçon, il est évident que les faits trop spécialisés ne sauraient précisément avoir, en sociologie, aucune véritable importance scientifique, en y procédant surtout de l'ensemble aux parties, comme je l'ai prouvé. Les faits d'un certain degré de généralité ou de composition, les seuls que la science doive habituellement embrasser, ne sauraient être aucunement affectés des diverses chances d'erreur tant exagérées, en ce genre, par de prétendus philosophes.
À de telles aberrations, encore trop nuisibles, se mêlent aujourd'hui de plus en plus des erreurs moins grossières, mais presque aussi fâcheuses, sur l'empirisme systématique que l'on s'efforce d'imposer aux observations sociales, surtout historiques, lorsqu'on y interdit dogmatiquement, à titre d'impartialité, l'emploi d'aucune théorie quelconque. Il serait difficile, sans doute, d'imaginer un dogme logique plus radicalement contraire au véritable esprit fondamental de la philosophie positive, aussi bien qu'au caractère spécial qu'il doit affecter dans l'étude propre des phénomènes sociaux. En quelque ordre de phénomènes que ce puisse être, même envers les plus simples, aucune véritable observation n'est possible qu'autant qu'elle est primitivement dirigée et finalement interprétée par une théorie quelconque: tel est, en effet, le besoin logique qui a déterminé, dans l'enfance de la raison humaine, le premier essor de la philosophie théologique, comme je l'ai établi dès le commencement de cet ouvrage, et comme je l'expliquerai bientôt d'une manière plus spéciale. Loin de dispenser aucunement de cette obligation fondamentale, la philosophie positive ne fait, au contraire, que la développer et la satisfaire de plus en plus, à mesure qu'elle multiplie et perfectionne les relations des phénomènes. Il est désormais évident, du point de vue vraiment scientifique, que toute observation isolée, entièrement empirique, est essentiellement oiseuse, et même radicalement incertaine: la science ne saurait employer que celles qui se rattachent, au moins hypothétiquement, à une loi quelconque; c'est une telle liaison qui constitue la principale différence caractéristique entre les observations des savans et celles du vulgaire, qui cependant embrassent essentiellement les mêmes faits, avec la seule distinction des points de vue; les observations autrement conduites ne peuvent servir tout au plus qu'à titre de matériaux provisoires, exigeant même le plus souvent une indispensable révision ultérieure. Une telle prescription logique doit, par sa nature, devenir d'autant plus irrésistible qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués, où, sans la lumineuse indication d'une théorie préalable, d'ailleurs plus efficace quand elle est plus réelle, l'observateur ne saurait même le plus souvent ce qu'il doit regarder dans le fait qui s'accomplit sous ses yeux: c'est alors par la liaison des faits précédens qu'on apprend vraiment à voir les faits suivans. On ne peut, à cet égard, élever aucun doute en considérant successivement les études astronomiques, physiques, et chimiques, et surtout enfin les diverses études biologiques, où, en vertu de l'extrême complication des phénomènes, les bonnes observations sont si difficiles et encore si rares, précisément à cause de la plus grande imperfection des théories positives. En suivant cette irrésistible analogie scientifique, il est donc évident d'avance que les observations sociales quelconques, soit statiques, soit dynamiques, relatives au plus haut degré de complication possible des phénomènes naturels, doivent exiger, plus nécessairement encore que toutes les autres, l'emploi continu de théories fondamentales destinées à lier constamment les faits qui s'accomplissent aux faits accomplis; contrairement au précepte profondément irrationnel si doctoralement soutenu de nos jours, et dont l'application facile nous inonde de tant d'oiseuses descriptions. Plus on réfléchira sur ce sujet, plus on sentira nettement que, surtout en ce genre, mieux on aura lié entre eux les faits connus, mieux on pourra, non-seulement apprécier, mais même apercevoir, les faits encore inexplorés. Je conviens que, envers de tels phénomènes, encore plus qu'à l'égard de tous les autres, cette nécessité logique doit augmenter gravement l'immense difficulté fondamentale que présente déjà, par la nature du sujet, la première institution rationnelle de la sociologie positive, où l'on est ainsi obligé, en quelque sorte, de créer simultanément les observations et les lois, vu leur indispensable connexité, qui constitue une sorte de cercle vicieux, d'où l'on ne peut sortir qu'en se servant d'abord de matériaux mal élaborés et de doctrines mal conçues. L'ensemble de ce volume fera juger comment je me suis acquitté d'une fonction intellectuelle aussi délicate, dont la juste appréciation préalable me vaudra, j'espère, quelque indulgence. Quoi qu'il en soit, il est évident que l'absence de toute théorie positive est aujourd'hui ce qui rend les observations sociales si vagues et si incohérentes. Les faits ne manquent point, sans doute, puisque, dans cet ordre de phénomènes encore plus clairement qu'en aucun autre, les plus vulgaires sont nécessairement les plus importans, malgré les puériles prétentions des vains collecteurs d'anecdotes secrètes: mais ils restent profondément stériles, et même essentiellement inaperçus, quoique nous y soyons plongés, faute des dispositions intellectuelles et des indications spéculatives, indispensables à leur véritable exploration scientifique26. Vu l'excessive complication de tels phénomènes, leur observation statique ne saurait devenir vraiment efficace qu'en se dirigeant désormais d'après une connaissance, au moins ébauchée, des lois essentielles de la solidarité sociale; et il en est encore plus évidemment de même envers les faits dynamiques, qui n'auraient aucun sens fixe si d'abord ils n'étaient rattachés, fût-ce par une simple hypothèse provisoire, aux lois fondamentales du développement social. Ainsi, l'esprit d'ensemble n'est donc pas seulement indispensable, en physique sociale, pour concevoir et poser convenablement les questions scientifiques, de manière à permettre le progrès effectif de la science, comme je l'ai déjà expliqué dans ce chapitre: on voit maintenant qu'il doit aussi diriger essentiellement même l'exploration directe, afin qu'elle puisse acquérir et conserver un caractère vraiment rationnel, et réaliser les espérances légitimes qu'on s'en forme d'abord. C'est uniquement par-là que tant de précieuses veilles, si souvent perdues à l'élaboration pénible d'une érudition consciencieuse mais stérile, pourront être enfin utilisées, pour le développement de la saine philosophie sociale, et à l'honneur croissant des estimables esprits qui s'y livrent, lorsque les érudits, guidés par les théories positives de la sociologie, sauront finalement ce qu'ils doivent regarder au milieu des faits qu'ils recueillent, et à quel usage rationnel ils doivent destiner leurs travaux d'exploration. Bien loin de proscrire, en aucune manière, la véritable érudition, envisagée sous tous les divers aspects possibles, la nouvelle philosophie politique lui fournira sans cesse, par une stimulation et une alimentation également spontanées, de nouveaux et plus grands sujets, des points de vue inespérés, une plus noble destination, et, par suite, une plus haute dignité scientifique. Elle n'écartera essentiellement que les travaux sans but, sans principe, et sans caractère, qui ne tendent qu'a encombrer la science d'oiseuses et puériles dissertations ou d'aperçus vicieux et incohérens; comme la physique actuelle condamne les simples compilateurs d'observations purement empiriques: et toutefois même, quant au passé, elle rendra justice au zèle respectable de ceux qui, malgré de frivoles dédains philosophiques, et quoique guidés seulement par d'irrationnelles conceptions, ont entretenu, avec une opiniâtreté instinctive, l'habitude essentielle des laborieuses recherches historiques. Sans doute, en ce genre de phénomènes, ainsi qu'en tout autre, et même davantage qu'en aucun autre, attendu sa complication supérieure, on pourra craindre que l'emploi direct et continu des théories scientifiques n'altère quelquefois les observations réelles, en y faisant voir mal à propos la vérification illusoire de certains préjugés spéculatifs, dépourvus d'un fondement suffisant. Mais cet inconvénient spontané de l'exploration rationnelle peut être essentiellement évité, dans tous les cas importans, à l'aide des précautions que suggère toujours la culture effective de la science, et en subordonnant les premiers rapprochemens aux rectifications ultérieures fondées sur un ensemble de faits plus étendu. Si l'on pouvait voir, en un tel danger, un motif suffisant de rétablir la prépondérance d'un empirisme prétendu, on ne ferait, en réalité, que substituer aux indications de théories plus ou moins rationnelles, mais sans cesse rectifiables, les inspirations de doctrines essentiellement métaphysiques, dont l'application ne comporte aucune stabilité; puisque l'absence de toute conception directrice serait d'ailleurs nécessairement chimérique. En transportant habituellement notre intelligence du domaine de l'idéalité dans celui de la réalité, les théories positives doivent évidemment, par leur nature, exposer infiniment moins que toutes les autres à voir dans les faits ce qui n'y est point. Caractérisées par une subordination continue et systématique de l'imagination à l'observation, leur usage exclusif dispose directement l'observateur à se prémunir sans cesse contre un tel entraînement; et, quoique la faiblesse de notre intelligence ne permette point de garantir qu'il y résistera toujours avec succès, un tel régime est néanmoins le plus propre, sans aucun doute, à prévenir ce grave danger spéculatif, qui tend à altérer, par sa base indispensable, le système entier de la science réelle. Il serait, certes, fort étrange que la considération de ce péril pût aujourd'hui conduire à motiver, en philosophie politique, le maintien de la méthode métaphysique, qui, par sa nature, y plonge nécessairement notre intelligence d'une manière presque indéfinie, en offrant toujours des chances plausibles d'une vague vérification historique aux plus irrationnelles préoccupations quelconques.
