Chapter 17

Sans quitter le point de vue abstrait, seul convenable à ce Traité, nous avons fréquemment reconnu, dans ses diverses parties successives, combien cette importante appréciation est puissamment fortifiée par une suffisante considération générale des besoins intellectuels directement relatifs à la vie active, suivant la distinction ci-dessus indiquée, quoiqu'il n'en puisse résulter aucun motif essentiellement nouveau. C'est surtout comme base nécessaire de toute action rationnelle que la scienceréelle a été jusqu'ici universellement goûtée; et cette attribution permanente conservera toujours une valeur vraiment fondamentale, d'après l'indispensable stimulation qui en résulte spontanément, soit pour neutraliser à chaque instant l'inertie native de notre intelligence, soit pour imprimer à ses efforts une direction mieux déterminée. Toutes les parties de la philosophie naturelle nous ont montré, avec une pleine évidence, que le premier essor de la positivité rationnelle a été partout provoqué par les exigences de l'application, beaucoup plus impérieuses et plus précises que celles de la pure spéculation. Néanmoins il demeure incontestable que, si cet essor n'eût pas été, à un certain degré, spontané, d'après les seules tendances mentales, il n'aurait jamais pu s'accomplir, puisque l'heureuse aptitude pratique des théories positives ne saurait devenir sensible qu'en résultat d'une suffisante culture, avant laquelle les chimères théologico-métaphysiques ont dû longtemps sembler bien plus propres à la satisfaction des plus ardens désirs correspondans à l'enfance de l'humanité. Mais, malgré cette indispensable appréciation, sans laquelle on exagérerait vicieusement l'influence spéculative des besoins actifs, comme on y est aujourd'hui trop disposé, il est certain qu'aussitôt qu'une telle relation a pu s'établir en quelques cas importants, elle a exercé une influence capitale et toujours croissante sur le développement du véritable esprit philosophique, en faisant spontanément ressortir, mieux que par aucune autre comparaison, l'inanité radicale du régime des volontés ou des entités, finalement reconnu impuissant à diriger l'action réelle de l'homme sur la nature.Quoique un sentiment imparfait de cette grande destination tende quelquefois à trop restreindre les hautes spéculations scientifiques, sa juste notion devient cependant aussi favorable à la pleine rationnalité de nos conceptions qu'à leur entière positivité, quand on a suffisamment compris l'intime connexité qui lie les moindres problèmes pratiques aux plus éminentes recherches théoriques; comme le témoignent, par exemple, depuis si longtemps, tous les arts relatifs à l'astronomie. La prévision systématique, qui constitue, à tous égards, le principal caractère de la science réelle, acquiert surtout ainsi une valeur fondamentale, en tant que base nécessaire de toute action rationnelle: rien ne saurait mieux montrer que les efforts spéculatifs restent essentiellement stériles tant que ce but décisif n'a pu être atteint. Suivant nos explications précédentes, l'intelligence humaine éprouve sans doute, indépendamment de toute application active, et par une pure impulsion mentale, le besoin direct de connaître les phénomènes et de les lier: mais cette double tendance est assurément trop peu prononcée, sauf chez quelques organismes exceptionnels, pour faire universellement prévaloir un sévère régime philosophique, qui choque, à beaucoup d'égards, les inclinations initiales de l'humanité; ou, du moins, son avénement spontané eût été extrêmement retardé, si les exigences pratiques ne l'avaient nécessairement très-accéléré. Une insuffisante analyse des effets généraux de l'étonnement ferait d'abord attribuer une bien plus grande intensité à ces besoins spéculatifs; car rien n'égale peut-être, chez l'homme normal, la profonde perturbation subitement déterminéequelquefois, dans l'appareil cérébral, et ensuite dans tout le reste de l'économie, par la seule apparence d'une grave et brusque infraction à l'ordre accoutumé des divers phénomènes naturels: mais une plus complète appréciation montre alors que le principal trouble est dû aux inquiétudes pratiques, directes ou indirectes, que suggère naturellement une telle pensée, en détruisant les règles constantes qui servaient de base à notre conduite effective; on a souvent occasion de reconnaître que le renversement des lois extérieures exciterait à peine, au contraire, une légère attention, s'il n'affectait que des événements étrangers à notre existence, quoiqu'il pût être, en lui-même, infiniment plus prononcé. Sans insister davantage sur une explication aussi peu contestable, il faut surtout remarquer ici, à ce sujet, l'extension capitale que la création de la sociologie, complétant enfin le système de la philosophie naturelle, vient aujourd'hui procurer spontanément à cette relation fondamentale entre la spéculation et l'action, qui désormais embrassera directement tous les cas possibles. Quoique très-imparfaitement constituée jusqu'ici, par suite même du défaut d'ensemble propre à l'évolution moderne, la subordination rationnelle de l'art à la science a cependant reçu un commencement d'organisation, suivant l'ordre naturel de cette progression commune, d'abord quant aux arts mathématiques, soit géométriques, soit mécaniques, ensuite envers les arts physico-chimiques, et puis, de nos jours, relativement aux arts biologiques, soit hygiéniques, soit thérapeutiques. Mais il restait à l'étendre aussi à l'art le plus difficile et le plus important, l'art politique proprementdit, dont le dédaigneux isolement de toute théorie quelconque ne peut tenir essentiellement, comme dans les autres cas antérieurs, qu'à l'inanité radicale des seules théories qui y aient encore été appliquées, et cessera nécessairement, au moins autant qu'ailleurs, quand la raison publique aura suffisamment senti que les phénomènes correspondans sont déjà ramenés aussi à de véritables lois naturelles, susceptibles de fournir habituellement d'heureuses indications pratiques. Dès lors complétée enfin, et, par suite, convenablement systématisée, la relation générale de la science à l'art deviendra de plus en plus une source directe et féconde de précieuse stimulation philosophique, également propre à accroître nos connaissances réelles et à perfectionner leur caractère, soit quant à la positivité ou à la rationnalité.

Cette destination fondamentale, à la fois spéculative et active, de la philosophie positive achève de faire apprécier sa véritable nature, en déterminant mieux la direction de ses efforts, et même le genre ou le degré de précision convenable à ses diverses recherches, suivant les vraies exigences de chaque cas spécial. Dans l'évolution préliminaire de l'humanité, où rien ne pouvait fournir de telles indications générales, l'esprit positif n'aurait pu acquérir un essor suffisant s'il ne s'était indistinctement appliqué à tout ce qui lui devenait accessible: mais cet aveugle instinct ne saurait indéfiniment prévaloir; la virilité de la raison humaine le remplacera bientôt par une sage discipline philosophique, fondée sur une juste notion de l'ensemble de notre condition, et facilement acceptée du véritable génie scientifique, sous l'utile impulsion continue de la sagessevulgaire, toujours tendant à prévenir toute vaine déperdition de nos forces intellectuelles. Sous une judicieuse organisation des travaux théoriques, les hautes capacités, dès lors indifféremment qualifiées de scientifiques ou de philosophiques, seront constamment disponibles, d'après une éducation vraiment rationnelle, pour transporter aisément leurs efforts aux sujets qui réclameront, à chaque époque, la principale attention, au lieu de se consumer en recherches profondément puériles, par suite d'une spécialisation empirique, comme on le voit si souvent aujourd'hui, surtout chez les géomètres, encore moins aptes que tous nos autres savans à un heureux déplacement d'activité. Le plus vaste champ étant toujours ouvert, dans l'ensemble de la philosophie, à des recherches nécessairement importantes, les tentatives incohérentes ou stériles pourront être sévèrement condamnées, sans qu'aucune intelligence soit exposée à manquer d'une suffisante alimentation. Cette appréciation philosophique doit, en outre, limiter essentiellement, en chaque genre, soit pour les observations, ou pour les déductions, le degré convenable de précision habituelle, au delà duquel l'exploration scientifique dégénère inévitablement, par une trop minutieuse analyse, en une curiosité toujours vaine, et quelquefois même gravement perturbatrice. Il faut reconnaître, en effet, suivant l'esprit relatif de la saine philosophie, que les lois naturelles, véritable objet de nos recherches, ne sauraient demeurer rigoureusement compatibles, en aucun cas, avec une investigation trop détaillée; il serait, par exemple, impossible de maintenir, en thermologie, aucune règle fixe, si on y explorait communément lesphénomènes avec ces thermomètres métalliques auxquels les physiciens ont eu le bon sens de renoncer tacitement, et dont la susceptibilité exagérée dévoilait d'immenses et perpétuelles oscillations dans des mouvemens de température que nous supposons, et avec raison, continus. Quand même la prétendue psychologie moderne ne devrait pas être déjà radicalement condamnée, ainsi que je l'ai pleinement démontré, soit par sa vicieuse institution du sujet, soit par l'évidente absurdité de son mode principal d'exploration, on voit ainsi combien elle serait nécessairement vaine, en tant que directement destinée à poursuivre, envers les phénomènes les plus compliqués, un genre d'analyse élémentaire dont l'équivalent a été sagement écarté des études les plus simples, comme chimérique et perturbateur. La relation fondamentale de la spéculation à l'action est surtout très-propre à déterminer convenablement cette limite essentielle de précision dans chaque genre de recherches; car les cas les plus décisifs indiquent clairement, à cet égard, surtout en astronomie, que nos saines théories ne sauraient vraiment dépasser avec succès l'exactitude réclamée par les besoins pratiques. Quoique de tels principes généraux ne puissent plus être directement contestés aujourd'hui, l'anarchie scientifique actuelle témoigne journellement combien une sage discipline philosophique devient désormais indispensable, à ce sujet, afin de prévenir l'active désorganisation dont le système des connaissances positives est maintenant menacé, sous l'irrationnel essor d'une puérile curiosité, stimulée par une avide ambition. D'éclatans exemples ont déjà montré qu'on peut obtenir aujourd'hui, en philosophienaturelle, d'éphémères triomphes, aussi faciles que désastreux, en se bornant à détruire, d'après une investigation trop minutieuse, les lois précédemment établies, sans aucune substitution quelconque de nouvelles règles; en sorte qu'une aveugle appréciation académique entraîne à récompenser expressément une conduite que tout véritable régime spéculatif frapperait nécessairement d'une sévère réprobation. Cette déplorable tendance, désormais évidemment croissante, doit faire sentir combien il devient urgent, dans l'intérêt permanent des vrais progrès théoriques, soit généraux, soit même spéciaux, de faire convenablement cesser l'absolu philosophique et la dispersion scientifique, double condition naturelle de cette activité dissolvante. Quand les spéculations positives seront judicieusement rapportées à l'ensemble de leur destination, une sage pondération journalière contiendra l'essor déréglé des travaux particuliers, de manière à concilier, autant que possible, par répression ou par concession, suivant les exigences propres à chaque cas, les deux besoins, quelquefois opposés, mais toujours également légitimes, de la coordination totale et de l'amélioration partielle.

