Toutefois, l'observation plus complète et plus variée des populations fétichistes semble indiquer que ce premier âge religieux n'est point entièrement incompatible avec la formation ébauchée d'une certaine classe sacerdotale, commençantà se détacher assez distinctement de la masse sociale, comme l'indiquent divers cas relatifs à des professions spéciales de devins, de jongleurs, etc., chez plusieurs peuplades nègres, qui ne sont point cependant sorties entièrement du vrai fétichisme. Mais, par un examen plus approfondi de ces degrés de l'échelle sociale, soit dans l'antiquité, soit de nos jours, on reconnaîtra toujours, ce me semble, que le fétichisme est alors essentiellement parvenu à l'état d'astrolâtrie, qui constitue son plus haut perfectionnement propre, et sous lequel s'effectue, comme je l'expliquerai bientôt, sa transition générale au polythéisme proprement dit. Or, cette phase plus éminente, mais aussi beaucoup plus tardive, du fétichisme fondamental, tend, en effet, par sa nature spéciale, à provoquer directement le développement distinct d'un vrai sacerdoce. D'abord, la considération des astres porte en elle-même un caractère d'évidente généralité, qui les rend immédiatement aptes à devenir des fétiches vraiment communs; et c'est toujours aussi de cette source exclusive que l'analyse sociologique nous les montre essentiellement tirés chez des populations un peu étendues. En second lieu, quand leur situation pleinement inaccessible a été suffisamment reconnue, ce qui adû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le croit d'ordinaire, le besoin d'intermédiaires spéciaux a dû se faire sentir, à leur égard, d'une manière irrécusable. Tels sont les deux caractères essentiels, généralité supérieure, et accès plus difficile, qui, sans altérer directement la nature fondamentale du fétichisme universel, ont dû y rendre l'adoration des astres particulièrement propre à déterminer la formation d'un culte vraiment organisé et d'un sacerdoce pleinement distinct, sans lesquels le développement politique serait demeuré essentiellement impossible. On conçoit ainsi combien sont radicalement vicieuses les tendances vagues et absolues de la philosophie politique actuelle, qui nous font, par exemple, condamner aveuglément le culte des astres comme un principe universel de dégradation humaine; tandis que l'avènement de l'astrolâtrie constitue réellement, au contraire, non-seulement un symptôme essentiel, mais aussi un puissant moyen, de progrès social, pour les temps correspondans, quoique sa prolongation démesurée ait dû ultérieurement devenir une source d'entraves. Mais il a dû s'écouler un temps fort considérable avant que l'adoration des astres ait pu prendre un ascendant prononcé sur les autres branches du fétichisme,de manière à imprimer à l'ensemble du culte les caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie. Car, l'esprit humain, d'abord préoccupé des considérations les plus directes et les plus particulières, ne pouvait alors nullement placer les corps célestes au premier rang des substances extérieures. Ils ont dû long-temps avoir pour lui beaucoup moins d'importance qu'un grand nombre de phénomènes terrestres; tels, par exemple, que les principaux effets météorologiques, qui, à un âge bien plus avancé, et pendant presque tout le règne théologique, ont essentiellement fourni les attributs caractéristiques du suprême pouvoir surnaturel. Tandis qu'on reconnaissait alors si généralement à tous les magiciens habiles une autorité fort étendue sur la lune et les étoiles, personne n'aurait osé leur supposer aucune participation quelconque au gouvernement du tonnerre. Il a donc fallu préalablement une suite très prolongée de modifications graduelles dans les conceptions humaines, pour intervertir en quelque sorte l'ordre primordial, en plaçant enfin les astres à la tête des corps naturels, quoique toujours nécessairement subordonnés à la terre et à l'homme, suivant l'esprit fondamental de la philosophie théologique, parvenue même à son plus haut perfectionnement total. Or, c'est seulementquand le fétichisme s'est ainsi élevé enfin à l'état d'astrolâtrie, qu'il a pu exercer, d'une manière permanente et régulière, une influence politique vraiment capitale, par le double motif ci-dessus indiqué. Telle est donc, désormais, en général, l'explication rationnelle de ce singulier caractère, source inextricable de confusion dans les jugemens ordinaires sur ces degrés inférieurs de l'échelle sociale, qui fait alors coïncider essentiellement une plus grande extension intellectuelle de l'esprit théologique avec une moindre influence sociale. Ainsi, non-seulement le fétichisme, comme toute autre philosophie quelconque, n'a pu s'étendre aux considérations morales et sociales qu'après avoir d'abord suffisamment dirigé toutes les spéculations moins compliquées: mais, en outre, des motifs spéciaux très puissans ont dû, comme on le voit, retarder extrêmement l'époque où il a pu acquérir une véritable consistance politique, malgré son immense extension intellectuelle préalable.En terminant cette appréciation sommaire, je ne puis m'empêcher de signaler une importante réflexion qu'elle suggère naturellement sur l'ensemble du règne théologique, et qui est déjà très propre à rendre fort douteuse cette aptitude caractéristique à servir indéfiniment de base auxliens sociaux, qu'on attribue encore vulgairement aux croyances religieuses, à l'exclusion de tout autre ordre quelconque de conceptions communes. Il résulte spontanément, en effet, des considérations précédentes, que cette propriété politique est bien loin de leur appartenir d'une manière aussi intime et aussi absolue qu'on le suppose, puisqu'elle n'a pu se développer librement au temps même de la plus grande extension mentale du système religieux. Cette observation décisive ne fera que se compléter davantage par la suite de notre opération historique, en reconnaissant, dans le polythéisme, et surtout dans le monothéisme, la co-relation évidente et nécessaire du décroissement intellectuel de l'esprit théologique avec une plus parfaite réalisation de sa faculté civilisatrice; ce qui confirmera naturellement de plus en plus que cette grande destination sociale, tout comme l'efficacité purement philosophique, ne pouvait lui être attribuée que provisoirement, et jusqu'à l'avènement de principes à la fois plus directs et plus stables, suivant la théorie fondamentale exposée à la fin du volume précédent.D'après l'ensemble de ces explications, ce sera donc surtout aux deux leçons suivantes que nous devrons naturellement réserver la juste appréciationgénérale des plus importans effets du système théologique dans la grande évolution humaine. Mais, quoique le fétichisme ait dû être ainsi nécessairement beaucoup moins propre, si ce n'est dans sa dernière phase, au principal développement de la politique théologique, son influence sociale n'en a pas moins été très étendue, et même indispensable, comme nous allons maintenant l'apprécier sommairement.Sous le point de vue purement philosophique, où, en tant que destinée à diriger alors le système général des spéculations humaines, cette première forme de l'esprit religieux ne présente que simplement au moindre degré possible la propriété fondamentale que nous avons reconnue, en principe, rigoureusement inhérente à toute philosophie théologique, de pouvoir seule ébranler la torpeur initiale de notre intelligence, en fournissant spontanément à nos conceptions un aliment et un lien quelconques. Mais, si le fétichisme lui-même a certainement participé, sous ce rapport, à ce grand caractère de la philosophie primitive, son action ultérieure, après la production générale du premier éveil mental, a dû tendre évidemment, avec beaucoup d'énergie, à empêcher l'essor des connaissances réelles. Jamais, en effet, l'esprit religieux n'a pu être aussi directement opposé que dans cepremier âge à tout véritable esprit scientifique, à l'égard même des plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles invariables devrait alors paraître éminemment chimérique, et serait d'ailleurs, si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt repoussée comme radicalement contraire au mode consacré, qui rattache immédiatement l'explication détaillée de chaque phénomène aux volontés arbitraires du fétiche correspondant. L'esprit scientifique est sans doute bien peu favorisé encore par le polythéisme, comme nous le reconnaîtrons au chapitre suivant; mais il y est certainement beaucoup moins comprimé que sous le fétichisme, quand on les compare, à cet égard, d'une manière suffisamment approfondie. Dans cette première enfance intellectuelle, que nous pouvons maintenant si peu comprendre, les faits chimériques l'emportent infiniment sur les faits réels; ou, plutôt, il n'y a, pour ainsi dire, aucun phénomène qui puisse être alors nettement aperçu sous son aspect véritable. Sous le fétichisme, et même pendant presque tout le règne du polythéisme, l'esprit humain est nécessairement, envers le monde extérieur, en un état habituel de vague préoccupation qui, quoique alors normal et universel, n'en produit pas moins l'équivalent effectif d'une sorte d'hallucination permanente et commune,où, par l'empire exagéré de la vie affective sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances peuvent altérer profondément l'observation directe de presque tous les phénomènes naturels. Nous sommes aujourd'hui trop disposés à traiter d'impostures des sensations exceptionnelles, que nous avons heureusement cessé de pouvoir directement comprendre, et qui ont été néanmoins, toujours et partout, très familières aux magiciens, devins, sorciers, etc., de cette grande phase sociale. Mais, en revenant, autant que possible, à l'image d'une telle enfance, où l'absence totale des notions même les plus simples sur les lois de la nature doit faire indifféremment admettre les plus chimériques récits avec les plus communes observations, sans que rien pour ainsi dire puisse alors sembler spécialement monstrueux, on pourra reconnaître aisément la facilité trop réelle avec laquelle l'homme voyait si souvent tout ce qu'il était disposé à voir, par des illusions qui me semblent fort analogues à celles que le grossier fétichisme des animaux paraît leur procurer très fréquemment. Quelque familière que doive nous être aujourd'hui l'opinion fondamentale de la constance des évènemens naturels, sur laquelle repose nécessairement tout notre système mental, elle ne nous est certainement point innée, puisqu'on peutpresque assigner, dans l'éducation individuelle, l'époque véritable de sa pleine manifestation. La philosophie positive, qui exclut partout l'absolu, et qui est, par sa nature, strictement assujétie à la condition, souvent pénible, de tout comprendre afin de tout coordonner, doit, à cet égard, disposer désormais les penseurs à reconnaître, au contraire, que cette invariabilité des lois naturelles est, pour l'esprit humain, le laborieux résultat général d'une acquisition lente et graduelle, aussi bien chez l'espèce que chez l'individu. Or, le sentiment de cette rigoureuse constance ne pouvait se développer directement tant que l'esprit purement théologique conservait son plus grand ascendant mental, sous le régime du fétichisme, si évidemment caractérisé par l'extension immédiate et absolue des idées de vie, tirées du type humain, à tous les phénomènes extérieurs. En appréciant convenablement une telle situation, on cesse de trouver étranges les fréquentes hallucinations que pouvait produire, chez des hommes énergiques, une activité intellectuelle aussi imparfaitement réglée, à la moindre surexcitation déterminée par le jeu spontané des passions humaines, ou quelquefois provoquée volontairement par diverses stimulations spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà assez judicieusement signalées, comme la pratiquede certains mouvemens graduellement convulsifs, l'usage de quelques boissons ou vapeurs fortement enivrantes, l'emploi de frictions susceptibles d'effets analogues, etc. Sans recourir même à ces moyens particuliers, dont l'histoire nous montre cependant la fréquente influence, les causes naturelles d'aberration commune sont alors tellement prononcées, que, par une convenable appréciation, on devra, ce me semble, féliciter bien plutôt l'esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale a si souvent contenu, pendant cette première enfance, la direction illusoire que les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer presque indéfiniment.Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale du fétichisme sur l'intelligence humaine n'est point certainement aussi oppressive, à beaucoup près, que sous l'aspect scientifique. Il est même évident qu'une philosophie qui animait directement la nature entière, devait tendre à favoriser éminemment l'essor spontané de notre imagination, alors nécessairement investie d'une haute prépondérance mentale. Aussi les premiers essais de tous les beaux-arts, sans en excepter la poésie, remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du fétichisme. Mais le polythéisme ayant dû stimuler bien davantage encore leur développementpropre, il convient, pour abréger, de remettre au chapitre suivant l'ensemble des considérations très sommaires que nous devrons indiquer à ce sujet. Il s'agira alors essentiellement d'expliquer comment, dans la vie collective comme dans la vie individuelle, l'essor positif des facultés humaines a dû s'opérer d'abord par les facultés d'expression, de manière à accélérer graduellement l'évolution plus tardive des facultés supérieures et moins prononcées, d'après la liaison générale que notre organisation établit entre elles.Quant au développement industriel, philosophiquement défini, c'est-à-dire embrassant l'ensemble total de l'action de l'homme sur le monde extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à ce premier âge social, où l'humanité, sous les plus importans aspects, a jeté les bases élémentaires de sa conquête générale du globe terrestre. Trop disposés maintenant à méconnaître les services indispensables de ces temps primitifs, nous oublions que l'industrie humaine leur doit surtout la première ébauche de ses ressources les plus puissantes, l'association de l'homme avec les animaux disciplinables, l'usage permanent du feu, et l'emploi des forces mécaniques; et, même le commerce proprement dit y trouve son premier essor distinct, par la naissante institution des monnaies.En un mot, presque tous les arts et procédés industriels y ont nécessairement leur origine fondamentale. Mais, en outre, l'exercice effectif de l'activité humaine accomplit alors spontanément une fonction préliminaire d'une haute importance pour l'ensemble de notre évolution, en préparant, pour ainsi dire, le théâtre ultérieur de la civilisation, comme l'éloquente appréciation de Buffon est si propre à le faire sentir, dans son admirable parallèle entre la nature brute et la nature perfectionnée par l'homme. L'action destructive que les peuplades primitives de chasseurs se plaisent à développer avec tant d'énergie, n'est pas seulement utile au genre humain comme offrant souvent un motif immédiat de liaison, quelquefois fort étendue, entre les diverses familles, en un temps où il est difficile d'apercevoir, sinon pour la guerre, d'autres motifs équivalens. Mais une telle destruction est surtout directement indispensable au développement social ultérieur, dont la scène nécessaire se trouve d'abord évidemment encombrée par la multiplicité supérieure des animaux de toute espèce. Aussi cette énergie destructive est-elle alors tellement prononcée, qu'on a pu quelquefois y voir, sans trop d'invraisemblance, une cause secondaire susceptible de concourir, avec les puissances prépondérantes considérées en géologie,à l'entière disparition de certaines races, surtout parmi les plus grandes. On peut faire des remarques essentiellement analogues sur les dévastations exercées ensuite par les peuples pasteurs, et qui affectent plus spécialement la végétation superflue. Mais, si l'on ne peut méconnaître, sous ces divers aspects, la participation essentielle de cet âge primitif à l'évolution industrielle de l'humanité, il est difficile aujourd'hui d'apprécier exactement la véritable influence du fétichisme sur ce genre de développemens[6]. Au premier abord, la consécration directe de la plupart des corps extérieurs semble même devoir tendre à interdire à l'homme toute grave modification du monde environnant. Il n'est pas douteux, en effet, que l'influenceprolongée du fétichisme ne constitue, sous ce rapport, de véritables et puissans obstacles, qui deviendraient presque insurmontables si l'esprit humain pouvait jamais être, surtout alors, pleinement conséquent, et si ces croyances ne pouvaient être, à cet égard, suffisamment neutralisées par l'opposition mutuelle que leur nature comporte si aisément, quand quelque instinct puissant s'y trouve intéressé. Toutefois, outre cet important antagonisme spontané, le fétichisme présente déjà, à un haut degré, cette précieuse propriété générale que j'ai signalée, en principe, au chapitre précédent, comme inhérente au régime théologique, de favoriser le premier essor de l'activité humaine, par les illusions fondamentales qu'il inspire sur la prépondérance de l'homme, auquel le monde entier doit sembler subordonné, tant que l'invariabilité des lois naturelles n'est point encore reconnue. Quoique cette suprématie ne soit alors réalisable que par l'irrésistible intervention des agens divins, il n'est pas moins évident que le sentiment continu de cette protection suprême doit être, à cette époque, éminemment propre à exciter et à soutenir l'énergie active de l'homme, malgré d'immenses obstacles extérieurs, qu'il ne pourrait sans doute oser autrement braver. Ainsi, quelque imparfaite, et même précaire, que soitnécessairement une telle stimulation, il y faut voir une indispensable ressource, jusqu'aux temps très récens où la connaissance des lois de la nature est assez avancée pour servir de base rationnelle et solide à l'action, à la fois sage et hardie, de l'humanité sur le monde extérieur. Or, cette fonction provisoire convient alors d'autant mieux au fétichisme, qu'il présente à l'homme, de la manière la plus directe et la plus complète, le naïf espoir d'un empire presque illimité, à obtenir par la voie religieuse activement suivie. Plus on méditera sur ces temps primitifs, plus on sentira que le pas principal y devait consister, au physique comme au moral, à retirer l'esprit humain de sa torpeur animale: et c'eût été aussi, à l'un et à l'autre égard, le pas le plus difficile, si l'essor spontané de la philosophie théologique, à l'état initial de fétichisme, n'eût ouvert définitivement la seule issue qui fût alors possible. Quand on examine convenablement les illusions caractéristiques de ce premier âge, sur la faculté mystérieuse d'observer immédiatement les évènemens les plus lointains et les plus cachés, sur le pouvoir de modifier le cours des astres, d'apaiser ou d'exciter les tempêtes, etc., le sourire spontané d'un dédain peu philosophique fait place à l'appréciation rationnelle qui nous y montre les symptômesnécessaires de l'éveil primordial de notre intelligence et de notre activité.Note 6:Quoique le point de vue concret doive être ici soigneusement écarté, d'après les explications préalables de cette leçon, je crois cependant, afin de prévenir, autant que possible, toute confusion dans les vérifications spéciales, devoir avertir, à ce sujet, que je n'entends pas ainsi établir une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l'un seulement des trois modes généraux d'existence matérielle qu'on a coutume de distinguer parmi les peuples primitifs, successivement chasseurs, pasteurs et agriculteurs. Je sais qu'on peut citer plusieurs exemples de nations pastorales déjà parvenues au polythéisme, et d'autres de nations agricoles restées fétichistes. Mais, malgré cette diversité effective, je continue l'appréciation abstraite en supposant les deux transitions matérielles toujours accomplies avant la cessation du fétichisme; parce qu'il existe, en effet, comme on va le voir, un motif fondamental pour qu'il en soit ainsi, quoique cette tendance spontanée puisse être, en certains cas particuliers que je n'ai point à analyser, surmontée par des influences contraires.Enfin, sous le point de vue social proprement dit, le fétichisme, quoique ayant dû être, d'après nos explications antérieures, moins efficace, en général, que les autres modes ultérieurs de l'esprit théologique, offre cependant des propriétés réelles d'une haute importance pour l'ensemble du développement humain. Nous sommes maintenant, surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître les immenses bienfaits des influences religieuses, auxquelles ceux même qui s'en croient encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort éloignés d'attribuer suffisamment tous les progrès qu'elles ont réellement déterminés, quand ils ont dépendu de croyances actuellement éteintes. Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport intellectuel, la philosophie positive, quelque paradoxale que semble d'abord chez elle une semblable propriété, peut seule, au fond, faire enfin dignement apprécier toute la haute participation nécessaire de l'esprit religieux à l'ensemble de la grande évolution. Or, ici n'est-il pas directement évident que les efforts moraux devant, par une invincible nécessité organique, presque toujours combattre, à un degré quelconque, les plus énergiques impulsions de notre nature, l'esprit théologiqueavait besoin de fournir à la discipline sociale une base générale indispensable, en un temps où la prévoyance, soit collective, soit individuelle, était certainement beaucoup trop limitée pour offrir un point d'appui suffisant aux influences purement rationnelles? Même à des époques bien moins arriérées, les institutions qui deviennent ensuite le mieux susceptibles d'être habituellement rattachées à de simples motifs humains, doivent long-temps reposer sur de tels fondemens, jusqu'à ce que notre raison soit assez affermie: c'est ainsi, par exemple, que nous voyons même les moindres préceptes hygiéniques ne pouvoir d'abord s'établir, d'une manière fixe et commune, que sous la haute autorité des prescriptions religieuses. Une irrésistible induction doit donc nous faire sentir la nécessité primitive de la consécration théologique dans les modifications sociales où l'on est aujourd'hui le moins disposé à concevoir son intervention. Ainsi, on la regarde d'ordinaire comme essentiellement étrangère à l'essor graduel et régulier de l'esprit de propriété inhérent à l'homme; et, cependant, l'analyse approfondie de certaines phases remarquables de la sociabilité me semble indiquer clairement, à cet égard, un indispensable concours de l'influence religieuse: telle est, entreautres, cette célèbre institution duTabou, si importante chez les peuples les plus avancés de l'Océanie, et qui, à mon gré, constitue aujourd'hui, pour le philosophe, une précieuse trace de l'universelle participation spéciale des croyances théologiques à la consolidation primitive de la propriété territoriale, lorsque les peuples chasseurs ou pasteurs passent finalement à l'état agricole. Quoique les liaisons d'idées propres à ces âges primitifs soient aujourd'hui très difficilement saisissables, même d'après une saine théorie, à cause du point de vue trop différent où nous sommes forcément placés, il est pareillement très vraisemblable que l'influence religieuse a beaucoup contribué d'abord à établir, et surtout à régulariser, l'usage continu des vêtemens, justement regardé comme l'un des principaux indices de la civilisation naissante, non-seulement par l'évidente impulsion qu'en doivent constamment recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien plus encore sous le rapport moral, où il constitue le premier grand témoignage de l'admirable série des efforts graduels de l'homme pour améliorer, autant que possible, sa propre nature, en y développant de plus en plus la haute discipline permanente que notre raison doit exercer sur nos penchans, afin de faire convenablement éclater lasupériorité implicite de notre organisation propre.Outre l'appréciation beaucoup trop étroite de l'ancienne intervention sociale de l'esprit théologique, on se forme trop souvent une très fausse idée de ce puissant moyen, même dans la plupart des cas où l'on n'en saurait méconnaître l'efficacité, en le concevant surtout comme un simple artifice, appliqué, par les hommes supérieurs, sans aucune conviction personnelle, au gouvernement usuel de la multitude. Bien peu de philosophes, y compris les plus religieux, sont aujourd'hui exempts de cette irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses phases antérieures de l'humanité. C'est pourquoi il convient ici de présenter directement à ce sujet quelques indications sommaires, qui, applicables à l'ensemble de notre opération historique, y devront prévenir ou rectifier, autant que possible, de vicieuses appréciations, aussi radicalement contraires à toute saine explication des faits sociaux qu'injurieuses au caractère moral de l'homme.Malgré la vaine réputation de haute habileté politique qu'on a si étrangement tenté de faire à la dissimulation et même à l'hypocrisie, il est heureusement incontestable, soit d'après l'expérience universelle, soit par l'étude approfondie de la nature humaine, qu'un homme vraiment supérieur n'a jamais pu exercer aucune grande action surses semblables sans être d'abord lui-même intimement convaincu. Cette condition préalable ne tient pas seulement à ce qu'il ne saurait exister d'action morale là où il n'y aurait point une suffisante harmonie mutuelle de sentimens et de pensées. De plus, cette chimérique duplicité mentale, à laquelle on n'a pas craint ainsi d'attribuer souvent d'importans effets, tendrait nécessairement, au contraire, à paralyser directement les principales facultés de ceux qui se seraient dès lors imposé la tâche, évidemment impossible, de conduire simultanément leurs pensées par deux voies opposées, l'une réelle, l'autre affectée, dont chacune eût d'ordinaire déjà suffisamment embarrassé notre faible intelligence. On n'a pu se laisser communément entraîner à cette absurde supposition, que d'après une difficulté presque insurmontable à comprendre la vraie nature d'un état mental trop éloigné, par une suite funeste, mais rarement évitable, du caractère absolu qui vicie encore si radicalement la plupart des opinions philosophiques, et que la prépondérance générale de l'esprit positif pourra seule entièrement rectifier.En reconnaissant, comme on ne peut plus l'éviter, que les théories théologiques ont dû long-temps diriger l'exercice de notre intelligence dans ses plus simples spéculations, ce seraitsans doute une étrange inconséquence que de persister à méconnaître leur prépondérance réelle dans les méditations sociales et politiques, dont la complication supérieure devait d'abord exiger bien davantage cette puissante intervention. Serait-il possible que les esprits chez lesquels un tel régime constitue directement la base nécessaire de tout le système mental, ne l'étendissent point spontanément à leurs recherches les plus importantes et les plus difficiles? Les législateurs de ces temps primitifs étaient donc, inévitablement, aussi sincères, en général, dans leurs conceptions théologiques sur la société que dans celles qui se rapportaient au monde extérieur: les aberrations pratiques, quelquefois si horribles, auxquelles ils furent trop souvent conduits par ces imparfaites théories, constituent elles-mêmes presque toujours d'irrécusables témoignages de cette sincérité fondamentale.Pour rectifier complétement la grave erreur philosophique que nous examinons, et qui s'oppose éminemment à toute saine appréciation du passé humain, il me reste seulement à expliquer ici la tendance spontanée de cette politique essentiellement théologique des temps primitifs à fournir des inspirations qui devaient coïncider, dans la plupart des cas ordinaires, avec les principalesnécessités sociales correspondantes. Cette coïncidence habituelle devait résulter naturellement de deux propriétés importantes, mutuellement supplémentaires, l'une commune à toutes les phases religieuses, l'autre spéciale à chacune d'elles, et qu'il suffira d'indiquer très brièvement. La première consiste en ce que, par le vague presque indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins, les croyances religieuses sont éminemment susceptibles de se modifier spontanément selon les exigences diverses de chaque application politique, de manière à sanctionner finalement, sans aucun artifice volontaire, les inspirations même qui n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu qu'elles correspondent au sentiment intime d'un besoin véritable, individuel ou social. Tel est surtout le motif général qui rend si nécessaire, envers de semblables opinions, une organisation systématique, sous l'administration continue d'un sacerdoce convenable, afin de prévenir ou de rectifier les dangereuses conséquences pratiques de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme je l'expliquerai directement dans lacinquante-quatrième leçon. Mais cette aptitude universelle à consacrer et à fortifier nos sentimens et nos pensées quelconques, quoique pouvant ainsi s'étendre trop souvent à des applications nuisibles,doit avoir sans doute encore plus d'énergie et d'activité naturelles quand elle se dirige vers des inspirations d'utilité sociale, offrant, à son plein développement, un champ plus vaste et moins gêné. En second lieu, les caractères qui distinguent les croyances propres à chaque phase religieuse devant être, de toute nécessité, déterminés, en général, par les diverses modifications essentielles de la société, il serait impossible que ces opinions n'offrissent point spontanément, dans la vie réelle, certains attributs en harmonie spéciale avec les situations correspondantes; sans quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. Ainsi, outre l'importante consécration commune qu'elles doivent fournir à toutes les inspirations utiles, les théories théologiques sont d'ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer souvent des notions essentiellement convenables à l'état social contemporain. La première propriété correspond à ce qu'il y a de nécessairement vague et indisciplinable dans chaque système religieux, la seconde à ce qu'il offre de déterminé et de régularisable; en sorte que l'action de l'une peut suppléer naturellement à celle de l'autre. A mesure que les croyances se simplifient et s'organisent, dans l'ensemble de l'évolution théologique de l'humanité, leur influencesociale décroît nécessairement sous le premier aspect, vu la moindre liberté spéculative qui en résulte: mais elle augmente, non moins inévitablement, sous le second point de vue, ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé, au fond, comme une très heureuse transformation, permettant de plus en plus aux esprits supérieurs d'utiliser spontanément, dans toute sa plénitude, la vertu civilisatrice de cette philosophie primitive.D'après ces explications générales sur les deux modes fondamentaux relatifs à l'action sociale d'une théologie quelconque, on conçoit que le premier doit spontanément prévaloir dans le fétichisme, beaucoup plus qu'en aucun autre cas: ce qui est alors directement conforme à nos remarques antérieures sur l'absence ou l'imperfection de l'organisation religieuse proprement dite. Mais, par cela même, l'analyse rationnelle de cette influence y doit devenir aujourd'hui plus spécialement inextricable, d'après la difficulté, presque toujours insurmontable, de discerner avec exactitude, dans la trame profondément confuse d'une vie aussi éloignée de la nôtre, l'élément religieux qui s'y trouve intimement incorporé. On doit donc, à cet égard, se contenter essentiellement d'y vérifier, surquelques exemples décisifs, comme chacun peut aisément le faire, la réalité nécessaire de notre théorie. Quant au second mode, quoique son développement ait dû être infiniment moindre sous le régime du fétichisme, sa nature plus précise et mieux saisissable permet néanmoins de l'y apprécier d'une manière plus distincte et plus directe: ce qui, par une évidente réaction logique, doit rationnellement confirmer,à fortiori, l'existence implicite de l'autre influence, même dans les cas nombreux où l'imperfection nécessaire de l'analyse sociologique n'aura pu la faire convenablement ressortir. Il me suffira de signaler ici deux exemples importans et irrécusables de cette action spéciale, spontanément émanée du fétichisme, sur l'ensemble de l'évolution sociale.Le premier consiste dans la participation incontestable, quoique inaperçue jusqu'ici, de cette religion primitive pour la transition fondamentale à la vie agricole. Assez de philosophes ont déjà fait ressortir l'extrême importance sociale de ce changement capital du régime matériel, sans lequel les plus grands progrès ultérieurs de l'humanité seraient demeurés essentiellement impossibles. Qu'il me suffise d'ajouter, à ce sujet, que la guerre, principal instrument temporel de la civilisation naissante, comme je l'ai établi,en principe, au chapitre précédent, et comme je l'expliquerai surtout au suivant, reste presque entièrement privée de sa plus importante destination politique, tant que dure l'état nomade. Les guerres acharnées que se font habituellement les peuplades de chasseurs, ou même de pasteurs, à la manière, pour ainsi dire, des autres animaux carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir, par un indispensable exercice, leur activité continue, et à préparer les élémens d'un perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement à peu près stériles en résultats politiques immédiats. Il serait donc superflu de nous arrêter ici à faire expressément ressortir la haute portée sociale de cette grande révolution temporelle, qui assujétit invariablement l'homme à une résidence déterminée. Nous n'avons pas plus besoin de signaler, d'un autre côté, l'extrême difficulté que devait évidemment offrir un changement aussi peu compatible, à certains égards, avec le caractère essentiel de l'humanité naissante. On ne saurait douter, en effet, que le vagabondage ne soit, au fond, très naturel à l'homme, dans les plus communes organisations; comme le confirme, chez les sociétés même les plus avancées, l'exemple des individus les moins cultivés. Cette appréciation doit faire comprendre,en général, que le pas dont il s'agit a dû exiger l'intervention fondamentale des influences spirituelles, essentiellement distinctes et indépendantes des causes purement temporelles, auxquelles on a coutume d'attribuer exclusivement ce grand progrès. On y a, sans doute, justement indiqué la condensation croissante de la population humaine, comme ayant dû naturellement exiger une fécondité proportionnelle dans les moyens habituels d'alimentation, et conduire ainsi à l'état agricole, de même que jadis à l'état pastoral. Mais, malgré son incontestable réalité, cette explication est radicalement insuffisante, faute d'un élément indispensable et principal. Les philosophes ne s'en contentent ordinairement que par suite de la prépondérance trop prolongée que conserve encore, malgré les lumineux travaux de Gall, cette vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine où l'on fait essentiellement dériver les facultés des besoins, comme je l'ai expliqué au troisième volume (voyezla quarante-cinquième leçon). Quelque importante que puisse devenir, en général, une exigeance sociale quelconque, cette condition ne suffit certainement point à la produire, si l'humanité n'y est d'abord convenablement disposée: comme le confirment tantd'éclatans exemples de graves inconvéniens supportés pendant des siècles par des populations encore trop peu préparées à s'en affranchir. Vainement augmenterait-on l'intensité et l'urgence du besoin, l'homme préférera, en général, pallier isolément chaque résultat, ce qui semblera presque toujours possible, plutôt que de se décider à un changement total de situation, encore antipathique à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel, l'homme tenterait alors de remédier à mesure à l'excès de population par l'emploi plus fréquent des horribles expédiens auxquels il n'a que trop recours à des époques même plus avancées, plutôt que de renoncer à la vie nomade pour la vie agricole, tant que son développement intellectuel et moral ne l'y a point suffisamment préparé. Cette évolution préalable constitue donc, en réalité, la principale