Chapter 9

Afin de mieux manifester une telle spontanéité, je devais d'abord apprécier ces principaux attributs temporels du système politique propre au moyen-âge, en y faisant abstraction totale des influences spirituelles correspondantes, et me bornant à constater, envers chacun d'eux, sa filiation directe et nécessaire, d'après la seule tendance naturelle des antécédens généraux. Mais, pour compléter suffisamment cette conception élémentaire, il faut maintenant y rétablir cette intervention fondamentale du catholicisme, qui, alors profondément incorporée aux mœurs et même aux institutions, a tant contribué à imprimer à l'organisation féodale le caractère qui la distingue, en y développant et perfectionnant les principes essentiels qui résultaient de la nouvelle situation sociale. Cette participation complémentaire était,évidemment, encore moins accidentelle que la tendance principale: ce qui a d'ailleurs conduit quelquefois à en exagérer l'influence réelle, en y rapportant presque exclusivement la formation d'un tel régime, indépendamment de tout mouvement temporel; tandis que, en général, l'action spirituelle ne saurait, par sa nature, jamais obtenir d'efficacité que sur des élémens préexistans, et d'après des dispositions antérieures et spontanées. Les résultats essentiels ne peuvent, sous ce second aspect, être principalement attribués aux invasions germaniques, puisque cette inévitable influence les avait certainement précédées; dès son origine purement romaine, elle tendait nécessairement à modifier de plus en plus la constitution sociale conformément à la nouvelle situation de l'empire. Éminemment placée, par sa nature, au point de vue d'où l'on pouvait alors le mieux saisir l'ensemble des évènemens, la corporation spirituelle, quoique son organisation propre fût encore peu avancée, avait très bien prévu d'ailleurs l'irrésistible nécessité de tels envahissemens, et s'était depuis long-temps noblement préparée à en modérer, aux jours du choc, la sauvage impétuosité, en s'efforçant, par de courageuses missions, d'amener d'avance à la foi commune ces énergiques populations, chez lesquellestoutefois le catholicisme s'était le plus souvent arrêté à l'état d'arianisme, en vertu des motifs politiques précédemment signalés. Malgré cette fréquente imperfection, si difficile à éviter, et qui fut alors une source féconde de graves embarras, l'histoire manifeste hautement, en beaucoup d'occasions capitales, l'heureuse influence habituelle de l'intervention catholique pour prévenir ou atténuer les dangers des irruptions successives; indépendamment de l'appui évident que devaient ensuite trouver ordinairement les vaincus, après la conquête, dans un puissant clergé qui, pendant plusieurs siècles, dut être partout essentiellement recruté parmi eux, et qui surtout devait être presque toujours intimement disposé, soit par l'esprit de son institution, soit par l'intérêt même d'une domination toute morale, à contenir, autant que possible, la brutale autorité des vainqueurs. Sous ce rapport, comme sous le précédent, il serait difficile, à vrai dire, de déterminer exactement si l'invasion a réellement accéléré ou retardé l'inévitable essor naturel du régime féodal: car, d'un côté, l'énergie morale et la rectitude intellectuelle de ces nations grossières étaient certainement plus favorables, au fond, à l'action de l'église, une fois surmontés les premiers obstacles, que l'esprit sophistique et lesmœurs corrompues des Romains énervés; mais, d'une autre part, leur état mental trop éloigné d'abord du monothéisme, et leur profond mépris pour la race conquise, devaient constituer d'importantes entraves à l'efficacité civilisatrice du catholicisme. Quoi qu'il en soit, à cet égard aussi bien qu'à l'autre, de cette question secondaire, essentiellement insoluble, et heureusement fort oiseuse, nous devons maintenant analyser la participation fondamentale de l'influence catholique au développement graduel de l'organisation féodale, successivement envisagée sous chacun des trois aspects essentiels ci-dessus caractérisés, et envers lesquels les principales tendances temporelles sont désormais suffisamment appréciées, abstraction faite d'ailleurs de toute perturbation quelconque.Relativement au premier de ces trois attributs généraux, nous avons déjà reconnu, au chapitre précédent, l'aptitude nécessaire du monothéisme à seconder directement la transformation graduelle du système primitif de conquête en système essentiellement défensif, surtout quand l'heureuse séparation des deux pouvoirs élémentaires permet d'y réaliser suffisamment une telle propriété, ailleurs contenue et dissimulée par leur vicieuse concentration. Il serait inutile de s'arrêter ici à constater cette tendance permanentedans le catholicisme, où elle devait naturellement exister au plus haut degré, puisque l'esprit de son institution, l'ensemble de sa propre organisation, et même son ambition spéciale, le poussaient directement à réunir autant que possible les diverses nations chrétiennes en une seule famille politique, sous la conduite habituelle de l'église. Quoique cette noble influence ait été entravée par les mœurs belliqueuses de cette époque, il est probable, suivant la juste remarque de De Maistre, qu'elle y a prévenu beaucoup de guerres, dont la sage médiation du clergé étouffait d'abord le germe; on conçoit d'ailleurs aisément, indépendamment de toute opposition de principes et de sentimens, que l'église devait, en général, considérer la guerre comme diminuant son ascendant ordinaire sur les chefs temporels: si la discontinuité périodique qu'elle était alors parvenue à imposer, en principe, aux opérations militaires, avait pu être suffisamment respectée, elle eût profondément contenu l'essor guerrier, incompatible avec de telles intermittences. Toutes les grandes expéditions, essentiellement communes à tous les peuples catholiques, malgré qu'un seul en eût pris ordinairement l'initiative, furent, au fond, réellement défensives, et toujours destinées à mettre un terme, répressif ou préventif,aux invasions successives, qui tendaient à devenir habituelles: telles furent surtout les guerres de Charlemagne, d'abord contre les Saxons, et ensuite contre les Sarrasins; et, plus tard, les croisades elles-mêmes, unique moyen décisif d'arrêter l'envahissement du mahométisme, et qui, envisagées sous cet important point de vue, ont, en général, pleinement réussi, comme De Maistre l'a judicieusement remarqué.Le second caractère essentiel de l'organisation féodale, c'est-à-dire, l'esprit général de décomposition primitive de l'autorité temporelle en petites souverainetés territoriales hiérarchiquement subordonnées entre elles, a été puissamment secondé par le catholicisme, qui a tant influé, d'une part, sur la transformation universelle des bénéfices viagers en fiefs héréditaires, et, d'une autre part, sur la coordination définitive des principes corelatifs d'obéissance et de protection, base essentielle d'une telle discipline sociale. Sous le premier aspect, il est évident que le catholicisme, qui avait radicalement exclu de son sein toute hérédité de fonctions, n'a pu, au contraire, favoriser cette hérédité temporelle ni par pure routine, ni par esprit de caste; il a dû être essentiellement guidé par un sentiment profond, quoique confus, des vraies nécessités sociales au moyen-âge.La constitution de l'église avait fait, comme je l'ai expliqué, une large part politique aux droits légitimes de la capacité: il fallait, en même temps, que les conditions de la stabilité fussent convenablement garanties, dans l'intérêt final de la destination totale du système. Or, tel fut alors éminemment l'effet principal de l'hérédité féodale, quelque oppressive qu'elle ait dû devenir ultérieurement. Par suite à la fois de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, qui réservait au clergé les combinaisons politiques les plus difficiles, et de la grande transformation militaire ci-dessus expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des opérations guerrières, chaque chef de famille féodale devait ordinairement être assez capable pour diriger suffisamment, après une éducation spéciale, alors essentiellement domestique, l'exercice de son autorité territoriale: ce qui importait principalement c'était, sans doute, de l'attacher au sol, de lui transmettre, avec une pleine efficacité, les traditions politiques, surtout locales; de lui inspirer de bonne heure les sentimens et les mœurs correspondans à sa position future; de l'intéresser spontanément, de la manière la plus intime, au sort de ses inférieurs, vassaux ou serfs; rien de tout cela ne pouvait être encore aucunement réalisé sans l'hérédité, dont la propriétéessentielle, sensible, même aujourd'hui, malgré la diversité des besoins et des situations, consiste certainement dans la préparation morale de chacun à sa destination sociale. C'est ainsi que le catholicisme a dû être conduit à favoriser systématiquement l'esprit de caste par une dernière consécration partielle, nettement limitée à l'ordre temporel, et dont la nature purement provisoire résultait nécessairement de sa contradiction radicale avec l'ensemble de la constitution catholique, comme je l'ai déjà indiqué. Quant à la sage régularisation générale des obligations réciproques de la tenure féodale, la haute participation du catholicisme y est assurément trop évidente pour que nous devions nous y arrêter dans une aussi rapide indication: quelque intérêt que dût d'ailleurs offrir la juste appréciation philosophique de cette admirable combinaison, trop peu comprise aujourd'hui, entre l'instinct d'indépendance et le sentiment de dévouement; qui, essentiellement inconnue à toute l'antiquité, suffirait seule à constater la supériorité sociale du moyen-âge, où elle a tant contribué à élever la dignité morale de la nature humaine, à la vérité chez un petit nombre de familles privilégiées, mais destinées cependant à servir ensuite de type spontané à toutes les autres classes, à mesure quedevait s'accomplir leur émancipation graduelle.Enfin, l'influence nécessaire du catholicisme n'est pas moins irrécusable sur la transformation universelle de l'esclavage en servage, qui constitue le dernier attribut essentiel de l'organisation féodale. La tendance générale du monothéisme à modifier profondément l'esclavage, au moins en adoucissant la conduite des maîtres, est sensible jusque dans le mahométisme, malgré la confusion fondamentale qui y persiste encore entre les deux grands pouvoirs sociaux. Elle devait donc être extrêmement prononcée dans le système catholique, qui, ne se bornant pas à une simple prescription morale, quelle qu'en fût l'imposante recommandation, interposait directement, entre le maître et l'esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire autorité spirituelle, également respectée de tous deux, et continuellement disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. Malgré la décadence actuelle du catholicisme, on peut encore observer, même aujourd'hui, des traces incontestables de cette inévitable propriété, en comparant le sort général des esclaves nègres, de l'Amérique protestante à l'Amérique catholique, puisque la supériorité de celle-ci est, à cet égard, hautement reconnue de tous les explorateurs impartiaux; quoique d'ailleurs le clergé romain ne soit malheureusementpas étranger à la réalisation primitive de cette grande aberration moderne, si contraire à l'ensemble de sa doctrine et de sa constitution. Dès son premier essor social, la puissance catholique n'a cessé de tendre, toujours et partout, avec une infatigable persévérance, à l'entière abolition de l'esclavage, qui, depuis l'accomplissement du système de conquête, avait cessé de former une indispensable condition d'existence politique, et n'aboutissait plus qu'à entraver radicalement tout développement social: on conçoit, du reste, aisément que cette tendance élémentaire ait dû quelquefois être dissimulée et presque annulée par suite d'obstacles particuliers à certains peuples catholiques.Il faut, en dernier lieu, concevoir ici la grande institution de la chevalerie comme ayant, par sa nature, spontanément réalisé un admirable résumé permanent des trois caractères essentiels dont nous venons ainsi de compléter l'appréciation sommaire dans l'organisation temporelle du moyen-âge. De quelques abus qu'elle ait dû être habituellement entourée, il est impossible de méconnaître son éminente utilité sociale, tant que le pouvoir central n'a pas pu assez prévaloir pour régulariser directement l'ordre intérieur de la nouvelle société. Quoique le monothéisme musulmann'ait pas été étranger, même avant les croisades, au développement graduel de ces nobles associations, correctif naturel d'une insuffisante protection individuelle, il est néanmoins évident que leur libre essor est un produit spontané de l'esprit général du moyen-âge, où l'on ne saurait méconnaître surtout la salutaire influence, ostensible ou secrète, du catholicisme, tendant à convertir enfin un simple moyen d'éducation militaire en un puissant instrument de sociabilité. L'organisation caractéristique de ces mémorables affiliations, où, jusqu'à l'extinction totale du système féodal, le mérite l'emportait sur la naissance et même sur la plus haute autorité, a été puissamment secondée par cette conformité générale avec l'esprit du catholicisme, quoique elle ait eu d'abord, comme tous les autres élémens de ce régime, une origine purement temporelle. Toutefois, malgré que la chevalerie constitue l'une des plus éclatantes manifestations générales de l'inévitable supériorité sociale du moyen-âge sur l'antiquité, il ne faut pas négliger de signaler rapidement le danger capital que l'une de ses principales branches a dû faire naître contre l'ensemble de ce grand édifice politique, et surtout contre l'admirable division fondamentale des deux pouvoirs sociaux. Ce danger a commencé à surgir lorsque les besoins spéciauxdes croisades ont déterminé la formation régulière de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne, où le caractère monastique était intimement uni au caractère militaire, afin de mieux s'adapter aux nécessités propres de cette importante destination. On conçoit, en effet, que, chez de tels chevaliers, une combinaison aussi contraire à l'esprit et aux conditions du système total devait tendre directement, aussitôt que le but particulier de cette création anomale aurait été suffisamment réalisé, à développer éminemment une monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une nouvelle concentration des deux puissances élémentaires. Telle fut, en principe, la célèbre histoire des Templiers, dont notre théorie fait ainsi spontanément découvrir enfin la véritable explication générale: car, cet ordre fameux doit être finalement regardé comme instinctivement constitué, par sa nature, en une sorte de conjuration permanente, menaçant à la fois la royauté et la papauté, qui, malgré leurs démêlés habituels, ont su se réunir enfin pour sa destruction: c'est là, ce me semble, le seul grave danger politique qu'ait dû rencontrer l'ordre social du moyen-âge, qui, par sa remarquable correspondance avec la civilisation contemporaine, s'est en quelque sorte maintenu presque toujours par son propre poids,tant que cette conformité fondamentale a suffisamment persisté.Quelque rapide que dût être ici l'appréciation sommaire dont je viens de terminer l'indication, elle suffira, j'espère, pour montrer, en dernier résultat général, le système féodal comme le berceau nécessaire des sociétés modernes, considérées sous le seul aspect temporel. C'est là, en effet, qu'a directement commencé la transformation graduelle de la vie militaire en vie industrielle, qui constitue, à cet égard, le principal caractère élémentaire de la civilisation moderne, et qui fut certainement le but social vers lequel tendit l'ensemble de la politique européenne, intérieure ou extérieure, pendant tout le moyen-âge: peu importe d'ailleurs que cette conséquence universelle ait été ou non sentie par ceux-là même qui ont le plus contribué à la déterminer; puisque, d'après la complication supérieure des phénomènes politiques, la plupart de ceux qui y participent ne sauraient avoir conscience de leur efficacité réelle, si souvent contraire aux desseins les mieux concertés, surtout à mesure que la société humaine s'étend et se généralise. Dans l'ordre européen, il est clair que la principale activité militaire fut destinée, au moyen-âge, à poser d'insurmontables barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongationindéfinie menaçait d'arrêter le développement social: et cet indispensable résultat n'a été suffisamment obtenu que lorsque les peuples du Nord et de l'Est ont été enfin forcés, par la difficulté de trouver ailleurs de nouveaux établissemens, d'exécuter, dans leur propre pays, quelque défavorable qu'il pût être, leur transition finale à la vie agricole et sédentaire, moralement garantie, en outre, par leur conversion générale au catholicisme. Ainsi, ce que l'opération romaine avait commencé, pour la grande évolution préliminaire de l'humanité, en assimilant les peuples civilisés, l'opération féodale l'a dignement complété, en consolidant à jamais cette indispensable assimilation, par cela seul qu'il poussait irrésistiblement les barbares à se civiliser aussi. Envisagé dans l'ensemble de sa durée, le système féodal a pris la guerre à l'état défensif, et, après l'avoir, sous cette nouvelle nature, suffisamment développée, il a nécessairement tendu à son extirpation radicale, sauf les nécessités exceptionnelles, en la laissant ainsi sans aliment habituel, par suite même de la manière pleinement satisfaisante dont il avait rempli son noble mandat social. Dans l'ordre purement national, son influence nécessaire a concouru essentiellement à un semblable résultat général, soit en concentrant l'activité militaire chezune caste de plus en plus restreinte, dont l'autorité protectrice devenait compatible avec l'essor industriel de la population laborieuse, quelque chétive que dût être d'abord l'existence subalterne de celle-ci; soit en modifiant aussi de plus en plus, chez les chefs eux-mêmes, le caractère guerrier, qui, dès l'origine, radicalement défensif, devait ensuite, faute d'emploi suffisant, se transformer peu à peu en celui de grand propriétaire territorial, tendant à devenir le simple directeur suprême d'une vaste exploitation agricole, du moins quand il ne dégénérait pas en courtisan. La grande conclusion universelle, qui devait nécessairement caractériser, à tous égards, une telle économie, était donc, en un mot, l'inévitable abolition finale de l'esclavage et du servage, et ensuite l'émancipation civile de la classe industrielle, quand son développement propre a pu être assez prononcé, comme je l'indiquerai spécialement ci-après.Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre but principal, l'importante et difficile appréciation politique, d'abord spirituelle, puis temporelle, de l'ensemble du régime monothéique du moyen-âge, dont le vrai caractère a toujours été si méconnu jusqu'ici, il ne nous reste plus maintenant qu'à en compléter l'analyse fondamentale,en examinant sommairement son admirable influence morale, et enfin son efficacité intellectuelle trop peu comprise.L'établissement social de la morale universelle ayant constitué, sans aucun doute, la principale destination finale du catholicisme, il semblerait d'abord que l'examen de cette grande attribution devait ici suivre immédiatement celui de l'organisation catholique, sans attendre que l'ordre temporel correspondant eût été directement considéré. Mais, malgré cette incontestable relation, en retardant à dessein une telle appréciation morale jusqu'à ce que l'ensemble de l'appréciation politique pût être convenablement terminé, j'ai voulu la mieux placer sous son vrai jour historique, en faisant ainsi sentir qu'elle doit être surtout rattachée au système total de l'organisation politique propre au moyen-âge, et non pas exclusivement à l'un de ses deux élémens essentiels, quelque fondamentale, ou même prépondérante, qu'ait dû d'ailleurs être, sous ce rapport, son indispensable participation. Si le catholicisme est venu, pour la première fois, régulariser enfin la véritable constitution morale de l'humanité, en attribuant directement à la morale, avec une irrésistible autorité, l'ascendant social convenable à sa nature, il n'est pas douteux,d'un autre côté, que l'ordre féodal, envisagé comme un simple résultat spontané de la nouvelle situation sociale, suivant les explications précédentes, a immédiatement introduit de précieux germes élémentaires d'une haute moralité, qui lui étaient entièrement propres, et sans lesquels l'opération catholique ne pouvait suffisamment réussir, quoique le catholicisme les ait ensuite admirablement développés et perfectionnés. En n'oubliant jamais que le catholicisme lui-même, d'après notre théorie, était, aussi bien que la féodalité, une suite nécessaire de l'ensemble des antécédens, l'heureuse harmonie qui a régné, à cet égard, entre ces deux grands élémens sociaux, ne fera point exagérer, au détriment de l'un, l'influence de l'autre, en attribuant uniquement au catholicisme une régénération morale, où il n'a dû être essentiellement que l'organe actif et rationnel d'un progrès naturellement amené par la nouvelle phase générale qu'avait alors atteinte l'évolution sociale de l'humanité. Il est clair, en effet, que la morale purement militaire et nationale, toujours subordonnée à la politique, qui avait dû caractériser, comme je l'ai établi, l'économie sociale de toute l'antiquité, afin que son indispensable destination provisoire pût être suffisamment accomplie, devait nécessairementtendre ensuite à se transformer spontanément en une morale de plus en plus pacifique et universelle, dont l'ascendant politique deviendrait de plus en plus prononcé, depuis que cette opération préliminaire avait été convenablement réalisée, par l'entière extension finale du système de conquête, désormais radicalement changé en système défensif. Or, la gloire sociale du catholicisme, celle qui lui méritera la reconnaissance éternelle de l'humanité, lorsque les croyances théologiques quelconques n'existeront plus que dans les souvenirs historiques, a surtout consisté alors à développer et à régulariser, autant que possible, cette heureuse tendance naturelle, qu'il n'eût pas été en son pouvoir de créer: ce serait exagérer, de la manière la plus vicieuse, l'influence générale, malheureusement si faible, des doctrines quelconques sur la vie réelle, individuelle ou sociale, que de leur attribuer ainsi la propriété de modifier à un tel degré le mode essentiel de l'existence humaine. Qu'on suppose le catholicisme intempestivement transplanté, par un aveugle prosélytisme ou par une irrationnelle imitation, chez des peuples qui n'aient point encore achevé une telle évolution préparatoire; et, privée de cet indispensable fondement, son influence sociale y restera essentiellement dépourvue de cettegrande efficacité morale que nous admirons si justement au moyen-âge: le mahométisme en offre un exemple pleinement décisif; puisque sa morale, quoique tout aussi pure, en principe, que celle du christianisme, d'où elle a été surtout tirée, est bien loin d'avoir produit les mêmes résultats effectifs, sur une population trop peu avancée, qui n'avait pu convenablement subir cette préparation temporelle fondamentale, et qui se trouvait ainsi prématurément appelée, sans spontanéité suffisante, à un monothéisme encore inopportun. Il demeure donc incontestable que l'appréciation morale du moyen-âge ne doit pas être philosophiquement dirigée d'après la considération unique de l'ordre spirituel, à l'exclusion de l'ordre temporel; mais il faut d'ailleurs éviter soigneusement toute oiseuse discussion de vaine préséance entre ces deux élémens sociaux, aussi inséparables qu'indispensables, dont chacun a, sous cet aspect capital, une influence propre, nettement déterminée en principe, quoique trop intimement mêlée à l'autre pour comporter toujours une juste répartition effective.Une erreur beaucoup plus fondamentale, dont les conséquences réelles, même aujourd'hui, sont infiniment plus graves, et qui malheureusement est à la fois plus commune et plus enracinée, résulte,à ce sujet, d'une irrationnelle tendance, déterminée ou entretenue par l'école métaphysique, soit protestante, soit déiste, à attribuer essentiellement l'efficacité morale du catholicisme à sa seule doctrine, abstraction faite de son organisation propre, que l'on s'efforce, au contraire, de représenter comme essentiellement opposée, par sa nature, à une telle destination. Les divers motifs sociaux d'après lesquels j'ai expliqué ci-dessus les principales conditions générales de cette organisation, doivent évidemment nous dispenser ici de revenir directement sur cette fausse et dangereuse opinion, ainsi radicalement réfutée d'avance, puisque ces motifs étaient surtout tirés de la réalisation de ce but moral: d'ailleurs les exemples pleinement décisifs ne manqueraient pas pour justifier irrécusablement cette rectification préalable, sans parler même du mahométisme, que je viens de citer, et où l'absence d'une convenable organisation spirituelle se complique trop avec l'inaptitude élémentaire d'une population mal préparée: il suffirait, à cet effet, de mentionner le prétendu catholicisme grec, ou plutôt byzantin, qui, par l'excessive prolongation de l'empire, n'ayant pu comporter une vraie constitution distincte et spéciale du pouvoir spirituel, s'est trouvé, malgré la plus grande conformité dedoctrines, théologiques et morales, avec le catholicisme réel, et malgré d'ailleurs la similitude primitive des populations correspondantes, constamment frappé d'une profonde stérilité morale, dont l'exacte appréciation philosophique, si elle était possible ici, confirmerait éminemment, par un lumineux contraste, la justesse nécessaire des principes précédemment posés. Plus on méditera sur ce grand sujet, mieux on se convaincra, j'ose l'assurer, que la grande efficacité morale du catholicisme a essentiellement dépendu de sa constitution sociale, et très accessoirement tenu à l'influence propre et directe de sa seule doctrine, abstraitement envisagée, quoi qu'en dise la critique métaphysique. Quelque pure que pût être sa morale (et qui prêcha jamais directement avec succès une morale vraiment impure?), elle n'eût guère abouti, dans la vie réelle, qu'à d'impuissantes formules, accompagnées de superstitieuses pratiques, sans l'active intervention continue d'un pouvoir spirituel convenablement organisé et suffisamment indépendant, où consistait nécessairement la principale valeur sociale d'un tel système religieux. Le faible ascendant naturel de notre intelligence sur nos passions rend ce danger fondamental nécessairement commun, à un degré plus ou moins prononcé, à toute doctrine quelconque; et rienne démontre mieux, en général, l'indispensable besoin moral d'une véritable organisation spirituelle: mais ce besoin doit plus spécialement appartenir, comme je l'ai établi, aux doctrines théologiques, à cause du vague et de l'incohérence qui les caractérisent spontanément, et qui, loin de leur permettre d'inspirer directement une conduite déterminée, les rendent, à l'usage, presque indéfiniment modifiables au gré de penchans énergiques, jusqu'à pouvoir même sanctionner finalement les plus monstrueuses aberrations pratiques, ainsi que l'ont prouvé tant d'éclatans exemples, depuis que l'émancipation religieuse est assez avancée. Avant de procéder immédiatement à la saine appréciation de la haute influence morale propre au régime monothéique du moyen-âge, il était indispensable de rappeler distinctement ces notions préliminaires, afin que cette influence pût être ensuite rapportée sans effort à sa vraie source principale, en prévenant, autant que possible, une déviation philosophique, trop commune aujourd'hui. C'est pourquoi je dois, en outre, perfectionner, ou plutôt compléter, cette importante analyse préalable, en faisant encore précéder une telle appréciation directe par l'exacte détermination spéciale du mode essentiel d'efficacité morale qui a réellement appartenu aux doctrinescatholiques, abstraction faite désormais de l'organisation correspondante, dont l'intervention continue, maintenant incontestable, sera toujours implicitement supposée en tout ce qui va suivre.A cet égard, la discussion principale, immédiatement liée aujourd'hui aux plus grands intérêts de l'humanité, consiste à décider, en général, si l'action morale du catholicisme au moyen-âge tenait surtout à la propriété, alors exclusivement inhérente à ses doctrines, de servir d'organes indispensables à la constitution régulière de certaines opinions spontanément communes, dont la puissance publique, une fois établie, était nécessairement douée, par sa seule universalité, d'un irrésistible ascendant moral: ou bien si, selon l'hypothèse vulgaire, les résultats effectifs ont essentiellement dépendu de ces profondes impressions personnelles d'espoir, et encore plus de crainte, relatives à la vie future, que le catholicisme s'était attaché à coordonner et à fortifier avec plus de soin et d'habileté qu'aucune autre religion, soit antérieure, soit même postérieure; précisément parce qu'il avait judicieusement évité de rien formuler dogmatiquement à ce sujet, laissant à l'imagination intéressée de chaque croyant à détailler librement les peines et les récompensespromises, d'une manière bien autrement énergique, et bien mieux appropriée aux convenances individuelles, que ne l'eût permis, comme dans la foi musulmane, par exemple, l'immuable contemplation d'une perspective banale, quelque heureusement qu'elle eût d'abord été choisie. Cette grande question, qui, j'ose le dire, n'a jamais été convenablement posée, ne saurait être nettement résolue par l'examen des cas ordinaires, où les deux influences ont dû évidemment coexister toujours, pendant tout le règne du catholicisme; ce qui doit conduire, à moins d'une analyse très variée et souvent fort difficile, à attribuer fréquemment à l'une ce qui appartient vraiment à l'autre, suivant la prédisposition dominante de notre intelligence; comme le témoignent, en tant d'exemples, les discussions scientifiques, sur des sujets même infiniment plus simples. La saine logique indique donc ici la nécessité de prononcer surtout d'après ces cas, plus ou moins exceptionnels, où les deux grandes influences qu'il s'agit de comparer se sont trouvées en opposition mutuelle, par une discordance anomale très caractérisée entre les préjugés publics et les prescriptions religieuses, ordinairement d'accord: ce doivent être évidemment les seules circonstances où l'observation directe puisse être pleinement décisive, à moins de contradictionformelle avec un principe déjà bien établi. Or, quoique de telles occasions doivent, par leur nature, être fort rares, surtout pour des sujets suffisamment importans, une judicieuse exploration sociologique en fera aisément discerner, aux divers âges du catholicisme, plusieurs pleinement irrécusables, et remplissant spontanément, au degré convenable, toutes les conditions indispensables à la démonstration historique de cet aphorisme vraiment capital de statique sociale: les préjugés publics sont habituellement plus puissans que les préceptes religieux, dans tout antagonisme qui vient à s'établir entre ces deux forces morales, jusqu'ici le plus souvent convergentes. Mon illustre précurseur, l'infortuné Condorcet, qui me paraît avoir seul compris dignement une telle discussion, a cité surtout un exemple éminemment décisif, que je crois devoir indiquer ici, soit à raison de sa haute importance sociale, soit parce que l'opposition des deux forces s'y trouvait très marquée: c'est le cas général du duel, qui, aux plus beaux temps du catholicisme, imposé par les mœurs militaires, conduisait si fréquemment tant de pieux chevaliers à braver directement les plus énergiques condamnations religieuses; tandis que (afin de compléter, par un contraste non moins significatif, cette lumineuse observation), on voitaujourd'hui le duel spontanément disparaître peu à peu, sous la seule prépondérance graduelle des mœurs industrielles, malgré l'entière décadence pratique des prohibitions théologiques. Cette seule indication capitale, à laquelle je dois ici me réduire, suffira, j'espère, pour suggérer au lecteur beaucoup d'autres vérifications analogues, plus ou moins prononcées, d'un principe d'ailleurs en pleine harmonie avec la connaissance réelle de la nature humaine, qui nous déterminera toujours, dans les cas suffisamment graves, à braver un péril lointain, quelque intense qu'il puisse être, plutôt que d'encourir immédiatement l'inévitable flétrissure d'une opinion publique très arrêtée et très unanime. Quoique rien, au premier aspect, ne semble pouvoir contrebalancer la puissance des terreurs religieuses, directement relatives à un avenir indéfini, il n'est pas douteux cependant que, par une suite nécessaire de cette éternité même, des âmes assez énergiques, comme il en a toujours existé, et surtout au moyen-âge, sans contester aucunement la réalité d'une telle perspective future, ont pu se la rendre secrètement assez familière pour n'en plus être arrêtées dans leurs impulsions dominantes: car, l'éternité de douleur, aussi inintelligible que l'éternité de plaisir, ne saurait se concilier, dans notre imagination,avec cette aptitude évidente de toute vie animale à convertir en indifférence tout sentiment continu. Milton a beau consumer son admirable génie poétique à nous peindre les damnés alternativement transportés, par un infernal raffinement, du lac de feu sur l'étang glacé, l'idée des bains russes fait bientôt succéder le sourire à ce premier effroi, et rappeler que la puissance de l'habitude peut atteindre aussi le changement même, quelque brusque qu'il puisse être, dès qu'il devient assez fréquent. On sentira toute la portée réelle d'une semblable appréciation, malgré son apparence paradoxale, si l'on considère que la même énergie qui pousse aux grands crimes peut également conduire à braver de tels arrêts, envers lesquels le temps ne saurait d'ailleurs manquer pour se préparer graduellement à leur exécution lointaine, dût-elle n'être jamais affectée d'aucune grave incertitude, ce qui est certainement impossible. Quant aux âmes ordinaires, il est clair que l'espoir, toujours réservé, d'une absolution finale, qui constituait, comme je l'ai expliqué, une indispensable condition générale de l'existence pratique du catholicisme, devait souvent suffire, dans les circonstances, naturellement moins critiques, où elles se trouvaient communément, à leur inspirer le facile courage de violer momentanémentles préceptes religieux; tandis qu'elles n'auraient pu, sans des efforts bien plus puissans, affronter directement les préjugés publics, dans les cas d'antagonisme très prononcés. Sans insister ici davantage sur un tel sujet, maintenant assez éclairci pour notre but principal, nous devrons donc regarder désormais la force morale du catholicisme comme ayant dû tenir essentiellement, aux époques même de sa plus grande intensité, à son aptitude nécessaire, tant qu'il a pu suffisamment régner, à se constituer spontanément en organe régulier des opinions communes, dont l'irrésistible universalité devait naturellement tirer une nouvelle énergie continue de leur active reproduction systématique par un clergé indépendant et respecté: les considérations purement relatives à la vie future n'ont pu avoir comparativement, en aucun temps, qu'une influence très accessoire sur la conduite réelle. Outre l'utilité historique de cette analyse préalable dans la saine appréciation générale de l'influence morale propre au catholicisme, le lecteur doit, sans doute, déjà pressentir l'extrême intérêt philosophique qu'elle devra bientôt acquérir, quand nous serons graduellement parvenus à l'examen direct de l'état présent de l'humanité, où, d'après un tel préambule, nous devrons immédiatement expliquercomment l'évolution intellectuelle, quoique finissant par dissiper sans retour toutes ces émotions théologiques, est loin cependant de diminuer, en réalité, les garanties morales de l'ordre social, parce qu'elle doit développer éminemment la force insurmontable de l'opinion publique, par un incontestable privilége de la philosophie positive, qui sera alors convenablement caractérisé.L'admirable régénération graduelle que, au moyen-âge, le catholicisme a suffisamment accomplie, ou du moins convenablement ébauchée, dans la morale humaine, a surtout consisté, d'après nos indications antérieures, à transporter enfin, autant que possible, à la morale la suprématie sociale jusque alors toujours demeurée à la politique, en faisant justement prévaloir désormais les besoins les plus généraux et les plus fixes sur les nécessités particulières et variables, par la considération, directement prépondérante, des conditions élémentaires de l'existence humaine, de celles qui, immuables dans leur nature et seulement de plus en plus développées, sont inévitablement communes à tous les états sociaux et à toutes les situations individuelles, et dont les exigences fondamentales, formulées par une doctrine universelle, déterminaient ainsi la mission spéciale du pouvoir spirituel, essentiellement destinéà les faire continuellement respecter dans la vie réelle, individuelle et sociale, ce qui supposait d'abord son entière indépendance du pouvoir politique proprement dit. Sans doute, comme je l'expliquerai plus tard, la philosophie, éminemment théologique, sur laquelle devait alors exclusivement reposer cette sublime opération sociale, en a, sous