Chapter 10

Malgré l'incontestable réalité d'une telle appréciation générale, le vaste appareil militaire conservé, chez tous les peuples européens, avec presque autant d'extension qu'avant la paix universelle, semblerait d'abord annoncer l'imminence d'une disposition opposée, si un examen plus approfondi de la situation fondamentale n'expliquait aussitôt cette apparente anomalie, en la rattachant directement, d'après l'ensemble de ce chapitre, aux nécessités communes d'une crise révolutionnaire maintenant plus ou moins étendue à toute la république occidentale. L'active participation des armées proprement dites au maintien continu de l'ordre public, qui jadis ne leur offrait qu'une destination accessoire et passagère, constitue désormais, au contraire, partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante, en vertu des graves perturbations intestines qui peuvent ainsi continuellement survenir chez les diverses populations avancées, et d'où doivent d'ailleurs fréquemment résulter de véritables inquiétudes extérieures, quoique, au fond, cette uniforme agitation intérieure garantisse, comme je l'ai ci-dessus indiqué, l'impossibilité des chocs nationaux. Dans un état de profond désordre intellectuel etmoral, qui doit rendre toujours imminente l'anarchie matérielle, il faut bien que les moyens de répression acquièrent une intensité correspondante à celle des tendances insurrectionnelles, afin qu'un ordre indispensable protége suffisamment le vrai progrès social contre l'effort continu d'ambitions mal dirigées liguées par des conceptions vicieuses. Cette nécessité nouvelle a été jusqu'ici commune à toutes les formes successives de la crise révolutionnaire, et l'on peut d'avance assurer qu'elle ne sera pas moins sentie chez tous les gouvernemens quelconques qui pourraient survenir, jusqu'à ce que la réorganisation intellectuelle et morale vienne mettre à ce besoin exceptionnel un terme définitif, dont la réalisation ne saurait être prochaine, soit d'après les difficultés et la lenteur d'une telle opération, d'abord philosophique, puis politique, soit à raison de l'égoïsme et de l'aveuglement qui partout devront l'entraver, sous la déplorable prépondérance universelle d'un esprit profondément dispersif, viciant aujourd'hui les plus saines intelligences. Tel est le mode général suivant lequel la même époque, destinée à voir essentiellement disparaître à jamais la guerre proprement dite, a développé, pour les armées modernes, transformées en une sorte de grande maréchaussée politique, une dernière mission sociale, dont l'importance n'est point contestable, et dont la durée, quoique nécessairement limitée, suivant la condition précédente, doit être, par sa nature, beaucoup plus prolongée qu'on ne l'imagine en un temps où cette attribution finale n'est encore réellement qu'au début de son principal exercice. Cette situation réelle n'est pas aujourd'hui suffisamment comprise, parce que les faits politiques ne peuvent, sansune théorie vraiment positive, être convenablement aperçus qu'après une longue persistance; outre qu'un reste d'influence des mœurs et des opinions anciennes s'oppose ici spécialement à une exacte appréciation générale: de là résulte, pour les gouvernemens actuels, le fréquent recours à des artifices peu convenables et souvent dangereux, tendant à motiver, auprès des peuples, sur la prétendue imminence d'une guerre impossible, le maintien d'un vaste appareil militaire, qu'on n'ose pas justifier directement d'après sa vraie destination nécessaire. Mais une telle mission sociale étant assurément très-avouable, en un temps où, comme je l'ai montré ci-dessus, le pouvoir central lui-même n'a pas, au fond, d'autre principal office provisoire, son importance prolongée doit bientôt conduire à la reconnaître directement et avec franchise, afin d'y adapter régulièrement les nombreux organes qui doivent y concourir; car, leur position équivoque les expose aujourd'hui à de périlleuses séductions, d'après un désordre général d'opinions et d'habitudes dont l'influence s'étend ainsi, au delà des exigences fondamentales, sur ceux-là même qui en doivent réprimer les plus grands effets matériels.

La décadence continue du régime et de l'esprit guerriers ne peut donc frapper aujourd'hui la profession militaire d'une déchéance sociale aucunement équivalente à celle qui, d'après l'irrévocable déclin de la philosophie théologique, menace désormais la corporation sacerdotale, chez laquelle on ne saurait espérer, avec quelque vraisemblance, une transformation assez profonde pour permettre sa fusion réelle dans l'organisation finale de l'humanité, où la classe spéculative doitavoir un tout autre caractère. Depuis l'entière dissolution de la caste militaire, commencée auXIVesiècle, par l'institution fondamentale des armées modernes, et complétée, surtout en France, sous l'influence révolutionnaire, comme je l'ai expliqué, aucun grand obstacle ne peut plus empêcher la milice actuelle de prendre convenablement les mœurs et l'esprit qui doivent correspondre à sa nouvelle destination sociale. Tout profond regret d'un passé, où ce qui est désormais accessoire fut si longtemps principal, peut être, en effet, malgré une récente imitation passagère de cette antique situation, radicalement écarté aujourd'hui chez une classe qui doit conserver un digne sentiment de son utilité permanente, et qui peut d'ailleurs justement s'enorgueillir, en un temps d'anarchie, d'un instinct organique dont le meilleur type temporel se trouvera toujours dans son admirable hiérarchie; outre les heureuses ressources secondaires que présente sa dernière constitution pour faciliter le développement intellectuel et social de nos populations, en utilisant convenablement un indispensable sacrifice temporaire. Malgré la solidarité fondamentale qui dut exister jadis entre l'esprit guerrier et l'esprit religieux, il ne faut jamais oublier que, dès son origine, l'institution des armées permanentes fut partout érigée dans des vues radicalement critiques, afin d'assurer l'avénement de la dictature temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguèrent-ils presque toujours de ceux du moyen âge, et encore davantage de ceux del'antiquité, par une tendance plus ou moins prononcée vers une émancipationthéologique qui excita souvent les impuissantes réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, malgré son ascendant sur l'armée, fut obligé d'y tolérer une pleine indépendance spirituelle, qui, politiquement appréciée, eût alors suffi pour juger une vaine utopie rétrograde, nécessairement fondée sur la combinaison permanente de deux élémens devenus évidemment inconciliables: on sait assez d'ailleurs que les efforts insensés de ses débiles successeurs n'aboutirent, en général, qu'à mieux développer une telle antipathie. Enfin, la netteté et la précision des spéculations militaires doivent tendre, par leur nature, à favoriser aujourd'hui, chez ceux qui s'y livrent, l'essor de l'esprit positif; comme l'ont confirmé, depuis trois siècles, tant d'heureux exemples d'une utile alliance entre les recherches scientifiques et les études guerrières, dont l'affinité spontanée a déterminé jusqu'ici les plus importantes créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des antipathies communes et de pareilles sympathies ont de plus en plus tendu, surtout en France, à faire profondément pénétrer chez les armées l'instinct progressif qui caractérise les populations modernes; tandis que l'immobilité nécessaire de la classe sacerdotale a dû la rendre finalement presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle est la cause générale d'une différence essentielle, qu'il importait ici d'expliquer sommairement, entre les destinées prochaines des deux élémens principaux de l'ancien système politique, dont l'uniforme décomposition, à la fois temporelle et spirituelle, n'est d'ailleurs nullement altérée par cette indispensable distinction;puisque c'est seulement une profonde transformation spontanée qui permet à l'élément militaire, par contraste avec l'élément théologique, une véritable incorporation au mouvement final de la société moderne, où son office politique devra se réduire ensuite peu à peu, à mesure que l'ordre normal s'établira, à des services journaliers dont la nécessité ne saurait jamais cesser entièrement, quel que puisse être l'accomplissement ultérieur de la régénération morale.

Après avoir ainsi suffisamment apprécié l'éminente influence propre au dernier demi-siècle pour compléter irrévocablement la grande progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à juger aussi l'extension simultanée de la progression positive, en considérant successivement les quatre évolutions partielles dont nous l'avons vue composée dans la dernière leçon, afin de caractériser à la fois ses résultats effectifs et ses lacunes essentielles, quant à leur commune relation à la réorganisation finale.

