Chapter 6

On doit, à mon gré, regarder comme une loi générale de dynamique sociale la tendance inévitable de toute civilisation indigène, dans son développement spontané, vers un tel régime initial, dont les traces se retrouvent partout, même au sein des sociétés les plus avancées, et qui domine encore essentiellement chez la majeure partie de la population asiatique, au point de sembler aujourd'hui particulièrement propre à la race jaune, quoique la race blanche n'en ait certes pas été d'abord plus exempte, et s'en soit seulement plus rapidement et plus pleinement dégagée, ou en vertu de sa supériorité effective, ou par suite de circonstances plus favorables. Mais ce régime, que l'essor prépondérant de l'activité militaire devait radicalement altérer, n'a pu devenir profondément caractéristique que sous l'influence permanente, suffisamment prononcée, des conditions extérieures qui pouvaient à la fois entraver le plus l'élan de l'esprit guerrier et le mieux favoriser celui de l'esprit sacerdotal. Ces causes locales, qui n'ont jamais pu exercer ensuite uneaction sociale aussi capitale, ont surtout consisté dans la réunion d'un heureux climat avec un sol fécond, qui devait faciliter le développement intellectuel, en assurant aisément les subsistances, pourvu d'ailleurs que la population, convenablement étendue, occupât un territoire propre à établir spontanément des communications intérieures, et enfin que le pays fût néanmoins, par sa nature, assez pleinement isolé pour être préservé des envahissemens extérieurs sans pousser fortement à la vie guerrière: rien ne peut mieux satisfaire à cet ensemble d'indications que la vallée d'un grand fleuve, séparée d'un côté par la mer, et, d'un autre, par d'immenses déserts ou des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système théocratique des castes s'est-il jadis pleinement réalisé en Égypte, dans la Chaldée, dans la Perse, etc.; il s'est prolongé jusqu'à nos jours dans la partie de l'Orient la moins exposée au contact graduel de la race blanche, à la Chine, au Japon, au Thibet, dans l'Indostan, etc.: par suite d'influences analogues, on l'a de même essentiellement retrouvé au Mexique et au Pérou, à l'époque de la conquête, sans qu'une telle similitude puisse, du reste, y motiver aucune induction raisonnable sur des communications peu compatibles avec l'esprit de ce régime. Outre cette multiplicitéd'exemples décisifs, qui suffirait à constater directement la spontanéité fondamentale d'une semblable organisation, on en peut signaler des traces plus ou moins caractéristiques dans tous les cas de civilisation indigène; comme, par exemple, pour notre Europe occidentale, chez les Gaulois et chez les Étrusques. Parmi les nations dont le développement propre a été surtout hâté par d'heureuses colonisations, on en reconnaît encore l'influence primordiale; l'empreinte générale s'en fait toujours sentir dans les diverses institutions ultérieures, et n'est pas même aujourd'hui complétement effacée, au sein des sociétés les plus avancées. En un mot, ce régime constitue partout le fond nécessaire de l'ancienne civilisation.Cette universalité plus ou moins prononcée et la profonde ténacité qui caractérisent un tel système, doivent faire penser, quels qu'en puissent être les vrais inconvéniens, qu'il était, aux temps de sa splendeur, en harmonie intime avec les besoins essentiels de l'humanité. Il est facile, en effet, de reconnaître qu'il a été primitivement indispensable pour ébaucher, à tous égards, l'évolution fondamentale, intellectuelle ou sociale. D'abord, sa spontanéité est évidemment irrécusable; car rien n'est certes plus naturel, à l'origine, quel'hérédité générale des professions, qui fournit aussitôt, par la simple imitation domestique, le plus facile et le plus puissant moyen d'éducation, le seul même alors praticable, tant que la tradition orale doit constituer encore le principal mode de transmission universelle, soit à défaut d'aucun autre procédé suffisant, soit surtout en vertu du peu de rationnalité des conceptions quelconques. A quelque perfectionnement même que puisse jamais parvenir la civilisation humaine, il est clair que cette tendance primitive à l'hérédité s'y fera inévitablement toujours sentir, quoiqu'à un degré constamment décroissant, puisque la plupart des hommes n'ayant point, à vrai dire, de vocations spéciales très prononcées, chacun doit ordinairement se sentir disposé à embrasser volontiers la profession paternelle, pour peu que la société se trouve normalement classée; ce qui d'ailleurs n'empêche point, aux époques de transition, l'ardeur momentanée mais unanime à un déclassement général, alors plus ou moins nécessaire. Malgré que cette hérédité volontaire, ou seulement imposée par les mœurs, doive heureusement avoir, chez les modernes, un tout autre caractère que l'hérédité forcée, tyranniquement prescrite aux anciens par les lois, suivant l'esprit de toute leur économie sociale, elle n'en procède pas moins,au fond, du même principe élémentaire, d'après les garanties profondes que doit toujours offrir au bonheur, soit privé, soit public, la plus complète préparation possible de chacun à sa vraie destination sociale. Le seul moyen de diminuer, sans aucun danger réel, individuel ou social, la nécessité de ce mode spontané, consiste à rationnaliser de plus en plus l'éducation humaine, en faisant passer, autant que le comporte l'évolution intellectuelle, dans l'enseignement public, abstrait et systématique, ce qui auparavant exigeait un apprentissage domestique, concret et empirique. C'est ainsi surtout que le catholicisme a fait irrévocablement cesser l'hérédité des fonctions sacerdotales, aussi universelle, dans toute l'antiquité, que celle des autres attributions quelconques, privées ou publiques.En second lieu, les propriétés fondamentales de ce régime initial ne sont pas moins incontestables, à tous égards, que son évidente spontanéité. L'évolution intellectuelle lui devra toujours la première division permanente entre la théorie et la pratique, alors suffisamment ébauchée par le développement spécial d'une caste spéculative, naturellement investie, même à un degré exorbitant, de la dignité et du loisir indispensables à la plénitude et à la continuité de ses travaux. Aussi, entous genres, les élémens primitifs de nos connaissances réelles remontent-ils nécessairement jusqu'à cette grande époque, où l'esprit humain a enfin commencé à régulariser sa marche générale. La même observation doit s'étendre aux beaux-arts, alors soigneusement cultivés, indépendamment de leur charme direct, par la caste dirigeante, soit comme accessoire du dogme et du culte, soit comme moyen d'enseignement et de propagation. Néanmoins c'est surtout le développement industriel qui, n'exigeant pas d'aussi rares vocations intellectuelles, et ne pouvant inspirer aucune inquiétude politique à la classe prépondérante, a dû être plus spécialement secondé par un tel régime, sous lequel d'ailleurs l'état de paix habituelle permettait d'employer les masses inférieures à des opérations vraiment colossales, où la force supplée presque toujours au génie, mais qui n'en eurent pas moins alors une véritable importance. On ne saurait douter que tous les arts usuels ne doivent y chercher leur premier essor, long-temps supérieur au grossier élan des sociétés essentiellement militaires. La perte nécessairement fréquente de diverses inventions utiles avant que cette organisation conservatrice pût être convenablement établie, avait dû, sans doute, en faire d'abord ressortir le besoinfondamental, et devait ensuite faire habituellement apprécier ce puissant moyen de consolider le degré de division du travail où notre espèce était déjà parvenue. Jamais, à aucune autre époque, l'aptitude fondamentale du polythéisme à fournir, par sa nature, des moyens généraux d'honorer les divers talens, n'a été plus pleinement réalisée que sous cette première organisation, qui a si souvent poussé jusqu'à l'apothéose proprement dite la glorieuse commémoration des principaux inventeurs, ainsi proposés à l'adoration habituelle des castes respectives. Sous le point de vue social, la convenance primordiale d'un tel régime n'est pas moins prononcée. Dans l'ordre politique proprement dit, la stabilité constitue évidemment son principal attribut. Toutes les précautions capitales s'y trouvaient spontanément instituées, avec la plus grande énergie possible, pour le préserver de toute grave atteinte, intérieure ou extérieure. Au dedans, les diverses castes partielles, essentiellement isolées entre elles, n'étaient habituellement liées que par leur commune subordination à la caste sacerdotale, dont chacune d'elles devait sans cesse éprouver le besoin fondamental, puisqu'elle y trouvait exclusivement les lumières spéciales et l'impulsion propre qui lui étaientjournellement indispensables à tous égards. Jamais il n'a pu exister ensuite une aussi intense concentration, régulière et permanente, des pouvoirs humains, que celle alors naturellement établie chez cette caste suprême, dont chaque membre, du moins dans les rangs supérieurs de la hiérarchie pontificale, était à la fois, non-seulement prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste, ingénieur et médecin. Les hommes d'état de la Grèce et de Rome, dont la plénitude et la généralité étaient si supérieures à ce qu'a pu comporter jusqu'ici l'état moderne, paraissent, à leur tour, des personnages fort incomplets, comparativement à ces admirables natures théocratiques de la première antiquité, dont Moïse constitue pour nous le type, sinon le plus fidèle, du moins le mieux connu. Relativement à l'extérieur, ce régime ne pouvait courir immédiatement de graves dangers que par le développement toujours imminent de l'activité militaire, dont la politique sacerdotale prévenait, autant que possible, les suites plus ou moins perturbatrices, en ouvrant, de temps à autre, une issue convenable à l'inquiétude des guerriers, par de larges expéditions lointaines et par des colonisations irrévocables. Enfin, sous l'aspect purement moral, on ne peut méconnaître la tendancenécessaire de ce régime à développer soigneusement, par une première culture, à la fois spontanée et systématique, la morale personnelle en ce qu'elle offre de plus fondamental, mais surtout la morale domestique, trop négligée ensuite par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué ci-dessus, et qui, dans ces théocraties, devait naturellement devenir prépondérante, l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant toujours sur le principe d'imitation. Quoique la polygamie y fût encore essentiellement prépondérante, sauf quelques cas exceptionnels de monogamie fort imparfaite et très précaire, la condition sociale des femmes recevait pourtant alors sa première amélioration fondamentale, depuis l'âge de barbarie où le sexe le plus faible restait communément assujéti aux travaux pénibles dédaignés par le sexe prépondérant: leur réclusion habituelle, suite d'ailleurs inévitable de la polygamie, constituait déjà, en réalité, un premier hommage général, et un témoignage involontaire de considération, tendant dès lors à leur attribuer, dans l'ordre élémentaire de la société, une position de plus en plus conforme à leur vraie nature caractéristique. Quant à la morale sociale, il est évident que l'esprit de ce régime devait directementdévelopper, au plus haut degré, le respect des vieillards, et le culte général des ancêtres. Le grand sentiment du patriotisme n'y était encore, chez les masses, sauf l'attachement instinctif au sol natal, qu'à son ébauche la plus élémentaire, l'amour de la caste, qui, quelque étroit qu'il doive nous paraître, constitue un intermédiaire indispensable dans l'essor graduel de la moralité humaine, surtout à cette époque, et peut-être toujours sous de nouvelles formes. Du reste, la profonde aversion superstitieuse qu'un tel système devait inspirer pour toute relation avec l'étranger, et qui contribuait beaucoup à augmenter son immuable consistance, doit être soigneusement distinguée de l'actif dédain ultérieurement entretenu par le polythéisme militaire.Malgré tant d'éminentes propriétés, il est néanmoins certain que ce grand système théocratique, après avoir ébauché, sous tous les rapports, l'évolution humaine, devait devenir ensuite radicalement antipathique aux principaux progrès ultérieurs, intellectuels ou sociaux, en vertu même de l'excessive stabilité qui le caractérisait, et qui tendait graduellement à se convertir en une immobilité opiniâtre, quand les nouveaux développemens ont fini par exiger un autre classementsocial[14]. Ce n'est pas que cette immuabilité soit, comme on le pense, absolue: puisque ce régime n'est point, à beaucoup près, identique au Thibet à ce qu'il est dans l'Inde, ni là surtout à ce qu'il est devenu à la Chine, où l'introduction des examens graduels a tant modifié l'institution des castes, sans toutefois la détruire réellement; ce qui prouve clairement qu'un tel système n'est pas immodifiable. Mais, quoique l'humanité dût sans doute spontanément parvenir à s'y ouvrir enfin une issue quelconque, cependant notre développement européen a heureusement dépendu d'une toute autre marche, infiniment plus rapide, comme nous le reconnaîtrons ci-après: en sorte qu'il est oiseux d'insister davantage sur l'essor hypothétiquecompatible avec la seule théocratie, le premier grand progrès général ayant dû précisément consister à passer à une autre organisation, dans les pays où celle-là n'avait pu s'enraciner suffisamment. On conçoit aisément, en effet, combien ce régime purement conservateur doit bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement considérable, intellectuel ou social, par la tendance de la caste prépondérante à consacrer ses immenses ressources de tous genres au maintien général de sa domination presque absolue, lorsque elle-même a déjà perdu nécessairement, sous l'influence prolongée de cette suprématie, la principale stimulation de son propre développement. Au premier aspect, ce système politique semble rationnellement très satisfaisant, en ce qu'il paraît constituer le règne de l'esprit, quoique ce soit, au fond, encore davantage celui de la peur, puisqu'il repose bientôt sur l'usage continu des terreurs superstitieuses, et même des divers prestiges suggérés par une grossière ébauche des connaissances physiques; à peu près comme si la population était soumise à des conquérans mieux armés. Mais, par une appréciation plus approfondie, il importe d'ailleurs de reconnaître franchement, dès cette première époque, une haute nécessité sociale, suite inévitable de l'économiefondamentale de la nature humaine, et qui condamne directement la domination politique de l'intelligence, comme radicalement hostile à l'accomplissement graduel de notre véritable évolution. Quoique l'esprit doive spontanément tendre de plus en plus à la suprême direction des affaires humaines, il ne saurait certainement y parvenir jamais, par suite de l'extrême imperfection de notre organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement si peu énergique: en sorte que, dans l'ordre réel, individuel ou social, l'esprit est seulement destiné à modifier essentiellement la prépondérance matérielle, par un indispensable office consultatif, mais sans pouvoir habituellement donner l'impulsion. Or, cette même intensité trop peu prononcée, qui, quoi qu'on puisse faire, ne peut aucunement permettre le règne réel de l'intelligence, rendrait, d'une autre part, cet empire très dangereux, et bientôt hostile au progrès, si on tentait de l'établir; faute de la stimulation continue dont sa faiblesse native a tant besoin, et dont cette chimérique domination ferait nécessairement cesser la principale puissance: l'esprit, né pour modifier et non pour commander, serait alors essentiellement employé à maintenir son monstrueux ascendant, au lieu de suivre noblement sa grande destination au perfectionnement.Je me borne à indiquer ici cette considération capitale, qui sera naturellement reprise, au chapitre suivant, d'une manière plus directe et plus spéciale. Mais elle est ainsi assez signalée déjà pour nous faire actuellement comprendre, dans sa plus intime profondeur, le vrai principe élémentaire de cette tendance radicalement stationnaire si justement reprochée, en général, au système théocratique, par ceux-là même qui, d'un autre côté, ne pouvaient s'empêcher d'admirer profondément son apparente rationnalité. En considérant ensuite, d'un tel point de vue, les divers élémens essentiels de ce régime initial, chacun pourra aisément y vérifier que cette excessive concentration des divers pouvoirs, première cause de sa consistance caractéristique, devenait bientôt un obstacle nécessaire à toutperfectionnementnotable, aucune partie ne pouvant être isolément améliorée sans compromettre l'ensemble d'un système où régnait une semblable solidarité. Sous le point de vue scientifique, par exemple, si vainement présenté comme éminemment favorable aux théocraties antiques, il est clair que l'esprit humain n'a pu, au contraire, y dépasser jamais les plus simples progrès, non-seulement faute d'une stimulation suffisante, mais aussi parce que l'action critique qui seraitnaturellement résultée, contre le polythéisme dominant, d'un développement plus avancé, aurait directement tendu à bouleverser dès lors toute l'économie sociale. Personne ne saurait ignorer aujourd'hui que, après le premier ébranlement mental, les sciences ne pouvaient fleurir que cultivées pour elles-mêmes, et non comme instrumens de domination politique. Toute autre partie quelconque du système social pourrait donner lieu à une appréciation essentiellement analogue, que je dois maintenant laisser au lecteur. Ainsi, en résumé, on ne peut pas plus contester l'aptitude fondamentale du polythéisme théocratique à ébaucher, à tous égards, par une indispensable participation, l'ensemble de l'évolution humaine, qu'on ne doit, d'un autre côté, méconnaître son inévitable tendance ultérieure à entraver directement le développement général. Les peuples chez lesquels la caste militaire n'a pu parvenir à subalterniser enfin la caste sacerdotale, n'ont donc joui d'abord d'une mémorable prééminence, que pour se voir ensuite condamnés à une immobilité presque incurable, à laquelle la conquête même peut difficilement apporter un assez puissant correctif, puisque, dans les théocraties les plus fortement constituées, les vaincus ont spontanément absorbé les vainqueurs, commel'histoire nous le montre par tant d'éclatans exemples, où l'on voit le conquérant étranger se transformer insensiblement en chef du sacerdoce dirigeant, sans que la nature primitive du régime en reçoive presque jamais aucune altération capitale: il en était essentiellement ainsi lorsque, dans les révolutions intérieures, les guerriers ayant pu prendre momentanément le dessus sur les pontifes, finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir involontairement le caractère théocratique, ce qui maintenait toujours l'esprit général du système, sauf un simple changement de personnes ou de dynasties.Note 14:Plusieurs philosophes, sous l'inspiration des vaines théories métaphysiques qui ont tant exagéré, au siècle dernier, l'influence des signes, ont pensé, surtout envers les Chinois, que cette immobilité dépendait principalement de l'usage universel de l'écriture hiéroglyphique, sans réfléchir que d'autres théocraties voisines, et certes non moins immobiles, n'étaient point assujéties à cette prétendue cause prépondérante. Quels que soient les graves inconvéniens sociaux d'une telle écriture, il est clair que cette superficielle appréciation, d'abord spécieuse, prend réellement un symptôme pour un principe, puisque cet usage continue, depuis l'établissement des Tatars, à subsister conjointement avec la désuétude de l'écriture alphabétique de ces conquérans. L'ensemble du système théocratique explique certes assez directement son esprit anti-progressif, pour qu'on doive se dispenser de recourir à des considérations accessoires et partielles, hors de toute proportion raisonnable avec les effets qu'on veut ainsi leur attribuer.En considérant de plus près le passage général du polythéisme théocratique au polythéisme militaire, on reconnaît aisément qu'il n'a pu s'effectuer que chez les peuples où l'ensemble des conditions extérieures avait empêché le développement de la théocratie, en favorisant celui de la guerre, et dont la civilisation avait été hâtée par d'heureuses colonisations qui, essentiellement provenues de pays soumis au pur régime des castes, ne pouvaient cependant l'enraciner de nouveau sur un sol mal disposé, un tel transport devant, en effet, neutraliser beaucoup les dangers politiques de ce système, sans nuire sensiblement à ses qualités intellectuelles et morales. L'importanterévolution ainsi accomplie communément dans cette organisation primitive, a partout maintenu, au fond, le principe des castes, qui se retrouve chez toute l'antiquité, où la naissance a toujours exercé une influence politique prépondérante, décidant d'abord habituellement de la liberté ou de l'esclavage, et déterminant ensuite, en majeure partie, surtout à l'origine, la nature des attributions de chacun. Mais le principe d'hérédité s'est trouvé dès lors essentiellement modifié par l'introduction régulière et permanente d'une certaine faculté de choix d'après une appréciation personnelle et directe, faculté nouvelle qui, quoique d'abord étroitement subordonnée à la naissance, a dû ensuite acquérir une extension et une indépendance toujours croissantes. L'équilibre politique qui a pu s'établir entre ces deux tendances opposées devait surtout dépendre du développement plus ou moins parfait de l'activité militaire, si propre, par sa nature, à mettre en pleine évidence la supériorité des vraies vocations correspondantes. C'est ainsi que, chez les Romains, cet équilibre a été bientôt suffisamment institué, et spontanément maintenu pendant plusieurs siècles, par une suite nécessaire, quoique indirecte, de l'essor graduel et continu du système de conquête: tandis que, chez les Grecs,par une cause inverse, les législateurs et les philosophes avaient été toujours occupés à organiser laborieusement, entre ce qu'ils nommaient l'oligarchie et la démocratie, une conciliation durable, sans pouvoir jamais y parvenir assez.A partir du polythéisme militaire, l'étude générale de l'évolution humaine doit être nécessairement décomposée, jusqu'aux temps modernes, en deux parties essentielles, intimement mêlées auparavant sous le polythéisme théocratique: car, malgré la corelation élémentaire qui existe toujours plus ou moins entre la marche de l'esprit humain et celle de la société, il est certain que dès lors la principale évolution intellectuelle et la principale évolution sociale ont été, dans le développement fondamental de l'humanité, profondément séparées, et produites, en des temps très distincts, sous des régimes fort différens, quoique radicalement analogues. Telle est l'origine essentielle de la division historique ci-dessus annoncée entre le mode grec et le mode romain, à laquelle notre appréciation doit maintenant se subordonner. C'est aussi pourquoi, envers chacun de ces deux modes également indispensables, nous devrons surtout nous réduire à y examiner le développement qui lui était spécialement réservé, en commençant par le régime grec. Par cela même que ce premierrégime est, à tous égards, intermédiaire entre le régime égyptien et le régime romain, plus intellectuel que l'un et moins social que l'autre, il semblerait, d'après un principe logique déjà heureusement employé dans plusieurs parties antérieures de ce Traité, que son appréciation rationnelle dût être plus nettement conçue à la suite de celle des deux termes extrêmes. Mais, comme le terme initial vient d'être assez caractérisé, et que le lecteur a déjà sans doute une suffisante connaissance provisoire du terme final, il est clair que l'avantage philosophique inhérent à un tel ordre d'exposition ne saurait assez compenser le grave inconvénient qu'il y aurait à altérer ainsi, quoique seulement dans la forme, la conception de filiation graduelle, qui doit certainement prédominer en toute opération historique: ce qui n'empêche pas toutefois que cette inversion ne puisse ensuite être accessoirement recommandée au lecteur, à titre d'un utile exercice.Un coup d'œil philosophique sur l'ensemble de l'histoire grecque, suffit pour montrer directement que, dans cette société, l'activité militaire, quoique fondamentale et continue, était toujours réduite à un essor essentiellement vague et incohérent, sans pouvoir encore aboutir à sa grande destination sociale, par le développement gradueld'un système de conquêtes durables, fonction politique éminemment réservée au régime romain. Suivant l'heureuse expression de De Maistre, on peut dire en quelque sorte que la Grèce était née divisée: puisque cet état caractéristique de luttes intérieures, non moins stériles que continues, entre des peuplades aussi analogues, a commencé dès la première origine distincte de cette mémorable population, et n'a cessé que par l'universelle prépondérance de la domination romaine; si tant est d'ailleurs qu'il n'en reste point, encore aujourd'hui, des traces très sensibles. La constitution géographique de la Grèce explique, en partie, cette division radicale, par l'excessive dissémination qui distingue un tel territoire, non-seulement dans l'Archipel, mais même sur le continent, naturellement décomposé en un grand nombre de portions indépendantes, en vertu des golfes, des isthmes, des chaînes, etc., dont il est tant traversé. A cette condition extérieure, il faut joindre, pour compléter suffisamment une telle explication, une cause sociale non moins essentielle, consistant dans l'identité remarquable de ces diverses populations, civilisées, presque simultanément, sous l'influence d'une langue à peu près commune, par des colonies dont l'origine était semblable et la sociabilité fortanalogue[15]. De ce double caractère fondamental, il est nécessairement résulté que chacun de ces peuples, d'abord aussi disposé sans doute que le peuple romain[16]à poursuivre graduellement la conquête universelle, n'a jamais pu, malgré des efforts toujours renouvelés, subjuguer finalement ses plusproches voisins, et a été dès lors forcé d'aller surtout déployer au loin son ardeur belliqueuse, suivant une marche entièrement inverse à celle de Rome, et radicalement incompatible avec l'établissement progressif d'une domination à la fois étendue et durable, susceptible de fournir un point d'appui vraiment solide au développement ultérieur de l'humanité. C'est ainsi, par exemple, que la peuplade athénienne, au moment de sa plus éclatante prépondérance, dans l'Archipel, en Asie, en Thrace, etc., était réduite à un territoire central à peine équivalent à un moyen département français, et tout autour duquel campaient de nombreux rivaux, dont l'assujétissement réel était alors justement réputé impraticable: Athènes pouvait plus raisonnablement projeter la conquête, par exemple, de l'Égypte ou de l'Asie mineure, que celle, non-seulement de Sparte, mais même de Thèbes ou de Corinthe, ou peut-être de la petite république adjacente de Mégare; quelque paradoxale que doive d'abord paraître, à nos esprits modernes, une telle appréciation, elle n'étonnera point sans doute ceux qui ont vraiment approfondi l'étude de cette situation politique.Note 15:Le principe de la colonisation a exercé une influence tellement capitale sur la destination, essentiellement intellectuelle, de la civilisation grecque, que l'on peut noter les colonisations redoublées, ou poussées même au troisième degré, comme ayant le plus heureusement concouru à l'ensemble du mouvement spirituel, soit philosophique, scientifique ou esthétique: ainsi que le témoignent si clairement tant d'éminens exemples analogues à ceux d'Homère, de Thalès, de Pythagore, d'Aristote même, d'Archimède, d'Hipparque, etc. On conçoit aisément, en effet, que les propriétés caractéristiques du régime grec pour exciter l'évolution intellectuelle, devenaient naturellement d'autant plus prononcées, dans ces dérivations successives, qu'on s'éloignait davantage de la source théocratique primordiale, sans cependant que l'esprit de conquête pût acquérir un plus libre développement: pourvu toutefois que les altérations ne fussent pas ainsi poussées au point de dénaturer le système originaire, ce qui ne pouvait guère arriver tant qu'il y restait quelques rapports suivis avec la métropole, dont l'ascendant, politique ou moral, devait y tempérer spécialement l'essor militaire.Note 16:Il est clair, par exemple, que les Spartiates n'étaient essentiellement, pour ainsi dire, que des Romains avortés, faute d'un milieu convenable, admirablement organisés pour la guerre, et ne pouvant néanmoins conquérir avec fruit. Mais cette peuplade n'en a pas moins rempli une indispensable fonction dans le système total de la civilisation grecque, comme propre à constituer le principal noyau militaire, dans les occasions capitales où la Grèce devait agir, et surtout résister, collectivement; quoique son aveugle antipathie contre Athènes l'ait trop souvent conduite, en ses temps même de plus grande splendeur, à seconder honteusement les projets hostiles de la théocratie persane, qu'elle avait, en d'autres cas, si noblement combattue.Par suite d'une telle position fondamentale, l'activité militaire avait donc, chez ces peuples, toute l'intensité convenable pour empêcher ledéveloppement, long-temps imminent, du régime théocratique, auquel l'expulsion ou l'abaissement des rois opposait partout une puissante barrière politique, en harmonie avec une antipathie morale très prononcée: mais, en même temps, ces diverses nations antagonistes, presque équivalentes en puissance guerrière, devaient se neutraliser essentiellement, de manière à empêcher cette inquiète activité d'accomplir progressivement sa grande mission politique. Ainsi, pendant que l'humanité s'y trouvait préservée de cette torpeur intellectuelle et morale que tend nécessairement à produire la prolongation démesurée du régime théocratique, la vie guerrière ne pouvait cependant y acquérir habituellement assez de prépondérance pour absorber radicalement, comme à Rome, les principales facultés des hommes éminens, auxquels ces vaines luttes ne pouvaient sans doute, malgré les préjugés dominans, inspirer toujours un intérêt exclusif. Telle est la grande cause qui a rejeté, en quelque sorte, dans la vie intellectuelle, une énergie cérébrale continuellement excitée, et que la destination politique ne pouvait suffisamment satisfaire: la même influence agissant aussi sur les masses, quoiqu'à un degré beaucoup moindre, les disposait également à goûter convenablement cette nouvelle culture, surtoutquant aux beaux-arts. Cependant, cette tendance fondamentale n'aurait pu spontanément déterminer le rapide développement de l'évolution intellectuelle, soit scientifique, soit esthétique, si les premiers germes n'en eussent été, d'un autre côté, préalablement empruntés aux sociétés théocratiques, par une suite naturelle des colonisations originaires. Voilà donc par quel concours de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la Grèce, une classe libre entièrement nouvelle, qui devait alors servir d'inappréciable organe au principal essor mental de l'élite de l'humanité, comme étant à la fois éminemment spéculative, sans avoir le caractère sacerdotal, et essentiellement active, sans être absorbée par la guerre. En altérant de quelques degrés, en l'un ou l'autre sens, cet admirable antagonisme, qui n'a jamais été nettement conçu, les philosophes, les savans et les artistes demeuraient de simples pontifes, plus ou moins élevés dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient d'humbles esclaves chargés des soins pédagogiques dans les grandes familles militaires. Mon illustre prédécesseur, Condorcet, semble avoir entrevu le vrai principe de cette mémorable situation, mais sans avoir pu l'apprécier suffisamment, faute d'une saine théorie fondamentale de l'ensemble de l'évolution humaine. On voit ainsi quel service capitala dès lors indirectement rendu à l'humanité l'essor continu de l'activité militaire, quoique politiquement stérile: sans parler d'ailleurs de son importance spéciale assez connue pour soustraire, à l'envahissement toujours imminent des immenses armées théocratiques, ce petit noyau de libres penseurs, alors chargés, en quelque sorte, des destinées intellectuelles de notre espèce, qui peut-être, sans les sublimes journées des Thermopyles, de Marathon, et de Salamine, ultérieurement complétées par l'immortelle expédition du grand Alexandre, resterait encore, même aujourd'hui, partout plongée dans l'avilissement théocratique.Nous aurons maintenant assez apprécié cette grande destination mentale du régime grec, si nous nous réduisons ici à la considération sommaire du développement le plus important, c'est-à-dire, de l'évolution philosophique et scientifique, puisque l'évolution esthétique a déjà été ci-dessus convenablement caractérisée. Pour plus de clarté, j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, comme le plus capital en lui-même, à titre de manifestation primordiale d'un nouvel élément intellectuel, ultérieurement réservé à une prépondérance définitive, et comme ayant d'ailleurs profondément influé dès lors sur l'essor simultané de la philosophie proprement dite.Envers l'une et l'autre évolution, le point de départ commun résultait donc de la formation spontanée, il y a moins de trente siècles, d'une classe éminemment contemplative, composée, en dehors de l'ordre légal, d'hommes libres, doués d'une haute intelligence et pourvus du loisir suffisant, sans aucune attribution sociale déterminée, et, par suite, bien plus purement spéculatifs que les dignitaires théocratiques, dont l'esprit devait être principalement occupé à conserver ou à appliquer leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes durent d'ailleurs long-temps cultiver simultanément, à l'imitation de leurs précurseurs sacerdotaux, toutes les parties quelconques du domaine intellectuel, sauf toutefois l'importante séparation, presque immédiate, de la poésie et des autres beaux-arts, en vertu d'un essor plus rapide. Mais cette activité continue dut tendre ensuite à déterminer graduellement une division nouvelle, première base directe de notre propre développement scientifique, lorsque l'esprit positif put enfin commencer à s'y manifester nettement, avec tous les vrais caractères qui lui appartiennent, malgré la philosophie, d'abord purement théologique et puis de plus en plus métaphysique, qui continua nécessairement à présider à toutes les spéculations de l'antiquité.Cette apparition décisive du véritable esprit scientifique, s'opéra alors, comme c'était inévitable, par l'élaboration des idées les plus simples, les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire les idées mathématiques, berceau nécessaire de la positivité rationnelle, et que ces mêmes caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire à la juridiction spéciale de la théologie dominante, qui ne pouvait descendre à de tels détails, seulement enveloppés implicitement sous son universelle suprématie intellectuelle. Il est même certain que les idées purement arithmétiques, où ces trois attributs corelatifs sont encore plus prononcés, furent d'abord le sujet de certaines recherches mathématiques, quelque temps avant que la géométrie commençât à se dégager de l'art de l'arpentage, auquel elle adhérait essentiellement dans les spéculations théocratiques. Néanmoins, le nom caractéristique de la science, qui, depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré de cette partie principale, comme il continuera nécessairement à l'être toujours, à cause de sa prépondérance rationnelle, suffirait uniquement à en constater la culture presque aussi ancienne, la géométrie proprement dite devant d'ailleurs seule spontanément fournir un champ suffisant à l'esprit arithmétique, et surtout à l'esprit algébrique, quin'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut, chez le grand Thalès, l'origine de la vraie géométrie, surtout par la formation de la théorie fondamentale des figures rectilignes, bientôt agrandie par l'immortelle découverte de Pythagore, qui procéda d'un principe distinct, d'après la considération directe des aires, quoiqu'elle eût pu, sans doute, déjà résulter des théorèmes de Thalès sur les lignes proportionnelles, si la faculté de déduction abstraite avait pu être alors assez avancée. Le fait célèbre de Thalès enseignant aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par la longueur des ombres, constitue, pour quiconque en saisit bien toute la portée, un immense symptôme intellectuel, permettant d'apprécier exactement, de part et d'autre, le véritable état de la science, quelquefois si ridiculement exagéré encore en l'honneur des théocraties antiques; en même temps qu'il témoigne du progrès fondamental déjà accompli alors dans la raison humaine, ainsi parvenue à considérer enfin, sous un simple aspect d'utilité scientifique, un ordre de phénomènes où elle n'avait si long-temps envisagé qu'un sujet de terreurs superstitieuses. A partir de cette grande époque, l'esprit géométrique, bientôt alimenté par l'heureuse invention des sections coniques, s'élève rapidement jusqu'àl'éminente perfection qu'il acquiert dans le sublime génie d'Archimède, type éternel, à tous égards, du vrai géomètre, et premier créateur de toutes les méthodes fondamentales, d'où devaient découler les immenses progrès ultérieurs, quoiqu'elles ne pussent alors avoir que ce caractère de particularité, nécessairement inhérent à la géométrie ancienne. Il ne faut pas d'ailleurs oublier la voie entièrement nouvelle ouverte, en outre, par Archimède à l'esprit mathématique, commençant à embrasser aussi un ordre de phénomènes plus compliqué, en ébauchant la création de la théorie rationnelle de l'équilibre des solides, et même, à quelques égards, des fluides. Enfin, en s'arrêtant encore un peu plus à un si grand nom, bien digne d'une telle exception, il ne serait pas inutile, à notre but philosophique, de signaler ici avec quelle plénitude l'esprit scientifique s'était alors développé, chez son plus pur et plus parfait organe, en notant aussi l'admirable fécondité de ses applications pratiques, et surtout la dignité vraiment caractéristique si noblement manifestée par Archimède, lorsqu'il consentit à se détourner momentanément de ses éminens travaux pour s'occuper, dans un grave besoin public, d'un ordre de conceptions aussi secondaire, où il soutint si hautement sa supériorité,première indication décisive des immenses services que la science devait rendre un jour à l'industrie. Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il n'y a plus réellement à considérer, dans l'antiquité, sous le point de vue purement scientifique, comme génie mathématique vraiment créateur, que le grand Hipparque, trop peu apprécié, fondateur de la trigonométrie, spontanément préparée par Archimède, ainsi que je l'ai expliqué au premier volume, et auquel sont dues toutes les principales méthodes de la géométrie céleste, dont il avait essentiellement conçu le véritable ensemble, et d'avance constitué même les relations pratiques fondamentales, soit à la connaissance des temps, ou à celle des lieux. Hors des diverses spéculations mathématiques, il ne pouvait alors certainement exister aucune sphère d'activité convenablement préparée pour le véritable esprit scientifique, comme l'ensemble de ce Traité l'a déjà surabondamment démontré, et comme l'indique d'ailleurs spontanément le nom même déjà imposé à cette science primordiale, et qui rappelle si naïvement son exclusive positivité à cette époque. Quel que soit, en réalité, l'éminent mérite individuel manifesté, sous ce rapport, par les travaux d'Aristote sur les animaux, et même antérieurement par les éclairs du génie médical d'Hippocratesur l'étude générale de la vie, la situation fondamentale de l'esprit humain n'en pouvait être essentiellement changée, au point de rendre déjà vraiment possibles des sciences aussi profondément compliquées, dont la création systématique devait être si évidemment réservée à un avenir alors extrêmement lointain.Bien que la nature de notre opération doive nécessairement interdire ici toute poursuite ultérieure d'un tel développement spécial, j'ai cependant jugé indispensable d'insister sur ce premier essor caractéristique de la positivité rationnelle, pour y marquer l'introduction spontanée de ce grand modificateur graduel de la philosophie primitive, avec son double attribut, spéculatif et abstrait, indispensable à son évolution ultérieure, et déjà si purement prononcé dans cet essai décisif. Il importe aussi de noter, à ce sujet, le génie éminemment spécial qui, dès l'origine, commence inévitablement à distinguer ce nouvel ordre de spéculations, par opposition aux contemplations indéterminées de l'ancienne philosophie. Quoique la spécialité, devenue aujourd'hui exorbitante et exclusive, puisse être maintenant, à divers égards, très dangereuse pour l'ordre social, depuis que le besoin de généralités nouvelles est directement prépondérant, il n'en pouvait être aucunementainsi en un temps où, exercée en dehors d'un système de sociabilité, qui devait, long-temps encore, reposer sur d'autres bases, elle n'était évidemment susceptible d'aucun grave inconvénient politique, et constituait, au contraire, l'unique moyen qui, indépendamment de la commune nécessité de la répartition des travaux, pût enfin apprendre à l'esprit humain, d'abord dans les cas les plus simples, à approfondir convenablement un sujet quelconque, ce qui jusque-là était resté radicalement impossible. En un mot, l'esprit scientifique, alors nullement constituant, et destiné seulement à préparer de très loin, sous le régime théologique, le principal élément ultérieur du régime positif, devait être, sans aucun danger social, éminemment spécial, sous peine d'avortement inévitable: ce qui ne saurait signifier d'ailleurs que la même disposition doive rester indéfiniment prépondérante, quand les besoins et la situation ont radicalement changé, comme le croient, avec une si aveugle obstination, presque tous les savans actuels. On ne peut douter, en effet, que les savans proprement dits n'aient commencé à paraître, déjà nettement séparés des philosophes, et avec leurs principaux attributs modernes, à partir de cette mémorable époque, si hautement caractérisée, sous ce rapport, par l'admirable fondation dumusée d'Alexandrie, directement destinée à satisfaire ce nouveau besoin intellectuel, après le triomphe irrévocable du polythéisme progressif sur le polythéisme stationnaire.Quant à l'évolution purement philosophique, elle présente, surtout avant cette indispensable séparation, des traces très sensibles de l'influence secrète de cette positivité naissante pour modifier déjà radicalement, par l'intervention prononcée de la métaphysique, le système général de la philosophie théologique, suivant la marche élémentaire indiquée au chapitre précédent, d'après ma théorie fondamentale du développement mental. Avant même que les études astronomiques pussent commencer à dévoiler, sur des phénomènes unanimement observés, l'existence directe des lois naturelles proprement dites, on voit l'esprit humain, impatient d'échapper prématurément au régime franchement théologique, s'efforcer d'aller puiser, dans l'essor rudimentaire des conceptions mathématiques, des idées universelles d'ordre et de convenance, qui, malgré leur caractère profondément confus et nécessairement chimérique, constituent réellement un vague pressentiment initial de la subordination ultérieure de tous les phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt fondamental de la philosophie à la science, premièrebase véritable de toute la métaphysique grecque, a d'ailleurs suivi, dès cette époque, la marche nécessaire de l'esprit mathématique, passant de l'arithmétique à la géométrie; puisque ces mystères philosophiques, d'abord exclusivement relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite aux figures, sans cesser toutefois, jusqu'aux derniers efforts de la subtilité grecque, d'embrasser simultanément ces deux ordres d'idées: ce qui me semble éminemment propre à justifier cette nouvelle appréciation historique d'une telle philosophie, dont l'œuvre immense du grand Aristote constituera toujours le plus admirable monument, éternel témoignage de la puissance intrinsèque de la raison humaine, à l'état même d'extrême imperfection spéculative, appréciant à la fois, avec une profonde sagacité, autant que l'époque le comportait, les sciences et les beaux-arts, et n'exceptant, de sa vaste conception encyclopédique, que les seuls arts industriels, alors crus indignes des hommes libres. Après la séparation décisive opérée par l'établissement alexandrin, cette philosophie, irrévocablement divisée en naturelle et morale, passe, de l'essor purement spéculatif, à une existence sociale de plus en plus active, en s'efforçant d'influer désormais toujours davantage sur le gouvernement de l'humanité, dont la suprêmedirection future n'arrête même point ses ambitieuses utopies. Quelques étranges aberrations qu'ait dû produire cette nouvelle phase, elle n'était pas, au fond, moins nécessaire que la première à la préparation générale du régime monothéique, non-seulement en accélérant l'universelle décadence du polythéisme, mais aussi comme instituant, à l'insu même de tous les philosophes, un germe indispensable de réorganisation spirituelle, comme je l'expliquerai bientôt. On peut même apercevoir dès lors, par une exploration très approfondie de cette suite variée de spéculations métaphysiques sur le souverain bien moral et politique, une certaine tendance vague à concevoir l'économie sociale d'une manière indépendante de toute philosophie théologique quelconque. Mais un espoir aussi prématuré, qui n'aboutissait réellement qu'au règne chimérique d'une impuissante métaphysique, ne pouvait avoir, en effet, qu'une influence purement critique, comme l'était immédiatement, à vrai dire, toute celle d'une semblable philosophie, alors organe actif d'une anarchie intellectuelle et morale fort analogue à la nôtre, sous divers aspects importans. L'incapacité radicale de la métaphysique, comme base d'organisation, même simplement mentale, et, à plus forte raison, sociale, devient irrécusable à cette époque de saprincipale activité spirituelle, dont rien ne gênait gravement l'essor, quand on voit le progrès continu du doute universel et systématique, conduisant, avec une effrayante rapidité, d'école en école, à partir de Socrate jusqu'à Pyrrhon et Épicure, à nier finalement toute existence extérieure. Cette étrange issue, directement incompatible avec aucune idée de véritable loi naturelle, décèle déjà l'antipathie fondamentale, ultérieurement développable, entre l'esprit métaphysique et l'esprit positif, dès l'époque de cette séparation de la philosophie d'avec la science, dont le bon sens de Socrate avait d'avance bien compris la nécessité prochaine, mais sans en soupçonner aucunement les limites ni les dangers. L'action sociale, de plus en plus dissolvante, nécessairement exercée par ce développement graduel de la métaphysique grecque, doit lui faire mériter, au tribunal suprême de la postérité, la juste réprobation qu'elle a universellement encourue, et qui, dès l'origine, avait été déjà si judicieusement formulée, par la rectitude politique du noble Fabricius, lorsque, au sujet de l'épicuréisme, il regrettait, avec une si amère ironie, qu'une semblable philosophie morale ne régnât point aussi chez les Samnites et les autres ennemis de Rome, qui en eût dès lors aisément triomphé. Quant à l'appréciation intellectuelle,elle ne saurait être finalement guère plus favorable, lorsqu'on voit la séparation entre la philosophie et la science rapidement conduire à ce point que les plus célèbres philosophes deviennent grossièrement étrangers aux connaissances réelles déjà vulgarisées dans l'école d'Alexandrie: comme le témoignent surtout ces étranges absurdités astronomiques qui dominaient la philosophie si vantée d'Épicure, et que répétait encore pieusement, un demi-siècle après Hipparque, l'illustre poète Lucrèce. En un mot, il est clair ainsi que la métaphysique avait alors poussé ses rêves d'indépendance absolue et de vaine suprématie, jusqu'à vouloir s'affranchir également de la théologie et de la science, seules aptes à organiser.J'ai cru devoir insister autant sur cette explication neuve et difficile du vrai caractère essentiel de l'ensemble de la civilisation grecque, afin de faire convenablement ressortir l'appréciation très délicate d'une situation aussi complexe, ordinairement si mal jugée, quoique si connue. Mais il serait certainement superflu d'examiner ici avec la même précision le second mode fondamental distingué ci-dessus dans le polythéisme militaire, c'est-à-dire le système romain, dont la vraie nature générale, beaucoup plus simple et mieux tranchée, doit être bien plus nettementsaisissable, et dont l'influence nécessaire sur la société moderne est d'ailleurs plus complète et plus sensible. En outre, je ne saurais avoir la témérité de reprendre l'appréciation sommaire de la politique romaine après d'aussi éminens penseurs que Bossuet et Montesquieu, trop heureux de pouvoir, dans cette partie de mon opération sociologique, m'appuyer sur une telle élaboration, et regrettant seulement de ne trouver, en aucun autre cas, une aussi précieuse préparation. Quoique ces admirables travaux, et surtout celui de Montesquieu, aient été inévitablement conçus dans un esprit à la fois trop absolu et trop isolé, je puis donc me borner ici à y renvoyer essentiellement le lecteur, qui, d'après ma théorie fondamentale de l'évolution sociale, pourra aisément, suivant les indications directes de l'ensemble de ce chapitre, y rectifier suffisamment, en général, les plus graves déviations du vrai point de vue historique, dont Bossuet s'est d'ailleurs, à mon gré, bien moins écarté, spontanément rappelé à l'unité et à la continuité par la nature même de son grand dessein. Du reste, l'enchaînement nécessaire de ce système avec le précédent et avec le suivant se trouvera naturellement caractérisé ci-dessous, surtout en considérant la transition finale du régime polythéiqueau régime monothéique, dans laquelle le génie de Bossuet a si bien entrevu la haute et indispensable participation de la domination romaine.Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel, l'autre social, du polythéisme militaire, j'ai jugé convenable, pour plus de clarté, de me rapprocher davantage des formes de l'appréciation concrète. Mais il importe à notre but principal de reconnaître directement que je ne me suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère abstrait indispensable à une telle opération, suivant les explications préliminaires du chapitre précédent. Car, ces dénominations de grec et romain ne désignent point ici essentiellement des sociétés accidentelles et particulières; elles se rapportent surtout à des situations nécessaires et générales, qu'on ne pourrait qualifier abstraitement que par des locutions trop compliquées. L'antiquité ayant dû naturellement offrir une grande variété de peuplades militaires où, par suite des motifs précédemment indiqués, le vrai régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment, il fallait bien, de toute nécessité, que, en certains cas, l'esprit militaire, quoique dominant, ne pût aboutir à un véritable système de conquête, de manière à favoriser l'essor intellectuel, en vertu des causes, locales et sociales, ci-dessusappréciées; tandis que, en d'autres, à l'aide d'influences analogues mais inverses, ce système a pu, au contraire, se développer convenablement. Or, chacune de ces deux évolutions extrêmes, poussée à un haut degré, devenait spontanément exclusive, aussi bien la mentale que la politique: s'il est évident que, par sa nature, le système de conquête ne pouvait être pleinement suivi que chez une seule population prépondérante, il n'est pas, au fond, moins certain, d'autre part, que le mouvement spirituel déterminé, compatible avec un tel âge social, ne pouvait aussi s'opérer suffisamment que dans un centre unique, sauf la simple propagation ultérieure, trop souvent confondue avec la production principale. Plus on méditera sur l'ensemble de ce grand spectacle, mieux on sentira que, dans ce double essor de l'élite de l'humanité, rien de capital n'a été, en réalité, essentiellement fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré ci-dessus leur influence générale sur le caractère propre de la civilisation grecque: elle n'a pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre évolution. Il fallait évidemment que les deux mouvemens, politique et intellectuel, s'opérassent sur des scènes suffisamment éloignées, sanstoutefois l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un ne fût point absorbé ou dénaturé par l'autre, et que cependant ils fussent susceptibles, après un assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement, de manière à converger également vers le régime monothéique du moyen-âge, que nous allons voir sortir nécessairement de cette mémorable combinaison. Relativement aux temps, il est aisé de sentir que l'évolution mentale de la Grèce devait indispensablement précéder, de quelques siècles, l'extension de la domination romaine, dont l'établissement prématuré l'aurait radicalement empêchée, par la compression inévitable de l'activité indépendante d'où elle devait résulter: et, si d'ailleurs l'intervalle eût été trop long, l'office de propagation universelle et d'application sociale, ainsi naturellement réservé à la conquête, aurait essentiellement avorté, puisque ce mouvement original, dont la durée devait être alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti à l'époque même de la communication[17]. D'unautre côté, quand le premier Caton insistait sur l'expulsion des philosophes, le danger politique inhérent à la contagion métaphysique était sans doute déjà passé essentiellement, puisque l'impulsion romaine était alors trop prononcée pour être réellement altérable par un tel mélange: mais si, au contraire, ce contact permanent avait été suffisamment possible deux ou trois siècles auparavant, il eût certainement été incompatible avec le libre et pur essor de l'esprit de conquête.Note 17:Si je pouvais ici insister davantage sur un tel examen, comme le permettra ultérieurement le traité spécial annoncé au volume précédent, il serait possible d'expliquer, pour ainsi dire, à quelques siècles et à quelques degrés près, l'époque et la scène de ce double mouvement humain. On démontrerait, par exemple, envers la position des deux centres principaux, l'un intellectuel, l'autre politique, l'influence nécessaire de la situation maritime, qui devait être favorable au premier et contraire au second, par suite même des obstacles qu'elle oppose directement à l'essor purement militaire, surtout dès l'origine, et des facilités qu'elle présente pour les communications stimulantes, aussi bien mentales qu'industrielles. D'un autre côté, le siége de la prépondérance militaire ne devait pas être trop éloigné de la mer, puisque le système de conquête ne pouvait évidemment se compléter que par la suprématie maritime, quoiqu'il n'eût pu d'abord se développer convenablement, c'est-à-dire par degrés sagement enchaînés, que par l'agrandissement continental, seul assez continu. En combinant rationnellement cette importante donnée avec d'autres conditions analogues, les unes locales, les autres sociales, on ne serait certainement pas fort éloigné de pouvoir, en quelque sorte, construireà prioril'ensemble des destinées respectives d'Athènes, de Rome, et même de Carthage. Mais ces déterminations trop spéciales, devenues alors essentiellement concrètes, nuiraient ici à notre opération fondamentale, outre les développemens étendus qu'elles exigeraient, fort au-delà de toute convenance actuelle.Plus on approfondit l'étude générale de la nation romaine, plus on comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses longs efforts graduels. Issue, à la manièredes autres peuplades militaires, d'une origine nécessairement théocratique, elle s'est, à leur exemple, dégagée finalement de ce régime initial par la mémorable expulsion de ses rois, mais en retenant assez de ce premier esprit politique pour conserver à son organisation propre une consistance ailleurs impossible, et néanmoins pleinement compatible avec le mouvement guerrier, par la prépondérance fondamentale de la caste sénatoriale, base de cet admirable édifice, où le pouvoir sacerdotal s'était intimement subordonné au pouvoir militaire. Quoique cette corporation de capitaines héréditaires, également sage et énergique, n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple ou armée toute la juste influence qui pouvait l'attacher suffisamment, par un dévouement actif, au développement continu du système de conquête, elle y a été ordinairement bientôt amenée par la marche naturelle des évènemens. En général, la formation et le perfectionnement de la constitution intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de la domination extérieure, ont alors essentiellement dépendu, tour à tour, l'un de l'autre, beaucoup plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins et de conduite dans les chefs personnels ou collectifs, quelle qu'ait dû être, sans doute, la haute influence des individualités politiques, auxquellesétait ainsi naturellement ouvert un immense avenir. Le succès a surtout tenu, en premier lieu, à l'exacte convergence de tous les moyens fondamentaux d'éducation, de direction, et d'exécution, vers un seul but homogène et continu, mieux accessible qu'aucun autre à tous les esprits, et même à tous les cœurs: en second lieu, il est résulté de la marche sagement graduelle de la progression; car, en voyant cette noble république employer trois ou quatre siècles à établir solidement sa puissance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque même où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse domination, on peut aisément soupçonner le sort ultérieur de chacun des deux empires, quoique l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre. Enfin, le système général de conduite, bientôt établi, et toujours scrupuleusement suivi, envers les nations successivement subjuguées, n'a pas eu moins de part à ce grand résultat, à cause de l'admirable principe d'incorporation progressive qui le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire. Si le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé soumettre à la domination romaine, au-devant de laquelle il amême souvent couru, sans tenter fréquemment de grands efforts pour s'en dégager, il faut bien que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation large et complète qui la distinguait éminemment. Quand on compare la conduite ordinaire de Rome envers les peuples conquis, ou plutôt incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultans que les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient si fréquemment à leurs tributaires de l'Archipel, et quelquefois même à leurs alliés, on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout prix, une prépondérance qui n'a rien de stable, tandis que la première marche assurément à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette grande époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a pu se manifester avec autant de plénitude et d'unité, à la fois dans la masse et dans les chefs, eu égard au but correspondant. Quant à l'évolution morale, son progrès général y était en exacte harmonie, sous tous les aspects importans, avec une telle destination. Cela est très sensible pour la morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, suivant le génie fondamental de toute l'antiquité, en tout ce qui peut rendre l'homme mieux propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique, l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle, comparativement aux sociétésgrecques, où les plus éminens personnages perdaient si fréquemment la majeure partie de leur loisir au milieu des courtisanes; tandis que, chez les Romains, la considération sociale des femmes et leur légitime influence étaient certainement fort augmentées, quoique leur existence morale fût, en même temps, plus sévèrement réduite, qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur vraie destination, les différences caractéristiques des deux sexes, bien loin de s'effacer, étant toujours progressivement développées, suivant la loi propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple introduction usuelle des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait à témoigner clairement que l'esprit domestique n'avait pas décru. Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la cruauté et la dureté trop ordinaires à l'égard des esclaves, si froidement assimilés aux animaux dans la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le prudent Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce manifesté et entretenu par l'horrible nature des divertissemens habituels, on ne peut cependant méconnaître, d'après les indications précédentes, qu'elle ait alors reçu un perfectionnement capital, quant au sentiment fondamental du patriotisme, ainsi modifié et ennobli par les meilleures dispositions envers les vaincus, et se rapprochantbien davantage de la charité universelle, bientôt érigée par le monothéisme en terme véritable de l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable nation, plus encore qu'en aucun autre cas de l'antiquité, la morale a été réellement, à tous égards, dominée par la politique, dont la considération directe pourrait presque la faire exactement deviner. Né pour commander afin d'assimiler, destiné à éteindre irrévocablement, par son universel ascendant, cette stérile activité guerrière qui menaçait de prolonger indéfiniment la décomposition de l'humanité en peuplades antipathiques, ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de la civilisation fondamentale, ce noble peuple, malgré ses immenses imperfections, a manifesté certainement, à un haut degré, l'ensemble des qualités les plus convenables à une telle mission, qui, ne pouvant plus se reproduire, ni par conséquent permettre un nouvel éclat analogue, éternisera nécessairement son nom, à quelque âge que se prolonge la vie politique de notre espèce. Même quant à l'évolution intellectuelle, quoiqu'elle n'y dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation propre, quand le temps est venu de la développer sous ce nouvel aspect; elle ne pouvait alors consister, en effet, qu'à continuer et propager le mouvement mental imprimé par la civilisationgrecque: or, dans cet office secondaire, mais indispensable, il a montré bientôt un empressement très louable, fort supérieur aux puériles jalousies qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division des Grecs; quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable infériorité de ses propres imitations, sauf un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont la mieux caractérisée se rapporte au genre historique, auquel l'ensemble de sa situation devait plus spécialement l'appeler. La décadence même de cette nation confirme, de la manière la plus décisive, une telle appréciation, car elle a essentiellement suivi l'accomplissement principal de son office caractéristique. Quand la domination romaine a reçu enfin toute l'extension dont elle était susceptible, ce vaste organisme, ayant perdu le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé à se dissoudre graduellement, en produisant une dégradation morale à jamais sans égale, parce que jamais il ne saurait exister une pareille absence de but et de principe, combinée avec une semblable condensation de moyens, soit de pouvoir ou de richesse. Le passage simultané de la république à l'empire, quoique évidemment commandé par cette nouvelle situation, qui changeait désormais l'extension en conservation, ne constituait point réellement une réorganisation, mais seulement unmode graduel de destruction chronique d'un système qui, si fortement combiné pour la conquête, ne pouvait sans doute changer subitement de destination, et devait périr au lieu de se régénérer. Il est clair, en effet, que les empereurs, véritables chefs du parti populaire, n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que compléter l'inévitable abaissement continu de la caste sénatoriale, sur laquelle tout reposait, mais dont la puissance était irrévocablement perdue, comme n'ayant plus de but permanent. Quand le grand César, l'un des hommes les plus éminens dont notre espèce puisse s'honorer, succomba sous le concours spontané du fanatisme métaphysique avec la rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi insensé qu'odieux, ne changea réellement rien d'essentiel à la situation fondamentale: seulement ses horribles conséquences immédiates aboutirent à élever, comme chefs du peuple contre le sénat, des hommes bien moins propres à l'empire du monde; sans que les divers changemens ultérieurs, si fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction du système, aient jamais permis, même après les plus indignes empereurs, le retour momentané de l'organisation vraiment romaine, tant son existence était intimement liée au développement graduel de la conquête.Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les trois modes essentiels du régime polythéique de l'antiquité, et déterminé sommairement la participation nécessaire et successive de chacun d'eux à l'opération fondamentale que le polythéisme devait accomplir pour l'ensemble de l'évolution humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de compléter entièrement cette grande appréciation intellectuelle et sociale, qu'à expliquer rapidement la tendance spontanée de tout ce système à produire finalement l'ordre monothéique du moyen-âge: ce qui, outre l'indispensable transition à l'époque suivante, achèvera de faire mieux connaître ce second état théologique, en mettant directement en évidence le but définitif vers lequel devaient converger, chacune à sa manière, ses diverses phases, et sans la considération permanente duquel sa notion générale demeure nécessairement vague et confuse à un certain degré, en un mot reste absolue au lieu de devenir relative.Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est évidente, et peu contestée, d'après la destination nécessaire et continue de la philosophie grecque à servir graduellement, dès sa première origine, d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme, afin de préparer spontanément de plus en plus l'inévitable avènement du monothéisme.La seule rectification fondamentale qu'exigent, à cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous les esprits éclairés, consiste à reconnaître, dans cette importante révolution spéculative, l'influence, latente mais indispensable, du développement, caractéristique quoique naissant, de l'esprit positif, dont j'ai ci-dessus expliqué l'intime participation pour imprimer profondément à cette philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs, cette nature intermédiaire qui, voulant cesser d'être purement théologique sans pouvoir encore devenir réellement scientifique, constitue l'état métaphysique, envisagé comme une sorte de maladie chronique transitoire, propre à cette phase infranchissable de notre évolution mentale, individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord vague et confus, de l'existence nécessaire des lois naturelles, alors suscité par la première ébauche rationnelle des vérités géométriques et astronomiques, uniques connaissances réelles déjà accessibles, a pu seul donner enfin une vraie consistance philosophique à la disposition universelle au monothéisme, spontanément produite par le progrès continu de l'esprit d'observation, dont le développement propre, quoique empirique, devait involontairement manifester à tous les yeux assez de similitudes et de relations entre les phénomènespour tendre à y restreindre de plus en plus l'actualité et la spécialité de l'intervention surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée, se rapprochait toujours davantage de la simplification monothéique, jusque-là trop antipathique au caractère incohérent des conceptions primitives. Une première généralisation des conceptions théologiques, d'après le premier exercice spontané de l'esprit d'observation chez la masse des hommes, avait d'abord déterminé le passage fondamental du fétichisme au polythéisme, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent: une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor plus étendu, devait pareillement conduire, en temps opportun, et même plus irrésistiblement encore, vu la moindre difficulté du changement, à concentrer graduellement, et à réduire enfin, autant que possible, l'action surnaturelle, par la transition analogue de celui-ci au monothéisme proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la discordance, nécessairement propres aux observations primordiales, ne comportaient nullement, à l'origine, l'unité théologique, qui devait alors sembler absurde, il était également impossible que l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée de la contradiction directe et générale que devait de plus en plus lui présenterla multitude désordonnée de ces capricieuses divinités, comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier, que l'homme commençait à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du monde extérieur.Nous avons précédemment remarqué, à titre d'élément essentiel du polythéisme convenablement élaboré, un dogme général, éminemment apte à faciliter directement cette grande transition, la croyance indispensable au destin, envisagé comme le dieu propre de l'invariabilité, et dont le département effectif devait, par conséquent, s'augmenter sans cesse, aux dépens de ceux de toutes les autres divinités, dès lors devenues de plus en plus subalternes, à mesure que l'expérience accumulée dévoilait progressivement à la raison humaine cette permanence fondamentale des rapports naturels, qui, d'abord nécessairement inaperçue par une exploration trop isolée et trop concrète, devait inévitablement finir par déterminer une irrésistible conviction, base primordiale et unanime d'un nouveau régime mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite de l'humanité, ainsi que le démontrera la suite de notre opération historique. On ne peut méconnaître un tel mode principal de transition, si l'on réfléchit que la providence des monothéistesn'est réellement autre chose que le destin des polythéistes, ayant hérité peu à peu des diverses attributions prépondérantes des autres divinités, et auquel on n'a eu essentiellement qu'à donner spontanément un caractère plus déterminé et plus concret, en harmonie avec cette extension désormais plus active, au lieu du caractère trop abstrait et trop vague qu'il avait dû conserver jusque alors, suivant la théorie indiquée à la fin du chapitre précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que l'entendent nos déistes métaphysiciens, depuis la décadence radicale de toute philosophie théologique, c'est-à-dire, rigoureusement réduit à un seul être surnaturel, sans aucun intermédiaire de lui à l'homme, constitue certainement une pure utopie, nullement praticable, et incapable de fournir jamais la base d'un véritable système religieux, susceptible d'une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et, à plus forte raison, sociale. Toute la transformation essentielle a donc vraiment consisté, en général, à discipliner et à moraliser l'innombrable multitude des dieux, en la subordonnant directement, d'une manière régulière et permanente, à la suprême prépondérance d'une volonté unique, assignant, à son gré, l'office de chaque agent plus ou moins subalterne: c'est ainsi que les masses comprennent le monothéisme;et elles doivent sans doute mieux sentir que ne peut le faire la subtilité doctorale, envers une conception principalement destinée à leur usage, quand leur instinct repousse à juste titre comme radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres quelconques. Or, ainsi envisagé, le passage s'est évidemment opéré d'après le dogme préalable du destin, graduellement transformé en providence, suivant l'explication précédente, sous l'influence croissante de l'esprit métaphysique.Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus expliqués, qui assignaient naturellement à la philosophie grecque l'initiative essentielle d'une telle élaboration, quoique partout plus ou moins préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie spontanée de cet esprit métaphysique, toujours caractérisé par le doute systématique et l'indécision des vues, avec la tendance générale de l'état social correspondant. Par suite des conditions fondamentales précédemment examinées envers le régime grec, l'éducation, essentiellement militaire, n'y étant point convenablement adaptée à une existence réelle qui ne pouvait l'être assez, la nature, nécessairement vague et flottante, de la politique habituelle, la tendance contentieuse qui divisait sans cesse ces populations à la fois semblables et antipathiques, tout cet ensemble dedispositions continues devait rendre l'esprit grec éminemment accessible à la métaphysique, qui, dès que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière la plus conforme à ses goûts dominans. S'il eût été possible, au contraire, que le développement métaphysique s'effectuât d'abord à Rome, il y eût nécessairement rencontré cette répugnance universelle que devait, à cet égard, spontanément inspirer la profonde influence élémentaire produite par la considération permanente d'un grand but commun, nettement déterminé et toujours homogène; influence qui a long-temps survécu aux causes qui l'avaient fait naître, puisque Rome, une fois maîtresse du monde, et n'ayant plus qu'à propager et à disséminer l'évolution générale, n'a réellement jamais participé activement à l'élaboration métaphysique, malgré les sollicitations continuelles des rhéteurs et des sophistes grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral.

