Telle est donc, en général, la saine explication historique des trois inventions fondamentales qui devaient le mieux caractériser la première époque essentielle du développement industriel. Malgré leur juste célébrité, on voit ainsi qu'elles durent surtout résulter spontanément de la nouvelle situation sociale; parce qu'aucune d'elles, même la dernière, n'offrait alors une assez grande difficulté technologique pour échapper longtemps à une persévérante succession d'efforts intelligens, convenablement stimulés par d'impérieuses exigences journalières. Si, comme on l'a tant répété, l'ébauche directe de ces trois arts fut réellement beaucoup plus ancienne chez certaines populations de l'orient asiatique, sans y avoir cependant déterminé aucun des immenses résultats sociaux qu'une irrationnelle appréciation attribue vulgairement à leur unique influence, une telle coïncidence ne pourrait assurément que confirmer, àtous égards, l'ensemble de notre explication. Envers des découvertes aussi capitales, et encore aussi mal jugées, j'ai cru devoir m'écarter une seule fois de l'indispensable généralité qui doit habituellement caractériser notre élaboration historique: heureux si cette opération exceptionnelle peut offrir un exemple décisif de la vive lumière philosophique que répandrait, sur l'histoire rationnelle des arts, l'usage convenable de la saine théorie fondamentale propre à l'évolution totale de l'humanité, conformément aux principes logiques du tome quatrième quant à l'intime solidarité nécessaire entre les divers aspects quelconques du mouvement humain. Mais il est clair que, dans tout le reste de notre analyse dynamique, les autres grandes créations de l'industrie moderne ne doivent nullement donner lieu à un semblable examen spécial, quels que puissent être leur mérite et leur importance, dont l'appréciation sociale devra être réservée pour le Traité ultérieur que j'ai fréquemment indiqué.
Afin de compléter convenablement l'examen général de cette première phase essentielle de l'évolution industrielle, il semblerait d'abord nécessaire d'envisager ici les deux immenses découvertes géographiques qui en ont tant illustré la fin, s'il n'était pas évident que toute leur influence réelleappartient exclusivement à la phase suivante, par là directement rattachée, sous l'aspect qui nous occupe, à celle que nous venons d'étudier. Je dois donc, à cet égard, me borner maintenant à indiquer l'incontestable enchaînement qui devait faire des deux immortelles expéditions de Colomb et de Gama un résultat spontané de l'ensemble du mouvement propre à cette époque fondamentale. Or, cette filiation nécessaire repose évidemment sur la tendance naturelle de l'industrie moderne à explorer, en temps opportun, la surface totale du globe, d'après les saines notions universellement répandues, depuis l'école d'Alexandrie, sur sa figure générale, aussitôt que l'usage actif de la boussole aurait permis d'audacieuses tentatives maritimes, et que l'essor unanime du commerce européen aurait suffisamment poussé à lui chercher de nouveaux champs; tandis que, d'une autre part, la concentration naissante du pouvoir temporel aurait rendu possible l'accumulation des diverses ressources indispensables au succès final de ces aventureuses excursions, qui durent être alors essentiellement interdites, par exemple, aux principales puissances italiennes, malgré leur haute supériorité navale, par une inévitable conséquence de leurs luttes destructives, suivant la juste remarque de plusieurs historiens italiens. Si, commeil est vraisemblable, quelques siècles auparavant, de hardis pirates scandinaves avaient réellement visité le nord de l'Amérique, ces courses stériles ne font que mieux ressortir combien il est certain que rien d'essentiel ne put être fortuit dans l'issue favorable de la mémorable opération de Colomb; en vérifiant plus nettement que sa valeur sociale devait surtout tenir à son intime solidarité avec l'ensemble de la civilisation contemporaine, qui, pendant le cours presque entier duXVesiècle, avait déjà spécialement préparé ce grand résultat définitif, par des essais toujours croissans d'heureuse navigation atlantique, graduellement suivis d'utiles établissemens européens.
Telles sont donc, enfin, les principales considérations que je devais sommairement indiquer ici sur l'appréciation philosophique propre à cette phase fondamentale du mouvement élémentaire de recomposition temporelle. Intégralement considérée, sa marche nous a évidemment présenté, non-seulement une connexité nécessaire, que j'ai suffisamment expliquée, avec celle du mouvement simultané de décomposition du régime ancien, mais aussi envers elle une notable conformité de caractère, en vertu de leur mémorable spontanéité commune, encore très peu altérée par aucuneinfluence systématique. La suite de notre analyse dynamique va confirmer ce rapprochement continu, si propre à faire hautement ressortir la rationnalité effective de notre théorie historique, en montrant toujours que la systématisation graduelle de la progression positive coïncidera pareillement désormais avec celle de la progression négative, étudiée dans la leçon précédente.