Envers la plus fondamentale de ces évolutions solidaires, il serait certainement superflu, sous l'un et l'autre aspect, d'insister ici sur une appréciation désormais évidente à tous les observateurs judicieux, et qui ne peut constituer, à tous égards, qu'un simple prolongement général de celle du chapitre précédent, particulièrement rappelé en ce qui s'y rapporte à la troisième phase moderne. On conçoit aisément, en effet, combien la prépondérance sociale de l'élément industriel devait être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait la démolition séculaire de l'ancienne hiérarchie, et qui dès lors plaçait naturellement enpremière ligne l'élévation temporelle fondée sur la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue évidemment exorbitante, en vertu de l'anarchie intellectuelle et morale. Nécessairement troublée par la guerre, cette inévitable transformation a dû se développer rapidement depuis la paix, et se consolider ensuite sous l'impulsion de la mémorable secousse qui a marqué le véritable terme historique de la grande réaction rétrograde. Le progrès technique de l'industrie devait d'ailleurs suivre spontanément son progrès social. Aussi est-ce alors qu'il faut placer l'essor principal du mouvement caractéristique dont j'ai d'avance indiqué le début général vers le milieu de la troisième phase moderne, où nous l'avons vu consister surtout en une large application des agens mécaniques, dont l'emploi, de plus en plus systématique, essentiellement fondé sur l'introduction d'un puissant moteur universel, a déjà réalisé, pendant le dernier demi-siècle, tant d'heureux perfectionnemens, que va compléter désormais l'admirable rénovation qui commence à s'opérer partout dans la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, ou même maritime. Chacun sait d'ailleurs aujourd'hui combien la relation de plus en plus intime entre la science et l'industrie a profondément contribué à tous ces progrès, quoique son influence mentale n'ait pas été le plus souvent aussi favorable, d'après la funeste altération qu'elle tend à imprimer momentanément au caractère philosophique de la science réelle, comme je l'expliquerai ci-dessous. Enfin, c'est surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs, celle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible, à raison de sa généralité supérieure, de s'éleverhabituellement à quelques vues vraiment politiques, a commencé à développer son essor caractéristique, et à régulariser ses rapports élémentaires avec chacune des autres branches, sous l'impulsion primitive du système de crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension simultanée des dépenses nationales.

Conjointement avec ces importans progrès, on doit malheureusement noter aussi la gravité croissante des différentes lacunes fondamentales signalées, à la fin du chapitre précédent, comme nécessairement propres à l'ensemble de l'évolution industrielle, d'après la spécialité empirique et dispersive qui devait y présider jusqu'ici. Quant à l'isolement de l'industrie agricole, malgré les heureuses conséquences de la crise révolutionnaire, surtout en France, pour améliorer la condition générale des agriculteurs, on ne peut douter qu'il n'ait été finalement aggravé, par suite de la préoccupation trop exclusive qu'a dû alors inspirer l'essor plus rapide et plus décisif de l'industrie manufacturière et de l'industrie commerciale, qui, à mesure qu'elles se sont élevées dans la hiérarchie sociale, ont dû, comme dans le passé, s'écarter davantage de la première, dont l'ascension ne pouvait être, à beaucoup près, autant accélérée. Toutefois, la plus incontestable et la plus dangereuse de ces récentes aggravations des vices radicaux inhérens jusqu'ici au mouvement industriel, consiste assurément dans l'opposition plus profonde qui s'est établie entre les intérêts respectifs des entrepreneurs et des travailleurs, dont le déplorable antagonisme montre aujourd'hui combien l'industrie moderne est encore essentiellement éloignée d'une véritableorganisation, puisque sa marche ne peut s'accomplir sans tendre à devenir oppressive pour la majeure partie de ceux dont le concours y est le plus indispensable. Ce nœud fondamental de la sociabilité industrielle est alors devenu spécialement caractéristique par la grande extension universelle de l'usage continu des agens mécaniques, sans lesquels l'essor pratique correspondant eût été évidemment impossible. On ne saurait douter que la propagation simultanée des dispositions anarchiques, surtout d'après de folles prédications utopiques, n'ait beaucoup contribué, comme je l'ai précédemment expliqué, à envenimer cette fatale séparation, en tendant à détacher radicalement les ouvriers de leurs véritables chefs naturels, pour les placer sous la direction démagogique des rhéteurs et des sophistes les plus étrangers aux saines habitudes laborieuses. Mais, quelle que soit, à cet égard, l'influence permanente de cette cause inévitable, dont l'action funeste est aujourd'hui trop évidente, je ne dois pas hésiter à signaler ici cette scission croissante entre les têtes et les bras, comme devant être beaucoup plus reprochée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs qu'aux exigences démesurées des travailleurs. Outre que les premiers n'ont jusqu'ici nullement profité de leur ascendant social pour tenter de garantir les seconds contre la séduction des utopies anarchiques par l'organisation positive d'une large éducation populaire, dont ils semblent, au contraire, irrationnellement redouter l'extension indispensable, ils ont évidemment succombé à leur ancienne tendance à se substituer aux chefs féodaux, dont ils convoitaient la chute nécessaire,sans hériter pareillement de leur antique générosité envers les inférieurs. J'ai déjà indiqué la comparaison générale entre l'organisme guerrier et le mécanisme industriel comme éminemment propre, par sa nature, à faire rapidement saisir, chez l'industrie moderne, l'absence de toute morale spéciale, imposant des devoirs, non-seulement aux ouvriers, mais aussi aux chefs, et obligeant ceux-ci à une sollicitude permanente envers leurs associés subalternes, convenablement équivalente à l'admirable solidarité des divers intérêts militaires. Cette immense lacune se fait de nos jours plus profondément sentir, d'abord par une tendance trop fréquente des hauts fonctionnaires industriels à utiliser leur influence politique pour s'attribuer, au détriment du public, d'importans monopoles, et ensuite, par une disposition plus directe et plus générale, à abuser de l'inévitable puissance des capitaux, pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs sur celles des travailleurs, dans leur antagonisme journalier, dont la nature, encore exclusivement matérielle, n'est pas même réglée d'après une véritable équité, puisque la législation interdit aux uns les coalitions qu'elle permet ou tolère chez les autres. Sans insister davantage sur d'aussi pénibles considérations, dont la réalité est malheureusement irrécusable, il faut surtout remarquer, à cet égard, l'aveuglement doctoral de la métaphysique économique qui, en présence de pareils conflits, ose couvrir son impuissance organique d'une irrationnelle déclaration sur la prétendue nécessité de livrer indéfiniment l'industrie moderne à sa seule spontanéité désordonnée. Toutefois, on doit également reconnaître qu'une telle opinion indique, d'unemanière indirecte et confuse, le vague pressentiment de l'insuffisance radicale des mesures politiques proprement dites, c'est-à-dire temporelles, pour le dénouement continu de cette immense difficulté sociale qui, par sa nature, doit en effet dépendre surtout d'une véritable réorganisation intellectuelle et morale, réglant enfin, dans un esprit d'ensemble, les devoirs respectifs des diverses classes industrielles, sous la constante surveillance impartiale d'un pouvoir spirituel unanimement respecté, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après.