On doit, à mon gré, regarder comme une loi générale de dynamique sociale la tendance inévitable de toute civilisation indigène, dans son développement spontané, vers un tel régime initial, dont les traces se retrouvent partout, même au sein des sociétés les plus avancées, et qui domine encore essentiellement chez la majeure partie de la population asiatique, au point de sembler aujourd'hui particulièrement propre à la race jaune, quoique la race blanche n'en ait certes pas été d'abord plus exempte, et s'en soit seulement plus rapidement et plus pleinement dégagée, ou en vertu de sa supériorité effective, ou par suite de circonstances plus favorables. Mais ce régime, que l'essor prépondérant de l'activité militaire devait radicalement altérer, n'a pu devenir profondément caractéristique que sous l'influence permanente, suffisamment prononcée, des conditions extérieures qui pouvaient à la fois entraver le plus l'élan de l'esprit guerrier et le mieux favoriser celui de l'esprit sacerdotal. Ces causes locales, qui n'ont jamais pu exercer ensuite uneaction sociale aussi capitale, ont surtout consisté dans la réunion d'un heureux climat avec un sol fécond, qui devait faciliter le développement intellectuel, en assurant aisément les subsistances, pourvu d'ailleurs que la population, convenablement étendue, occupât un territoire propre à établir spontanément des communications intérieures, et enfin que le pays fût néanmoins, par sa nature, assez pleinement isolé pour être préservé des envahissemens extérieurs sans pousser fortement à la vie guerrière: rien ne peut mieux satisfaire à cet ensemble d'indications que la vallée d'un grand fleuve, séparée d'un côté par la mer, et, d'un autre, par d'immenses déserts ou des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système théocratique des castes s'est-il jadis pleinement réalisé en Égypte, dans la Chaldée, dans la Perse, etc.; il s'est prolongé jusqu'à nos jours dans la partie de l'Orient la moins exposée au contact graduel de la race blanche, à la Chine, au Japon, au Thibet, dans l'Indostan, etc.: par suite d'influences analogues, on l'a de même essentiellement retrouvé au Mexique et au Pérou, à l'époque de la conquête, sans qu'une telle similitude puisse, du reste, y motiver aucune induction raisonnable sur des communications peu compatibles avec l'esprit de ce régime. Outre cette multiplicitéd'exemples décisifs, qui suffirait à constater directement la spontanéité fondamentale d'une semblable organisation, on en peut signaler des traces plus ou moins caractéristiques dans tous les cas de civilisation indigène; comme, par exemple, pour notre Europe occidentale, chez les Gaulois et chez les Étrusques. Parmi les nations dont le développement propre a été surtout hâté par d'heureuses colonisations, on en reconnaît encore l'influence primordiale; l'empreinte générale s'en fait toujours sentir dans les diverses institutions ultérieures, et n'est pas même aujourd'hui complétement effacée, au sein des sociétés les plus avancées. En un mot, ce régime constitue partout le fond nécessaire de l'ancienne civilisation.