Dès la seconde phase générale de l'évolution moderne, c'est-à-dire pendant le développement du protestantisme, depuis le commencement duXVIesiècle jusque vers le milieu duXVIIe, on remarque, en effet, sous des formes diverses mais équivalentes, chez les différens peuples de l'occident européen, une nouvelle tendance croissante à la régularisation du mouvement industriel, à mesure que le mouvement révolutionnaire se subordonnait aussi davantage à une philosophie directement critique. Auparavant, les gouvernemens avaient dû surtout envisager l'essor naissant des classes laborieuses, à partir de l'entière émancipation personnelle, comme introduisant désormais une puissante intervention auxiliaire au milieu des grandes luttes intestines qui devaient alors constituer la principale préoccupation ordinaire des pouvoirs ultérieurement destinés à la prépondérance: en sorte que toutes leurs vues systématiques se réduisaientessentiellement, sous ce rapport, à se ménager habituellement, par des concessions convenables, une aussi précieuse assistance, sans qu'il fût encore possible de donner suite à aucune importante combinaison de politique industrielle, tant que la concentration temporelle ne pouvait être suffisamment réalisée. Mais, au contraire, sous la phase que nous commençons maintenant à examiner, cette centralisation nécessaire était déjà assez avancée partout pour rendre de plus en plus superflue l'ancienne coopération spéciale des nouvelles forces sociales aux principaux conflits politiques: en même temps, les gouvernemens modernes, par là naturellement élevés à un point de vue plus général, devaient graduellement tenter de subordonner à quelques conceptions d'ensemble le mouvement industriel, qui jusque alors avait dû être éminemment spontané, et dont les services antérieurs avaient irrévocablement établi la haute importance politique. Pour compléter ce principe d'appréciation, adapté à la nature de toute cette seconde phase, il faut enfin ajouter que, dans cette tendance naissante à l'encouragement systématique de l'industrie, la dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, ne pouvait encore être dirigée, même à son insu, par les impulsions philosophiques sur la prépondérancepratique de l'industrie, qui ont exercé tant d'empire pendant la troisième et dernière phase de l'évolution préparatoire des sociétés modernes, comme je l'expliquerai en son lieu: auXVIesiècle, et même auXVIIe, la guerre n'avait point cessé d'être regardée comme le principal but des gouvernemens; seulement ils avaient définitivement reconnu la nécessité de favoriser, autant que possible, le développement industriel, à titre de base désormais indispensable de la puissance militaire; ce qui était assurément le seul progrès alors réalisable dans les pensées fondamentales des hommes d'état. On voit donc ainsi de plus en plus que notre intime correspondance continue entre la marche générale du mouvement organique et celle du mouvement critique ne tient point à une vaine prédilection scientifique pour une stérile symétrie abstraite, mais qu'elle ressort véritablement d'une saine appréciation de l'ensemble des faits historiques, qui nous montrent ici les deux progressions comme devenues simultanément systématiques, et même à un premier degré commun.
Cette systématisation naissante nous a présenté, dans la série négative, une distinction vraiment fondamentale, suivant la nature, monarchique ou aristocratique, de la dictature temporelle qui en devait être partout, à la fin de cette secondephase, la conséquence nécessaire. Il est clair que la même division se reproduit ici, de la manière la plus directe, d'après la différence générale, ci-dessus expliquée, entre les deux modes essentiels de coalition politique du nouvel élément social avec les divers pouvoirs anciens, pendant la phase précédente, qui fut, à tous égards, le vrai principe de celle-ci. On conçoit, en effet, comme je l'ai déjà indiqué par anticipation, que la tendance à la systématisation politique de l'industrie a dû présenter un caractère pratique fort distinct, suivant que cette action régulatrice a été dirigée par la force centrale ou la force locale du régime féodal. Dans l'un et l'autre cas, une telle régularisation a, sans doute, également exigé d'abord l'indispensable sacrifice de l'ancienne indépendance propre aux principales cités industrielles, et qui, longtemps nécessaire à leur essor spécial, ne constituait plus alors qu'un dangereux obstacle à la formation des grandes unités nationales, si importante à tous les progrès ultérieurs, même purement industriels: en sorte que l'industrie devait réellement beaucoup plus gagner, en dernier lieu, à cette grande concentration politique, qu'elle ne pouvait perdre par la suppression de ces immunités locales, déjà dégénérées presque partout, depuis la cessation naturelle d'une plus nobledestination permanente, en motifs continus d'une stérile rivalité mutuelle; aussi cette absorption préliminaire, destinée à incorporer irrévocablement chaque foyer industriel à un organisme plus général, s'accomplit-elle presque sans réclamation, au commencement de cette époque. Toutefois, la diversité des deux modes essentiels a dû présenter, sous ce rapport, des différences considérables, encore très sensibles aujourd'hui; puisque la constitution primitive des communautés industrielles devait inévitablement laisser beaucoup plus de traces là où cette concentration nouvelle était présidée par une dictature essentiellement aristocratique; tandis que les anciens priviléges urbains devaient naturellement s'effacer bien davantage quand l'incorporation était, au contraire, dominée par l'action plus systématique de la royauté. Depuis cette première influence, la différence nécessaire entre ces deux marches n'a pas cessé de se faire pareillement sentir jusqu'à la fin de cette phase, et même encore plus peut-être sous la suivante, en offrant, de part et d'autre, des avantages et des inconvéniens propres à chaque cas, et qui, sans être, à beaucoup près, finalement équivalens, expliquent néanmoins suffisamment les diverses prédilections nationales qui s'y sont attachées, suivant la nature essentielle dessituations correspondantes. Le mode français, ou monarchique, que, sans aucune puérile inspiration patriotique, j'ai dû ci-dessus qualifier de normal, était évidemment le plus propre, par la prédominance directe de l'action centrale, à préparer l'industrie à une véritable organisation ultérieure, assez affranchie des