Chapter 15

En passant ainsi finalement des penseurs aux littérateurs, la philosophie négative a dû manifester habituellement un caractère moins prononcé, soit pour mieux s'adapter à la rationnalité moins énergique de ces nouveaux organes, soit aussi afin de faciliter l'entière propagation de l'ébranlement mental. Par ce double motif, l'école voltairienne fut spontanément conduite à arrêter, en général, la doctrine fondamentale de Spinosa, de Hobbes, et de Bayle, au simple déisme proprement dit, qui, en effrayant moins les esprits vulgaires, suffisait d'ailleurs à l'entière désorganisation effective de la constitution religieuse; attendu l'évidente impossibilité de rien fonder socialement sur ce vague et impuissant système, source inépuisable de dissidences théologiques, et où l'on ne pouvait voir réellement qu'une vaine concession extrême provisoirement laissée à l'ancien esprit religieux dans son irrévocable décroissement universel: c'est pourquoi la dénomination de déiste me paraît spécialement convenable à l'ensemble de cette dernière phase révolutionnaire. Une telle réduction normale procurait, en outre, aux voltairiens la faculté, si précieuse à leur débilitélogique, de prolonger, à leur usage, les avantages d'inconséquence propres à l'élaboration purement protestante, en continuant dès-lors à détruire la religion au nom du principe religieux, de manière à étendre graduellement l'influence dissolvante jusqu'aux plus timides croyans. Mais, quelques facilités que cette marche irrationnelle ait dû alors offrir à l'active propagation générale de l'ébranlement philosophique, elle est ultérieurement devenue la source inévitable de graves embarras intellectuels, et par suite sociaux, qui se font aujourd'hui déplorablement sentir, soit par l'encouragement évident ainsi directement imprimé à une commode hypocrisie, soit surtout par la confusion radicale qui en résulte, chez les esprits vulgaires, sur le vrai caractère de la tendance finale de l'évolution mentale, que tant de prétendus penseurs croient maintenant pouvoir indéfiniment borner à cette phase purement déiste; comme leurs prédécesseurs avaient déjà cru pouvoir aussi l'arrêter successivement aux phases socinienne, calviniste et même d'abord luthérienne, sans que ces divers désappointemens antérieurs aient pu encore dissiper suffisamment leur dangereuse illusion. J'indiquerai spécialement, au cinquante-septième chapitre, les principaux inconvéniens actuels de cette absurde utopie, qui voudrait assignerpour terme normal au grand mouvement d'émancipation des sociétés modernes l'état théologique le moins consistant et le moins durable de tous: il suffisait ici de caractériser sommairement la véritable source historique d'une telle aberration radicale.Sans m'arrêter à aucune appréciation concrète de l'élaboration philosophique dont je viens d'expliquer ainsi abstraitement, d'abord la destination et l'origine, ensuite la marche et le caractère, je dois cependant signaler rapidement l'expédient spontané à l'aide duquel les principaux directeurs de cette longue et vaste opération ont suffisamment contenu, jusqu'à son entière consommation, le plus grave danger qui fût propre à sa nature, et qui pouvait tendre à neutraliser profondément les nombreux efforts distincts dont le concours était indispensable à son succès. On conçoit, en effet, qu'une doctrine essentiellement composée de pures négations devait être peu propre à rallier rationnellement ses divers partisans, qui d'ailleurs ne pouvaient être assujétis, comme leurs précurseurs protestans, à aucune discipline régulière, susceptible de modérer l'essor naturel de leurs inévitables divergences. A la vérité, la principale partie du travail de propagation négative fut surtout accomplie par un seul homme, dont la longue vieet l'infatigable activité purent heureusement suffire à cette immense tâche. En second lieu, la nature du résultat commun était, évidemment, fort loin d'exigeruneexacte concordance spéculative entre les divers coopérateurs, qui, n'ayant réellement qu'à détruire et non à construire, pouvaient, sans s'annulermutuellement, différer beaucoup dans leurs utopies philosophiques, pourvu qu'ils s'accordassent essentiellement sur les démolitions préalables, ce qui devait spontanément avoir lieu le plus souvent. Toutefois, de profondes dissidences mentales, envenimées par d'envieuses rivalités, eussent probablement beaucoup compromis le succès final, comme elles avaient jadis tant discrédité le protestantisme, si, au temps de la pleine maturité de l'opération générale, l'instinct clairvoyant de Diderot ne fût venu, par l'heureux expédient de l'entreprise encyclopédique, instituer provisoirement un ralliement artificiel aux efforts les plus divergens, sans exiger le sacrifice essentiel d'aucune indépendance, et de manière à procurer à l'ensemble de ces incohérentes spéculations l'apparence extérieure d'une sorte de système philosophique, la longue durée d'un tel travail étant d'ailleurs pleinement suffisante à l'entière consommation de toutes les élaborations critiques de quelque importance, sous la protectioncommune de cette vaste compilation. On doit aussi noter, à ce sujet, la tendance spontanée de ce mode ingénieux à rattacher directement les divers développemens de la philosophie négative à l'essor général des nouveaux élémens sociaux, de façon à rappeler involontairement la destination finale de cet ébranlement philosophique, et par suite, à écarter naturellement, autant que possible, les aberrations rétrogrades auxquelles devait ultérieurement donner lieu son exagération sociale. Au reste, l'ensemble de ce Traité nous dispense évidemment de faire ici ressortir la profonde inanité philosophique de cette prétendue conception encyclopédique, alors uniquement dirigée par une impuissante métaphysique, impropre même à caractériser l'esprit et les conditions de ce grand projet primitif de Bacon, dont l'exécution rationnelle, encore prématurée même aujourd'hui, ne saurait enfin résulter que du plein ascendant ultérieur de la philosophie vraiment positive, au lieu de se rapporter à une philosophie purement négative, dont la commode élaboration collective constituait, au fond, la seule valeur réelle d'une semblable entreprise, si hautement dépourvue de tout principe systématique, mais, par là même, si bien adaptée à sa vraie destination temporaire.Quoique la longue opération révolutionnaire des littérateurs français duXVIIIesiècle, n'ait pu, sans doute, introduire aucune doctrine véritablement nouvelle, dont les fondemens philosophiques n'eussent pas été suffisamment formulés dans la systématisation négative du siècle précédent, j'y crois cependant devoir signaler distinctement, à cause de sa grande influence sociale, la mémorable aberration de l'ingénieux Helvétius sur l'égalité nécessaire des diverses intelligences humaines. Une superficielle appréciation historique a fait communément envisager ce sophisme fondamental comme dû à l'effort isolé d'un esprit excentrique, tandis qu'il constitue réellement, au contraire, la représentation la plus naturelle et la plus exacte de l'ensemble de la situation philosophique correspondante, qui rendait son avénement provisoire aussi inévitable qu'indispensable. D'une part, en effet, on ne saurait douter qu'un tel paradoxe ne dût nécessairement résulter de la vaine théorie métaphysique de l'entendement humain, déjà dogmatiquement établie par Locke sous l'impulsion de Hobbes, et qui rapporte toutes les aptitudes intellectuelles à la seule activité des sens extérieurs, dont les différences individuelles sont, en effet, trop peu prononcées pour devoir engendrer, par elles-mêmes, aucune profonde inégalitémentale. Sous cet aspect, la thèse d'Helvétius doit sembler d'autant moins personnelle que, par une appréciation plus générale, on la voit alors intimement rattachée à cette tendance universelle à faire toujours prédominer, dans le système entier des spéculations biologiques quelconques, la considération des influences ambiantes sur celle de l'organisme lui-même, comme je l'ai déjà expliqué dogmatiquement dans la cinquième partie de ce Traité, et comme je le ferai sentir historiquement au chapitre suivant. En second lieu, il est clair que cette aberration provisoire était logiquement nécessaire au plein développement social de la doctrine critique, dont l'ensemble supposait tacitement, en effet, cette universelle égalité mentale, sans laquelle ni le principe général du libre examen individuel, ni les dogmes absolus de l'égalité sociale et de la souveraineté populaire n'auraient pu certainement résister à aucune discussion rigoureuse. L'ascendant illimité que cette théorie attribuait spontanément à l'éducation et au gouvernement pour modifier arbitrairement l'humanité, était aussi en parfaite harmonie naturelle avec l'esprit général de la politique métaphysique, où la société, toujours abstraitement conçue sans aucunes lois, statiques ou dynamiques, propres à ses phénomènes, paraît indéfiniment modifiableau gré d'un législateur suffisamment puissant. A tous ces divers titres, il est maintenant irrécusable historiquement que ce fameux sophisme d'Helvétius, comme celui, déjà apprécié, qu'il avait plus directement emprunté à Hobbes sur la théorie de l'égoïsme, constitue, en réalité, une phase pleinement normale du développement nécessaire de la philosophie négative, dont ce célèbre écrivain fut certainement l'un des principaux propagateurs.Tels sont les différens aspects essentiels sous lesquels je devais ici caractériser sommairement la juste appréciation historique de la partie la plus décisive et la plus prolongée du grand ébranlement philosophique réservé au dix-huitième siècle. Plus on réfléchit sur la nature superficielle ou sophistique, sur la débilité logique, et sur l'irrationnelle direction, propres à la plupart des attaques, partielles ou générales, entreprises alors avec tant de succès contre les bases fondamentales de l'ancienne constitution sociale, mieux on doit sentir combien une telle efficacité révolutionnaire, dont les résultats principaux sont désormais hautement irrévocables, tenait surtout à la parfaite conformité spontanée d'une pareille opération avec l'ensemble des besoins, alors prépondérans, finalement déterminés par la nouvelle situation des sociétés modernes, à l'issue du mouvement généralde décomposition qui s'accomplissait graduellement depuis le quatorzième siècle. Sans cette corelation nécessaire, un semblable succès serait, à moins d'un miracle, évidemment inexplicable, pour des tentatives dissolvantes qui, malgré le mérite spécial de leurs auteurs, n'auraient certainement obtenu, quelques siècles auparavant, aucune grande influence sociale. Une telle opportunité se manifeste alors hautement par l'unanime disposition de tous les grands hommes contemporains à seconder spontanément cet indispensable ébranlement philosophique, quand ils n'y prenaient point une part active; comme le témoignent si clairement, chacun à sa manière, non-seulement d'Alembert, mais aussi Montesquieu, et même Buffon: en sorte que l'on ne peut citer, à cette époque, aucun esprit éminent qui n'ait réellement participé, sous des formes et à des degrés quelconques, à cette commune élaboration négative, presque toujours assistée d'une éclatante adhésion chez les classes mêmes contre lesquelles devait finalement tourner son ascendant social. Quoique la primitive consécration dogmatique de la dictature temporelle dût heureusement dissimuler la tendance directement révolutionnaire d'une telle doctrine au vulgaire des hommes d'état, incapables de rien apprécier au-delà d'immédiatesconséquences matérielles, on ne peut douter qu'un génie politique aussi pénétrant que celui du grand Frédéric n'eût certainement saisi la vraie portée sociale de cette agitation mentale, bien qu'il ne pût en craindre personnellement les atteintes ultérieures. La haute protection constamment accordée, par un juge aussi compétent, à l'active propagation universelle de l'ébranlement philosophique, dont les principaux chefs étaient presque devenus ses amis privés, ne saurait donc tenir qu'à l'intime pressentiment de l'indispensable nécessité provisoire d'une pareille phase négative pour aboutir enfin à l'avénement normal de l'organisation rationnelle et pacifique vers laquelle avaient toujours instinctivement tendu, sous des formes plus ou moins nettes, depuis l'entier accomplissement de la conquête romaine, les vœux spontanés de tous les hommes vraiment supérieurs, quelle que pût être leur caste ou leur condition.A cette appréciation fondamentale de l'école philosophique proprement dite, par laquelle le siècle dernier dut être surtout caractérisé, il ne nous reste plus enfin, suivant la marche déjà indiquée, qu'à joindre la considération très sommaire de l'école spécialement politique, qui en constitua bientôt la dérivation nécessaire et l'indispensable complément, destinée à préparer immédiatementla grande explosion révolutionnaire, en provoquant directement à la désorganisation temporelle, quand la désorganisation spirituelle put être suffisamment accomplie. Sans doute, cette dernière école, dont Rousseau fut le chef distinct, apportait encore moins d'idées vraiment nouvelles, même négatives, que l'école principale dirigée par Voltaire; puisque tous les divers dogmes politiques propres à la métaphysique révolutionnaire avaient dû se trouver spontanément développés, quoique d'une manière accessoire et sous des formes incohérentes, dans la plupart des attaques purement philosophiques dirigées contre l'ancien système social pendant la période que je viens d'examiner. Aussi l'élaboration négative spécialement réservée à Rousseau ne put-elle présenter d'autre difficulté intellectuelle que la coordination directe de ces notions préexistantes mais éparses, et dut-elle surtout tirer son principal caractère de cet intime appel à l'ensemble des passions humaines, véritable source fondamentale de son énergie ultérieure; tandis que l'école voltairienne s'était, au contraire, toujours essentiellement adressée à l'intelligence, quelque frivoles que fussent d'ailleurs ses conceptions habituelles. Malgré la désastreuse influence sociale propre à l'école de Rousseau, à laquelle il faut particulièrement rapporter, mêmeaujourd'hui, les plus graves aberrations politiques, une juste appréciation historique conduit à reconnaître que non-seulement son avénement fut inévitable, ce qui est certes assez évident, mais aussi qu'elle dut remplir un dernier office indispensable, dans le système total de l'ébranlement révolutionnaire. Nous avons reconnu les avantages essentiels que l'école purement philosophique avait toujours retirés de la tendance fondamentale que Hobbes lui avait, dès l'origine, spontanément imprimée, à maintenir immédiatement intact l'ensemble des institutions relatives à la dictature temporelle partout établie depuis le seizième siècle. D'après cette disposition naturelle, quoiqu'un tel respect ne pût être assurément que provisoire, en vertu de sa contradiction croissante avec l'essor même de la philosophie négative, cependant l'esprit critique, s'étant pour ainsi dire épuisé sur la démolition spirituelle, et d'ailleurs implicitement retenu par la crainte confuse d'une entière anarchie, devait passer sans énergie à l'attaque directe des institutions temporelles, et se montrer peu décidé à surmonter avec opiniâtreté des résistances vraiment sérieuses. Cette inévitable influence devait se faire d'autant plus sentir que, par suite de l'ascendant croissant d'une telle élaboration, la masse philosophique tendait graduellement à se composersurtout d'esprits de plus en plus vulgaires unis à des caractères de moins en moins élevés, très enclins à concilier personnellement, autant que possible, les honneurs d'une facile émancipation mentale avec les profits d'une indulgente approbation politique, à l'exemple de beaucoup de leurs précurseurs protestans. Or, d'un autre côté, il est clair que le développement