cause de ce grand changement, quoique l'époque précise de son accomplissement ait dû ensuite dépendre des exigences extérieures, et surtout de celle dont il s'agit. Or il est évident que, ce nouveau mode d'existence matérielle s'étant presque toujours établi avant la cessation du fétichisme, il faut bien que l'influence générale de ce premier régime théologique tende spontanément, sous un aspect quelconque, à disposergraduellement l'homme à une telle révolution, quand même nous n'apercevrions pas en quoi consiste exactement cette propriété nécessaire. Mais, en outre, il est aisé d'en assigner directement le vrai principe essentiel. Car, l'adoration immédiate du monde extérieur, plus spécialement dirigée, par sa nature, vers les objets les plus rapprochés et les plus usuels, doit certainement développer, à un haut degré, cette portion, d'abord très faible, des penchans humains qui nous attache instinctivement au sol natal. La touchante douleur, si souvent exprimée dans les guerres antiques, qu'exhalait le vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires, ne portait point principalement sur des êtres abstraits et généraux, qu'il eût pu retrouver partout, comme Jupiter, Minerve, etc.: elle concernait bien davantage ce qu'on nommait si justement les dieux domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à-dire, de purs fétiches; telles sont les divinités spéciales dont sa plainte naïve déplorait alors l'abandon fatal, avec presque autant d'amertume qu'envers la tombe sacrée de ses pères, d'ailleurs incorporée elle-même dans le fétichisme universel. Ainsi, même pour les nations déjà parvenues au polythéisme avant de passer à l'état agricole, l'influence religieuse indispensable àcette transition, y doit être attribuée, en majeure partie, aux restes de fétichisme fort prononcés qui ont dû subsister dans le polythéisme jusqu'à des temps très avancés, comme je l'ai noté ci-dessus. Une telle influence constitue donc une propriété essentielle de notre première phase théologique, et n'aurait pu sans doute appartenir suffisamment aux religions ultérieures, si cette révolution matérielle, déjà pleinement réalisée, ne s'était spontanément rattachée à un ensemble de motifs plus durables, ce qui a permis de renoncer enfin sans danger à sa véritable origine élémentaire. Il faut d'ailleurs remarquer, pour compléter cette indication, l'importante réaction exercée nécessairement par une semblable révolution sur le perfectionnement général du système théologique. Car, c'est essentiellement alors que le fétichisme commence à prendre régulièrement sa forme la plus éminente, en passant à l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, comme je vais l'expliquer, sa transition normale au polythéisme proprement dit. On conçoit, en effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles doit attirer bien davantage leur attention spéculative vers les corps célestes, pendant que leurs travaux propres en manifestent beaucoup plus spécialement l'influence. Quelle suite spontanéed'observations astronomiques, même très grossières, pourrait-on attendre d'une population vagabonde, si ce n'est celle de l'étoile polaire dirigeant ses courses nocturnes? Il existe donc certainement une double relation fondamentale entre le développement général du fétichisme et l'établissement final de la vie agricole.En terminant cette explication sommaire, je ne saurais éviter, dans l'intérêt, toujours prépondérant, de la saine méthode philosophique, d'utiliser l'occasion, vraiment caractéristique, qui s'offre ici très spontanément de signaler, sous deux rapports importans, l'extrême imperfection actuelle de la philosophie politique, chez les esprits même les plus avancés. On vient de reconnaître combien est superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le passage à l'état agricole; la satisfaction qu'elle inspire encore généralement constitue sans doute un symptôme très décisif de l'irrationnelesprit qui a présidé jusqu'ici à ces difficiles études, si exclusivement abandonnées à des intelligences presque étrangères à toute institution vraiment scientifique des recherches humaines. Cet exemple est cependant l'un des plus favorables que puisse présenter aujourd'hui la philosophie dominante, à cause de l'observation, juste quoique partielle, qui y sert de base à l'argumentation. Que serait-ce donc sinous étions conduits à en apprécier tant d'autres très vantés, comme chaque lecteur peut aisément le faire, en cas de loisir! En second lieu, nous trouvons ici à vérifier clairement l'irrécusable réalité du précepte fondamental, établi au quarante-huitième chapitre, sur la nécessité d'étudier simultanément les divers aspects sociaux, tous nécessairement solidaires, et surtout de ne point isoler l'appréciation du développement matériel de celle du développement spirituel. La grave erreur de philosophie historique que nous venons de rectifier, résulte évidemment, en effet, d'une préoccupation exorbitante, et presque exclusive, du point de vue temporel dans tous les évènemens humains, l'un des principaux caractères philosophiques de notre état révolutionnaire, comme je l'ai montré au début de ce volume.Quant au second exemple essentiel, et bien moins incontestable encore, que je dois signaler ici de l'influence spéciale du fétichisme sur l'ensemble de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante fonction si spontanément remplie par cette religion primitive pour la conservation systématique des animaux utiles, ainsi que des végétaux. Nous avons reconnu ci-dessus que l'action réelle de l'homme sur le monde extérieur a dû nécessairement commencer par la dévastation, comme, sursa propre espèce, par la guerre. Son aptitude spontanée à la destruction, alors si prépondérante et presque exclusive, est long-temps en exacte harmonie avec l'indispensable nécessité originaire de déblayer le théâtre général de la civilisation future. Or un penchant aussi prononcé, développé, avec une telle plénitude, chez des hommes non moins grossiers qu'énergiques, menaçait indistinctement toutes les races quelconques, même les plus susceptibles de rendre ultérieurement à l'homme d'importans offices, dont il ne pouvait d'abord soupçonner assez l'utilité. Les plus précieuses espèces organiques, surtout dans le règne animal, nécessairement beaucoup plus exposé, devraient donc sembler alors vouées à une destruction presque inévitable, si la première évolution intellectuelle et morale de l'humanité ne fût venue spontanément, d'un autre côté, imposer un frein général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle. Telle est, évidemment, l'une des propriétés les plus directes du fétichisme primordial, indépendamment de la tendance générale qu'il inspire vers la vie agricole, comme je viens de l'expliquer. Si ce premier système religieux n'a pu remplir un office aussi capital que par l'adoration formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, il faut se demander par quelle autrevoie cet important résultat aurait été alors suffisamment réalisable. Quels qu'aient pu être ensuite les immenses inconvéniens du fétichisme, ils ne doivent nullement nous dissimuler son aptitude essentielle à faciliter, au plus haut degré, la conservation, à la fois difficile et indispensable, des animaux utiles, des végétaux précieux, et, en général, de tous les objets matériels exigeant une protection spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement remplir la même fonction d'une manière un peu différente, mais non moins spontanée, en plaçant ces divers êtres sous la protection particulière des divinités correspondantes; procédé assurément très énergique, mais toutefois moins direct que le précédent, et qui sans doute n'aurait pas été d'abord assez intense pour obtenir alors, comme celui-ci, une pleine efficacité générale. Il existerait, à cet égard, dans le monothéisme proprement dit, une lacune essentielle, puisqu'il n'a point organisé spécialement cette importante attribution, si l'éducation humaine n'avait alors été assez avancée déjà pour ne plus exiger, sous ce rapport, d'être principalement guidée par la voie théologique. Toutefois, il n'est pas douteux, même aujourd'hui, que le défaut presque absolu de discipline régulière envers cet ordre de relations ne présente de graves inconvéniens, fort imparfaitementréparés par les mesures purement temporelles, auxquelles on est ainsi obligé de recourir à peu près exclusivement.Pour mieux apprécier toute l'importance sociale de cette aptitude spéciale du fétichisme à garantir la conservation des animaux utiles, il faut d'ailleurs considérer aussi cette protection permanente sous le rapport moral, comme ayant puissamment contribué à l'adoucissement fondamental du caractère humain. Sans doute, l'organisation carnivore de l'homme constitue l'une des principales causes qui limitent nécessairement le degré réel de douceur dont cet animal est susceptible; quoique la spécialisation croissante des occupations humaines tende spontanément à diminuer de plus en plus cet inévitable essor de l'instinct sanguinaire, en le concentrant toujours davantage chez une moindre portion de la société générale, où il peut d'ailleurs être directement atténué par suite même du caractère d'utilité publique qu'y prend alors une telle attribution. Quelque honorable que doive toujours être, au génie avancé du grand Pythagore, sa sublime utopie sur nos relations avec les animaux, conçue en un temps où l'esprit de destruction était encore si prépondérant dans l'élite de l'humanité, elle n'en est pas moins radicalement contraire à la destinée fondamentale de l'homme,qui l'oblige à développer sans cesse, à tous égards, son ascendant naturel sur l'ensemble du règne animal. Mais, à raison même de cette indispensable domination, et afin qu'elle ne dégénère point en une aveugle tyrannie destructive, directement opposée au but principal, elle a besoin, comme tout autre empire, d'être assujétie, d'une manière permanente et régulière, à certaines lois essentielles, qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que possible, les déviations spontanées. On peut donc, sous cet aspect, envisager le fétichisme comme ayant primitivement ébauché, par la seule voie alors praticable, un ordre très élevé, et trop peu senti encore, d'institutions humaines, destiné à régler convenablement les relations politiques les plus générales, celles de l'humanité envers le monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux; relations où l'égoïsme d'espèce ne saurait, sans doute, exclusivement présider sans de graves dangers, et où sa prépondérance doit s'atténuer d'autant plus qu'il s'agit d'organismes plus éminens et dès lors moins dissemblables au nôtre. Dans le gouvernement rationnel de l'humanité régénérée par le vrai positivisme, on peut présumer que l'administration systématique et continue de cet ordre intéressant de rapports collectifs, conduira un jour à constituer régulièrement un vaste départementspécial du monde extérieur, propre à coordonner ou même à diriger des efforts individuels trop souvent incohérens ou aveugles, sous les inspirations morales d'une philosophie plus réelle, alors suffisamment prépondérante, qui aura préalablement vulgarisé la saine appréciation de notre position naturelle, et par suite le juste sentiment de notre véritable correspondance avec les différens degrés de l'échelle zoologique dont nous formons le type fondamental.Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes, convenablement caractérisé la part nécessaire du fétichisme à l'évolution totale de l'humanité, il ne me reste plus, pour compléter cette appréciation sommaire, qu'à examiner ici le mode général suivant lequel a dû s'opérer graduellement l'inévitable transition de cette première grande phase religieuse à celle, immédiatement suivante, qui constitue le polythéisme proprement dit, principale forme de l'état théologique.Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé forcément du fétichisme, c'est maintenant, à mes yeux, une proposition historique incontestable, que pourrait seule obscurcir une ténébreuse érudition, également propre à servir les opinions les plus contradictoires, au gré d'uneimagination vagabonde, égarée par une fausse et impuissante philosophie. Outre que l'analyse attentive du développement individuel démontre, avec une pleine évidence, cette succession constante, l'exploration directe des degrés correspondans de l'échelle sociale l'a désormais suffisamment confirmée sur tous les points du globe. L'étude même de la haute antiquité, quand elle sera enfin convenablement éclairée par les saines théories sociologiques, la vérifiera, j'ose l'assurer, d'une manière irrécusable. On peut déjà clairement reconnaître, dans la plupart des théogonies, que le polythéisme qu'elles décrivent ne constituait nullement la religion primitive; la constante antériorité du fétichisme y sert, en effet, de base essentielle pour expliquer la formation des dieux, c'est-à-dire, au fond, l'époque où leur existence distincte a été admise. N'est-ce point là, par exemple, ce que signifient, chez les Grecs, ces dieux primitivement issus de l'Océan et de la Terre, c'est-à-dire des deux principaux fétiches? Le polythéisme n'a-t-il pas d'ailleurs conservé, comme je l'ai déjà noté, jusque dans son plus grand développement, diverses traces très prononcées du fétichisme primordial? Il est vraiment honteux, pour l'état présent de la philosophie, qu'il faille encore discuter un cas aussi évident;puisque la première manifestation de l'esprit théologique doit certainement consister à animer directement chaque corps extérieur, avant de pouvoir remplacer cette vie immédiate par l'action correspondante de quelque être purement fictif.Spéculativement envisagée, cette grande transformation de l'esprit religieux est peut-être la plus fondamentale qu'il ait pu jamais subir, quoique nous en soyons aujourd'hui trop éloignés pour en sentir habituellement l'étendue et la difficulté. L'intelligence humaine a dû, ce me semble, franchir ultérieurement un moindre intervalle mental, dans son passage si vanté du polythéisme au monothéisme, dont l'accomplissement plus récent et l'histoire mieux connue doivent naturellement nous faire exagérer l'importance, qui ne fut extrême que sous le point de vue social, comme je l'expliquerai en son lieu. Quand on réfléchit que le fétichisme supposait la matière éminemment active, au point d'en être vraiment vivante, tandis que le polythéisme la condamnait, au contraire, nécessairement à une inertie presque absolue, toujours passivement soumise aux volontés arbitraires de l'agent divin; il doit sembler d'abord impossible, en appréciant la portée intellectuelle de cette différence capitale,de comprendre le mode réel de transition graduelle de l'un à l'autre régime religieux. Tous deux, sans doute, paraissent presque également éloignés de notre état positif, caractérisé par la subordination fondamentale des phénomènes à d'invariables lois naturelles, auxquelles chacun de ces modes substitue pareillement des volontés, soit qu'elles résident dans les corps mêmes ou dans leurs maîtres surnaturels, ce qui est, en apparence, presque équivalent. Mais, par un examen plus approfondi, ce passage de l'activité à l'inertie de la matière se présente, au contraire, comme une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup coûté à l'esprit humain. Il est donc d'un haut intérêt philosophique d'expliquer, d'une manière satisfaisante, le mode spontané de cette mémorable transition.Toutes les grandes modifications successives de l'esprit religieux ont été essentiellement déterminées, au fond, par le développement continu de l'esprit scientifique, quoique son intervention nécessaire n'ait pu être, presque jusqu'à nos jours, suffisamment directe et explicite. Si l'homme n'eût pas été susceptible de comparer, d'abstraire, de généraliser, et de prévoir, à un plus haut degré que ne le sont les singes, les carnassiers, etc., il aurait sans douteindéfiniment persisté dans le fétichisme plus ou moins grossier où les retient irrévocablement leur imparfaite organisation. Mais son intelligence est propre à apprécier la similitude des phénomènes et à reconnaître leur succession. Quoique ces facultés, éminemment caractéristiques, doivent être d'abord très comprimées, comme je l'ai établi, par le double défaut d'alimentation et de direction vraiment convenables, elles ne cessent de s'exercer, avec une énergie croissante, depuis le premier éveil mental émané de l'impulsion théologique, et leur exercice diminue toujours de plus en plus la prépondérance initiale de la philosophie religieuse. Or, l'important passage du fétichisme au polythéisme constitue, à mes yeux, le premier résultat général de cet essor naissant de l'esprit d'observation et d'induction, développé, comme cela doit être pour toute évolution sociale, d'abord chez les hommes supérieurs, et, à leur suite, dans la multitude.Pour le démontrer, qu'on se représente préalablement, d'après nos explications antérieures, le caractère, nécessairement individuel et concret, inhérent à toute croyance fétichique, toujours relative à un objet déterminé et unique. Cet attribut essentiel correspond exactement à la nature particulière et incohérente des observations,grossièrement matérielles, propres à l'enfance de l'humanité: en sorte qu'il existe alors cette exacte harmonie entre la conception et l'exploration, vers laquelle tend toujours notre intelligence, dans l'une quelconque de ses phases. Or, l'essor même que cette première théorie, quelque imparfaite qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant d'observation, doit altérer graduellement cet équilibre primitif, qui finit par ne pouvoir plus subsister qu'avec une modification fondamentale de la philosophie originaire. Ainsi conçue, la grande révolution qui a conduit jadis l'intelligence humaine du fétichisme au polythéisme serait, au fond, quoique beaucoup plus prononcée, essentiellement due aux mêmes causes mentales que nous voyons journellement produire les diverses révolutions scientifiques, toujours par suite d'une insuffisante concordance entre les faits et les principes. Pour tout vrai philosophe, cette remarquable conformité établirait déjà une présomption très puissante en faveur de ma théorie fondamentale; car, les lois logiques, qui