impulsions locales pour devenir enfin, suivant l'heureux caractère fondamental du nouvel élément social, pleinement compatible avec l'essor simultané de toute la république européenne, en réduisant l'instinct de nationalité à constituer habituellement la source salutaire d'une sage émulation. A la fin de notre seconde phase, la dictature temporelle avait ainsi marqué, en France, son vrai caractère naturel, par le bel ensemble d'opérations qui a si justement immortalisé l'admirable ministère du grand Colbert, tendant, avec une si noble efficacité, à développer à la fois les trois élémens essentiels de la civilisation moderne, d'après un judicieux mélange de direction et d'encouragement, et en même temps à ébaucher aussi la régularisation directe de leurs rapports partiels: ce qui, eu égard au siècle, constituait certainement un type administratif dont l'équivalent n'a jusqu'ici été jamais reproduit, en aucun lieu. Mais il est clair aussi que l'inévitable rétrogradation des inclinations monarchiques versune noblesse essentiellement antipathique à l'industrie, selon les explications du chapitre précédent, devait, en sens inverse, hautement manifester, pendant la génération suivante, comme je le montrerai bientôt, les imperfections radicales d'une telle politique, qui, même en ce cas, ne pouvait alors, sauf l'utile impulsion qui en est immédiatement résultée, donner lieu qu'à une insuffisante indication provisoire de ce que la réorganisation finale des sociétés modernes pourra seule convenablement réaliser. En renversant l'une et l'autre appréciation, on trouvera aisément ce qui convient au mode exceptionnel, ou anglais, que j'ai dû désigner surtout d'après le cas le plus favorable à son entière application, quoique d'ailleurs il se soit d'abord développé en Hollande, pendant la phase que nous examinons; malgré l'influence préparatoire du règne d'Élisabeth, c'est, en effet, sous la direction de Cromwell, que cette autre marche industrielle a seulement commencé à manifester, en Angleterre, son caractère propre. Ses avantages essentiels résultent surtout de l'intime solidarité ainsi régularisée entre l'élément industriel et l'élément féodal, par la participation habituelle, quelquefois active, mais le plus souvent passive, de la noblesse aux opérations industrielles, dont l'essor journalier reçoit dès-lorspartiellement un utile encouragement continu chez la classe prépondérante, type naturel de l'imitation universelle, et source continue des plus puissans capitaux. Cette combinaison permanente, qui, trois siècles auparavant, avait fondé la prospérité spéciale de Venise, offre, sans doute, d'importantes propriétés directes, incompatibles avec le stupide dédain de l'aristocratie française pour les classes laborieuses. Mais, outre qu'on est aujourd'hui trop porté à exagérer de tels avantages, qui n'ont pas empêché la décadence de l'industrie vénitienne, il faut surtout noter ici que cette seconde marche, malgré sa spécieuse supériorité partielle et immédiate, est bien moins favorable que la première à l'avénement final d'une véritable organisation industrielle, ainsi doublement éloignée, soit par la prépondérance qu'y acquiert nécessairement l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, et qui s'y combine avec un instinct plus puissant de nationalité égoïste, soit aussi par le prolongement spécial qui en résulte pour la suprématie sociale de l'élément féodal le plus opposé à toute franche abolition intégrale du régime ancien.
Enfin, cette double appréciation comparative a besoin d'être complétée, en principe, en observant que, d'après le chapitre précédent, ladistinction européenne de ces deux modes a été, en général, conforme à la répartition territoriale entre le catholicisme et le protestantisme, à la fin de la phase que nous examinons. La Prusse me semble seule offrir, à cet égard, une importante exception, qui, dans une histoire concrète, aurait mérité une analyse spéciale, afin d'expliquer la conciliation anomale qui s'y est établie entre la suprématie légale du protestantisme et l'ascendant réel de la royauté. Il est aisé de concevoir, en général, que, sous l'aspect qui nous occupe, chacune de ces deux situations spirituelles a dû notablement fortifier l'influence nécessaire de la situation temporelle correspondante. Le caractère profondément rétrograde que la décadence du catholicisme lui imprimait alors spontanément, comme je l'ai expliqué, devait, en effet, spécialement développer, à cette époque, la tendance anti-industrielle propre à tout esprit théologique; d'où résulte certainement l'une des principales causes de l'infériorité relative qui, sans aucune rétrogradation réelle, a dû dès-lors distinguer, dans l'active concurrence industrielle des divers élémens européens, les populations où l'ascendant catholique a trop persisté, et même celles qui avaient été si longtemps le siége principal de l'industrie moderne, pendant que lecatholicisme était encore progressif. Sans doute l'esprit protestant, en tant que pareillement théologique, n'est pas, au fond, plus favorable à l'évolution systématique de l'industrie humaine, à laquelle même, s'il pouvait indéfiniment prévaloir, il deviendrait finalement beaucoup plus contraire, comme une foule d'exemples ont pu déjà l'indiquer, par son défaut caractéristique de toute vraie discipline religieuse, qui, ouvrant une libre carrière au cours spontané des aberrations individuelles, détruit radicalement, à cet égard comme à tout autre, les avantages sociaux inhérens à l'aptitude fondamentale de la sagesse sacerdotale pour tempérer, dans la pratique, l'extrême imperfection d'une telle philosophie, suivant nos explications antérieures. Toutefois, à raison même de son action négative, l'influence protestante a dû provisoirement seconder, chez les populations correspondantes, l'essor graduel de l'industrie, tant qu'il devait surtout dépendre du plus libre développement possible de l'activité personnelle, ainsi que l'expérience l'a démontré, aux temps que nous considérons, en plaçant dans la Hollande le principal foyer de l'industrie européenne, transporté ensuite en Angleterre sous la troisième phase. Mais les nations protestantes sont probablement destinées à compenser ultérieurement,même à cet égard, cette supériorité passagère, par les obstacles spéciaux qu'une plus intime prépondérance du point de vue pratique et des instincts personnels doit y opposer nécessairement à l'avénement final d'une vraie réorganisation européenne.