simultané de la dictature temporelle devait naturellement devenir de plus en plus rétrograde et corrupteur, par suite de l'incapacité croissante de la royauté qui y présidait, et d'après la démoralisation progressive de la caste qui y déployait son vain orgueil, après avoir servilement abdiqué l'indépendance politique et la destination sociale sur lesquelles il avait jadis légitimement reposé. La situation était donc telle alors que la critique spécialement sociale serait précisément devenue moins énergique à mesure qu'elle devenait plus urgente, si l'ardente impulsion de Rousseau n'eût spontanément prévenu, à cet égard, une torpeur universelle, en rappelant directement, par les seuls moyens qui, dans ce cas, pussent obtenir une suffisante efficacité, que la régénération morale et politique constituait nécessairement le véritable but définitif de l'ébranlement philosophique, désormais tendant à dégénérer en une stérile agitation mentale. A la vérité,il faut reconnaître que déjà le consciencieux Mably s'était montré suffisamment capable de formuler la systématisation politique de la doctrine révolutionnaire, et même en tempérant spontanément, par une heureuse influence du point de vue historique, les principales aberrations qui devaient s'y rattacher ensuite: ce qui ne laisse essentiellement en propre à Rousseau que ses sophismes et ses passions, mutuellement solidaires. Mais, quoique cette opération dogmatique dispensât Rousseau d'une élaboration rationnelle peu convenable à sa nature, bien plus esthétique que philosophique, cette froide exposition abstraite, seulement destinée aux esprits méditatifs, auxquels les célèbres publicistes du siècle précédent auraient même pu, sous ce rapport, presque suffire, était bien loin de rendre superflue l'audacieuse explosion de Rousseau, dont le paradoxe fondamental vint partout soulever directement l'ensemble des penchans humains contre les vices généraux de l'ancienne organisation sociale, en même temps que malheureusement il contenait aussi le germe inévitable de toutes les perturbations possibles, par cette sauvage négation de la société elle-même, que l'esprit de désordre ne saurait sans doute jamais dépasser, et d'où découlent, en effet, toutes les utopies anarchiques qu'on croitpropres à notre siècle. Pour apprécier dignement la haute nécessité temporaire de cet énergique ébranlement, quelle qu'en ait pu être la désastreuse influence ultérieure, il faut considérer que, d'après l'extrême imperfection de la philosophie politique, les meilleurs esprits étaient alors conduits à voir le terme final de l'évolution sociale des peuples modernes en de stériles ou chimériques modifications du régime ancien privé de ses principales conditions d'existence réelle, ce qui tendait à écarter indéfiniment toute vraie réorganisation. On sait que le grand Montesquieu lui-même, malgré sa juste aversion des utopies, guidé par une impuissante métaphysique, comme je l'ai expliqué au quarante-septième chapitre, ne put échapper à cette fatale illusion, qui lui montra la régénération sociale dans une vaine propagation universelle de la constitution transitoire particulière à l'Angleterre, qu'il appuya si dangereusement de sa puissante recommandation. Un tel exemple est bien propre à démontrer que, sans l'indispensable intervention de l'école anarchique de Rousseau, l'ébranlement philosophique du dernier siècle allait pour ainsi dire avorter au moment même d'atteindre à son but final; à moins d'une suffisante rénovation préalable de la vraie philosophie politique, à peine possible aujourd'hui, et quid'ailleurs serait certainement toujours restée chimérique, suivant les indications du quarante-septième chapitre, sans la crise révolutionnaire dont cette extrême élaboration négative devait être suivie: tant est inévitable, par sa nature, cette douloureuse nécessité qui condamne les conceptions sociales à n'avancer que sous le funeste antagonisme spontané des diverses aberrations empiriques, jusqu'à ce que l'ascendant général de la philosophie positive ait convenablement rationnalisé ce dernier ordre fondamental de spéculations humaines.Pour achever de caractériser la marche naturelle de la critique temporelle spécialement réservée à Rousseau, il faut considérer la tendance croissante de cette école, même à partir de Mably, à une sorte de rétrogradation spirituelle, qui la rattachait davantage au mouvement purement protestant qu'à l'ébranlement philosophique proprement dit, d'où elle était d'abord issue, et contre lequel néanmoins elle élevait une énergique rivalité. Dans l'école voltairienne, qui ménageait essentiellement l'organisation temporelle, le déisme systématique n'était vraiment qu'une simple concession provisoire, qui n'y pouvait acquérir d'importance sérieuse, et à laquelle devait bientôt succéder spontanément, même chez le vulgaire, l'entière émancipation théologique;malgré l'indignation peu profonde dont la vieillesse de son chef se montra animée contre l'athéisme de la nouvelle génération, bien plus par un instinct personnel de rivalité philosophique que d'après de véritables convictions religieuses. Au contraire, l'école de Rousseau et de Mably, poussant jusqu'à ses plus extrêmes limites la critique temporelle, et poursuivant directement la régénération politique, devait de plus en plus s'attacher essentiellement au déisme comme à son point d'appui fondamental, seule garantie apparente contre sa tendance immédiate à l'anarchie universelle, en même temps que seule base intellectuelle ultérieure de son utopie sociale. L'influence croissante de cette disposition naturelle tendait nécessairement à ramener cette école au pur socinianisme, ou même au calvinisme proprement dit, à mesure qu'elle devait spontanément sentir, quoique confusément, la haute inanité sociale d'une religion sans culte et sans sacerdoce. On peut même remarquer ensuite cette tendance, surtout en Allemagne, jusque dans la nature propre de la métaphysique préférée par une telle école, et qui, bien plus rapprochée du platonisme protestant que de l'aristotélisme catholique, prend de plus en plus le caractère théologique du protestantisme officiel. C'est ainsi que les deux principalesécoles philosophiques du siècle dernier ont été simultanément conduites, sous l'impulsion opposée de leur instinct particulier, à considérer le déisme comme une sorte de station temporaire, destinée à faciliter la marche, des uns en avant, et des autres en arrière, dans la désorganisation moderne du système religieux: ce qui explique aisément l'impression très différente que les deux écoles, malgré l'apparente conformité de leurs dogmes théologiques, ont dû produire, surtout de nos jours, sur l'instinct sacerdotal.Quoique la critique temporelle, propre à la seconde moitié duXVIIIesiècle, ait dû être essentiellement dominée par l'énergique ascendant de Rousseau, il importe cependant d'y distinguer soigneusement la participation spontanée d'une autre secte politique, celle des économistes, que la spécialité de ses attaques a dû, malgré leur subalternité philosophique, graduellement investir d'une influence très favorable à l'entière désorganisation de l'ancien système social. Il serait superflu d'insister ici sur la nature éminemment métaphysique de la prétendue science constituée par cet ordre de philosophes: je l'ai assez caractérisée au quarante-septième chapitre; et elle est d'ailleurs assez prononcée aujourd'hui pour qu'aucun bon esprit ne puisse plus s'y méprendre. D'une autrepart, je dois renvoyer au chapitre suivant l'appréciation directe de la préparation organique, utile quoique partielle, qui a spontanément appartenu à cette école, dans l'élaboration préalable de la saine philosophie politique, en faisant hautement ressortir l'importance sociale de l'industrie chez les peuples modernes, sauf les graves inconvéniens, historiques et dogmatiques, inhérens à l'esprit absolu de cette branche spéciale de la métaphysique négative. Nous n'avons ici à considérer que son efficacité révolutionnaire, qui fut assurément incontestable, puisqu'elle parvint à démontrer aux gouvernemens eux-mêmes leur inaptitude radicale à diriger l'essor industriel; ce qui, depuis le décroissement évident de l'activité militaire, leur enlevait radicalement leur principale attribution temporelle, et tendait d'ailleurs heureusement à dissiper le dernier prétexte habituel des guerres, alors devenues essentiellement commerciales. Il est donc impossible de méconnaître historiquement les éminens services rendus, au siècle dernier, par cette branche intéressante de la critique temporelle, malgré ses ridicules et ses exagérations. Quoique, sous ce rapport, la principale influence appartienne certainement à un immortel ouvrage écossais, ou ne peut nier que cette doctrine, d'abord émanée du protestantisme,comme toutes les autres doctrines critiques, à cause de la prépondérance industrielle des nations protestantes, ne se soit surtout développée en France, conjointement avec l'ensemble de la philosophie négative. Sa tendance révolutionnaire est évidemment incontestable, d'après sa consécration absolue de l'esprit d'individualisme et de l'état de non-gouvernement. Malgré les efforts prolongés de ses plus judicieux partisans pour contenir cette nature anti-politique dans des limites inoffensives, on a vu cependant ses plus rigoureux sectateurs aller jusqu'à en déduire dogmatiquement soit l'entière superfluité de tout enseignement moral régulier, soit la suppression de tout encouragement officiel destiné aux sciences ou aux beaux-arts, etc.: j'ai même déjà noté, au quarante-septième chapitre, que les plus récentes aberrations contre l'institution fondamentale de la propriété ont réellement pris leur source dans la métaphysique économique, depuis que, par l'accomplissement suffisant de sa vraie destination temporaire, elle a tendu à devenir directement anarchique, comme les autres branches essentielles de la philosophie négative propre au siècle dernier. Une telle doctrine était d'autant plus dangereuse pour l'ancien système politique que son origine et sa destination révolutionnaire étantspontanément dissimulées sous des formes spéciales, devaient la faire mieux accueillir des pouvoirs auxquels elle ne s'offrait qu'à titre d'utile instrument administratif. Aussi est-ce surtout le mode suivant lequel l'esprit critique devait se développer directement dans les pays catholiques autres que la France, où l'intensité trop prépondérante de la compression rétrograde empêchait l'essor immédiat de l'esprit philosophique primordial. Il est remarquable, en effet, que les premières chaires instituées par l'inévitable imprévoyance des gouvernemens, pour l'enseignement officiel de cette partie de la philosophie négative, logiquement solidaire avec toutes les autres, le furent d'abord en Espagne et chez les populations les moins avancées de l'Italie; nouvelle vérification évidente de l'entière universalité de cette spontanéité fondamentale qui, depuis leXIVesiècle, pousse instinctivement toute la chrétienté occidentale à l'irrévocable désorganisation de l'antique constitution sociale, dont les plus sincères partisans laissent toujours échapper une manifestation quelconque de leur involontaire participation active à l'ébranlement commun. On peut appliquer des remarques essentiellement analogues, qu'il serait inutile ici de spécialiser davantage, à une autre école politique, principalementitalienne, qui, au dernier siècle, fournit au système général de critique sociale sa coopération particulière, par une mémorable série d'efforts métaphysiques contre la législation proprement dite, surtout criminelle, ainsi distinctement assujétie, à son tour, aux mêmes hostilités absolues que tout le reste de l'ordre ancien, d'après des principes non moins radicalement anarchiques, dont la désastreuse exagération tendrait directement aujourd'hui à priver la société de ses plus indispensables garanties temporelles contre le libre essor des perturbations matérielles. Cette dernière branche de la métaphysique révolutionnaire est historiquement remarquable en ce qu'elle a spécialement donné lieu à compléter l'organisation spontanée du mouvement transitoire par l'incorporation directe de la classe de plus en plus puissante des avocats, jusque alors presque confondue dans l'ébranlement universel, et dont l'adjonction graduelle à la classe primordiale des purs littérateurs, imprimant désormais une nouvelle énergie à la propagation négative, a tant influé ensuite sur la crise finale, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre.Après avoir ainsi suffisamment apprécié les trois phases successives de systématisation, de propagation, et d'application, propres à lamarche générale de la philosophie négative, il est aisé d'en achever entièrement l'examen historique par la rapide indication des principales aberrations abstraites, intellectuelles ou morales, qui en étaient immédiatement inséparables, en écartant d'ailleurs ici celles beaucoup plus graves que nous verrons plus tard résulter de son ascendant politique. Sous ce rapport, les déviations propres aux littérateurs du siècle dernier n'étaient point essentiellement d'une autre espèce que celles, précédemment caractérisées, de leurs précurseurs protestans, dès-lors seulement aggravées, soit par le progrès même de la désorganisation, soit par la nature encore moins normale des nouveaux organes dissolvants. Nous avons reconnu ci-dessus que le défaut habituel de profondes convictions philosophiques, qui distingue mentalement, parmi les métaphysiciens, les modernes littérateurs des anciens docteurs, avait dû les mieux adapter à la transition définitive, en ce que, moins systématiquement engagés dans la commune métaphysique, ils ne pouvaient entraver autant l'appréciation du but final par l'ascendant illusoire des moyens passagers, et ils devaient même se trouver ensuite plus librement disposés à seconder l'avénement direct d'une vraie réorganisation sociale. Mais ces avantages ultérieurs ne pouvaient aucunementcompenser les dangers immédiatement attachés à l'irrationnalité plus prononcée de ces nouveaux guides spirituels, dont l'influence provisoire devait spécialement augmenter le désordre intellectuel et moral. Les questions les plus importantes et les plus difficiles devenant ainsi l'apanage presque exclusif des esprits les moins propres, soit par leur nature, soit par l'ensemble de leur éducation, à les traiter convenablement, on doit être assurément peu surpris que la haute direction du mouvement social ait dès-lors tendu essentiellement à appartenir de plus en plus aux sophistes et aux rhéteurs, dont nous subissons aujourd'hui le déplorable ascendant, impossible à neutraliser suffisamment par aucune autre voie que l'élaboration directe de la doctrine organique. Chacune des deux écoles opposées, l'une philosophique, l'autre politique, qui ont principalement dirigé l'ébranlement spirituel auXVIIIesiècle, devait présenter, sous cet aspect, des inconvéniens qui lui étaient propres, sans que d'ailleurs ils fussent réellement équivalens. Quelque dangereux que soit, en effet, le régime mental de l'école voltairienne, par sa frivolité caractéristique, et par l'irrationnel dédain qu'il inspire pour toute profonde et consciencieuse élaboration philosophique, il reste du moins toujours essentiellement intellectuel:tandis que l'école de Rousseau, beaucoup plus radicalement subversive de toute saine activité spéculative, appelle directement les passions à trancher les difficultés qui exigent le plus une pure appréciation rationnelle: tendance nécessaire, où l'on ne doit voir qu'une manifestation spontanée des vagues sympathies théologiques propres à cette dernière école; l'instinct théologique consistant surtout, comme je l'ai établi, à faire constamment intervenir les passions dans les conceptions les plus abstraites.En reprenant sommairement, à l'égard de l'ébranlement déiste, chacune des aberrations spirituelles ci-dessus remarquées dans l'ébranlement