En considérant sous un dernier aspect l'influence fondamentale d'une telle destination, suivant l'esprit de la philosophie relative, nous avons partout reconnu qu'elle détermine spontanément le genre de liberté resté facultatif pour notre intelligence, et dont nous devons savoir user, sans aucun vain scrupule, afin de satisfaire, entre les limites convenables, nos justes inclinations mentales, toujours dirigées, avec une prédilection instinctive, vers la simplicité, la continuité et la généralitédes conceptions, tout en respectant constamment la réalité des lois extérieures, en tant qu'elle nous est accessible. Cette importante appréciation, encore trop méconnue, même chez les meilleurs esprits, n'a donc plus besoin que d'être ici directement systématisée. Quoique, de toutes les créations de l'homme, les œuvres scientifiques soient nécessairement celles où ses propres convenances peuvent être le moins consultées, parce que nos travaux s'y rapportent directement à une réalité extérieure, essentiellement indépendante de nous, il faut pourtant reconnaître que nos inclinations peuvent les modifier légitimement, à un moindre degré, mais au même titre, que dans les œuvres d'art, soit technique, soit esthétique, afin de les mieux adapter à leur destination fondamentale, toujours finalement relative à l'humanité. À cet effet, il faut distinguer, en chaque genre d'études, deux cas essentiels, selon qu'il s'agit de recherches ou indéfiniment inaccessibles, quoique de nature positive, ou seulement prématurées, et sur lesquelles cependant, pour mieux fixer nos spéculations, notre intelligence, répugnant à une trop grande indétermination, a besoin de formuler une opinion actuelle. Il est clair, en principe, que, dans l'un et l'autre cas, il est pleinement légitime, quand on n'aspire plus à l'absolu, de former les suppositions les plus propres à faciliter notre marche mentale, sous la double condition permanente de ne choquer aucune notion antérieure, et d'être toujours disposé à modifier ces artifices aussitôt que l'observation viendrait à l'exiger. En considérant d'abord le premier cas, il faut reconnaître qu'après avoir sévèrement écarté tous les vains problèmes théologico-métaphysiquesrelatifs à la chimérique détermination des causes proprement dites, soit premières, soit finales, chacune de nos sciences réelles, judicieusement réduite à la seule recherche des lois effectives, renferme encore d'importantes questions naturelles, que l'esprit humain ne saurait certainement résoudre jamais, et qui méritent cependant d'être qualifiées de positives, parce qu'on peut concevoir qu'elles deviendraient accessibles à une intelligence mieux organisée, apte à une exploration plus complète ou à de plus puissantes déductions. Une juste appréciation, souvent très-délicate, du vrai génie de chaque science doit seule alors présider au choix des artifices correspondans, afin que l'usage d'une telle liberté spéculative seconde l'essor des connaissances effectives, au lieu de l'entraver. On peut, à cet égard, indiquer, comme modèle, l'hypothèse, spontanément adoptée en physique, sur la constitution moléculaire des corps, pourvu toutefois qu'on ne lui attribue jamais une vicieuse réalité, et qu'on s'abstienne de l'étendre à des sujets qui la repoussent, par exemple aux études biologiques, double condition trop rarement remplie aujourd'hui. Je dois citer encore, à ce sujet, à titre de premier résultat d'une application systématique d'un tel principe philosophique, l'artifice fondamental du dualisme, que j'ai proposé, en chimie, pour y faciliter essentiellement toutes les hautes spéculations. Quant au second cas, c'est-à-dire envers les recherches qui ne sont que prématurées, il rentre évidemment dans la théorie générale des hypothèses proprement dites, que j'ai déduite, au vingt-huitième chapitre, de la même philosophie relative, par une opération, à la fois historique et dogmatique,souvent confirmée depuis. En conservant toujours le degré de précision compatible avec la nature des recherches correspondantes, on ne saurait douter que l'institution de l'hypothèse la plus simple qui puisse satisfaire à l'ensemble des observations actuelles ne soit, pour notre intelligence, non-seulement un droit très-légitime, mais même un véritable devoir, impérieusement prescrit par la destination fondamentale de nos efforts spéculatifs. L'évolution scientifique est, à la vérité, plus rapprochée d'une situation vraiment normale sous ce rapport que sous le précédent: mais on peut assurer que, à l'un et à l'autre titre, la vaine prépondérance de l'absolu métaphysique, et le sentiment trop imparfait de la méthode positive par suite du régime dispersif, ont empêché jusqu'ici de réaliser les principaux résultats que comporte cette précieuse faculté pour améliorer radicalement, en tous genres, la culture permanente des vraies connaissances humaines. Ainsi, le point de vue le plus philosophique conduit finalement, à ce sujet, à concevoir l'étude des lois naturelles comme destinée à nous représenter le monde extérieur, en satisfaisant aux inclinations essentielles de notre intelligence, autant que le comporte le degré d'exactitude commandé, à cet égard, par l'ensemble de nos besoins pratiques. Nos lois statiques correspondent à cette prédilection instinctive pour l'ordre et l'harmonie, dont l'esprit humain est tellement animé que, si elle n'était pas sagement contenue, elle entraînerait souvent aux plus vicieux rapprochemens; nos lois dynamiques s'accordent avec notre tendance irrésistible à croire constamment, même d'après trois observations seulement, à la perpétuité des retours déjàconstatés, suivant une impulsion spontanée que nous devons aussi réprimer fréquemment pour maintenir l'indispensable réalité de nos conceptions.

Ayant désormais suffisamment examiné la nature et la destination de la méthode positive, il ne nous reste plus, afin d'en compléter l'appréciation systématique, qu'à considérer maintenant son institution fondamentale et son développement graduel.

D'après l'unité nécessaire de notre intelligence, et l'identité continue de sa marche générale dans tous les sujets quelconques qui lui sont réellement accessibles, on ne saurait douter que la philosophie positive ne doive finalement embrasser, beaucoup plus complétement qu'il n'a pu l'être encore, l'ensemble total de notre activité mentale, en comprenant un jour, non-seulement toute la science humaine, mais aussi tout l'art humain, soit esthétique, soit technique, comme je l'indiquerai plus explicitement ausoixantième chapitre. Néanmoins, quoique, suivant la juste recommandation de Bacon, cette entière coordination finale ne doive être jamais oubliée, il faut, avant tout, reconnaître que l'institution systématique de la méthode fondamentale exige aujourd'hui la consécration dogmatique de la double division préalable qui a dû toujours présider jusqu'ici à son développement spontané, d'abord entre la spéculation et l'action, ensuite entre la contemplation scientifique et la contemplation esthétique: nous avons vu ces deux séparations successives remonter historiquement jusqu'à l'époque polythéique, qui a ébauché la première pendant la phase théocratique, et la seconde sous le régime grec, l'une et l'autre ayant été depuis continuellement développée,malgré l'importance croissante des relations mutuelles.