L'universelle systématisation politique qui, pendant notre seconde phase, a commencé à caractériser l'évolution industrielle, jusque alors essentiellement spontanée, et les différences fondamentales que présentent, sous ce rapport, ses deux modes généraux de réalisation historique, me paraissent fidèlement caractérisées dans la plus large extension que put alors recevoir l'essor industriel, par la fondation naissante du système colonial, préparée sous la phase précédente, et qui a tant influé sur la suivante. Sans revenir assurément aux dissertations déclamatoires du siècle dernier relativement à l'avantage ou au danger final de cette vaste opération pour l'ensemble de l'humanité, ce qui constitue une question aussi oiseuse qu'insoluble, il serait intéressant d'examiner s'il en est définitivement résulté une accélération ou un retard pour l'évolution totale, à la fois négative et positive, des sociétés modernes. Or, à cet égard, il semble d'abord que la nouvelle destination capitale ainsi ouverte à l'espritguerrier, sur la terre et sur la mer, et l'importante recrudescence pareillement imprimée à l'esprit religieux, comme mieux adapté à la civilisation de populations arriérées, ont tendu directement à prolonger la durée générale du régime militaire et théologique, et, par suite, à éloigner spécialement la réorganisation finale. Mais, en premier lieu, l'entière extension que le système des relations humaines a dès lors tendu à recevoir graduellement, a dû faire mieux comprendre la vraie nature philosophique d'une telle régénération, en la montrant comme finalement destinée à l'ensemble de l'humanité; ce qui devait mettre en plus haute évidence l'insuffisance radicale d'une politique conduite alors, en tant d'occasions, à détruire systématiquement les races humaines, dans l'impuissance de les assimiler. En second lieu, par une influence plus directe et plus prochaine, l'active stimulation nouvelle que ce grand événement européen a dû partout imprimer à l'industrie, a certainement augmenté beaucoup son importance sociale et même politique: en sorte que, tout compensé, l'évolution moderne en a, ce me semble, éprouvé nécessairement une accélération réelle, dont toutefois on se forme communément une opinion très exagérée. Quoi qu'il en soit, cette comparaison est ici destinéesurtout à faire mieux ressortir l'indication philosophique des effets les plus généraux de cette expansion fondamentale, à la fois symptôme et agent, direct ou indirect, de l'essor universel de l'industrie moderne. Pour en apprécier dignement l'action nécessaire, il faut ajouter aussi que, suivant la judicieuse remarque des principaux philosophes de l'école écossaise, l'influence s'en est fait pareillement sentir, et peut-être d'une manière encore plus heureuse, surtout pour l'Allemagne, dans les parties de la république européenne qui, par divers motifs, et principalement à raison de leur situation géographique, ont dû spécialement rester presque étrangères à l'ensemble du mouvement colonial.
Considéré maintenant dans sa principale diversité, ce mouvement a dû prendre nécessairement un caractère fort distinct, suivant qu'il a été dirigé par la politique monarchique et catholique ou par la dictature aristocratique et protestante, conformément à la division ci-dessus expliquée. Dans ce dernier cas, la nature du mode correspondant y a fait prédominer surtout l'activité individuelle, simplement secondée par l'égoïsme national, dont la systématisation croissante y fut souvent poussée jusqu'aux plus monstrueuses aberrations pratiques; comme l'indiquent, parexemple, les destructions méthodiques que l'avidité hollandaise exerça si longtemps sur les productions trop universelles de l'archipel équatorial. Quant au premier cas, dont l'appréciation ordinaire est beaucoup moins satisfaisante, j'y dois principalement signaler ici le caractère, bien plus politique qu'industriel, que présente, à mes yeux, sa plus vaste réalisation. Or, en considérant l'ensemble du système colonial de l'Espagne et même du Portugal[9], si différent de celui de laHollande et de l'Angleterre, on y reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, la profonde concentration systématique propre à la nature, monarchique et catholique, du pouvoir dirigeant. Mais, par un examen mieux approfondi, on trouve, ce me semble, que ce système fut surtout conçu comme un indispensable complément de la politique hautement rétrograde alors organisée par la royauté espagnole, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent; car il offrait habituellement à une telle politique la double propriété essentielle d'accorder à la noblesse et au sacerdoce une large satisfaction personnelle, et d'ouvrir une issue capitale à un essor industriel dont l'inquiète activité intérieure s'était déjà montrée hostile au régime correspondant, qui, malgré ses précautions solennelles contre toute émancipation sociale, n'aurait pu certainement conserver si longtemps une déplorable consistance, s'il n'avait présenté, aux diverses classes actives, une semblable compensation normale: en sorte que, comme quelquesphilosophes l'ont soupçonné, il n'est guère douteux que, pour cette énergique nation, l'expansion coloniale n'ait finalement contribué à ralentir gravement l'évolution fondamentale.
Note 9:La comparaison générale de ces deux grandes colonisations catholiques a donné lieu, de la part de l'illustre de Maistre, à une très belle observation historique sur le contraste mémorable que présente l'absence prolongée de tout profond conflit colonial entre deux nations aussi naturellement rivales, avec l'acharnement continu des nations protestantes au sujet de colonies beaucoup moins précieuses. Mais les préoccupations systématiques de cet éminent philosophe l'ont conduit à faire trop exclusivement dépendre cette incontestable différence de l'heureuse influence du catholicisme pour contenir d'imminentes animosités, d'après le principe d'équitable répartition coloniale, entre les deux populations de la péninsule ibérique, judicieusement posé par la célèbre bulle d'Alexandre VI. Sans méconnaître l'importance réelle d'une telle explication, que j'ai moi-même citée autrefois, je pense qu'elle est défectueuse en ce sens qu'on y néglige totalement une cause générale, beaucoup plus puissante à mon gré, dérivée du système politique caractérisé dans le texte. C'est surtout, à mes yeux, parce que la colonisation n'avait point, en ce cas, une destination essentiellement industrielle, que ces conflits ont pu être évités d'après la commune prépondérance de la politique rétrograde, dont les intérêts identiques devaient habituellement absorber les motifs secondaires de rivalité nationale, quand d'ailleurs ces motifs devaient être naturellement atténués par l'immensité du champ ainsi respectivement ouvert à l'expansion coloniale des deux populations. Le catholicisme n'aurait alors exercé, à cet égard, d'influence fondamentale, que comme principale base nécessaire d'une telle politique, indépendamment de tout respect spécial pour aucune décision papale.