finalement gouvernent le monde intellectuel, sont, de leur nature, essentiellement invariables, et communes, non-seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais aussi à tous les sujets quelconques, sans aucune distinction même entreceux que nous appelons réels et chimériques: elles s'observent, au fond, jusque dans les songes, sauf la seule diversité des circonstances, intérieures ou extérieures. La similitude radicale dans le mode général d'accomplissement des différentes transitions intellectuelles, malgré la diversité des époques et des situations, constitue donc le principal symptôme de la justesse de nos explications philosophiques, et la première source de leur pleine efficacité. De même que tous les naturalistes raisonnables s'accordent spontanément aujourd'hui à repousser toutes les hypothèses géologiques qui font procéder d'abord les agens naturels selon d'autres lois que celles qu'ils nous manifestent dans les phénomènes actuels, pareillement les philosophes devraient unanimement bannir l'usage, beaucoup plus dangereux, de toute théorie qui force à supposer, dans l'histoire de l'esprit humain, d'autres différences réelles que celles de la maturité et de l'expérience graduellement développées. On ne pourra jamais rien établir de solide en sociologie, tant qu'on ne s'imposera point rigoureusement cette indispensable condition préalable, comme je l'ai expliqué au quarante-huitième chapitre.Revenant à notre démonstration actuelle, il est donc évident que la généralisation insensiblementcroissante des diverses observations humaines a dû finir par en nécessiter d'analogues dans les conceptions théologiques correspondantes, et déterminer ainsi l'inévitable transformation du fétichisme en un simple polythéisme. Car, les dieux proprement dits diffèrent essentiellement des purs fétiches par un caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes, mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous un département plus ou moins étendu; tandis que l'humble fétiche ne gouverne qu'un objet unique, dont il est inséparable. Ainsi, à mesure qu'on a reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes chez diverses substances, il a bien fallu rapprocher les fétiches correspondans, et les réduire enfin au principal d'entre eux, qui dès lors s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent idéal et habituellement invisible, dont la résidence n'est plus rigoureusement fixée. Il ne saurait exister, à proprement parler, de fétiche vraiment commun entre plusieurs corps: cela serait contradictoire, tout fétiche étant nécessairement doué d'une individualité matérielle. Lorsque, par exemple, la végétation semblable des différens arbres d'une forêt de chênes a dû conduire enfinà représenter, dans les conceptions théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu le dieu de la forêt. Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable prépondérance des idées spécifiques sur les idées individuelles, au second âge de notre enfance, aussi bien sociale que personnelle. De ce point de vue, la modification, quoique assurément très prononcée, a pu s'opérer d'autant plus aisément que, suivant notre grand aphorisme sur la préexistence nécessaire, sous forme plus ou moins latente, de toute disposition vraiment fondamentale, en un état quelconque de l'humanité, l'opération était déjà spontanément accomplie dès l'origine pour certains cas, qu'il a donc suffi d'imiter ou d'étendre. Car, quoique l'homme, plus sensible que raisonnable, soit, en général, bien plus frappé d'abord des différences que des ressemblances, par suite sans doute de notre organisation cérébrale, il existe néanmoins évidemment, pour l'espèce comme pour l'individu, certains cas usuels où les qualités communes sont d'abord abstraitement saisies par la moindre intelligence, quand les objets comparables sont à la fois assez simples et assez uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéismedoit donc être spontanément primitif; et c'est là sans doute ce qui aura pu donner lieu à l'aberration philosophique, signalée ci-dessus, sur sa prétendue antériorité. Mais cette exception, si aisément explicable, n'altère nullement notre théorie, puisque les cas de ce genre sont certainement, pour l'ensemble de l'éducation humaine, soit individuelle, soit sociale, les moins nombreux et les moins importans, même en ayant égard aux inégalités personnelles. Leur considération nous sert alors seulement à faire comprendre, de la manière la plus naturelle, le procédé fondamental suivant lequel l'esprit humain a dû opérer cette grande transition philosophique, quand elle est devenue suffisamment mûre.C'est donc ainsi que la nature purement théologique de la philosophie primitive a été essentiellement maintenue, puisque les phénomènes ont continué à être régis par des volontés et non par des lois; et toutefois profondément modifiée, en ce que, le corps lui-même n'étant plus vivant, mais inerte, et recevant toute son activité d'un être fictif extérieur, le point de vue primordial s'est trouvé, au fond, notablement perfectionné. La leçon suivante fera spécialement ressortir les plus importantes conséquences, intellectuelles et sociales, d'une telle révolution. Qu'il me suffise ici d'y signalerl'évidente vérification de la proposition générale rappelée ci-dessus sur le continuel décroissement mental de l'esprit religieux, quoique son influence politique n'ait pas dû suivre la même marche. A mesure que chaque corps individuel perdait ainsi son premier caractère directement divin ou vivant, il devenait mieux accessible à l'esprit purement scientifique, dont le domaine commençait dès lors à s'étendre, quoique bien humblement encore, sans que l'explication théologique intervînt aussi complétement que jadis dans les détails des phénomènes, par suite même de sa généralisation graduelle. Cette différence fondamentale se traduit nettement, comme je l'ai remarqué auparavant, par la diminution correspondante que subit, d'une manière continue, le nombre des êtres divins, pendant que leur nature devient plus abstraite, et leur domination propre plus étendue: on voit maintenant que cette conséquence nécessaire ne présente rien de paradoxal. Il est clair, en effet, que chaque dieu ainsi introduit remplace toute une troupe de fétiches, désormais licenciés, pour ainsi dire, ou du moins réduits à lui servir d'escorte. La transition finale du polythéisme au monothéisme nous donnera lieu, à son tour, de faire une remarque essentiellement analogue.D'après le principe précédent, on peut aisémentcompléter cette explication sommaire, en déterminant même par quelle branche principale du fétichisme a dû plus spécialement s'opérer le passage au polythéisme. Car la transformation devait évidemment commencer sur les phénomènes les plus généraux, les plus indépendans, et dont l'influence semblait spontanément la plus universelle. Or, tel était certainement, à tous ces titres, le cas des astres, dont l'existence isolée et inaccessible a dû bientôt imprimer un caractère particulier à la portion correspondante du fétichisme universel, quand cette partie a commencé à fixer suffisamment l'attention, d'abord trop concentrée vers des corps plus familiers. La différence générale, ci-dessus caractérisée, entre la notion du fétiche et celle du dieu, devait être, évidemment, beaucoup moindre à l'égard d'un astre qu'en aucun autre sujet quelconque: ce qui rendait l'astrolâtrie, comme je l'ai déjà indiqué, propre à servir d'intermédiaire entre le pur fétichisme primordial et le vrai polythéisme. En d'autres termes, le culte des astres est la seule grande branche du fétichisme qui ait pu s'incorporer spontanément au polythéisme, sans exiger immédiatement aucune profonde modification; chaque fétiche sidérique, en vertu de sa puissance et de son éloignement naturels, ne pouvant différer du dieucorrespondant que par des nuances presque insensibles, surtout en un temps où l'on ne pouvait guère tenir à la précision. Il suffisait donc, pour effacer le caractère individuel et concret par lequel le fétichisme s'y marquait encore, de ne plus assujétir cette équivoque divinité à une attribution et à une résidence exclusives, et de lier sa conception, par quelque analogie réelle ou apparente, à celle d'autres fonctions plus ou moins générales, déjà confiées à un dieu proprement dit, pour lequel l'astre n'aurait été dès lors qu'une sorte de séjour préféré. Cette dernière transformation était si peu indispensable, que, pendant presque tout le règne du polythéisme, on n'y a essentiellement assujéti que les planètes, à raison de leurs variations spéciales: les étoiles, par suite de l'invariabilité de leur cours, sont restées de vrais fétiches, c'est-à-dire des divinités directement corporelles, inséparables de l'individu correspondant, jusqu'au moment où, enveloppées, comme toutes les autres, dans le monothéisme universel, ces conceptions théologiques ont dû nécessairement perdre leur spécialité primitive, non toutefois sans en laisser quelques vestiges, encore appréciables à une scrupuleuse analyse. On peut donc ainsi nettement concevoir comment l'astrolâtrie, constituant l'étatle plus avancé du fétichisme, a été si propre à faciliter spontanément son inévitable transition au polythéisme: et, par suite, on peut même expliquer dès lors, d'après une relation déjà signalée, l'influence indirecte qu'a dû exercer la prépondérance finale de la vie agricole sur cette grande transformation de la philosophie théologique.Afin d'utiliser, autant que possible, pour l'étude rationnelle de l'évolution humaine, l'appréciation générale d'un tel changement, en y constatant, dès l'origine, l'existence de tous les divers principes intellectuels des révolutions ultérieures, il importe enfin d'y remarquer aussi la première manifestation capitale de l'esprit métaphysique proprement dit. Si toutes les modifications réelles qu'éprouve successivement l'esprit théologique sont, au fond, nécessairement déterminées par le développement continu de l'esprit scientifique, elles s'opèrent toujours néanmoins par l'inévitable intervention directe de l'esprit métaphysique, à l'accroissement immédiat duquel aboutissent d'abord les décroissemens graduels du premier, jusqu'à ce que la positivité commence à prévaloir irrévocablement sur tous deux, suivant la théorie fondamentale établie au chapitre précédent. L'influence et l'extension incontestables de la métaphysiquedans le passage général du polythéisme au monothéisme ne doivent paraître aussi spécialement prononcées que parce que cette seconde grande révolution religieuse nous est aujourd'hui beaucoup mieux connue et bien plus intelligible que la première. Mais la transformation antérieure du fétichisme en polythéisme n'en constitue pas moins la véritable origine historique de la philosophie métaphysique, comme nuance distincte de la philosophie purement théologique; et cette participation primitive de l'esprit métaphysique à l'ensemble de nos révolutions intellectuelles serait peut-être jugée la plus considérable de toutes, vu la plus grande importance mentale d'un tel changement d'après l'appréciation précédente, s'il était possible aujourd'hui de l'analyser suffisamment, ce que l'absence presque totale des documens convenables ne saurait jamais permettre. Quoi qu'il en soit, l'introduction élémentaire d'un tel esprit est alors incontestable; car, cette grande modification l'exigeait évidemment, par sa nature même. La transformation des fétiches en dieux proprement dits, d'après une première concentration du point de vue théologique, a fait nécessairement considérer, dans chaque corps particulier, au lieu de la vie propre et directe qu'on lui attribuait d'abord, une propriété abstraite qui lerendait susceptible de recevoir mystérieusement l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant, dont le département plus ou moins étendu et la résidence plus ou moins indéterminée ne pouvaient permettre de concevoir habituellement l'action comme immédiate, si ce n'est dans les cas exceptionnels de métamorphose spéciale, toujours facultative, mais rarement opérée. Outre cette suite naturelle de la modification proposée, on voit même, pendant qu'une telle conversion s'accomplit, une préalable participation indispensable de l'esprit métaphysique; puisque, chaque dieu remplaçant, d'une manière plus ou moins générale, un plus ou moins grand nombre de fétiches individuels, désormais envisagés surtout en ce qu'ils ont de commun, sans que cette origine abstraite ôtât à l'être divin une vie véritable et très prononcée, il est clair qu'une telle notion suppose une opération purement métaphysique, en tant qu'on y reconnaît des abstractions personnifiées. Car, en un sujet quelconque, l'état métaphysique proprement dit, considéré comme une situation transitoire de notre intelligence, est toujours essentiellement caractérisé par une confusion radicale entre le point de vue abstrait et le point de vue concret, alternativement substitués l'un à l'autre pour modifier successivementles conceptions purement théologiques, soit en y rendant abstrait ce qui auparavant était concret, quand chaque généralisation est accomplie, soit en y préparant, pour une concentration nouvelle, la conception réelle d'êtres plus généraux, qui n'ont d'abord qu'une existence abstraite.Telle est la double fonction indispensable de réduction et systématisation simultanées que l'esprit métaphysique exerce graduellement envers la philosophie théologique, qui seule, jusqu'à l'avènement propre de la philosophie positive, peut avoir un caractère nettement intelligible, parce que ses fictions, chimériques mais saisissables, résultent franchement d'un transport direct à tous les phénomènes quelconques de notre sentiment fondamental d'existence active. Distincte de chaque substance, quoiqu'elle en soit inséparable, l'entité métaphysique est aussi plus subtile et moins définie que l'action surnaturelle correspondante, quoiqu'elle en émane nécessairement: d'où résulte son aptitude essentielle à opérer des transitions, qui constituent sans cesse un décroissement, au moins intellectuel, de la philosophie théologique. Aussi le mode général d'action de l'esprit métaphysique est-il proprement toujours critique, puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisantradicalement sa principale consistance mentale: son influence ne peut sembler organique qu'autant qu'elle n'est point trop prépondérante, et en tant qu'elle contribue aux modifications graduelles de la philosophie théologique, à laquelle doit être constamment rapporté, surtout sous le point de vue social, tout ce que paraissent contenir de vraiment organique les théories métaphysiques proprement dites; comme la suite de notre appréciation historique le fera spontanément ressortir de plus en plus. Sans insister davantage ici sur de telles explications, dont la première obscurité doit tenir à la nature ténébreuse d'un semblable sujet, mais qu'une application graduellement développée rendra ultérieurement irrécusables, il était indispensable d'y signaler la véritable origine générale de l'influence métaphysique, ainsi manifestée par une large et incontestable participation à cette grande transition du fétichisme au polythéisme, désormais suffisamment caractérisée dans son principe intellectuel. Outre le besoin scientifique immédiat, il n'était certainement pas inutile, même pour une plus profonde appréciation du grand problème social de nos temps, de constater, dès le berceau de l'humanité, cette rivalité spontanée et continue, d'abord mentale, puis politique, entre l'esprit théologique et l'espritmétaphysique, dont la lutte, aujourd'hui vainement prolongée, puisque l'évolution préparatoire est essentiellement accomplie, constitue la source première de notre intime perturbation.L'extrême importance et la difficulté supérieure de ce point de départ général, dont l'irrationnalité eût nécessairement altéré l'ensemble ultérieur de notre opération historique, feront, j'espère, excuser l'étendue et la complication des diverses discussions auxquelles nous a entraînés, dans ce long mais indispensable chapitre, l'examen fondamental d'une époque aussi peu connue et aussi confusément jugée. Nous en avons conduit l'explication essentielle jusqu'à l'avènement nécessaire du second âge religieux, dont le vrai caractère, intellectuel ou social, devra être, dans la leçon suivante, plus aisément appréciable, vu sa nature mieux explorée et moins éloignée de notre constitution moderne, dont la sensation prépondérante doit toujours tendre, malgré les plus saines précautions scientifiques, à troubler extrêmement de telles analyses. Toutefois, cette première application générale de ma philosophie historique aura déjà, sous ce dernier aspect, manifesté nettement l'aptitude spontanée de l'esprit positif à nous transporter successivement, beaucoupmieux qu'aucun autre, aux différens points de vue d'où l'on peut sagement juger les divers états antérieurs de l'humanité et les révolutions correspondantes, sans altérer cependant, en aucune manière, ni l'homogénéité ni l'indépendance des décisions rationnelles. Cette importante propriété, qu'on peut regarder comme vraiment caractéristique, puisqu'elle résulte directement de l'esprit nécessairement relatif de la philosophie nouvelle, opposé à l'esprit inévitablement absolu de l'ancienne philosophie, se développera graduellement dans tout le cours de notre appréciation sommaire, et permettra seule de comprendre enfin l'ensemble du passé humain sans jamais supposer à l'homme une organisation intellectuelle et morale essentiellement distincte de celle qui le dirige aujourd'hui, ce qui, au fond, est demeuré jusqu'ici radicalement impossible. Si j'ai pu, dans ce chapitre, inspirer une sorte de sympathie intellectuelle en faveur du fétichisme, qui constitua cependant, de toute nécessité, l'état le plus imparfait de la philosophie théologique, à plus forte raison nous sera-t-il aisé, dans les chapitres suivans, de constater clairement que le génie propre de chaque grande époque, sous quelque aspect principal qu'on l'envisage, a toujoursété, non-seulement le plus convenable à la situation correspondante, mais aussi en intime harmonie avec l'accomplissement spécial d'une opération déterminée, indispensable à la marche fondamentale de l'évolution humaine.