Les remarques du chapitre précédent sur le caractère général de l'évolution esthétique pendant la troisième phase moderne, nous dispensent essentiellement, à ce sujet, de toute nouvelle appréciation pour le dernier demi-siècle, qui n'a pu offrir, sous ce rapport, qu'une simple extension spontanée de la marche antérieure, sans aucune modification radicale. Seulement la direction unanime des esprits vers les spéculations politiques et la tendance universelle à une entière régénération ont dû faire alors plus vivement sentir, quoique sous les inspirations absolues d'une métaphysique anti-historique, les lacunes fondamentales de l'art moderne quant au défaut de principe philosophique et de destination sociale, ainsi que l'irrévocable caducité du régime factice qui en avait provisoirement tenu lieu sous la seconde phase, d'après l'imitation exclusive des types antiques, comme je l'ai suffisamment expliqué. Mais les impuissans efforts tentés jusqu'ici, surtout en France, pour dégager l'art de cette stérile situation, n'ont abouti qu'à mieux caractériser, auprès des juges impartiaux, la relation nécessaire qui subordonne directement une telleréformation au suffisant accomplissement ultérieur d'une véritable réorganisation sociale, d'abord intellectuelle et puis morale: car, l'impulsion prolongée d'une philosophie radicalement négative n'a conduit ainsi tant de prétendus rénovateurs qu'à constituer, en tous genres, une sorte de dévergondage esthétique, où le désordre même des compositions devient un mérite trop souvent destiné à dispenser de tout autre, et qui n'a finalement produit encore aucune œuvre vraiment durable, susceptible de justifier tant d'orgueilleuses récriminations contre l'évidente insuffisance du système classique proprement dit. Ces vaines dissertations portent clairement l'empreinte universelle de la métaphysique dominante, disposant partout à prendre la forme pour le fond, et des discussions pour des constructions. Toutefois, malgré une décomposition sociale qui interdit à l'art tout large exercice spontané et toute profonde efficacité générale, d'immortelles créations, essentiellement indépendantes de cette stérile poétique, ont alors constaté, pour chaque genre principal, que les facultés esthétiques de l'humanité ne pouvaient réellement s'éteindre, même dans le milieu le plus défavorable. Un éminent poète, envers lequel l'aristocratie britannique, qui pouvait s'en honorer, aima mieux, par d'odieuses persécutions, constater, aux yeux de l'Europe, son esprit éminemment rétrograde, sut profondément saisir l'appréciation esthétique de l'état négatif et flottant de la société actuelle, que d'impuissans imitateurs ont depuis voulu reproduire, sans comprendre que, par sa nature anti-poétique, cette situation transitoire ne pouvait comporter qu'une seule fois, et chez un tel génie, une énergique idéalisation. Enmême temps, le genre de compositions le mieux adapté à la civilisation moderne, d'où nous l'avons vu spontanément sortir, continue à manifester son originalité et sa popularité par un mémorable perfectionnement général, consistant surtout en une heureuse alliance historique de la vie privée, jusqu'alors seule abstraitement envisagée, à la vie publique qui, à chaque âge social, en modifie nécessairement le caractère fondamental. C'est ainsi que, d'après un choix judicieux de phases sociales bien déterminées et convenablement éloignées, l'immortel auteur d'Ivanhoë, deQuentin Durward, desPuritains, etc., a produit tant d'éminens chefs-d'œuvre, si avidement accueillis dans toute la république européenne, quoique principalement consacrés à caractériser la civilisation protestante; tandis que notre civilisation catholique a trouvé ensuite une seule digne représentation poétique dans l'admirable composition deI Promessi sposi, dont l'illustre auteur, trop peu apprécié encore, figurera, sans doute, aux yeux d'une impartiale postérité, parmi les plus nobles génies esthétiques des temps modernes. Une telle voie épique est probablement destinée, par son indépendance naturelle, à déterminer ultérieurement la rénovation graduelle propre à l'ensemble de l'art moderne, quand la nature fondamentale de notre sociabilité pourra se manifester enfin d'une manière à la fois assez énergique et assez fixe pour devenir esthétiquement appréciable, sous l'essor direct de la réorganisation spirituelle. Il serait d'ailleurs superflu d'indiquer ici comment les autres beaux-arts ont, en général, honorablement soutenu, pendant ce dernier demi-siècle, leur éclat antérieur, sans toutefois recevoir aucune amélioration capitale, si ce n'estpour la musique, surtout dramatique, dont le caractère général est alors devenu, en Italie et dans l'Allemagne catholique, plus élevé et plus complet. La crise révolutionnaire a spontanément constaté, avec une énergie non équivoque, par un témoignage impérissable, la puissance esthétique nécessairement propre à tout grand mouvement social, même purement temporaire, en faisant inopinément émaner d'une nation aussi peu musicale que l'est assurément jusqu'ici la nôtre, le type le plus parfait de la musique politique, dans cet hymne admirable qui tant de fois stimula le généreux patriotisme de nos héroïques défenseurs.

Quoique l'évolution scientifique n'ait pu certainement, encore plus que les deux précédentes, offrir alors qu'une simple continuation générale du mouvement antérieur, sans aucune impulsion vraiment nouvelle, cependant sa nature plus profondément progressive, et surtout son importance sociale prépondérante, comme première base directe de la réorganisation spirituelle, nous obligent ici à considérer de plus près, soit ses derniers progrès essentiels, soit principalement la déplorable extension simultanée des graves aberrations qui, sous l'empirique ascendant d'une spécialité dispersive, y menacent aujourd'hui d'imprimer un caractère hautement rétrograde aux seules doctrines d'où puisse désormais sortir un vrai principe de régénération universelle, d'abord mentale, ensuite morale, et enfin politique.

Dans les sciences mathématiques, outre le complément naturel des travaux essentiels de la troisième phase moderne pour la construction finale de la mécanique céleste, on remarque alors la création capitale del'immortel Fourier, étendant l'analyse, avec une si heureuse rationnalité, à un nouvel ordre fondamental de phénomènes généraux, par l'étude des lois abstraites de l'équilibre et du mouvement des températures. Relativement à la pure analyse, au milieu des nombreuses intégrations accomplies sous l'impulsion prolongée d'Euler, on distingue surtout, comme éminemment originale, la conception du même Fourier sur la résolution des équations, utilement poursuivie, et même accessoirement améliorée, par divers géomètres, auxquels on peut d'ailleurs reprocher une sorte d'injuste concert contre cette idée-mère, dont ils tentent vainement de dissimuler la vraie source. La géométrie est alors essentiellement agrandie, comme je l'ai exprimé dans le premier volume de ce Traité, par la grande pensée de Monge sur la théorie générale des familles de surfaces, jusqu'à présent si peu comprise du vulgaire mathématique, et peut-être même trop imparfaitement appréciée de son illustre auteur, Lagrange seul paraissant en avoir dignement pressenti la haute portée philosophique, qui ne peut être pleinement conçue que d'un point de vue plus élevé, comme première base de la géométrie comparée, ainsi que j'ai vainement essayé de l'indiquer à des esprits que je croyais mieux disposés à saisir une telle ouverture. En même temps, l'incomparable Lagrange perfectionne l'ensemble de la mécanique rationnelle, en lui imprimant à jamais, par une admirable unité, la plus parfaite rationnalité dont elle soit susceptible. Mais, cette immense création ne doit pas être appréciée isolément, et se lie directement à l'effort général de son auteur pour constituer enfin une véritable philosophiemathématique, fondée sur la rénovation préalable de l'analyse transcendante; comme le montre cette composition sans exemple où Lagrange a ainsi entrepris de régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions, d'abord de l'analyse, ensuite de la géométrie, et enfin de la mécanique. Quoique cette systématisation prématurée n'ait pu suffisamment réussir, et malgré que la plupart des géomètres, déjà dominés par une aveugle spécialisation, n'en aient pas suffisamment saisi la pensée, c'est là cependant ce qui, sans doute, auprès d'une postérité convenablement préparée, honorera le plus cette époque mathématique, en plaçant tout à fait à part le génie éminemment philosophique de Lagrange, le seul géomètre qui ait dignement aperçu l'alliance ultérieure de l'esprit historique avec l'esprit scientifique, destinée à caractériser la plus haute perfection des spéculations positives, comme je l'ai indiqué au tome quatrième, et comme je l'établirai spécialement dans les chapitres qui vont terminer ce Traité.

Quoique la pure astronomie, ou la géométrie céleste, ne pût désormais comporter que des progrès secondaires, comparativement à la lumière supérieure émanée de la mécanique céleste, on y remarque alors cependant d'intéressantes extensions, par la découverte d'Uranus et de ses satellites, et ensuite par celle des quatre petites planètes entre Mars et Jupiter: toutefois, les curieuses observations de cette époque sur les nébuleuses et les étoiles doubles, ont eu le grave inconvénient de suggérer envers une prétendue astronomie sidérale de vagues espérances indéfinies, incompatibles, comme je l'ai établi, avec la saine philosophie astronomique.

La physique proprement dite, outre les nouvelles ressources fondamentales qu'elle reçoit alors de l'analyse mathématique, trop souvent viciée d'ailleurs par une tendance prépondérante vers des hypothèses anti-philosophiques, s'enrichit d'une foule d'importantes notions expérimentales dans presque toutes ses branches principales, et surtout en optique et en électrologie, par les grands travaux successifs, d'une part, de Malus, de Fresnel, et d'Young; d'une autre part, de Volta, d'Œrsted, et d'Ampère. Au milieu du spectacle peu rationnel que présente la démolition, d'ailleurs évidemment nécessaire, de la belle théorie de Lavoisier, la chimie reçoit, pendant ce mémorable demi-siècle, un double perfectionnement essentiel, dont j'ai tâché de faire convenablement apprécier la nature et la marche, soit par la formation graduelle de sa doctrine numérique, soit par la série générale de ses études électriques. Mais, quels que soient alors les importans progrès des diverses parties fondamentales de la philosophie inorganique et ceux même de la science mathématique, cette grande époque scientifique sera surtout caractérisée finalement par la création décisive de la philosophie biologique, aux yeux de tous ceux qui considèrent suffisamment le véritable ensemble de l'évolution mentale, dont une telle formation devait achever de constituer le caractère pleinement positif, tandis que, sous un autre aspect, cet indispensable complément rapprochait directement la science moderne de sa plus haute destination sociale.