Sous le premier aspect, chacune des six parties essentielles de ce Traité nous a pleinement représenté l'indépendance de la théorie envers la pratique comme la condition primordiale de l'évolution mentale relativement à tous les ordres de conceptions élémentaires, qui n'eussent pu surgir aucunement si le point de vue théorique était resté adhérent au point de vue pratique. Mais, en outre, nous avons également constaté que, quelle que doive être un jour l'heureuse organisation de leurs vraies relations, elle ne doit jamais altérer leur spontanéité respective, de plus en plus indispensable à leur commun développement, nécessairement incompatible avec toute oppressive subordination de l'un à l'autre. L'esprit théorique ne peut s'élever habituellement à la généralité de vues qui constitue sa principale valeur, à la fois intellectuelle et sociale, qu'en se plaçant dans un état continu d'abstraction analytique, qui saisit ce que les divers cas effectifs ont de semblable en écartant leurs diversités caractéristiques, et qui, par cela même, est toujours plus ou moins opposé à la réalité proprement dite. Au contraire, l'esprit pratique, en vertu de sa spécialité nécessaire, est, en chaque cas, le seul réel et complet, mais aussi le moins propre à l'extension des rapports. Si l'on a justement remarqué que l'entière domination du second tendrait à étouffer directement une progression intellectuelle déjà trop peu énergique dans notre imparfaite économie, il faudrait également sentir que l'ascendant universel du premier ne serait pas, au fond, moins funeste à leur destinationcommune, en empêchant de conduire aucune opération active jusqu'à une suffisante consommation. Quoique l'orgueil scientifique ou philosophique ait souvent rêvé l'entière systématisation des travaux pratiques en s'affranchissant de toute culture directe et spontanée, il est évident qu'un tel projet repose sur la plus absurde exagération de la vraie portée de nos moyens théoriques, dont la puissance apparente suppose toujours qu'on a préalablement réduit les questions à un état abstrait trop éloigné de l'état concret pour suffire jamais aux justes exigences de la pratique; comme le témoigne surtout, dans les cas même les plus favorables, l'impuissance journalière des théories mathématiques envers les moindres travaux techniques. Les habitudes mentales contractées sous le régime de l'absolu théologico-métaphysique inspirent encore certainement, à la plupart des penseurs actuels, une opinion très-vicieuse de la puissance et de la destination des considérations à priori, qui, sagement instituées et judicieusement employées, comportent, sans doute, une heureuse efficacité finale, d'après les indications indispensables par lesquelles l'étude de la nature doit éclairer notre action rationnelle, mais sous la condition nécessaire que l'esprit pratique ne cessera jamais de présider à l'ensemble, souvent très-complexe, de chaque opération concrète, en comprenant seulement les données scientifiques parmi les élémens préalables de ses combinaisons spéciales. Toute subordination de la pratique envers la théorie qui dépasserait habituellement une telle mesure exposerait bientôt à de graves et universelles perturbations. Au reste, nous avons heureusement reconnu que la naturede la civilisation moderne tend spontanément à contenir, à cet égard, les grands conflits mutuels, en développant de plus en plus une telle division; ce qui d'ailleurs est bien loin d'indiquer l'inutilité d'une coordination systématique, et en montre seulement l'avénement naturel. La fondation de la sociologie vient aujourd'hui compléter, à ce sujet, l'ensemble des garanties antérieures, en constituant enfin convenablement une semblable décomposition dans le cas le plus fondamental, où elle n'avait pu jusqu'ici donner lieu qu'à une ébauche insuffisante et précaire, sous l'impulsion imparfaite et prématurée du catholicisme. On doit donc regarder la prépondérance philosophique de l'esprit sociologique comme l'influence la plus propre à consolider rationnellement cette condition primordiale, toujours indispensable à l'institution systématique de la méthode positive, et que l'organisme positif mettra sans cesse en pleine évidence, puisqu'elle y deviendra, d'après le dernier chapitre, la première base de son principal caractère politique.

Quoique la division entre les deux sortes de contemplations, scientifique et esthétique, soit, au fond, moins prononcée que celle entre la spéculation et l'action, elle est cependant beaucoup moins contestée, à raison de sa nature bien plus purement intellectuelle et presque entièrement affranchie des inspirations passionnées dont l'énergique impulsion aggrave le plus les rivalités précédentes. Aux temps même où l'imagination dominait en philosophie, l'esprit poétique, sans altérer aucunement son heureuse et indispensable spontanéité, a constamment reconnu sa subordination nécessaireenvers l'esprit philosophique proprement dit, d'après la relation fondamentale qui rattache, même instinctivement, en tous genres, le sentiment du beau à la connaissance du vrai, et qui, par suite, assujettit toujours l'idéalité esthétique à l'ensemble des conditions essentielles généralement admises, à chaque époque, pour la réalité scientifique. Lorsqu'une éducation vraiment rationnelle, à beaucoup d'égards commune, aura rendu les deux sortes de capacités également dignes de participer, suivant une juste harmonie, au gouvernement spirituel de l'humanité, conformément aux indications du chapitre précédent, leur combinaison deviendra sans doute beaucoup plus intime, surtout dans l'existence pratique, qu'elle n'a jamais pu l'être jusqu'ici depuis leur séparation primitive du tronc théocratique. En retour de l'indispensable fondement universel que le génie scientifique doit fournir au génie esthétique, celui-ci, outre son heureuse aptitude exclusive à instituer à la fois la plus précieuse diversion mentale et la plus douce stimulation morale, devra même réagir sur l'autre, par une influence plus directe et plus intime, à peine soupçonnée aujourd'hui, afin de perfectionner, à divers égards, secondaires mais intéressans, son propre caractère philosophique. Quand l'esprit relatif de la vraie philosophie moderne aura convenablement prévalu, tous les penseurs comprendront, ce que le règne de l'absolu empêche maintenant de sentir, que les convenances purement esthétiques doivent avoir une certaine part légitime dans l'usage continu du genre de liberté resté facultatif pour notre intelligence par la nature essentielle des véritables recherches scientifiques. Avant tout, sans doute, commeje l'ai ci-dessus expliqué, une telle liberté doit être employée de manière à faciliter le plus possible la marche ultérieure de nos conceptions réelles, en satisfaisant convenablement à nos plus éminentes inclinations mentales. Mais cette condition primordiale laissera partout subsister encore une notable indétermination, dont il conviendra de gratifier directement nos besoins d'idéalité, en embellissant nos pensées scientifiques, sans nuire aucunement à leur réalité essentielle. Cette intime réaction modérée de l'esprit esthétique sur l'esprit scientifique pourra même, outre une heureuse satisfaction immédiate, ou, si l'on veut, en vertu d'une telle satisfaction, faciliter beaucoup l'évolution générale de la positivité rationnelle. Toutefois cette connexité élémentaire, quelle qu'en puisse être l'importance ultérieure, ne fera certainement jamais disparaître la différence fondamentale qui existe nécessairement entre des tendances aussi diverses, dont la plus abstraite et la plus générale devra toujours mentalement prévaloir, dans l'intérêt commun de leur destination finale, comme l'ensemble de notre élaboration sociologique l'a pleinement démontré, surtout en appréciant directement, au chapitre précédent, la vraie nature générale de la hiérarchie positive.