Toutefois, l'observation plus complète et plus variée des populations fétichistes semble indiquer que ce premier âge religieux n'est point entièrement incompatible avec la formation ébauchée d'une certaine classe sacerdotale, commençantà se détacher assez distinctement de la masse sociale, comme l'indiquent divers cas relatifs à des professions spéciales de devins, de jongleurs, etc., chez plusieurs peuplades nègres, qui ne sont point cependant sorties entièrement du vrai fétichisme. Mais, par un examen plus approfondi de ces degrés de l'échelle sociale, soit dans l'antiquité, soit de nos jours, on reconnaîtra toujours, ce me semble, que le fétichisme est alors essentiellement parvenu à l'état d'astrolâtrie, qui constitue son plus haut perfectionnement propre, et sous lequel s'effectue, comme je l'expliquerai bientôt, sa transition générale au polythéisme proprement dit. Or, cette phase plus éminente, mais aussi beaucoup plus tardive, du fétichisme fondamental, tend, en effet, par sa nature spéciale, à provoquer directement le développement distinct d'un vrai sacerdoce. D'abord, la considération des astres porte en elle-même un caractère d'évidente généralité, qui les rend immédiatement aptes à devenir des fétiches vraiment communs; et c'est toujours aussi de cette source exclusive que l'analyse sociologique nous les montre essentiellement tirés chez des populations un peu étendues. En second lieu, quand leur situation pleinement inaccessible a été suffisamment reconnue, ce qui adû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le croit d'ordinaire, le besoin d'intermédiaires spéciaux a dû se faire sentir, à leur égard, d'une manière irrécusable. Tels sont les deux caractères essentiels, généralité supérieure, et accès plus difficile, qui, sans altérer directement la nature fondamentale du fétichisme universel, ont dû y rendre l'adoration des astres particulièrement propre à déterminer la formation d'un culte vraiment organisé et d'un sacerdoce pleinement distinct, sans lesquels le développement politique serait demeuré essentiellement impossible. On conçoit ainsi combien sont radicalement vicieuses les tendances vagues et absolues de la philosophie politique actuelle, qui nous font, par exemple, condamner aveuglément le culte des astres comme un principe universel de dégradation humaine; tandis que l'avènement de l'astrolâtrie constitue réellement, au contraire, non-seulement un symptôme essentiel, mais aussi un puissant moyen, de progrès social, pour les temps correspondans, quoique sa prolongation démesurée ait dû ultérieurement devenir une source d'entraves. Mais il a dû s'écouler un temps fort considérable avant que l'adoration des astres ait pu prendre un ascendant prononcé sur les autres branches du fétichisme,de manière à imprimer à l'ensemble du culte les caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie. Car, l'esprit humain, d'abord préoccupé des considérations les plus directes et les plus particulières, ne pouvait alors nullement placer les corps célestes au premier rang des substances extérieures. Ils ont dû long-temps avoir pour lui beaucoup moins d'importance qu'un grand nombre de phénomènes terrestres; tels, par exemple, que les principaux effets météorologiques, qui, à un âge bien plus avancé, et pendant presque tout le règne théologique, ont essentiellement fourni les attributs caractéristiques du suprême pouvoir surnaturel. Tandis qu'on reconnaissait alors si généralement à tous les magiciens habiles une autorité fort étendue sur la lune et les étoiles, personne n'aurait osé leur supposer aucune participation quelconque au gouvernement du tonnerre. Il a donc fallu préalablement une suite très prolongée de modifications graduelles dans les conceptions humaines, pour intervertir en quelque sorte l'ordre primordial, en plaçant enfin les astres à la tête des corps naturels, quoique toujours nécessairement subordonnés à la terre et à l'homme, suivant l'esprit fondamental de la philosophie théologique, parvenue même à son plus haut perfectionnement total. Or, c'est seulementquand le fétichisme s'est ainsi élevé enfin à l'état d'astrolâtrie, qu'il a pu exercer, d'une manière permanente et régulière, une influence politique vraiment capitale, par le double motif ci-dessus indiqué. Telle est donc, désormais, en général, l'explication rationnelle de ce singulier caractère, source inextricable de confusion dans les jugemens ordinaires sur ces degrés inférieurs de l'échelle sociale, qui fait alors coïncider essentiellement une plus grande extension intellectuelle de l'esprit théologique avec une moindre influence sociale. Ainsi, non-seulement le fétichisme, comme toute autre philosophie quelconque, n'a pu s'étendre aux considérations morales et sociales qu'après avoir d'abord suffisamment dirigé toutes les spéculations moins compliquées: mais, en outre, des motifs spéciaux très puissans ont dû, comme on le voit, retarder extrêmement l'époque où il a pu acquérir une véritable consistance politique, malgré son immense extension intellectuelle préalable.
En terminant cette appréciation sommaire, je ne puis m'empêcher de signaler une importante réflexion qu'elle suggère naturellement sur l'ensemble du règne théologique, et qui est déjà très propre à rendre fort douteuse cette aptitude caractéristique à servir indéfiniment de base auxliens sociaux, qu'on attribue encore vulgairement aux croyances religieuses, à l'exclusion de tout autre ordre quelconque de conceptions communes. Il résulte spontanément, en effet, des considérations précédentes, que cette propriété politique est bien loin de leur appartenir d'une manière aussi intime et aussi absolue qu'on le suppose, puisqu'elle n'a pu se développer librement au temps même de la plus grande extension mentale du système religieux. Cette observation décisive ne fera que se compléter davantage par la suite de notre opération historique, en reconnaissant, dans le polythéisme, et surtout dans le monothéisme, la co-relation évidente et nécessaire du décroissement intellectuel de l'esprit théologique avec une plus parfaite réalisation de sa faculté civilisatrice; ce qui confirmera naturellement de plus en plus que cette grande destination sociale, tout comme l'efficacité purement philosophique, ne pouvait lui être attribuée que provisoirement, et jusqu'à l'avènement de principes à la fois plus directs et plus stables, suivant la théorie fondamentale exposée à la fin du volume précédent.
D'après l'ensemble de ces explications, ce sera donc surtout aux deux leçons suivantes que nous devrons naturellement réserver la juste appréciationgénérale des plus importans effets du système théologique dans la grande évolution humaine. Mais, quoique le fétichisme ait dû être ainsi nécessairement beaucoup moins propre, si ce n'est dans sa dernière phase, au principal développement de la politique théologique, son influence sociale n'en a pas moins été très étendue, et même indispensable, comme nous allons maintenant l'apprécier sommairement.
Sous le point de vue purement philosophique, où, en tant que destinée à diriger alors le système général des spéculations humaines, cette première forme de l'esprit religieux ne présente que simplement au moindre degré possible la propriété fondamentale que nous avons reconnue, en principe, rigoureusement inhérente à toute philosophie théologique, de pouvoir seule ébranler la torpeur initiale de notre intelligence, en fournissant spontanément à nos conceptions un aliment et un lien quelconques. Mais, si le fétichisme lui-même a certainement participé, sous ce rapport, à ce grand caractère de la philosophie primitive, son action ultérieure, après la production générale du premier éveil mental, a dû tendre évidemment, avec beaucoup d'énergie, à empêcher l'essor des connaissances réelles. Jamais, en effet, l'esprit religieux n'a pu être aussi directement opposé que dans cepremier âge à tout véritable esprit scientifique, à l'égard même des plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles invariables devrait alors paraître éminemment chimérique, et serait d'ailleurs, si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt repoussée comme radicalement contraire au mode consacré, qui rattache immédiatement l'explication détaillée de chaque phénomène aux volontés arbitraires du fétiche correspondant. L'esprit scientifique est sans doute bien peu favorisé encore par le polythéisme, comme nous le reconnaîtrons au chapitre suivant; mais il y est certainement beaucoup moins comprimé que sous le fétichisme, quand on les compare, à cet égard, d'une manière suffisamment approfondie. Dans cette première enfance intellectuelle, que nous pouvons maintenant si peu comprendre, les faits chimériques l'emportent infiniment sur les faits réels; ou, plutôt, il n'y a, pour ainsi dire, aucun phénomène qui puisse être alors nettement aperçu sous son aspect véritable. Sous le fétichisme, et même pendant presque tout le règne du polythéisme, l'esprit humain est nécessairement, envers le monde extérieur, en un état habituel de vague préoccupation qui, quoique alors normal et universel, n'en produit pas moins l'équivalent effectif d'une sorte d'hallucination permanente et commune,où, par l'empire exagéré de la vie affective sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances peuvent altérer profondément l'observation directe de presque tous les phénomènes naturels. Nous sommes aujourd'hui trop disposés à traiter d'impostures des sensations exceptionnelles, que nous avons heureusement cessé de pouvoir directement comprendre, et qui ont été néanmoins, toujours et partout, très familières aux magiciens, devins, sorciers, etc., de cette grande phase sociale. Mais, en revenant, autant que possible, à l'image d'une telle enfance, où l'absence totale des notions même les plus simples sur les lois de la nature doit faire indifféremment admettre les plus chimériques récits avec les plus communes observations, sans que rien pour ainsi dire puisse alors sembler spécialement monstrueux, on pourra reconnaître aisément la facilité trop réelle avec laquelle l'homme voyait si souvent tout ce qu'il était disposé à voir, par des illusions qui me semblent fort analogues à celles que le grossier fétichisme des animaux paraît leur procurer très fréquemment. Quelque familière que doive nous être aujourd'hui l'opinion fondamentale de la constance des évènemens naturels, sur laquelle repose nécessairement tout notre système mental, elle ne nous est certainement point innée, puisqu'on peutpresque assigner, dans l'éducation individuelle, l'époque véritable de sa pleine manifestation. La philosophie positive, qui exclut partout l'absolu, et qui est, par sa nature, strictement assujétie à la condition, souvent pénible, de tout comprendre afin de tout coordonner, doit, à cet égard, disposer désormais les penseurs à reconnaître, au contraire, que cette invariabilité des lois naturelles est, pour l'esprit humain, le laborieux résultat général d'une acquisition lente et graduelle, aussi bien chez l'espèce que chez l'individu. Or, le sentiment de cette rigoureuse constance ne pouvait se développer directement tant que l'esprit purement théologique conservait son plus grand ascendant mental, sous le régime du fétichisme, si évidemment caractérisé par l'extension immédiate et absolue des idées de vie, tirées du type humain, à tous les phénomènes extérieurs. En appréciant convenablement une telle situation, on cesse de trouver étranges les fréquentes hallucinations que pouvait produire, chez des hommes énergiques, une activité intellectuelle aussi imparfaitement réglée, à la moindre surexcitation déterminée par le jeu spontané des passions humaines, ou quelquefois provoquée volontairement par diverses stimulations spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà assez judicieusement signalées, comme la pratiquede certains mouvemens graduellement convulsifs, l'usage de quelques boissons ou vapeurs fortement enivrantes, l'emploi de frictions susceptibles d'effets analogues, etc. Sans recourir même à ces moyens particuliers, dont l'histoire nous montre cependant la fréquente influence, les causes naturelles d'aberration commune sont alors tellement prononcées, que, par une convenable appréciation, on devra, ce me semble, féliciter bien plutôt l'esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale a si souvent contenu, pendant cette première enfance, la direction illusoire que les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer presque indéfiniment.
Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale du fétichisme sur l'intelligence humaine n'est point certainement aussi oppressive, à beaucoup près, que sous l'aspect scientifique. Il est même évident qu'une philosophie qui animait directement la nature entière, devait tendre à favoriser éminemment l'essor spontané de notre imagination, alors nécessairement investie d'une haute prépondérance mentale. Aussi les premiers essais de tous les beaux-arts, sans en excepter la poésie, remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du fétichisme. Mais le polythéisme ayant dû stimuler bien davantage encore leur développementpropre, il convient, pour abréger, de remettre au chapitre suivant l'ensemble des considérations très sommaires que nous devrons indiquer à ce sujet. Il s'agira alors essentiellement d'expliquer comment, dans la vie collective comme dans la vie individuelle, l'essor positif des facultés humaines a dû s'opérer d'abord par les facultés d'expression, de manière à accélérer graduellement l'évolution plus tardive des facultés supérieures et moins prononcées, d'après la liaison générale que notre organisation établit entre elles.
Quant au développement industriel, philosophiquement défini, c'est-à-dire embrassant l'ensemble total de l'action de l'homme sur le monde extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à ce premier âge social, où l'humanité, sous les plus importans aspects, a jeté les bases élémentaires de sa conquête générale du globe terrestre. Trop disposés maintenant à méconnaître les services indispensables de ces temps primitifs, nous oublions que l'industrie humaine leur doit surtout la première ébauche de ses ressources les plus puissantes, l'association de l'homme avec les animaux disciplinables, l'usage permanent du feu, et l'emploi des forces mécaniques; et, même le commerce proprement dit y trouve son premier essor distinct, par la naissante institution des monnaies.En un mot, presque tous les arts et procédés industriels y ont nécessairement leur origine fondamentale. Mais, en outre, l'exercice effectif de l'activité humaine accomplit alors spontanément une fonction préliminaire d'une haute importance pour l'ensemble de notre évolution, en préparant, pour ainsi dire, le théâtre ultérieur de la civilisation, comme l'éloquente appréciation de Buffon est si propre à le faire sentir, dans son admirable parallèle entre la nature brute et la nature perfectionnée par l'homme. L'action destructive que les peuplades primitives de chasseurs se plaisent à développer avec tant d'énergie, n'est pas seulement utile au genre humain comme offrant souvent un motif immédiat de liaison, quelquefois fort étendue, entre les diverses familles, en un temps où il est difficile d'apercevoir, sinon pour la guerre, d'autres motifs équivalens. Mais une telle destruction est surtout directement indispensable au développement social ultérieur, dont la scène nécessaire se trouve d'abord évidemment encombrée par la multiplicité supérieure des animaux de toute espèce. Aussi cette énergie destructive est-elle alors tellement prononcée, qu'on a pu quelquefois y voir, sans trop d'invraisemblance, une cause secondaire susceptible de concourir, avec les puissances prépondérantes considérées en géologie,à l'entière disparition de certaines races, surtout parmi les plus grandes. On peut faire des remarques essentiellement analogues sur les dévastations exercées ensuite par les peuples pasteurs, et qui affectent plus spécialement la végétation superflue. Mais, si l'on ne peut méconnaître, sous ces divers aspects, la participation essentielle de cet âge primitif à l'évolution industrielle de l'humanité, il est difficile aujourd'hui d'apprécier exactement la véritable influence du fétichisme sur ce genre de développemens[6]. Au premier abord, la consécration directe de la plupart des corps extérieurs semble même devoir tendre à interdire à l'homme toute grave modification du monde environnant. Il n'est pas douteux, en effet, que l'influenceprolongée du fétichisme ne constitue, sous ce rapport, de véritables et puissans obstacles, qui deviendraient presque insurmontables si l'esprit humain pouvait jamais être, surtout alors, pleinement conséquent, et si ces croyances ne pouvaient être, à cet égard, suffisamment neutralisées par l'opposition mutuelle que leur nature comporte si aisément, quand quelque instinct puissant s'y trouve intéressé. Toutefois, outre cet important antagonisme spontané, le fétichisme présente déjà, à un haut degré, cette précieuse propriété générale que j'ai signalée, en principe, au chapitre précédent, comme inhérente au régime théologique, de favoriser le premier essor de l'activité humaine, par les illusions fondamentales qu'il inspire sur la prépondérance de l'homme, auquel le monde entier doit sembler subordonné, tant que l'invariabilité des lois naturelles n'est point encore reconnue. Quoique cette suprématie ne soit alors réalisable que par l'irrésistible intervention des agens divins, il n'est pas moins évident que le sentiment continu de cette protection suprême doit être, à cette époque, éminemment propre à exciter et à soutenir l'énergie active de l'homme, malgré d'immenses obstacles extérieurs, qu'il ne pourrait sans doute oser autrement braver. Ainsi, quelque imparfaite, et même précaire, que soitnécessairement une telle stimulation, il y faut voir une indispensable ressource, jusqu'aux temps très récens où la connaissance des lois de la nature est assez avancée pour servir de base rationnelle et solide à l'action, à la fois sage et hardie, de l'humanité sur le monde extérieur. Or, cette fonction provisoire convient alors d'autant mieux au fétichisme, qu'il présente à l'homme, de la manière la plus directe et la plus complète, le naïf espoir d'un empire presque illimité, à obtenir par la voie religieuse activement suivie. Plus on méditera sur ces temps primitifs, plus on sentira que le pas principal y devait consister, au physique comme au moral, à retirer l'esprit humain de sa torpeur animale: et c'eût été aussi, à l'un et à l'autre égard, le pas le plus difficile, si l'essor spontané de la philosophie théologique, à l'état initial de fétichisme, n'eût ouvert définitivement la seule issue qui fût alors possible. Quand on examine convenablement les illusions caractéristiques de ce premier âge, sur la faculté mystérieuse d'observer immédiatement les évènemens les plus lointains et les plus cachés, sur le pouvoir de modifier le cours des astres, d'apaiser ou d'exciter les tempêtes, etc., le sourire spontané d'un dédain peu philosophique fait place à l'appréciation rationnelle qui nous y montre les symptômesnécessaires de l'éveil primordial de notre intelligence et de notre activité.