divers aspects importans, beaucoup altéré la pureté, et même gravement compromis l'efficacité; soit parce que le vague de cette philosophie affectait forcément, malgré toutes les précautions de la sagesse sacerdotale, les prescriptions morales qui s'y rattachaient; soit aussi à cause de l'empire moral trop arbitraire qui en devait résulter pour la corporation directrice, et sans lequel néanmoins l'absolu inhérent aux préceptes religieux les eût rendus réellement impraticables; soit enfin par suite de la sorte de contradiction intime qui devait implicitement entraver une doctrine où l'on se proposait de cultiver surtout le sentiment social, mais en développant d'abord un égoïsme exorbitant, quoique idéal, ne concevant jamais le moindre bien qu'en vue de récompenses infinies, en sorte que la préoccupation continue du salut individuel devait directement neutraliser, à un haut degré, ce qu'il y avait de vraiment sympathique dans l'heureuse ettouchante affection unanime de l'amour de Dieu. Mais, quelque incontestables que soient ces divers inconvéniens capitaux, ils étaient évidemment inévitables, et ils n'ont point empêché alors la réalisation suffisante d'une régénération qui ne pouvait autrement commencer, quoiqu'elle doive maintenant être poursuivie et perfectionnée d'après de meilleures bases intellectuelles.C'est ainsi que, par une juste appréciation comparative des différens besoins de l'humanité, la morale a été enfin dignement placée à la tête des nécessités sociales, en concevant toutes les facultés quelconques de notre nature comme ne devant jamais constituer que des moyens plus ou moins efficaces, toujours subordonnés à ce grand but fondamental de la vie humaine, directement consacré par une doctrine universelle, convenablement érigée en type nécessaire de tous les actes réels, individuels ou sociaux. On doit, à la vérité, reconnaître qu'il y avait, au fond, ainsi que je l'expliquerai ci-après, quelque chose d'intimement hostile au développement intellectuel dans la manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie sociale de la morale, quoique cette opposition ait été fort exagérée; mais le catholicisme, à son âge de prépondérance, a spontanément contenu une telle tendance, par cela même qu'ilprenait le principe de la capacité pour base directe de sa propre constitution ecclésiastique: cette disposition élémentaire, dont le danger philosophique ne devait se manifester qu'au temps de la décadence du système catholique, n'empêchait nullement la justesse radicale de cette sage décision sociale qui subordonnait nécessairement l'esprit lui-même à la moralité. Les intelligences, de plus en plus multipliées, qui, sans être vraiment éminentes, ont atteint, surtout par la culture, un degré moyen d'élévation, se sont toujours, et principalement aujourd'hui, secrètement insurgées contre cet arrêt salutaire, qui gêne leur ambition démesurée: mais il sera éternellement confirmé, avec une profonde reconnaissance, malgré les perturbations provenues d'une telle antipathie mal dissimulée, soit par la masse sociale, au profit de laquelle il est directement conçu, soit par le vrai génie philosophique, qui en peut analyser dignement l'immuable nécessité. Quoique la véritable supériorité mentale soit certainement la plus rare et la plus précieuse de toutes, il est néanmoins irrécusable que, même chez les organismes exceptionnels où elle est convenablement prononcée, elle ne peut réaliser suffisamment son principal essor quand elle n'est point subordonnée à une haute moralité, par suite du peu d'énergierelative des facultés spirituelles dans l'ensemble de la nature humaine. Sans cette indispensable condition permanente, le génie, en supposant qu'il puisse être alors entièrement développé, ce qui serait bien difficile, dégénérera promptement en instrument secondaire d'une étroite satisfaction personnelle, au lieu de poursuivre directement cette large destination sociale qui peut seule lui offrir un champ et un aliment dignes de lui: dès-lors, s'il est philosophique, il ne s'occupera que de systématiser la société au profit de ses propres penchans; s'il est scientifique, il se bornera à des conceptions superficielles, susceptibles de procurer bientôt des succès faciles et productifs; s'il est esthétique, il produira des œuvres sans conscience, aspirant, presque à tout prix, à une rapide et éphémère popularité; enfin, s'il est industriel, il ne cherchera point des inventions capitales, mais des modifications lucratives. Ces déplorables résultats nécessaires de l'esprit dépourvu de direction morale, qui, du moins, malgré qu'ils neutralisent radicalement la valeur sociale du génie lui-même, ne sauraient entièrement l'annuler, doivent être évidemment encore plus vicieux chez les hommes secondaires ou médiocres, à spontanéité peu énergique: alors l'intelligence, qui ne devrait servir essentiellementqu'à perfectionner la prévision, l'appréciation, et la satisfaction des vrais besoins principaux de l'individu et de la société, n'aboutit le plus souvent, dans sa vaine suprématie, qu'à susciter une insociable vanité, ou à fortifier d'absurdes prétentions à dominer le monde au nom de la capacité, qui, ainsi moralement affranchie de toute condition d'utilité générale, finit par devenir d'ordinaire également nuisible au bonheur privé et au bien public, comme on ne l'éprouve que trop aujourd'hui. Pour quiconque a convenablement approfondi la véritable étude fondamentale de l'humanité, l'amour universel, tel que l'a conçu le catholicisme, importe certainement encore davantage que l'intelligence elle-même, dans l'économie usuelle de notre existence, individuelle ou sociale, parce que l'amour utilise spontanément, au profit de chacun et de tous, jusqu'aux moindres facultés mentales; tandis que l'égoïsme dénature ou paralyse les plus éminentes dispositions, dès-lors souvent bien plus perturbatrices qu'efficaces, quant au bonheur réel, soit privé, soit public. La profonde sagesse du catholicisme, en constituant enfin la morale au-dessus de toute l'existence humaine, afin d'en diriger et contrôler sans cesse les divers actes quelconques, a donc certainement établi le principe le plus fondamentalde la vie sociale, et qui, quoique momentanément ébranlé ou obscurci par de dangereux sophismes, surgira toujours finalement, avec une évidence croissante, d'une étude de plus en plus approfondie de notre véritable nature, surtout quand le positivisme rationnel aura spontanément dissipé, à ce sujet, les ténèbres métaphysiques.Du reste, en considérant, à cet égard, aussi bien que sous tout autre aspect plus déterminé, l'appréciation morale du catholicisme, il ne faut jamais oublier que, par suite même de l'indépendance élémentaire de la morale envers la politique, organisée par la séparation générale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, la doctrine morale a dû dès lors se composer essentiellement d'une suite de types, destinés surtout, non à formuler immédiatement la pratique réelle, mais à caractériser convenablement la limite, toujours plus ou moins idéale, dont notre conduite devait tendre sans cesse à se rapprocher de plus en plus. La nature et la destination de ces types moraux sont entièrement analogues à celles des types scientifiques ou esthétiques, qui, dans toute œuvre rationnellement dirigée, servent de guide indispensable à nos diverses conceptions, et dont le besoin se fait sentir jusque dans lesplus simples opérations humaines, même industrielles. On a radicalement méconnu, sous ce rapport, l'esprit général de la morale catholique, de manière à n'en pouvoir porter que de faux jugemens philosophiques, lorsqu'on lui a irrationnellement reproché la prétendue exagération de ses principaux préceptes: il serait aussi judicieux de critiquer les peintres, par exemple, sur la perfection chimérique de leurs modèles intérieurs. Il est clair, en général, que des types quelconques doivent nécessairement dépasser les réalités correspondantes, puisqu'ils en doivent constituer les limites idéales, au-dessous desquelles la pratique ne restera certainement que trop, encore plus dans l'ordre moral que dans l'ordre intellectuel: ce qui n'empêche nullement, en l'un et l'autre cas, leur utilité fondamentale, pourvu qu'ils soient convenablement construits; condition que l'idée même delimite, telle que les géomètres l'ont régularisée, est éminemment propre à définir exactement aujourd'hui. L'instinct philosophique du catholicisme lui a fait remplir spontanément, de la manière la plus heureuse, cette condition indispensable, en le conduisant à faire passer, pour plus d'efficacité pratique, ses types moraux de l'état abstrait à l'état concret, épreuve vraiment décisive qui, en un sujet quelconque,manifesterait aussitôt l'exagération effective des conceptions initiales: c'est ainsi que les premiers philosophes qui ont ébauché le catholicisme se sontcomplunaturellement dans l'application de leur génie social à concentrer graduellement, sur celui auquel ils rapportaient la fondation primordiale du système, toute la perfection qu'ils pouvaient concevoir dans la nature humaine; de manière à l'ériger ensuite en type universel et actif, alors admirablement adapté à la direction morale de l'humanité, et dans lequel, en un cas quelconque, les plus chétifs et les plus éminens pouvaient également trouver des modèles généraux de conduite réelle; ce type sublime ayant d'ailleurs été admirablement complété par la conception, encore plus idéale, qui représente, pour la femme, la plus heureuse conciliation mystique de la pureté avec la maternité.Toutes les diverses branches essentielles de la morale universelle ont reçu du catholicisme des améliorations capitales, qui ne sauraient être ici spécialement mentionnées, et pour la juste appréciation desquelles je puis d'ailleurs renvoyer provisoirement aux philosophes catholiques, surtout à Bossuet et à De Maistre, qui les ont, en général, sainement jugées. Je dois me borner maintenant à l'indication rapide des plus importansprogrès, dans les trois parties successives qui composent l'ensemble de la morale, d'abord personnelle, puis domestique, et enfin sociale, suivant la division établie au cinquantième chapitre.Consacrant l'opinion unanime des philosophes antérieurs, le catholicisme a dignement envisagé les vertus individuelles comme la première base de toutes les autres, en ce qu'elles offrent l'exercice le plus naturel et le plus décisif à cet ascendant énergique de la raison sur la passion, d'où dépend tout le perfectionnement moral. Aussi ne doit-on pas même croire dépourvues d'efficacité sociale, surtout au moyen-âge, ces pratiques artificielles où l'homme était poussé à s'imposer volontairement des privations systématiques, qui, malgré leur inutilité apparente, ont pu constituer d'heureux auxiliaires permanens de l'éducation morale[22]. Du reste, les vertus simplement personnelles ont commencé alors à être conçues directementdans leur destination sociale, tandis que les anciens les recommandaient surtout à titre de prudence purement relative à l'individu, isolément considéré: la philosophie positive poursuivra de plus en plus cette importante transformation, qui tend à ôter à l'arbitrage de la sagesse privée des habitudes où l'individu est loin certes d'être seul intéressé. L'humilité, tant reprochée à cette partie élémentaire de la morale catholique, constitue, au contraire, une prescription capitale, dont la valeur réelle n'est pas seulement bornée à ces temps d'orgueilleuse oppression qui en ont mieux manifesté la nécessité, mais se rapporte, en général, aux vrais besoins moraux de la nature humaine, où il n'est pas à craindre, sans doute, que l'orgueil et la vanité soient effectivement jamais trop abaissés: la nouvelle philosophie sociale confirmera et même perfectionnera nécessairement, à un haut degré, cet important précepte, en l'étendant spontanément jusqu'aux supériorités intellectuelles, quoiqu'elle leur ouvre le plus vaste champ; car, rien n'est assurément plus propre que les études positives, pour peu, du moins, qu'elles soient convenablement approfondies et philosophiquement conçues, à faire continuellement apprécier, en tous sens, la faible portée de notre intelligence, quelque noble fierté rationnelle que doive d'ailleurs nousinspirer une satisfaisante découverte de la vérité. Mais je dois surtout signaler, au sujet de ce premier ordre de prescriptions morales, une dernière innovation essentielle, heureusement accomplie par le catholicisme, et dont la philosophie métaphysique a fait méconnaître l'éminente valeur sociale: je veux dire la réprobation générale du suicide, dont les anciens, aussi dédaigneux de leur propre vie que de celle d'autrui, s'étaient si souvent fait unmonstrueuxhonneur, ou du moins une trop fréquente ressource, plus d'une fois imitée par leurs philosophes, loin d'en être blâmée. Cette pratique antisociale devait, sans doute, spontanément décroître avec la prédominance des mœurs militaires; mais c'est certainement une des gloires morales du catholicisme d'en avoir convenablement organisé l'énergique condamnation, dont l'importance, momentanément oubliée aujourd'hui à cause de notre anarchie intellectuelle, sera certainement toujours confirmée par une exacte analyse des vrais besoins moraux de la société humaine. Plus la vie future perd nécessairement de son efficacité morale, plus il importe, évidemment, que tous les individus soient, autant que possible, invinciblement attachés à la vie réelle, sans pouvoir en éluder les douloureuses conséquences par une catastrophe inopinée, qui laisseà chacun la dangereuse faculté d'annuler, à son gré, la réaction indispensable que la société a compté exercer sur lui: en sorte que, d'après des motifs purement humains, le suicide sera un jour non moins pleinement réprouvé sous le régime positif, comme directement contraire aux bases générales de la moralité humaine.Note 22:Les pratiques hygiéniques imposées par le catholicisme, outre leur utilité indirecte pour entretenir de salutaires habitudes de soumission morale et de contrainte volontaire, se rapportaient directement à l'action générale du régime sur l'ensemble de notre nature, dont la haute importance n'est plus douteuse aux yeux des bons esprits, et que la saine philosophie devra soumettre un jour à une sage discipline rationnelle, destinée à réaliser, sous l'assentiment éclairé de la raison publique, l'entière efficacité, physique et morale, de ce puissant moyen de perfectionnement humain.L'aptitude morale du catholicisme s'est surtout manifestée dans l'heureuse organisation de la morale domestique, enfin placée à son rang véritable, au lieu d'être absorbée par la politique, suivant le génie de toute l'antiquité. Par la séparation fondamentale entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel, et par l'ensemble du régime correspondant, on a été conduit, au moyen-âge, à sentir que la vie domestique devait être désormais la plus importante pour la masse des hommes, sauf le petit nombre de ceux que leur nature exceptionnelle et les besoins de la société devaient appeler principalement à la vie politique, à laquelle les anciens avaient tout sacrifié, parce qu'ils ne considéraient que les hommes libres dans des populations surtout composées d'esclaves. Ce soin prépondérant du catholicisme pour la morale domestique a eu tant d'admirables résultats, que leur analyse sommaire ne saurait être indiquée ici. Je ne m'arrête donc pas à considérer l'heureux perfectionnementgénéral de la famille humaine, sous l'intervention continue de l'influence catholique, pénétrant spontanément dans les plus intimes relations, où, sans tyrannie, elle développait graduellement un juste sentiment des devoirs mutuels: et cependant il serait, par exemple, d'un haut intérêt de mieux apprécier qu'on ne l'a fait encore comment le catholicisme, tout en consacrant, de la manière la plus solennelle, l'autorité paternelle, a totalement aboli le despotisme presque absolu qui la caractérisait chez les anciens, et qui, dès la naissance, était si fréquemment manifesté par le meurtre ou l'abandon des nouveaux-nés, encore essentiellement légitimes hors de la sphère territoriale du monothéisme. Restreint ici par d'inévitables limites, j'indiquerai seulement ce qui se rapporte au lien le plus fondamental, envers lequel, après une profonde appréciation, tous les vrais philosophes finiront, à mon gré, par reconnaître bientôt, malgré nos graves aberrations actuelles, qu'il ne reste vraiment à faire rien d'essentiel, si ce n'est de consolider et de compléter ce que le catholicisme a si heureusement organisé. Nul ne conteste plus maintenant qu'il n'ait essentiellement amélioré la condition sociale des femmes, et cependant personne n'a remarqué qu'il leur a radicalementenlevé toute participation quelconque aux fonctions sacerdotales, même dans la constitution des ordres monastiques où il les a admises. On doit ajouter, en outre, pour fortifier cette importante observation, qu'il leur a, autant que possible, pareillement interdit la royauté, dans tous les pays où son influence politique a pu être suffisamment réalisée, en modifiant, dans des vues d'aptitude, l'hérédité purement théocratique, où la caste dominait d'abord absolument. Ces incontestables restrictions doivent faire comprendre que le perfectionnement opéré par le catholicisme a surtout consisté, quant aux femmes, en les concentrant davantage dans leur existence essentiellement domestique, à garantir la juste liberté de leur vie intérieure, et à consolider leur situation, en consacrant l'indissolubilité fondamentale du mariage; tandis que, même chez les Romains, la répudiation facultative altérait gravement, au détriment des femmes, l'état de pleine monogamie. Vainement arguë-t-on de quelques dangers exceptionnels ou secondaires, dont la réalité est trop incontestable, pour déprécier aujourd'hui cette indispensable fixité, si heureusement adaptée, en général, aux vrais besoins de notre nature, où la versatilité n'est pas moins pernicieuse aux sentimens qu'aux idées, et sans laquelle notrecourte existence se consumerait en une suite interminable et illusoire de déplorables essais, où l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier conformément à toute situation vraiment immuable serait radicalement méconnue, malgré son importance extrême chez les organismes peu prononcés, qui composent l'immense majorité. L'obligation de conformer sa vie à une insurmontable nécessité, loin d'être réellement nuisible au bonheur de l'homme, en constitue ordinairement, au contraire, pour peu que cette nécessité soit tolérable, l'une des plus indispensables conditions, en prévenant ou contenant l'inconstance de nos vues et l'hésitation de nos desseins; la plupart des individus étant bien plus propres à poursuivre l'exécution d'une conduite dont les données fondamentales sont indépendantes de leur volonté, qu'à choisir convenablement celle qu'ils doivent tenir: on reconnaît aisément, en effet, que notre principale félicité morale se rapporte à des situations qui n'ont pu être choisies, comme celles, par exemple, de fils et de père. En indiquant, au chapitre suivant, les graves atteintes que le protestantisme a tenté d'apporter à l'institution fondamentale du mariage catholique, j'aurai lieu de faire plus directement sentir que la dangereuse faculté du divorce, loinde perfectionner une telle institution, au profit réel d'aucun sexe, tendrait, au contraire, si elle pouvait s'introduire réellement dans les mœurs modernes, à constituer une imminente rétrogradation morale, en donnant une trop libre carrière aux appétits les plus énergiques, dont la répression continue, combinée avec une légitime satisfaction, doit nécessairement augmenter à mesure que l'évolution humaine s'accomplit, comme je l'ai établi, en principe, à la fin du volume précédent. Renfermant à jamais les femmes dans la vie domestique, le catholicisme a d'ailleurs si intimement lié les deux sexes, que, d'après les mœurs d'abord organisées sous son influence, l'épouse acquiert nécessairement un droit imprescriptible, et même indépendant de sa conduite propre, à participer, sans aucune condition active, non-seulement à tous les avantages sociaux de celui qui l'a une fois choisie, mais aussi, autant que possible, à la considération dont il jouit: il serait certes difficile d'imaginer une disposition praticable qui favorisât davantage le sexe nécessairement dépendant. Loin de tendre à la chimérique émancipation, et à l'égalité non moins vaine, qu'on rêve aujourd'hui pour lui, la civilisation, développant, au contraire, les différences essentielles des sexes aussi bien que toutes lesautres, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent, enlève de plus en plus aux femmes toutes les fonctions qui peuvent les détourner de leur vocation domestique. On ne peut, sans doute, mieux juger, à cet égard, de la vraie tendance universelle qu'en examinant ce qui se passe dans les classes élevées de la société, où les femmes ont pu suivre plus aisément leur véritable destinée, et qui doivent, par conséquent, offrir, à cet égard, une sorte de type spontané, vers lequel convergeront ultérieurement, autant que possible, tous les autres modes d'existence: or, on saisit ainsi directement la loi générale de l'évolution sociale en ce qui concerne les sexes, et qui consiste à dégager de plus en plus les femmes de toute occupation étrangère à leurs fonctions domestiques, de manière, par exemple, à faire un jour repousser, comme honteuse pour l'homme, dans tous les rangs sociaux, ainsi qu'on le voit déjà chez les plus avancés, la pratique des travaux pénibles par les femmes, dès-lors partout réservées, d'une manière de plus en plus exclusive, à leurs nobles attributions caractéristiques d'épouse et de mère. Quoique je ne puisse pas même ébaucher ici la série spéciale d'observations sociales propre à confirmer irrécusablement ce principe général, d'ailleurs si conforme à la vraie connaissance de notre nature,mais qui ne saurait être convenablement établi que dans mon traité particulier de philosophie politique, j'espère cependant que cette rapide indication, quelque imparfaite qu'elle doive être, suffira pour faire déjà sentir aux meilleurs esprits que, hors d'une telle tendance élémentaire, qui reste désormais à consolider et à compléter chez toutes les classes quelconques de la société moderne, il ne peut exister, en réalité, de moyens efficaces d'améliorer la condition actuelle des femmes que ceux qui résulteront spontanément de la régénération rationnelle de l'éducation humaine, chez l'un et l'autre sexe, sous l'ascendant ultérieur de la philosophie positive.Considérant enfin la morale sociale proprement dite, il serait certes superflu de constater expressément ici l'influence capitale du catholicisme pour modifier le patriotisme, énergique mais sauvage, qui animait seul les anciens, par le sentiment plus élevé de l'humanité ou de la fraternité universelle, si heureusement vulgarisé par lui sous la douce dénomination de charité. Sans doute, la nature des doctrines, et les antipathies religieuses qui en résultaient, restreignaient beaucoup, en réalité, cette hypothétique universalité d'affection, essentiellement limitée d'ordinaire aux populations chrétiennes; mais, entre ces limites,les sentimens de fraternité des différens peuples étaient puissamment développés, outre la foi commune qui en était le principe, par leur uniforme subordination habituelle à un même pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leur nationalité propre, se sentaient spontanément concitoyens de toute la chrétienté: on a justement remarqué que l'amélioration des relations européennes, le perfectionnement du droit international, et les conditions d'humanité de plus en plus imposées à la guerre elle-même, remontent, en effet, jusqu'à cette époque où l'influence catholique liait directement toutes les parties de l'Europe. Dans l'ordre intérieur de chaque nation, les devoirs généraux qui se rattachent à ce grand principe catholique de la fraternité ou de la charité universelles, et qui n'ont aujourd'hui perdu momentanément leur principale efficacité que par suite de l'inévitable décadence du système théologique qui les imposait, ont graduellement tendu à constituer, par leur nature, le moyen le moins imparfait de remédier, autant que possible, surtout en ce qui concerne la répartition des richesses, aux inconvéniens inséparables de l'état social, et dont, à l'aveugle imitation des anciens, on cherche aujourd'hui la vaine solution dans des mesures purement matérielles ou politiques, aussiimpuissantes que tyranniques, et susceptibles de conduire aux plus graves perturbations sociales. Il est clair, en principe, que la seule séparation rationnelle des deux pouvoirs, organisant la haute indépendance de la morale envers la politique, peut permettre, dans l'avenir, comme dans le passé, d'imposer à chacun, sans danger pour l'économie temporelle de la société, l'obligation impérieuse, mais purement morale, d'employer directement sa fortune, et tous ses autres avantages quelconques, en raison de sa position, au soulagement de ses semblables; tandis que la philanthropie métaphysique n'a pu réaliser jusqu'ici, à cet égard, d'autre solution pratique que d'instituer des cachots pour ceux qui demandent du pain. Telle fut l'heureuse source de tant d'admirables fondations, destinées à l'adoucissement varié des misères humaines, et que la politique métaphysique a eu l'étrange courage de condamner, au nom de la prétendue science de l'économie politique, tandis qu'il reste, au contraire, aujourd'hui, en les réorganisant, à les étendre et à les compléter; institutions totalement inconnues à l'antiquité, et d'autant plus merveilleuses, qu'elles provinrent presque toujours des dons volontaires d'une munificence privée, à laquelle la coopération publique se joignait rarement. En développant,au plus haut degré compatible avec l'imperfection radicale de la philosophie théologique, le sentiment universel de la solidarité sociale, le catholicisme n'a pas négligé celui de la perpétuité, qui en constitue, par sa nature, l'indispensable complément, en liant tous les temps aussi bien que tous les lieux, comme je l'ai indiqué ailleurs. Telle était la destination générale de ce grand système de commémoration usuelle, si heureusement construit par le catholicisme, à l'imitation judicieuse du polythéisme. Si un semblable sujet pouvait ici être suffisamment examiné, il serait aisé de faire admirer les sages précautions introduites par le catholicisme, et ordinairement respectées, pour que la béatification, remplaçant ainsi l'apothéose, atteignît plus complétement encore à sa principale destination sociale, en évitant les honteuses dégénérations où la confusion radicale des deux pouvoirs élémentaires avait entraîné, à cet égard, aux temps de décadence, les Grecs et surtout les Romains; en sorte que cette noble récompense n'a été, en effet, presque jamais décernée, pendant la majeure partie de l'époque catholique, qu'à des hommes plus ou moins dignes, éminens ou utiles, soit moralement, soit même intellectuellement, toujours choisis, avec une entière impartialité, parmi toutes les classes sociales,depuis les plus éminentes jusqu'aux plus inférieures. Il est d'ailleurs évident que le régime positif remplira spontanément cette attribution capitale avec bien plus de perfection et de liberté encore, puisqu'il pourra l'étendre habituellement, non-seulement à tous les modes possibles de l'activité humaine, mais aussi à tous les temps et à tous les lieux, sans être arrêté par aucune étroite dissidence de doctrine, parce que, seule susceptible d'envelopper réellement l'ensemble continu de l'humanité totale dans sa vaste unité, aussi complète qu'irrécusable, sa philosophie est exclusivement propre à reconnaître et à glorifier toute vraie participation quelconque à la grande évolution de notre espèce. L'obligation de damner Homère, Aristote, Archimède, etc., devait être certes bien douloureuse à tout philosophe catholique; et néanmoins elle était strictement imposée par l'imparfaite nature du système: il n'y a que le positivisme qui puisse tout apprécier, sans cependant rien compromettre.Telle est la faible indication sommaire qui doit disposer le lecteur à comprendre, d'après les principes que j'ai établis, l'immense régénération morale que le catholicisme a accomplie, au moyen-âge, autant que le permettaient le caractère decette phase sociale et la philosophie qu'il a été forcé d'employer: en sorte que son immortelle ébauche a suffisamment manifesté la vraie nature de cette grande opération, ainsi que l'esprit général qui doit y présider, et les principales conditions à remplir, laissant seulement à reconstruire désormais, d'après une philosophie plus réelle et plus stable, l'ensemble fondamental de cet admirable édifice. Il ne nous reste plus maintenant, afin d'avoir convenablement apprécié le régime monothéique, dont l'analyse sociale, d'abord politique, ensuite morale, est ainsi terminée, qu'à juger enfin, d'une manière générale, ses vrais attributs intellectuels, dont les deux chapitres suivans devront ensuite manifester les grandes conséquences sociales, qui, prolongées jusqu'à notre époque, la rattachent directement à ce berceau nécessaire de toute la civilisation moderne. On doit aisément concevoir, en effet, d'après l'ensemble des considérations déjà exposées dans ce chapitre, que l'importance prépondérante de la mission sociale que nous venons de reconnaître à ce régime a dû long-temps contenir le développement direct de ses propriétés mentales, qui n'ont pu se manifester pleinement que par leurs suites ultérieures, quand ce système, éminemment transitoire, était déjà en pleine décompositionpolitique; ce qui a dû empêcher la juste détermination générale de ces caractères intellectuels, dont la vraie source primitive était ainsi trop peu marquée, quoique tout le mouvement spirituel des temps modernes remonte incontestablement, comme je l'expliquerai, jusqu'à ces temps mémorables, si irrationnellement qualifiés de ténébreux par une vaine critique métaphysique, dont le protestantisme fut le premier organe.Notre théorie explique facilement le retard considérable du mouvement intellectuel correspondant au système monothéique du moyen-âge, sans exiger que, méconnaissant, à cet égard, les vrais attributs caractéristiques d'un tel système, on lui suppose, envers les progrès de l'esprit humain, une antipathie radicale, peu compatible avec sa nature, et qui n'a pu exister, même à un degré beaucoup moindre qu'on ne le croit communément, que dans son âge de décadence prononcée, lorsque, attaqué de toutes parts, il devait être presque uniquement occupé du soin difficile de sa propre conservation, comme je l'indiquerai au chapitre suivant. Il est d'ailleurs évident qu'on a fort exagéré, sous ce rapport, l'influence des invasions germaniques, en leur attribuant surtout ce mémorable ralentissement de l'évolution intellectuellependant la majeure partie du moyen-âge, puisqu'il avait certainement précédé de plusieurs siècles ces bouleversemens politiques. Deux observations historiques, également décisives, l'une de temps, l'autre de lieu, dont l'exactitude est aussi incontestable que l'importance, doivent mettre sur la voie de la véritable explication de ce phénomène remarquable, jusqu'à présent si mal compris: car, d'un côté, le prétendu réveil d'une intelligence qui, quoique ayant dû changer la direction de son activité, ne s'était jamais engourdie, c'est-à-dire, en réalité, l'accélération du mouvement mental, suivit immédiatement l'époque de la pleine maturité du régime catholique, au onzième siècle, et s'accomplit d'abord pendant son principal ascendant social; d'une autre part, ce fut au centre même de cet ascendant, et presque sous les yeux de la suprême autorité sacerdotale, que se manifesta d'abord une telle accélération, puisqu'il est impossible de méconnaître, au moyen-âge, l'éclatante supériorité de l'Italie, sous quelque aspect intellectuel qu'on l'envisage, philosophique, scientifique, esthétique, et même industriel: double indice irrécusable de l'aptitude nécessaire du catholicisme à seconder alors l'essor général de l'esprit humain. Une étude approfondie du ralentissement antérieur montre avecévidence qu'il avait été essentiellement dû à l'importance prépondérante de l'opération fondamentale qui avait consisté à organiser graduellement le régime monothéique du moyen-âge, dont la longue et difficile élaboration devait certainement, jusqu'à ce qu'elle fût suffisamment accomplie, absorber, d'une manière à peu près exclusive, les plus grandes forces intellectuelles, et commander, plus qu'aucun autre sujet quelconque, l'attention et l'estime publiques: de façon à laisser la direction provisoire du mouvement mental proprement dit à des esprits peu éminens, excités par de moindres encouragemens habituels, en un temps où d'ailleurs l'état général de notre évolution spirituelle ne pouvait guère comporter, en aucun genre, des progrès immédiats d'une haute portée, et ne permettait que la conservation essentielle, accompagnée d'améliorations secondaires, des résultats déjà obtenus. Telle est l'explication simple et rationnelle de cette apparente anomalie, qui ne suppose, comme on le voit, ni dans les hommes ni dans les institutions, ni même dans les évènemens, aucune tendance radicale, systématique ou involontaire, à la compression de l'esprit humain, et qui en rattache directement le principe spontané à l'inévitable obligation d'appliquer toujours les plus hautes capacités aux opérations exigées,à chaque époque, par les plus grands besoins de l'humanité, qui certes ne pouvait alors rien offrir de plus digne de l'intérêt capital de tous les penseurs que le développement progressif des institutions catholiques. Quand le système est enfin parvenu, sous Hildebrand, à sa pleine maturité sociale, et après que les principales difficultés relatives à son application politique eurent été surmontées, autant du moins que le comportait la nature des temps et celle des doctrines, le mouvement intellectuel, qui, quoiqu'on en ait dit, n'avait jamais été un seul instant interrompu, reprit spontanément une activité nouvelle; et, appelant, à son tour, d'une manière de plus en plus prononcée, l'emploi des capacités prépondérantes, ainsi que l'attention universelle, il réalisa graduellement les immenses progrès que nous devrons apprécier dans la cinquante-sixième leçon. L'influence que l'on attribue communément aux Arabes sur cette mémorable recrudescence, a été certainement très exagérée, quoiqu'elle ait dû réellement hâter un peu l'essor spontané qui devait alors se manifester. Du reste, cette influence secondaire, convenablement étudiée, perd le caractère essentiellement accidentel qu'elle conserve encore chez les meilleurs esprits, quand on envisage directement les principaux caractères del'évolution arabe. Quoique Mahomet[23]ait tenté, par une imitation trop peu rationnelle, d'organiser le monothéisme chez une nation qui n'y était pas, à beaucoup près, convenablement préparée, ni au spirituel, ni au temporel, et que, par suite, cette tentative n'ait pu suffisamment produire les principaux résultats sociaux propres à une telle transformation, et surtout cette division fondamentale des deux pouvoirs élémentaires qui doit la caractériser dans les cas vraiment favorables; quoique ce mémorable ébranlement n'ait pu ainsi aboutir directement qu'à la plus monstrueuse concentration politique, par la constitution d'une sorte de théocratie militaire; cependant, les propriétés mentales inhérentes au monothéisme n'ont pu y être entièrement annulées, et ont dû même s'y développer d'abord avec d'autant plus de rapidité que cette imperfection radicale du régime correspondant en a rendu l'essor très facile, sans exiger la longue et pénible élaboration qui a été nécessaire au catholicisme, et en laissant dès-lorsnaturellement disponibles, presque dès l'origine, les principales capacités spirituelles pour la culture purement intellectuelle, dont les germes y étaient déjà spontanément déposés, d'après la tendance antérieure du mouvement philosophique vers l'Orient, depuis que l'Occident était absorbé par le développement du système catholique. C'est ainsi que les Arabes se sont trouvés propres à figurer honorablement dans cette sorte d'interrègne occidental, sans que leur intervention ait été toutefois radicalement indispensable pour opérer, à cet égard, la transition générale, essentiellement spontanée, de l'évolution grecque à notre évolution moderne. L'ensemble de ces considérations explique donc, d'une manière pleinement satisfaisante, pourquoi le régime monothéique du moyen-âge devait développer aussi tardivement ses principales propriétés intellectuelles, dont cet inévitable délai naturel ne saurait faire contester la réalité ni l'importance. Mais il prouve, en même temps, que, par une coïncidence nécessaire, ci-après spécialement motivée, cette dernière influence fondamentale n'a pu devenir essentiellement efficace que lorsque la décadence générale de ce système avait déjà véritablement commencé. Ainsi, son appréciation directe doit être naturellement renvoyée aux deuxchapitres suivans, destinés à examiner soit cette désorganisation graduelle, soit l'élaboration progressive des nouveaux éléments sociaux; double grande série des résultats nécessaires de l'action générale d'un tel système, quoique la source réelle en soit trop méconnue. Tels sont les motifs évidens qui nous obligent ici à indiquer seulement, de la manière la plus sommaire, le principe général de cette influence mentale, sous chacun des quatre aspects essentiels qui lui sont propres.