Cette universalité plus ou moins prononcée et la profonde ténacité qui caractérisent un tel système, doivent faire penser, quels qu'en puissent être les vrais inconvéniens, qu'il était, aux temps de sa splendeur, en harmonie intime avec les besoins essentiels de l'humanité. Il est facile, en effet, de reconnaître qu'il a été primitivement indispensable pour ébaucher, à tous égards, l'évolution fondamentale, intellectuelle ou sociale. D'abord, sa spontanéité est évidemment irrécusable; car rien n'est certes plus naturel, à l'origine, quel'hérédité générale des professions, qui fournit aussitôt, par la simple imitation domestique, le plus facile et le plus puissant moyen d'éducation, le seul même alors praticable, tant que la tradition orale doit constituer encore le principal mode de transmission universelle, soit à défaut d'aucun autre procédé suffisant, soit surtout en vertu du peu de rationnalité des conceptions quelconques. A quelque perfectionnement même que puisse jamais parvenir la civilisation humaine, il est clair que cette tendance primitive à l'hérédité s'y fera inévitablement toujours sentir, quoiqu'à un degré constamment décroissant, puisque la plupart des hommes n'ayant point, à vrai dire, de vocations spéciales très prononcées, chacun doit ordinairement se sentir disposé à embrasser volontiers la profession paternelle, pour peu que la société se trouve normalement classée; ce qui d'ailleurs n'empêche point, aux époques de transition, l'ardeur momentanée mais unanime à un déclassement général, alors plus ou moins nécessaire. Malgré que cette hérédité volontaire, ou seulement imposée par les mœurs, doive heureusement avoir, chez les modernes, un tout autre caractère que l'hérédité forcée, tyranniquement prescrite aux anciens par les lois, suivant l'esprit de toute leur économie sociale, elle n'en procède pas moins,au fond, du même principe élémentaire, d'après les garanties profondes que doit toujours offrir au bonheur, soit privé, soit public, la plus complète préparation possible de chacun à sa vraie destination sociale. Le seul moyen de diminuer, sans aucun danger réel, individuel ou social, la nécessité de ce mode spontané, consiste à rationnaliser de plus en plus l'éducation humaine, en faisant passer, autant que le comporte l'évolution intellectuelle, dans l'enseignement public, abstrait et systématique, ce qui auparavant exigeait un apprentissage domestique, concret et empirique. C'est ainsi surtout que le catholicisme a fait irrévocablement cesser l'hérédité des fonctions sacerdotales, aussi universelle, dans toute l'antiquité, que celle des autres attributions quelconques, privées ou publiques.