Note 6:Quoique le point de vue concret doive être ici soigneusement écarté, d'après les explications préalables de cette leçon, je crois cependant, afin de prévenir, autant que possible, toute confusion dans les vérifications spéciales, devoir avertir, à ce sujet, que je n'entends pas ainsi établir une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l'un seulement des trois modes généraux d'existence matérielle qu'on a coutume de distinguer parmi les peuples primitifs, successivement chasseurs, pasteurs et agriculteurs. Je sais qu'on peut citer plusieurs exemples de nations pastorales déjà parvenues au polythéisme, et d'autres de nations agricoles restées fétichistes. Mais, malgré cette diversité effective, je continue l'appréciation abstraite en supposant les deux transitions matérielles toujours accomplies avant la cessation du fétichisme; parce qu'il existe, en effet, comme on va le voir, un motif fondamental pour qu'il en soit ainsi, quoique cette tendance spontanée puisse être, en certains cas particuliers que je n'ai point à analyser, surmontée par des influences contraires.
Enfin, sous le point de vue social proprement dit, le fétichisme, quoique ayant dû être, d'après nos explications antérieures, moins efficace, en général, que les autres modes ultérieurs de l'esprit théologique, offre cependant des propriétés réelles d'une haute importance pour l'ensemble du développement humain. Nous sommes maintenant, surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître les immenses bienfaits des influences religieuses, auxquelles ceux même qui s'en croient encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort éloignés d'attribuer suffisamment tous les progrès qu'elles ont réellement déterminés, quand ils ont dépendu de croyances actuellement éteintes. Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport intellectuel, la philosophie positive, quelque paradoxale que semble d'abord chez elle une semblable propriété, peut seule, au fond, faire enfin dignement apprécier toute la haute participation nécessaire de l'esprit religieux à l'ensemble de la grande évolution. Or, ici n'est-il pas directement évident que les efforts moraux devant, par une invincible nécessité organique, presque toujours combattre, à un degré quelconque, les plus énergiques impulsions de notre nature, l'esprit théologiqueavait besoin de fournir à la discipline sociale une base générale indispensable, en un temps où la prévoyance, soit collective, soit individuelle, était certainement beaucoup trop limitée pour offrir un point d'appui suffisant aux influences purement rationnelles? Même à des époques bien moins arriérées, les institutions qui deviennent ensuite le mieux susceptibles d'être habituellement rattachées à de simples motifs humains, doivent long-temps reposer sur de tels fondemens, jusqu'à ce que notre raison soit assez affermie: c'est ainsi, par exemple, que nous voyons même les moindres préceptes hygiéniques ne pouvoir d'abord s'établir, d'une manière fixe et commune, que sous la haute autorité des prescriptions religieuses. Une irrésistible induction doit donc nous faire sentir la nécessité primitive de la consécration théologique dans les modifications sociales où l'on est aujourd'hui le moins disposé à concevoir son intervention. Ainsi, on la regarde d'ordinaire comme essentiellement étrangère à l'essor graduel et régulier de l'esprit de propriété inhérent à l'homme; et, cependant, l'analyse approfondie de certaines phases remarquables de la sociabilité me semble indiquer clairement, à cet égard, un indispensable concours de l'influence religieuse: telle est, entreautres, cette célèbre institution duTabou, si importante chez les peuples les plus avancés de l'Océanie, et qui, à mon gré, constitue aujourd'hui, pour le philosophe, une précieuse trace de l'universelle participation spéciale des croyances théologiques à la consolidation primitive de la propriété territoriale, lorsque les peuples chasseurs ou pasteurs passent finalement à l'état agricole. Quoique les liaisons d'idées propres à ces âges primitifs soient aujourd'hui très difficilement saisissables, même d'après une saine théorie, à cause du point de vue trop différent où nous sommes forcément placés, il est pareillement très vraisemblable que l'influence religieuse a beaucoup contribué d'abord à établir, et surtout à régulariser, l'usage continu des vêtemens, justement regardé comme l'un des principaux indices de la civilisation naissante, non-seulement par l'évidente impulsion qu'en doivent constamment recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien plus encore sous le rapport moral, où il constitue le premier grand témoignage de l'admirable série des efforts graduels de l'homme pour améliorer, autant que possible, sa propre nature, en y développant de plus en plus la haute discipline permanente que notre raison doit exercer sur nos penchans, afin de faire convenablement éclater lasupériorité implicite de notre organisation propre.
Outre l'appréciation beaucoup trop étroite de l'ancienne intervention sociale de l'esprit théologique, on se forme trop souvent une très fausse idée de ce puissant moyen, même dans la plupart des cas où l'on n'en saurait méconnaître l'efficacité, en le concevant surtout comme un simple artifice, appliqué, par les hommes supérieurs, sans aucune conviction personnelle, au gouvernement usuel de la multitude. Bien peu de philosophes, y compris les plus religieux, sont aujourd'hui exempts de cette irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses phases antérieures de l'humanité. C'est pourquoi il convient ici de présenter directement à ce sujet quelques indications sommaires, qui, applicables à l'ensemble de notre opération historique, y devront prévenir ou rectifier, autant que possible, de vicieuses appréciations, aussi radicalement contraires à toute saine explication des faits sociaux qu'injurieuses au caractère moral de l'homme.
Malgré la vaine réputation de haute habileté politique qu'on a si étrangement tenté de faire à la dissimulation et même à l'hypocrisie, il est heureusement incontestable, soit d'après l'expérience universelle, soit par l'étude approfondie de la nature humaine, qu'un homme vraiment supérieur n'a jamais pu exercer aucune grande action surses semblables sans être d'abord lui-même intimement convaincu. Cette condition préalable ne tient pas seulement à ce qu'il ne saurait exister d'action morale là où il n'y aurait point une suffisante harmonie mutuelle de sentimens et de pensées. De plus, cette chimérique duplicité mentale, à laquelle on n'a pas craint ainsi d'attribuer souvent d'importans effets, tendrait nécessairement, au contraire, à paralyser directement les principales facultés de ceux qui se seraient dès lors imposé la tâche, évidemment impossible, de conduire simultanément leurs pensées par deux voies opposées, l'une réelle, l'autre affectée, dont chacune eût d'ordinaire déjà suffisamment embarrassé notre faible intelligence. On n'a pu se laisser communément entraîner à cette absurde supposition, que d'après une difficulté presque insurmontable à comprendre la vraie nature d'un état mental trop éloigné, par une suite funeste, mais rarement évitable, du caractère absolu qui vicie encore si radicalement la plupart des opinions philosophiques, et que la prépondérance générale de l'esprit positif pourra seule entièrement rectifier.
En reconnaissant, comme on ne peut plus l'éviter, que les théories théologiques ont dû long-temps diriger l'exercice de notre intelligence dans ses plus simples spéculations, ce seraitsans doute une étrange inconséquence que de persister à méconnaître leur prépondérance réelle dans les méditations sociales et politiques, dont la complication supérieure devait d'abord exiger bien davantage cette puissante intervention. Serait-il possible que les esprits chez lesquels un tel régime constitue directement la base nécessaire de tout le système mental, ne l'étendissent point spontanément à leurs recherches les plus importantes et les plus difficiles? Les législateurs de ces temps primitifs étaient donc, inévitablement, aussi sincères, en général, dans leurs conceptions théologiques sur la société que dans celles qui se rapportaient au monde extérieur: les aberrations pratiques, quelquefois si horribles, auxquelles ils furent trop souvent conduits par ces imparfaites théories, constituent elles-mêmes presque toujours d'irrécusables témoignages de cette sincérité fondamentale.
Pour rectifier complétement la grave erreur philosophique que nous examinons, et qui s'oppose éminemment à toute saine appréciation du passé humain, il me reste seulement à expliquer ici la tendance spontanée de cette politique essentiellement théologique des temps primitifs à fournir des inspirations qui devaient coïncider, dans la plupart des cas ordinaires, avec les principalesnécessités sociales correspondantes. Cette coïncidence habituelle devait résulter naturellement de deux propriétés importantes, mutuellement supplémentaires, l'une commune à toutes les phases religieuses, l'autre spéciale à chacune d'elles, et qu'il suffira d'indiquer très brièvement. La première consiste en ce que, par le vague presque indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins, les croyances religieuses sont éminemment susceptibles de se modifier spontanément selon les exigences diverses de chaque application politique, de manière à sanctionner finalement, sans aucun artifice volontaire, les inspirations même qui n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu qu'elles correspondent au sentiment intime d'un besoin véritable, individuel ou social. Tel est surtout le motif général qui rend si nécessaire, envers de semblables opinions, une organisation systématique, sous l'administration continue d'un sacerdoce convenable, afin de prévenir ou de rectifier les dangereuses conséquences pratiques de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme je l'expliquerai directement dans lacinquante-quatrième leçon. Mais cette aptitude universelle à consacrer et à fortifier nos sentimens et nos pensées quelconques, quoique pouvant ainsi s'étendre trop souvent à des applications nuisibles,doit avoir sans doute encore plus d'énergie et d'activité naturelles quand elle se dirige vers des inspirations d'utilité sociale, offrant, à son plein développement, un champ plus vaste et moins gêné. En second lieu, les caractères qui distinguent les croyances propres à chaque phase religieuse devant être, de toute nécessité, déterminés, en général, par les diverses modifications essentielles de la société, il serait impossible que ces opinions n'offrissent point spontanément, dans la vie réelle, certains attributs en harmonie spéciale avec les situations correspondantes; sans quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. Ainsi, outre l'importante consécration commune qu'elles doivent fournir à toutes les inspirations utiles, les théories théologiques sont d'ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer souvent des notions essentiellement convenables à l'état social contemporain. La première propriété correspond à ce qu'il y a de nécessairement vague et indisciplinable dans chaque système religieux, la seconde à ce qu'il offre de déterminé et de régularisable; en sorte que l'action de l'une peut suppléer naturellement à celle de l'autre. A mesure que les croyances se simplifient et s'organisent, dans l'ensemble de l'évolution théologique de l'humanité, leur influencesociale décroît nécessairement sous le premier aspect, vu la moindre liberté spéculative qui en résulte: mais elle augmente, non moins inévitablement, sous le second point de vue, ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé, au fond, comme une très heureuse transformation, permettant de plus en plus aux esprits supérieurs d'utiliser spontanément, dans toute sa plénitude, la vertu civilisatrice de cette philosophie primitive.
D'après ces explications générales sur les deux modes fondamentaux relatifs à l'action sociale d'une théologie quelconque, on conçoit que le premier doit spontanément prévaloir dans le fétichisme, beaucoup plus qu'en aucun autre cas: ce qui est alors directement conforme à nos remarques antérieures sur l'absence ou l'imperfection de l'organisation religieuse proprement dite. Mais, par cela même, l'analyse rationnelle de cette influence y doit devenir aujourd'hui plus spécialement inextricable, d'après la difficulté, presque toujours insurmontable, de discerner avec exactitude, dans la trame profondément confuse d'une vie aussi éloignée de la nôtre, l'élément religieux qui s'y trouve intimement incorporé. On doit donc, à cet égard, se contenter essentiellement d'y vérifier, surquelques exemples décisifs, comme chacun peut aisément le faire, la réalité nécessaire de notre théorie. Quant au second mode, quoique son développement ait dû être infiniment moindre sous le régime du fétichisme, sa nature plus précise et mieux saisissable permet néanmoins de l'y apprécier d'une manière plus distincte et plus directe: ce qui, par une évidente réaction logique, doit rationnellement confirmer,à fortiori, l'existence implicite de l'autre influence, même dans les cas nombreux où l'imperfection nécessaire de l'analyse sociologique n'aura pu la faire convenablement ressortir. Il me suffira de signaler ici deux exemples importans et irrécusables de cette action spéciale, spontanément émanée du fétichisme, sur l'ensemble de l'évolution sociale.
Le premier consiste dans la participation incontestable, quoique inaperçue jusqu'ici, de cette religion primitive pour la transition fondamentale à la vie agricole. Assez de philosophes ont déjà fait ressortir l'extrême importance sociale de ce changement capital du régime matériel, sans lequel les plus grands progrès ultérieurs de l'humanité seraient demeurés essentiellement impossibles. Qu'il me suffise d'ajouter, à ce sujet, que la guerre, principal instrument temporel de la civilisation naissante, comme je l'ai établi,en principe, au chapitre précédent, et comme je l'expliquerai surtout au suivant, reste presque entièrement privée de sa plus importante destination politique, tant que dure l'état nomade. Les guerres acharnées que se font habituellement les peuplades de chasseurs, ou même de pasteurs, à la manière, pour ainsi dire, des autres animaux carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir, par un indispensable exercice, leur activité continue, et à préparer les élémens d'un perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement à peu près stériles en résultats politiques immédiats. Il serait donc superflu de nous arrêter ici à faire expressément ressortir la haute portée sociale de cette grande révolution temporelle, qui assujétit invariablement l'homme à une résidence déterminée. Nous n'avons pas plus besoin de signaler, d'un autre côté, l'extrême difficulté que devait évidemment offrir un changement aussi peu compatible, à certains égards, avec le caractère essentiel de l'humanité naissante. On ne saurait douter, en effet, que le vagabondage ne soit, au fond, très naturel à l'homme, dans les plus communes organisations; comme le confirme, chez les sociétés même les plus avancées, l'exemple des individus les moins cultivés. Cette appréciation doit faire comprendre,en général, que le pas dont il s'agit a dû exiger l'intervention fondamentale des influences spirituelles, essentiellement distinctes et indépendantes des causes purement temporelles, auxquelles on a coutume d'attribuer exclusivement ce grand progrès. On y a, sans doute, justement indiqué la condensation croissante de la population humaine, comme ayant dû naturellement exiger une fécondité proportionnelle dans les moyens habituels d'alimentation, et conduire ainsi à l'état agricole, de même que jadis à l'état pastoral. Mais, malgré son incontestable réalité, cette explication est radicalement insuffisante, faute d'un élément indispensable et principal. Les philosophes ne s'en contentent ordinairement que par suite de la prépondérance trop prolongée que conserve encore, malgré les lumineux travaux de Gall, cette vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine où l'on fait essentiellement dériver les facultés des besoins, comme je l'ai expliqué au troisième volume (voyezla quarante-cinquième leçon). Quelque importante que puisse devenir, en général, une exigeance sociale quelconque, cette condition ne suffit certainement point à la produire, si l'humanité n'y est d'abord convenablement disposée: comme le confirment tantd'éclatans exemples de graves inconvéniens supportés pendant des siècles par des populations encore trop peu préparées à s'en affranchir. Vainement augmenterait-on l'intensité et l'urgence du besoin, l'homme préférera, en général, pallier isolément chaque résultat, ce qui semblera presque toujours possible, plutôt que de se décider à un changement total de situation, encore antipathique à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel, l'homme tenterait alors de remédier à mesure à l'excès de population par l'emploi plus fréquent des horribles expédiens auxquels il n'a que trop recours à des époques même plus avancées, plutôt que de renoncer à la vie nomade pour la vie agricole, tant que son développement intellectuel et moral ne l'y a point suffisamment préparé. Cette évolution préalable constitue donc, en réalité, la principale cause de ce grand changement, quoique l'époque précise de son accomplissement ait dû ensuite dépendre des exigences extérieures, et surtout de celle dont il s'agit. Or il est évident que, ce nouveau mode d'existence matérielle s'étant presque toujours établi avant la cessation du fétichisme, il faut bien que l'influence générale de ce premier régime théologique tende spontanément, sous un aspect quelconque, à disposergraduellement l'homme à une telle révolution, quand même nous n'apercevrions pas en quoi consiste exactement cette propriété nécessaire. Mais, en outre, il est aisé d'en assigner directement le vrai principe essentiel. Car, l'adoration immédiate du monde extérieur, plus spécialement dirigée, par sa nature, vers les objets les plus rapprochés et les plus usuels, doit certainement développer, à un haut degré, cette portion, d'abord très faible, des penchans humains qui nous attache instinctivement au sol natal. La touchante douleur, si souvent exprimée dans les guerres antiques, qu'exhalait le vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires, ne portait point principalement sur des êtres abstraits et généraux, qu'il eût pu retrouver partout, comme Jupiter, Minerve, etc.: elle concernait bien davantage ce qu'on nommait si justement les dieux domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à-dire, de purs fétiches; telles sont les divinités spéciales dont sa plainte naïve déplorait alors l'abandon fatal, avec presque autant d'amertume qu'envers la tombe sacrée de ses pères, d'ailleurs incorporée elle-même dans le fétichisme universel. Ainsi, même pour les nations déjà parvenues au polythéisme avant de passer à l'état agricole, l'influence religieuse indispensable àcette transition, y doit être attribuée, en majeure partie, aux restes de fétichisme fort prononcés qui ont dû subsister dans le polythéisme jusqu'à des temps très avancés, comme je l'ai noté ci-dessus. Une telle influence constitue donc une propriété essentielle de notre première phase théologique, et n'aurait pu sans doute appartenir suffisamment aux religions ultérieures, si cette révolution matérielle, déjà pleinement réalisée, ne s'était spontanément rattachée à un ensemble de motifs plus durables, ce qui a permis de renoncer enfin sans danger à sa véritable origine élémentaire. Il faut d'ailleurs remarquer, pour compléter cette indication, l'importante réaction exercée nécessairement par une semblable révolution sur le perfectionnement général du système théologique. Car, c'est essentiellement alors que le fétichisme commence à prendre régulièrement sa forme la plus éminente, en passant à l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, comme je vais l'expliquer, sa transition normale au polythéisme proprement dit. On conçoit, en effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles doit attirer bien davantage leur attention spéculative vers les corps célestes, pendant que leurs travaux propres en manifestent beaucoup plus spécialement l'influence. Quelle suite spontanéed'observations astronomiques, même très grossières, pourrait-on attendre d'une population vagabonde, si ce n'est celle de l'étoile polaire dirigeant ses courses nocturnes? Il existe donc certainement une double relation fondamentale entre le développement général du fétichisme et l'établissement final de la vie agricole.