À ces deux séparations successives, de la spéculation d'avec l'action, et de la réalité d'avec l'idéalité, que leur spontanéité nécessaire a dû faire en tout temps plus ou moins sentir, il faut enfin ajouter une troisième décomposition préalable, d'institution essentiellement moderne, et qui, beaucoup moins évidente, est cependant tout aussi indispensable à la véritable constitution systématique de la méthode positive. Il s'agit de la divisionvraiment capitale que j'ai établie, dès le début de ce Traité, entre la science abstraite et la science concrète, et qui depuis nous a constamment fourni une source féconde de lumineuses indications philosophiques, surtout en ce qui concerne la saine physique sociale. Le grand Bacon a, le premier, senti, quoique très-confusément, mais avec toute la généralité convenable, que ce qu'il a justement nommé laphilosophie première, en tant que destinée à former la base primordiale de tout le système intellectuel, ne pouvait résulter que d'une étude, essentiellement abstraite et analytique, des divers phénomènes élémentaires dont la combinaison variée constitue l'existence effective des différens êtres naturels, afin de saisir les lois fondamentales propres à chaque ordre essentiel d'événemens, directement considéré en lui-même, sous un aspect général, isolément des êtres qui en fournissent la manifestation indispensable. Sans qu'une telle division ait jamais été jusqu'ici suffisamment appréciée, ni même comprise, elle a néanmoins implicitement présidé, au milieu de graves fluctuations, à l'évolution scientifique des deux derniers siècles, suivant le privilége naturel de toute institution réelle, c'est-à-dire d'après l'impossibilité de procéder autrement. Car nous avons partout reconnu, d'abord en principe, puis en fait, que la science concrète, ou l'histoire naturelle proprement dite, ne pouvait, en aucun genre, être rationnellement abordée, tant que la science abstraite n'avait pas été suffisamment ébauchée envers tous les ordres successifs de phénomènes élémentaires, dont chaque élaboration concrète exige, par sa nature, l'entière combinaison permanente. Or, cette condition n'a été réellement accomplieque de nos jours, et, j'ose le dire, seulement dans ce Traité, où se trouve constituée pour la première fois la dernière et la plus importante de ces sciences fondamentales: en sorte qu'il faut peu s'étonner si les grandes spéculations scientifiques développées depuis Bacon ont été essentiellement abstraites, d'après l'impuissance nécessaire des spéculations concrètes quelquefois entreprises dans cet intervalle. Ainsi, cette observance forcée et empirique du précepte baconien ne rendait nullement superflue la démonstration rationnelle que j'ai dû en établir d'après cette expérience décisive, qui permettait d'apprécier toute la portée de l'heureux aperçu dû à cet éminent philosophe. Quoique la création de la sociologie, complétant et systématisant la philosophie première, doive bientôt permettre de traiter convenablement les questions concrètes, comme je l'indiquerai directement ausoixantième chapitre, il importe beaucoup de sentir que l'institution fondamentale de la méthode positive ne doit jamais cesser de reposer sur une telle séparation, sans laquelle les deux autres ci-dessus appréciées resteraient nécessairement insuffisantes. Cette indispensable division constitue, en réalité, le plus puissant et le plus délicat de tous les artifices généraux qu'exige, par sa nature, l'élaboration spéculative du système positif. Une judicieuse abstraction graduelle a seule permis et peut seule maintenir l'essor continu du véritable esprit philosophique, en écartant d'abord les exigences pratiques, ensuite les impressions esthétiques, et enfin les conditions concrètes, pour organiser peu à peu le point de vue le plus simple, le plus général et le plus élevé, au delà duquel on ne saurait réduire davantagel'appréciation rationnelle sans tomber aussitôt dans une vaine ontologie. Si le troisième degré d'abstraction, essentiellement fondé sur les mêmes motifs logiques que les deux précédens, n'était pas venu en compléter, en temps opportun, l'heureuse efficacité, on peut assurer que la philosophie positive serait encore demeurée impossible. Envers les plus simples phénomènes, et même en astronomie, nous avons pleinement reconnu qu'aucune loi vraiment générale ne pouvait être établie, tant que les corps restaient considérés dans l'ensemble de leur existence concrète, dont il fallait, avant tout, détacher, par une judicieuse analyse, le principal phénomène, pour l'assujettir isolément à une lumineuse appréciation abstraite, susceptible de réagir ultérieurement avec succès sur l'étude même des réalités les plus complexes, comme l'esprit mathématique en avait spontanément fourni le premier exemple, dès l'évolution grecque, à l'égard des spéculations purement géométriques. Mais c'est surtout aux saines théories sociologiques, en vertu de leur complication transcendante, que ce grand précepte logique devait être éminemment applicable: il y constituait aujourd'hui la principale condition de l'établissement d'une véritable rationnalité, qu'aurait indéfiniment empêché une dangereuse érudition, si je n'avais osé, suivant une marche déjà pleinement éprouvée, écarter toute perturbation concrète, afin de saisir, dans sa plus grande simplicité réelle, la règle naturelle du mouvement fondamental, laissant à dessein aux travaux ultérieurs le soin d'y ramener convenablement les anomalies apparentes, qui, si l'opération normale n'a pas avorté, ne sauraient manquer d'y rentrer suffisamment, ainsiqu'en astronomie. Or, les mêmes motifs essentiels qui ont déterminé d'abord une telle institution logique doivent en prescrire ensuite le maintien continu, comme envers les deux divisions antérieures, dont celle-ci n'est, à vrai dire, que l'indispensable complément: car, sans cet artifice permanent, la confusion des vues et l'incohérence des spéculations, que l'évolution moderne a eu tant de peine à écarter ainsi dans les diverses branches de la philosophie naturelle, ne tarderaient pas à redevenir partout imminentes, sous l'aveugle ascendant de l'esprit de détail. Si le point de vue théorique se trouve par là plus éloigné, en effet, du point de vue pratique, cette inévitable compensation d'une généralité supérieure constitue seulement une puissante considération nouvelle qui doit faire mieux ressortir la haute nécessité de la décomposition fondamentale, à la fois politique et philosophique, tant recommandée, au chapitre précédent, comme la base universelle de la véritable réorganisation moderne.

Tels sont les trois degrés généraux d'abstraction successive dont l'intime combinaison finale détermine l'institution graduelle, d'abord spontanée, puis systématique, de la méthode positive, conformément à l'ensemble de sa nature et de sa destination. Quant au développement effectif des principaux procédés qui lui sont propres, il n'est aucunement susceptible d'être étudié avec fruit séparément des études essentielles où ils ont pris naissance, et qui peuvent seules en manifester suffisamment le vrai caractère, comme nous l'ont si souvent démontré les diverses parties de ce Traité. Cette méthode fondamentale ne résultant, à vrai dire, suivant nos explications antérieures, que d'une heureuse extensionphilosophique de la sagesse vulgaire aux diverses spéculations abstraites, il est clair que ses premiers fondemens, coïncidant de toute nécessité avec ceux du simple bon sens, ne sauraient comporter réellement aucune utile explication dogmatique. Il n'y a vraiment lieu d'expliquer, à cet égard, que la manière de surmonter les différentes difficultés spéciales qui empêchent d'abord d'étendre ainsi la raison commune de l'humanité à des recherches qu'elle n'avait jamais osé poursuivre aussi loin: or cette appréciation successive serait assurément insignifiante et même inintelligible, si on l'isolait entièrement des cas scientifiques correspondans. Cette vicieuse abstraction logique ne saurait conduire, même dans l'hypothèse la plus favorable, comme une expérience trop prolongée l'a pleinement confirmé, qu'à la vaine reproduction d'adages incontestables, mais stériles ou puérils, qui ne peuvent jamais dépasser essentiellement les indications spontanées qu'un suffisant exercice développe ordinairement chez tous les bons esprits, indépendamment de toute culture systématique. En appréciant d'une manière approfondie les grandes règles logiques de Descartes, ou les préceptes, équivalens quoique moins précis, de Bacon, ainsi que les aphorismes plus spéciaux formulés ensuite par Pascal et enfin par Newton, il est aisé d'y reconnaître la simple consécration dogmatique des maximes émanées de la sagesse vulgaire, et déjà naturellement étendues aux spéculations abstraites dans les études géométriques. Leur efficacité historique, pleinement conforme à la principale intention de ces éminens penseurs, a surtout consisté, soit à mieux caractériser la profonde inanité des anciennes formalités logiques,toujours relatives à une tout autre manière de philosopher, soit à représenter directement la nouvelle méthode philosophique comme une heureuse extension de la raison commune, ainsi érigée en arbitre final de tous les cas douteux. À titre de règles de conduite, elles sont nécessairement impuissantes à diriger, en général, nos efforts intellectuels, abstraction faite des études positives qui spécifient leur application réelle, et qui seules même peuvent manifester suffisamment leur véritable esprit; isolées de cette indispensable explication, elles ne pourraient, en elles-mêmes, préserver aucunement des plus graves aberrations. Si l'on a justement remarqué quelquefois la plus scrupuleuse observance des préceptes poétiques dans les plus vicieuses compositions, on pourrait sans doute étendre encore davantage une semblable observation aux opérations logiques. Il est évident, en principe, qu'aucun art proprement dit, pas plus l'art de penser que celui d'écrire, de parler, de marcher, de lire, etc., n'est susceptible d'un enseignement vraiment dogmatique; il ne peut jamais être appris qu'en résultat spontané d'un judicieux exercice suffisamment prolongé. L'art de raisonner est certainement moins que tout autre à l'abri d'une telle prescription, puisque, en vertu de son universalité caractéristique, sa propre systématisation directe ne pourrait reposer sur aucune base antérieure: en sorte que, par exemple, rien ne saurait être plus irrationnel que la moderne institution française, si étrangement qualifiée denormalepar un naïf orgueil métaphysique, où l'on se propose directement d'enseigner dogmatiquement l'art même de l'enseignement, sans être nullement choqué du cercle profondémentvicieux qui résulte aussitôt d'une pareille prétention. Toutes les aberrations de ce genre constituent, en réalité, autant de vestiges inaperçus de l'antique régime philosophique, fondé sur la recherche absolue des premiers principes, et dont le ténébreux ascendant s'exerce encore, à tant d'égards, faute d'une vraie réorganisation mentale, sur les esprits même qui s'en croient aujourd'hui le plus affranchis. Si, comme je l'ai ci-dessus remarqué, l'élaboration dogmatique des notions les plus élémentaires est partout déplacée, puisque leur essor doit nécessairement émaner toujours d'une évolution spontanée, essentiellement commune à tous les hommes sensés, cette maxime fondamentale, déjà unanimement admise, sous une forme plus ou moins explicite, envers les moindres sujets de nos spéculations réelles, doit sans doute, à bien plus forte raison, s'étendre aussi aux études logiques proprement dites, à l'égard desquelles cette vicieuse systématisation doit être nécessairement encore plus vaine et plus stérile.