Note 26:(retour)On croit souvent que les phénomènes sociaux doivent être très faciles a observer, parce qu'ils sont très communs, et que l'observateur, d'ordinaire, y participe lui-même plus ou moins. Mais ce sont précisément cette vulgarité et cette personnalité qui doivent nécessairement concourir, avec une complication supérieure, à rendre plus difficile ce genre d'observations, en éloignant directement l'observateur des dispositions intellectuelles convenables à une exploration vraiment scientifique. On n'observe bien, en général, qu'en se plaçant en dehors, et l'influence prépondérante d'une théorie quelconque, surtout positive, peut seule produire et maintenir, envers les phénomènes sociaux, une telle inversion habituelle du point de vue spontané. Je ne parle ici d'ailleurs que des conditions purement spéculatives, sans considérer même l'hallucination plus ou moins profonde que l'entraînement des passions détermine si naturellement en un tel sujet, et qui ne peut évidemment être suffisamment prévenue ou dissipée que par l'intime et familière préoccupation des théories les plus positives.
On voit donc que, par la nature même de la science sociale, l'observation proprement dite y a nécessairement besoin, d'une manière plus profonde encore et plus spéciale qu'en aucun autre cas, d'une intime subordination continue à l'ensemble des spéculations positives sur les lois réelles de la solidarité ou de la succession de phénomènes aussi éminemment compliqués. Aucun fait social ne saurait avoir de signification vraiment scientifique sans être immédiatement rapproché de quelque autre fait social: purement isolé, il reste inévitablement à l'état stérile de simple anecdote, susceptible tout au plus de satisfaire une vaine curiosité, mais incapable d'aucun usage rationnel. Une telle subordination doit sans doute augmenter directement la difficulté fondamentale, déjà si prononcée, qui caractérise les observations sociales, et doit ainsi concourir aujourd'hui à rendre, en ce genre, les bons observateurs encore plus rares, quoique elle doive, au contraire, les multiplier ultérieurement, à mesure que la science réelle se développera. Mais cette condition intellectuelle est si évidemment imposée par la nature du sujet, qu'on ne saurait voir, dans la remarque précédente, qu'une confirmation nouvelle de la nécessité, déjà surabondamment prouvée, en quelque sorte, depuis le commencement de ce volume, de ne confier désormais la culture habituelle des théories sociales qu'aux esprits les mieux organisés, convenablement préparés par l'éducation la plus rationnelle. Du reste, le précepte logique sur lequel je viens d'insister n'est, à vrai dire, que la suite naturelle et l'indispensable complément de l'obligation fondamentale, antérieurement établie dans cette leçon, de rendre l'esprit d'ensemble essentiellement prépondérant dans les études sociologiques, en y procédant surtout du système aux élémens. Enfin, ce précepte lui-même, envisagé sous un autre aspect, constitue, à mes yeux, d'une manière aussi décisive que directe, l'évidente vérification générale, envers l'observation pure, de cette inévitable extension des moyens essentiels d'exploration que j'ai ci-dessus rappelée devoirà prioricaractériser la science sociologique. Car, ainsi explorés d'après des vues rationnelles de solidarité ou de succession, les phénomènes sociaux comportent, sans aucun doute, des moyens d'observation bien plus variés et plus étendus que tous les autres phénomènes moins compliqués. C'est ainsi que non-seulement l'inspection immédiate ou la description directe des événemens quelconques, mais encore la considération des coutumes les plus insignifiantes en apparence, l'appréciation des diverses sortes de monumens, l'analyse et la comparaison des langues, etc., et une foule d'autres voies plus ou moins importantes, peuvent offrir à la sociologie d'utiles moyens continus d'exploration positive: en un mot, tout esprit rationnel, préparé par une éducation convenable, pourra parvenir, après un suffisant exercice, à convertir instantanément en précieuses indications sociologiques les impressions spontanées qu'il reçoit de presque tous les événemens que la vie sociale peut lui offrir, d'après les points de contact plus ou moins directs qu'il y saura toujours apercevoir avec les plus hautes notions de la science, en vertu de l'universelle connexité des divers aspects sociaux. Si donc cette connexité caractéristique constitue d'abord la principale source des difficultés propres aux observations sociales, on voit finalement aussi que, par une sorte de compensation incomplète, elle tend nécessairement à y étendre et y varier, au plus haut degré, les procédés essentiels d'exploration scientifique.