protestant, on vérifiera facilement la nouvelle extension qu'elles y devaient naturellement acquérir. Cet accroissement est d'abord évident pour la plus fondamentale de toutes, puisque l'absorption indéfinie du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel devint alors, comme on l'a vu, le sujet direct d'une systématisation absolue qui n'avait pu auparavant s'accomplir entièrement; elle fut ensuite préconisée d'ailleurs avec une antipathie plus prononcée envers le régime catholique du moyen-âge. Une telle répugnance dogmatique pour la division générale des deux pouvoirs doit sembler d'autant plus étrange qu'elle forme, au siècle dernier, uncontraste remarquable avec l'existence effective de la classe philosophique, dont la situation extra-légale, fort analogue à celle des écoles grecques, aurait dû lui faire sentir qu'elle préparait l'avénement social d'un nouveau pouvoir spirituel, encore plus distinct et plus indépendant que l'ancien du pouvoir temporel correspondant.Si l'on considère ensuite les trois principales déviations philosophiques qui dérivent de cette commune source, suivant le même ordre que pour le protestantisme, on trouve premièrement une altération plus profonde dans l'appréciation historique du moyen-âge, et par suite dans la notion spontanée du progrès social, l'aversion plus complète envers le catholicisme ayant alors beaucoup développé l'irrationnelle admiration du régime polythéique de l'antiquité, contenue auparavant, chez les protestans, par leur vénération des premiers temps chrétiens. On sait que ces haineuses divagations furent souvent poussées jusqu'au point de faire regretter presque ouvertement le polythéisme par des esprits choqués de la trop grande irrationnalité des croyances chrétiennes: les étranges tentatives destinées, par exemple, à la réhabilitation politique du rétrograde Julien en ont souvent offert d'incontestables témoignages. Mais, quels quesoient, à cet égard, les reproches évidens que méritent pareillement toutes les sectes philosophiques du siècle dernier, ces torts ont été, sans doute, bien plus profondément propres à l'école de Rousseau, qui poussa, sous ce rapport, l'esprit de rétrogradation jusqu'au plus extravagant délire, par cette sauvage utopie où un brutal isolement était directement proposé pour type à l'état social: tandis que l'école voltairienne, par son attachement instinctif aux divers élémens essentiels de la civilisation moderne, compensait du moins, à un certain degré, les dangers de son inconséquente conception du progrès général de l'humanité.En second lieu, c'est surtout alors que, toute idée de division normale des deux pouvoirs étant provisoirement effacée, on voit se développer librement la tendance spontanée de l'ambition philosophique vers l'espèce de théocratie métaphysique rêvée jadis par les écoles grecques. Cette chimérique inclination était, sans doute, déjà sensible sous le protestantisme, où elle constitue réellement le fond principal des illusions politiques propres à diverses classes d'illuminés sur le prétendu règne des saints: mais son essor y était nécessairement contenu par cette consécration solennelle de la suprématie temporelle, qui caractérisaittoujours le protestantisme officiel. Le respect provisoire que les voltairiens professaient pour la dictature monarchique a, jusqu'à un certain point, exercé une influence équivalente pendant la première moitié duXVIIIesiècle, quoique d'une manière beaucoup plus précaire, et seulement en ajournant, ou, tout au plus, en réduisant les espérances philosophiques. Mais l'école de Rousseau, plus rapprochée de la crise finale, poursuivant directement la désorganisation temporelle, en vue d'une immédiate régénération politique, était spécialement destinée, sous ce rapport, comme sous presque tous les autres, à pousser jusqu'à leurs extrêmes limites les aberrations propres à la philosophie négative. Proscrivant plus que jamais toute division réelle entre le pouvoir politique et le pouvoir moral, cette secte, rejetant, dans l'intérêt de l'humanité, toute borne quelconque à l'ambition philosophique, était immédiatement entraînée, par son instinct caractéristique, à inaugurer finalement une constitution d'autant plus purement théocratique qu'un retour évident vers une vague prépondérance sociale de l'esprit théologique formait le fond de sa doctrine propre. La tendance générale de cette école devait être, à cet égard, d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau règne des saints, sa nature la conduisait nécessairementà concevoir le principal ascendant politique comme attaché surtout, non à la capacité, suivant le principe des théocraties historiques, mais à ce qu'elle appelait vaguement la vertu, de manière à encourager dogmatiquement la plus active et la plus dangereuse hypocrisie. Ces funestes dispositions naturelles, dont j'indiquerai spécialement, au cinquante-septième chapitre, la haute influence ultérieure sur nos perturbations révolutionnaires, conservent aujourd'hui, quoique sous d'autres formes, une grande partie de leur déplorable ascendant, qui ne pourra cesser que lorsqu'un retour rationnel à la saine théorie fondamentale de l'organisme social aura accordé aux légitimes ambitions philosophiques une suffisante satisfaction normale, en dissipant à jamais l'illusion anti-sociale qui leur fait rêver une domination absolue, plus hostile qu'aucune autre au progrès réel de l'humanité, comme je l'ai expliqué dans la leçon précédente.Par une dernière conséquence évidente de l'aberration primordiale, l'ébranlement déiste duXVIIIesiècle devait, encore davantage que l'ébranlement protestant, pousser les sociétés modernes à faire graduellement prévaloir la considération habituelle du point de vue pratique, et à rattacher, d'une manière de plus en plus exclusive, aux seules institutions temporelles, l'uniforme solutionde toutes les difficultés politiques, quelle qu'en pût être la nature. A défaut de principes généraux, il a fallu multiplier, au-delà de toutes les bornes antérieures, d'arbitraires réglemens particuliers, que l'esprit métaphysique décorait vainement du nom de lois, presque toujours caractérisés par une usurpation, tantôt stérile, tantôt perturbatrice, du pouvoir politique proprement dit sur le domaine social des mœurs et des opinions. Nous reconnaîtrons plus tard les funestes effets de cette irrationnelle tendance réglementaire, qui n'a pu se développer librement que sous l'entier ascendant politique de la métaphysique révolutionnaire: il suffisait ici d'en caractériser historiquement l'invasion progressive. Sous ce dernier aspect, l'école de Rousseau était encore évidemment destinée à pousser plus loin qu'aucune autre les principales déviations philosophiques, par cela même qu'elle concentrait directement toute son attention sociale sur les mesures purement politiques, d'où une aveugle imitation de l'antiquité l'entraînait à faire violemment dépendre jusqu'à la discipline morale: tandis que les voltairiens, placés à un point de vue plus abstrait, et par suite plus général, avaient conservé, quoique à un faible degré, un sentiment confus de l'influence sociale directement propre aux idées indépendammentdes institutions, dont ils s'exagéraient ordinairement beaucoup moins la portée effective.Quant aux aberrations morales proprement dites, il serait assurément superflu de s'arrêter ici à caractériser expressément les ravages qu'a dû exercer une métaphysique qui, détruisant toutes les bases antérieures de la morale publique et même privée, sans leur substituer directement aucun équivalent rationnel, livrait désormais toutes les règles de conduite à l'appréciation superficielle et partiale des consciences individuelles, alors fréquemment entraînées à braver les notions morales en haine des conceptions théologiques correspondantes. Si l'instinct naturel de la moralité humaine et l'influence croissante de la civilisation moderne n'avaient heureusement compensé, en beaucoup de cas habituels, cette tendance dissolvante, elle n'eût certainement laissé bientôt subsister que les seules règles morales, sociales, domestiques, ou même personnelles, directement relatives à des situations tellement simples que l'analyse morale y pût devenir suffisamment accessible aux esprits les plus grossiers. Les divers préjugés moraux sagement consacrés par le catholicisme, soit pour prohiber ou pour prescrire, reposaient, sans doute, en général, sur une connaissance très réelle, quoique empirique, de la nature humaine, et sur un heureux instinctdes principaux besoins sociaux; cependant ils ne pouvaient aucunement résister au mode irrationnel des discussions métaphysiques propres au siècle dernier, où l'élaboration négative abandonnait entièrement la reconstruction des lois morales à la simple sollicitude spontanée de ceux-là même qui devaient en subir l'ascendant, et auxquels le seul aperçu de quelques inconvéniens, inséparables des plus parfaites institutions, inspirait souvent des préventions absolues contre les plus indispensables préceptes, comme je l'ai indiqué au quarante-sixième chapitre. Dans des spéculations aussi compliquées, où les réactions individuelles et sociales doivent être fréquemment poursuivies jusqu'à des effets très lointains et fort détournés, lorsque d'ailleurs le jugement y est presque toujours exposé à la séduction de nos plus énergiques penchans, il est tellement impossible de suppléer suffisamment à une éducation régulière, que pas une seule notion morale n'a pu demeurer pleinement intacte sous l'influence dissolvante de la métaphysique négative, même chez les hommes les plus intelligens, surtout quand ils prenaient une part active à l'ébranlement philosophique. Parmi les témoignages incontestables qu'on pourrait aisément multiplier à l'appui de cette triste observation, d'après lesécrits de ceux qui, poursuivant systématiquement la régénération sociale, semblaient devoir mieux respecter les lois fondamentales de la sociabilité, il suffira d'en indiquer ici un seul très caractéristique envers chacun des deux chefs principaux. On a peine à comprendre aujourd'hui, par exemple, comment la haine aveugle de tout ce qui se rattachait à l'influence catholique avait pu conduire un esprit aussi éminemment français que celui de Voltaire à oublier assez toutes les lois de la moralité humaine pour destiner expressément une longue élaboration poétique à flétrir la touchante mémoire de cette noble héroïne à laquelle, en tous pays, toute âme élevée consacrera toujours une respectueuse admiration, et qu'aucun Français ne devrait jamais nommer sans un hommage spécial de tendre reconnaissance nationale: le déplorable succès de cette honteuse production indique à quel degré était déjà parvenue la démoralisation universelle. Une appréciation non moins sévère doit certes s'appliquer aussi à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une immortelle composition chrétienne, où, dans le délire d'un orgueil sophistique, Rousseau, dévoilant, avec une cynique complaisance, les plus ignobles turpitudes de sa vie privée, ose néanmoins ériger directement l'ensemble de sa conduite entype moral de l'humanité. Il faut même reconnaître que ce dernier exemple était, par sa nature, beaucoup plus dangereux que le premier, où l'on peut voir seulement une coupable débauche d'esprit; tandis que Rousseau, appliquant une captieuse argumentation à la justification systématique des plus blâmables égaremens, tendait certainement à pervertir jusqu'au germe des plus simples notions morales: aussi est-ce particulièrement sous son inspiration, directe ou indirecte, qu'on voit éclore aujourd'hui tant de doctorales consécrations, personnelles ou collectives, de la plus brutale prépondérance des passions sur la raison. C'est ainsi que, soit par la seule impuissance morale d'une métaphysique purement négative, soit par l'active dépravation d'une doctrine sophistique, les principales écoles philosophiques du siècle dernier étaient spontanément entraînées vers des aberrations morales fort analogues à celles de l'école d'Épicure, dont la réhabilitation sociale est alors devenue le sujet de tant d'illusoires dissertations, qui n'offrent maintenant d'intérêt réel que comme témoignage historique de la déplorable situation des esprits modernes sous cet aspect fondamental. On voit donc comment l'ébranlement déiste a spécialement développé les déviations morales d'abord émanées de l'ébranlement protestant,en poussant jusqu'à son dernier terme la désorganisation spirituelle qui en constituait le principe universel. Rien n'est plus propre assurément qu'un tel résultat final à constater la destination purement temporaire de cette prétendue philosophie, essentiellement apte à détruire, sans jamais pouvoir organiser, même les plus simples relations humaines. Mais cette conclusion générale devra ultérieurement ressortir, avec une énergie plus décisive, de l'examen direct de la mémorable époque caractérisée par l'ascendant politique d'une telle doctrine, dont le triomphe complet devait si hautement manifester son entière impuissance organique. Néanmoins, cette inaptitude radicale de la philosophie métaphysique ne doit jamais faire oublier la décrépitude, dès long-temps équivalente, de la philosophie théologique: si l'une a tendu à dissoudre la morale, l'autre n'a pu la préserver, et sa vaine intervention n'a même abouti qu'à rendre cette dissolution plus active, en faisant rejaillir sur la morale l'irrévocable discrédit mental de la théologie, comme je l'ai déjà indiqué à l'issue de la phase protestante. L'accomplissement graduel de notre élaboration historique fait donc de plus en plus ressortir la propriété caractéristique de la philosophie positive, comme seule base réelle aujourd'hui d'une vraie réorganisationsociale, aussi bien morale qu'intellectuelle, en tant que seule susceptible de satisfaire simultanément aux besoins opposés d'ordre et de progrès, auxquels les deux anciennes doctrines antagonistes satisfont si imparfaitement, malgré la préoccupation exclusive de chacune d'elles, ou plutôt par suite de leur commune impuissance à concilier deux conditions également insurmontables.Nous avons enfin terminé, dans cette longue mais indispensable leçon, la difficile appréciation rationnelle de l'immense mouvement révolutionnaire qui, depuis leXIVesiècle, entraîne de plus en plus l'élite de l'humanité à sortir entièrement du système théologique et militaire, qui, sous sa dernière phase essentielle, avait rempli, au moyen-âge, son dernier office nécessaire pour l'ensemble de l'évolution humaine. Au temps où nous sommes parvenus, la constitution fondamentale de ce régime était radicalement ruinée, soit dans son principe, soit dans ses divers élémens, par sa réduction finale à une vaine dictature temporelle, déjà privée de tout ascendant spirituel, et dont l'impuissance croissante suffisait à peine au maintien, de plus en plus précaire, d'un ordre matériel de plus en plus imparfait, au milieu d'une imminente anarchiementale et morale: en un mot, l'ancien système social ne conservait plus, dès-lors presque autant qu'aujourd'hui, que cette débile existence politique qui lui restera nécessairement jusqu'à l'avénement direct d'une réorganisation véritable. Il faut donc maintenant, suivant la marche d'abord tracée, consacrer le chapitre suivant à l'appréciation, non moins indispensable, du mouvement élémentaire de recomposition qui s'était silencieusement développé pendant cette grande période révolutionnaire, afin de pouvoir convenablement terminer, au cinquante-septième chapitre, l'ensemble de notre opération historique par l'examen spécial d'une époque qui n'a pu jusqu'ici manifester pleinement son vrai caractère, parce que, directement destinée à la régénération sociale, elle n'a point encore trouvé la doctrine qui doit diriger son élaboration propre, et dont la seule absence y détermine un vicieux prolongement de la transition négative, essentiellement accomplie auXVIIIesiècle.FIN DU TOME CINQUIÈME.