D'après ces motifs évidens, le point de vue logique et le point de vue scientifique doivent donc être finalement considérés comme deux aspects corrélatifs et indivisibles sous lesquels il faut constamment envisager chacune de nos théories positives, sans que l'un soit, en réalité, plus susceptible que l'autre d'une appréciation abstraite et générale, indépendante de toute manifestation déterminée. Cette condition nécessaire du véritable esprit philosophique a été spontanément observée dans les diverses parties de ce Traité, où l'éducation logique a toujours coexisté avec l'éducation scientifique, leur enchaînement continu étant tel d'ailleurs que les résultatsscientifiques d'une science se transforment souvent en moyens logiques pour une autre, surtout postérieure; ce qui rend manifeste l'impossibilité réelle de toute semblable séparation. Après avoir ainsi apprécié la composition générale de la méthode positive par la seule voie qui pût en procurer une connaissance réelle, il ne nous reste plus ici, envers un tel développement, qu'à caractériser directement la coordination systématique des principales phases successives qu'il nous a naturellement présentées. Il faut, comme on sait, distinguer, à cet effet, entre le degré initial ou mathématique et le degré final ou sociologique, trois phases intermédiaires: d'une part le degré astronomique complétant le premier, d'une autre part le degré biologique préparant le dernier, et enfin, au milieu précis de la grande évolution logique, le degré physico-chimique, constituant l'indispensable transition du régime mental le plus convenable aux études inorganiques à celui qui doit prévaloir dans l'ensemble des spéculations organiques. Telles sont les cinq phases consécutives naturellement propres à l'essor graduel de la positivité rationnelle, et dont il ne s'agit plus maintenant que d'apprécier systématiquement, d'après notre élaboration totale, la destination respective et la succession nécessaire.

Les graves aberrations philosophiques dont l'esprit mathématique est devenu la source croissante, par suite d'une irrationnelle exagération, ne sauraient jamais altérer sa propriété fondamentale de constituer nécessairement, pour l'individu comme pour l'espèce, la première base normale de toute saine éducation logique. Cet invariable privilége résulte évidemment de la nature propredu sujet le plus simple, le plus abstrait et le plus général, ainsi que le mieux dégagé de toute passion perturbatrice. Aucune supériorité personnelle ne peut entièrement dispenser notre faible intelligence de recourir à un tel exercice initial, pour s'y former un premier type inaltérable de positivité rationnelle, susceptible ensuite de résister suffisamment aux divers motifs spontanés de divagation continue: et même, après avoir convenablement rempli cette condition préliminaire, l'esprit le mieux organisé éprouvera encore, pendant l'essor total de sa propre activité, le besoin instinctif de venir souvent retremper ses forces élémentaires dans cette salutaire contemplation des notions les plus parfaites et les plus purement spéculatives, indépendamment d'ailleurs des indications nécessaires qu'elles fournissent plus ou moins à toutes les autres études positives. Une trop fréquente expérience démontre clairement que, faute d'une pareille base, d'éminens penseurs peuvent être entraînés, sous l'influence inaperçue d'une médiocre passion habituelle, aux plus grossières aberrations sur les questions qui leur sont le plus spécialement familières, quand le sujet en est un peu complexe. Si, comme on n'en saurait douter, le perfectionnement continu de la nature humaine, individuelle ou collective, consiste surtout à faire convenablement prévaloir, autant que possible, les influences purement intellectuelles, l'éducation mathématique constitue certainement la première condition d'un tel progrès, en donnant la meilleure impulsion initiale à l'essor élémentaire de l'esprit positif, dans les études les mieux garanties de toute perturbation mentale. Quoique, par leur nature, elles doivent manifester nécessairement, sousdes formes plus ou moins distinctes, chacun des divers procédés généraux, aussi bien inductifs que déductifs, qui composent essentiellement la méthode positive, il n'y a néanmoins de pleinement développé, d'après un exercice vraiment caractéristique, que l'art fondamental du raisonnement, dont tous les artifices quelconques, depuis les plus spontanés jusqu'aux plus sublimes, y sont continuellement appliqués avec beaucoup plus de variété et de fécondité que partout ailleurs: au contraire, l'art de l'observation, qui pourtant y trouve sa première destination scientifique, n'y est pas employé, même en mécanique, d'une manière assez prononcée pour y recevoir une suffisante manifestation. La partie la plus générale et la plus abstraite des études mathématiques peut être, en effet, directement envisagée, dans son vaste ensemble, comme une sorte d'immense accumulation de moyens logiques tout préparés pour les besoins ultérieurs de déduction et de coordination des divers cas scientifiques qui pourront permettre le convenable accomplissement des conditions préliminaires sans lesquelles cette puissance rationnelle devient inévitablement illusoire. Toutefois, vu la répugnance naturelle de l'esprit humain envers les spéculations trop abstraites, à raison de leur trop grande indétermination, et malgré leur simplicité supérieure, c'est la géométrie proprement dite, encore plus que la pure analyse, qui, suivant l'appréciation instinctive indiquée par l'expression la plus usitée, constituera toujours, sous l'aspect logique, la principale des trois grandes branches de la science mathématique, la mieux adaptée à la première élaboration de la méthode positive. La pensée fondamentale de Descartes, qui adirectement institué la philosophie mathématique, en commençant à y organiser la relation générale de l'abstrait au concret, a définitivement placé dans la géométrie le centre essentiel des conceptions mathématiques, puisque toutes les spéculations analytiques y trouvent spontanément la plus vaste alimentation et la plus heureuse destination, et aussi, par une réaction nécessaire, une source puissante de lumineuses indications, en retour de l'admirable généralité qu'elles seules pouvaient procurer aux spéculations géométriques. Au contraire, la mécanique, quoique plus importante encore que la géométrie, sous le rapport scientifique, n'a point, à beaucoup près, la même valeur logique, en vertu de sa complication supérieure, qui n'y saurait permettre autant de facilité aux déductions sans altérer gravement la réalité du sujet: l'analyse en a souvent reçu d'utiles impulsions secondaires, mais jamais des lumières directes. En passant des spéculations géométriques aux spéculations dynamiques, notre intelligence sent profondément qu'elle est près de toucher aux vraies limites générales de l'esprit mathématique, d'après l'extrême difficulté qu'elle éprouve à y traiter, d'une manière pleinement satisfaisante, les questions les plus simples en apparence, même sans sortir des systèmes solides, et surtout quant à la théorie des rotations.