Le second mode fondamental de l'art d'observer, où l'expérimentation proprement dite, semble, par une première appréciation, devoir être entièrement interdit à la science nouvelle que nous constituons ici: ce qui d'ailleurs ne l'empêcherait nullement de pouvoir être pleinement positive. Mais, en y regardant avec attention, on peut aisément reconnaître que cette science n'est point, en réalité, totalement privée, par sa nature, d'une telle ressource générale, quoique ce ne soit pas, à beaucoup près, la principale qu'elle doive employer. Il suffit, pour cela, d'y distinguer convenablement, d'après la nature des phénomènes, entre l'expérimentation directe et l'expérimentation indirecte, comme je l'ai fait dans les deux volumes précédens. Nous avons surtout reconnu, au troisième volume, que le vrai caractère philosophique du mode expérimental ne consiste point essentiellement dans cette institution artificielle des circonstances du phénomène, qui, pour le vulgaire des savans, constitue aujourd'hui le principal attribut d'un tel genre d'explorations. Que le cas soit naturel ou factice, nous savons que l'observation y mérite réellement toujours le nom propre d'expérimentation, toutes les fois que l'accomplissement normal du phénomène y éprouve, d'une manière quelconque, une altération bien déterminée, sans que la spontanéité de cette altération puisse détruire l'efficacité scientifique propre à toute modification des circonstances habituelles du phénomène pour en mieux éclairer la production effective. C'est surtout en ce sens que le mode expérimental peut réellement appartenir aux recherches sociologiques. Envers les études purement biologiques, nous avons constaté que, d'après la complication et la solidarité nécessaires de leurs phénomènes, les expériences directes, par voie artificielle, y devaient être le plus souvent d'une institution trop difficile et d'une interprétation trop équivoque pour qu'on y dût rationnellement compter beaucoup sur leur usage habituel. Cette complication et cette solidarité étant ici bien plus prononcées encore, il est évident qu'un tel genre d'expériences ne saurait aucunement convenir à la sociologie, quand même il y serait moralement admissible et physiquement praticable. Une perturbation factice dans l'un quelconque des élémens sociaux, devant nécessairement, soit par les lois d'harmonie ou celles de succession, retentir bientôt sur tous les autres, l'expérience, abstraction faite de son institution chimérique, serait alors radicalement dépourvue de toute importante valeur scientifique, par l'irrécusable impossibilité d'isoler suffisamment aucune des conditions ni aucun des résultats du phénomène: en sorte qu'il faut peu regretter qu'un tel mode d'exploration devienne ici essentiellement inapplicable. Mais j'ai démontré, en philosophie biologique, que les cas pathologiques, par suite même de leur spontanéité, constituaient, en général, le véritable équivalent scientifique de la pure expérimentation, en ce que, quoique indirectes, les expériences naturelles qu'ils nous offrent sont plus éminemment appropriées à l'étude des corps vivans, envisagés sous un aspect quelconque, et cela d'autant plus qu'il s'agissait de phénomènes plus complexes et d'organismes plus éminens. Or, les mêmes considérations philosophiques sont, à plus forte raison, essentiellement applicables aux études sociologiques, et y doivent conduire à des conclusions semblables, et encore mieux motivées, sur la prépondérance nécessaire de l'analyse pathologique, comme mode indirect d'expérimentation convenable à l'organisme le plus élevé et aux phénomènes les plus composés qu'on puisse concevoir. Ici, cette analyse pathologique consiste essentiellement dans l'examen des cas, malheureusement trop fréquens, où les lois fondamentales, soit de l'harmonie, soit de la filiation, éprouvent, dans l'état, social, des perturbations plus ou moins prononcées, par des causes accidentelles ou passagères, d'ailleurs spéciales ou générales, comme on le voit surtout aux diverses époques révolutionnaires, et principalement aujourd'hui. Ces perturbations quelconques constituent, pour l'organisme social, l'analogue exact des maladies proprement dites de l'organisme individuel: et je ne crains pas d'avancer que cette assimilation philosophique sera d'autant mieux appréciée, à tous égards, proportion gardée de l'inégale complication des organismes, qu'on la soumettra à une discussion plus approfondie. Dans l'un et l'autre cas, c'est sans doute faire un noble usage de la raison humaine, comme je l'ai indiqué au volume précédent, que de l'appliquer à mieux dévoiler les lois réelles de notre nature, soit individuelle, soit sociale, par l'analyse scientifique des désordres plus ou moins graves dont son développement est nécessairement accompagné. Mais si, envers les recherches biologiques proprement dites, nous avons déjà reconnu que l'exploration pathologique y est jusqu'ici fort imparfaitement instituée, on conçoit d'avance combien elle doit être encore plus vicieuse à l'égard des questions sociologiques elles-mêmes, où l'on n'en a jamais tiré, à vrai dire, aucun secours important, quoique les matériaux y abondent. Cette stérilité radicale tient surtout à ce que l'expérimentation quelconque, directe ou indirecte, peut encore moins se passer que la simple observation d'une subordination fondamentale à des conceptions rationnelles, pour acquérir une véritable utilité scientifique. Les motifs de cette indispensable subordination étant nécessairement les mêmes que dans le cas précédemment discuté, il serait entièrement superflu d'en reproduire ici l'indication sommaire, dont la pratique sociale ne nous offre que trop l'éclatante confirmation journalière. Ne voyons-nous pas, surtout aujourd'hui, les expériences politiques les plus désastreuses incessamment renouvelées, avec des modifications aussi insignifiantes qu'irrationnelles, quoique leurs premiers accomplissemens eussent dû suffire pour faire pleinement apprécier l'inefficacité et le danger des expédiens proposés? Je sais quelle est, à cet égard, la part capitale qu'il faut faire à l'inévitable ascendant des passions humaines: mais aussi on oublie trop, d'un autre côté, que le défaut d'une analyse rationnelle suffisamment prépondérante doit constituer directement l'une des principales causes de l'infructueux enseignement tant reproché aux expériences sociales, dont le cours spontané deviendrait, sans doute, plus instructif, s'il pouvait être mieux observé. On pense, il est vrai, que les cas de perturbation sociale sont impropres à dévoiler les lois fondamentales de l'organisme politique, que l'on regarde alors comme détruites ou du moins suspendues: c'est la même erreur qu'envers l'organisme individuel; et elle est ici bien plus excusable, puisque l'état normal lui-même n'est point encore suffisamment conçu comme soumis à de véritables lois. Mais, au fond, le principe essentiel, établi surtout par les travaux de l'illustre Broussais, destiné désormais à caractériser l'esprit philosophique de la pathologie positive, est, par sa nature, aussi bien applicable à l'organisme social qu'à l'organisme individuel. En tous deux, les cas pathologiques ne sauraient constituer aucune violation réelle des lois fondamentales de l'organisme normal, dont les phénomènes essentiels sont alors modifiés seulement dans leurs divers degrés, sans pouvoir jamais l'être dans leur nature ni dans leurs relations, comme je l'ai expliqué en philosophie biologique. Les perturbations sociales surtout sont nécessairement du même ordre que les modifications déterminées dans l'ensemble des lois sociologiques par les différentes causes secondaires dont j'ai ci-dessus circonscrit l'influence générale entre d'inévitables limites: il n'y a de distinction réelle à établir, sous ce rapport, que de la discontinuité des unes à la continuité des autres, ce qui ne saurait certainement altérer le principe. Puis donc que les lois fondamentales subsistent toujours essentiellement en un état quelconque de l'organisme social, il y a lieu de conclure rationnellement, avec les précautions convenables, de l'analyse scientifique des perturbations à la théorie positive de l'existence normale. Tel est le fondement philosophique de l'utilité essentielle propre à cette sorte d'expérimentation indirecte et involontaire pour dévoiler l'économie réelle du corps social d'une manière plus prononcée que ne peut le faire la simple observation, dont elle constitue ainsi, comme en tout autre sujet, l'indispensable complément général. Par sa nature, ce procédé est applicable à tous les ordres de recherches sociologiques, soit qu'il s'agisse de l'existence ou du mouvement, envisagés l'un ou l'autre sous un aspect quelconque, physique, intellectuel, moral ou politique, et à tous les degrés possibles de l'évolution sociale, où les perturbations n'ont malheureusement jamais manqué. Quant à son extension effective, il serait prématuré de vouloir ici la mesurer en général, puisque ce procédé n'a pu être encore réellement appliqué à aucune recherche de philosophie politique, et ne pourra devenir usuel que par le développement ultérieur de la nouvelle science que je m'efforce de constituer. Mais il était néanmoins indispensable de le signaler aussi en le caractérisant sommairement, comme l'un des moyens fondamentaux d'exploration propres à la physique sociale.
Considérant enfin la méthode comparative proprement dite, je dois d'abord, à ce sujet, renvoyer le lecteur aux explications fondamentales que j'ai suffisamment présentées, en philosophie biologique, pour démontrer la prépondérance nécessaire d'un tel procédé dans les études quelconques dont les corps vivans peuvent devenir le sujet, et avec une évidence d'autant plus irrésistible que les phénomènes se compliquent davantage ou que l'organisme s'élève. Ces motifs essentiels étant ici essentiellement les mêmes, à un degré plus prononcé, je puis abréger notre examen actuel en chargeant le lecteur d'opérer, sous les modifications convenables, cette reproduction spontanée. Je dois maintenant me borner à signaler suffisamment les seules différences capitales par lesquelles se distingue nécessairement l'application générale de l'art comparatif à l'ensemble des recherches sociologiques.