Afin de mieux manifester une telle spontanéité, je devais d'abord apprécier ces principaux attributs temporels du système politique propre au moyen-âge, en y faisant abstraction totale des influences spirituelles correspondantes, et me bornant à constater, envers chacun d'eux, sa filiation directe et nécessaire, d'après la seule tendance naturelle des antécédens généraux. Mais, pour compléter suffisamment cette conception élémentaire, il faut maintenant y rétablir cette intervention fondamentale du catholicisme, qui, alors profondément incorporée aux mœurs et même aux institutions, a tant contribué à imprimer à l'organisation féodale le caractère qui la distingue, en y développant et perfectionnant les principes essentiels qui résultaient de la nouvelle situation sociale. Cette participation complémentaire était,évidemment, encore moins accidentelle que la tendance principale: ce qui a d'ailleurs conduit quelquefois à en exagérer l'influence réelle, en y rapportant presque exclusivement la formation d'un tel régime, indépendamment de tout mouvement temporel; tandis que, en général, l'action spirituelle ne saurait, par sa nature, jamais obtenir d'efficacité que sur des élémens préexistans, et d'après des dispositions antérieures et spontanées. Les résultats essentiels ne peuvent, sous ce second aspect, être principalement attribués aux invasions germaniques, puisque cette inévitable influence les avait certainement précédées; dès son origine purement romaine, elle tendait nécessairement à modifier de plus en plus la constitution sociale conformément à la nouvelle situation de l'empire. Éminemment placée, par sa nature, au point de vue d'où l'on pouvait alors le mieux saisir l'ensemble des évènemens, la corporation spirituelle, quoique son organisation propre fût encore peu avancée, avait très bien prévu d'ailleurs l'irrésistible nécessité de tels envahissemens, et s'était depuis long-temps noblement préparée à en modérer, aux jours du choc, la sauvage impétuosité, en s'efforçant, par de courageuses missions, d'amener d'avance à la foi commune ces énergiques populations, chez lesquellestoutefois le catholicisme s'était le plus souvent arrêté à l'état d'arianisme, en vertu des motifs politiques précédemment signalés. Malgré cette fréquente imperfection, si difficile à éviter, et qui fut alors une source féconde de graves embarras, l'histoire manifeste hautement, en beaucoup d'occasions capitales, l'heureuse influence habituelle de l'intervention catholique pour prévenir ou atténuer les dangers des irruptions successives; indépendamment de l'appui évident que devaient ensuite trouver ordinairement les vaincus, après la conquête, dans un puissant clergé qui, pendant plusieurs siècles, dut être partout essentiellement recruté parmi eux, et qui surtout devait être presque toujours intimement disposé, soit par l'esprit de son institution, soit par l'intérêt même d'une domination toute morale, à contenir, autant que possible, la brutale autorité des vainqueurs. Sous ce rapport, comme sous le précédent, il serait difficile, à vrai dire, de déterminer exactement si l'invasion a réellement accéléré ou retardé l'inévitable essor naturel du régime féodal: car, d'un côté, l'énergie morale et la rectitude intellectuelle de ces nations grossières étaient certainement plus favorables, au fond, à l'action de l'église, une fois surmontés les premiers obstacles, que l'esprit sophistique et lesmœurs corrompues des Romains énervés; mais, d'une autre part, leur état mental trop éloigné d'abord du monothéisme, et leur profond mépris pour la race conquise, devaient constituer d'importantes entraves à l'efficacité civilisatrice du catholicisme. Quoi qu'il en soit, à cet égard aussi bien qu'à l'autre, de cette question secondaire, essentiellement insoluble, et heureusement fort oiseuse, nous devons maintenant analyser la participation fondamentale de l'influence catholique au développement graduel de l'organisation féodale, successivement envisagée sous chacun des trois aspects essentiels ci-dessus caractérisés, et envers lesquels les principales tendances temporelles sont désormais suffisamment appréciées, abstraction faite d'ailleurs de toute perturbation quelconque.