Je ne crois pas devoir terminer une telle indication, sans fournir ici ma sincère participation spéciale à l'unanime réprobation philosophique que devra toujours mériter la monstrueuse aberration sociale par laquelle l'avidité européenne ternit alors le légitime éclat de ce grand mouvement. Trois siècles après l'entière émancipation personnelle, le catholicisme en décadence est conduit à sanctionner, et même à provoquer, non-seulement l'extermination primitive de races entières, mais surtout l'institution permanente d'un esclavage infiniment plus dangereux que celui dont il avait si noblement concouru à réaliser l'abolition totale. En établissant, surtout au cinquante-troisième chapitre, la vraie théorie sociologique de l'esclavage, envisagé, soit comme base normale du premier régime politique, soit comme indispensable condition de l'ensemble du développement humain, j'ai déjà suffisamment flétri d'avance cette honteuse anomalie, en montrant spécialement, à ce sujet, que les institutions convenables à la sociabilité militaire devaient être antipathiques à la sociabilité industrielle,nécessairement fondée sur l'affranchissement universel, et dans laquelle, au contraire, l'esclavage colonial tendait alors à introduire une situation également dégradante pour le maître et pour le sujet, dont l'activité homogène devait être, en général, pareillement énervée, tandis que, chez les anciens, la diverse nature des destinations avait comporté, et même excité, à un certain degré, la simultanéité d'essor. La réaction nécessaire de cette immense aberration, malgré son application lointaine, sur les parties correspondantes de la population européenne, devait y favoriser indirectement l'esprit de rétrogradation ou d'immobilité sociale, en y interdisant l'entière extension philosophique des généreux principes élémentaires propres à l'évolution moderne; puisque leurs plus actifs défenseurs se sont ainsi fréquemment trouvés, contradictoirement à de fastueuses démonstrations philanthropiques, personnellement intéressés au maintien de la plus oppressive politique. Sous ce rapport, les nations protestantes devaient être encore plus vicieusement affectées que les peuples catholiques, où l'action sacerdotale, quoique très affaiblie, a noblement tenté de réparer, par une utile intervention journalière, sa déplorable participation primitive à une telle monstruosité sociale; pendant que, dans les colonies protestantes,l'anarchie spirituelle légalement consacrée devait habituellement laisser un libre cours à l'oppression privée, sauf l'inerte opposition de quelques vains réglemens temporels, ordinairement formés, ou du moins appliqués, par les oppresseurs eux-mêmes. Relativement à cette commune anomalie européenne, j'aime à noter ici que la France eut, dès l'origine, le bonheur de trouver la situation la moins défavorable, parmi les puissances coloniales: ayant pris au mouvement de colonisation une assez grande part directe pour en retirer continuellement une importante stimulation industrielle, sans s'y être toutefois assez engagée pour en faire essentiellement dépendre son essor pratique; évitant ainsi que son avenir social pût jamais être gravement entravé par l'influence rétrograde nécessairement émanée de cette désastreuse institution[10], dont les avides promoteurs devaient parlà recevoir ultérieurement la juste punition naturellement dérivée, à cet égard, de l'ensemble des lois fondamentales propres à la sociabilité humaine.
Note 10:Un spécieux prosélytisme social, le plus souvent aveugle, et presque toujours indiscret, a fréquemment tendu, surtout de nos jours, lors même qu'il était pleinement sincère, à faire gravement méconnaître, à cet égard, l'ensemble des influences réelles, en représentant cette odieuse institution et l'infâme trafic correspondant comme une source d'améliorations effectives pour la malheureuse race qui en était l'objet, et dont la situation spontanée paraissait encore plus déplorable que la condition nouvelle où elle était ainsi transportée artificiellement. Ce cas constitue, ce me semble, le premier exemple capital de l'active application d'un sophisme très dangereux qui, fondé sur une entière ignorance des lois fondamentales propres à la succession, nécessairement graduelle, des diverses phases essentielles de la sociabilité humaine, peut devenir, chez les modernes, un principe habituel de pernicieuses perturbations, en conduisant à dénaturer profondément, par une irrationnelle intervention violente, la marche originale des civilisations arriérées. On peut dire, en effet, que, par suite de sa spontanéité, l'esclavage indigène auquel on soustrait ainsi les nègres constitue, dans leur état social, une situation vraiment susceptible de devenir progressive pour les vainqueurs et les vaincus, comme elle le fut dans l'antiquité; tandis que, par une telle transplantation factice, malgré les améliorations individuelles dont elle semble accompagnée, on altère, de la manière la plus funeste, la progression naturelle de ces populations africaines. Ces phénomènes sont trop compliqués, et les lois en sont trop peu connues encore, pour qu'il puisse déjà convenir à l'élite de l'humanité de s'efforcer, par une sage intervention active, de hâter réellement l'évolution spontanée des races les moins avancées, sans y déterminer artificiellement des perturbations beaucoup plus dangereuses que les vices mêmes auxquels un zèle irréfléchi voudrait apporter un remède inopportun et illusoire. A l'avenir seul pourra dignement appartenir cette noble mission, d'après une suffisante réalisation européenne de notre régénération mentale et sociale, comme je l'indiquerai directement au chapitre suivant.