J'ai déjà assez expliqué, au tome troisième, l'esprit général, et même la marche nécessaire, de cette élaboration capitale, pour devoir ici me borner à rappeler aulecteur cette appréciation spéciale et directe, presque aussi historique que scientifique, où les trois aspects essentiels, anatomique, taxonomique et physiologique, propres à toutes les spéculations biologiques, ont été séparément examinés, après une suffisante considération de leur intime connexité permanente. Une telle explication préalable nous dispense maintenant d'envisager à part, même historiquement, soit la double conception fondamentale du grand Bichat sur le dualisme vital et surtout sur la théorie des tissus, soit les immortels efforts successifs de Vicq-d'Azyr, de Lamarck, et de l'école allemande, pour constituer directement la hiérarchie animale, enfin pleinement systématisée par les pensées et les travaux, éminemment philosophiques, de notre éminent Blainville, l'esprit le plus rationnel, à ma connaissance, dont puisse s'honorer le monde scientifique actuel. À l'ensemble de cette élaboration, première base nécessaire de toute la biologie, le lecteur sait d'avance que la même époque a bientôt ajouté l'heureuse rénovation due au génie de Gall, qui, par une impulsion vraiment décisive, malgré d'inévitables aberrations secondaires, a fait définitivement entrer, dans le domaine de la philosophie naturelle, l'étude générale des plus hautes fonctions individuelles, enlevant ainsi sans retour à la philosophie théologico-métaphysique la seule attribution essentielle qui lui fût restée après ses diverses pertes modernes, sauf toutefois les spéculations sociales, envers lesquelles d'ailleurs cette indispensable révolution constituait évidemment la dernière préparation capitale de la régénération finale que j'ose directement tenter dans ce Traité. Enfin, pour mieux caractériser ce grand essorinitial de la saine philosophie organique, il importe de n'y pas oublier historiquement l'effort important, quoique prématuré, par lequel l'audacieux génie de Broussais entreprit déjà de fonder la vraie philosophie pathologique, avec d'insuffisans matériaux, et surtout d'après des conceptions biologiques trop peu étendues ou trop mal approfondies; ce qui ne doit toutefois nullement conduire à méconnaître, soit l'éminent mérite, soit même la haute utilité, de cette grande tentative, envers laquelle un dédain passager, non moins irrationnel qu'injuste, a remplacé un enthousiasme exagéré. Directement considéré dans son vaste ensemble, cet admirable mouvement biologique propre au dernier demi-siècle a certainement contribué, encore plus qu'aucune autre partie simultanée de l'évolution scientifique, au progrès fondamental de l'esprit humain: non-seulement, sous l'aspect scientifique proprement dit, en établissant toutes les bases essentielles d'une étude pleinement philosophique de l'homme, susceptible de préparer enfin celle de la société; mais surtout, comme je l'ai d'avance indiqué au chapitre précédent, sous le rapport purement logique, en constituant la partie de la philosophie naturelle où, d'après l'intime solidarité évidente des divers phénomènes, l'esprit synthétique doit finalement prévaloir sur l'esprit analytique, de manière à développer spontanément la disposition mentale la plus nécessaire aux spéculations sociologiques, par une influence active et continue que les tendances dispersives de la philosophie inorganique ne sauraient désormais neutraliser, quelle que soit d'ailleurs la puissance actuelle d'une vicieuse imitation provisoire, d'abord inévitable, et même, àcertains égards, indispensable. C'est principalement ainsi que le mouvement scientifique se trouvait alors, par sa nature, quoique à l'insu de ses divers coopérateurs spéciaux, profondément lié à l'immense crise politique qui poursuivait prématurément la régénération sociale, avant que la seule base philosophique susceptible de lui fournir un solide fondement rationnel pût sortir convenablement d'une telle préparation abstraite.

Pendant que s'accomplissaient ces divers progrès spéculatifs, l'influence sociale de la science recevait partout de notables accroissemens, tendant tous à mieux incorporer l'élément scientifique au système fondamental de la sociabilité moderne. Au milieu des plus grands orages politiques, surgissent alors d'importans établissemens destinés à propager l'instruction scientifique, quoiqu'en lui conservant toujours un caractère de spécialité, déjà toutefois beaucoup moins prononcé. En même temps, dans toutes les parties de la grande république européenne, mais surtout en France, on voit croître sans cesse l'introduction usuelle des conditions scientifiques parmi les obligations préparatoires de professions très-multipliées; les pouvoirs les moins favorables à la réorganisation finale sont ainsi spontanément conduits à envisager de plus en plus les connaissances réelles comme d'indispensables garanties pratiques d'un ordre régulier et stable. Outre les nouveaux services spéciaux alors si heureusement rendus par la science à l'industrie, et sur lesquels il serait assurément superflu d'insister ici, il faut distinguer, à cette époque, une opération plus générale, où la science a marqué, d'une manière non moins honorable que salutaire, sa profonde influence sur la vie socialeactuelle, en présidant à l'institution d'un admirable système de mesures universelles, aussi noblement exécuté que sagement conçu, et qui, émané de la France révolutionnaire, tend à dominer aujourd'hui chez toutes les populations avancées[18]. Indépendamment de son évidente utilité directe, cette mémorable intervention du véritable esprit spéculatif dans le règlement d'un ordre de relations humaines où il semblait d'abord si étranger, est éminemment propre à faire déjà pressentir les améliorations capitales que devra retirer ultérieurement, à tant d'autres égards, l'existence moderne, d'une judicieuse rationalisation de ses actes les plus pratiques, quand l'influence scientifique convenablement généralisée aura suffisamment pénétré dans toute l'économie élémentaire de nos sociétés régénérées.

Note 18:L'institution générale de cette grande opération présente d'ailleurs, sous le point de vue social, un caractère fort remarquable et trop peu apprécié, par une constante sollicitude, non moins généreuse que rationnelle, à en écarter, autant que possible, tout attribut de nationalité qui aurait pu entraver son universelle propagation ultérieure. Quoique la plupart des états européens n'aient répondu que d'une manière tardive et insuffisante au noble appel que la France leur avait, dès l'origine, solennellement adressé à ce sujet, l'équitable postérité n'oubliera point que cette importante rénovation fut toujours conçue et accomplie en vue d'une destination directement commune à l'ensemble des populations civilisées, indistinctement invitées, pour ce motif spécial, à une coopération régulière, malgré la guerre la plus active, par l'éminente assemblée qui dirigeait alors la crise révolutionnaire.

Après avoir sommairement caractérisé les admirables progrès de la science réelle pendant le dernier demi-siècle, il importe beaucoup d'apprécier avec soin lesvicieuses tendances, soit mentales, soit même morales, qui s'y sont également développées de plus en plus, sous l'exagération croissante d'un esprit de spécialité dispersive, graduellement détourné de sa destination provisoire, par l'empirisme et l'égoïsme combinés de la classe mal instituée qui devait servir d'organe imparfait à cette indispensable évolution préliminaire. Quoique, en général, cette classe, sauf un très-petit nombre d'éminentes exceptions individuelles, me soit aujourd'hui personnellement hostile, comme l'a trop prouvé sa conduite oppressive envers moi, je voudrais pouvoir supprimer ou adoucir ce pénible examen, s'il ne formait évidemment un élément nécessaire de mon élaboration finale, où il doit surtout indiquer combien les savans actuels sont radicalement éloignés des idées et des mœurs sans lesquelles ils resteraient toujours indignes de la haute destination sociale que leur réserve spontanément la vraie nature générale de la civilisation moderne. Plus la science réelle doit maintenant devenir la principale base intellectuelle de la régénération finale, plus il devient indispensable d'y signaler, et même d'y flétrir, les préjugés et les passions qui constituent désormais le plus dangereux obstacle à l'accomplissement effectif de cette grande mission philosophique.