Relativement au premier de ces trois attributs généraux, nous avons déjà reconnu, au chapitre précédent, l'aptitude nécessaire du monothéisme à seconder directement la transformation graduelle du système primitif de conquête en système essentiellement défensif, surtout quand l'heureuse séparation des deux pouvoirs élémentaires permet d'y réaliser suffisamment une telle propriété, ailleurs contenue et dissimulée par leur vicieuse concentration. Il serait inutile de s'arrêter ici à constater cette tendance permanentedans le catholicisme, où elle devait naturellement exister au plus haut degré, puisque l'esprit de son institution, l'ensemble de sa propre organisation, et même son ambition spéciale, le poussaient directement à réunir autant que possible les diverses nations chrétiennes en une seule famille politique, sous la conduite habituelle de l'église. Quoique cette noble influence ait été entravée par les mœurs belliqueuses de cette époque, il est probable, suivant la juste remarque de De Maistre, qu'elle y a prévenu beaucoup de guerres, dont la sage médiation du clergé étouffait d'abord le germe; on conçoit d'ailleurs aisément, indépendamment de toute opposition de principes et de sentimens, que l'église devait, en général, considérer la guerre comme diminuant son ascendant ordinaire sur les chefs temporels: si la discontinuité périodique qu'elle était alors parvenue à imposer, en principe, aux opérations militaires, avait pu être suffisamment respectée, elle eût profondément contenu l'essor guerrier, incompatible avec de telles intermittences. Toutes les grandes expéditions, essentiellement communes à tous les peuples catholiques, malgré qu'un seul en eût pris ordinairement l'initiative, furent, au fond, réellement défensives, et toujours destinées à mettre un terme, répressif ou préventif,aux invasions successives, qui tendaient à devenir habituelles: telles furent surtout les guerres de Charlemagne, d'abord contre les Saxons, et ensuite contre les Sarrasins; et, plus tard, les croisades elles-mêmes, unique moyen décisif d'arrêter l'envahissement du mahométisme, et qui, envisagées sous cet important point de vue, ont, en général, pleinement réussi, comme De Maistre l'a judicieusement remarqué.