En passant ainsi finalement des penseurs aux littérateurs, la philosophie négative a dû manifester habituellement un caractère moins prononcé, soit pour mieux s'adapter à la rationnalité moins énergique de ces nouveaux organes, soit aussi afin de faciliter l'entière propagation de l'ébranlement mental. Par ce double motif, l'école voltairienne fut spontanément conduite à arrêter, en général, la doctrine fondamentale de Spinosa, de Hobbes, et de Bayle, au simple déisme proprement dit, qui, en effrayant moins les esprits vulgaires, suffisait d'ailleurs à l'entière désorganisation effective de la constitution religieuse; attendu l'évidente impossibilité de rien fonder socialement sur ce vague et impuissant système, source inépuisable de dissidences théologiques, et où l'on ne pouvait voir réellement qu'une vaine concession extrême provisoirement laissée à l'ancien esprit religieux dans son irrévocable décroissement universel: c'est pourquoi la dénomination de déiste me paraît spécialement convenable à l'ensemble de cette dernière phase révolutionnaire. Une telle réduction normale procurait, en outre, aux voltairiens la faculté, si précieuse à leur débilitélogique, de prolonger, à leur usage, les avantages d'inconséquence propres à l'élaboration purement protestante, en continuant dès-lors à détruire la religion au nom du principe religieux, de manière à étendre graduellement l'influence dissolvante jusqu'aux plus timides croyans. Mais, quelques facilités que cette marche irrationnelle ait dû alors offrir à l'active propagation générale de l'ébranlement philosophique, elle est ultérieurement devenue la source inévitable de graves embarras intellectuels, et par suite sociaux, qui se font aujourd'hui déplorablement sentir, soit par l'encouragement évident ainsi directement imprimé à une commode hypocrisie, soit surtout par la confusion radicale qui en résulte, chez les esprits vulgaires, sur le vrai caractère de la tendance finale de l'évolution mentale, que tant de prétendus penseurs croient maintenant pouvoir indéfiniment borner à cette phase purement déiste; comme leurs prédécesseurs avaient déjà cru pouvoir aussi l'arrêter successivement aux phases socinienne, calviniste et même d'abord luthérienne, sans que ces divers désappointemens antérieurs aient pu encore dissiper suffisamment leur dangereuse illusion. J'indiquerai spécialement, au cinquante-septième chapitre, les principaux inconvéniens actuels de cette absurde utopie, qui voudrait assignerpour terme normal au grand mouvement d'émancipation des sociétés modernes l'état théologique le moins consistant et le moins durable de tous: il suffisait ici de caractériser sommairement la véritable source historique d'une telle aberration radicale.