Un fréquent contraste historique a dès longtemps montré que la principale opposition à l'élévation politique d'une classe quelconque provient presque toujours des aveugles résistances intérieures, individuelles et même collectives, qui s'y développent spontanément, à cause des pénibles conditions préalables, mentales ou morales, qu'exige inévitablement une telle ascensionchez tous ceux qui doivent y participer. Le grand Hildebrand, par exemple, poussant définitivement le clergé catholique à la tête de la société européenne, ne rencontra jamais, en réalité, de plus redoutables adversaires que chez la corporation sacerdotale, alors bien plus choquée de la difficile réformation spirituelle qu'exigeait d'abord un tel triomphe, que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc pas s'étonner ni s'alarmer aujourd'hui de la déplorable antipathie des passions et des préjugés scientifiques contre une transformation fondamentale, sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir la véritable influence politique qui lui est prochainement réservée, sous les conditions convenables, par l'évolution générale de l'humanité, et que désire même secrètement, quoique d'une manière vague et incohérente, l'instinct confus des savants actuels; car, désormais, ce n'est plus d'ambition qu'ils manquent ordinairement, mais de portée et d'élévation. L'admirable perfection partielle que manifeste, à tant d'égards, le système de nos connaissances positives, doit fréquemment produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de ces coopérateurs successifs, dont chacun n'a presque jamais contribué que pour une part minime et facile à cette formation collective et graduelle qui caractérise une telle élaboration plus qu'aucune autre construction humaine. D'ailleurs, le public ignore souvent que, d'après une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction intellectuelle, chaque savant dont il honore justement le mérite particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental,même scientifique, qu'une inqualifiable médiocrité: les rares observateurs qui reconnaissent cette monstrueuse inégalité, sont même disposés aujourd'hui, par une vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine, à y voir complaisamment une nouvelle preuve d'une irrésistible vocation. L'appréciation générale du système théologique, surtout dans sa perfection catholique, nous a montré hautement, contre l'opinion vulgaire, combien le clergé y était réellement supérieur à la religion: or, la science moderne nous présente un contraste exactement inverse; car, jusqu'ici, les docteurs y sont, d'ordinaire, très-inférieurs à la doctrine. Mais il convient maintenant de caractériser directement les principales aberrations temporaires, d'abord intellectuelles, ensuite morales, qui rendent aujourd'hui les savans généralement impropres et même hostiles à une réorganisation spirituelle dont la science, convenablement systématisée, peut seule fournir enfin la base rationnelle, comme le prouve clairement l'ensemble de notre élaboration sociologique.

En complétant, dans la leçon précédente, une explication historique commencée au cinquante-troisième chapitre, j'ai déjà suffisamment établi la nécessité provisoire du régime de spécialité scientifique, après l'indispensable séparation qui détacha la science moderne de la mémorable philosophie scolastique propre à la fin du moyen âge. Nous avons ainsi reconnu que, la formation des diverses sciences fondamentales ayant été inévitablement successive, suivant la complication croissante de leurs phénomènes respectifs, l'esprit positif n'aurait pu, en chaque cas principal, développer convenablement ses vrais attributs caractéristiques, sans cette institutionpartielle et exclusive des différens ordres de spéculations abstraites. Mais, la destination propre de ce régime initial indiquait, en même temps, sa nature passagère, en limitant son office essentiel au seul âge préliminaire où la positivité rationnelle n'aurait point encore pénétré dans toutes les grandes catégories élémentaires; ce qui la bornait réellement aux dix-septième et dix-huitième siècles, suivant nos explications antérieures. Les deux éternels législateurs primitifs de la philosophie positive, Bacon et surtout Descartes, avaient dignement pressenti combien devait être purement provisoire cet ascendant préalable du génie analytique sur le génie synthétique: et, sous leur puissante impulsion, les savans, plus rationnels, de ces deux siècles poursuivirent, en effet, presque toujours leurs importans travaux partiels, en y voyant d'indispensables matériaux pour la construction ultérieure d'un véritable système philosophique, quelque vague et imparfaite notion qu'ils dussent alors s'en former. Si cette tendance spontanée avait pu être pleinement motivée, cette marche préparatoire aurait évidemment cessé aussitôt que l'avénement décisif de la grande science biologique, étendue même aux fonctions intellectuelles et morales, en aurait doublement marqué le terme nécessaire, pendant le demi-siècle auquel ce chapitre est consacré, soit en complétant ainsi le système fondamental de la philosophie naturelle, sous la seule réserve d'une prochaine adjonction inévitable des études sociales, soit en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des phénomènes, l'esprit d'ensemble doit ordinairement prévaloir sur l'esprit de détail. Mais, au contraire, les habitudes dispersives précédemmentcontractées ont aujourd'hui poussé le régime préliminaire de la spécialité scientifique jusqu'à la plus désastreuse exagération, dogmatiquement justifiée par de vains sophismes métaphysiques, qui s'efforcent de lui imprimer une consécration absolue et indéfinie, à l'époque même où, par le suffisant accomplissement de sa destination temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité rationnelle, devenu maintenant indispensable à notre principal besoin, à la fois mental et social. Suivant ces empiriques prétentions, il semblerait que l'économie élémentaire de l'entendement humain est désormais radicalement changée, et qu'il n'y faut plus reconnaître, comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés, d'esprit, l'un analytique, l'autre synthétique, également indispensables aux spéculations pleinement positives, et qui doivent tour à tour dominer l'évolution intellectuelle, individuelle ou collective, selon les exigences propres à chaque âge: le premier plus apte à saisir partout les différences, le second les ressemblances; l'un tendant toujours à diviser, l'autre à coordonner; et, par suite, le premier destiné surtout à l'élaboration des matériaux, le second à la construction des édifices. Anarchiquement ameutés contre ce dualisme fondamental, les maçons actuels ne veulent plus souffrir d'architectes!

Sous cette vicieuse prolongation, un régime d'abord indispensable devient désormais directement contraire à sa propre destination, en interdisant la conception totale de ce même esprit positif dont il pouvait seul permettre la formation partielle. L'ensemble de ce Traité nous a, en effet, pleinement démontré la réalité du principefondamental, posé, dès le début, sur la nécessité, non-seulement d'un exercice scientifique quelconque pour développer convenablement un tel esprit, mais aussi de l'extension graduelle de cette étude à tous les divers ordres essentiels de phénomènes, suivant leur vraie hiérarchie naturelle, afin de connaître suffisamment les différens attributs généraux de la positivité rationnelle, qui ne sauraient être simultanément caractérisés par une science unique, qu'après que toutes les autres ont fait dignement apprécier chacun d'eux. Or, selon cette évidente condition, la déplorable organisation actuelle du travail scientifique s'oppose immédiatement à ce que la philosophie positive soit réellement comprise par personne, puisque chaque section de savans n'en connaît que des fragmens isolés, dont aucun ne saurait suffire à une conception vraiment décisive: ce qui doit inévitablement maintenir partout la stérile prépondérance passive de l'ancienne philosophie théologico-métaphysique, excepté, chez chaque intelligence, envers un seul ordre d'idées dont la réaction spontanée ne saurait avoir, à cet égard, qu'une simple efficacité critique, sans pouvoir aucunement remplacer cette antique constitution philosophique. Cette étrange situation, où chaque savant offre un si funeste contraste entre la nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse vulgarité de toutes les autres, se manifeste habituellement par l'institution radicalement contradictoire des académies actuelles, qui, malgré leur vaine prétention de laisser toujours prévaloir les conditions d'aptitude, sont ainsi nécessairement conduites, dans leurs délibérations ordinaires, soit qu'il s'agisse d'un choix personnel ou d'une mesure générale, à soumettre toutes les décisionsquelconques à une majorité scientifique essentiellement incompétente, dont l'aveugle instinct doit rarement résister aux préjugés et même aux passions des diverses coteries régnantes[19]. Le morcellement caractéristique de ces corporations, image fidèle et suite nécessaire de leur dispersion mentale, y augmente beaucoup ces graves inconvéniens naturels, en y facilitant l'ascendant des médiocrités si souvent envieuses de toute élévation philosophique dont elles se sentent incapables. Depuis que le milieu social, d'où cherchent vainement à s'isoler ces compagnies arriérées, offre partout l'active poursuite, jusqu'ici trop illusoire, de généralités nouvelles, en harmonie avec le besoin fondamental d'une situation sans exemple, il est profondément déplorable que la science réelle, seule destinée à fournir le principe de cette grande solution, soit à tel point dégradée parl'impuissance ou l'égarement de ses interprètes, qu'elle semble aujourd'hui prescrire le rétrécissement intellectuel, et condamner aveuglément tout effort quelconque de généralisation. La prépondérance spirituelle semble dès lors devoir appartenir à ceux qui se font un facile mérite d'une restriction systématique de vues et de travaux, le plus souvent due à leur infériorité personnelle ou à l'insuffisance de leur éducation. Aujourd'hui, l'ingénieux philosophe qui a tant contribué à la juste illustration des savans serait certainement repoussé d'une corporation où sa mémoire est à peine l'objet de la dédaigneuse reconnaissance d'une foule d'esprits incapables d'apprécier sa haute valeur. Pareillement, le grand Buffon, dont cette même académie était jadis si fière, n'y pourrait maintenant trouver place, à moins que ses expériences sur le refroidissement des métaux ou sur la cohésion des bois n'y obtinssent grâce pour des conceptions générales qui ne pourraient se formuler par aucun mémoire proprement dit, quoiqu'elles aient ensuite secrètement fourni à d'autres la base réelle de beaucoup de travaux retentissans: c'est, comme on sait, au sein de cette assemblée, que, sous l'envieuse impulsion de Cuvier, on a tenté, avec une sorte de succès passager, de réduire cet éminent penseur au seul mérite littéraire.