En second lieu, les propriétés fondamentales de ce régime initial ne sont pas moins incontestables, à tous égards, que son évidente spontanéité. L'évolution intellectuelle lui devra toujours la première division permanente entre la théorie et la pratique, alors suffisamment ébauchée par le développement spécial d'une caste spéculative, naturellement investie, même à un degré exorbitant, de la dignité et du loisir indispensables à la plénitude et à la continuité de ses travaux. Aussi, entous genres, les élémens primitifs de nos connaissances réelles remontent-ils nécessairement jusqu'à cette grande époque, où l'esprit humain a enfin commencé à régulariser sa marche générale. La même observation doit s'étendre aux beaux-arts, alors soigneusement cultivés, indépendamment de leur charme direct, par la caste dirigeante, soit comme accessoire du dogme et du culte, soit comme moyen d'enseignement et de propagation. Néanmoins c'est surtout le développement industriel qui, n'exigeant pas d'aussi rares vocations intellectuelles, et ne pouvant inspirer aucune inquiétude politique à la classe prépondérante, a dû être plus spécialement secondé par un tel régime, sous lequel d'ailleurs l'état de paix habituelle permettait d'employer les masses inférieures à des opérations vraiment colossales, où la force supplée presque toujours au génie, mais qui n'en eurent pas moins alors une véritable importance. On ne saurait douter que tous les arts usuels ne doivent y chercher leur premier essor, long-temps supérieur au grossier élan des sociétés essentiellement militaires. La perte nécessairement fréquente de diverses inventions utiles avant que cette organisation conservatrice pût être convenablement établie, avait dû, sans doute, en faire d'abord ressortir le besoinfondamental, et devait ensuite faire habituellement apprécier ce puissant moyen de consolider le degré de division du travail où notre espèce était déjà parvenue. Jamais, à aucune autre époque, l'aptitude fondamentale du polythéisme à fournir, par sa nature, des moyens généraux d'honorer les divers talens, n'a été plus pleinement réalisée que sous cette première organisation, qui a si souvent poussé jusqu'à l'apothéose proprement dite la glorieuse commémoration des principaux inventeurs, ainsi proposés à l'adoration habituelle des castes respectives. Sous le point de vue social, la convenance primordiale d'un tel régime n'est pas moins prononcée. Dans l'ordre politique proprement dit, la stabilité constitue évidemment son principal attribut. Toutes les précautions capitales s'y trouvaient spontanément instituées, avec la plus grande énergie possible, pour le préserver de toute grave atteinte, intérieure ou extérieure. Au dedans, les diverses castes partielles, essentiellement isolées entre elles, n'étaient habituellement liées que par leur commune subordination à la caste sacerdotale, dont chacune d'elles devait sans cesse éprouver le besoin fondamental, puisqu'elle y trouvait exclusivement les lumières spéciales et l'impulsion propre qui lui étaientjournellement indispensables à tous égards. Jamais il n'a pu exister ensuite une aussi intense concentration, régulière et permanente, des pouvoirs humains, que celle alors naturellement établie chez cette caste suprême, dont chaque membre, du moins dans les rangs supérieurs de la hiérarchie pontificale, était à la fois, non-seulement prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste, ingénieur et médecin. Les hommes d'état de la Grèce et de Rome, dont la plénitude et la généralité étaient si supérieures à ce qu'a pu comporter jusqu'ici l'état moderne, paraissent, à leur tour, des personnages fort incomplets, comparativement à ces admirables natures théocratiques de la première antiquité, dont Moïse constitue pour nous le type, sinon le plus fidèle, du moins le mieux connu. Relativement à l'extérieur, ce régime ne pouvait courir immédiatement de graves dangers que par le développement toujours imminent de l'activité militaire, dont la politique sacerdotale prévenait, autant que possible, les suites plus ou moins perturbatrices, en ouvrant, de temps à autre, une issue convenable à l'inquiétude des guerriers, par de larges expéditions lointaines et par des colonisations irrévocables. Enfin, sous l'aspect purement moral, on ne peut méconnaître la tendancenécessaire de ce régime à développer soigneusement, par une première culture, à la fois spontanée et systématique, la morale personnelle en ce qu'elle offre de plus fondamental, mais surtout la morale domestique, trop négligée ensuite par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué ci-dessus, et qui, dans ces théocraties, devait naturellement devenir prépondérante, l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant toujours sur le principe d'imitation. Quoique la polygamie y fût encore essentiellement prépondérante, sauf quelques cas exceptionnels de monogamie fort imparfaite et très précaire, la condition sociale des femmes recevait pourtant alors sa première amélioration fondamentale, depuis l'âge de barbarie où le sexe le plus faible restait communément assujéti aux travaux pénibles dédaignés par le sexe prépondérant: leur réclusion habituelle, suite d'ailleurs inévitable de la polygamie, constituait déjà, en réalité, un premier hommage général, et un témoignage involontaire de considération, tendant dès lors à leur attribuer, dans l'ordre élémentaire de la société, une position de plus en plus conforme à leur vraie nature caractéristique. Quant à la morale sociale, il est évident que l'esprit de ce régime devait directementdévelopper, au plus haut degré, le respect des vieillards, et le culte général des ancêtres. Le grand sentiment du patriotisme n'y était encore, chez les masses, sauf l'attachement instinctif au sol natal, qu'à son ébauche la plus élémentaire, l'amour de la caste, qui, quelque étroit qu'il doive nous paraître, constitue un intermédiaire indispensable dans l'essor graduel de la moralité humaine, surtout à cette époque, et peut-être toujours sous de nouvelles formes. Du reste, la profonde aversion superstitieuse qu'un tel système devait inspirer pour toute relation avec l'étranger, et qui contribuait beaucoup à augmenter son immuable consistance, doit être soigneusement distinguée de l'actif dédain ultérieurement entretenu par le polythéisme militaire.

Malgré tant d'éminentes propriétés, il est néanmoins certain que ce grand système théocratique, après avoir ébauché, sous tous les rapports, l'évolution humaine, devait devenir ensuite radicalement antipathique aux principaux progrès ultérieurs, intellectuels ou sociaux, en vertu même de l'excessive stabilité qui le caractérisait, et qui tendait graduellement à se convertir en une immobilité opiniâtre, quand les nouveaux développemens ont fini par exiger un autre classementsocial[14]. Ce n'est pas que cette immuabilité soit, comme on le pense, absolue: puisque ce régime n'est point, à beaucoup près, identique au Thibet à ce qu'il est dans l'Inde, ni là surtout à ce qu'il est devenu à la Chine, où l'introduction des examens graduels a tant modifié l'institution des castes, sans toutefois la détruire réellement; ce qui prouve clairement qu'un tel système n'est pas immodifiable. Mais, quoique l'humanité dût sans doute spontanément parvenir à s'y ouvrir enfin une issue quelconque, cependant notre développement européen a heureusement dépendu d'une toute autre marche, infiniment plus rapide, comme nous le reconnaîtrons ci-après: en sorte qu'il est oiseux d'insister davantage sur l'essor hypothétiquecompatible avec la seule théocratie, le premier grand progrès général ayant dû précisément consister à passer à une autre organisation, dans les pays où celle-là n'avait pu s'enraciner suffisamment. On conçoit aisément, en effet, combien ce régime purement conservateur doit bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement considérable, intellectuel ou social, par la tendance de la caste prépondérante à consacrer ses immenses ressources de tous genres au maintien général de sa domination presque absolue, lorsque elle-même a déjà perdu nécessairement, sous l'influence prolongée de cette suprématie, la principale stimulation de son propre développement. Au premier aspect, ce système politique semble rationnellement très satisfaisant, en ce qu'il paraît constituer le règne de l'esprit, quoique ce soit, au fond, encore davantage celui de la peur, puisqu'il repose bientôt sur l'usage continu des terreurs superstitieuses, et même des divers prestiges suggérés par une grossière ébauche des connaissances physiques; à peu près comme si la population était soumise à des conquérans mieux armés. Mais, par une appréciation plus approfondie, il importe d'ailleurs de reconnaître franchement, dès cette première époque, une haute nécessité sociale, suite inévitable de l'économiefondamentale de la nature humaine, et qui condamne directement la domination politique de l'intelligence, comme radicalement hostile à l'accomplissement graduel de notre véritable évolution. Quoique l'esprit doive spontanément tendre de plus en plus à la suprême direction des affaires humaines, il ne saurait certainement y parvenir jamais, par suite de l'extrême imperfection de notre organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement si peu énergique: en sorte que, dans l'ordre réel, individuel ou social, l'esprit est seulement destiné à modifier essentiellement la prépondérance matérielle, par un indispensable office consultatif, mais sans pouvoir habituellement donner l'impulsion. Or, cette même intensité trop peu prononcée, qui, quoi qu'on puisse faire, ne peut aucunement permettre le règne réel de l'intelligence, rendrait, d'une autre part, cet empire très dangereux, et bientôt hostile au progrès, si on tentait de l'établir; faute de la stimulation continue dont sa faiblesse native a tant besoin, et dont cette chimérique domination ferait nécessairement cesser la principale puissance: l'esprit, né pour modifier et non pour commander, serait alors essentiellement employé à maintenir son monstrueux ascendant, au lieu de suivre noblement sa grande destination au perfectionnement.Je me borne à indiquer ici cette considération capitale, qui sera naturellement reprise, au chapitre suivant, d'une manière plus directe et plus spéciale. Mais elle est ainsi assez signalée déjà pour nous faire actuellement comprendre, dans sa plus intime profondeur, le vrai principe élémentaire de cette tendance radicalement stationnaire si justement reprochée, en général, au système théocratique, par ceux-là même qui, d'un autre côté, ne pouvaient s'empêcher d'admirer profondément son apparente rationnalité. En considérant ensuite, d'un tel point de vue, les divers élémens essentiels de ce régime initial, chacun pourra aisément y vérifier que cette excessive concentration des divers pouvoirs, première cause de sa consistance caractéristique, devenait bientôt un obstacle nécessaire à toutperfectionnementnotable, aucune partie ne pouvant être isolément améliorée sans compromettre l'ensemble d'un système où régnait une semblable solidarité. Sous le point de vue scientifique, par exemple, si vainement présenté comme éminemment favorable aux théocraties antiques, il est clair que l'esprit humain n'a pu, au contraire, y dépasser jamais les plus simples progrès, non-seulement faute d'une stimulation suffisante, mais aussi parce que l'action critique qui seraitnaturellement résultée, contre le polythéisme dominant, d'un développement plus avancé, aurait directement tendu à bouleverser dès lors toute l'économie sociale. Personne ne saurait ignorer aujourd'hui que, après le premier ébranlement mental, les sciences ne pouvaient fleurir que cultivées pour elles-mêmes, et non comme instrumens de domination politique. Toute autre partie quelconque du système social pourrait donner lieu à une appréciation essentiellement analogue, que je dois maintenant laisser au lecteur. Ainsi, en résumé, on ne peut pas plus contester l'aptitude fondamentale du polythéisme théocratique à ébaucher, à tous égards, par une indispensable participation, l'ensemble de l'évolution humaine, qu'on ne doit, d'un autre côté, méconnaître son inévitable tendance ultérieure à entraver directement le développement général. Les peuples chez lesquels la caste militaire n'a pu parvenir à subalterniser enfin la caste sacerdotale, n'ont donc joui d'abord d'une mémorable prééminence, que pour se voir ensuite condamnés à une immobilité presque incurable, à laquelle la conquête même peut difficilement apporter un assez puissant correctif, puisque, dans les théocraties les plus fortement constituées, les vaincus ont spontanément absorbé les vainqueurs, commel'histoire nous le montre par tant d'éclatans exemples, où l'on voit le conquérant étranger se transformer insensiblement en chef du sacerdoce dirigeant, sans que la nature primitive du régime en reçoive presque jamais aucune altération capitale: il en était essentiellement ainsi lorsque, dans les révolutions intérieures, les guerriers ayant pu prendre momentanément le dessus sur les pontifes, finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir involontairement le caractère théocratique, ce qui maintenait toujours l'esprit général du système, sauf un simple changement de personnes ou de dynasties.