En terminant cette explication sommaire, je ne saurais éviter, dans l'intérêt, toujours prépondérant, de la saine méthode philosophique, d'utiliser l'occasion, vraiment caractéristique, qui s'offre ici très spontanément de signaler, sous deux rapports importans, l'extrême imperfection actuelle de la philosophie politique, chez les esprits même les plus avancés. On vient de reconnaître combien est superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le passage à l'état agricole; la satisfaction qu'elle inspire encore généralement constitue sans doute un symptôme très décisif de l'irrationnelesprit qui a présidé jusqu'ici à ces difficiles études, si exclusivement abandonnées à des intelligences presque étrangères à toute institution vraiment scientifique des recherches humaines. Cet exemple est cependant l'un des plus favorables que puisse présenter aujourd'hui la philosophie dominante, à cause de l'observation, juste quoique partielle, qui y sert de base à l'argumentation. Que serait-ce donc sinous étions conduits à en apprécier tant d'autres très vantés, comme chaque lecteur peut aisément le faire, en cas de loisir! En second lieu, nous trouvons ici à vérifier clairement l'irrécusable réalité du précepte fondamental, établi au quarante-huitième chapitre, sur la nécessité d'étudier simultanément les divers aspects sociaux, tous nécessairement solidaires, et surtout de ne point isoler l'appréciation du développement matériel de celle du développement spirituel. La grave erreur de philosophie historique que nous venons de rectifier, résulte évidemment, en effet, d'une préoccupation exorbitante, et presque exclusive, du point de vue temporel dans tous les évènemens humains, l'un des principaux caractères philosophiques de notre état révolutionnaire, comme je l'ai montré au début de ce volume.
Quant au second exemple essentiel, et bien moins incontestable encore, que je dois signaler ici de l'influence spéciale du fétichisme sur l'ensemble de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante fonction si spontanément remplie par cette religion primitive pour la conservation systématique des animaux utiles, ainsi que des végétaux. Nous avons reconnu ci-dessus que l'action réelle de l'homme sur le monde extérieur a dû nécessairement commencer par la dévastation, comme, sursa propre espèce, par la guerre. Son aptitude spontanée à la destruction, alors si prépondérante et presque exclusive, est long-temps en exacte harmonie avec l'indispensable nécessité originaire de déblayer le théâtre général de la civilisation future. Or un penchant aussi prononcé, développé, avec une telle plénitude, chez des hommes non moins grossiers qu'énergiques, menaçait indistinctement toutes les races quelconques, même les plus susceptibles de rendre ultérieurement à l'homme d'importans offices, dont il ne pouvait d'abord soupçonner assez l'utilité. Les plus précieuses espèces organiques, surtout dans le règne animal, nécessairement beaucoup plus exposé, devraient donc sembler alors vouées à une destruction presque inévitable, si la première évolution intellectuelle et morale de l'humanité ne fût venue spontanément, d'un autre côté, imposer un frein général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle. Telle est, évidemment, l'une des propriétés les plus directes du fétichisme primordial, indépendamment de la tendance générale qu'il inspire vers la vie agricole, comme je viens de l'expliquer. Si ce premier système religieux n'a pu remplir un office aussi capital que par l'adoration formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, il faut se demander par quelle autrevoie cet important résultat aurait été alors suffisamment réalisable. Quels qu'aient pu être ensuite les immenses inconvéniens du fétichisme, ils ne doivent nullement nous dissimuler son aptitude essentielle à faciliter, au plus haut degré, la conservation, à la fois difficile et indispensable, des animaux utiles, des végétaux précieux, et, en général, de tous les objets matériels exigeant une protection spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement remplir la même fonction d'une manière un peu différente, mais non moins spontanée, en plaçant ces divers êtres sous la protection particulière des divinités correspondantes; procédé assurément très énergique, mais toutefois moins direct que le précédent, et qui sans doute n'aurait pas été d'abord assez intense pour obtenir alors, comme celui-ci, une pleine efficacité générale. Il existerait, à cet égard, dans le monothéisme proprement dit, une lacune essentielle, puisqu'il n'a point organisé spécialement cette importante attribution, si l'éducation humaine n'avait alors été assez avancée déjà pour ne plus exiger, sous ce rapport, d'être principalement guidée par la voie théologique. Toutefois, il n'est pas douteux, même aujourd'hui, que le défaut presque absolu de discipline régulière envers cet ordre de relations ne présente de graves inconvéniens, fort imparfaitementréparés par les mesures purement temporelles, auxquelles on est ainsi obligé de recourir à peu près exclusivement.
Pour mieux apprécier toute l'importance sociale de cette aptitude spéciale du fétichisme à garantir la conservation des animaux utiles, il faut d'ailleurs considérer aussi cette protection permanente sous le rapport moral, comme ayant puissamment contribué à l'adoucissement fondamental du caractère humain. Sans doute, l'organisation carnivore de l'homme constitue l'une des principales causes qui limitent nécessairement le degré réel de douceur dont cet animal est susceptible; quoique la spécialisation croissante des occupations humaines tende spontanément à diminuer de plus en plus cet inévitable essor de l'instinct sanguinaire, en le concentrant toujours davantage chez une moindre portion de la société générale, où il peut d'ailleurs être directement atténué par suite même du caractère d'utilité publique qu'y prend alors une telle attribution. Quelque honorable que doive toujours être, au génie avancé du grand Pythagore, sa sublime utopie sur nos relations avec les animaux, conçue en un temps où l'esprit de destruction était encore si prépondérant dans l'élite de l'humanité, elle n'en est pas moins radicalement contraire à la destinée fondamentale de l'homme,qui l'oblige à développer sans cesse, à tous égards, son ascendant naturel sur l'ensemble du règne animal. Mais, à raison même de cette indispensable domination, et afin qu'elle ne dégénère point en une aveugle tyrannie destructive, directement opposée au but principal, elle a besoin, comme tout autre empire, d'être assujétie, d'une manière permanente et régulière, à certaines lois essentielles, qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que possible, les déviations spontanées. On peut donc, sous cet aspect, envisager le fétichisme comme ayant primitivement ébauché, par la seule voie alors praticable, un ordre très élevé, et trop peu senti encore, d'institutions humaines, destiné à régler convenablement les relations politiques les plus générales, celles de l'humanité envers le monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux; relations où l'égoïsme d'espèce ne saurait, sans doute, exclusivement présider sans de graves dangers, et où sa prépondérance doit s'atténuer d'autant plus qu'il s'agit d'organismes plus éminens et dès lors moins dissemblables au nôtre. Dans le gouvernement rationnel de l'humanité régénérée par le vrai positivisme, on peut présumer que l'administration systématique et continue de cet ordre intéressant de rapports collectifs, conduira un jour à constituer régulièrement un vaste départementspécial du monde extérieur, propre à coordonner ou même à diriger des efforts individuels trop souvent incohérens ou aveugles, sous les inspirations morales d'une philosophie plus réelle, alors suffisamment prépondérante, qui aura préalablement vulgarisé la saine appréciation de notre position naturelle, et par suite le juste sentiment de notre véritable correspondance avec les différens degrés de l'échelle zoologique dont nous formons le type fondamental.
Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes, convenablement caractérisé la part nécessaire du fétichisme à l'évolution totale de l'humanité, il ne me reste plus, pour compléter cette appréciation sommaire, qu'à examiner ici le mode général suivant lequel a dû s'opérer graduellement l'inévitable transition de cette première grande phase religieuse à celle, immédiatement suivante, qui constitue le polythéisme proprement dit, principale forme de l'état théologique.
Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé forcément du fétichisme, c'est maintenant, à mes yeux, une proposition historique incontestable, que pourrait seule obscurcir une ténébreuse érudition, également propre à servir les opinions les plus contradictoires, au gré d'uneimagination vagabonde, égarée par une fausse et impuissante philosophie. Outre que l'analyse attentive du développement individuel démontre, avec une pleine évidence, cette succession constante, l'exploration directe des degrés correspondans de l'échelle sociale l'a désormais suffisamment confirmée sur tous les points du globe. L'étude même de la haute antiquité, quand elle sera enfin convenablement éclairée par les saines théories sociologiques, la vérifiera, j'ose l'assurer, d'une manière irrécusable. On peut déjà clairement reconnaître, dans la plupart des théogonies, que le polythéisme qu'elles décrivent ne constituait nullement la religion primitive; la constante antériorité du fétichisme y sert, en effet, de base essentielle pour expliquer la formation des dieux, c'est-à-dire, au fond, l'époque où leur existence distincte a été admise. N'est-ce point là, par exemple, ce que signifient, chez les Grecs, ces dieux primitivement issus de l'Océan et de la Terre, c'est-à-dire des deux principaux fétiches? Le polythéisme n'a-t-il pas d'ailleurs conservé, comme je l'ai déjà noté, jusque dans son plus grand développement, diverses traces très prononcées du fétichisme primordial? Il est vraiment honteux, pour l'état présent de la philosophie, qu'il faille encore discuter un cas aussi évident;puisque la première manifestation de l'esprit théologique doit certainement consister à animer directement chaque corps extérieur, avant de pouvoir remplacer cette vie immédiate par l'action correspondante de quelque être purement fictif.
Spéculativement envisagée, cette grande transformation de l'esprit religieux est peut-être la plus fondamentale qu'il ait pu jamais subir, quoique nous en soyons aujourd'hui trop éloignés pour en sentir habituellement l'étendue et la difficulté. L'intelligence humaine a dû, ce me semble, franchir ultérieurement un moindre intervalle mental, dans son passage si vanté du polythéisme au monothéisme, dont l'accomplissement plus récent et l'histoire mieux connue doivent naturellement nous faire exagérer l'importance, qui ne fut extrême que sous le point de vue social, comme je l'expliquerai en son lieu. Quand on réfléchit que le fétichisme supposait la matière éminemment active, au point d'en être vraiment vivante, tandis que le polythéisme la condamnait, au contraire, nécessairement à une inertie presque absolue, toujours passivement soumise aux volontés arbitraires de l'agent divin; il doit sembler d'abord impossible, en appréciant la portée intellectuelle de cette différence capitale,de comprendre le mode réel de transition graduelle de l'un à l'autre régime religieux. Tous deux, sans doute, paraissent presque également éloignés de notre état positif, caractérisé par la subordination fondamentale des phénomènes à d'invariables lois naturelles, auxquelles chacun de ces modes substitue pareillement des volontés, soit qu'elles résident dans les corps mêmes ou dans leurs maîtres surnaturels, ce qui est, en apparence, presque équivalent. Mais, par un examen plus approfondi, ce passage de l'activité à l'inertie de la matière se présente, au contraire, comme une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup coûté à l'esprit humain. Il est donc d'un haut intérêt philosophique d'expliquer, d'une manière satisfaisante, le mode spontané de cette mémorable transition.
Toutes les grandes modifications successives de l'esprit religieux ont été essentiellement déterminées, au fond, par le développement continu de l'esprit scientifique, quoique son intervention nécessaire n'ait pu être, presque jusqu'à nos jours, suffisamment directe et explicite. Si l'homme n'eût pas été susceptible de comparer, d'abstraire, de généraliser, et de prévoir, à un plus haut degré que ne le sont les singes, les carnassiers, etc., il aurait sans douteindéfiniment persisté dans le fétichisme plus ou moins grossier où les retient irrévocablement leur imparfaite organisation. Mais son intelligence est propre à apprécier la similitude des phénomènes et à reconnaître leur succession. Quoique ces facultés, éminemment caractéristiques, doivent être d'abord très comprimées, comme je l'ai établi, par le double défaut d'alimentation et de direction vraiment convenables, elles ne cessent de s'exercer, avec une énergie croissante, depuis le premier éveil mental émané de l'impulsion théologique, et leur exercice diminue toujours de plus en plus la prépondérance initiale de la philosophie religieuse. Or, l'important passage du fétichisme au polythéisme constitue, à mes yeux, le premier résultat général de cet essor naissant de l'esprit d'observation et d'induction, développé, comme cela doit être pour toute évolution sociale, d'abord chez les hommes supérieurs, et, à leur suite, dans la multitude.
Pour le démontrer, qu'on se représente préalablement, d'après nos explications antérieures, le caractère, nécessairement individuel et concret, inhérent à toute croyance fétichique, toujours relative à un objet déterminé et unique. Cet attribut essentiel correspond exactement à la nature particulière et incohérente des observations,grossièrement matérielles, propres à l'enfance de l'humanité: en sorte qu'il existe alors cette exacte harmonie entre la conception et l'exploration, vers laquelle tend toujours notre intelligence, dans l'une quelconque de ses phases. Or, l'essor même que cette première théorie, quelque imparfaite qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant d'observation, doit altérer graduellement cet équilibre primitif, qui finit par ne pouvoir plus subsister qu'avec une modification fondamentale de la philosophie originaire. Ainsi conçue, la grande révolution qui a conduit jadis l'intelligence humaine du fétichisme au polythéisme serait, au fond, quoique beaucoup plus prononcée, essentiellement due aux mêmes causes mentales que nous voyons journellement produire les diverses révolutions scientifiques, toujours par suite d'une insuffisante concordance entre les faits et les principes. Pour tout vrai philosophe, cette remarquable conformité établirait déjà une présomption très puissante en faveur de ma théorie fondamentale; car, les lois logiques, qui finalement gouvernent le monde intellectuel, sont, de leur nature, essentiellement invariables, et communes, non-seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais aussi à tous les sujets quelconques, sans aucune distinction même entreceux que nous appelons réels et chimériques: elles s'observent, au fond, jusque dans les songes, sauf la seule diversité des circonstances, intérieures ou extérieures. La similitude radicale dans le mode général d'accomplissement des différentes transitions intellectuelles, malgré la diversité des époques et des situations, constitue donc le principal symptôme de la justesse de nos explications philosophiques, et la première source de leur pleine efficacité. De même que tous les naturalistes raisonnables s'accordent spontanément aujourd'hui à repousser toutes les hypothèses géologiques qui font procéder d'abord les agens naturels selon d'autres lois que celles qu'ils nous manifestent dans les phénomènes actuels, pareillement les philosophes devraient unanimement bannir l'usage, beaucoup plus dangereux, de toute théorie qui force à supposer, dans l'histoire de l'esprit humain, d'autres différences réelles que celles de la maturité et de l'expérience graduellement développées. On ne pourra jamais rien établir de solide en sociologie, tant qu'on ne s'imposera point rigoureusement cette indispensable condition préalable, comme je l'ai expliqué au quarante-huitième chapitre.