Une aveugle imitation du procédé biologique entraînerait d'abord à méconnaître irrationnellement les vraies analogies logiques entre les deux sciences, puisque la comparaison des diverses parties de la hiérarchie animale, que nous avons vu constituer, en biologie, le principal caractère de la méthode comparative, ne saurait, au contraire, avoir, en sociologie, qu'une importance secondaire. Mais c'est qu'au fond, comme nous allons le reconnaître, ce n'est point là, pour cette dernière science, le véritable équivalent scientifique de la conception fondamentale de la série organique. Toutefois, je suis convaincu que la prépondérance trop prolongée de la philosophie théologico-métaphysique dans un tel ordre d'idées inspire aujourd'hui un dédain fort irrationnel contre tout rapprochement scientifique de la société humaine avec aucune autre société animale. Quand les études sociales seront enfin convenablement dirigées par l'esprit positif, on ne tardera point, sans doute, à y reconnaître l'utilité permanente, et, en plusieurs cas, la nécessité, d'y introduire, à un certain degré, la comparaison sociologique de l'homme aux autres animaux, et surtout aux mammifères les plus élevés, du moins après que les sociétés animales, encore si mal connues, auront été enfin mieux observées et mieux appréciées. Les motifs d'une telle comparaison sont fort analogues à ceux qui nous en ont expliqué, dans le volume précédent, la haute importance pour l'étude de la vie individuelle, en ce qui concerne les phénomènes intellectuels et moraux, dont les phénomènes sociaux constituent la suite nécessaire et le complément naturel. Après avoir long-temps méconnu cette importance envers le premier cas, tous les bons esprits commencent aujourd'hui à y sentir la réalité et la portée d'un procédé aussi capital: il en sera ultérieurement de même à l'égard du second cas, quoique ce mode y doive être moins essentiel. Le principal défaut d'un tel ordre de comparaisons sociologiques sera, sans doute, d'être borné, par sa nature, aux seules considérations statiques, sans pouvoir atteindre jusqu'aux considérations dynamiques, qui doivent constituer, surtout de nos jours, le sujet prépondérant et direct de la science. Cette restriction résulte évidemment de ce que l'état social des animaux, sans être, en réalité, aussi absolument fixe qu'on l'imagine, n'éprouve essentiellement, depuis que la prépondérance humaine s'est pleinement développée, que d'imperceptibles variations, nullement comparables à la progression continue de l'humanité, envisagée même dans son essor primitif le moins prononcé. Mais réduite à la statique sociale, l'utilité scientifique d'une telle comparaison me semble vraiment incontestable, pour y mieux caractériser les lois les plus élémentaires de la solidarité fondamentale, en manifestant directement, avec une évidence irrésistible, leur vérification spontanée dans l'état de société le plus imparfait, de manière à pouvoir même quelquefois inspirer, en outre, d'utiles inductions sur la société humaine. Rien n'est plus propre surtout à faire ressortir combien sont pleinement naturelles les principales relations sociales, que tant d'esprits sophistiques croient encore aujourd'hui pouvoir transformer au gré de leurs vaines prétentions: ils cesseront, sans doute, de regarder comme factices et arbitraires les liens fondamentaux de la famille humaine, en les retrouvant, avec le même caractère essentiel, chez les animaux, et d'une manière d'autant plus prononcée que l'organisme y devient plus élevé, plus rapproché de l'organisme humain. En un mot, pour tout ce qui concerne les premiers germes des relations sociales, les premières institutions qui ont fondé spontanément l'unité de la famille ou de la tribu, dans cette partie élémentaire de la sociologie qui se confond presque avec la biologie intellectuelle et morale ou du moins avec ce qu'on nomme l'histoire naturelle de l'homme, dont elle semble constituer un simple prolongement général, il y aura, non-seulement un grand avantage scientifique, mais une vraie nécessité philosophique, à employer convenablement la comparaison rationnelle de la société humaine aux autres sociétés animales; comme quelques philosophes l'ont déjà soupçonné, et surtout Fergusson, qui en a le mieux pressenti l'importance. Peut-être même ne faudra-t-il point, à cet égard, se borner absolument, parmi les sociétés animales, à celles qui offrent un caractère de coopération vraiment volontaire, analogue à celui des sociétés humaines; quoique leur considération doive être, par ce motif, essentiellement prépondérante, l'esprit scientifique, étendant un tel mode d'exploration jusqu'à son dernier terme logique, pourra trouver aussi quelque utilité, sous ce rapport, à descendre jusqu'à l'examen de ces étranges sociétés, propres aux animaux inférieurs, où une coopération involontaire résulte d'une indissoluble union organique, soit par simple adhérence, soit aussi par continuité réelle27. En supposant que la science ne dût immédiatement retirer aucun avantage direct de cet entier développement rationnel de la comparaison sociologique, il n'en serait certainement point ainsi de la méthode, qui y gagnerait aussitôt une plus parfaite homogénéité, par suite d'une plus exacte similitude avec la manière de procéder dans les études biologiques. L'habituelle comparaison scientifique, aussi bien sociale qu'individuelle, de l'homme aux autres animaux, est éminemment propre, par sa nature, à mieux éliminer cet esprit absolu qui constitue encore aujourd'hui le vice principal de la philosophie politique. Il me semble d'ailleurs, même sous le rapport pratique, que l'insolent orgueil qui porte certaines castes à se regarder en quelque sorte comme d'une autre espèce que le reste de l'humanité n'est pas, en réalité, sans quelque intime affinité philosophique avec l'irrationnel dédain contre tout rapprochement effectif entre la nature humaine et les autres natures animales. Néanmoins, quelle que soit l'importance scientifique de ces diverses considérations, elles ne sauraient essentiellement convenir qu'à un traité méthodique et spécial de philosophie sociale, tel que celui déjà annoncé, où elles exerceront ultérieurement leur influence nécessaire. Mais, ici, dans cette première conception de la science, où, par des motifs précédemment expliqués, je dois surtout avoir en vue la dynamique sociale, à laquelle ce genre de comparaisons est presque inapplicable, il est évident que je ne saurais en faire aucun usage important, au moins direct. Toutefois, à ce titre même, il était, ce me semble, d'autant plus indispensable de signaler ici, avec plus d'insistance, cette partie de la méthode comparative, afin qu'elle ne restât point inaperçue, ce qui aurait de graves inconvéniens scientifiques, comme je viens de l'indiquer. Les procédés logiques fréquemment usités sont ordinairement assez caractérisés par leur application effective, pour que leur préalable appréciation générale puisse, au contraire, se réduire au plus indispensable examen de leur propriétés fondamentales.
Note 27:(retour)On a quelquefois comparé l'ensemble de l'humanité à une sorte d'immense polype, s'étendant sur le globe entier. Mais cette métaphore pédantesque, où l'on s'efforce de caractériser un phénomène très connu en l'assimilant à un autre qui l'est beaucoup moins, témoigne réellement une très imparfaite appréciation philosophique de notre solidarité sociale, et surtout une haute ignorance biologique du genre d'existence propre aux polypiers. Elle conduit à rapprocher une association volontaire et facultative d'une participation involontaire et indissoluble; un système dont les divers élémens, malgré leur originalité propre, s'affectent toujours réciproquement, est ainsi assimilé à un système essentiellement inverse, où les parties, quoique inséparables, n'exercent jamais directement aucune action mutuelle, au point que les unes périssent pendant que les autres naissent, sans que le reste en soit aucunement altéré.