Sans m'arrêter à aucune appréciation concrète de l'élaboration philosophique dont je viens d'expliquer ainsi abstraitement, d'abord la destination et l'origine, ensuite la marche et le caractère, je dois cependant signaler rapidement l'expédient spontané à l'aide duquel les principaux directeurs de cette longue et vaste opération ont suffisamment contenu, jusqu'à son entière consommation, le plus grave danger qui fût propre à sa nature, et qui pouvait tendre à neutraliser profondément les nombreux efforts distincts dont le concours était indispensable à son succès. On conçoit, en effet, qu'une doctrine essentiellement composée de pures négations devait être peu propre à rallier rationnellement ses divers partisans, qui d'ailleurs ne pouvaient être assujétis, comme leurs précurseurs protestans, à aucune discipline régulière, susceptible de modérer l'essor naturel de leurs inévitables divergences. A la vérité, la principale partie du travail de propagation négative fut surtout accomplie par un seul homme, dont la longue vieet l'infatigable activité purent heureusement suffire à cette immense tâche. En second lieu, la nature du résultat commun était, évidemment, fort loin d'exigeruneexacte concordance spéculative entre les divers coopérateurs, qui, n'ayant réellement qu'à détruire et non à construire, pouvaient, sans s'annulermutuellement, différer beaucoup dans leurs utopies philosophiques, pourvu qu'ils s'accordassent essentiellement sur les démolitions préalables, ce qui devait spontanément avoir lieu le plus souvent. Toutefois, de profondes dissidences mentales, envenimées par d'envieuses rivalités, eussent probablement beaucoup compromis le succès final, comme elles avaient jadis tant discrédité le protestantisme, si, au temps de la pleine maturité de l'opération générale, l'instinct clairvoyant de Diderot ne fût venu, par l'heureux expédient de l'entreprise encyclopédique, instituer provisoirement un ralliement artificiel aux efforts les plus divergens, sans exiger le sacrifice essentiel d'aucune indépendance, et de manière à procurer à l'ensemble de ces incohérentes spéculations l'apparence extérieure d'une sorte de système philosophique, la longue durée d'un tel travail étant d'ailleurs pleinement suffisante à l'entière consommation de toutes les élaborations critiques de quelque importance, sous la protectioncommune de cette vaste compilation. On doit aussi noter, à ce sujet, la tendance spontanée de ce mode ingénieux à rattacher directement les divers développemens de la philosophie négative à l'essor général des nouveaux élémens sociaux, de façon à rappeler involontairement la destination finale de cet ébranlement philosophique, et par suite, à écarter naturellement, autant que possible, les aberrations rétrogrades auxquelles devait ultérieurement donner lieu son exagération sociale. Au reste, l'ensemble de ce Traité nous dispense évidemment de faire ici ressortir la profonde inanité philosophique de cette prétendue conception encyclopédique, alors uniquement dirigée par une impuissante métaphysique, impropre même à caractériser l'esprit et les conditions de ce grand projet primitif de Bacon, dont l'exécution rationnelle, encore prématurée même aujourd'hui, ne saurait enfin résulter que du plein ascendant ultérieur de la philosophie vraiment positive, au lieu de se rapporter à une philosophie purement négative, dont la commode élaboration collective constituait, au fond, la seule valeur réelle d'une semblable entreprise, si hautement dépourvue de tout principe systématique, mais, par là même, si bien adaptée à sa vraie destination temporaire.

Quoique la longue opération révolutionnaire des littérateurs français duXVIIIesiècle, n'ait pu, sans doute, introduire aucune doctrine véritablement nouvelle, dont les fondemens philosophiques n'eussent pas été suffisamment formulés dans la systématisation négative du siècle précédent, j'y crois cependant devoir signaler distinctement, à cause de sa grande influence sociale, la mémorable aberration de l'ingénieux Helvétius sur l'égalité nécessaire des diverses intelligences humaines. Une superficielle appréciation historique a fait communément envisager ce sophisme fondamental comme dû à l'effort isolé d'un esprit excentrique, tandis qu'il constitue réellement, au contraire, la représentation la plus naturelle et la plus exacte de l'ensemble de la situation philosophique correspondante, qui rendait son avénement provisoire aussi inévitable qu'indispensable. D'une part, en effet, on ne saurait douter qu'un tel paradoxe ne dût nécessairement résulter de la vaine théorie métaphysique de l'entendement humain, déjà dogmatiquement établie par Locke sous l'impulsion de Hobbes, et qui rapporte toutes les aptitudes intellectuelles à la seule activité des sens extérieurs, dont les différences individuelles sont, en effet, trop peu prononcées pour devoir engendrer, par elles-mêmes, aucune profonde inégalitémentale. Sous cet aspect, la thèse d'Helvétius doit sembler d'autant moins personnelle que, par une appréciation plus générale, on la voit alors intimement rattachée à cette tendance universelle à faire toujours prédominer, dans le système entier des spéculations biologiques quelconques, la considération des influences ambiantes sur celle de l'organisme lui-même, comme je l'ai déjà expliqué dogmatiquement dans la cinquième partie de ce Traité, et comme je le ferai sentir historiquement au chapitre suivant. En second lieu, il est clair que cette aberration provisoire était logiquement nécessaire au plein développement social de la doctrine critique, dont l'ensemble supposait tacitement, en effet, cette universelle égalité mentale, sans laquelle ni le principe général du libre examen individuel, ni les dogmes absolus de l'égalité sociale et de la souveraineté populaire n'auraient pu certainement résister à aucune discussion rigoureuse. L'ascendant illimité que cette théorie attribuait spontanément à l'éducation et au gouvernement pour modifier arbitrairement l'humanité, était aussi en parfaite harmonie naturelle avec l'esprit général de la politique métaphysique, où la société, toujours abstraitement conçue sans aucunes lois, statiques ou dynamiques, propres à ses phénomènes, paraît indéfiniment modifiableau gré d'un législateur suffisamment puissant. A tous ces divers titres, il est maintenant irrécusable historiquement que ce fameux sophisme d'Helvétius, comme celui, déjà apprécié, qu'il avait plus directement emprunté à Hobbes sur la théorie de l'égoïsme, constitue, en réalité, une phase pleinement normale du développement nécessaire de la philosophie négative, dont ce célèbre écrivain fut certainement l'un des principaux propagateurs.

Tels sont les différens aspects essentiels sous lesquels je devais ici caractériser sommairement la juste appréciation historique de la partie la plus décisive et la plus prolongée du grand ébranlement philosophique réservé au dix-huitième siècle. Plus on réfléchit sur la nature superficielle ou sophistique, sur la débilité logique, et sur l'irrationnelle direction, propres à la plupart des attaques, partielles ou générales, entreprises alors avec tant de succès contre les bases fondamentales de l'ancienne constitution sociale, mieux on doit sentir combien une telle efficacité révolutionnaire, dont les résultats principaux sont désormais hautement irrévocables, tenait surtout à la parfaite conformité spontanée d'une pareille opération avec l'ensemble des besoins, alors prépondérans, finalement déterminés par la nouvelle situation des sociétés modernes, à l'issue du mouvement généralde décomposition qui s'accomplissait graduellement depuis le quatorzième siècle. Sans cette corelation nécessaire, un semblable succès serait, à moins d'un miracle, évidemment inexplicable, pour des tentatives dissolvantes qui, malgré le mérite spécial de leurs auteurs, n'auraient certainement obtenu, quelques siècles auparavant, aucune grande influence sociale. Une telle opportunité se manifeste alors hautement par l'unanime disposition de tous les grands hommes contemporains à seconder spontanément cet indispensable ébranlement philosophique, quand ils n'y prenaient point une part active; comme le témoignent si clairement, chacun à sa manière, non-seulement d'Alembert, mais aussi Montesquieu, et même Buffon: en sorte que l'on ne peut citer, à cette époque, aucun esprit éminent qui n'ait réellement participé, sous des formes et à des degrés quelconques, à cette commune élaboration négative, presque toujours assistée d'une éclatante adhésion chez les classes mêmes contre lesquelles devait finalement tourner son ascendant social. Quoique la primitive consécration dogmatique de la dictature temporelle dût heureusement dissimuler la tendance directement révolutionnaire d'une telle doctrine au vulgaire des hommes d'état, incapables de rien apprécier au-delà d'immédiatesconséquences matérielles, on ne peut douter qu'un génie politique aussi pénétrant que celui du grand Frédéric n'eût certainement saisi la vraie portée sociale de cette agitation mentale, bien qu'il ne pût en craindre personnellement les atteintes ultérieures. La haute protection constamment accordée, par un juge aussi compétent, à l'active propagation universelle de l'ébranlement philosophique, dont les principaux chefs étaient presque devenus ses amis privés, ne saurait donc tenir qu'à l'intime pressentiment de l'indispensable nécessité provisoire d'une pareille phase négative pour aboutir enfin à l'avénement normal de l'organisation rationnelle et pacifique vers laquelle avaient toujours instinctivement tendu, sous des formes plus ou moins nettes, depuis l'entier accomplissement de la conquête romaine, les vœux spontanés de tous les hommes vraiment supérieurs, quelle que pût être leur caste ou leur condition.