Le second caractère essentiel de l'organisation féodale, c'est-à-dire, l'esprit général de décomposition primitive de l'autorité temporelle en petites souverainetés territoriales hiérarchiquement subordonnées entre elles, a été puissamment secondé par le catholicisme, qui a tant influé, d'une part, sur la transformation universelle des bénéfices viagers en fiefs héréditaires, et, d'une autre part, sur la coordination définitive des principes corelatifs d'obéissance et de protection, base essentielle d'une telle discipline sociale. Sous le premier aspect, il est évident que le catholicisme, qui avait radicalement exclu de son sein toute hérédité de fonctions, n'a pu, au contraire, favoriser cette hérédité temporelle ni par pure routine, ni par esprit de caste; il a dû être essentiellement guidé par un sentiment profond, quoique confus, des vraies nécessités sociales au moyen-âge.La constitution de l'église avait fait, comme je l'ai expliqué, une large part politique aux droits légitimes de la capacité: il fallait, en même temps, que les conditions de la stabilité fussent convenablement garanties, dans l'intérêt final de la destination totale du système. Or, tel fut alors éminemment l'effet principal de l'hérédité féodale, quelque oppressive qu'elle ait dû devenir ultérieurement. Par suite à la fois de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, qui réservait au clergé les combinaisons politiques les plus difficiles, et de la grande transformation militaire ci-dessus expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des opérations guerrières, chaque chef de famille féodale devait ordinairement être assez capable pour diriger suffisamment, après une éducation spéciale, alors essentiellement domestique, l'exercice de son autorité territoriale: ce qui importait principalement c'était, sans doute, de l'attacher au sol, de lui transmettre, avec une pleine efficacité, les traditions politiques, surtout locales; de lui inspirer de bonne heure les sentimens et les mœurs correspondans à sa position future; de l'intéresser spontanément, de la manière la plus intime, au sort de ses inférieurs, vassaux ou serfs; rien de tout cela ne pouvait être encore aucunement réalisé sans l'hérédité, dont la propriétéessentielle, sensible, même aujourd'hui, malgré la diversité des besoins et des situations, consiste certainement dans la préparation morale de chacun à sa destination sociale. C'est ainsi que le catholicisme a dû être conduit à favoriser systématiquement l'esprit de caste par une dernière consécration partielle, nettement limitée à l'ordre temporel, et dont la nature purement provisoire résultait nécessairement de sa contradiction radicale avec l'ensemble de la constitution catholique, comme je l'ai déjà indiqué. Quant à la sage régularisation générale des obligations réciproques de la tenure féodale, la haute participation du catholicisme y est assurément trop évidente pour que nous devions nous y arrêter dans une aussi rapide indication: quelque intérêt que dût d'ailleurs offrir la juste appréciation philosophique de cette admirable combinaison, trop peu comprise aujourd'hui, entre l'instinct d'indépendance et le sentiment de dévouement; qui, essentiellement inconnue à toute l'antiquité, suffirait seule à constater la supériorité sociale du moyen-âge, où elle a tant contribué à élever la dignité morale de la nature humaine, à la vérité chez un petit nombre de familles privilégiées, mais destinées cependant à servir ensuite de type spontané à toutes les autres classes, à mesure quedevait s'accomplir leur émancipation graduelle.

Enfin, l'influence nécessaire du catholicisme n'est pas moins irrécusable sur la transformation universelle de l'esclavage en servage, qui constitue le dernier attribut essentiel de l'organisation féodale. La tendance générale du monothéisme à modifier profondément l'esclavage, au moins en adoucissant la conduite des maîtres, est sensible jusque dans le mahométisme, malgré la confusion fondamentale qui y persiste encore entre les deux grands pouvoirs sociaux. Elle devait donc être extrêmement prononcée dans le système catholique, qui, ne se bornant pas à une simple prescription morale, quelle qu'en fût l'imposante recommandation, interposait directement, entre le maître et l'esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire autorité spirituelle, également respectée de tous deux, et continuellement disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. Malgré la décadence actuelle du catholicisme, on peut encore observer, même aujourd'hui, des traces incontestables de cette inévitable propriété, en comparant le sort général des esclaves nègres, de l'Amérique protestante à l'Amérique catholique, puisque la supériorité de celle-ci est, à cet égard, hautement reconnue de tous les explorateurs impartiaux; quoique d'ailleurs le clergé romain ne soit malheureusementpas étranger à la réalisation primitive de cette grande aberration moderne, si contraire à l'ensemble de sa doctrine et de sa constitution. Dès son premier essor social, la puissance catholique n'a cessé de tendre, toujours et partout, avec une infatigable persévérance, à l'entière abolition de l'esclavage, qui, depuis l'accomplissement du système de conquête, avait cessé de former une indispensable condition d'existence politique, et n'aboutissait plus qu'à entraver radicalement tout développement social: on conçoit, du reste, aisément que cette tendance élémentaire ait dû quelquefois être dissimulée et presque annulée par suite d'obstacles particuliers à certains peuples catholiques.

Il faut, en dernier lieu, concevoir ici la grande institution de la chevalerie comme ayant, par sa nature, spontanément réalisé un admirable résumé permanent des trois caractères essentiels dont nous venons ainsi de compléter l'appréciation sommaire dans l'organisation temporelle du moyen-âge. De quelques abus qu'elle ait dû être habituellement entourée, il est impossible de méconnaître son éminente utilité sociale, tant que le pouvoir central n'a pas pu assez prévaloir pour régulariser directement l'ordre intérieur de la nouvelle société. Quoique le monothéisme musulmann'ait pas été étranger, même avant les croisades, au développement graduel de ces nobles associations, correctif naturel d'une insuffisante protection individuelle, il est néanmoins évident que leur libre essor est un produit spontané de l'esprit général du moyen-âge, où l'on ne saurait méconnaître surtout la salutaire influence, ostensible ou secrète, du catholicisme, tendant à convertir enfin un simple moyen d'éducation militaire en un puissant instrument de sociabilité. L'organisation caractéristique de ces mémorables affiliations, où, jusqu'à l'extinction totale du système féodal, le mérite l'emportait sur la naissance et même sur la plus haute autorité, a été puissamment secondée par cette conformité générale avec l'esprit du catholicisme, quoique elle ait eu d'abord, comme tous les autres élémens de ce régime, une origine purement temporelle. Toutefois, malgré que la chevalerie constitue l'une des plus éclatantes manifestations générales de l'inévitable supériorité sociale du moyen-âge sur l'antiquité, il ne faut pas négliger de signaler rapidement le danger capital que l'une de ses principales branches a dû faire naître contre l'ensemble de ce grand édifice politique, et surtout contre l'admirable division fondamentale des deux pouvoirs sociaux. Ce danger a commencé à surgir lorsque les besoins spéciauxdes croisades ont déterminé la formation régulière de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne, où le caractère monastique était intimement uni au caractère militaire, afin de mieux s'adapter aux nécessités propres de cette importante destination. On conçoit, en effet, que, chez de tels chevaliers, une combinaison aussi contraire à l'esprit et aux conditions du système total devait tendre directement, aussitôt que le but particulier de cette création anomale aurait été suffisamment réalisé, à développer éminemment une monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une nouvelle concentration des deux puissances élémentaires. Telle fut, en principe, la célèbre histoire des Templiers, dont notre théorie fait ainsi spontanément découvrir enfin la véritable explication générale: car, cet ordre fameux doit être finalement regardé comme instinctivement constitué, par sa nature, en une sorte de conjuration permanente, menaçant à la fois la royauté et la papauté, qui, malgré leurs démêlés habituels, ont su se réunir enfin pour sa destruction: c'est là, ce me semble, le seul grave danger politique qu'ait dû rencontrer l'ordre social du moyen-âge, qui, par sa remarquable correspondance avec la civilisation contemporaine, s'est en quelque sorte maintenu presque toujours par son propre poids,tant que cette conformité fondamentale a suffisamment persisté.

Quelque rapide que dût être ici l'appréciation sommaire dont je viens de terminer l'indication, elle suffira, j'espère, pour montrer, en dernier résultat général, le système féodal comme le berceau nécessaire des sociétés modernes, considérées sous le seul aspect temporel. C'est là, en effet, qu'a directement commencé la transformation graduelle de la vie militaire en vie industrielle, qui constitue, à cet égard, le principal caractère élémentaire de la civilisation moderne, et qui fut certainement le but social vers lequel tendit l'ensemble de la politique européenne, intérieure ou extérieure, pendant tout le moyen-âge: peu importe d'ailleurs que cette conséquence universelle ait été ou non sentie par ceux-là même qui ont le plus contribué à la déterminer; puisque, d'après la complication supérieure des phénomènes politiques, la plupart de ceux qui y participent ne sauraient avoir conscience de leur efficacité réelle, si souvent contraire aux desseins les mieux concertés, surtout à mesure que la société humaine s'étend et se généralise. Dans l'ordre européen, il est clair que la principale activité militaire fut destinée, au moyen-âge, à poser d'insurmontables barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongationindéfinie menaçait d'arrêter le développement social: et cet indispensable résultat n'a été suffisamment obtenu que lorsque les peuples du Nord et de l'Est ont été enfin forcés, par la difficulté de trouver ailleurs de nouveaux établissemens, d'exécuter, dans leur propre pays, quelque défavorable qu'il pût être, leur transition finale à la vie agricole et sédentaire, moralement garantie, en outre, par leur conversion générale au catholicisme. Ainsi, ce que l'opération romaine avait commencé, pour la grande évolution préliminaire de l'humanité, en assimilant les peuples civilisés, l'opération féodale l'a dignement complété, en consolidant à jamais cette indispensable assimilation, par cela seul qu'il poussait irrésistiblement les barbares à se civiliser aussi. Envisagé dans l'ensemble de sa durée, le système féodal a pris la guerre à l'état défensif, et, après l'avoir, sous cette nouvelle nature, suffisamment développée, il a nécessairement tendu à son extirpation radicale, sauf les nécessités exceptionnelles, en la laissant ainsi sans aliment habituel, par suite même de la manière pleinement satisfaisante dont il avait rempli son noble mandat social. Dans l'ordre purement national, son influence nécessaire a concouru essentiellement à un semblable résultat général, soit en concentrant l'activité militaire chezune caste de plus en plus restreinte, dont l'autorité protectrice devenait compatible avec l'essor industriel de la population laborieuse, quelque chétive que dût être d'abord l'existence subalterne de celle-ci; soit en modifiant aussi de plus en plus, chez les chefs eux-mêmes, le caractère guerrier, qui, dès l'origine, radicalement défensif, devait ensuite, faute d'emploi suffisant, se transformer peu à peu en celui de grand propriétaire territorial, tendant à devenir le simple directeur suprême d'une vaste exploitation agricole, du moins quand il ne dégénérait pas en courtisan. La grande conclusion universelle, qui devait nécessairement caractériser, à tous égards, une telle économie, était donc, en un mot, l'inévitable abolition finale de l'esclavage et du servage, et ensuite l'émancipation civile de la classe industrielle, quand son développement propre a pu être assez prononcé, comme je l'indiquerai spécialement ci-après.

Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre but principal, l'importante et difficile appréciation politique, d'abord spirituelle, puis temporelle, de l'ensemble du régime monothéique du moyen-âge, dont le vrai caractère a toujours été si méconnu jusqu'ici, il ne nous reste plus maintenant qu'à en compléter l'analyse fondamentale,en examinant sommairement son admirable influence morale, et enfin son efficacité intellectuelle trop peu comprise.