Afin que les principales formes distinctes propres, en sociologie, à la méthode comparative soient ici toujours considérées dans l'ordre successif de leur importance croissante, je dois maintenant y signaler le mode capital qui consiste en un rapprochement rationnel des divers états co-existans de la société humaine sur les différentes portions de la surface terrestre, envisagés surtout chez des populations pleinement indépendantes les unes des autres. Rien n'est plus propre qu'un tel procédé à caractériser nettement les diverses phases essentielles de l'évolution humaine, dès lors susceptibles d'être simultanément explorées, de manière à faire ressortir, d'une manière plus directe et plus sensible, leurs attributs prépondérans. Bien que la progression fondamentale de l'humanité soit nécessairement unique, en ce qui concerne le développement total, il est néanmoins incontestable que, par un concours de causes sociales, fort mal analysé jusqu'ici dans la plupart des cas, des populations très considérables, et surtout très variées, n'ont encore atteint qu'à des degrés inégalement inférieurs de ce développement général; en sorte que, par suite de cette inégalité, les divers états antérieurs des nations les plus civilisées se retrouvent aujourd'hui essentiellement, malgré d'inévitables différences secondaires, chez les peuples contemporains répartis en divers lieux du globe28. Comme l'observation proprement dite, dont il constitue la modification la plus spontanée, ce mode comparatif présente d'abord l'avantage évident d'être pareillement applicable aux deux ordres essentiels de spéculations sociologiques, les unes statiques, les autres dynamiques, de manière à vérifier également les lois de l'existence et celles du mouvement, ou même à fournir quelquefois, à leur égard, de précieuses inductions directes. En second lieu, il s'étend essentiellement aujourd'hui, en réalité, à tous les degrés possibles de l'évolution sociale, dont tous les traits caractéristiques peuvent ainsi être effectivement soumis à notre immédiate observation: depuis les malheureux habitans de la terre de Feu jusqu'aux peuples les plus avancés de l'Europe occidentale, on ne saurait imaginer aucune nuance sociale qui ne se trouve actuellement réalisée en certains points du globe, et même presque toujours en plusieurs localités nettement séparées. Dans la partie historique de ce volume, j'aurai l'occasion de montrer que certaines phases intéressantes, quoique secondaires, du développement social, dont l'histoire de notre civilisation ne laisse aucuns vestiges appréciables, ne peuvent être connues que par cette indispensable exploration comparative: et ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, les degrés les plus inférieurs de l'évolution humaine, à l'égard desquels une telle propriété n'est plus aujourd'hui contestable. Même pour les phases les plus historiques, il y a toujours de nombreux intermédiaires qui ne comportent également que ce mode indirect d'observation. Telles sont les principales propriétés qui caractérisent, en sociologie, cette seconde partie essentielle de la méthode comparative, si heureusement destinée à vérifier les indications directes de l'analyse historique proprement dite, et surtout même à combler suffisamment ses inévitables lacunes. L'usage général de ce procédé sociologique est éminemment rationnel, puisqu'il repose directement sur le principe, ci-dessus établi, de l'identité nécessaire et constante du développement fondamental de l'humanité, d'après l'irrésistible prépondérance du type commun de la nature humaine, au milieu des diversités quelconques de climat, et même de race, les différences réelles ne pouvant affecter que la vitesse effective de chaque évolution sociale.
Note 28:(retour)Sans sortir d'une même nation, on pourrait, jusqu'à un certain point, comparer, par un rapprochement encore plus intime, les principales phases de la civilisation humaine, en y considérant l'état social des différentes classes, très inégalement contemporaines. La capitale du monde civilisé renferme aujourd'hui dans son sein des représentans plus ou moins fidèles de presque tous les degrés antérieurs de l'évolution sociale, surtout sous le rapport intellectuel. Mais, malgré leur apparente facilité, de telles observations sont, par leur nature, trop peu décisives, pour acquérir jamais une véritable importance scientifique, à cause de l'inévitable influence commune qu'exerce, même alors, l'esprit général de l'époque, et qui ne permet une exacte analyse de ces incontestables différences qu'à l'aide d'une théorie sociologique déjà très avancée, sans laquelle on s'exposerait ainsi à de graves erreurs.
Mais, après avoir convenablement apprécié les précieux attributs d'un tel procédé, il importe beaucoup, pour la constitution rationnelle de la nouvelle philosophie politique, de prévenir, à cet égard, une exagération trop naturelle aujourd'hui, en signalant maintenant, avec non moins de scrupule, les graves dangers scientifiques qui lui sont propres, et qui, malgré tous ses avantages réels, ne permettent nullement de lui confier la principale direction des observations sociologiques. Son premier défaut, à la fois le plus grave et le plus inévitable, consiste en ce que, par sa nature, il n'a aucun égard à la succession nécessaire des divers états sociaux, qu'il tend directement, au contraire, à présenter comme co-existans. Un usage trop exclusif, ou seulement même trop prépondérant, de ce mode d'exploration pourrait donc conduire souvent à méconnaître, d'une manière plus ou moins vicieuse, l'ordre fondamental suivant lequel ces différens degrés de l'évolution humaine ont dû résulter les uns des autres; et l'on peut ajouter qu'il y conduirait infailliblement, si cet ordre n'était pas déjà essentiellement établi par une meilleure voie scientifique: or, nous savons combien une telle notion est capitale en sociologie, ce qui doit faire apprécier toute l'importance d'un pareil inconvénient. Pour en mieux saisir la portée, il faut considérer, en second lieu, que l'incohérence spontanée, propre à ce genre d'observations sociologiques comparatives, ne permet guère, quand elles sont isolément employées, d'apercevoir exactement la filiation réelle des divers systèmes de société, même en supposant que l'ordre positif en fût préalablement connu. A l'un et à l'autre titre, il serait aisé de citer ici une foule d'exemples irrécusables de semblables erreurs, chez les philosophes les plus distingués; mais la nature éminemment dogmatique de cet ouvrage m'oblige à m'abstenir de pareilles indications critiques, auxquelles le lecteur suppléera facilement. En continuant à m'en tenir aux préceptes, je dois signaler enfin l'inconvénient, non moins caractéristique, de ce mode comparatif, de tendre à faire mal apprécier les divers cas ainsi observés, en y prenant de simples modifications secondaires pour des phases principales du développement social. C'est surtout par-là qu'on a été conduit à se former les notions les plus vicieuses sur l'influence politique du climat, en attribuant à son action des différences sociales qui devaient être surtout rapportées à l'inégalité d'évolution; quelquefois, mais plus rarement, la méprise, toujours pareillement irrationnelle, a été inverse: il est clair, en effet, que, dans l'usage propre d'un tel procédé, rien ne saurait directement indiquer à laquelle des deux classes doit réellement appartenir chaque diversité constatée. La même tendance vicieuse se manifeste aussi, à un degré ordinairement plus prononcé, en ce qui concerne les différentes races humaines. Car, ces comparaisons sociologiques simultanées doivent souvent avoir lieu, surtout dans les cas importans, entre des populations appartenant à des variétés distinctes de l'espèce humaine; attendu que cette modification physiologique paraît avoir été, en beaucoup d'occasions, une des causes essentielles, si ce n'est même la principale, de l'inégale vitesse d'une évolution toujours nécessairement commune. On est donc ainsi essentiellement exposé à confondre l'influence de la race et celle de l'âge social, soit qu'on exagère ou qu'on méconnaisse l'une ou l'autre. Il faut d'ailleurs ajouter que le climat vient aussi introduire habituellement une troisième source d'interprétation des phénomènes comparatifs, qui, alternativement conforme et contraire à chacune des deux autres, tend à augmenter les chances inévitables d'illusion sociologique, et à rendre presque inextricable l'analyse comparative dont on avait attendu d'irrécusables lumières.