Revenant à notre démonstration actuelle, il est donc évident que la généralisation insensiblementcroissante des diverses observations humaines a dû finir par en nécessiter d'analogues dans les conceptions théologiques correspondantes, et déterminer ainsi l'inévitable transformation du fétichisme en un simple polythéisme. Car, les dieux proprement dits diffèrent essentiellement des purs fétiches par un caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes, mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous un département plus ou moins étendu; tandis que l'humble fétiche ne gouverne qu'un objet unique, dont il est inséparable. Ainsi, à mesure qu'on a reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes chez diverses substances, il a bien fallu rapprocher les fétiches correspondans, et les réduire enfin au principal d'entre eux, qui dès lors s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent idéal et habituellement invisible, dont la résidence n'est plus rigoureusement fixée. Il ne saurait exister, à proprement parler, de fétiche vraiment commun entre plusieurs corps: cela serait contradictoire, tout fétiche étant nécessairement doué d'une individualité matérielle. Lorsque, par exemple, la végétation semblable des différens arbres d'une forêt de chênes a dû conduire enfinà représenter, dans les conceptions théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu le dieu de la forêt. Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable prépondérance des idées spécifiques sur les idées individuelles, au second âge de notre enfance, aussi bien sociale que personnelle. De ce point de vue, la modification, quoique assurément très prononcée, a pu s'opérer d'autant plus aisément que, suivant notre grand aphorisme sur la préexistence nécessaire, sous forme plus ou moins latente, de toute disposition vraiment fondamentale, en un état quelconque de l'humanité, l'opération était déjà spontanément accomplie dès l'origine pour certains cas, qu'il a donc suffi d'imiter ou d'étendre. Car, quoique l'homme, plus sensible que raisonnable, soit, en général, bien plus frappé d'abord des différences que des ressemblances, par suite sans doute de notre organisation cérébrale, il existe néanmoins évidemment, pour l'espèce comme pour l'individu, certains cas usuels où les qualités communes sont d'abord abstraitement saisies par la moindre intelligence, quand les objets comparables sont à la fois assez simples et assez uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéismedoit donc être spontanément primitif; et c'est là sans doute ce qui aura pu donner lieu à l'aberration philosophique, signalée ci-dessus, sur sa prétendue antériorité. Mais cette exception, si aisément explicable, n'altère nullement notre théorie, puisque les cas de ce genre sont certainement, pour l'ensemble de l'éducation humaine, soit individuelle, soit sociale, les moins nombreux et les moins importans, même en ayant égard aux inégalités personnelles. Leur considération nous sert alors seulement à faire comprendre, de la manière la plus naturelle, le procédé fondamental suivant lequel l'esprit humain a dû opérer cette grande transition philosophique, quand elle est devenue suffisamment mûre.
C'est donc ainsi que la nature purement théologique de la philosophie primitive a été essentiellement maintenue, puisque les phénomènes ont continué à être régis par des volontés et non par des lois; et toutefois profondément modifiée, en ce que, le corps lui-même n'étant plus vivant, mais inerte, et recevant toute son activité d'un être fictif extérieur, le point de vue primordial s'est trouvé, au fond, notablement perfectionné. La leçon suivante fera spécialement ressortir les plus importantes conséquences, intellectuelles et sociales, d'une telle révolution. Qu'il me suffise ici d'y signalerl'évidente vérification de la proposition générale rappelée ci-dessus sur le continuel décroissement mental de l'esprit religieux, quoique son influence politique n'ait pas dû suivre la même marche. A mesure que chaque corps individuel perdait ainsi son premier caractère directement divin ou vivant, il devenait mieux accessible à l'esprit purement scientifique, dont le domaine commençait dès lors à s'étendre, quoique bien humblement encore, sans que l'explication théologique intervînt aussi complétement que jadis dans les détails des phénomènes, par suite même de sa généralisation graduelle. Cette différence fondamentale se traduit nettement, comme je l'ai remarqué auparavant, par la diminution correspondante que subit, d'une manière continue, le nombre des êtres divins, pendant que leur nature devient plus abstraite, et leur domination propre plus étendue: on voit maintenant que cette conséquence nécessaire ne présente rien de paradoxal. Il est clair, en effet, que chaque dieu ainsi introduit remplace toute une troupe de fétiches, désormais licenciés, pour ainsi dire, ou du moins réduits à lui servir d'escorte. La transition finale du polythéisme au monothéisme nous donnera lieu, à son tour, de faire une remarque essentiellement analogue.
D'après le principe précédent, on peut aisémentcompléter cette explication sommaire, en déterminant même par quelle branche principale du fétichisme a dû plus spécialement s'opérer le passage au polythéisme. Car la transformation devait évidemment commencer sur les phénomènes les plus généraux, les plus indépendans, et dont l'influence semblait spontanément la plus universelle. Or, tel était certainement, à tous ces titres, le cas des astres, dont l'existence isolée et inaccessible a dû bientôt imprimer un caractère particulier à la portion correspondante du fétichisme universel, quand cette partie a commencé à fixer suffisamment l'attention, d'abord trop concentrée vers des corps plus familiers. La différence générale, ci-dessus caractérisée, entre la notion du fétiche et celle du dieu, devait être, évidemment, beaucoup moindre à l'égard d'un astre qu'en aucun autre sujet quelconque: ce qui rendait l'astrolâtrie, comme je l'ai déjà indiqué, propre à servir d'intermédiaire entre le pur fétichisme primordial et le vrai polythéisme. En d'autres termes, le culte des astres est la seule grande branche du fétichisme qui ait pu s'incorporer spontanément au polythéisme, sans exiger immédiatement aucune profonde modification; chaque fétiche sidérique, en vertu de sa puissance et de son éloignement naturels, ne pouvant différer du dieucorrespondant que par des nuances presque insensibles, surtout en un temps où l'on ne pouvait guère tenir à la précision. Il suffisait donc, pour effacer le caractère individuel et concret par lequel le fétichisme s'y marquait encore, de ne plus assujétir cette équivoque divinité à une attribution et à une résidence exclusives, et de lier sa conception, par quelque analogie réelle ou apparente, à celle d'autres fonctions plus ou moins générales, déjà confiées à un dieu proprement dit, pour lequel l'astre n'aurait été dès lors qu'une sorte de séjour préféré. Cette dernière transformation était si peu indispensable, que, pendant presque tout le règne du polythéisme, on n'y a essentiellement assujéti que les planètes, à raison de leurs variations spéciales: les étoiles, par suite de l'invariabilité de leur cours, sont restées de vrais fétiches, c'est-à-dire des divinités directement corporelles, inséparables de l'individu correspondant, jusqu'au moment où, enveloppées, comme toutes les autres, dans le monothéisme universel, ces conceptions théologiques ont dû nécessairement perdre leur spécialité primitive, non toutefois sans en laisser quelques vestiges, encore appréciables à une scrupuleuse analyse. On peut donc ainsi nettement concevoir comment l'astrolâtrie, constituant l'étatle plus avancé du fétichisme, a été si propre à faciliter spontanément son inévitable transition au polythéisme: et, par suite, on peut même expliquer dès lors, d'après une relation déjà signalée, l'influence indirecte qu'a dû exercer la prépondérance finale de la vie agricole sur cette grande transformation de la philosophie théologique.
Afin d'utiliser, autant que possible, pour l'étude rationnelle de l'évolution humaine, l'appréciation générale d'un tel changement, en y constatant, dès l'origine, l'existence de tous les divers principes intellectuels des révolutions ultérieures, il importe enfin d'y remarquer aussi la première manifestation capitale de l'esprit métaphysique proprement dit. Si toutes les modifications réelles qu'éprouve successivement l'esprit théologique sont, au fond, nécessairement déterminées par le développement continu de l'esprit scientifique, elles s'opèrent toujours néanmoins par l'inévitable intervention directe de l'esprit métaphysique, à l'accroissement immédiat duquel aboutissent d'abord les décroissemens graduels du premier, jusqu'à ce que la positivité commence à prévaloir irrévocablement sur tous deux, suivant la théorie fondamentale établie au chapitre précédent. L'influence et l'extension incontestables de la métaphysiquedans le passage général du polythéisme au monothéisme ne doivent paraître aussi spécialement prononcées que parce que cette seconde grande révolution religieuse nous est aujourd'hui beaucoup mieux connue et bien plus intelligible que la première. Mais la transformation antérieure du fétichisme en polythéisme n'en constitue pas moins la véritable origine historique de la philosophie métaphysique, comme nuance distincte de la philosophie purement théologique; et cette participation primitive de l'esprit métaphysique à l'ensemble de nos révolutions intellectuelles serait peut-être jugée la plus considérable de toutes, vu la plus grande importance mentale d'un tel changement d'après l'appréciation précédente, s'il était possible aujourd'hui de l'analyser suffisamment, ce que l'absence presque totale des documens convenables ne saurait jamais permettre. Quoi qu'il en soit, l'introduction élémentaire d'un tel esprit est alors incontestable; car, cette grande modification l'exigeait évidemment, par sa nature même. La transformation des fétiches en dieux proprement dits, d'après une première concentration du point de vue théologique, a fait nécessairement considérer, dans chaque corps particulier, au lieu de la vie propre et directe qu'on lui attribuait d'abord, une propriété abstraite qui lerendait susceptible de recevoir mystérieusement l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant, dont le département plus ou moins étendu et la résidence plus ou moins indéterminée ne pouvaient permettre de concevoir habituellement l'action comme immédiate, si ce n'est dans les cas exceptionnels de métamorphose spéciale, toujours facultative, mais rarement opérée. Outre cette suite naturelle de la modification proposée, on voit même, pendant qu'une telle conversion s'accomplit, une préalable participation indispensable de l'esprit métaphysique; puisque, chaque dieu remplaçant, d'une manière plus ou moins générale, un plus ou moins grand nombre de fétiches individuels, désormais envisagés surtout en ce qu'ils ont de commun, sans que cette origine abstraite ôtât à l'être divin une vie véritable et très prononcée, il est clair qu'une telle notion suppose une opération purement métaphysique, en tant qu'on y reconnaît des abstractions personnifiées. Car, en un sujet quelconque, l'état métaphysique proprement dit, considéré comme une situation transitoire de notre intelligence, est toujours essentiellement caractérisé par une confusion radicale entre le point de vue abstrait et le point de vue concret, alternativement substitués l'un à l'autre pour modifier successivementles conceptions purement théologiques, soit en y rendant abstrait ce qui auparavant était concret, quand chaque généralisation est accomplie, soit en y préparant, pour une concentration nouvelle, la conception réelle d'êtres plus généraux, qui n'ont d'abord qu'une existence abstraite.
Telle est la double fonction indispensable de réduction et systématisation simultanées que l'esprit métaphysique exerce graduellement envers la philosophie théologique, qui seule, jusqu'à l'avènement propre de la philosophie positive, peut avoir un caractère nettement intelligible, parce que ses fictions, chimériques mais saisissables, résultent franchement d'un transport direct à tous les phénomènes quelconques de notre sentiment fondamental d'existence active. Distincte de chaque substance, quoiqu'elle en soit inséparable, l'entité métaphysique est aussi plus subtile et moins définie que l'action surnaturelle correspondante, quoiqu'elle en émane nécessairement: d'où résulte son aptitude essentielle à opérer des transitions, qui constituent sans cesse un décroissement, au moins intellectuel, de la philosophie théologique. Aussi le mode général d'action de l'esprit métaphysique est-il proprement toujours critique, puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisantradicalement sa principale consistance mentale: son influence ne peut sembler organique qu'autant qu'elle n'est point trop prépondérante, et en tant qu'elle contribue aux modifications graduelles de la philosophie théologique, à laquelle doit être constamment rapporté, surtout sous le point de vue social, tout ce que paraissent contenir de vraiment organique les théories métaphysiques proprement dites; comme la suite de notre appréciation historique le fera spontanément ressortir de plus en plus. Sans insister davantage ici sur de telles explications, dont la première obscurité doit tenir à la nature ténébreuse d'un semblable sujet, mais qu'une application graduellement développée rendra ultérieurement irrécusables, il était indispensable d'y signaler la véritable origine générale de l'influence métaphysique, ainsi manifestée par une large et incontestable participation à cette grande transition du fétichisme au polythéisme, désormais suffisamment caractérisée dans son principe intellectuel. Outre le besoin scientifique immédiat, il n'était certainement pas inutile, même pour une plus profonde appréciation du grand problème social de nos temps, de constater, dès le berceau de l'humanité, cette rivalité spontanée et continue, d'abord mentale, puis politique, entre l'esprit théologique et l'espritmétaphysique, dont la lutte, aujourd'hui vainement prolongée, puisque l'évolution préparatoire est essentiellement accomplie, constitue la source première de notre intime perturbation.
L'extrême importance et la difficulté supérieure de ce point de départ général, dont l'irrationnalité eût nécessairement altéré l'ensemble ultérieur de notre opération historique, feront, j'espère, excuser l'étendue et la complication des diverses discussions auxquelles nous a entraînés, dans ce long mais indispensable chapitre, l'examen fondamental d'une époque aussi peu connue et aussi confusément jugée. Nous en avons conduit l'explication essentielle jusqu'à l'avènement nécessaire du second âge religieux, dont le vrai caractère, intellectuel ou social, devra être, dans la leçon suivante, plus aisément appréciable, vu sa nature mieux explorée et moins éloignée de notre constitution moderne, dont la sensation prépondérante doit toujours tendre, malgré les plus saines précautions scientifiques, à troubler extrêmement de telles analyses. Toutefois, cette première application générale de ma philosophie historique aura déjà, sous ce dernier aspect, manifesté nettement l'aptitude spontanée de l'esprit positif à nous transporter successivement, beaucoupmieux qu'aucun autre, aux différens points de vue d'où l'on peut sagement juger les divers états antérieurs de l'humanité et les révolutions correspondantes, sans altérer cependant, en aucune manière, ni l'homogénéité ni l'indépendance des décisions rationnelles. Cette importante propriété, qu'on peut regarder comme vraiment caractéristique, puisqu'elle résulte directement de l'esprit nécessairement relatif de la philosophie nouvelle, opposé à l'esprit inévitablement absolu de l'ancienne philosophie, se développera graduellement dans tout le cours de notre appréciation sommaire, et permettra seule de comprendre enfin l'ensemble du passé humain sans jamais supposer à l'homme une organisation intellectuelle et morale essentiellement distincte de celle qui le dirige aujourd'hui, ce qui, au fond, est demeuré jusqu'ici radicalement impossible. Si j'ai pu, dans ce chapitre, inspirer une sorte de sympathie intellectuelle en faveur du fétichisme, qui constitua cependant, de toute nécessité, l'état le plus imparfait de la philosophie théologique, à plus forte raison nous sera-t-il aisé, dans les chapitres suivans, de constater clairement que le génie propre de chaque grande époque, sous quelque aspect principal qu'on l'envisage, a toujoursété, non-seulement le plus convenable à la situation correspondante, mais aussi en intime harmonie avec l'accomplissement spécial d'une opération déterminée, indispensable à la marche fondamentale de l'évolution humaine.