A cette appréciation fondamentale de l'école philosophique proprement dite, par laquelle le siècle dernier dut être surtout caractérisé, il ne nous reste plus enfin, suivant la marche déjà indiquée, qu'à joindre la considération très sommaire de l'école spécialement politique, qui en constitua bientôt la dérivation nécessaire et l'indispensable complément, destinée à préparer immédiatementla grande explosion révolutionnaire, en provoquant directement à la désorganisation temporelle, quand la désorganisation spirituelle put être suffisamment accomplie. Sans doute, cette dernière école, dont Rousseau fut le chef distinct, apportait encore moins d'idées vraiment nouvelles, même négatives, que l'école principale dirigée par Voltaire; puisque tous les divers dogmes politiques propres à la métaphysique révolutionnaire avaient dû se trouver spontanément développés, quoique d'une manière accessoire et sous des formes incohérentes, dans la plupart des attaques purement philosophiques dirigées contre l'ancien système social pendant la période que je viens d'examiner. Aussi l'élaboration négative spécialement réservée à Rousseau ne put-elle présenter d'autre difficulté intellectuelle que la coordination directe de ces notions préexistantes mais éparses, et dut-elle surtout tirer son principal caractère de cet intime appel à l'ensemble des passions humaines, véritable source fondamentale de son énergie ultérieure; tandis que l'école voltairienne s'était, au contraire, toujours essentiellement adressée à l'intelligence, quelque frivoles que fussent d'ailleurs ses conceptions habituelles. Malgré la désastreuse influence sociale propre à l'école de Rousseau, à laquelle il faut particulièrement rapporter, mêmeaujourd'hui, les plus graves aberrations politiques, une juste appréciation historique conduit à reconnaître que non-seulement son avénement fut inévitable, ce qui est certes assez évident, mais aussi qu'elle dut remplir un dernier office indispensable, dans le système total de l'ébranlement révolutionnaire. Nous avons reconnu les avantages essentiels que l'école purement philosophique avait toujours retirés de la tendance fondamentale que Hobbes lui avait, dès l'origine, spontanément imprimée, à maintenir immédiatement intact l'ensemble des institutions relatives à la dictature temporelle partout établie depuis le seizième siècle. D'après cette disposition naturelle, quoiqu'un tel respect ne pût être assurément que provisoire, en vertu de sa contradiction croissante avec l'essor même de la philosophie négative, cependant l'esprit critique, s'étant pour ainsi dire épuisé sur la démolition spirituelle, et d'ailleurs implicitement retenu par la crainte confuse d'une entière anarchie, devait passer sans énergie à l'attaque directe des institutions temporelles, et se montrer peu décidé à surmonter avec opiniâtreté des résistances vraiment sérieuses. Cette inévitable influence devait se faire d'autant plus sentir que, par suite de l'ascendant croissant d'une telle élaboration, la masse philosophique tendait graduellement à se composersurtout d'esprits de plus en plus vulgaires unis à des caractères de moins en moins élevés, très enclins à concilier personnellement, autant que possible, les honneurs d'une facile émancipation mentale avec les profits d'une indulgente approbation politique, à l'exemple de beaucoup de leurs précurseurs protestans. Or, d'un autre côté, il est clair que le développement simultané de la dictature temporelle devait naturellement devenir de plus en plus rétrograde et corrupteur, par suite de l'incapacité croissante de la royauté qui y présidait, et d'après la démoralisation progressive de la caste qui y déployait son vain orgueil, après avoir servilement abdiqué l'indépendance politique et la destination sociale sur lesquelles il avait jadis légitimement reposé. La situation était donc telle alors que la critique spécialement sociale serait précisément devenue moins énergique à mesure qu'elle devenait plus urgente, si l'ardente impulsion de Rousseau n'eût spontanément prévenu, à cet égard, une torpeur universelle, en rappelant directement, par les seuls moyens qui, dans ce cas, pussent obtenir une suffisante efficacité, que la régénération morale et politique constituait nécessairement le véritable but définitif de l'ébranlement philosophique, désormais tendant à dégénérer en une stérile agitation mentale. A la vérité,il faut reconnaître que déjà le consciencieux Mably s'était montré suffisamment capable de formuler la systématisation politique de la doctrine révolutionnaire, et même en tempérant spontanément, par une heureuse influence du point de vue historique, les principales aberrations qui devaient s'y rattacher ensuite: ce qui ne laisse essentiellement en propre à Rousseau que ses sophismes et ses passions, mutuellement solidaires. Mais, quoique cette opération dogmatique dispensât Rousseau d'une élaboration rationnelle peu convenable à sa nature, bien plus esthétique que philosophique, cette froide exposition abstraite, seulement destinée aux esprits méditatifs, auxquels les célèbres publicistes du siècle précédent auraient même pu, sous ce rapport, presque suffire, était bien loin de rendre superflue l'audacieuse explosion de Rousseau, dont le paradoxe fondamental vint partout soulever directement l'ensemble des penchans humains contre les vices généraux de l'ancienne organisation sociale, en même temps que malheureusement il contenait aussi le germe inévitable de toutes les perturbations possibles, par cette sauvage négation de la société elle-même, que l'esprit de désordre ne saurait sans doute jamais dépasser, et d'où découlent, en effet, toutes les utopies anarchiques qu'on croitpropres à notre siècle. Pour apprécier dignement la haute nécessité temporaire de cet énergique ébranlement, quelle qu'en ait pu être la désastreuse influence ultérieure, il faut considérer que, d'après l'extrême imperfection de la philosophie politique, les meilleurs esprits étaient alors conduits à voir le terme final de l'évolution sociale des peuples modernes en de stériles ou chimériques modifications du régime ancien privé de ses principales conditions d'existence réelle, ce qui tendait à écarter indéfiniment toute vraie réorganisation. On sait que le grand Montesquieu lui-même, malgré sa juste aversion des utopies, guidé par une impuissante métaphysique, comme je l'ai expliqué au quarante-septième chapitre, ne put échapper à cette fatale illusion, qui lui montra la régénération sociale dans une vaine propagation universelle de la constitution transitoire particulière à l'Angleterre, qu'il appuya si dangereusement de sa puissante recommandation. Un tel exemple est bien propre à démontrer que, sans l'indispensable intervention de l'école anarchique de Rousseau, l'ébranlement philosophique du dernier siècle allait pour ainsi dire avorter au moment même d'atteindre à son but final; à moins d'une suffisante rénovation préalable de la vraie philosophie politique, à peine possible aujourd'hui, et quid'ailleurs serait certainement toujours restée chimérique, suivant les indications du quarante-septième chapitre, sans la crise révolutionnaire dont cette extrême élaboration négative devait être suivie: tant est inévitable, par sa nature, cette douloureuse nécessité qui condamne les conceptions sociales à n'avancer que sous le funeste antagonisme spontané des diverses aberrations empiriques, jusqu'à ce que l'ascendant général de la philosophie positive ait convenablement rationnalisé ce dernier ordre fondamental de spéculations humaines.

Pour achever de caractériser la marche naturelle de la critique temporelle spécialement réservée à Rousseau, il faut considérer la tendance croissante de cette école, même à partir de Mably, à une sorte de rétrogradation spirituelle, qui la rattachait davantage au mouvement purement protestant qu'à l'ébranlement philosophique proprement dit, d'où elle était d'abord issue, et contre lequel néanmoins elle élevait une énergique rivalité. Dans l'école voltairienne, qui ménageait essentiellement l'organisation temporelle, le déisme systématique n'était vraiment qu'une simple concession provisoire, qui n'y pouvait acquérir d'importance sérieuse, et à laquelle devait bientôt succéder spontanément, même chez le vulgaire, l'entière émancipation théologique;malgré l'indignation peu profonde dont la vieillesse de son chef se montra animée contre l'athéisme de la nouvelle génération, bien plus par un instinct personnel de rivalité philosophique que d'après de véritables convictions religieuses. Au contraire, l'école de Rousseau et de Mably, poussant jusqu'à ses plus extrêmes limites la critique temporelle, et poursuivant directement la régénération politique, devait de plus en plus s'attacher essentiellement au déisme comme à son point d'appui fondamental, seule garantie apparente contre sa tendance immédiate à l'anarchie universelle, en même temps que seule base intellectuelle ultérieure de son utopie sociale. L'influence croissante de cette disposition naturelle tendait nécessairement à ramener cette école au pur socinianisme, ou même au calvinisme proprement dit, à mesure qu'elle devait spontanément sentir, quoique confusément, la haute inanité sociale d'une religion sans culte et sans sacerdoce. On peut même remarquer ensuite cette tendance, surtout en Allemagne, jusque dans la nature propre de la métaphysique préférée par une telle école, et qui, bien plus rapprochée du platonisme protestant que de l'aristotélisme catholique, prend de plus en plus le caractère théologique du protestantisme officiel. C'est ainsi que les deux principalesécoles philosophiques du siècle dernier ont été simultanément conduites, sous l'impulsion opposée de leur instinct particulier, à considérer le déisme comme une sorte de station temporaire, destinée à faciliter la marche, des uns en avant, et des autres en arrière, dans la désorganisation moderne du système religieux: ce qui explique aisément l'impression très différente que les deux écoles, malgré l'apparente conformité de leurs dogmes théologiques, ont dû produire, surtout de nos jours, sur l'instinct sacerdotal.