L'établissement social de la morale universelle ayant constitué, sans aucun doute, la principale destination finale du catholicisme, il semblerait d'abord que l'examen de cette grande attribution devait ici suivre immédiatement celui de l'organisation catholique, sans attendre que l'ordre temporel correspondant eût été directement considéré. Mais, malgré cette incontestable relation, en retardant à dessein une telle appréciation morale jusqu'à ce que l'ensemble de l'appréciation politique pût être convenablement terminé, j'ai voulu la mieux placer sous son vrai jour historique, en faisant ainsi sentir qu'elle doit être surtout rattachée au système total de l'organisation politique propre au moyen-âge, et non pas exclusivement à l'un de ses deux élémens essentiels, quelque fondamentale, ou même prépondérante, qu'ait dû d'ailleurs être, sous ce rapport, son indispensable participation. Si le catholicisme est venu, pour la première fois, régulariser enfin la véritable constitution morale de l'humanité, en attribuant directement à la morale, avec une irrésistible autorité, l'ascendant social convenable à sa nature, il n'est pas douteux,d'un autre côté, que l'ordre féodal, envisagé comme un simple résultat spontané de la nouvelle situation sociale, suivant les explications précédentes, a immédiatement introduit de précieux germes élémentaires d'une haute moralité, qui lui étaient entièrement propres, et sans lesquels l'opération catholique ne pouvait suffisamment réussir, quoique le catholicisme les ait ensuite admirablement développés et perfectionnés. En n'oubliant jamais que le catholicisme lui-même, d'après notre théorie, était, aussi bien que la féodalité, une suite nécessaire de l'ensemble des antécédens, l'heureuse harmonie qui a régné, à cet égard, entre ces deux grands élémens sociaux, ne fera point exagérer, au détriment de l'un, l'influence de l'autre, en attribuant uniquement au catholicisme une régénération morale, où il n'a dû être essentiellement que l'organe actif et rationnel d'un progrès naturellement amené par la nouvelle phase générale qu'avait alors atteinte l'évolution sociale de l'humanité. Il est clair, en effet, que la morale purement militaire et nationale, toujours subordonnée à la politique, qui avait dû caractériser, comme je l'ai établi, l'économie sociale de toute l'antiquité, afin que son indispensable destination provisoire pût être suffisamment accomplie, devait nécessairementtendre ensuite à se transformer spontanément en une morale de plus en plus pacifique et universelle, dont l'ascendant politique deviendrait de plus en plus prononcé, depuis que cette opération préliminaire avait été convenablement réalisée, par l'entière extension finale du système de conquête, désormais radicalement changé en système défensif. Or, la gloire sociale du catholicisme, celle qui lui méritera la reconnaissance éternelle de l'humanité, lorsque les croyances théologiques quelconques n'existeront plus que dans les souvenirs historiques, a surtout consisté alors à développer et à régulariser, autant que possible, cette heureuse tendance naturelle, qu'il n'eût pas été en son pouvoir de créer: ce serait exagérer, de la manière la plus vicieuse, l'influence générale, malheureusement si faible, des doctrines quelconques sur la vie réelle, individuelle ou sociale, que de leur attribuer ainsi la propriété de modifier à un tel degré le mode essentiel de l'existence humaine. Qu'on suppose le catholicisme intempestivement transplanté, par un aveugle prosélytisme ou par une irrationnelle imitation, chez des peuples qui n'aient point encore achevé une telle évolution préparatoire; et, privée de cet indispensable fondement, son influence sociale y restera essentiellement dépourvue de cettegrande efficacité morale que nous admirons si justement au moyen-âge: le mahométisme en offre un exemple pleinement décisif; puisque sa morale, quoique tout aussi pure, en principe, que celle du christianisme, d'où elle a été surtout tirée, est bien loin d'avoir produit les mêmes résultats effectifs, sur une population trop peu avancée, qui n'avait pu convenablement subir cette préparation temporelle fondamentale, et qui se trouvait ainsi prématurément appelée, sans spontanéité suffisante, à un monothéisme encore inopportun. Il demeure donc incontestable que l'appréciation morale du moyen-âge ne doit pas être philosophiquement dirigée d'après la considération unique de l'ordre spirituel, à l'exclusion de l'ordre temporel; mais il faut d'ailleurs éviter soigneusement toute oiseuse discussion de vaine préséance entre ces deux élémens sociaux, aussi inséparables qu'indispensables, dont chacun a, sous cet aspect capital, une influence propre, nettement déterminée en principe, quoique trop intimement mêlée à l'autre pour comporter toujours une juste répartition effective.

Une erreur beaucoup plus fondamentale, dont les conséquences réelles, même aujourd'hui, sont infiniment plus graves, et qui malheureusement est à la fois plus commune et plus enracinée, résulte,à ce sujet, d'une irrationnelle tendance, déterminée ou entretenue par l'école métaphysique, soit protestante, soit déiste, à attribuer essentiellement l'efficacité morale du catholicisme à sa seule doctrine, abstraction faite de son organisation propre, que l'on s'efforce, au contraire, de représenter comme essentiellement opposée, par sa nature, à une telle destination. Les divers motifs sociaux d'après lesquels j'ai expliqué ci-dessus les principales conditions générales de cette organisation, doivent évidemment nous dispenser ici de revenir directement sur cette fausse et dangereuse opinion, ainsi radicalement réfutée d'avance, puisque ces motifs étaient surtout tirés de la réalisation de ce but moral: d'ailleurs les exemples pleinement décisifs ne manqueraient pas pour justifier irrécusablement cette rectification préalable, sans parler même du mahométisme, que je viens de citer, et où l'absence d'une convenable organisation spirituelle se complique trop avec l'inaptitude élémentaire d'une population mal préparée: il suffirait, à cet effet, de mentionner le prétendu catholicisme grec, ou plutôt byzantin, qui, par l'excessive prolongation de l'empire, n'ayant pu comporter une vraie constitution distincte et spéciale du pouvoir spirituel, s'est trouvé, malgré la plus grande conformité dedoctrines, théologiques et morales, avec le catholicisme réel, et malgré d'ailleurs la similitude primitive des populations correspondantes, constamment frappé d'une profonde stérilité morale, dont l'exacte appréciation philosophique, si elle était possible ici, confirmerait éminemment, par un lumineux contraste, la justesse nécessaire des principes précédemment posés. Plus on méditera sur ce grand sujet, mieux on se convaincra, j'ose l'assurer, que la grande efficacité morale du catholicisme a essentiellement dépendu de sa constitution sociale, et très accessoirement tenu à l'influence propre et directe de sa seule doctrine, abstraitement envisagée, quoi qu'en dise la critique métaphysique. Quelque pure que pût être sa morale (et qui prêcha jamais directement avec succès une morale vraiment impure?), elle n'eût guère abouti, dans la vie réelle, qu'à d'impuissantes formules, accompagnées de superstitieuses pratiques, sans l'active intervention continue d'un pouvoir spirituel convenablement organisé et suffisamment indépendant, où consistait nécessairement la principale valeur sociale d'un tel système religieux. Le faible ascendant naturel de notre intelligence sur nos passions rend ce danger fondamental nécessairement commun, à un degré plus ou moins prononcé, à toute doctrine quelconque; et rienne démontre mieux, en général, l'indispensable besoin moral d'une véritable organisation spirituelle: mais ce besoin doit plus spécialement appartenir, comme je l'ai établi, aux doctrines théologiques, à cause du vague et de l'incohérence qui les caractérisent spontanément, et qui, loin de leur permettre d'inspirer directement une conduite déterminée, les rendent, à l'usage, presque indéfiniment modifiables au gré de penchans énergiques, jusqu'à pouvoir même sanctionner finalement les plus monstrueuses aberrations pratiques, ainsi que l'ont prouvé tant d'éclatans exemples, depuis que l'émancipation religieuse est assez avancée. Avant de procéder immédiatement à la saine appréciation de la haute influence morale propre au régime monothéique du moyen-âge, il était indispensable de rappeler distinctement ces notions préliminaires, afin que cette influence pût être ensuite rapportée sans effort à sa vraie source principale, en prévenant, autant que possible, une déviation philosophique, trop commune aujourd'hui. C'est pourquoi je dois, en outre, perfectionner, ou plutôt compléter, cette importante analyse préalable, en faisant encore précéder une telle appréciation directe par l'exacte détermination spéciale du mode essentiel d'efficacité morale qui a réellement appartenu aux doctrinescatholiques, abstraction faite désormais de l'organisation correspondante, dont l'intervention continue, maintenant incontestable, sera toujours implicitement supposée en tout ce qui va suivre.

A cet égard, la discussion principale, immédiatement liée aujourd'hui aux plus grands intérêts de l'humanité, consiste à décider, en général, si l'action morale du catholicisme au moyen-âge tenait surtout à la propriété, alors exclusivement inhérente à ses doctrines, de servir d'organes indispensables à la constitution régulière de certaines opinions spontanément communes, dont la puissance publique, une fois établie, était nécessairement douée, par sa seule universalité, d'un irrésistible ascendant moral: ou bien si, selon l'hypothèse vulgaire, les résultats effectifs ont essentiellement dépendu de ces profondes impressions personnelles d'espoir, et encore plus de crainte, relatives à la vie future, que le catholicisme s'était attaché à coordonner et à fortifier avec plus de soin et d'habileté qu'aucune autre religion, soit antérieure, soit même postérieure; précisément parce qu'il avait judicieusement évité de rien formuler dogmatiquement à ce sujet, laissant à l'imagination intéressée de chaque croyant à détailler librement les peines et les récompensespromises, d'une manière bien autrement énergique, et bien mieux appropriée aux convenances individuelles, que ne l'eût permis, comme dans la foi musulmane, par exemple, l'immuable contemplation d'une perspective banale, quelque heureusement qu'elle eût d'abord été choisie. Cette grande question, qui, j'ose le dire, n'a jamais été convenablement posée, ne saurait être nettement résolue par l'examen des cas ordinaires, où les deux influences ont dû évidemment coexister toujours, pendant tout le règne du catholicisme; ce qui doit conduire, à moins d'une analyse très variée et souvent fort difficile, à attribuer fréquemment à l'une ce qui appartient vraiment à l'autre, suivant la prédisposition dominante de notre intelligence; comme le témoignent, en tant d'exemples, les discussions scientifiques, sur des sujets même infiniment plus simples. La saine logique indique donc ici la nécessité de prononcer surtout d'après ces cas, plus ou moins exceptionnels, où les deux grandes influences qu'il s'agit de comparer se sont trouvées en opposition mutuelle, par une discordance anomale très caractérisée entre les préjugés publics et les prescriptions religieuses, ordinairement d'accord: ce doivent être évidemment les seules circonstances où l'observation directe puisse être pleinement décisive, à moins de contradictionformelle avec un principe déjà bien établi. Or, quoique de telles occasions doivent, par leur nature, être fort rares, surtout pour des sujets suffisamment importans, une judicieuse exploration sociologique en fera aisément discerner, aux divers âges du catholicisme, plusieurs pleinement irrécusables, et remplissant spontanément, au degré convenable, toutes les conditions indispensables à la démonstration historique de cet aphorisme vraiment capital de statique sociale: les préjugés publics sont habituellement plus puissans que les préceptes religieux, dans tout antagonisme qui vient à s'établir entre ces deux forces morales, jusqu'ici le plus souvent convergentes. Mon illustre précurseur, l'infortuné Condorcet, qui me paraît avoir seul compris dignement une telle discussion, a cité surtout un exemple éminemment décisif, que je crois devoir indiquer ici, soit à raison de sa haute importance sociale, soit parce que l'opposition des deux forces s'y trouvait très marquée: c'est le cas général du duel, qui, aux plus beaux temps du catholicisme, imposé par les mœurs militaires, conduisait si fréquemment tant de pieux chevaliers à braver directement les plus énergiques condamnations religieuses; tandis que (afin de compléter, par un contraste non moins significatif, cette lumineuse observation), on voitaujourd'hui le duel spontanément disparaître peu à peu, sous la seule prépondérance graduelle des mœurs industrielles, malgré l'entière décadence pratique des prohibitions théologiques. Cette seule indication capitale, à laquelle je dois ici me réduire, suffira, j'espère, pour suggérer au lecteur beaucoup d'autres vérifications analogues, plus ou moins prononcées, d'un principe d'ailleurs en pleine harmonie avec la connaissance réelle de la nature humaine, qui nous déterminera toujours, dans les cas suffisamment graves, à braver un péril lointain, quelque intense qu'il puisse être, plutôt que d'encourir immédiatement l'inévitable flétrissure d'une opinion publique très arrêtée et très unanime. Quoique rien, au premier aspect, ne semble pouvoir contrebalancer la puissance des terreurs religieuses, directement relatives à un avenir indéfini, il n'est pas douteux cependant que, par une suite nécessaire de cette éternité même, des âmes assez énergiques, comme il en a toujours existé, et surtout au moyen-âge, sans contester aucunement la réalité d'une telle perspective future, ont pu se la rendre secrètement assez familière pour n'en plus être arrêtées dans leurs impulsions dominantes: car, l'éternité de douleur, aussi inintelligible que l'éternité de plaisir, ne saurait se concilier, dans notre imagination,avec cette aptitude évidente de toute vie animale à convertir en indifférence tout sentiment continu. Milton a beau consumer son admirable génie poétique à nous peindre les damnés alternativement transportés, par un infernal raffinement, du lac de feu sur l'étang glacé, l'idée des bains russes fait bientôt succéder le sourire à ce premier effroi, et rappeler que la puissance de l'habitude peut atteindre aussi le changement même, quelque brusque qu'il puisse être, dès qu'il devient assez fréquent. On sentira toute la portée réelle d'une semblable appréciation, malgré son apparence paradoxale, si l'on considère que la même énergie qui pousse aux grands crimes peut également conduire à braver de tels arrêts, envers lesquels le temps ne saurait d'ailleurs manquer pour se préparer graduellement à leur exécution lointaine, dût-elle n'être jamais affectée d'aucune grave incertitude, ce qui est certainement impossible. Quant aux âmes ordinaires, il est clair que l'espoir, toujours réservé, d'une absolution finale, qui constituait, comme je l'ai expliqué, une indispensable condition générale de l'existence pratique du catholicisme, devait souvent suffire, dans les circonstances, naturellement moins critiques, où elles se trouvaient communément, à leur inspirer le facile courage de violer momentanémentles préceptes religieux; tandis qu'elles n'auraient pu, sans des efforts bien plus puissans, affronter directement les préjugés publics, dans les cas d'antagonisme très prononcés. Sans insister ici davantage sur un tel sujet, maintenant assez éclairci pour notre but principal, nous devrons donc regarder désormais la force morale du catholicisme comme ayant dû tenir essentiellement, aux époques même de sa plus grande intensité, à son aptitude nécessaire, tant qu'il a pu suffisamment régner, à se constituer spontanément en organe régulier des opinions communes, dont l'irrésistible universalité devait naturellement tirer une nouvelle énergie continue de leur active reproduction systématique par un clergé indépendant et respecté: les considérations purement relatives à la vie future n'ont pu avoir comparativement, en aucun temps, qu'une influence très accessoire sur la conduite réelle. Outre l'utilité historique de cette analyse préalable dans la saine appréciation générale de l'influence morale propre au catholicisme, le lecteur doit, sans doute, déjà pressentir l'extrême intérêt philosophique qu'elle devra bientôt acquérir, quand nous serons graduellement parvenus à l'examen direct de l'état présent de l'humanité, où, d'après un tel préambule, nous devrons immédiatement expliquercomment l'évolution intellectuelle, quoique finissant par dissiper sans retour toutes ces émotions théologiques, est loin cependant de diminuer, en réalité, les garanties morales de l'ordre social, parce qu'elle doit développer éminemment la force insurmontable de l'opinion publique, par un incontestable privilége de la philosophie positive, qui sera alors convenablement caractérisé.

L'admirable régénération graduelle que, au moyen-âge, le catholicisme a suffisamment accomplie, ou du moins convenablement ébauchée, dans la morale humaine, a surtout consisté, d'après nos indications antérieures, à transporter enfin, autant que possible, à la morale la suprématie sociale jusque alors toujours demeurée à la politique, en faisant justement prévaloir désormais les besoins les plus généraux et les plus fixes sur les nécessités particulières et variables, par la considération, directement prépondérante, des conditions élémentaires de l'existence humaine, de celles qui, immuables dans leur nature et seulement de plus en plus développées, sont inévitablement communes à tous les états sociaux et à toutes les situations individuelles, et dont les exigences fondamentales, formulées par une doctrine universelle, déterminaient ainsi la mission spéciale du pouvoir spirituel, essentiellement destinéà les faire continuellement respecter dans la vie réelle, individuelle et sociale, ce qui supposait d'abord son entière indépendance du pouvoir politique proprement dit. Sans doute, comme je l'expliquerai plus tard, la philosophie, éminemment théologique, sur laquelle devait alors exclusivement reposer cette sublime opération sociale, en a, sous divers aspects importans, beaucoup altéré la pureté, et même gravement compromis l'efficacité; soit parce que le vague de cette philosophie affectait forcément, malgré toutes les précautions de la sagesse sacerdotale, les prescriptions morales qui s'y rattachaient; soit aussi à cause de l'empire moral trop arbitraire qui en devait résulter pour la corporation directrice, et sans lequel néanmoins l'absolu inhérent aux préceptes religieux les eût rendus réellement impraticables; soit enfin par suite de la sorte de contradiction intime qui devait implicitement entraver une doctrine où l'on se proposait de cultiver surtout le sentiment social, mais en développant d'abord un égoïsme exorbitant, quoique idéal, ne concevant jamais le moindre bien qu'en vue de récompenses infinies, en sorte que la préoccupation continue du salut individuel devait directement neutraliser, à un haut degré, ce qu'il y avait de vraiment sympathique dans l'heureuse ettouchante affection unanime de l'amour de Dieu. Mais, quelque incontestables que soient ces divers inconvéniens capitaux, ils étaient évidemment inévitables, et ils n'ont point empêché alors la réalisation suffisante d'une régénération qui ne pouvait autrement commencer, quoiqu'elle doive maintenant être poursuivie et perfectionnée d'après de meilleures bases intellectuelles.