Note 14:Plusieurs philosophes, sous l'inspiration des vaines théories métaphysiques qui ont tant exagéré, au siècle dernier, l'influence des signes, ont pensé, surtout envers les Chinois, que cette immobilité dépendait principalement de l'usage universel de l'écriture hiéroglyphique, sans réfléchir que d'autres théocraties voisines, et certes non moins immobiles, n'étaient point assujéties à cette prétendue cause prépondérante. Quels que soient les graves inconvéniens sociaux d'une telle écriture, il est clair que cette superficielle appréciation, d'abord spécieuse, prend réellement un symptôme pour un principe, puisque cet usage continue, depuis l'établissement des Tatars, à subsister conjointement avec la désuétude de l'écriture alphabétique de ces conquérans. L'ensemble du système théocratique explique certes assez directement son esprit anti-progressif, pour qu'on doive se dispenser de recourir à des considérations accessoires et partielles, hors de toute proportion raisonnable avec les effets qu'on veut ainsi leur attribuer.

En considérant de plus près le passage général du polythéisme théocratique au polythéisme militaire, on reconnaît aisément qu'il n'a pu s'effectuer que chez les peuples où l'ensemble des conditions extérieures avait empêché le développement de la théocratie, en favorisant celui de la guerre, et dont la civilisation avait été hâtée par d'heureuses colonisations qui, essentiellement provenues de pays soumis au pur régime des castes, ne pouvaient cependant l'enraciner de nouveau sur un sol mal disposé, un tel transport devant, en effet, neutraliser beaucoup les dangers politiques de ce système, sans nuire sensiblement à ses qualités intellectuelles et morales. L'importanterévolution ainsi accomplie communément dans cette organisation primitive, a partout maintenu, au fond, le principe des castes, qui se retrouve chez toute l'antiquité, où la naissance a toujours exercé une influence politique prépondérante, décidant d'abord habituellement de la liberté ou de l'esclavage, et déterminant ensuite, en majeure partie, surtout à l'origine, la nature des attributions de chacun. Mais le principe d'hérédité s'est trouvé dès lors essentiellement modifié par l'introduction régulière et permanente d'une certaine faculté de choix d'après une appréciation personnelle et directe, faculté nouvelle qui, quoique d'abord étroitement subordonnée à la naissance, a dû ensuite acquérir une extension et une indépendance toujours croissantes. L'équilibre politique qui a pu s'établir entre ces deux tendances opposées devait surtout dépendre du développement plus ou moins parfait de l'activité militaire, si propre, par sa nature, à mettre en pleine évidence la supériorité des vraies vocations correspondantes. C'est ainsi que, chez les Romains, cet équilibre a été bientôt suffisamment institué, et spontanément maintenu pendant plusieurs siècles, par une suite nécessaire, quoique indirecte, de l'essor graduel et continu du système de conquête: tandis que, chez les Grecs,par une cause inverse, les législateurs et les philosophes avaient été toujours occupés à organiser laborieusement, entre ce qu'ils nommaient l'oligarchie et la démocratie, une conciliation durable, sans pouvoir jamais y parvenir assez.

A partir du polythéisme militaire, l'étude générale de l'évolution humaine doit être nécessairement décomposée, jusqu'aux temps modernes, en deux parties essentielles, intimement mêlées auparavant sous le polythéisme théocratique: car, malgré la corelation élémentaire qui existe toujours plus ou moins entre la marche de l'esprit humain et celle de la société, il est certain que dès lors la principale évolution intellectuelle et la principale évolution sociale ont été, dans le développement fondamental de l'humanité, profondément séparées, et produites, en des temps très distincts, sous des régimes fort différens, quoique radicalement analogues. Telle est l'origine essentielle de la division historique ci-dessus annoncée entre le mode grec et le mode romain, à laquelle notre appréciation doit maintenant se subordonner. C'est aussi pourquoi, envers chacun de ces deux modes également indispensables, nous devrons surtout nous réduire à y examiner le développement qui lui était spécialement réservé, en commençant par le régime grec. Par cela même que ce premierrégime est, à tous égards, intermédiaire entre le régime égyptien et le régime romain, plus intellectuel que l'un et moins social que l'autre, il semblerait, d'après un principe logique déjà heureusement employé dans plusieurs parties antérieures de ce Traité, que son appréciation rationnelle dût être plus nettement conçue à la suite de celle des deux termes extrêmes. Mais, comme le terme initial vient d'être assez caractérisé, et que le lecteur a déjà sans doute une suffisante connaissance provisoire du terme final, il est clair que l'avantage philosophique inhérent à un tel ordre d'exposition ne saurait assez compenser le grave inconvénient qu'il y aurait à altérer ainsi, quoique seulement dans la forme, la conception de filiation graduelle, qui doit certainement prédominer en toute opération historique: ce qui n'empêche pas toutefois que cette inversion ne puisse ensuite être accessoirement recommandée au lecteur, à titre d'un utile exercice.

Un coup d'œil philosophique sur l'ensemble de l'histoire grecque, suffit pour montrer directement que, dans cette société, l'activité militaire, quoique fondamentale et continue, était toujours réduite à un essor essentiellement vague et incohérent, sans pouvoir encore aboutir à sa grande destination sociale, par le développement gradueld'un système de conquêtes durables, fonction politique éminemment réservée au régime romain. Suivant l'heureuse expression de De Maistre, on peut dire en quelque sorte que la Grèce était née divisée: puisque cet état caractéristique de luttes intérieures, non moins stériles que continues, entre des peuplades aussi analogues, a commencé dès la première origine distincte de cette mémorable population, et n'a cessé que par l'universelle prépondérance de la domination romaine; si tant est d'ailleurs qu'il n'en reste point, encore aujourd'hui, des traces très sensibles. La constitution géographique de la Grèce explique, en partie, cette division radicale, par l'excessive dissémination qui distingue un tel territoire, non-seulement dans l'Archipel, mais même sur le continent, naturellement décomposé en un grand nombre de portions indépendantes, en vertu des golfes, des isthmes, des chaînes, etc., dont il est tant traversé. A cette condition extérieure, il faut joindre, pour compléter suffisamment une telle explication, une cause sociale non moins essentielle, consistant dans l'identité remarquable de ces diverses populations, civilisées, presque simultanément, sous l'influence d'une langue à peu près commune, par des colonies dont l'origine était semblable et la sociabilité fortanalogue[15]. De ce double caractère fondamental, il est nécessairement résulté que chacun de ces peuples, d'abord aussi disposé sans doute que le peuple romain[16]à poursuivre graduellement la conquête universelle, n'a jamais pu, malgré des efforts toujours renouvelés, subjuguer finalement ses plusproches voisins, et a été dès lors forcé d'aller surtout déployer au loin son ardeur belliqueuse, suivant une marche entièrement inverse à celle de Rome, et radicalement incompatible avec l'établissement progressif d'une domination à la fois étendue et durable, susceptible de fournir un point d'appui vraiment solide au développement ultérieur de l'humanité. C'est ainsi, par exemple, que la peuplade athénienne, au moment de sa plus éclatante prépondérance, dans l'Archipel, en Asie, en Thrace, etc., était réduite à un territoire central à peine équivalent à un moyen département français, et tout autour duquel campaient de nombreux rivaux, dont l'assujétissement réel était alors justement réputé impraticable: Athènes pouvait plus raisonnablement projeter la conquête, par exemple, de l'Égypte ou de l'Asie mineure, que celle, non-seulement de Sparte, mais même de Thèbes ou de Corinthe, ou peut-être de la petite république adjacente de Mégare; quelque paradoxale que doive d'abord paraître, à nos esprits modernes, une telle appréciation, elle n'étonnera point sans doute ceux qui ont vraiment approfondi l'étude de cette situation politique.

Note 15:Le principe de la colonisation a exercé une influence tellement capitale sur la destination, essentiellement intellectuelle, de la civilisation grecque, que l'on peut noter les colonisations redoublées, ou poussées même au troisième degré, comme ayant le plus heureusement concouru à l'ensemble du mouvement spirituel, soit philosophique, scientifique ou esthétique: ainsi que le témoignent si clairement tant d'éminens exemples analogues à ceux d'Homère, de Thalès, de Pythagore, d'Aristote même, d'Archimède, d'Hipparque, etc. On conçoit aisément, en effet, que les propriétés caractéristiques du régime grec pour exciter l'évolution intellectuelle, devenaient naturellement d'autant plus prononcées, dans ces dérivations successives, qu'on s'éloignait davantage de la source théocratique primordiale, sans cependant que l'esprit de conquête pût acquérir un plus libre développement: pourvu toutefois que les altérations ne fussent pas ainsi poussées au point de dénaturer le système originaire, ce qui ne pouvait guère arriver tant qu'il y restait quelques rapports suivis avec la métropole, dont l'ascendant, politique ou moral, devait y tempérer spécialement l'essor militaire.

Note 16:Il est clair, par exemple, que les Spartiates n'étaient essentiellement, pour ainsi dire, que des Romains avortés, faute d'un milieu convenable, admirablement organisés pour la guerre, et ne pouvant néanmoins conquérir avec fruit. Mais cette peuplade n'en a pas moins rempli une indispensable fonction dans le système total de la civilisation grecque, comme propre à constituer le principal noyau militaire, dans les occasions capitales où la Grèce devait agir, et surtout résister, collectivement; quoique son aveugle antipathie contre Athènes l'ait trop souvent conduite, en ses temps même de plus grande splendeur, à seconder honteusement les projets hostiles de la théocratie persane, qu'elle avait, en d'autres cas, si noblement combattue.

Par suite d'une telle position fondamentale, l'activité militaire avait donc, chez ces peuples, toute l'intensité convenable pour empêcher ledéveloppement, long-temps imminent, du régime théocratique, auquel l'expulsion ou l'abaissement des rois opposait partout une puissante barrière politique, en harmonie avec une antipathie morale très prononcée: mais, en même temps, ces diverses nations antagonistes, presque équivalentes en puissance guerrière, devaient se neutraliser essentiellement, de manière à empêcher cette inquiète activité d'accomplir progressivement sa grande mission politique. Ainsi, pendant que l'humanité s'y trouvait préservée de cette torpeur intellectuelle et morale que tend nécessairement à produire la prolongation démesurée du régime théocratique, la vie guerrière ne pouvait cependant y acquérir habituellement assez de prépondérance pour absorber radicalement, comme à Rome, les principales facultés des hommes éminens, auxquels ces vaines luttes ne pouvaient sans doute, malgré les préjugés dominans, inspirer toujours un intérêt exclusif. Telle est la grande cause qui a rejeté, en quelque sorte, dans la vie intellectuelle, une énergie cérébrale continuellement excitée, et que la destination politique ne pouvait suffisamment satisfaire: la même influence agissant aussi sur les masses, quoiqu'à un degré beaucoup moindre, les disposait également à goûter convenablement cette nouvelle culture, surtoutquant aux beaux-arts. Cependant, cette tendance fondamentale n'aurait pu spontanément déterminer le rapide développement de l'évolution intellectuelle, soit scientifique, soit esthétique, si les premiers germes n'en eussent été, d'un autre côté, préalablement empruntés aux sociétés théocratiques, par une suite naturelle des colonisations originaires. Voilà donc par quel concours de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la Grèce, une classe libre entièrement nouvelle, qui devait alors servir d'inappréciable organe au principal essor mental de l'élite de l'humanité, comme étant à la fois éminemment spéculative, sans avoir le caractère sacerdotal, et essentiellement active, sans être absorbée par la guerre. En altérant de quelques degrés, en l'un ou l'autre sens, cet admirable antagonisme, qui n'a jamais été nettement conçu, les philosophes, les savans et les artistes demeuraient de simples pontifes, plus ou moins élevés dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient d'humbles esclaves chargés des soins pédagogiques dans les grandes familles militaires. Mon illustre prédécesseur, Condorcet, semble avoir entrevu le vrai principe de cette mémorable situation, mais sans avoir pu l'apprécier suffisamment, faute d'une saine théorie fondamentale de l'ensemble de l'évolution humaine. On voit ainsi quel service capitala dès lors indirectement rendu à l'humanité l'essor continu de l'activité militaire, quoique politiquement stérile: sans parler d'ailleurs de son importance spéciale assez connue pour soustraire, à l'envahissement toujours imminent des immenses armées théocratiques, ce petit noyau de libres penseurs, alors chargés, en quelque sorte, des destinées intellectuelles de notre espèce, qui peut-être, sans les sublimes journées des Thermopyles, de Marathon, et de Salamine, ultérieurement complétées par l'immortelle expédition du grand Alexandre, resterait encore, même aujourd'hui, partout plongée dans l'avilissement théocratique.

Nous aurons maintenant assez apprécié cette grande destination mentale du régime grec, si nous nous réduisons ici à la considération sommaire du développement le plus important, c'est-à-dire, de l'évolution philosophique et scientifique, puisque l'évolution esthétique a déjà été ci-dessus convenablement caractérisée. Pour plus de clarté, j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, comme le plus capital en lui-même, à titre de manifestation primordiale d'un nouvel élément intellectuel, ultérieurement réservé à une prépondérance définitive, et comme ayant d'ailleurs profondément influé dès lors sur l'essor simultané de la philosophie proprement dite.

Envers l'une et l'autre évolution, le point de départ commun résultait donc de la formation spontanée, il y a moins de trente siècles, d'une classe éminemment contemplative, composée, en dehors de l'ordre légal, d'hommes libres, doués d'une haute intelligence et pourvus du loisir suffisant, sans aucune attribution sociale déterminée, et, par suite, bien plus purement spéculatifs que les dignitaires théocratiques, dont l'esprit devait être principalement occupé à conserver ou à appliquer leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes durent d'ailleurs long-temps cultiver simultanément, à l'imitation de leurs précurseurs sacerdotaux, toutes les parties quelconques du domaine intellectuel, sauf toutefois l'importante séparation, presque immédiate, de la poésie et des autres beaux-arts, en vertu d'un essor plus rapide. Mais cette activité continue dut tendre ensuite à déterminer graduellement une division nouvelle, première base directe de notre propre développement scientifique, lorsque l'esprit positif put enfin commencer à s'y manifester nettement, avec tous les vrais caractères qui lui appartiennent, malgré la philosophie, d'abord purement théologique et puis de plus en plus métaphysique, qui continua nécessairement à présider à toutes les spéculations de l'antiquité.