Note 19:En suivant avec attention les actes officiels de l'Académie des Sciences de Paris et de nos autres corps savans, depuis que leurs attributions sociales ont reçu toute l'extension effective qu'elles offrent aujourd'hui, il est aisé d'y reconnaître presque toujours, indépendamment des mauvaises passions dont je caractériserai ci-après l'intervention spontanée, la déplorable influence permanente de la spécialité dispersive et du rétrécissement intellectuel dont ces corporations se glorifient si aveuglément. La vicieuse prépondérance continue de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble a rendu les savans actuels tellement incapables d'aucune espèce de gouvernement quelconque, même scientifique, que, comme je l'ai indiqué à la fin du quarante-sixième chapitre, tout homme sensé, étranger à la science, mais habitué aux affaires générales, aboutirait ordinairement à de meilleurs choix et concevrait de plus sages mesures que ne peuvent le faire maintenant ces compagnies spéciales, d'où émanent communément, pour nos principales institutions de haut enseignement, tant de nominations désastreuses et tant de mesures absurdes.

Relativement à ces inconvéniens généraux, il existe, entre les diverses classes de savans, une profonde inégalité nécessaire, d'après le degré d'indépendance et de simplicité des phénomènes respectifs. Suivant notre hiérarchie fondamentale, les géomètres, à raison de l'abstraction supérieure de leurs études, naturellement affranchies de toute subordination préalable envers aucune branche directe de la philosophie naturelle, doivent êtrecommunément les plus exposés aux dangers d'une spécialisation empirique, dont le principe leur est surtout dû. Aussi est-ce chez eux que le véritable esprit positif est, au fond, le plus méconnu, malgré sa source nécessairement mathématique, comme je l'ai fait assez sentir dans les deux premiers volumes de ce Traité. Toute leur philosophie générale se borne aujourd'hui à rêver vaguement, pour un lointain et confus avenir, une chimérique extension universelle de leur analyse aux divers phénomènes quelconques, d'après une vaine unité scientifique toujours fondée sur l'irrationnelle prépondérance d'un des fluides métaphysiques dont ils maintiennent si déplorablement l'usage; le caractère absolu de l'antique philosophie s'est certainement plus conservé chez eux que parmi les autres savans, par suite d'une plus grande restriction mentale. Au contraire, les biologistes, occupés de spéculations nécessairement dépendantes de tout le reste de la philosophie naturelle, et relatives à un sujet où toute décomposition artificielle rappelle spontanément une indispensable combinaison ultérieure, d'après l'intime solidarité continue des phénomènes correspondans, seraient naturellement les moins livrés aux aberrations dispersives, et les mieux disposés au régime vraiment philosophique, si leur éducation était aujourd'hui en suffisante harmonie avec leur destination, et si une servile imitation ne les entraînait encore à transporter trop aveuglément, dans leurs travaux ordinaires, des conceptions et des habitudes essentiellement propres aux études inorganiques. Toutefois, leur inévitable antagonisme, quoique jusqu'ici trop subalterne, contribue déjà très-utilement à contenir, bien que faiblement, la déplorable tendance scientifique qui résulterait maintenantd'un entier ascendant des géomètres. Ce conflit nécessaire menace constamment les académies actuelles d'une prochaine dissolution spontanée, parce que leur nature se rapporte surtout à un âge préparatoire où la philosophie inorganique, qui devait permettre la prépondérance de l'esprit de détail, était seule florissante: elle ne pourra rester longtemps compatible avec le développement rationnel d'une science où l'esprit d'ensemble doit évidemment prévaloir. Aussi peut-on noter que la formation systématique de la biologie, principale création scientifique de ce dernier demi-siècle, a été bien plus entravée que secondée par les corporations savantes, et surtout par la plus puissante d'entre elles, l'illustre Académie de Paris, qui ne sut point s'emparer du grand Bichat[20], qui s'unit honteusement à Bonaparte afin de persécuter Gall, et qui méconnut si radicalement la valeur de Broussais; sans parler du déplorable ascendant qu'y exerça trop longtemps le brillant mais superficiel Cuvier contre les admirables efforts de Lamarck, et ensuite de Blainville, pour fonder la saine philosophie biologique, dont le vrai sentiment est certainementbien plus complet et plus commun, même aujourd'hui, hors de cette compagnie que dans son sein[21].

Note 20:On a vainement tenté de pallier une telle exclusion d'après la mort prématurée de Bichat, enlevé pendant sa trente-deuxième année. Mais l'admirable précocité de son beau génie fut encore plus exceptionnelle, et méritait bien une glorieuse dérogation spéciale à des usages qui, d'ailleurs, soit avant lui, soit surtout après, ont souvent fléchi en faveur d'admissions plus hâtives, et certes moins éminentes, décernées à des mérites mieux appréciés d'une compagnie où dominent les géomètres. Il n'est pas inutile de remarquer, en outre, qu'aucune solennelle manifestation n'est ensuite venue offrir à la postérité, au sujet de Bichat, la digne imitation des nobles regrets qui ont tant honoré l'Académie Française à l'égard de Molière.

Note 21:Malgré l'appréciation plus facile que trouve ordinairement le mérite étranger, on a vu pareillement l'illustre Oken, que ses vicieuses inspirations métaphysiques n'empêcheront jamais d'être regardé comme l'un des principaux fondateurs de la vraie philosophie biologique, dédaigneusement écarté même de l'affiliation subalterne que cette académie accorde si aisément, quoique cette insuffisante justice y fût noblement réclamée par le plus digne émule de ce grand biologiste.