Pour compléter ici l'appréciation fondamentale de l'évolution industrielle, il ne nous reste donc plus qu'à considérer maintenant sa nouvelle marche générale pendant la troisième phase préparatoire de la société moderne, depuis l'expulsion légale des calvinistes français et le triomphepolitique de l'aristocratie anglicane, jusqu'au début de la révolution française; période déjà caractérisée, dans la progression négative du chapitre précédent, par l'ascendant croissant du déisme proprement dit, dernière suite nécessaire du protestantisme antérieur. Or, l'ensemble de cette époque, d'après une judicieuse comparaison historique entre le mouvement de décomposition politique et le mouvement correspondant de recomposition élémentaire, confirme encore, avec une pleine évidence, l'exactitude de notre théorie sur leur systématisation toujours simultanée, si clairement établie envers la phase que nous venons d'examiner. Car, tandis que le mouvement révolutionnaire se subordonnait alors graduellement à une philosophie négative plus directe et plus complète, le mouvement organique éprouvait une semblable transformation, en vertu d'un notable progrès européen dans la régularisation politique de l'essor industriel, commencée pendant l'époque précédente. Sous la seconde phase, nous avons vu l'industrie devenir partout l'objet permanent d'actifs encouragemens systématiques, mais seulement comme base de la supériorité guerrière qui restait toujours le but principal de la politique, sans que la prédilection croissante des populations modernes pour la vie industrielle pûtencore se propager jusqu'à des pouvoirs essentiellement militaires. Mais, aux temps plus avancés dont nous commençons l'appréciation, cette connexité, désormais consacrée, subit peu à peu une inversion très remarquable, qu'on doit regarder comme le plus grand progrès qui pût être, à cet égard, compatible avec la nature du régime ancien, et au-delà duquel il est impossible de rien réaliser autrement que par l'avénement direct de la réorganisation finale; ce qui confirme clairement que cette troisième phase constitue, sous ce rapport, l'extrême préparation temporelle imposée aux sociétés modernes d'après la loi fondamentale de l'évolution humaine. Alors commence, en effet, une dernière série militaire, celle des guerres commerciales, où, par une tendance, d'abord spontanée et bientôt systématique, l'esprit guerrier, pour se conserver une active destination permanente, se subordonne de plus en plus à l'esprit industriel, auparavant si subalterne, et tente de s'incorporer désormais intimement à la nouvelle économie sociale, en manifestant son aptitude spéciale, soit à conquérir, pour chaque peuple, d'utiles établissemens, soit à détruire à son profit les principales sources d'une dangereuse concurrence étrangère. Malgré les déplorables luttes suscitées par une telle politique entre lesdivers élémens essentiels de la grande république européenne, elle n'en doit pas moins être primitivement envisagée, dans son ensemble, comme un véritable progrès, en tant que double témoignage irrécusable de la décadence naturelle de l'activité militaire et de la prépondérance décisive de l'activité industrielle, ainsi nécessairement proclamée, dans l'ordre temporel, à la fois le principe et le but de la civilisation moderne. Or, tel fut certainement, pendant la majeure partie de cette seconde phase, le nouveau caractère de la politique active, soit que la dictature temporelle qui la dirigeait fût monarchique et catholique, ou bien aristocratique et protestante, suivant notre distinction ordinaire. Cette importante transformation était déjà très sensible dans les grandes guerres européennes qui ont lié le commencement de la phase déiste à celui de la phase protestante: quoique, d'après les explications du chapitre précédent, elles se rapportassent encore principalement à l'antagonisme universel entre le catholicisme et le protestantisme, les vues industrielles y exercèrent évidemment une grande influence pratique. Toutefois, c'est seulement auXVIIIesiècle que cette subordination nouvelle de l'action militaire à l'essor industriel est devenue pleinement décisive dans presque toute l'étendue de l'occident européen:le système colonial, fondé sous la phase précédente, a dû être d'ailleurs la source la plus puissante d'un tel ordre de conflits.
Notre distinction fondamentale entre les deux systèmes de politique industrielle correspondans aux deux modes essentiels de dictature temporelle, trouve encore, à cet égard, une large et indispensable application naturelle. Malgré les efforts évidens et prolongés de la royauté pour imprimer à la politique française ce nouveau caractère, il ne pouvait jamais y acquérir une profonde consistance, soit en vertu des obstacles spéciaux que la situation de la France, au centre de la république occidentale, devait opposer à la prépondérance de l'égoïsme national que suppose ou qu'exige une telle conduite; soit d'après le généreux instinct de sociabilité universelle propre à cette population, en vertu des mœurs résultées, depuis Charlemagne, de l'ensemble de ses antécédens; soit par l'influence plus générale de l'esprit catholique, encore actif chez les rois, et directement contraire à cet audacieux isolement mercantile qui poussait activement à la dissolution violente de l'organisme européen; soit enfin à raison de l'ascendant mental qu'obtenait alors une philosophie purement négative mais nécessairement cosmopolite, au sein des populationsimmédiatement passées du catholicisme aux doctrines pleinement révolutionnaires, en évitant heureusement la halte protestante, comme on l'a vu au chapitre précédent. Par le simple renversement de tous ces divers motifs essentiels, on concevra aisément pourquoi cette nouvelle politique industrielle a dû recevoir en Angleterre son principal développement systématique, sous l'active direction permanente d'une dictature aristocratique, naturellement plus propre qu'aucune dictature monarchique à la persévérante continuité d'habiles efforts partiels indispensable aux succès soutenu d'une telle conduite nationale, spécialement en vertu de l'intime solidarité antérieure qui liait directement les intérêts matériels et moraux de cette caste avec l'essor de plus en plus étendu des classes laborieuses placées sous son antique patronage. Quelle que soit aujourd'hui l'exorbitante prépondérance du point de vue purement temporel, les autres nations européennes ne devraient certes nullement regretter la supériorité provisoire que devait ainsi offrir, depuis le siècle dernier, la prospérité d'un peuple nécessairement unique, au risque d'entraver ensuite profondément tout son avenir social: soit en y prolongeant inévitablement la prépondérance du régime militaire et théologique, dangereusement incorporé dès-lorsà son évolution industrielle; soit surtout en tendant à exercer sur lui-même une plus grande dépravation morale, par un plus libre ascendant continu d'une insatiable cupidité, et par une plus pernicieuse compression de toute généreuse sympathie nationale.
Après avoir suffisamment caractérisé la haute importance systématique que, pendant cette troisième phase, la politique industrielle acquiert chez tous les peuples européens, il faut apprécier aussi le développement simultané de l'organisation intérieure correspondante.