Cette apparition décisive du véritable esprit scientifique, s'opéra alors, comme c'était inévitable, par l'élaboration des idées les plus simples, les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire les idées mathématiques, berceau nécessaire de la positivité rationnelle, et que ces mêmes caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire à la juridiction spéciale de la théologie dominante, qui ne pouvait descendre à de tels détails, seulement enveloppés implicitement sous son universelle suprématie intellectuelle. Il est même certain que les idées purement arithmétiques, où ces trois attributs corelatifs sont encore plus prononcés, furent d'abord le sujet de certaines recherches mathématiques, quelque temps avant que la géométrie commençât à se dégager de l'art de l'arpentage, auquel elle adhérait essentiellement dans les spéculations théocratiques. Néanmoins, le nom caractéristique de la science, qui, depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré de cette partie principale, comme il continuera nécessairement à l'être toujours, à cause de sa prépondérance rationnelle, suffirait uniquement à en constater la culture presque aussi ancienne, la géométrie proprement dite devant d'ailleurs seule spontanément fournir un champ suffisant à l'esprit arithmétique, et surtout à l'esprit algébrique, quin'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut, chez le grand Thalès, l'origine de la vraie géométrie, surtout par la formation de la théorie fondamentale des figures rectilignes, bientôt agrandie par l'immortelle découverte de Pythagore, qui procéda d'un principe distinct, d'après la considération directe des aires, quoiqu'elle eût pu, sans doute, déjà résulter des théorèmes de Thalès sur les lignes proportionnelles, si la faculté de déduction abstraite avait pu être alors assez avancée. Le fait célèbre de Thalès enseignant aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par la longueur des ombres, constitue, pour quiconque en saisit bien toute la portée, un immense symptôme intellectuel, permettant d'apprécier exactement, de part et d'autre, le véritable état de la science, quelquefois si ridiculement exagéré encore en l'honneur des théocraties antiques; en même temps qu'il témoigne du progrès fondamental déjà accompli alors dans la raison humaine, ainsi parvenue à considérer enfin, sous un simple aspect d'utilité scientifique, un ordre de phénomènes où elle n'avait si long-temps envisagé qu'un sujet de terreurs superstitieuses. A partir de cette grande époque, l'esprit géométrique, bientôt alimenté par l'heureuse invention des sections coniques, s'élève rapidement jusqu'àl'éminente perfection qu'il acquiert dans le sublime génie d'Archimède, type éternel, à tous égards, du vrai géomètre, et premier créateur de toutes les méthodes fondamentales, d'où devaient découler les immenses progrès ultérieurs, quoiqu'elles ne pussent alors avoir que ce caractère de particularité, nécessairement inhérent à la géométrie ancienne. Il ne faut pas d'ailleurs oublier la voie entièrement nouvelle ouverte, en outre, par Archimède à l'esprit mathématique, commençant à embrasser aussi un ordre de phénomènes plus compliqué, en ébauchant la création de la théorie rationnelle de l'équilibre des solides, et même, à quelques égards, des fluides. Enfin, en s'arrêtant encore un peu plus à un si grand nom, bien digne d'une telle exception, il ne serait pas inutile, à notre but philosophique, de signaler ici avec quelle plénitude l'esprit scientifique s'était alors développé, chez son plus pur et plus parfait organe, en notant aussi l'admirable fécondité de ses applications pratiques, et surtout la dignité vraiment caractéristique si noblement manifestée par Archimède, lorsqu'il consentit à se détourner momentanément de ses éminens travaux pour s'occuper, dans un grave besoin public, d'un ordre de conceptions aussi secondaire, où il soutint si hautement sa supériorité,première indication décisive des immenses services que la science devait rendre un jour à l'industrie. Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il n'y a plus réellement à considérer, dans l'antiquité, sous le point de vue purement scientifique, comme génie mathématique vraiment créateur, que le grand Hipparque, trop peu apprécié, fondateur de la trigonométrie, spontanément préparée par Archimède, ainsi que je l'ai expliqué au premier volume, et auquel sont dues toutes les principales méthodes de la géométrie céleste, dont il avait essentiellement conçu le véritable ensemble, et d'avance constitué même les relations pratiques fondamentales, soit à la connaissance des temps, ou à celle des lieux. Hors des diverses spéculations mathématiques, il ne pouvait alors certainement exister aucune sphère d'activité convenablement préparée pour le véritable esprit scientifique, comme l'ensemble de ce Traité l'a déjà surabondamment démontré, et comme l'indique d'ailleurs spontanément le nom même déjà imposé à cette science primordiale, et qui rappelle si naïvement son exclusive positivité à cette époque. Quel que soit, en réalité, l'éminent mérite individuel manifesté, sous ce rapport, par les travaux d'Aristote sur les animaux, et même antérieurement par les éclairs du génie médical d'Hippocratesur l'étude générale de la vie, la situation fondamentale de l'esprit humain n'en pouvait être essentiellement changée, au point de rendre déjà vraiment possibles des sciences aussi profondément compliquées, dont la création systématique devait être si évidemment réservée à un avenir alors extrêmement lointain.

Bien que la nature de notre opération doive nécessairement interdire ici toute poursuite ultérieure d'un tel développement spécial, j'ai cependant jugé indispensable d'insister sur ce premier essor caractéristique de la positivité rationnelle, pour y marquer l'introduction spontanée de ce grand modificateur graduel de la philosophie primitive, avec son double attribut, spéculatif et abstrait, indispensable à son évolution ultérieure, et déjà si purement prononcé dans cet essai décisif. Il importe aussi de noter, à ce sujet, le génie éminemment spécial qui, dès l'origine, commence inévitablement à distinguer ce nouvel ordre de spéculations, par opposition aux contemplations indéterminées de l'ancienne philosophie. Quoique la spécialité, devenue aujourd'hui exorbitante et exclusive, puisse être maintenant, à divers égards, très dangereuse pour l'ordre social, depuis que le besoin de généralités nouvelles est directement prépondérant, il n'en pouvait être aucunementainsi en un temps où, exercée en dehors d'un système de sociabilité, qui devait, long-temps encore, reposer sur d'autres bases, elle n'était évidemment susceptible d'aucun grave inconvénient politique, et constituait, au contraire, l'unique moyen qui, indépendamment de la commune nécessité de la répartition des travaux, pût enfin apprendre à l'esprit humain, d'abord dans les cas les plus simples, à approfondir convenablement un sujet quelconque, ce qui jusque-là était resté radicalement impossible. En un mot, l'esprit scientifique, alors nullement constituant, et destiné seulement à préparer de très loin, sous le régime théologique, le principal élément ultérieur du régime positif, devait être, sans aucun danger social, éminemment spécial, sous peine d'avortement inévitable: ce qui ne saurait signifier d'ailleurs que la même disposition doive rester indéfiniment prépondérante, quand les besoins et la situation ont radicalement changé, comme le croient, avec une si aveugle obstination, presque tous les savans actuels. On ne peut douter, en effet, que les savans proprement dits n'aient commencé à paraître, déjà nettement séparés des philosophes, et avec leurs principaux attributs modernes, à partir de cette mémorable époque, si hautement caractérisée, sous ce rapport, par l'admirable fondation dumusée d'Alexandrie, directement destinée à satisfaire ce nouveau besoin intellectuel, après le triomphe irrévocable du polythéisme progressif sur le polythéisme stationnaire.

Quant à l'évolution purement philosophique, elle présente, surtout avant cette indispensable séparation, des traces très sensibles de l'influence secrète de cette positivité naissante pour modifier déjà radicalement, par l'intervention prononcée de la métaphysique, le système général de la philosophie théologique, suivant la marche élémentaire indiquée au chapitre précédent, d'après ma théorie fondamentale du développement mental. Avant même que les études astronomiques pussent commencer à dévoiler, sur des phénomènes unanimement observés, l'existence directe des lois naturelles proprement dites, on voit l'esprit humain, impatient d'échapper prématurément au régime franchement théologique, s'efforcer d'aller puiser, dans l'essor rudimentaire des conceptions mathématiques, des idées universelles d'ordre et de convenance, qui, malgré leur caractère profondément confus et nécessairement chimérique, constituent réellement un vague pressentiment initial de la subordination ultérieure de tous les phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt fondamental de la philosophie à la science, premièrebase véritable de toute la métaphysique grecque, a d'ailleurs suivi, dès cette époque, la marche nécessaire de l'esprit mathématique, passant de l'arithmétique à la géométrie; puisque ces mystères philosophiques, d'abord exclusivement relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite aux figures, sans cesser toutefois, jusqu'aux derniers efforts de la subtilité grecque, d'embrasser simultanément ces deux ordres d'idées: ce qui me semble éminemment propre à justifier cette nouvelle appréciation historique d'une telle philosophie, dont l'œuvre immense du grand Aristote constituera toujours le plus admirable monument, éternel témoignage de la puissance intrinsèque de la raison humaine, à l'état même d'extrême imperfection spéculative, appréciant à la fois, avec une profonde sagacité, autant que l'époque le comportait, les sciences et les beaux-arts, et n'exceptant, de sa vaste conception encyclopédique, que les seuls arts industriels, alors crus indignes des hommes libres. Après la séparation décisive opérée par l'établissement alexandrin, cette philosophie, irrévocablement divisée en naturelle et morale, passe, de l'essor purement spéculatif, à une existence sociale de plus en plus active, en s'efforçant d'influer désormais toujours davantage sur le gouvernement de l'humanité, dont la suprêmedirection future n'arrête même point ses ambitieuses utopies. Quelques étranges aberrations qu'ait dû produire cette nouvelle phase, elle n'était pas, au fond, moins nécessaire que la première à la préparation générale du régime monothéique, non-seulement en accélérant l'universelle décadence du polythéisme, mais aussi comme instituant, à l'insu même de tous les philosophes, un germe indispensable de réorganisation spirituelle, comme je l'expliquerai bientôt. On peut même apercevoir dès lors, par une exploration très approfondie de cette suite variée de spéculations métaphysiques sur le souverain bien moral et politique, une certaine tendance vague à concevoir l'économie sociale d'une manière indépendante de toute philosophie théologique quelconque. Mais un espoir aussi prématuré, qui n'aboutissait réellement qu'au règne chimérique d'une impuissante métaphysique, ne pouvait avoir, en effet, qu'une influence purement critique, comme l'était immédiatement, à vrai dire, toute celle d'une semblable philosophie, alors organe actif d'une anarchie intellectuelle et morale fort analogue à la nôtre, sous divers aspects importans. L'incapacité radicale de la métaphysique, comme base d'organisation, même simplement mentale, et, à plus forte raison, sociale, devient irrécusable à cette époque de saprincipale activité spirituelle, dont rien ne gênait gravement l'essor, quand on voit le progrès continu du doute universel et systématique, conduisant, avec une effrayante rapidité, d'école en école, à partir de Socrate jusqu'à Pyrrhon et Épicure, à nier finalement toute existence extérieure. Cette étrange issue, directement incompatible avec aucune idée de véritable loi naturelle, décèle déjà l'antipathie fondamentale, ultérieurement développable, entre l'esprit métaphysique et l'esprit positif, dès l'époque de cette séparation de la philosophie d'avec la science, dont le bon sens de Socrate avait d'avance bien compris la nécessité prochaine, mais sans en soupçonner aucunement les limites ni les dangers. L'action sociale, de plus en plus dissolvante, nécessairement exercée par ce développement graduel de la métaphysique grecque, doit lui faire mériter, au tribunal suprême de la postérité, la juste réprobation qu'elle a universellement encourue, et qui, dès l'origine, avait été déjà si judicieusement formulée, par la rectitude politique du noble Fabricius, lorsque, au sujet de l'épicuréisme, il regrettait, avec une si amère ironie, qu'une semblable philosophie morale ne régnât point aussi chez les Samnites et les autres ennemis de Rome, qui en eût dès lors aisément triomphé. Quant à l'appréciation intellectuelle,elle ne saurait être finalement guère plus favorable, lorsqu'on voit la séparation entre la philosophie et la science rapidement conduire à ce point que les plus célèbres philosophes deviennent grossièrement étrangers aux connaissances réelles déjà vulgarisées dans l'école d'Alexandrie: comme le témoignent surtout ces étranges absurdités astronomiques qui dominaient la philosophie si vantée d'Épicure, et que répétait encore pieusement, un demi-siècle après Hipparque, l'illustre poète Lucrèce. En un mot, il est clair ainsi que la métaphysique avait alors poussé ses rêves d'indépendance absolue et de vaine suprématie, jusqu'à vouloir s'affranchir également de la théologie et de la science, seules aptes à organiser.

J'ai cru devoir insister autant sur cette explication neuve et difficile du vrai caractère essentiel de l'ensemble de la civilisation grecque, afin de faire convenablement ressortir l'appréciation très délicate d'une situation aussi complexe, ordinairement si mal jugée, quoique si connue. Mais il serait certainement superflu d'examiner ici avec la même précision le second mode fondamental distingué ci-dessus dans le polythéisme militaire, c'est-à-dire le système romain, dont la vraie nature générale, beaucoup plus simple et mieux tranchée, doit être bien plus nettementsaisissable, et dont l'influence nécessaire sur la société moderne est d'ailleurs plus complète et plus sensible. En outre, je ne saurais avoir la témérité de reprendre l'appréciation sommaire de la politique romaine après d'aussi éminens penseurs que Bossuet et Montesquieu, trop heureux de pouvoir, dans cette partie de mon opération sociologique, m'appuyer sur une telle élaboration, et regrettant seulement de ne trouver, en aucun autre cas, une aussi précieuse préparation. Quoique ces admirables travaux, et surtout celui de Montesquieu, aient été inévitablement conçus dans un esprit à la fois trop absolu et trop isolé, je puis donc me borner ici à y renvoyer essentiellement le lecteur, qui, d'après ma théorie fondamentale de l'évolution sociale, pourra aisément, suivant les indications directes de l'ensemble de ce chapitre, y rectifier suffisamment, en général, les plus graves déviations du vrai point de vue historique, dont Bossuet s'est d'ailleurs, à mon gré, bien moins écarté, spontanément rappelé à l'unité et à la continuité par la nature même de son grand dessein. Du reste, l'enchaînement nécessaire de ce système avec le précédent et avec le suivant se trouvera naturellement caractérisé ci-dessous, surtout en considérant la transition finale du régime polythéiqueau régime monothéique, dans laquelle le génie de Bossuet a si bien entrevu la haute et indispensable participation de la domination romaine.

Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel, l'autre social, du polythéisme militaire, j'ai jugé convenable, pour plus de clarté, de me rapprocher davantage des formes de l'appréciation concrète. Mais il importe à notre but principal de reconnaître directement que je ne me suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère abstrait indispensable à une telle opération, suivant les explications préliminaires du chapitre précédent. Car, ces dénominations de grec et romain ne désignent point ici essentiellement des sociétés accidentelles et particulières; elles se rapportent surtout à des situations nécessaires et générales, qu'on ne pourrait qualifier abstraitement que par des locutions trop compliquées. L'antiquité ayant dû naturellement offrir une grande variété de peuplades militaires où, par suite des motifs précédemment indiqués, le vrai régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment, il fallait bien, de toute nécessité, que, en certains cas, l'esprit militaire, quoique dominant, ne pût aboutir à un véritable système de conquête, de manière à favoriser l'essor intellectuel, en vertu des causes, locales et sociales, ci-dessusappréciées; tandis que, en d'autres, à l'aide d'influences analogues mais inverses, ce système a pu, au contraire, se développer convenablement. Or, chacune de ces deux évolutions extrêmes, poussée à un haut degré, devenait spontanément exclusive, aussi bien la mentale que la politique: s'il est évident que, par sa nature, le système de conquête ne pouvait être pleinement suivi que chez une seule population prépondérante, il n'est pas, au fond, moins certain, d'autre part, que le mouvement spirituel déterminé, compatible avec un tel âge social, ne pouvait aussi s'opérer suffisamment que dans un centre unique, sauf la simple propagation ultérieure, trop souvent confondue avec la production principale. Plus on méditera sur l'ensemble de ce grand spectacle, mieux on sentira que, dans ce double essor de l'élite de l'humanité, rien de capital n'a été, en réalité, essentiellement fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré ci-dessus leur influence générale sur le caractère propre de la civilisation grecque: elle n'a pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre évolution. Il fallait évidemment que les deux mouvemens, politique et intellectuel, s'opérassent sur des scènes suffisamment éloignées, sanstoutefois l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un ne fût point absorbé ou dénaturé par l'autre, et que cependant ils fussent susceptibles, après un assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement, de manière à converger également vers le régime monothéique du moyen-âge, que nous allons voir sortir nécessairement de cette mémorable combinaison. Relativement aux temps, il est aisé de sentir que l'évolution mentale de la Grèce devait indispensablement précéder, de quelques siècles, l'extension de la domination romaine, dont l'établissement prématuré l'aurait radicalement empêchée, par la compression inévitable de l'activité indépendante d'où elle devait résulter: et, si d'ailleurs l'intervalle eût été trop long, l'office de propagation universelle et d'application sociale, ainsi naturellement réservé à la conquête, aurait essentiellement avorté, puisque ce mouvement original, dont la durée devait être alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti à l'époque même de la communication[17]. D'unautre côté, quand le premier Caton insistait sur l'expulsion des philosophes, le danger politique inhérent à la contagion métaphysique était sans doute déjà passé essentiellement, puisque l'impulsion romaine était alors trop prononcée pour être réellement altérable par un tel mélange: mais si, au contraire, ce contact permanent avait été suffisamment possible deux ou trois siècles auparavant, il eût certainement été incompatible avec le libre et pur essor de l'esprit de conquête.