D'après cette double appréciation contradictoire, suffisamment exacte quoique très sommaire, nous sommes spontanément conduits à vérifier spécialement, pour ce mode usuel de la méthode comparative en sociologie, ce qui a déjà été nettement constaté ci-dessus, d'abord quant à l'observation proprement dite, et ensuite pour l'expérimentation: c'est-à-dire, la haute impossibilité d'employer utilement un tel procédé sans que son application primitive et son interprétation finale soient constamment dirigées par une première conception rationnelle, très générale sans doute mais pleinement positive, de l'ensemble du développement fondamental de l'humanité. Rien ne saurait dispenser d'une condition philosophique aussi clairement reproduite sous diverses faces, par l'examen attentif de la nature des recherches sociologiques. Son accomplissement continu pourra seul prévenir ou tempérer suffisamment les graves inconvéniens, que nous avons reconnus propres à ce mode d'exploration, et permettra dès-lors de développer librement les précieux attributs qui le caractérisent. On voit ainsi de plus en plus combien sont absurdes et dangereuses, soit pour la théorie ou la pratique, quant à la science ou à la méthode, les vaines déclamations sophistiques des partisans de l'empirisme systématique, ou des aveugles détracteurs absolus de toute spéculation sociale; puisque c'est précisément à mesure qu'elles s'élèvent et se généralisent que les principales notions de philosophie politique deviennent à la fois plus réelles et plus efficaces, l'illusion et la stérilité étant surtout réservées aux conceptions trop étroites et trop spéciales, soit scientifiques, soit logiques. Mais, en poursuivant le cours régulier de notre sujet, il résulte évidemment de la conclusion précédente que cette première ébauche indispensable de la sociologie générale, qui doit nécessairement diriger l'application habituelle des divers modes d'exploration ci-dessus appréciés, repose directement elle-même sur l'usage primitif d'une nouvelle méthode d'observation, dont le caractère plus rationnel, mieux adapté à la nature des phénomènes, soit spontanément exempt des graves dangers que les autres présentent, à différens titres, désormais suffisamment examinés. Or, c'est ce qui existe en effet, et nous sommes ainsi finalement conduits, par une marche graduelle, à l'appréciation directe de cette dernière partie de la méthode comparative que je dois distinguer, en sociologie, sous le nom deméthode historiqueproprement dite, dans laquelle réside essentiellement, par la nature même d'une telle science, la seule base fondamentale sur laquelle puisse réellement reposer le système de la logique politique.
La comparaison historique des divers états consécutifs de l'humanité ne constitue pas seulement le principal artifice scientifique de la nouvelle philosophie politique: son développement rationnel formera directement aussi le fond même de la science, en ce qu'elle pourra offrir de plus caractéristique à tous égards. C'est surtout ainsi que la science sociologique doit d'abord se distinguer profondément de la science biologique proprement dite, ainsi que je l'expliquerai spécialement dans la leçon suivante. En effet, le principe positif de cette indispensable séparation philosophique résulte de cette influence nécessaire des diverses générations humaines sur les générations suivantes, qui, graduellement accumulée d'une manière continue, finit bientôt par constituer la considération prépondérante de l'étude directe du développement social. Tant que cette prépondérance n'est point immédiatement reconnue, cette étude positive de l'humanité doit rationnellement paraître un simple prolongement spontané de l'histoire naturelle de l'homme. Mais, ce caractère scientifique, fort convenable en se bornant aux premières générations, s'efface nécessairement de plus en plus à mesure que l'évolution sociale commence à se manifester davantage, et doit se transformer finalement, quand une fois le mouvement humain est bien établi, en un caractère tout nouveau, directement propre à la science sociologique, où les considérations historiques doivent immédiatement prévaloir. Quoique cette analyse historique ne semble destinée, par sa nature, qu'à la seule sociologie dynamique, il est néanmoins incontestable qu'elle s'étend nécessairement au système entier de la science, sans aucune distinction de parties, en vertu de leur parfaite solidarité. Outre que la dynamique sociale constitue finalement le principal objet de la science, on sait d'ailleurs, comme je l'ai précédemment expliqué, que la statique sociale en est, au fond, rationnellement inséparable, malgré l'utilité réelle d'une telle distinction spéculative, puisque les lois de l'existence se manifestent surtout pendant le mouvement.
Ce n'est pas seulement sous le point de vue scientifique proprement dit que l'usage prépondérant de la méthode historique doit donner à la sociologie son principal caractère philosophique: c'est encore, et peut-être même d'une manière plus prononcée, sous l'aspect purement logique. On doit, en effet, reconnaître, comme je l'établirai directement dans la leçon suivante, que, par la création spontanée de cette nouvelle branche essentielle de la méthode comparative fondamentale, la sociologie aura aussi perfectionné, à son tour, suivant un mode qui lui était exclusivement réservé, l'ensemble de la méthode positive, au profit commun de toute la philosophie naturelle, et d'une manière dont la haute importance scientifique peut à peine être entrevue aujourd'hui des meilleurs esprits. Dès à présent, nous pouvons signaler cette méthode historique comme offrant la vérification la plus naturelle et l'application la plus étendue de cet attribut caractéristique que nous avons démontré ci-dessus dans la marche habituelle propre à la science sociologique, et qui consiste à procéder surtout de l'ensemble aux détails. Cette indispensable condition permanente des études sociales vraiment rationnelles se manifeste spontanément, au plus haut degré, et de la manière la plus directe, dans tout travail réellement historique, qui, sans cela, dégénérerait inévitablement en une simple compilation de matériaux provisoires, avec quelque talent qu'il fût d'ailleurs exécuté. Puisque c'est surtout dans leur développement que les divers élémens sociaux sont nécessairement solidaires et inséparables, il s'ensuit qu'aucune filiation partielle, entièrement isolée, ne saurait avoir de réalité, et que toute explication de ce genre, avant de pouvoir devenir, à aucun égard, spéciale, doit d'abord reposer sur une conception générale et simultanée de l'évolution fondamentale. Que peut signifier, par exemple, l'histoire exclusive, et surtout partielle, d'une seule science ou d'un seul art, sans être préalablement rattachée à une telle étude de l'ensemble du progrès humain29?
Note 29:(retour)On a publié récemment, sur l'histoire des sciences mathématiques en Italie pendant le dix-septième siècle, un travail singulièrement propre, par son excessive spécialité, à caractériser, d'après un exemple très prononcé, cette indispensable nécessité de l'esprit d'ensemble en toute étude vraiment historique. Il ne s'agit nullement ici des graves erreurs de détail déjà signalées, à l'égard de cet ouvrage, par divers savans, et surtout par un géomètre aussi éclairé que modeste (M. Chasles), qui, dans sa critique, en général très rationnelle, s'est montré fort supérieur a l'auteur, en ce qui concerne la véritable intelligence de l'histoire mathématique. La seule conception du sujet suffit, à mes yeux, pour témoigner évidemment une profonde ignorance du vrai caractère de l'histoire, consistant surtout dans la prépondérance générale et continue de la filiation sur la description; caractère qui devrait naturellement sembler plus marqué dans toute histoire intellectuelle. On peut excuser, d'après les préjugés régnans, la restriction de ces recherches historiques aux seules sciences mathématiques, quoique leur développement ait été réellement lié, surtout alors, à celui des autres sciences, et même à l'ensemble du progrès humain. Mais on ne saurait s'abstenir de condamner hautement l'irrationnelle limitation du sujet à une seule nation et à un seul siècle, dans un travail qui, au lieu du modeste titre d'Annales, est ambitieusement qualifié d'Histoire: comme si les progrès mathématiques faits d'un côté des Alpes avaient pu être alors indépendans de ceux accomplis simultanément, d'une manière si éminente, de l'autre côté; et comme si d'ailleurs l'état géométrique du dix-septième siècle avait pu s'isoler de l'ensemble du progrès antérieur. Si ce choix irrationnel avait été inspiré par un vain esprit d'étroite nationalité, il n'en serait pas plus excusable, surtout aujourd'hui, et chez un savant. D'un tel genre de composition, où l'histoire mathématique rétrograde certainement, à divers égards importans, au-dessous du caractère plus philosophique qu'elle avait déjà acquis, il ne resterait qu'à descendre, en vue d'une plus parfaite spécialité, à l'histoire d'une seule province en une seule année! Certes, si l'on eût systématiquement projeté la plus intense condensation possible de symptômes d'irrationnalité dans le simple titre d'un ouvrage, il eût été difficile d'y mieux parvenir que par cet essor spontané d'une vicieuse philosophie. Aussi cette production, quoique accueillie, suivant l'usage, par un concert d'emphatiques éloges, n'a-t-elle, au fond, exercé, au-delà d'une certaine coterie, aucune influence réelle sur le mouvement actuel de l'esprit humain: déjà essentiellement oubliée, elle restera, sans doute, définitivement classée comme un simple travail de bénédictin, sauf le zèle opiniâtre et la scrupuleuse modestie qui caractérisaient ordinairement ces respectables compilateurs.