Dès l'origine de cette période, la prééminence spontanée de la vie industrielle devenait déjà très sensible parmi tous les rangs sociaux, par la prédilection croissante que manifestaient partout les hommes les plus actifs et les plus énergiques pour un mode d'existence qui s'adapte si bien à l'infinie variété des inclinations humaines. En sens inverse de la répartition primitive des professions, la carrière militaire tendit alors de plus en plus, surtout chez les classes inférieures, à devenir le refuge des natures les moins pourvues d'aptitude ou de persévérance. Pendant la seconde des quatre générations qui composent cette phase, le mémorable mouvement occasionné, en France, par les opérations de la banque de Law, vinthautement dévoiler que la cupidité tant reprochée au nouvel élément temporel, loin de lui être exclusivement propre, caractérisait désormais, avec non moins d'énergie, une caste dont le superbe dédain pour la vie industrielle ne prouvait plus réellement que son incurable aversion du travail régulier. Dès lors une expérience continue a de plus en plus témoigné, chez toutes les nations catholiques, où la dictature temporelle avait dû être essentiellement monarchique, que, depuis son asservissement total envers la royauté, si peu honorablement subi dès le début de cette époque, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, la noblesse avait aussi perdu irrévocablement, en général, jusqu'à cette supériorité de sentimens sociaux et d'éducation morale qui lui avait encore conservé, sous la phase précédente, une haute utilité indirecte, à titre de type spontané, même après la cessation de sa principale activité militaire, devenue essentiellement perturbatrice: cet oubli simultané de sa dignité et de ses devoirs ne pouvait d'ailleurs être aucunement compensé par son active participation spéciale à la propagation ultérieure de la philosophie négative. Cette dégradation devait être alors nécessairement beaucoup moindre dans les pays protestans, et principalement en Angleterre, où, par la nature aristocratiquede la dictature temporelle, la noblesse, activement incorporée au mouvement industriel, gardait une prépondérance politique susceptible de contrebalancer, et surtout de dissimuler, sa propre dégénération morale, sans que son véritable esprit y fût resté, au fond, plus généreux, et quoiqu'il dût même être, à certains égards, plus altéré par une hypocrisie systématique, profondément inhérente, suivant nos explications antérieures, à son système général de gouvernement, bien plus habile, mais non moins rétrograde, que celui de la royauté. Néanmoins, cet ascendant prolongé de l'aristocratie, malgré sa tendance nécessaire à retarder spécialement une vraie réorganisation sociale, devait alors utilement influer sur une plus parfaite élaboration des mœurs industrielles, ailleurs dépourvues désormais de toute direction supérieure avant que leur développement spontané y pût être encore suffisamment avancé.
Pendant qu'elle étendait ainsi sa prépondérance sociale, l'industrie moderne complétait aussi son organisation élémentaire par un double essor intérieur qu'il importe ici de caractériser sommairement. D'une part, on voit alors se développer partout le système de crédit public, que nous avons vu ébauché, sous la première phase, par les cités italiennes et même anséatiques, mais quine pouvait acquérir une haute importance que quand l'essor industriel aurait été, dans les principaux états, intimement lié, d'abord comme moyen, et surtout ensuite comme but, à l'ensemble de la politique européenne. Quoiqu'un tel système, déjà établi en Hollande, et alors plus étendu encore en Angleterre, n'ait pu produire que de nos jours ses plus puissans effets, j'en devais cependant signaler ici la première extension décisive. Car, par la formation spontanée des grandes compagnies financières, il en est immédiatement résulté l'installation définitive de la classe des banquiers à la tête de la hiérarchie industrielle, en vertu de la généralité supérieure de ses vues habituelles, conformément au principe de classement posé au début de ce chapitre. Malgré qu'il eût historiquement commencé l'évolution élémentaire, cet ordre de commerçans n'était point encore convenablement incorporé à l'ensemble de l'économie industrielle: aussi son avénement à la vraie situation générale convenable à sa nature, doit être regardé comme ayant procuré à un tel organisme un complément indispensable, puisque cet élément y est spécialement destiné à lier plus intimement tous les autres, par l'universalité spontanée de son action propre et directe, ainsi que je l'expliquerai directement au chapitre suivant.
Sous un autre aspect, la constitution industrielle recevait en même temps un perfectionnement non moins fondamental, par un commencement de régularisation systématique des relations générales entre la science et l'industrie. Partis des points les plus opposés, l'un des plus lointaines spéculations abstraites, l'autre des plus immédiates inspirations pratiques, ces deux élémens caractéristiques de l'état positif étaient déjà, vers la fin de la phase précédente, assez développés respectivement pour que le grand Colbert dût ébaucher directement l'organisation de l'évidente solidarité continue désormais manifestée par leur essor commun. Néanmoins, c'est surtout auXVIIIesiècle que cette connexité nécessaire, si longtemps bornée presque à l'art nautique et à l'art médical, devait s'étendre suffisamment, non-seulement au système entier des arts géométriques et mécaniques, mais aussi à celui, plus complexe et plus imparfait, des arts physiques et chimiques, qui en ont dès lors tant profité. Ces relations deviennent, dès cette époque, assez étendues et assez permanentes pour susciter spontanément une classe très remarquable, jusqu'ici peu nombreuse, quoique destinée à un grand essor ultérieur, la classe des ingénieurs proprement dits, spécialement apte au réglementjournalier de ces rapports indispensables; sans que toutefois son vrai caractère intermédiaire ait pu être, même aujourd'hui, convenablement établi, faute des doctrines correspondantes, comme je l'ai abstraitement expliqué au second chapitre du premier volume de ce Traité. Son développement initial s'est alors opéré, surtout en France et en Angleterre, selon la nature propre à chacune des deux voies opposées respectivement suivies, dès l'origine, par l'ensemble de l'évolution industrielle: c'est-à-dire, d'après la prépondérance, d'un côté, d'une direction centrale, et, de l'autre, des tendances partielles; avec les avantages et les inconvéniens inhérens à chaque mode, l'un susceptible de mieux préparer à une véritable organisation finale du travail universel, l'autre faisant mieux ressortir les merveilles d'un libre instinct privé, seulement secondé par d'heureuses associations volontaires.