Mais, quel que soit l'indispensable office logique de l'éducation mathématique, comme constituant la première phase essentielle de l'initiation positive, ce début nécessaire offre naturellement, outre son inévitable insuffisance, de si graves inconvéniens, que tout entendement qui s'y est exclusivement borné doit être, en réalité, très-imparfaitement dressé pour la destinationfondamentale de la raison humaine, sauf l'aptitude secondaire à quelques applications spéciales. Par suite même de l'heureuse priorité historique inhérente à sa moindre complication, cette science préliminaire reste aujourd'hui profondément imprégnée des vicieuses inspirations métaphysiques dont l'ascendant a dû longtemps dominer son développement, et qui trop souvent y altèrent la positivité des conceptions, surtout en accordant aux signes une irrationnelle prépondérance. Suivant une appréciation plus intime et plus permanente, il est clair que l'extrême extension que la simplicité du sujet y permet à l'emploi continu des déductions tend à déterminer des habitudes fort opposées aux vraies prescriptions de la méthode universelle envers toutes les spéculations plus complexes, en inspirant une très-fausse idée de la portée réelle de notre intelligence, et disposant à substituer indûment l'argumentation à l'observation, par l'abus des considérations à priori, fréquemment fondées sur les plus vaines hypothèses physiques, pourvu qu'elles s'adaptent commodément à l'élaboration algébrique. Non-seulement une telle éducation est peu propre, en elle-même, à développer convenablement l'esprit d'observation rationnelle, qui doit prévaloir dans presque tout le reste de la philosophie naturelle; mais nous avons d'ailleurs reconnu que, lorsqu'elle est exclusive, elle entrave directement son essor, et conduit à méconnaître jusqu'à sa participation nécessaire aux théories géométriques et mécaniques. Ainsi, quoique le premier sentiment systématique des lois invariables ait dû résulter des spéculations mathématiques, leur prépondérance logique tend certainement aujourd'hui à constituer unrégime mental très-peu convenable à la véritable étude de la nature, et maintient même directement, à divers égards essentiels, l'ancien esprit philosophique, surtout en paraissant consacrer les recherches absolues. L'excessive extension des conséquences y faisant perdre de vue le point de départ, on y oublie aisément que les spéculations mathématiques, comme toutes les autres, émanent d'abord de la raison commune, dont les sages indications générales n'y sauraient perdre, en aucun cas, leur droit nécessaire à diriger et à contrôler partout l'usage habituel, si souvent immodéré, des divers procédés spéciaux, uniquement institués pour perfectionner ces notions spontanées et jamais pour en dispenser. Enfin la culture exclusivement mathématique inspire nécessairement d'aveugles prétentions à l'universelle domination spéculative, dont le début de ce chapitre a suffisamment apprécié le double danger fondamental, soit à raison des obstacles qu'elle oppose à la formation d'une véritable philosophie positive, soit en vertu de la vicieuse compression qu'elle exerce sur la plupart des études réelles. À ces divers titres, il est aisé de sentir que, lorsque ce degré initial de la saine éducation logique est pris pour le degré final, il fait prévaloir, en dernier résultat usuel, des habitudes beaucoup plus contraires que favorables au vrai régime philosophique, comme l'indique journellement l'imperfection, bien plus prononcée chez les géomètres que chez tous les autres savans, des qualités directement relatives, non à certaines études spéciales, mais à l'ensemble de la raison humaine. Il n'y a pas d'enseignement scientifique aussi peu rationnel, d'ordinaire, que l'enseignement mathématique, d'après lafaible importance qu'on y attache à l'esprit général de la science, profondément voilé sous d'innombrables détails; par un motif semblable, les progrès du premier ordre, ceux qui ont immédiatement perfectionné la philosophie de la science, dans les plus éminentes conceptions de Descartes, de Leibnitz, de Lagrange même, y sont encore très-imparfaitement appréciés, et souvent moins estimés que les découvertes secondaires. Quant à l'efficacité finale d'une telle éducation pour la maturité mentale, une expérience journalière ne témoigne que trop sa profonde impuissance à préserver suffisamment des plus grossières aberrations générales, soit la masse des esprits qui la reçoivent, soit même ses principaux organes spéciaux. Toutes les utopies antisociales qu'enfante notre déplorable anarchie spirituelle ont trouvé de nombreux et actifs partisans chez les classes les mieux dominées par une éducation mathématique. En second lieu, tandis que les savans voués aux études supérieures ont depuis longtemps cessé, par exemple, d'accorder aucune confiance aux conceptions astrologiques, on voit, au contraire, de nos jours, des géomètres fort recommandables donner quelquefois le triste spectacle d'une foi beaucoup plus absurde envers des sujets qui leur sont étrangers, d'après un vicieux sentiment de leur position spéculative, qui les entraîne, à leur insu, à s'ériger en arbitres de questions qu'ils ne peuvent nullement comprendre, au point de laisser souvent succomber leur superbe raison sous les illusions et les jongleries magnétiques ou homéopathiques. Quand une saine philosophie aura suffisamment prévalu, on sentira partout que la première phase de la logique positive, loin de pouvoir aucunementdispenser des suivantes, doit attendre, sur le sujet propre de ses opérations spéciales, d'importantes lumières générales dues à l'heureuse réaction mentale que détermine nécessairement l'ensemble des autres degrés, et sans lesquelles la logique mathématique elle-même ne saurait être complétement appréciable.

Tous ces inconvéniens essentiels de l'éducation mathématique proprement dite font aussitôt ressortir la nécessité immédiate d'une autre phase générale, où la méthode positive trouve, dans le système des études astronomiques, un second degré de développement, naturellement lié au degré initial, dont il constitue le complément indispensable, et, en même temps, le plus heureux correctif. Faute de direction philosophique, le génie propre de cette seconde science fondamentale, surtout depuis l'extension, d'ailleurs si capitale, de la mécanique céleste, reste aujourd'hui profondément dissimulé, comme je l'ai noté ci-dessus, sous l'application nécessaire des notions et des procédés mathématiques, qui pourtant, ainsi qu'en tout autre cas, y devraient être toujours subordonnés, au contraire, à une telle destination. Néanmoins, en écartant autant que possible cette grave altération actuelle, nous avons reconnu que ce second degré de l'initiation positive est, au fond, beaucoup plus distinct du premier qu'on ne le pense communément. Sans doute il ne s'y agit encore que de phénomènes purement géométriques ou mécaniques, déjà abstraitement considérés en mathématique, d'où résulte une transition pleinement naturelle; mais les difficultés essentielles de leur investigation, aussi bien que son importance spéciale, y impriment àl'ensemble de leur étude un caractère très-différent, soit logique, soit scientifique. Quoique l'observation serve nécessairement, même en géométrie, de première base, explicite ou implicite, aux raisonnemens mathématiques, sauf les déductions purement logiques de la simple analyse, son office, trop spontané, y est pourtant si peu prononcé, comparativement à l'immense extension des conséquences, qu'il n'y saurait être suffisamment appréciable. C'est donc en astronomie que doit commencer l'essor distinct et direct de l'esprit d'observation; c'est là que le plus simple et le plus général des quatre modes essentiels que nous a successivementoffertsl'art d'observer trouve naturellement son développement le plus pur et le plus caractéristique, en manifestant, dans la situation la plus défavorable, toute la portée scientifique dont est susceptible un sens isolé, à la vérité le plus intellectuel de tous. Pendant que les conditions du sujet y attirent nécessairement une attention continue sur les moyens d'exploration immédiate, elles y font également sentir l'intervention plus indispensable et plus élémentaire des procédés rationnels qui doivent y diriger en tant de cas une exploration beaucoup plus indirecte qu'en aucune autre science naturelle, et à laquelle s'adapte spontanément la simplicité supérieure des recherches correspondantes. Si, sous l'aspect scientifique, l'astronomie est justement regardée comme la partie la plus fondamentale du système des connaissances inorganiques, elle mérite aussi, sous l'aspect logique, de rester le type le plus parfait de l'étude générale de la nature. D'une part, nous l'avons toujours vue, historiquement, influer davantage qu'aucuneautre science sur le cours fondamental des spéculations humaines, qui a jusqu'ici dû surtout consister à modifier graduellement la philosophie initiale par des conceptions émanées de l'étude du monde extérieur. En même temps, nous l'avons reconnue, dogmatiquement, la plus propre à caractériser pleinement la positivité rationnelle, autant que le comporte l'extrême simplicité de ses recherches réelles. C'est là que, dans l'avenir comme dans le passé, la raison humaine doit constamment trouver le premier sentiment philosophique des lois naturelles; c'est là qu'il faut d'abord apprendre en quoi consiste la saine explication d'un phénomène quelconque, soit par similitude, soit par enchaînement. Rien n'est aussi propre que l'ensemble de sa marche, à la fois historique et dogmatique, à manifester dignement cette harmonie progressive entre nos conceptions et nos observations, qui constitue, en tous genres, le caractère essentiel des vraies connaissances humaines. Nous l'avons vue également destinée à indiquer spontanément, par l'application la plus décisive, la saine théorie générale des hypothèses vraiment scientifiques, si indispensable à toutes les parties de la philosophie naturelle, et pourtant si souvent méconnue jusqu'ici, faute d'une telle appréciation initiale. On sait, en outre, que sa rationnalité n'est pas moins satisfaisante que sa positivité, puisqu'elle nous offre le premier et le plus parfait exemple, d'ailleurs jusqu'ici unique, de cette rigoureuse unité philosophique que nous devons toujours avoir en vue dans chaque ordre de spéculations réelles, et que tous doivent finalement comporter, pourvu qu'on n'y cherche pas une précision spéciale incompatible avec la complicationcroissante des phénomènes, comme je crois en avoir suffisamment ébauché ici la réalisation directe envers les plus difficiles études. Enfin, nulle autre science ne saurait manifester, avec une aussi familière évidence, cette prévision rationnelle qui constitue, à tous égards, le principal caractère permanent de nos théories positives. Abstraction faite des vicieuses inspirations dues à une exorbitante prépondérance de l'esprit purement mathématique, les principales imperfections philosophiques de l'astronomie actuelle résultent essentiellement d'une trop vague appréciation générale de ses véritables recherches, dont nous avons reconnu que la nature n'est point encore assez sagement circonscrite, ni quant à l'objet, ni surtout quant au sujet; d'où dérive, à divers égards, un reste de tendance aux notions absolues, toutefois moins prononcé déjà qu'en aucune autre science, et d'ailleurs facile à dissiper sous l'ascendant ultérieur d'une meilleure éducation scientifique. L'ensemble de notre appréciation démontre donc que, contrairement aux préjugés régnans, qui placent les géomètres au-dessus des astronomes, la phase astronomique constitue en elle-même, dans l'essor fondamental de la logique positive, un degré bien plus avancé, sous tous les aspects essentiels, et beaucoup plus rapproché du véritable état philosophique, que ne le comportait la simple initiation mathématique.