Quoique la critique temporelle, propre à la seconde moitié duXVIIIesiècle, ait dû être essentiellement dominée par l'énergique ascendant de Rousseau, il importe cependant d'y distinguer soigneusement la participation spontanée d'une autre secte politique, celle des économistes, que la spécialité de ses attaques a dû, malgré leur subalternité philosophique, graduellement investir d'une influence très favorable à l'entière désorganisation de l'ancien système social. Il serait superflu d'insister ici sur la nature éminemment métaphysique de la prétendue science constituée par cet ordre de philosophes: je l'ai assez caractérisée au quarante-septième chapitre; et elle est d'ailleurs assez prononcée aujourd'hui pour qu'aucun bon esprit ne puisse plus s'y méprendre. D'une autrepart, je dois renvoyer au chapitre suivant l'appréciation directe de la préparation organique, utile quoique partielle, qui a spontanément appartenu à cette école, dans l'élaboration préalable de la saine philosophie politique, en faisant hautement ressortir l'importance sociale de l'industrie chez les peuples modernes, sauf les graves inconvéniens, historiques et dogmatiques, inhérens à l'esprit absolu de cette branche spéciale de la métaphysique négative. Nous n'avons ici à considérer que son efficacité révolutionnaire, qui fut assurément incontestable, puisqu'elle parvint à démontrer aux gouvernemens eux-mêmes leur inaptitude radicale à diriger l'essor industriel; ce qui, depuis le décroissement évident de l'activité militaire, leur enlevait radicalement leur principale attribution temporelle, et tendait d'ailleurs heureusement à dissiper le dernier prétexte habituel des guerres, alors devenues essentiellement commerciales. Il est donc impossible de méconnaître historiquement les éminens services rendus, au siècle dernier, par cette branche intéressante de la critique temporelle, malgré ses ridicules et ses exagérations. Quoique, sous ce rapport, la principale influence appartienne certainement à un immortel ouvrage écossais, ou ne peut nier que cette doctrine, d'abord émanée du protestantisme,comme toutes les autres doctrines critiques, à cause de la prépondérance industrielle des nations protestantes, ne se soit surtout développée en France, conjointement avec l'ensemble de la philosophie négative. Sa tendance révolutionnaire est évidemment incontestable, d'après sa consécration absolue de l'esprit d'individualisme et de l'état de non-gouvernement. Malgré les efforts prolongés de ses plus judicieux partisans pour contenir cette nature anti-politique dans des limites inoffensives, on a vu cependant ses plus rigoureux sectateurs aller jusqu'à en déduire dogmatiquement soit l'entière superfluité de tout enseignement moral régulier, soit la suppression de tout encouragement officiel destiné aux sciences ou aux beaux-arts, etc.: j'ai même déjà noté, au quarante-septième chapitre, que les plus récentes aberrations contre l'institution fondamentale de la propriété ont réellement pris leur source dans la métaphysique économique, depuis que, par l'accomplissement suffisant de sa vraie destination temporaire, elle a tendu à devenir directement anarchique, comme les autres branches essentielles de la philosophie négative propre au siècle dernier. Une telle doctrine était d'autant plus dangereuse pour l'ancien système politique que son origine et sa destination révolutionnaire étantspontanément dissimulées sous des formes spéciales, devaient la faire mieux accueillir des pouvoirs auxquels elle ne s'offrait qu'à titre d'utile instrument administratif. Aussi est-ce surtout le mode suivant lequel l'esprit critique devait se développer directement dans les pays catholiques autres que la France, où l'intensité trop prépondérante de la compression rétrograde empêchait l'essor immédiat de l'esprit philosophique primordial. Il est remarquable, en effet, que les premières chaires instituées par l'inévitable imprévoyance des gouvernemens, pour l'enseignement officiel de cette partie de la philosophie négative, logiquement solidaire avec toutes les autres, le furent d'abord en Espagne et chez les populations les moins avancées de l'Italie; nouvelle vérification évidente de l'entière universalité de cette spontanéité fondamentale qui, depuis leXIVesiècle, pousse instinctivement toute la chrétienté occidentale à l'irrévocable désorganisation de l'antique constitution sociale, dont les plus sincères partisans laissent toujours échapper une manifestation quelconque de leur involontaire participation active à l'ébranlement commun. On peut appliquer des remarques essentiellement analogues, qu'il serait inutile ici de spécialiser davantage, à une autre école politique, principalementitalienne, qui, au dernier siècle, fournit au système général de critique sociale sa coopération particulière, par une mémorable série d'efforts métaphysiques contre la législation proprement dite, surtout criminelle, ainsi distinctement assujétie, à son tour, aux mêmes hostilités absolues que tout le reste de l'ordre ancien, d'après des principes non moins radicalement anarchiques, dont la désastreuse exagération tendrait directement aujourd'hui à priver la société de ses plus indispensables garanties temporelles contre le libre essor des perturbations matérielles. Cette dernière branche de la métaphysique révolutionnaire est historiquement remarquable en ce qu'elle a spécialement donné lieu à compléter l'organisation spontanée du mouvement transitoire par l'incorporation directe de la classe de plus en plus puissante des avocats, jusque alors presque confondue dans l'ébranlement universel, et dont l'adjonction graduelle à la classe primordiale des purs littérateurs, imprimant désormais une nouvelle énergie à la propagation négative, a tant influé ensuite sur la crise finale, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre.

Après avoir ainsi suffisamment apprécié les trois phases successives de systématisation, de propagation, et d'application, propres à lamarche générale de la philosophie négative, il est aisé d'en achever entièrement l'examen historique par la rapide indication des principales aberrations abstraites, intellectuelles ou morales, qui en étaient immédiatement inséparables, en écartant d'ailleurs ici celles beaucoup plus graves que nous verrons plus tard résulter de son ascendant politique. Sous ce rapport, les déviations propres aux littérateurs du siècle dernier n'étaient point essentiellement d'une autre espèce que celles, précédemment caractérisées, de leurs précurseurs protestans, dès-lors seulement aggravées, soit par le progrès même de la désorganisation, soit par la nature encore moins normale des nouveaux organes dissolvants. Nous avons reconnu ci-dessus que le défaut habituel de profondes convictions philosophiques, qui distingue mentalement, parmi les métaphysiciens, les modernes littérateurs des anciens docteurs, avait dû les mieux adapter à la transition définitive, en ce que, moins systématiquement engagés dans la commune métaphysique, ils ne pouvaient entraver autant l'appréciation du but final par l'ascendant illusoire des moyens passagers, et ils devaient même se trouver ensuite plus librement disposés à seconder l'avénement direct d'une vraie réorganisation sociale. Mais ces avantages ultérieurs ne pouvaient aucunementcompenser les dangers immédiatement attachés à l'irrationnalité plus prononcée de ces nouveaux guides spirituels, dont l'influence provisoire devait spécialement augmenter le désordre intellectuel et moral. Les questions les plus importantes et les plus difficiles devenant ainsi l'apanage presque exclusif des esprits les moins propres, soit par leur nature, soit par l'ensemble de leur éducation, à les traiter convenablement, on doit être assurément peu surpris que la haute direction du mouvement social ait dès-lors tendu essentiellement à appartenir de plus en plus aux sophistes et aux rhéteurs, dont nous subissons aujourd'hui le déplorable ascendant, impossible à neutraliser suffisamment par aucune autre voie que l'élaboration directe de la doctrine organique. Chacune des deux écoles opposées, l'une philosophique, l'autre politique, qui ont principalement dirigé l'ébranlement spirituel auXVIIIesiècle, devait présenter, sous cet aspect, des inconvéniens qui lui étaient propres, sans que d'ailleurs ils fussent réellement équivalens. Quelque dangereux que soit, en effet, le régime mental de l'école voltairienne, par sa frivolité caractéristique, et par l'irrationnel dédain qu'il inspire pour toute profonde et consciencieuse élaboration philosophique, il reste du moins toujours essentiellement intellectuel:tandis que l'école de Rousseau, beaucoup plus radicalement subversive de toute saine activité spéculative, appelle directement les passions à trancher les difficultés qui exigent le plus une pure appréciation rationnelle: tendance nécessaire, où l'on ne doit voir qu'une manifestation spontanée des vagues sympathies théologiques propres à cette dernière école; l'instinct théologique consistant surtout, comme je l'ai établi, à faire constamment intervenir les passions dans les conceptions les plus abstraites.

En reprenant sommairement, à l'égard de l'ébranlement déiste, chacune des aberrations spirituelles ci-dessus remarquées dans l'ébranlement protestant, on vérifiera facilement la nouvelle extension qu'elles y devaient naturellement acquérir. Cet accroissement est d'abord évident pour la plus fondamentale de toutes, puisque l'absorption indéfinie du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel devint alors, comme on l'a vu, le sujet direct d'une systématisation absolue qui n'avait pu auparavant s'accomplir entièrement; elle fut ensuite préconisée d'ailleurs avec une antipathie plus prononcée envers le régime catholique du moyen-âge. Une telle répugnance dogmatique pour la division générale des deux pouvoirs doit sembler d'autant plus étrange qu'elle forme, au siècle dernier, uncontraste remarquable avec l'existence effective de la classe philosophique, dont la situation extra-légale, fort analogue à celle des écoles grecques, aurait dû lui faire sentir qu'elle préparait l'avénement social d'un nouveau pouvoir spirituel, encore plus distinct et plus indépendant que l'ancien du pouvoir temporel correspondant.

Si l'on considère ensuite les trois principales déviations philosophiques qui dérivent de cette commune source, suivant le même ordre que pour le protestantisme, on trouve premièrement une altération plus profonde dans l'appréciation historique du moyen-âge, et par suite dans la notion spontanée du progrès social, l'aversion plus complète envers le catholicisme ayant alors beaucoup développé l'irrationnelle admiration du régime polythéique de l'antiquité, contenue auparavant, chez les protestans, par leur vénération des premiers temps chrétiens. On sait que ces haineuses divagations furent souvent poussées jusqu'au point de faire regretter presque ouvertement le polythéisme par des esprits choqués de la trop grande irrationnalité des croyances chrétiennes: les étranges tentatives destinées, par exemple, à la réhabilitation politique du rétrograde Julien en ont souvent offert d'incontestables témoignages. Mais, quels quesoient, à cet égard, les reproches évidens que méritent pareillement toutes les sectes philosophiques du siècle dernier, ces torts ont été, sans doute, bien plus profondément propres à l'école de Rousseau, qui poussa, sous ce rapport, l'esprit de rétrogradation jusqu'au plus extravagant délire, par cette sauvage utopie où un brutal isolement était directement proposé pour type à l'état social: tandis que l'école voltairienne, par son attachement instinctif aux divers élémens essentiels de la civilisation moderne, compensait du moins, à un certain degré, les dangers de son inconséquente conception du progrès général de l'humanité.

En second lieu, c'est surtout alors que, toute idée de division normale des deux pouvoirs étant provisoirement effacée, on voit se développer librement la tendance spontanée de l'ambition philosophique vers l'espèce de théocratie métaphysique rêvée jadis par les écoles grecques. Cette chimérique inclination était, sans doute, déjà sensible sous le protestantisme, où elle constitue réellement le fond principal des illusions politiques propres à diverses classes d'illuminés sur le prétendu règne des saints: mais son essor y était nécessairement contenu par cette consécration solennelle de la suprématie temporelle, qui caractérisaittoujours le protestantisme officiel. Le respect provisoire que les voltairiens professaient pour la dictature monarchique a, jusqu'à un certain point, exercé une influence équivalente pendant la première moitié duXVIIIesiècle, quoique d'une manière beaucoup plus précaire, et seulement en ajournant, ou, tout au plus, en réduisant les espérances philosophiques. Mais l'école de Rousseau, plus rapprochée de la crise finale, poursuivant directement la désorganisation temporelle, en vue d'une immédiate régénération politique, était spécialement destinée, sous ce rapport, comme sous presque tous les autres, à pousser jusqu'à leurs extrêmes limites les aberrations propres à la philosophie négative. Proscrivant plus que jamais toute division réelle entre le pouvoir politique et le pouvoir moral, cette secte, rejetant, dans l'intérêt de l'humanité, toute borne quelconque à l'ambition philosophique, était immédiatement entraînée, par son instinct caractéristique, à inaugurer finalement une constitution d'autant plus purement théocratique qu'un retour évident vers une vague prépondérance sociale de l'esprit théologique formait le fond de sa doctrine propre. La tendance générale de cette école devait être, à cet égard, d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau règne des saints, sa nature la conduisait nécessairementà concevoir le principal ascendant politique comme attaché surtout, non à la capacité, suivant le principe des théocraties historiques, mais à ce qu'elle appelait vaguement la vertu, de manière à encourager dogmatiquement la plus active et la plus dangereuse hypocrisie. Ces funestes dispositions naturelles, dont j'indiquerai spécialement, au cinquante-septième chapitre, la haute influence ultérieure sur nos perturbations révolutionnaires, conservent aujourd'hui, quoique sous d'autres formes, une grande partie de leur déplorable ascendant, qui ne pourra cesser que lorsqu'un retour rationnel à la saine théorie fondamentale de l'organisme social aura accordé aux légitimes ambitions philosophiques une suffisante satisfaction normale, en dissipant à jamais l'illusion anti-sociale qui leur fait rêver une domination absolue, plus hostile qu'aucune autre au progrès réel de l'humanité, comme je l'ai expliqué dans la leçon précédente.