C'est ainsi que, par une juste appréciation comparative des différens besoins de l'humanité, la morale a été enfin dignement placée à la tête des nécessités sociales, en concevant toutes les facultés quelconques de notre nature comme ne devant jamais constituer que des moyens plus ou moins efficaces, toujours subordonnés à ce grand but fondamental de la vie humaine, directement consacré par une doctrine universelle, convenablement érigée en type nécessaire de tous les actes réels, individuels ou sociaux. On doit, à la vérité, reconnaître qu'il y avait, au fond, ainsi que je l'expliquerai ci-après, quelque chose d'intimement hostile au développement intellectuel dans la manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie sociale de la morale, quoique cette opposition ait été fort exagérée; mais le catholicisme, à son âge de prépondérance, a spontanément contenu une telle tendance, par cela même qu'ilprenait le principe de la capacité pour base directe de sa propre constitution ecclésiastique: cette disposition élémentaire, dont le danger philosophique ne devait se manifester qu'au temps de la décadence du système catholique, n'empêchait nullement la justesse radicale de cette sage décision sociale qui subordonnait nécessairement l'esprit lui-même à la moralité. Les intelligences, de plus en plus multipliées, qui, sans être vraiment éminentes, ont atteint, surtout par la culture, un degré moyen d'élévation, se sont toujours, et principalement aujourd'hui, secrètement insurgées contre cet arrêt salutaire, qui gêne leur ambition démesurée: mais il sera éternellement confirmé, avec une profonde reconnaissance, malgré les perturbations provenues d'une telle antipathie mal dissimulée, soit par la masse sociale, au profit de laquelle il est directement conçu, soit par le vrai génie philosophique, qui en peut analyser dignement l'immuable nécessité. Quoique la véritable supériorité mentale soit certainement la plus rare et la plus précieuse de toutes, il est néanmoins irrécusable que, même chez les organismes exceptionnels où elle est convenablement prononcée, elle ne peut réaliser suffisamment son principal essor quand elle n'est point subordonnée à une haute moralité, par suite du peu d'énergierelative des facultés spirituelles dans l'ensemble de la nature humaine. Sans cette indispensable condition permanente, le génie, en supposant qu'il puisse être alors entièrement développé, ce qui serait bien difficile, dégénérera promptement en instrument secondaire d'une étroite satisfaction personnelle, au lieu de poursuivre directement cette large destination sociale qui peut seule lui offrir un champ et un aliment dignes de lui: dès-lors, s'il est philosophique, il ne s'occupera que de systématiser la société au profit de ses propres penchans; s'il est scientifique, il se bornera à des conceptions superficielles, susceptibles de procurer bientôt des succès faciles et productifs; s'il est esthétique, il produira des œuvres sans conscience, aspirant, presque à tout prix, à une rapide et éphémère popularité; enfin, s'il est industriel, il ne cherchera point des inventions capitales, mais des modifications lucratives. Ces déplorables résultats nécessaires de l'esprit dépourvu de direction morale, qui, du moins, malgré qu'ils neutralisent radicalement la valeur sociale du génie lui-même, ne sauraient entièrement l'annuler, doivent être évidemment encore plus vicieux chez les hommes secondaires ou médiocres, à spontanéité peu énergique: alors l'intelligence, qui ne devrait servir essentiellementqu'à perfectionner la prévision, l'appréciation, et la satisfaction des vrais besoins principaux de l'individu et de la société, n'aboutit le plus souvent, dans sa vaine suprématie, qu'à susciter une insociable vanité, ou à fortifier d'absurdes prétentions à dominer le monde au nom de la capacité, qui, ainsi moralement affranchie de toute condition d'utilité générale, finit par devenir d'ordinaire également nuisible au bonheur privé et au bien public, comme on ne l'éprouve que trop aujourd'hui. Pour quiconque a convenablement approfondi la véritable étude fondamentale de l'humanité, l'amour universel, tel que l'a conçu le catholicisme, importe certainement encore davantage que l'intelligence elle-même, dans l'économie usuelle de notre existence, individuelle ou sociale, parce que l'amour utilise spontanément, au profit de chacun et de tous, jusqu'aux moindres facultés mentales; tandis que l'égoïsme dénature ou paralyse les plus éminentes dispositions, dès-lors souvent bien plus perturbatrices qu'efficaces, quant au bonheur réel, soit privé, soit public. La profonde sagesse du catholicisme, en constituant enfin la morale au-dessus de toute l'existence humaine, afin d'en diriger et contrôler sans cesse les divers actes quelconques, a donc certainement établi le principe le plus fondamentalde la vie sociale, et qui, quoique momentanément ébranlé ou obscurci par de dangereux sophismes, surgira toujours finalement, avec une évidence croissante, d'une étude de plus en plus approfondie de notre véritable nature, surtout quand le positivisme rationnel aura spontanément dissipé, à ce sujet, les ténèbres métaphysiques.

Du reste, en considérant, à cet égard, aussi bien que sous tout autre aspect plus déterminé, l'appréciation morale du catholicisme, il ne faut jamais oublier que, par suite même de l'indépendance élémentaire de la morale envers la politique, organisée par la séparation générale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, la doctrine morale a dû dès lors se composer essentiellement d'une suite de types, destinés surtout, non à formuler immédiatement la pratique réelle, mais à caractériser convenablement la limite, toujours plus ou moins idéale, dont notre conduite devait tendre sans cesse à se rapprocher de plus en plus. La nature et la destination de ces types moraux sont entièrement analogues à celles des types scientifiques ou esthétiques, qui, dans toute œuvre rationnellement dirigée, servent de guide indispensable à nos diverses conceptions, et dont le besoin se fait sentir jusque dans lesplus simples opérations humaines, même industrielles. On a radicalement méconnu, sous ce rapport, l'esprit général de la morale catholique, de manière à n'en pouvoir porter que de faux jugemens philosophiques, lorsqu'on lui a irrationnellement reproché la prétendue exagération de ses principaux préceptes: il serait aussi judicieux de critiquer les peintres, par exemple, sur la perfection chimérique de leurs modèles intérieurs. Il est clair, en général, que des types quelconques doivent nécessairement dépasser les réalités correspondantes, puisqu'ils en doivent constituer les limites idéales, au-dessous desquelles la pratique ne restera certainement que trop, encore plus dans l'ordre moral que dans l'ordre intellectuel: ce qui n'empêche nullement, en l'un et l'autre cas, leur utilité fondamentale, pourvu qu'ils soient convenablement construits; condition que l'idée même delimite, telle que les géomètres l'ont régularisée, est éminemment propre à définir exactement aujourd'hui. L'instinct philosophique du catholicisme lui a fait remplir spontanément, de la manière la plus heureuse, cette condition indispensable, en le conduisant à faire passer, pour plus d'efficacité pratique, ses types moraux de l'état abstrait à l'état concret, épreuve vraiment décisive qui, en un sujet quelconque,manifesterait aussitôt l'exagération effective des conceptions initiales: c'est ainsi que les premiers philosophes qui ont ébauché le catholicisme se sontcomplunaturellement dans l'application de leur génie social à concentrer graduellement, sur celui auquel ils rapportaient la fondation primordiale du système, toute la perfection qu'ils pouvaient concevoir dans la nature humaine; de manière à l'ériger ensuite en type universel et actif, alors admirablement adapté à la direction morale de l'humanité, et dans lequel, en un cas quelconque, les plus chétifs et les plus éminens pouvaient également trouver des modèles généraux de conduite réelle; ce type sublime ayant d'ailleurs été admirablement complété par la conception, encore plus idéale, qui représente, pour la femme, la plus heureuse conciliation mystique de la pureté avec la maternité.

Toutes les diverses branches essentielles de la morale universelle ont reçu du catholicisme des améliorations capitales, qui ne sauraient être ici spécialement mentionnées, et pour la juste appréciation desquelles je puis d'ailleurs renvoyer provisoirement aux philosophes catholiques, surtout à Bossuet et à De Maistre, qui les ont, en général, sainement jugées. Je dois me borner maintenant à l'indication rapide des plus importansprogrès, dans les trois parties successives qui composent l'ensemble de la morale, d'abord personnelle, puis domestique, et enfin sociale, suivant la division établie au cinquantième chapitre.

Consacrant l'opinion unanime des philosophes antérieurs, le catholicisme a dignement envisagé les vertus individuelles comme la première base de toutes les autres, en ce qu'elles offrent l'exercice le plus naturel et le plus décisif à cet ascendant énergique de la raison sur la passion, d'où dépend tout le perfectionnement moral. Aussi ne doit-on pas même croire dépourvues d'efficacité sociale, surtout au moyen-âge, ces pratiques artificielles où l'homme était poussé à s'imposer volontairement des privations systématiques, qui, malgré leur inutilité apparente, ont pu constituer d'heureux auxiliaires permanens de l'éducation morale[22]. Du reste, les vertus simplement personnelles ont commencé alors à être conçues directementdans leur destination sociale, tandis que les anciens les recommandaient surtout à titre de prudence purement relative à l'individu, isolément considéré: la philosophie positive poursuivra de plus en plus cette importante transformation, qui tend à ôter à l'arbitrage de la sagesse privée des habitudes où l'individu est loin certes d'être seul intéressé. L'humilité, tant reprochée à cette partie élémentaire de la morale catholique, constitue, au contraire, une prescription capitale, dont la valeur réelle n'est pas seulement bornée à ces temps d'orgueilleuse oppression qui en ont mieux manifesté la nécessité, mais se rapporte, en général, aux vrais besoins moraux de la nature humaine, où il n'est pas à craindre, sans doute, que l'orgueil et la vanité soient effectivement jamais trop abaissés: la nouvelle philosophie sociale confirmera et même perfectionnera nécessairement, à un haut degré, cet important précepte, en l'étendant spontanément jusqu'aux supériorités intellectuelles, quoiqu'elle leur ouvre le plus vaste champ; car, rien n'est assurément plus propre que les études positives, pour peu, du moins, qu'elles soient convenablement approfondies et philosophiquement conçues, à faire continuellement apprécier, en tous sens, la faible portée de notre intelligence, quelque noble fierté rationnelle que doive d'ailleurs nousinspirer une satisfaisante découverte de la vérité. Mais je dois surtout signaler, au sujet de ce premier ordre de prescriptions morales, une dernière innovation essentielle, heureusement accomplie par le catholicisme, et dont la philosophie métaphysique a fait méconnaître l'éminente valeur sociale: je veux dire la réprobation générale du suicide, dont les anciens, aussi dédaigneux de leur propre vie que de celle d'autrui, s'étaient si souvent fait unmonstrueuxhonneur, ou du moins une trop fréquente ressource, plus d'une fois imitée par leurs philosophes, loin d'en être blâmée. Cette pratique antisociale devait, sans doute, spontanément décroître avec la prédominance des mœurs militaires; mais c'est certainement une des gloires morales du catholicisme d'en avoir convenablement organisé l'énergique condamnation, dont l'importance, momentanément oubliée aujourd'hui à cause de notre anarchie intellectuelle, sera certainement toujours confirmée par une exacte analyse des vrais besoins moraux de la société humaine. Plus la vie future perd nécessairement de son efficacité morale, plus il importe, évidemment, que tous les individus soient, autant que possible, invinciblement attachés à la vie réelle, sans pouvoir en éluder les douloureuses conséquences par une catastrophe inopinée, qui laisseà chacun la dangereuse faculté d'annuler, à son gré, la réaction indispensable que la société a compté exercer sur lui: en sorte que, d'après des motifs purement humains, le suicide sera un jour non moins pleinement réprouvé sous le régime positif, comme directement contraire aux bases générales de la moralité humaine.

Note 22:Les pratiques hygiéniques imposées par le catholicisme, outre leur utilité indirecte pour entretenir de salutaires habitudes de soumission morale et de contrainte volontaire, se rapportaient directement à l'action générale du régime sur l'ensemble de notre nature, dont la haute importance n'est plus douteuse aux yeux des bons esprits, et que la saine philosophie devra soumettre un jour à une sage discipline rationnelle, destinée à réaliser, sous l'assentiment éclairé de la raison publique, l'entière efficacité, physique et morale, de ce puissant moyen de perfectionnement humain.

L'aptitude morale du catholicisme s'est surtout manifestée dans l'heureuse organisation de la morale domestique, enfin placée à son rang véritable, au lieu d'être absorbée par la politique, suivant le génie de toute l'antiquité. Par la séparation fondamentale entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel, et par l'ensemble du régime correspondant, on a été conduit, au moyen-âge, à sentir que la vie domestique devait être désormais la plus importante pour la masse des hommes, sauf le petit nombre de ceux que leur nature exceptionnelle et les besoins de la société devaient appeler principalement à la vie politique, à laquelle les anciens avaient tout sacrifié, parce qu'ils ne considéraient que les hommes libres dans des populations surtout composées d'esclaves. Ce soin prépondérant du catholicisme pour la morale domestique a eu tant d'admirables résultats, que leur analyse sommaire ne saurait être indiquée ici. Je ne m'arrête donc pas à considérer l'heureux perfectionnementgénéral de la famille humaine, sous l'intervention continue de l'influence catholique, pénétrant spontanément dans les plus intimes relations, où, sans tyrannie, elle développait graduellement un juste sentiment des devoirs mutuels: et cependant il serait, par exemple, d'un haut intérêt de mieux apprécier qu'on ne l'a fait encore comment le catholicisme, tout en consacrant, de la manière la plus solennelle, l'autorité paternelle, a totalement aboli le despotisme presque absolu qui la caractérisait chez les anciens, et qui, dès la naissance, était si fréquemment manifesté par le meurtre ou l'abandon des nouveaux-nés, encore essentiellement légitimes hors de la sphère territoriale du monothéisme. Restreint ici par d'inévitables limites, j'indiquerai seulement ce qui se rapporte au lien le plus fondamental, envers lequel, après une profonde appréciation, tous les vrais philosophes finiront, à mon gré, par reconnaître bientôt, malgré nos graves aberrations actuelles, qu'il ne reste vraiment à faire rien d'essentiel, si ce n'est de consolider et de compléter ce que le catholicisme a si heureusement organisé. Nul ne conteste plus maintenant qu'il n'ait essentiellement amélioré la condition sociale des femmes, et cependant personne n'a remarqué qu'il leur a radicalementenlevé toute participation quelconque aux fonctions sacerdotales, même dans la constitution des ordres monastiques où il les a admises. On doit ajouter, en outre, pour fortifier cette importante observation, qu'il leur a, autant que possible, pareillement interdit la royauté, dans tous les pays où son influence politique a pu être suffisamment réalisée, en modifiant, dans des vues d'aptitude, l'hérédité purement théocratique, où la caste dominait d'abord absolument. Ces incontestables restrictions doivent faire comprendre que le perfectionnement opéré par le catholicisme a surtout consisté, quant aux femmes, en les concentrant davantage dans leur existence essentiellement domestique, à garantir la juste liberté de leur vie intérieure, et à consolider leur situation, en consacrant l'indissolubilité fondamentale du mariage; tandis que, même chez les Romains, la répudiation facultative altérait gravement, au détriment des femmes, l'état de pleine monogamie. Vainement arguë-t-on de quelques dangers exceptionnels ou secondaires, dont la réalité est trop incontestable, pour déprécier aujourd'hui cette indispensable fixité, si heureusement adaptée, en général, aux vrais besoins de notre nature, où la versatilité n'est pas moins pernicieuse aux sentimens qu'aux idées, et sans laquelle notrecourte existence se consumerait en une suite interminable et illusoire de déplorables essais, où l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier conformément à toute situation vraiment immuable serait radicalement méconnue, malgré son importance extrême chez les organismes peu prononcés, qui composent l'immense majorité. L'obligation de conformer sa vie à une insurmontable nécessité, loin d'être réellement nuisible au bonheur de l'homme, en constitue ordinairement, au contraire, pour peu que cette nécessité soit tolérable, l'une des plus indispensables conditions, en prévenant ou contenant l'inconstance de nos vues et l'hésitation de nos desseins; la plupart des individus étant bien plus propres à poursuivre l'exécution d'une conduite dont les données fondamentales sont indépendantes de leur volonté, qu'à choisir convenablement celle qu'ils doivent tenir: on reconnaît aisément, en effet, que notre principale félicité morale se rapporte à des situations qui n'ont pu être choisies, comme celles, par exemple, de fils et de père. En indiquant, au chapitre suivant, les graves atteintes que le protestantisme a tenté d'apporter à l'institution fondamentale du mariage catholique, j'aurai lieu de faire plus directement sentir que la dangereuse faculté du divorce, loinde perfectionner une telle institution, au profit réel d'aucun sexe, tendrait, au contraire, si elle pouvait s'introduire réellement dans les mœurs modernes, à constituer une imminente rétrogradation morale, en donnant une trop libre carrière aux appétits les plus énergiques, dont la répression continue, combinée avec une légitime satisfaction, doit nécessairement augmenter à mesure que l'évolution humaine s'accomplit, comme je l'ai établi, en principe, à la fin du volume précédent. Renfermant à jamais les femmes dans la vie domestique, le catholicisme a d'ailleurs si intimement lié les deux sexes, que, d'après les mœurs d'abord organisées sous son influence, l'épouse acquiert nécessairement un droit imprescriptible, et même indépendant de sa conduite propre, à participer, sans aucune condition active, non-seulement à tous les avantages sociaux de celui qui l'a une fois choisie, mais aussi, autant que possible, à la considération dont il jouit: il serait certes difficile d'imaginer une disposition praticable qui favorisât davantage le sexe nécessairement dépendant. Loin de tendre à la chimérique émancipation, et à l'égalité non moins vaine, qu'on rêve aujourd'hui pour lui, la civilisation, développant, au contraire, les différences essentielles des sexes aussi bien que toutes lesautres, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent, enlève de plus en plus aux femmes toutes les fonctions qui peuvent les détourner de leur vocation domestique. On ne peut, sans doute, mieux juger, à cet égard, de la vraie tendance universelle qu'en examinant ce qui se passe dans les classes élevées de la société, où les femmes ont pu suivre plus aisément leur véritable destinée, et qui doivent, par conséquent, offrir, à cet égard, une sorte de type spontané, vers lequel convergeront ultérieurement, autant que possible, tous les autres modes d'existence: or, on saisit ainsi directement la loi générale de l'évolution sociale en ce qui concerne les sexes, et qui consiste à dégager de plus en plus les femmes de toute occupation étrangère à leurs fonctions domestiques, de manière, par exemple, à faire un jour repousser, comme honteuse pour l'homme, dans tous les rangs sociaux, ainsi qu'on le voit déjà chez les plus avancés, la pratique des travaux pénibles par les femmes, dès-lors partout réservées, d'une manière de plus en plus exclusive, à leurs nobles attributions caractéristiques d'épouse et de mère. Quoique je ne puisse pas même ébaucher ici la série spéciale d'observations sociales propre à confirmer irrécusablement ce principe général, d'ailleurs si conforme à la vraie connaissance de notre nature,mais qui ne saurait être convenablement établi que dans mon traité particulier de philosophie politique, j'espère cependant que cette rapide indication, quelque imparfaite qu'elle doive être, suffira pour faire déjà sentir aux meilleurs esprits que, hors d'une telle tendance élémentaire, qui reste désormais à consolider et à compléter chez toutes les classes quelconques de la société moderne, il ne peut exister, en réalité, de moyens efficaces d'améliorer la condition actuelle des femmes que ceux qui résulteront spontanément de la régénération rationnelle de l'éducation humaine, chez l'un et l'autre sexe, sous l'ascendant ultérieur de la philosophie positive.