À cette seconde phase générale de la positivité rationnelle, succède nécessairement la phase physico-chimique, qui doit y trouver à la fois son type logique et sa base scientifique, afin de compléter l'étude abstraite du monde extérieur, en cherchant les lois de tous lesphénomènes appréciables qui composent l'existence inorganique. Pour diminuer autant que possible le nombre effectif des degrés différens propres à la grande évolution logique, en n'y distinguant que ceux caractérisés par une extension capitale des moyens élémentaires d'investigations, j'ai cru devoir maintenant réunir les études chimiques aux études purement physiques, quoique j'aie dû les en séparer soigneusement dans le cours de ce Traité, et que je doive même ne pas confondre, au chapitre suivant, leur appréciation scientifique. Nous savons, en effet, que la chimie applique essentiellement, avec une moindre perfection, la méthode générale d'exploration développée par la physique: la seule attribution logique qui lui appartienne exclusivement consiste à cultiver spontanément l'art des nomenclatures systématiques; or, quelle que soit l'importance réelle de cet heureux artifice, elle ne me semble pas exiger ici une séparation qui rendrait moins facile à saisir la marche fondamentale de l'éducation positive, d'ailleurs aisée à compléter ensuite, sous ce rapport, d'après notre examen antérieur de l'une et l'autre science. Cette double étude fondamentale constitue nécessairement, à tous égards, le lien naturel, aussi bien logique que scientifique, entre les deux termes extrêmes de nos spéculations réelles; car si, d'une part, elle complète l'étude du monde et prépare celle de l'homme, ou plutôt de l'humanité, d'une autre part, la complication de son sujet propre est pareillement intermédiaire, et correspond à un état moyen de l'investigation positive. La nature plus complexe des phénomènes exige alors que, à tous les artifices du raisonnement mathématique, viennent se joindre,non-seulement toutes les ressources de l'exploration astronomique, étendue même à tous nos sens, mais aussi et surtout un nouveau mode essentiel de l'art d'observer, propre à fournir des déterminations plus décisives quoique moins directes, et parfaitement adapté au véritable esprit des recherches correspondantes, en passant de l'observation proprement dite à l'expérimentation. D'après l'ensemble de ce Traité, c'est là, et spécialement en physique, que la saine philosophie placera toujours le règne essentiel de la méthode expérimentale, qui n'était auparavant ni possible ni nécessaire, et qui devient ensuite insuffisante ou même illusoire. Conjointement avec cette nouvelle puissance investigatrice, une heureuse conception élémentaire, jusqu'alors peu prononcée, vient achever de donner à ce troisième degré fondamental de l'esprit positif une physionomie pleinement caractéristique, par l'important artifice logique qui constitue la théorie corpusculaire ou atomistique. Parfaitement convenable à des phénomènes qui doivent nécessairement appartenir aux moindres particules, puisqu'ils constituent l'existence permanente de toute matière, cette indispensable conception est d'ailleurs aussi essentiellement bornée à de telles études que l'expérimentation correspondante. Quand les conditions préalables, à la fois logiques et scientifiques, propres à leur vraie position encyclopédique, y seront enfin suffisamment remplies, il n'est pas douteux que cette troisième phase essentielle de la positivité rationnelle devra être habituellement jugée aussi supérieure à la phase astronomique que celle-ci l'est, au fond, à la phase purement mathématique, comme rapprochant davantage notreintelligence d'un état vraiment philosophique. Mais nous avons eu trop d'occasions de reconnaître l'extrême imperfection actuelle de son institution ordinaire, flottant encore si souvent entre un stérile empirisme et un mysticisme oppressif, soit métaphysique, soit algébrique. Des hypothèses radicalement contraires au véritable esprit scientifique continuent à y exercer, surtout sous le vicieux ascendant des géomètres, une déplorable prépondérance qui y altère gravement la positivité de presque toutes les notions, sans rien ajouter à leur rationnalité effective, quoiqu'une judicieuse imitation du type astronomique dût aujourd'hui suffire pour y rectifier cette désastreuse aberration logique qui y maintient, à divers égards essentiels, l'empire de l'absolu. Nous avons d'ailleurs reconnu que la nature, à la fois bien plus variée et beaucoup plus compliquée, d'un tel ordre de recherches ne saurait jamais y permettre, même sous un meilleur régime mental, ni une précision, ni une coordination comparables à celles que comportent les théories célestes. Mais ces diverses imperfections, passagères ou permanentes, n'empêchent pas néanmoins que le sentiment général des lois naturelles n'y reçoive certainement une extension aussi évidente qu'indispensable, en s'appliquant ainsi directement aux phénomènes les plus complexes de l'existence inorganique.