Il en est de même à tout autre titre, et principalement pour ce qu'on nomme si abusivement l'histoire politique proprement dite, comme si une véritable histoire quelconque pouvait n'être pas plus ou moins politique. L'irrationnel esprit de spécialité exclusive qui prend, de nos jours, un si déplorable ascendant passager, aurait pour résultat final de réduire l'histoire à une vaine accumulation de monographies incohérentes, où toute idée de la filiation réelle, et nécessairement simultanée, des divers événemens humains se perdrait inévitablement au milieu du stérile encombrement de ces confuses descriptions. C'est donc essentiellement sur l'ensemble de l'évolution sociale que devront d'abord porter ces comparaisons historiques des divers âges de la civilisation, afin d'avoir un vrai caractère scientifique, conforme à la nature et à la destination de la science; c'est uniquement ainsi qu'on pourra parvenir à des conceptions susceptibles de diriger heureusement l'étude ultérieure des divers sujets spéciaux; au lieu de la marche vicieuse qu'inspire aujourd'hui l'aveugle imitation absolue d'un mode exclusivement propre à la philosophie inorganique, et qui ne saurait convenir à la philosophie organique, surtout envers les phénomènes sociaux.
Enfin, on doit noter ici, sous le point de vue pratique, que la prépondérance générale de la méthode historique proprement dite dans les études sociales a aussi l'heureuse propriété de développer spontanément le sentiment social, en mettant dans une pleine évidence, aussi directe que continue, cet enchaînement nécessaire des divers événemens humains qui nous inspire aujourd'hui, même pour les plus lointains, un intérêt immédiat, en nous rappelant l'influence réelle qu'ils ont exercée sur l'avénement graduel de notre propre civilisation. Suivant la belle remarque de Condorcet, aucun homme éclairé ne saurait maintenant penser, par exemple, aux batailles de Marathon et de Salamine, sans en apercevoir aussitôt les importantes conséquences pour les destinées actuelles de l'humanité. Il serait inutile d'insister davantage sur une telle propriété, qui recevra naturellement, dans tout le reste de ce volume, une application continuelle, soit explicite, soit surtout implicite. Aucune démonstration formelle ne saurait ici devenir nécessaire pour constater l'aptitude spontanée de l'histoire à faire hautement ressortir l'intime subordination générale des divers âges sociaux. Il importe seulement, à ce sujet, de ne pas confondre un tel sentiment de la solidarité sociale avec cet intérêt sympathique que doivent exciter spontanément tous les tableaux quelconques de la vie humaine, et que de simples fictions peuvent même pareillement inspirer. Le sentiment dont il s'agit ici est à la fois plus profond, puisqu'il devient en quelque sorte personnel, et plus réfléchi, comme résultant surtout d'une conviction scientifique: il ne saurait être convenablement développé par l'histoire vulgaire, à l'état purement descriptif; mais exclusivement par l'histoire rationnelle et positive, envisagée comme une science réelle, et disposant l'ensemble des événemens humains en séries coordonnées qui montrent avec évidence leur enchaînement graduel. Réservée d'abord à des esprits d'élite, cette nouvelle forme du sentiment social pourra ensuite appartenir, avec une moindre intensité, à l'universalité des intelligences, à mesure que les résultats généraux de la physique sociale deviendront suffisamment populaires. Elle y complétera nécessairement la notion plus sensible et plus élémentaire de la solidarité habituelle entre les individus et les peuples contemporains, en indiquant, par une conception encore plus noble et plus parfaite de l'unité humaine, les diverses générations successives de l'humanité comme concourant aussi à un même but final, dont la réalisation graduelle exigeait, de la part de chacune d'elles, une participation déterminée. Cette disposition rationnelle à voir des coopérateurs dans les hommes de tous les temps se manifeste à peine aujourd'hui à l'égard des sciences, et uniquement même pour les plus avancées: la prépondérance philosophique de la méthode historique lui donnera seule tout son développement, en l'étendant à tous les aspects possibles de la vie humaine, de manière à entretenir convenablement, d'après une appréciation réfléchie, ce respect fondamental envers nos ancêtres, indispensable à l'état normal de la société, et si fortement ébranlé aujourd'hui par la philosophie métaphysique.
Examinons maintenant, d'une manière directe quoique sommaire, la véritable marche fondamentale d'une méthode comparative aussi heureusement douée de propriétés capitales. L'esprit essentiel de cette méthode historique proprement dite me paraît consister dans l'usage rationnel des séries sociales, c'est-à-dire dans une appréciation successive des divers états de l'humanité qui montre, d'après l'ensemble des faits historiques, l'accroissement continu de chaque disposition quelconque, physique, intellectuelle, morale, ou politique, combiné avec le décroissement indéfini de la disposition opposée, d'où devra résulter la prévision scientifique de l'ascendant final de l'une et de la chute définitive de l'autre, pourvu qu'une telle conclusion soit d'ailleurs pleinement conforme au système des lois générales du développement humain, dont l'indispensable prépondérance sociologique ne doit jamais être méconnue. Devant faire nécessairement une application très étendue et très variée d'un tel mode d'exploration, il me suffit ici d'en signaler rapidement le principe, dont la rationnalité est aussi peu contestable que l'utilité. C'est ainsi que les mouvemens de la société, et ceux même de l'esprit humain, peuvent être réellement prévus, à un certain degré, pour chaque époque déterminée, et sous chaque aspect essentiel, même en ce qui semble d'abord le plus désordonné, d'après une exacte connaissance préalable du sens uniforme des modifications graduelles indiquées par une judicieuse analyse historique, en passant toujours, suivant l'esprit de la science, des phénomènes plus composés à ceux qui le sont moins. Par une heureuse coïncidence, ces prévisions scientifiques devront être, en effet, d'autant plus rapprochées de la réalité qu'il s'agira de phénomènes plus importans, plus généraux, parce qu'alors les causes continues prédominent davantage dans le mouvement social, et les perturbations y ont une moindre part. Les lois de la solidarité peuvent ensuite conduire à étendre la même certitude rationnelle à l'étude des aspects secondaires et spéciaux, d'après leurs relations statiques avec les premiers, de façon à y compenser partiellement la moindre sécurité que devrait inspirer, à leur égard, l'usage direct de ce mode d'exploration successive. En s'attachant à obtenir, en général, le seul degré de précision compatible avec l'excessive complication de ces phénomènes, sur lesquels tant d'influences, les unes régulières, les autres accidentelles, agissent constamment, on pourra parvenir ainsi à des conclusions essentiellement suffisantes pour diriger utilement l'ensemble des applications. Les principales de ces applications, celles qui concernent l'art politique, auront surtout un haut degré de rationnalité, puisque la partie du mouvement fondamental dont elles dépendent davantage doit être, au fond, moins troublée qu'aucune autre par les diverses influences irrégulières, comme je l'ai expliqué ci-dessus, malgré le préjugé contraire. Pour se familiariser convenablement avec cette méthode historique, de manière à bien saisir et à développer judicieusement son véritable esprit, il est indispensable de l'appliquer d'abord au passé, en cherchant à déduire chaque situation historique bien connue de l'ensemble de ses antécédens graduels, pourvu qu'on se prémunisse suffisamment contre la perspective empirique d'un résultat préexistant. Quelque singulière que semble d'abord une telle marche, il est néanmoins certain que, dans une science quelconque, on n'apprend à prédire rationnellement l'avenir qu'après avoir en quelque sorte prédit le passé, puisque tel est, au fond, le premier usage nécessaire des relations observées entre des faits accomplis, dont la succession antérieure fait découvrir la succession future. Parvenue à l'examen de l'époque actuelle, avec l'autorité intellectuelle nécessairement