Par une dernière conséquence évidente de l'aberration primordiale, l'ébranlement déiste duXVIIIesiècle devait, encore davantage que l'ébranlement protestant, pousser les sociétés modernes à faire graduellement prévaloir la considération habituelle du point de vue pratique, et à rattacher, d'une manière de plus en plus exclusive, aux seules institutions temporelles, l'uniforme solutionde toutes les difficultés politiques, quelle qu'en pût être la nature. A défaut de principes généraux, il a fallu multiplier, au-delà de toutes les bornes antérieures, d'arbitraires réglemens particuliers, que l'esprit métaphysique décorait vainement du nom de lois, presque toujours caractérisés par une usurpation, tantôt stérile, tantôt perturbatrice, du pouvoir politique proprement dit sur le domaine social des mœurs et des opinions. Nous reconnaîtrons plus tard les funestes effets de cette irrationnelle tendance réglementaire, qui n'a pu se développer librement que sous l'entier ascendant politique de la métaphysique révolutionnaire: il suffisait ici d'en caractériser historiquement l'invasion progressive. Sous ce dernier aspect, l'école de Rousseau était encore évidemment destinée à pousser plus loin qu'aucune autre les principales déviations philosophiques, par cela même qu'elle concentrait directement toute son attention sociale sur les mesures purement politiques, d'où une aveugle imitation de l'antiquité l'entraînait à faire violemment dépendre jusqu'à la discipline morale: tandis que les voltairiens, placés à un point de vue plus abstrait, et par suite plus général, avaient conservé, quoique à un faible degré, un sentiment confus de l'influence sociale directement propre aux idées indépendammentdes institutions, dont ils s'exagéraient ordinairement beaucoup moins la portée effective.

Quant aux aberrations morales proprement dites, il serait assurément superflu de s'arrêter ici à caractériser expressément les ravages qu'a dû exercer une métaphysique qui, détruisant toutes les bases antérieures de la morale publique et même privée, sans leur substituer directement aucun équivalent rationnel, livrait désormais toutes les règles de conduite à l'appréciation superficielle et partiale des consciences individuelles, alors fréquemment entraînées à braver les notions morales en haine des conceptions théologiques correspondantes. Si l'instinct naturel de la moralité humaine et l'influence croissante de la civilisation moderne n'avaient heureusement compensé, en beaucoup de cas habituels, cette tendance dissolvante, elle n'eût certainement laissé bientôt subsister que les seules règles morales, sociales, domestiques, ou même personnelles, directement relatives à des situations tellement simples que l'analyse morale y pût devenir suffisamment accessible aux esprits les plus grossiers. Les divers préjugés moraux sagement consacrés par le catholicisme, soit pour prohiber ou pour prescrire, reposaient, sans doute, en général, sur une connaissance très réelle, quoique empirique, de la nature humaine, et sur un heureux instinctdes principaux besoins sociaux; cependant ils ne pouvaient aucunement résister au mode irrationnel des discussions métaphysiques propres au siècle dernier, où l'élaboration négative abandonnait entièrement la reconstruction des lois morales à la simple sollicitude spontanée de ceux-là même qui devaient en subir l'ascendant, et auxquels le seul aperçu de quelques inconvéniens, inséparables des plus parfaites institutions, inspirait souvent des préventions absolues contre les plus indispensables préceptes, comme je l'ai indiqué au quarante-sixième chapitre. Dans des spéculations aussi compliquées, où les réactions individuelles et sociales doivent être fréquemment poursuivies jusqu'à des effets très lointains et fort détournés, lorsque d'ailleurs le jugement y est presque toujours exposé à la séduction de nos plus énergiques penchans, il est tellement impossible de suppléer suffisamment à une éducation régulière, que pas une seule notion morale n'a pu demeurer pleinement intacte sous l'influence dissolvante de la métaphysique négative, même chez les hommes les plus intelligens, surtout quand ils prenaient une part active à l'ébranlement philosophique. Parmi les témoignages incontestables qu'on pourrait aisément multiplier à l'appui de cette triste observation, d'après lesécrits de ceux qui, poursuivant systématiquement la régénération sociale, semblaient devoir mieux respecter les lois fondamentales de la sociabilité, il suffira d'en indiquer ici un seul très caractéristique envers chacun des deux chefs principaux. On a peine à comprendre aujourd'hui, par exemple, comment la haine aveugle de tout ce qui se rattachait à l'influence catholique avait pu conduire un esprit aussi éminemment français que celui de Voltaire à oublier assez toutes les lois de la moralité humaine pour destiner expressément une longue élaboration poétique à flétrir la touchante mémoire de cette noble héroïne à laquelle, en tous pays, toute âme élevée consacrera toujours une respectueuse admiration, et qu'aucun Français ne devrait jamais nommer sans un hommage spécial de tendre reconnaissance nationale: le déplorable succès de cette honteuse production indique à quel degré était déjà parvenue la démoralisation universelle. Une appréciation non moins sévère doit certes s'appliquer aussi à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une immortelle composition chrétienne, où, dans le délire d'un orgueil sophistique, Rousseau, dévoilant, avec une cynique complaisance, les plus ignobles turpitudes de sa vie privée, ose néanmoins ériger directement l'ensemble de sa conduite entype moral de l'humanité. Il faut même reconnaître que ce dernier exemple était, par sa nature, beaucoup plus dangereux que le premier, où l'on peut voir seulement une coupable débauche d'esprit; tandis que Rousseau, appliquant une captieuse argumentation à la justification systématique des plus blâmables égaremens, tendait certainement à pervertir jusqu'au germe des plus simples notions morales: aussi est-ce particulièrement sous son inspiration, directe ou indirecte, qu'on voit éclore aujourd'hui tant de doctorales consécrations, personnelles ou collectives, de la plus brutale prépondérance des passions sur la raison. C'est ainsi que, soit par la seule impuissance morale d'une métaphysique purement négative, soit par l'active dépravation d'une doctrine sophistique, les principales écoles philosophiques du siècle dernier étaient spontanément entraînées vers des aberrations morales fort analogues à celles de l'école d'Épicure, dont la réhabilitation sociale est alors devenue le sujet de tant d'illusoires dissertations, qui n'offrent maintenant d'intérêt réel que comme témoignage historique de la déplorable situation des esprits modernes sous cet aspect fondamental. On voit donc comment l'ébranlement déiste a spécialement développé les déviations morales d'abord émanées de l'ébranlement protestant,en poussant jusqu'à son dernier terme la désorganisation spirituelle qui en constituait le principe universel. Rien n'est plus propre assurément qu'un tel résultat final à constater la destination purement temporaire de cette prétendue philosophie, essentiellement apte à détruire, sans jamais pouvoir organiser, même les plus simples relations humaines. Mais cette conclusion générale devra ultérieurement ressortir, avec une énergie plus décisive, de l'examen direct de la mémorable époque caractérisée par l'ascendant politique d'une telle doctrine, dont le triomphe complet devait si hautement manifester son entière impuissance organique. Néanmoins, cette inaptitude radicale de la philosophie métaphysique ne doit jamais faire oublier la décrépitude, dès long-temps équivalente, de la philosophie théologique: si l'une a tendu à dissoudre la morale, l'autre n'a pu la préserver, et sa vaine intervention n'a même abouti qu'à rendre cette dissolution plus active, en faisant rejaillir sur la morale l'irrévocable discrédit mental de la théologie, comme je l'ai déjà indiqué à l'issue de la phase protestante. L'accomplissement graduel de notre élaboration historique fait donc de plus en plus ressortir la propriété caractéristique de la philosophie positive, comme seule base réelle aujourd'hui d'une vraie réorganisationsociale, aussi bien morale qu'intellectuelle, en tant que seule susceptible de satisfaire simultanément aux besoins opposés d'ordre et de progrès, auxquels les deux anciennes doctrines antagonistes satisfont si imparfaitement, malgré la préoccupation exclusive de chacune d'elles, ou plutôt par suite de leur commune impuissance à concilier deux conditions également insurmontables.

Nous avons enfin terminé, dans cette longue mais indispensable leçon, la difficile appréciation rationnelle de l'immense mouvement révolutionnaire qui, depuis leXIVesiècle, entraîne de plus en plus l'élite de l'humanité à sortir entièrement du système théologique et militaire, qui, sous sa dernière phase essentielle, avait rempli, au moyen-âge, son dernier office nécessaire pour l'ensemble de l'évolution humaine. Au temps où nous sommes parvenus, la constitution fondamentale de ce régime était radicalement ruinée, soit dans son principe, soit dans ses divers élémens, par sa réduction finale à une vaine dictature temporelle, déjà privée de tout ascendant spirituel, et dont l'impuissance croissante suffisait à peine au maintien, de plus en plus précaire, d'un ordre matériel de plus en plus imparfait, au milieu d'une imminente anarchiementale et morale: en un mot, l'ancien système social ne conservait plus, dès-lors presque autant qu'aujourd'hui, que cette débile existence politique qui lui restera nécessairement jusqu'à l'avénement direct d'une réorganisation véritable. Il faut donc maintenant, suivant la marche d'abord tracée, consacrer le chapitre suivant à l'appréciation, non moins indispensable, du mouvement élémentaire de recomposition qui s'était silencieusement développé pendant cette grande période révolutionnaire, afin de pouvoir convenablement terminer, au cinquante-septième chapitre, l'ensemble de notre opération historique par l'examen spécial d'une époque qui n'a pu jusqu'ici manifester pleinement son vrai caractère, parce que, directement destinée à la régénération sociale, elle n'a point encore trouvé la doctrine qui doit diriger son élaboration propre, et dont la seule absence y détermine un vicieux prolongement de la transition négative, essentiellement accomplie auXVIIIesiècle.

FIN DU TOME CINQUIÈME.


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