La seule justification spécieuse que des esprits consciencieux aient quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, dont je ne puis ici qu'indiquer sommairement les principaux désastres, consiste à présenter aujourd'hui la spécialisation exclusive comme l'unique garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant l'accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant. Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à interdire totalement la parole ou la presse, à cause des évidens abus qu'on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu'une naïve confirmation involontaire de l'impuissance philosophique désormais propre à nos compagnies savantes, que l'on proclame ainsi radicalement incapables de distinguer assez les généralités vicieuses d'avec celles qui seraient bien conçues; en sorte que, de peur de laisser pénétrer les unes, il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l'anarchie philosophique actuelle, systématiquement prolongée par cette stupide résistance académique, constitue laprincipale cause des dangers intellectuels contre lesquels on cherche justement, mais en vain, des garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d'efficacité réelle qu'en reposant enfin sur la construction directe d'une véritable philosophie, dont la science, dignement généralisée, peut seule fournir la base positive. Bien loin que le régime dispersif suffise à défendre la raison publique de l'imminente invasion du charlatanisme universel, il lui fournit de nouvelles et nombreuses ressources, qui, pour être d'une autre espèce que celles relatives à l'abus des généralités, ne sont, à vrai dire, ni moins étendues, ni moins accessibles, et doivent certes devenir aujourd'hui plus dangereuses encore d'après l'aveugle confiance maintenant accordée, dans la science comme dans l'industrie, à toute spécialité quelconque, souvent aussi trompeuse chez la première que chez la seconde. On conçoit aisément, en effet, quels immenses moyens doivent ainsi trouver les demi-portées intellectuelles afin d'usurper une indigne prépondérance par une habile réserve scientifique, fondée sur certaines améliorations secondaires, et souvent même illusoires, qui, après quelques années d'une facile élaboration routinière, autorisent indéfiniment tant d'esprits vulgaires à repousser, avec un inqualifiable dédain, les plus éminentes spéculations philosophiques[22]. Tout lecteur bien préparé trouvera facilement,au sein des plus célèbres académies actuelles, des occasions trop multipliées d'apprécier les désastreuses ressources que présente à de telles usurpations notre déplorable régime scientifique; surtout lorsque, à une adroite affiliation à quelque coterie puissante, on peut joindre, avec une certaine opportunité, du moins apparente, l'usage spécieux du langage algébrique, si souvent employé de nos jours, comme je l'ai hautement signalé, à déguiser la médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur que semble annoncer encore une langue trop peu répandue jusqu'ici pour que le seul mérite de la parler, dans un style d'ailleurs quelconque, ne doive pas provisoirement tenir lieu d'une vraie supériorité mentale, en un temps où le public ignore combien elle est susceptible, comme toute autre, et même davantage, de dégénérer en un verbiage vide d'idées. Jusque chez les juges spéciaux dont la compétence est le moins contestable,ces vicieuses habitudes dispersives s'opposent fréquemment, sans excepter les questions mathématiques, à une saine appréciation comparative des diverses valeurs réelles, si ce n'est après une longue expérience tardive, qui n'empêche point d'injustes prééminences. C'est ainsi, pour me borner à un seul grand exemple historique, dont les analogues seraient faciles à multiplier, que, chez la plupart des géomètres, l'habile charlatanisme de Laplace éclipsa longtemps la noble spontanéité de Lagrange, malgré l'immense distance inverse que l'équitable postérité commence à mettre entre l'incomparable génie du second et le talent spécial du premier. L'insuffisance radicale du mode habituel d'appréciation scientifique est surtout marquée, dans ce célèbre contraste mathématique, par l'étrange réputation philosophique qu'était parvenu à se faire, d'après un pompeux verbiage, l'un des géomètres les moins réellement philosophes qui aient jamais existé; tandis que le caractère profondément philosophique, qui distingue assurément les principales conceptions de Lagrange, ne lui valut jamais aucune application d'un titre qu'il n'ambitionnait pas, et dont ceux qui l'accordaient avec un tel discernement étaient incapables de comprendre la vraie signification fondamentale.

Note 22:Si une telle indication générale pouvait être ici prolongée jusqu'à la discussion personnelle, il serait facile, par un examen impartial et approfondi de la composition actuelle des diverses corporations savantes, sans excepter la plus éminente d'entre elles, de constater que le régime de la spécialité dispersive, bien loin de tendre, comme on le suppose, à en exclure les médiocrités ambitieuses, y est, au contraire, de sa nature, surtout aujourd'hui, très-favorable à leur intronisation; car, sauf un fort petit nombre d'heureuses exceptions, ces compagnies sont désormais essentiellement composées de chétives intelligences, qui, malgré leur bruyante importance passagère, n'ont dû leur élévation officielle qu'à des titres beaucoup plus spécieux que réels, et dont les noms ne devront certainement laisser aucune trace durable dans l'histoire véritable de notre évolution mentale, où leur entière omission ne saurait occasionner, sous aucun aspect, la moindre lacune appréciable pour la filiation effective des différens progrès scientifiques. Mais cette application individuelle, que le lecteur suffisamment informé peut du reste ébaucher sans difficulté, serait évidemment contraire à l'esprit et à la destination de ce Traité; quoiqu'elle puisse, en d'autres circonstances, devenir opportune, et même indispensable, si une résistance trop aveugle ou trop malveillante m'obligeait un jour à pousser ailleurs ma démonstration principale jusqu'à ce degré de particularité, auquel je suis d'avance tout préparé, quels qu'en puissent être les dangers.

Tous ces vices généraux du régime scientifique actuel ont spontanément trouvé, pendant le dernier demi-siècle, une commune manifestation permanente, par suite même de la nouvelle importance sociale que cette époque a dû procurer aux savans, et qui a fait simultanément ressortir leur insuffisance mentale et l'infériorité morale correspondante: car, chez la classe spéculative, l'élévation de l'âme et la générosité des sentimens peuventdifficilement se développer sans la généralité des pensées, d'après l'affinité naturelle qui doit y exister entre les vues étroites ou dispersives et les penchans égoïstes. Sous la seconde phase moderne, et encore plus sous la troisième, l'encouragement systématique des sciences, caractérisé au chapitre précédent, s'était habituellement exercé suivant un mode très-judicieux, en heureuse harmonie, soit avec les conditions de la situation contemporaine, soit avec les besoins de l'avenir immédiat; il consistait, comme on sait, à gratifier les savans de pensions suffisantes pour permettre le libre cours de leurs travaux, mais en évitant soigneusement de leur conférer aucune attribution active. Or, depuis le début de la crise révolutionnaire, et principalement aujourd'hui, une générosité irréfléchie a entraîné les divers gouvernemens, surtout en France, à changer avant le temps ce système provisoire, pour lui substituer déjà le seul régime qui puisse définitivement persister, en fondant désormais une existence plus indépendante sur la juste rémunération de fonctions directement utiles; sans examiner si les savans actuels étaient, en réalité, assez préparés à une transformation aussi désirable. Comme l'éducation constitue nécessairement la principale destination élémentaire de tout pouvoir spirituel, on a dû ainsi livrer de plus en plus aux corporations savantes, non l'éducation générale où elles ne pouvaient encore prétendre aucunement, mais les diverses institutions de haut enseignement spécial, qui avaient été successivement établies pour plusieurs professions publiques, et qui furent alors beaucoup agrandies. Toutefois, par cela même que l'éducation caractérise, en un cas quelconque, le premier degré du gouvernementintellectuel et moral, elle exige impérieusement cet esprit d'ensemble sans lequel aucun gouvernement ne saurait remplir son office, fût-ce sous les plus simples aspects. Il était donc aisé de prévoir que les habitudes dispersives de la spécialité scientifique rendraient les académies actuelles essentiellement impropres aux importantes attributions sociales qui leur étaient ainsi prématurément conférées: car, la première condition réelle de tout pouvoir spirituel consiste assurément en une philosophie pleinement générale, quelle qu'en soit la nature; et jusqu'ici les savans n'en ont évidemment aucune qui leur soit propre. Quoique, réunis, ils possèdent les fragmens épars et incohérens, mais infiniment précieux, de la seule philosophie durable qui puisse aujourd'hui s'établir, ils ne savent pas l'y voir, et s'opposent aveuglément à ce que d'autres l'y cherchent. Cette épreuve permanente peut donc être maintenant utilisée pour mettre dans tout son jour l'inaptitude sociale des corps savans actuels, même envers les fonctions auxquelles ils doivent sembler le mieux préparés: on doit ainsi convenablement apprécier l'intime réalité des obligations philosophiques indispensables à l'avénement ultérieur d'une véritable organisation spirituelle, même seulement partielle. Mais on eût difficilement prévu, avant cette irrécusable expérience, jusqu'à quel déplorable degré l'égoïsme s'y joindrait à l'empirisme pour constater directement la tendance anti-progressive qui caractérise nécessairement, en un cas quelconque, tout régime purement provisoire, lorsque, après avoir dépassé l'âge de son heureuse efficacité temporaire, il est appliqué, dans un nouveau milieu, à une destination incompatible avec sesdispositions initiales. Ce grave résultat est aujourd'hui, en France, suffisamment accompli, et sa manifestation directe importe beaucoup à la netteté des conclusions générales propres à ma grande démonstration historique, afin de faire mieux ressortir la principale condition, à la fois intellectuelle et morale, d'une régénération spirituelle dont la vraie nature est encore très-peu comprise. Je dois donc compléter cette indispensable critique d'une vicieuse organisation scientifique, en osant ici signaler sans détour, quoique sommairement, une dégénération vraiment décisive, dont les effets immédiats sont d'ailleurs très-pernicieux déjà à d'importans services publics; quelque nouvelle ardeur que cette loyale appréciation doive nécessairement procurer aux puissantes antipathies spontanément liguées contre moi.