procurée par cette coordination graduelle de toutes les époques précédentes, la méthode historique pourra seule permettre d'en opérer avec succès une exacte analyse fondamentale, où chaque élément soit vraiment apprécié comme il doit l'être, d'après la série sociologique dont il fait partie. Vainement les hommes d'état insistent-ils sur la nécessité des observations politiques: comme ils n'observent essentiellement que le présent, et tout au plus un passé très récent, leur maxime avorte nécessairement dans l'application. Par la nature de tels phénomènes, l'observation du présent est radicalement insuffisante; elle n'acquiert une véritable valeur scientifique, et ne peut devenir une source certaine de prévisions rationnelles que d'après la comparaison avec le passé, envisagé même dans son ensemble total. Rigoureusement isolée, l'observation du présent deviendrait une cause très puissante d'illusions politiques, en exposant à confondre sans cesse les faits principaux avec les faits secondaires, à mettre de bruyantes manifestations éphémères au-dessus des tendances fondamentales, ordinairement peu éclatantes, et surtout à regarder comme ascendans des pouvoirs, des institutions, ou des doctrines, qui sont, au contraire, en déclin. Il est évident, par la nature du sujet, que la comparaison approfondie du présent au passé constitue le principal moyen d'exploration propre à prévenir ou à corriger ces inconvéniens capitaux. Or, cette comparaison ne peut être pleinement lumineuse et décisive qu'autant qu'elle embrasse essentiellement l'ensemble du passé, graduellement apprécié: elle expose à des erreurs d'autant plus graves qu'on l'arrête à une époque plus rapprochée. Aujourd'hui surtout, où le mélange des divers élémens sociaux, les uns prêts à triompher, les autres sur le point de s'éteindre, doit d'abord paraître si profondément confus, on peut dire spécialement que la plupart des fausses appréciations politiques tiennent principalement à ce que les spéculations habituelles n'embrassent point un passé assez étendu, presque tous nos hommes d'état, dans les divers partis actuels, ne remontant guère au-delà du siècle dernier, sauf les plus abstraits d'entre eux qui se hasardent quelquefois jusqu'au siècle précédent, et les philosophes eux-mêmes osant à peine dépasser rarement le seizième siècle: en sorte que l'ensemble de l'époque révolutionnaire n'est pas même ordinairement conçu par ceux qui en recherchent si vainement la terminaison, quoiqu'un tel ensemble ne corresponde, au fond, qu'à une simple phase transitoire du mouvement fondamental.
Quelle que soit la haute supériorité intrinsèque de cette méthode sociologique, elle peut cependant, comme tout autre procédé scientifique quelconque, entraîner à de graves erreurs, chez des esprits peu rationnels ou mal préparés. L'analyse mathématique elle-même, aujourd'hui si justement préconisée, peut néanmoins exposer, par exemple, à l'inconvénient essentiel, trop souvent réalisé, de prendre des signes pour des idées: on ne saurait nier que, surtout de nos jours, elle ne serve quelquefois à déguiser, sous un imposant verbiage, l'inanité des conceptions. Il n'y a point de méthode scientifique, parmi les plus recommandables, qui n'offre, à sa manière, des dangers équivalens, sans que leur existence nuise aucunement au crédit de ces moyens logiques, parce que ces dangers ne sauraient jamais provenir que d'une imparfaite appréciation ou d'une vicieuse application de la méthode correspondante. On doit étendre les mêmes considérations aux diverses méthodes sociologiques, et surtout à la méthode historique proprement dite, qui, pareillement, ne peut nullement égarer tant qu'elle est convenablement conçue et employée. Elle n'a d'inconvéniens propres, sous ce rapport, que la difficulté plus éminente d'y remplir toujours cette indispensable condition, à cause des obstacles plus essentiels que présente la complication supérieure du sujet. Sans espérer que les illusions qu'elle peut inspirer soient jamais susceptibles d'être entièrement évitées, quelques précautions qu'on emploie, il est du moins utile d'en signaler sommairement le principal caractère. Il consiste surtout à prendre un décroissement continu pour une tendance à l'extinction totale, ou réciproquement, suivant cette sorte de sophisme mathématique (déjà indiqué, en un cas analogue, dans le chapitre précédent), qui fait confondre des variations continues, en plus ou en moins, avec des variations illimitées. Un exemple fort sensible suffira, par son étrangeté même, pour signaler ici un tel danger de la méthode des séries historiques, plus nettement que par aucune explication abstraite, tout en indiquant d'ailleurs spontanément le mode général de prévenir de semblables illusions, dans les cas nombreux où elles ne sauraient être aussi vivement senties d'abord. En considérant l'ensemble du développement social sous le rapport très simple du régime alimentaire de l'homme, on ne saurait méconnaître, à mon gré, la tendance constante de l'homme civilisé à une alimentation de moins en moins abondante. Que l'on compare, à cet égard, les nations sauvages avec les peuples cultivés, soit dans les chants homériques, soit dans les récits de nos voyageurs; que l'on oppose pareillement la vie des campagnes à celle des villes; et qu'enfin on considère même la différence appréciable entre deux de nos générations consécutives. Partout on verra l'observation comparative confirmer essentiellement ce singulier résultat, qui se rattache d'ailleurs à une loi sociologique plus étendue, comme j'aurai lieu de le montrer ultérieurement. D'une autre part, un tel décroissement est en harmonie parfaite avec les lois fondamentales de la nature humaine, par suite d'une prépondérance croissante de l'exercice intellectuel et moral à mesure que l'homme se civilise davantage. Rien n'est donc mieux constaté, soit par la voie expérimentale, soit par la voie rationnelle. Personne cependant oserait-il ici conclure de cet incontestable décroissement continu, si évidemment limité, à une véritable extinction ultérieure? Or, l'erreur, trop grossière alors pour n'être pas immédiatement rectifiée, peut, en beaucoup d'autres occasions, devenir bien plus spécieuse, et quelquefois presque inévitable, sans s'appuyer même sur des motifs aussi plausibles, à cause de la complication plus grande du cas alors exploré. L'exemple précédent suffit pour indiquer l'inévitable recours qu'il faut dès lors employer aux lois constantes de notre nature, dont l'ensemble, toujours maintenu pendant le cours entier de l'évolution sociale, fournit à l'analyse sociologique directe un indispensable moyen général de vérification continue, comme je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Puisque le phénomène social, conçu en totalité, n'est, au fond, qu'un simple développement de l'humanité, sans aucune création réelle de facultés quelconques, ainsi que je l'ai établi ci-dessus, toutes les dispositions effectives que l'observation sociologique pourra successivement dévoiler devront donc se retrouver, au moins en germe, dans ce type primordial, que la biologie a construit d'avance pour la sociologie, afin de circonscrire ses aberrations spontanées. Ainsi, aucune loi de succession sociale, indiquée même, avec toute l'autorité possible, par la méthode historique, ne devra être finalement admise qu'après avoir été rationnellement rattachée, d'une manière d'ailleurs directe ou indirecte, mais toujours incontestable, à la théorie positive de la nature humaine: toutes les inductions qui ne pourraient soutenir un tel contrôle, finiraient nécessairement, à l'issue d'un plus mûr examen sociologique, par être immédiatement reconnues illusoires, soit que les observations eussent été trop partielles ou trop peu prolongées. C'est dans cette exacte harmonie continue entre les conclusions directes de l'analyse historique et les notions préalables de la théorie biologique de l'homme que devra surtout consister la principale force scientifique des démonstrations sociologiques. On voit ainsi se confirmer de plus en plus, et à tous égards, cette prépondérance philosophique de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail, que je me suis tant efforcé, dans ce chapitre, de faire nettement ressortir comme le principal caractère intellectuel de cette nouvelle science.