En passant de la nature inerte à la nature vivante, d'abord même purement individuelle, nous y avons vu la méthode positive s'élever nécessairement à une nouvelle élaboration fondamentale, bien plus distincte encore de ses trois évolutions antérieures que celles-ci ne l'étaient déjà les unes des autres, et qui rendracette nouvelle science, conformément à sa vraie position encyclopédique, aussi essentiellement supérieure aux précédentes par sa plénitude logique que par son importance scientifique, dès que les conditions générales, à la vérité plus difficiles, convenables à sa culture rationnelle seront enfin suffisamment remplies. Jusqu'alors le sujet des recherches avait comporté un morcellement presque indéfini, longtemps indispensable à l'essor décisif de la positivité préliminaire, qui, sous l'ascendant métaphysique, ne pouvait trop circonscrire son exercice initial. Mais, dans les études biologiques, où tous les divers phénomènes sont évidemment caractérisés par leur intime solidarité continue, aucune opération analytique ne saurait jamais être conçue que comme le préambule plus ou moins nécessaire d'une détermination finalement synthétique; en continuant toutefois à y maintenir convenablement la division générale entre la science abstraite et la science concrète, toujours pareillement obligatoire, quoique dès lors plus délicate, à raison même du moindre intervalle de l'abstrait au concret. La nature du sujet commence donc ici à exiger une modification radicale du régime scientifique antérieur, et tend déjà à faire graduellement prévaloir l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail jusque là prépondérant; de manière à rapprocher notablement notre intelligence de son véritable état normal. Cette intime connexité des phénomènes détermine alors le développement très-prononcé du grand principe spontané des conditions d'existence, plus ou moins inhérent à toutes les parties quelconques de la philosophie naturelle, où il doit toujours lier l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, mais, par celamême, spécialement convenable aux spéculations biologiques, où ces deux sortes d'appréciation sont à la fois plus nettement distinctes et plus évidemment corrélatives: nous y avons vu sa judicieuse application remplir avec beaucoup d'avantage le seul office élémentaire qui pût sembler y motiver, à un certain degré, le maintien continu d'une philosophie théologique. Néanmoins ce qui caractérise le mieux cette quatrième phase essentielle de la logique positive, c'est assurément l'extension capitale qu'y reçoit l'art général d'observer, alors augmenté d'un nouveau mode fondamental, pleinement conforme à la nature de ces nouvelles recherches. À tous les principaux artifices du raisonnement mathématique, seulement dépouillé d'un langage spécial qui ne convient qu'aux plus simples sujets, à l'ensemble des moyens d'exploration qui constituent l'observation proprement dite, et aux diverses ressources de la méthode expérimentale, alors surtout employée sous la forme spontanée d'analyse pathologique, la complication même des phénomènes vient déterminer l'adjonction prépondérante d'un procédé supérieur d'investigation rationnelle, en développant la méthode comparative, jusqu'alors très-accessoire et peu distincte, mais destinée ici à constituer le plus puissant instrument logique applicable à de telles spéculations. Nous avons pleinement reconnu que ce mode transcendant, encore si mal compris de la plupart des savans, ne saurait être convenablement apprécié qu'avec l'institution correspondante de la vraie théorie des classifications, qui appartient, au même titre, à la biologie, où, scientifiquement envisagée, elle doit résumer les principaux résultats des comparaisonsantérieures, tandis que, logiquement, elle y dirige aussi l'élaboration des nouveaux rapprochemens. Cette double création fondamentale, si éminemment propre à une telle science, doit surtout prévaloir dans la juste appréciation de sa vraie dignité logique, qui ne saurait être équitablement jugée d'après son extrême imperfection actuelle, suite nécessaire, soit d'une formation plus récente, à raison même de sa complication supérieure, soit d'un moindre accomplissement des conditions préalables qu'exige sa culture rationnelle. Si le sentiment général des lois naturelles ne pouvait d'abord être systématiquement développé que par les études inorganiques, sa pleine efficacité ne devait certainement devenir décisive que d'après son extension directe aux spéculations biologiques, dont la nature est si propre à montrer l'inanité des notions absolues, en manifestant l'immense variété des divers systèmes d'existence. Toutefois, quelle que soit, à tous égards, l'intime prééminence philosophique de cette quatrième phase fondamentale propre à la grande évolution logique, cette science, quoique intrinsèquement supérieure aux précédentes, reste, comme elles, purement préliminaire, mais à un bien moindre degré, en tant que beaucoup plus rapprochée de la science vraiment finale, suivant notre théorie hiérarchique. Cette insuffisance nécessaire y devient bientôt appréciable quand on quitte les études biologiques les plus élémentaires, presque adhérentes aux études physico-chimiques, et relatives aux phénomènes généraux de la vie organique proprement dite. Après avoir d'abord passé ainsi à la science de l'animalité, si l'on y aborde enfin les plus hautes spéculations positives, en s'élevant directementjusqu'aux fonctions morales et intellectuelles de l'appareil cérébral, on ne tarde point à sentir l'inévitable irrationnalité d'une telle constitution scientifique: car le cas le plus décisif, surtout à cet égard, n'y saurait être convenablement traité qu'en subordonnant son étude à la science ultérieure du développement social, suivant l'ensemble des motifs déjà indiqués dans ce chapitre pour démontrer l'impossibilité radicale d'une satisfaisante appréciation de notre nature mentale tant qu'on reste au point de vue individuel, alors essentiellement stérile, de quelque manière qu'il puisse être institué.

L'évolution fondamentale de la méthode positive demeure donc nécessairement incomplète jusqu'à ce qu'elle s'étende suffisamment à la seule étude vraiment finale, l'étude de l'humanité, envers laquelle toutes les autres, même celle de l'homme proprement dit, ne sauraient constituer que d'indispensables préambules, et qui est spontanément destinée à exercer sur elles une universelle prépondérance normale, aussi bien logique que scientifique, comme nous l'avons ci-dessus reconnu. D'abord, c'est uniquement ainsi que le sentiment général des lois naturelles peut acquérir un développement décisif, en s'appliquant enfin au cas où l'irrévocable élimination des volontés arbitraires et des entités chimériques présente à la fois le plus d'importance et de difficulté. En même temps, rien ne saurait être plus propre à éteindre entièrement l'antique absolu philosophique, qu'une étude directement instituée pour dévoiler les lois générales de la variation continue des opinions humaines. Nous avons souvent constaté qu'une telle science comporte plus qu'aucune autre l'emploi capital, aussi légitimequ'étendu, des considérations à priori, soit d'après sa vraie position encyclopédique qui la fait dépendre de toutes les sciences préliminaires, soit en vertu de la parfaite unité qui caractérise naturellement son sujet, soit à raison de l'entière plénitude de ses moyens logiques. Sa récente formation et sa complication supérieure ne sauraient l'empêcher d'être bientôt jugée, par tous les véritables connaisseurs, la plus rationnelle de toutes les sciences réelles, eu égard au degré de précision compatible avec la nature des phénomènes, puisque les spéculations les plus difficiles et les plus variées s'y trouvent spontanément rattachées à une seule théorie fondamentale. Mais, ce qu'il y faut surtout remarquer ici, c'est l'extension essentielle des moyens d'investigation, alors nécessitée par les nouvelles exigences du sujet le plus complexe que l'esprit humain puisse aborder, et en même temps déterminée par le caractère distinctif des recherches correspondantes. Outre l'aptitude aux déductions, développée sous la phase mathématique, la puissance de l'exploration directe que manifeste la phase astronomique, l'appréciation expérimentale propre à la phase physico-chimique, et enfin la méthode comparative, émanée de la phase biologique, les difficultés caractéristiques des études sociologiques y réclament encore l'emploi continu et prépondérant d'un nouveau procédé fondamental, sans lequel l'accumulation de toutes les ressources précédentes y deviendrait presque toujours insuffisante et même souvent illusoire. Cet indispensable complément de la logique positive consiste dans le mode historique proprement dit, constituant l'investigation,non par simple comparaison, mais par filiation graduelle. L'ensemble de ce Traité a tellement caractérisé cette nouvelle méthode, la plus transcendante de toutes, qu'il serait entièrement superflu de rappeler ici son appréciation générale, d'abord résultée, au tome quatrième, d'une explication dogmatique, et ensuite confirmée, dans les deux autres volumes, d'après une application décisive. Nous avons d'ailleurs pleinement reconnu, au début de ce chapitre, l'ascendant nécessaire qu'elle doit désormais exercer sur tous les modes quelconques d'investigation positive, afin d'utiliser les éminentes indications que sa judicieuse intervention pourra toujours fournir, et qui perfectionneront partout l'emploi régulier de nos forces mentales. C'est ainsi que, au seul point de vue scientifique qui puisse être réellement universel, correspond naturellement la seule voie logique qui comporte aussi une véritable et active universalité; d'où résulte aussitôt, à ce double titre, l'unique situation normale que la raison humaine doive finalement chercher. Pour déterminer suffisamment cet état définitif, il ne resterait plus ici qu'à considérer spécialement la réaction nécessaire que cette phase extrême ou sociologique de la méthode positive doit inégalement exercer sur toutes les phases préliminaires, et principalement sur la phase initiale ou mathématique, afin d'imprimer à chacun de ces degrés toujours indispensables le vrai caractère permanent qui convient à sa nature, et que ne pouvait suffisamment manifester chaque phase successive, tant qu'elle devait rester conçue isolément. Mais cette nouvelle élaboration, maintenant prématurée, excéderait beaucouples limites naturelles et même la destination propre de ce Traité, où j'ai dû me borner à constituer directement le véritable système de la philosophie positive, en dernier résultat de la préparation graduellement accomplie en tous genres depuis Bacon et Descartes, sans devoir encore aborder essentiellement sa construction effective, réservée surtout à un prochain avenir.

Telles sont les cinq phases principales nécessairement inhérentes à l'essor fondamental de la méthode positive, et dont l'indispensable succession élève peu à peu l'esprit scientifique proprement dit à la dignité finale d'esprit vraiment philosophique, en dissipant à jamais la distinction provisoire qui devait subsister entre eux tant que l'évolution préliminaire du génie moderne n'était pas suffisamment opérée. Si l'on considère avec soin de quel misérable état théorique la raison humaine est inévitablement partie, on cessera d'être surpris qu'il lui ait fallu tout ce long et pénible enfantement pour étendre convenablement à ses spéculations abstraites et générales ce même régime mental que la sagesse vulgaire emploie spontanément dans ses actes partiels et pratiques. Quoique rien ne puisse jamais dispenser notre faible intelligence de reproduire constamment cette succession naturelle, où réside la principale efficacité de notre développement philosophique, il est clair qu'une pareille éducation ultérieure, soit individuelle, soit même collective, pouvant désormais devenir systématique, tandis qu'elle a dû jusqu'ici rester purement instinctive, sera susceptible d'un accomplissement beaucoup plus rapide et plus facile, mais d'ailleurs essentiellement équivalent, que je m'estimeheureux d'avoir ainsi préparé à tous mes successeurs, par le laborieux ensemble de mon évolution originale.


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