Considérant enfin la morale sociale proprement dite, il serait certes superflu de constater expressément ici l'influence capitale du catholicisme pour modifier le patriotisme, énergique mais sauvage, qui animait seul les anciens, par le sentiment plus élevé de l'humanité ou de la fraternité universelle, si heureusement vulgarisé par lui sous la douce dénomination de charité. Sans doute, la nature des doctrines, et les antipathies religieuses qui en résultaient, restreignaient beaucoup, en réalité, cette hypothétique universalité d'affection, essentiellement limitée d'ordinaire aux populations chrétiennes; mais, entre ces limites,les sentimens de fraternité des différens peuples étaient puissamment développés, outre la foi commune qui en était le principe, par leur uniforme subordination habituelle à un même pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leur nationalité propre, se sentaient spontanément concitoyens de toute la chrétienté: on a justement remarqué que l'amélioration des relations européennes, le perfectionnement du droit international, et les conditions d'humanité de plus en plus imposées à la guerre elle-même, remontent, en effet, jusqu'à cette époque où l'influence catholique liait directement toutes les parties de l'Europe. Dans l'ordre intérieur de chaque nation, les devoirs généraux qui se rattachent à ce grand principe catholique de la fraternité ou de la charité universelles, et qui n'ont aujourd'hui perdu momentanément leur principale efficacité que par suite de l'inévitable décadence du système théologique qui les imposait, ont graduellement tendu à constituer, par leur nature, le moyen le moins imparfait de remédier, autant que possible, surtout en ce qui concerne la répartition des richesses, aux inconvéniens inséparables de l'état social, et dont, à l'aveugle imitation des anciens, on cherche aujourd'hui la vaine solution dans des mesures purement matérielles ou politiques, aussiimpuissantes que tyranniques, et susceptibles de conduire aux plus graves perturbations sociales. Il est clair, en principe, que la seule séparation rationnelle des deux pouvoirs, organisant la haute indépendance de la morale envers la politique, peut permettre, dans l'avenir, comme dans le passé, d'imposer à chacun, sans danger pour l'économie temporelle de la société, l'obligation impérieuse, mais purement morale, d'employer directement sa fortune, et tous ses autres avantages quelconques, en raison de sa position, au soulagement de ses semblables; tandis que la philanthropie métaphysique n'a pu réaliser jusqu'ici, à cet égard, d'autre solution pratique que d'instituer des cachots pour ceux qui demandent du pain. Telle fut l'heureuse source de tant d'admirables fondations, destinées à l'adoucissement varié des misères humaines, et que la politique métaphysique a eu l'étrange courage de condamner, au nom de la prétendue science de l'économie politique, tandis qu'il reste, au contraire, aujourd'hui, en les réorganisant, à les étendre et à les compléter; institutions totalement inconnues à l'antiquité, et d'autant plus merveilleuses, qu'elles provinrent presque toujours des dons volontaires d'une munificence privée, à laquelle la coopération publique se joignait rarement. En développant,au plus haut degré compatible avec l'imperfection radicale de la philosophie théologique, le sentiment universel de la solidarité sociale, le catholicisme n'a pas négligé celui de la perpétuité, qui en constitue, par sa nature, l'indispensable complément, en liant tous les temps aussi bien que tous les lieux, comme je l'ai indiqué ailleurs. Telle était la destination générale de ce grand système de commémoration usuelle, si heureusement construit par le catholicisme, à l'imitation judicieuse du polythéisme. Si un semblable sujet pouvait ici être suffisamment examiné, il serait aisé de faire admirer les sages précautions introduites par le catholicisme, et ordinairement respectées, pour que la béatification, remplaçant ainsi l'apothéose, atteignît plus complétement encore à sa principale destination sociale, en évitant les honteuses dégénérations où la confusion radicale des deux pouvoirs élémentaires avait entraîné, à cet égard, aux temps de décadence, les Grecs et surtout les Romains; en sorte que cette noble récompense n'a été, en effet, presque jamais décernée, pendant la majeure partie de l'époque catholique, qu'à des hommes plus ou moins dignes, éminens ou utiles, soit moralement, soit même intellectuellement, toujours choisis, avec une entière impartialité, parmi toutes les classes sociales,depuis les plus éminentes jusqu'aux plus inférieures. Il est d'ailleurs évident que le régime positif remplira spontanément cette attribution capitale avec bien plus de perfection et de liberté encore, puisqu'il pourra l'étendre habituellement, non-seulement à tous les modes possibles de l'activité humaine, mais aussi à tous les temps et à tous les lieux, sans être arrêté par aucune étroite dissidence de doctrine, parce que, seule susceptible d'envelopper réellement l'ensemble continu de l'humanité totale dans sa vaste unité, aussi complète qu'irrécusable, sa philosophie est exclusivement propre à reconnaître et à glorifier toute vraie participation quelconque à la grande évolution de notre espèce. L'obligation de damner Homère, Aristote, Archimède, etc., devait être certes bien douloureuse à tout philosophe catholique; et néanmoins elle était strictement imposée par l'imparfaite nature du système: il n'y a que le positivisme qui puisse tout apprécier, sans cependant rien compromettre.

Telle est la faible indication sommaire qui doit disposer le lecteur à comprendre, d'après les principes que j'ai établis, l'immense régénération morale que le catholicisme a accomplie, au moyen-âge, autant que le permettaient le caractère decette phase sociale et la philosophie qu'il a été forcé d'employer: en sorte que son immortelle ébauche a suffisamment manifesté la vraie nature de cette grande opération, ainsi que l'esprit général qui doit y présider, et les principales conditions à remplir, laissant seulement à reconstruire désormais, d'après une philosophie plus réelle et plus stable, l'ensemble fondamental de cet admirable édifice. Il ne nous reste plus maintenant, afin d'avoir convenablement apprécié le régime monothéique, dont l'analyse sociale, d'abord politique, ensuite morale, est ainsi terminée, qu'à juger enfin, d'une manière générale, ses vrais attributs intellectuels, dont les deux chapitres suivans devront ensuite manifester les grandes conséquences sociales, qui, prolongées jusqu'à notre époque, la rattachent directement à ce berceau nécessaire de toute la civilisation moderne. On doit aisément concevoir, en effet, d'après l'ensemble des considérations déjà exposées dans ce chapitre, que l'importance prépondérante de la mission sociale que nous venons de reconnaître à ce régime a dû long-temps contenir le développement direct de ses propriétés mentales, qui n'ont pu se manifester pleinement que par leurs suites ultérieures, quand ce système, éminemment transitoire, était déjà en pleine décompositionpolitique; ce qui a dû empêcher la juste détermination générale de ces caractères intellectuels, dont la vraie source primitive était ainsi trop peu marquée, quoique tout le mouvement spirituel des temps modernes remonte incontestablement, comme je l'expliquerai, jusqu'à ces temps mémorables, si irrationnellement qualifiés de ténébreux par une vaine critique métaphysique, dont le protestantisme fut le premier organe.

Notre théorie explique facilement le retard considérable du mouvement intellectuel correspondant au système monothéique du moyen-âge, sans exiger que, méconnaissant, à cet égard, les vrais attributs caractéristiques d'un tel système, on lui suppose, envers les progrès de l'esprit humain, une antipathie radicale, peu compatible avec sa nature, et qui n'a pu exister, même à un degré beaucoup moindre qu'on ne le croit communément, que dans son âge de décadence prononcée, lorsque, attaqué de toutes parts, il devait être presque uniquement occupé du soin difficile de sa propre conservation, comme je l'indiquerai au chapitre suivant. Il est d'ailleurs évident qu'on a fort exagéré, sous ce rapport, l'influence des invasions germaniques, en leur attribuant surtout ce mémorable ralentissement de l'évolution intellectuellependant la majeure partie du moyen-âge, puisqu'il avait certainement précédé de plusieurs siècles ces bouleversemens politiques. Deux observations historiques, également décisives, l'une de temps, l'autre de lieu, dont l'exactitude est aussi incontestable que l'importance, doivent mettre sur la voie de la véritable explication de ce phénomène remarquable, jusqu'à présent si mal compris: car, d'un côté, le prétendu réveil d'une intelligence qui, quoique ayant dû changer la direction de son activité, ne s'était jamais engourdie, c'est-à-dire, en réalité, l'accélération du mouvement mental, suivit immédiatement l'époque de la pleine maturité du régime catholique, au onzième siècle, et s'accomplit d'abord pendant son principal ascendant social; d'une autre part, ce fut au centre même de cet ascendant, et presque sous les yeux de la suprême autorité sacerdotale, que se manifesta d'abord une telle accélération, puisqu'il est impossible de méconnaître, au moyen-âge, l'éclatante supériorité de l'Italie, sous quelque aspect intellectuel qu'on l'envisage, philosophique, scientifique, esthétique, et même industriel: double indice irrécusable de l'aptitude nécessaire du catholicisme à seconder alors l'essor général de l'esprit humain. Une étude approfondie du ralentissement antérieur montre avecévidence qu'il avait été essentiellement dû à l'importance prépondérante de l'opération fondamentale qui avait consisté à organiser graduellement le régime monothéique du moyen-âge, dont la longue et difficile élaboration devait certainement, jusqu'à ce qu'elle fût suffisamment accomplie, absorber, d'une manière à peu près exclusive, les plus grandes forces intellectuelles, et commander, plus qu'aucun autre sujet quelconque, l'attention et l'estime publiques: de façon à laisser la direction provisoire du mouvement mental proprement dit à des esprits peu éminens, excités par de moindres encouragemens habituels, en un temps où d'ailleurs l'état général de notre évolution spirituelle ne pouvait guère comporter, en aucun genre, des progrès immédiats d'une haute portée, et ne permettait que la conservation essentielle, accompagnée d'améliorations secondaires, des résultats déjà obtenus. Telle est l'explication simple et rationnelle de cette apparente anomalie, qui ne suppose, comme on le voit, ni dans les hommes ni dans les institutions, ni même dans les évènemens, aucune tendance radicale, systématique ou involontaire, à la compression de l'esprit humain, et qui en rattache directement le principe spontané à l'inévitable obligation d'appliquer toujours les plus hautes capacités aux opérations exigées,à chaque époque, par les plus grands besoins de l'humanité, qui certes ne pouvait alors rien offrir de plus digne de l'intérêt capital de tous les penseurs que le développement progressif des institutions catholiques. Quand le système est enfin parvenu, sous Hildebrand, à sa pleine maturité sociale, et après que les principales difficultés relatives à son application politique eurent été surmontées, autant du moins que le comportait la nature des temps et celle des doctrines, le mouvement intellectuel, qui, quoiqu'on en ait dit, n'avait jamais été un seul instant interrompu, reprit spontanément une activité nouvelle; et, appelant, à son tour, d'une manière de plus en plus prononcée, l'emploi des capacités prépondérantes, ainsi que l'attention universelle, il réalisa graduellement les immenses progrès que nous devrons apprécier dans la cinquante-sixième leçon. L'influence que l'on attribue communément aux Arabes sur cette mémorable recrudescence, a été certainement très exagérée, quoiqu'elle ait dû réellement hâter un peu l'essor spontané qui devait alors se manifester. Du reste, cette influence secondaire, convenablement étudiée, perd le caractère essentiellement accidentel qu'elle conserve encore chez les meilleurs esprits, quand on envisage directement les principaux caractères del'évolution arabe. Quoique Mahomet[23]ait tenté, par une imitation trop peu rationnelle, d'organiser le monothéisme chez une nation qui n'y était pas, à beaucoup près, convenablement préparée, ni au spirituel, ni au temporel, et que, par suite, cette tentative n'ait pu suffisamment produire les principaux résultats sociaux propres à une telle transformation, et surtout cette division fondamentale des deux pouvoirs élémentaires qui doit la caractériser dans les cas vraiment favorables; quoique ce mémorable ébranlement n'ait pu ainsi aboutir directement qu'à la plus monstrueuse concentration politique, par la constitution d'une sorte de théocratie militaire; cependant, les propriétés mentales inhérentes au monothéisme n'ont pu y être entièrement annulées, et ont dû même s'y développer d'abord avec d'autant plus de rapidité que cette imperfection radicale du régime correspondant en a rendu l'essor très facile, sans exiger la longue et pénible élaboration qui a été nécessaire au catholicisme, et en laissant dès-lorsnaturellement disponibles, presque dès l'origine, les principales capacités spirituelles pour la culture purement intellectuelle, dont les germes y étaient déjà spontanément déposés, d'après la tendance antérieure du mouvement philosophique vers l'Orient, depuis que l'Occident était absorbé par le développement du système catholique. C'est ainsi que les Arabes se sont trouvés propres à figurer honorablement dans cette sorte d'interrègne occidental, sans que leur intervention ait été toutefois radicalement indispensable pour opérer, à cet égard, la transition générale, essentiellement spontanée, de l'évolution grecque à notre évolution moderne. L'ensemble de ces considérations explique donc, d'une manière pleinement satisfaisante, pourquoi le régime monothéique du moyen-âge devait développer aussi tardivement ses principales propriétés intellectuelles, dont cet inévitable délai naturel ne saurait faire contester la réalité ni l'importance. Mais il prouve, en même temps, que, par une coïncidence nécessaire, ci-après spécialement motivée, cette dernière influence fondamentale n'a pu devenir essentiellement efficace que lorsque la décadence générale de ce système avait déjà véritablement commencé. Ainsi, son appréciation directe doit être naturellement renvoyée aux deuxchapitres suivans, destinés à examiner soit cette désorganisation graduelle, soit l'élaboration progressive des nouveaux éléments sociaux; double grande série des résultats nécessaires de l'action générale d'un tel système, quoique la source réelle en soit trop méconnue. Tels sont les motifs évidens qui nous obligent ici à indiquer seulement, de la manière la plus sommaire, le principe général de cette influence mentale, sous chacun des quatre aspects essentiels qui lui sont propres.


Back to IndexNext