En conférant à notre Académie des Sciences le choix des professeurs destinés, dans les diverses chaires spéciales, au plus haut enseignement scientifique, la généreuse confiance du gouvernement français n'avait institué aucune précaution légale contre les abus que cette illustre compagnie pourrait faire un jour d'une telle attribution permanente, au profit exclusif de ses propres membres. Peut-être même avait-on présumé que, chez une corporation où un long usage porte chaque académicien à s'abstenir de concourir avec les autres savans quant aux divers prix scientifiques qu'elle est appelée à décerner, ce respect naturel pour les conditions scrupuleuses d'un impartial jugement déterminerait spontanément, envers un concours beaucoup plus important à tous égards, une pareille observance des garanties ordinaires d'une véritable équité, sans exiger des prescriptions formelles quiauraient pu sembler injurieuses à la délicatesse personnelle de tant d'hommes recommandables. Mais on avait ainsi méconnu la dangereuse tentation à laquelle on exposait dès lors, en un temps d'anarchie morale, un corps où les natures vulgaires avaient déjà trop de facilité à pénétrer, et où d'ailleurs la dispersion mentale devait d'abord empêcher sincèrement une suffisante distinction entre la capacité académique proprement dite, telle que la caractérisent encore nos habitudes transitoires, et la capacité vraiment didactique, toujours liée nécessairement à des conditions philosophiques; c'est-à-dire entre l'esprit de détail et l'esprit d'ensemble, ou entre le régime analytique et le régime synthétique, si mal comparés jusqu'ici, surtout chez les savans[23]. Primitivemententraînée par cette inévitable illusion, suite naturelle d'une spécialisation empirique, cette compagnie a finalement abusé de cette nouvelle mission publique, au profit, de plus en plus exclusif, de ses propres membres, qui forment désormais une sorte de ligue permanente,à la fois spontanée et systématique, pour se garantir les uns aux autres, contre tout rival étranger, non-seulement la possession d'honorables sinécures, juste équivalent des anciennes pensions, mais aussi et surtout le monopole universel du haut enseignement scientifique,quelle que pût être, en chaque cas, leur inaptitude notoire à d'importantes fonctions actives, même en contraste avec la supériorité la mieux constatée de leurs concurrens extérieurs. Le monde savant a déjà suffisamment compris, en France, cette déplorable dégénération; puisque l'expérience y a fait maintenant reconnaître l'impossibilité totale de lutter heureusement contre aucun académicien, dans les diverses nominations ainsi confiées à cette corporation, auprès de laquelle la plus éminente aptitude à l'enseignement, spécialement confirmée par de longs et utiles services, vient, en effet, toujours échouer devant les plus étranges prétentions du moindre producteur de Mémoires une fois parvenu à y pénétrer sous des titres quelconques, parmi lesquels néanmoins l'Académie répugnerait à introduire désormais aucune condition didactique directement relative à des fonctions dont la qualité académique confère cependant aujourd'hui l'investiture privilégiée. Outre la dangereuse tendance d'un tel régime à confier souvent d'importans offices publics à des hommes profondément incapables de s'en acquitter convenablement, on conçoit aisément le funeste découragement qu'il doit produire parmi les professeurs français; puisque les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus espérer d'accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique,si ce n'est envers les postes trop improductifs ou trop pénibles pour tenter aucun académicien.

Note 23:Afin de mieux marquer ici combien est aujourd'hui profondément enracinée, chez cette célèbre compagnie, cette désastreuse confusion philosophique, je crois devoir signaler brièvement un fait particulier, qui, par l'ensemble de ses circonstances, me paraît, à cet égard, tellement caractéristique, que, malgré que le cas me soit personnel, le lecteur me saura gré, sans doute, de l'avoir spécialement rappelé, en m'y bornant d'ailleurs à ce qui l'érige en symptôme réel de l'esprit dominant.

Ma dernière candidature, mentionnée dans la préface de ce volume, pour la chaire mathématique que j'avais, par intérim, activement occupée à l'École Polytechnique, m'avait conduit à adresser à l'Académie des Sciences de Paris, le 3 août 1840, une lettre uniquement destinée à établir, en général, la distinction rationnelle entre les élections purement académiques et les élections essentiellement didactiques, spécialement indispensable en une telle occasion; d'où je concluais que des traités et des leçons devaient alors constituer des titres plus décisifs que de simples Mémoires de détail, dont la considération eût, au contraire, dû prévaloir, s'il se fût agi d'une admission à l'Académie, tant que durera sa constitution actuelle. La lecture officielle de cette lettre, toute philosophique, écrite avec des ménagemens que sa publication immédiate fit bientôt apprécier, avait été expressément demandée par un membre (M. de Blainville), suivant une formelle disposition réglementaire, qui, sous cette seule condition préalable, oblige l'Académie à entendre textuellement toute semblable communication. Ce corps devait assurément être touché de l'honorable confiance que je lui témoignais en lui soumettant une telle discussion, quoique à l'occasion d'une concurrence personnelle avec l'un de ses membres; ce qui semblait d'ailleurs devoir mieux assurer, à mon égard, pour une lutte aussi périlleuse, le scrupuleux accomplissement des garanties protectrices, alors devenues non moins nécessaires à l'honneur de la compagnie qu'à ma propre sécurité. Néanmoins, dès les premières phrases de cette lecture obligatoire, M. Thenard osa demander sa suppression totale; appuyé par M. Alexandre Brongniart, il obtint bientôt cette mesure exceptionnelle, sans que le président (M. Poncelet) adressât à une majorité inattentive aucune remontrance quelconque sur une pareille violation du règlement académique: la voix loyale et courageuse de M. de Blainville fut la seule qui réclamât à la fois au nom de l'équité, de la convenance et de la vraie dignité. Le contraste décisif d'un tel accueil avec la paisible admission, quatre ans auparavant, d'une lettre toute semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, ne permet pas d'attribuer cette étrange différence à d'autre motif réel, sinon que, en 1836, je ne m'étais trouvé en concurrence avec aucun académicien; car mes titres spéciaux étaient d'ailleurs devenus, en 1840, beaucoup plus incontestables, d'après la manière dont j'avais provisoirement rempli les fonctions que je venais ainsi réclamer, selon l'irrécusable témoignage de l'illustre Dulong, qui, comme directeur des études de l'École Polytechnique, y avait personnellement suivi mes leçons. Au reste, cette mesure, à la fois ignoble et puérile, où une puissante corporation se ruait sur un seul homme pour étouffer, au profit d'un de ses membres, une juste discussion, excita aussitôt, partout ailleurs qu'au sein d'une compagnie probablement entraînée par une manœuvre concertée, l'indignation la plus unanime, soit parmi le public scientifique, soit chez la presse périodique, qui, sans aucune distinction de parti, sut alors remplir spontanément sa noble mission protectrice contre les préjugés et les passions de tous les pouvoirs aveuglés ou arriérés.

Pour compléter cette observation, en y montrant combien les meilleurs esprits sont déjà dominés par la déplorable tendance qu'elle révèle, je dois ajouter que l'un des plus éminens académiciens, M. Poinsot, qui, entre les géomètres français vivans, est assurément le moins éloigné du véritable état philosophique, et qui d'ailleurs affecta toujours envers moi une stérile bienveillance, n'osa point, en ce cas décisif, appuyer de sa juste autorité la voix indépendante de son énergique collègue, afin d'épargner à sa corporation l'inévitable réprobation publique qui s'attache à toute iniquité constatée. Outre que cet illustre savant était personnellement convaincu de la supériorité de mes droits, il m'avait expressément écrit qu'il soutiendrait, en cas de contestation, la lecture officielle de ma lettre, dont il avait eu préalablement connaissance. Cet ingénieux géomètre, toujours si disert et si incisif quand sa personnalité est mise en jeu, préféra donc violer un engagement formel, pour s'associer, par un lâche silence, à cette turpitude académique, plutôt que de paraître blâmer, envers un de ses confrères, le funeste monopole maintenant usurpé par sa compagnie au préjudice de toute capacité extérieure. Tous ceux de mes lecteurs qui auront remarqué, dans les deux premiers volumes de ce Traité, l'éclatante justice que je me suis plu à rendre au mérite trop peu apprécié de cet éminent académicien, regretteront sans doute avec moi que son caractère ne soit point au niveau de son intelligence, quoique son âge avancé, et le juste ascendant dont il jouit dussent spécialement faciliter l'indépendance de sa conduite; ce qui montre combien est désormais profondément enracinée, chez nos savans, la dangereuse aberration, à la fois morale et mentale, inhérente à une prolongation exagérée de l'anarchie philosophique.


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