Note 17:Si je pouvais ici insister davantage sur un tel examen, comme le permettra ultérieurement le traité spécial annoncé au volume précédent, il serait possible d'expliquer, pour ainsi dire, à quelques siècles et à quelques degrés près, l'époque et la scène de ce double mouvement humain. On démontrerait, par exemple, envers la position des deux centres principaux, l'un intellectuel, l'autre politique, l'influence nécessaire de la situation maritime, qui devait être favorable au premier et contraire au second, par suite même des obstacles qu'elle oppose directement à l'essor purement militaire, surtout dès l'origine, et des facilités qu'elle présente pour les communications stimulantes, aussi bien mentales qu'industrielles. D'un autre côté, le siége de la prépondérance militaire ne devait pas être trop éloigné de la mer, puisque le système de conquête ne pouvait évidemment se compléter que par la suprématie maritime, quoiqu'il n'eût pu d'abord se développer convenablement, c'est-à-dire par degrés sagement enchaînés, que par l'agrandissement continental, seul assez continu. En combinant rationnellement cette importante donnée avec d'autres conditions analogues, les unes locales, les autres sociales, on ne serait certainement pas fort éloigné de pouvoir, en quelque sorte, construireà prioril'ensemble des destinées respectives d'Athènes, de Rome, et même de Carthage. Mais ces déterminations trop spéciales, devenues alors essentiellement concrètes, nuiraient ici à notre opération fondamentale, outre les développemens étendus qu'elles exigeraient, fort au-delà de toute convenance actuelle.

Plus on approfondit l'étude générale de la nation romaine, plus on comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses longs efforts graduels. Issue, à la manièredes autres peuplades militaires, d'une origine nécessairement théocratique, elle s'est, à leur exemple, dégagée finalement de ce régime initial par la mémorable expulsion de ses rois, mais en retenant assez de ce premier esprit politique pour conserver à son organisation propre une consistance ailleurs impossible, et néanmoins pleinement compatible avec le mouvement guerrier, par la prépondérance fondamentale de la caste sénatoriale, base de cet admirable édifice, où le pouvoir sacerdotal s'était intimement subordonné au pouvoir militaire. Quoique cette corporation de capitaines héréditaires, également sage et énergique, n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple ou armée toute la juste influence qui pouvait l'attacher suffisamment, par un dévouement actif, au développement continu du système de conquête, elle y a été ordinairement bientôt amenée par la marche naturelle des évènemens. En général, la formation et le perfectionnement de la constitution intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de la domination extérieure, ont alors essentiellement dépendu, tour à tour, l'un de l'autre, beaucoup plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins et de conduite dans les chefs personnels ou collectifs, quelle qu'ait dû être, sans doute, la haute influence des individualités politiques, auxquellesétait ainsi naturellement ouvert un immense avenir. Le succès a surtout tenu, en premier lieu, à l'exacte convergence de tous les moyens fondamentaux d'éducation, de direction, et d'exécution, vers un seul but homogène et continu, mieux accessible qu'aucun autre à tous les esprits, et même à tous les cœurs: en second lieu, il est résulté de la marche sagement graduelle de la progression; car, en voyant cette noble république employer trois ou quatre siècles à établir solidement sa puissance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque même où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse domination, on peut aisément soupçonner le sort ultérieur de chacun des deux empires, quoique l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre. Enfin, le système général de conduite, bientôt établi, et toujours scrupuleusement suivi, envers les nations successivement subjuguées, n'a pas eu moins de part à ce grand résultat, à cause de l'admirable principe d'incorporation progressive qui le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire. Si le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé soumettre à la domination romaine, au-devant de laquelle il amême souvent couru, sans tenter fréquemment de grands efforts pour s'en dégager, il faut bien que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation large et complète qui la distinguait éminemment. Quand on compare la conduite ordinaire de Rome envers les peuples conquis, ou plutôt incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultans que les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient si fréquemment à leurs tributaires de l'Archipel, et quelquefois même à leurs alliés, on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout prix, une prépondérance qui n'a rien de stable, tandis que la première marche assurément à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette grande époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a pu se manifester avec autant de plénitude et d'unité, à la fois dans la masse et dans les chefs, eu égard au but correspondant. Quant à l'évolution morale, son progrès général y était en exacte harmonie, sous tous les aspects importans, avec une telle destination. Cela est très sensible pour la morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, suivant le génie fondamental de toute l'antiquité, en tout ce qui peut rendre l'homme mieux propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique, l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle, comparativement aux sociétésgrecques, où les plus éminens personnages perdaient si fréquemment la majeure partie de leur loisir au milieu des courtisanes; tandis que, chez les Romains, la considération sociale des femmes et leur légitime influence étaient certainement fort augmentées, quoique leur existence morale fût, en même temps, plus sévèrement réduite, qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur vraie destination, les différences caractéristiques des deux sexes, bien loin de s'effacer, étant toujours progressivement développées, suivant la loi propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple introduction usuelle des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait à témoigner clairement que l'esprit domestique n'avait pas décru. Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la cruauté et la dureté trop ordinaires à l'égard des esclaves, si froidement assimilés aux animaux dans la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le prudent Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce manifesté et entretenu par l'horrible nature des divertissemens habituels, on ne peut cependant méconnaître, d'après les indications précédentes, qu'elle ait alors reçu un perfectionnement capital, quant au sentiment fondamental du patriotisme, ainsi modifié et ennobli par les meilleures dispositions envers les vaincus, et se rapprochantbien davantage de la charité universelle, bientôt érigée par le monothéisme en terme véritable de l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable nation, plus encore qu'en aucun autre cas de l'antiquité, la morale a été réellement, à tous égards, dominée par la politique, dont la considération directe pourrait presque la faire exactement deviner. Né pour commander afin d'assimiler, destiné à éteindre irrévocablement, par son universel ascendant, cette stérile activité guerrière qui menaçait de prolonger indéfiniment la décomposition de l'humanité en peuplades antipathiques, ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de la civilisation fondamentale, ce noble peuple, malgré ses immenses imperfections, a manifesté certainement, à un haut degré, l'ensemble des qualités les plus convenables à une telle mission, qui, ne pouvant plus se reproduire, ni par conséquent permettre un nouvel éclat analogue, éternisera nécessairement son nom, à quelque âge que se prolonge la vie politique de notre espèce. Même quant à l'évolution intellectuelle, quoiqu'elle n'y dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation propre, quand le temps est venu de la développer sous ce nouvel aspect; elle ne pouvait alors consister, en effet, qu'à continuer et propager le mouvement mental imprimé par la civilisationgrecque: or, dans cet office secondaire, mais indispensable, il a montré bientôt un empressement très louable, fort supérieur aux puériles jalousies qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division des Grecs; quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable infériorité de ses propres imitations, sauf un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont la mieux caractérisée se rapporte au genre historique, auquel l'ensemble de sa situation devait plus spécialement l'appeler. La décadence même de cette nation confirme, de la manière la plus décisive, une telle appréciation, car elle a essentiellement suivi l'accomplissement principal de son office caractéristique. Quand la domination romaine a reçu enfin toute l'extension dont elle était susceptible, ce vaste organisme, ayant perdu le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé à se dissoudre graduellement, en produisant une dégradation morale à jamais sans égale, parce que jamais il ne saurait exister une pareille absence de but et de principe, combinée avec une semblable condensation de moyens, soit de pouvoir ou de richesse. Le passage simultané de la république à l'empire, quoique évidemment commandé par cette nouvelle situation, qui changeait désormais l'extension en conservation, ne constituait point réellement une réorganisation, mais seulement unmode graduel de destruction chronique d'un système qui, si fortement combiné pour la conquête, ne pouvait sans doute changer subitement de destination, et devait périr au lieu de se régénérer. Il est clair, en effet, que les empereurs, véritables chefs du parti populaire, n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que compléter l'inévitable abaissement continu de la caste sénatoriale, sur laquelle tout reposait, mais dont la puissance était irrévocablement perdue, comme n'ayant plus de but permanent. Quand le grand César, l'un des hommes les plus éminens dont notre espèce puisse s'honorer, succomba sous le concours spontané du fanatisme métaphysique avec la rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi insensé qu'odieux, ne changea réellement rien d'essentiel à la situation fondamentale: seulement ses horribles conséquences immédiates aboutirent à élever, comme chefs du peuple contre le sénat, des hommes bien moins propres à l'empire du monde; sans que les divers changemens ultérieurs, si fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction du système, aient jamais permis, même après les plus indignes empereurs, le retour momentané de l'organisation vraiment romaine, tant son existence était intimement liée au développement graduel de la conquête.

Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les trois modes essentiels du régime polythéique de l'antiquité, et déterminé sommairement la participation nécessaire et successive de chacun d'eux à l'opération fondamentale que le polythéisme devait accomplir pour l'ensemble de l'évolution humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de compléter entièrement cette grande appréciation intellectuelle et sociale, qu'à expliquer rapidement la tendance spontanée de tout ce système à produire finalement l'ordre monothéique du moyen-âge: ce qui, outre l'indispensable transition à l'époque suivante, achèvera de faire mieux connaître ce second état théologique, en mettant directement en évidence le but définitif vers lequel devaient converger, chacune à sa manière, ses diverses phases, et sans la considération permanente duquel sa notion générale demeure nécessairement vague et confuse à un certain degré, en un mot reste absolue au lieu de devenir relative.

Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est évidente, et peu contestée, d'après la destination nécessaire et continue de la philosophie grecque à servir graduellement, dès sa première origine, d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme, afin de préparer spontanément de plus en plus l'inévitable avènement du monothéisme.La seule rectification fondamentale qu'exigent, à cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous les esprits éclairés, consiste à reconnaître, dans cette importante révolution spéculative, l'influence, latente mais indispensable, du développement, caractéristique quoique naissant, de l'esprit positif, dont j'ai ci-dessus expliqué l'intime participation pour imprimer profondément à cette philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs, cette nature intermédiaire qui, voulant cesser d'être purement théologique sans pouvoir encore devenir réellement scientifique, constitue l'état métaphysique, envisagé comme une sorte de maladie chronique transitoire, propre à cette phase infranchissable de notre évolution mentale, individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord vague et confus, de l'existence nécessaire des lois naturelles, alors suscité par la première ébauche rationnelle des vérités géométriques et astronomiques, uniques connaissances réelles déjà accessibles, a pu seul donner enfin une vraie consistance philosophique à la disposition universelle au monothéisme, spontanément produite par le progrès continu de l'esprit d'observation, dont le développement propre, quoique empirique, devait involontairement manifester à tous les yeux assez de similitudes et de relations entre les phénomènespour tendre à y restreindre de plus en plus l'actualité et la spécialité de l'intervention surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée, se rapprochait toujours davantage de la simplification monothéique, jusque-là trop antipathique au caractère incohérent des conceptions primitives. Une première généralisation des conceptions théologiques, d'après le premier exercice spontané de l'esprit d'observation chez la masse des hommes, avait d'abord déterminé le passage fondamental du fétichisme au polythéisme, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent: une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor plus étendu, devait pareillement conduire, en temps opportun, et même plus irrésistiblement encore, vu la moindre difficulté du changement, à concentrer graduellement, et à réduire enfin, autant que possible, l'action surnaturelle, par la transition analogue de celui-ci au monothéisme proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la discordance, nécessairement propres aux observations primordiales, ne comportaient nullement, à l'origine, l'unité théologique, qui devait alors sembler absurde, il était également impossible que l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée de la contradiction directe et générale que devait de plus en plus lui présenterla multitude désordonnée de ces capricieuses divinités, comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier, que l'homme commençait à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du monde extérieur.

Nous avons précédemment remarqué, à titre d'élément essentiel du polythéisme convenablement élaboré, un dogme général, éminemment apte à faciliter directement cette grande transition, la croyance indispensable au destin, envisagé comme le dieu propre de l'invariabilité, et dont le département effectif devait, par conséquent, s'augmenter sans cesse, aux dépens de ceux de toutes les autres divinités, dès lors devenues de plus en plus subalternes, à mesure que l'expérience accumulée dévoilait progressivement à la raison humaine cette permanence fondamentale des rapports naturels, qui, d'abord nécessairement inaperçue par une exploration trop isolée et trop concrète, devait inévitablement finir par déterminer une irrésistible conviction, base primordiale et unanime d'un nouveau régime mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite de l'humanité, ainsi que le démontrera la suite de notre opération historique. On ne peut méconnaître un tel mode principal de transition, si l'on réfléchit que la providence des monothéistesn'est réellement autre chose que le destin des polythéistes, ayant hérité peu à peu des diverses attributions prépondérantes des autres divinités, et auquel on n'a eu essentiellement qu'à donner spontanément un caractère plus déterminé et plus concret, en harmonie avec cette extension désormais plus active, au lieu du caractère trop abstrait et trop vague qu'il avait dû conserver jusque alors, suivant la théorie indiquée à la fin du chapitre précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que l'entendent nos déistes métaphysiciens, depuis la décadence radicale de toute philosophie théologique, c'est-à-dire, rigoureusement réduit à un seul être surnaturel, sans aucun intermédiaire de lui à l'homme, constitue certainement une pure utopie, nullement praticable, et incapable de fournir jamais la base d'un véritable système religieux, susceptible d'une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et, à plus forte raison, sociale. Toute la transformation essentielle a donc vraiment consisté, en général, à discipliner et à moraliser l'innombrable multitude des dieux, en la subordonnant directement, d'une manière régulière et permanente, à la suprême prépondérance d'une volonté unique, assignant, à son gré, l'office de chaque agent plus ou moins subalterne: c'est ainsi que les masses comprennent le monothéisme;et elles doivent sans doute mieux sentir que ne peut le faire la subtilité doctorale, envers une conception principalement destinée à leur usage, quand leur instinct repousse à juste titre comme radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres quelconques. Or, ainsi envisagé, le passage s'est évidemment opéré d'après le dogme préalable du destin, graduellement transformé en providence, suivant l'explication précédente, sous l'influence croissante de l'esprit métaphysique.

Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus expliqués, qui assignaient naturellement à la philosophie grecque l'initiative essentielle d'une telle élaboration, quoique partout plus ou moins préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie spontanée de cet esprit métaphysique, toujours caractérisé par le doute systématique et l'indécision des vues, avec la tendance générale de l'état social correspondant. Par suite des conditions fondamentales précédemment examinées envers le régime grec, l'éducation, essentiellement militaire, n'y étant point convenablement adaptée à une existence réelle qui ne pouvait l'être assez, la nature, nécessairement vague et flottante, de la politique habituelle, la tendance contentieuse qui divisait sans cesse ces populations à la fois semblables et antipathiques, tout cet ensemble dedispositions continues devait rendre l'esprit grec éminemment accessible à la métaphysique, qui, dès que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière la plus conforme à ses goûts dominans. S'il eût été possible, au contraire, que le développement métaphysique s'effectuât d'abord à Rome, il y eût nécessairement rencontré cette répugnance universelle que devait, à cet égard, spontanément inspirer la profonde influence élémentaire produite par la considération permanente d'un grand but commun, nettement déterminé et toujours homogène; influence qui a long-temps survécu aux causes qui l'avaient fait naître, puisque Rome, une fois maîtresse du monde, et n'ayant plus qu'à propager et à disséminer l'évolution générale, n'a réellement jamais participé activement à l'élaboration métaphysique, malgré les sollicitations continuelles des rhéteurs et des sophistes grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral.


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