Enfin, par une suite spontanée de son progrès intérieur, l'industrie moderne commence alors à manifester directement son grand caractère philosophique, jusque alors trop peu prononcé, quoique toujours appréciable à une scrupuleuse analyse historique; elle tend désormais à se présenter de plus en plus comme immédiatement destinée à réaliser l'action systématique del'humanité sur le monde extérieur, d'après une suffisante connaissance des lois naturelles. Deux inventions capitales, d'abord celle de la machine à vapeur dès le début de cette troisième époque, et ensuite celle des aérostats vers sa fin, doivent être surtout signalées comme ayant spécialement concouru à l'universelle propagation d'une telle conception, l'une par ses puissans résultats actuels, et l'autre par les espérances, hardies mais légitimes, qu'elle devait partout soulever. L'ensemble des diverses impressions de ce genre autorise pleinement à remarquer que, si, sous la seconde phase, l'esprit théologique avait été spontanément conduit à dévoiler hautement sa tendance anti-industrielle, ainsi que je l'ai expliqué, réciproquement, sous cette phase nouvelle, l'esprit industriel fut amené, non moins naturellement, à caractériser nettement la tendance anti-théologique qui lui appartient irrévocablement après un essor suffisant. Non-seulement, en effet, toute grande action volontaire de l'homme sur le monde suppose nécessairement la subordination réelle des phénomènes à des lois invariables, finalement incompatibles avec aucune véritable activité providentielle; d'où résulte une inévitable participation indirecte de l'essor industriel à l'influence irréligieuse de l'espritvraiment scientifique, comme je l'ai tant établi dans les diverses parties de ce Traité. Mais, outre ce concours spontané, dont la popularité spéciale indique assez la haute portée sociale, il est clair que l'industrie, une fois convenablement développée, a son mode propre et direct de tendre à l'entière extinction des croyances théologiques quelconques, indépendamment de son efficacité continue contre la préoccupation dominante du salut éternel, déjà très sensible, au moyen âge, aussitôt après l'émancipation initiale. Car, en principe, toute intervention active de l'homme pour altérer à son profit l'économie naturelle du monde réel constitue nécessairement un injurieux attentat contre la perfection infinie de l'ordre divin. La nature propre du polythéisme lui fournissait directement de nombreux moyens spéciaux pour éluder suffisamment un tel antagonisme, comme je l'ai expliqué au cinquante-troisième chapitre. Au contraire, sous le monothéisme, l'inévitable hypothèse de l'optimisme providentiel devait finalement développer ce fatal conflit, aussitôt que le caractère sacerdotal ne serait plus assez progressif pour contenir dignement les vicieuses inspirations de la théologie, et que l'essor industriel aurait acquis assez d'extension pour constituer, à cet égard, une opposition prononcée.Le monothéisme musulman était parvenu, presque dès sa naissance, à ce désastreux antagonisme, par cela même que, conservant la grande concentration politique propre au régime polythéique, il avait toujours été radicalement privé de cette heureuse division catholique qui faisait réellement la principale valeur sociale du régime monothéique. Quoique l'admirable organisation du catholicisme ait ainsi ajourné spontanément cette inévitable collision jusqu'aux temps où, vu la décadence très avancée du système théologique, elle ne pouvait plus compromettre gravement l'évolution industrielle de l'élite de l'humanité, un tel ajournement devait, en sens inverse, rendre le conflit final plus profondément nuisible à l'esprit religieux, désormais devenu de plus en plus, pendant cette troisième phase, directement incompatible, même aux yeux les moins clairvoyans, avec une large extension de l'action rationnelle de l'homme sur la nature. C'est ainsi que cette phase vraiment extrême dans l'évolution préliminaire de la société moderne, aussi bien pour la progression positive que pour la progression négative, a graduellement amené l'élément industriel à se trouver dès-lors involontairement constitué en hostilité radicale et continue, d'ailleurs ouverte ou latente, envers les divers pouvoirs, théologiques et militaires, dont latutélaire prépondérance avait été longtemps indispensable à son essor initial: d'où résulte, en général, que tout le développement préparatoire dont il était susceptible sous le régime ancien était désormais essentiellement accompli; et que, par conséquent, sa tendance ultérieure devait être spontanément dirigée vers une entière réorganisation politique. On voit donc, en résumé, comment, à cette époque, l'influence mentale, directe quoique accessoire, propre au mouvement industriel, a instinctivement secondé, par une action spéciale éminemment populaire, l'ébranlement décisif alors immédiatement dirigé contre l'ensemble de la philosophie théologique.
Telle est enfin, la saine appréciation historique des divers caractères successifs de l'évolution industrielle pendant les trois phases essentielles de la civilisation moderne. Après son origine, au moyen-âge, sous la tutelle catholique et féodale, ce grand mouvement temporel a dû suivre, dans sa première phase, une marche purement spontanée, seulement secondée par d'heureuses alliances naturelles avec les divers pouvoirs anciens; il a été, durant la seconde phase, systématiquement assujéti, par les différens gouvernemens européens, à d'actifs encouragemens continus, comme moyen fondamental de suprématie politique; pendant la phase suivante, il a étéfinalement érigé en but permanent de la politique européenne, qui partout a mis la guerre à son service régulier: son essor social, de plus en plus prépondérant, a été ainsi conduit graduellement à ne pouvoir plus avancer autrement que par l'avénement final du système politique correspondant. Quoique cette tendance extrême ne doive être appréciée que dans la leçon suivante, il convenait cependant d'en indiquer ici la filiation nécessaire, afin que les bons esprits puissent déjà sentir pleinement l'intime réalité de la nouvelle philosophie politique que je m'efforce de fonder. Rattachant ainsi l'un à l'autre les trois âges principaux de l'histoire moderne, de manière à montrer chaque phase comme naissant de la précédente et produisant la suivante, notre élaboration actuelle complète, par une explication décisive, la liaison fondamentale précédemment établie entre l'évolution moderne et l'évolution ancienne, par l'intermédiaire de l'évolution transitoire propre au moyen-âge; instituant dès-lors une indissoluble solidarité effective entre tous les divers degrés du développement humain, dont on pourra désormais concevoir nettement la parfaite continuité, en remontant aisément des moindres phénomènes actuels aux actes les plus antiques de la sociabilité humaine.
Il nous reste maintenant à accomplir, mais beaucoup plus sommairement, une équivalente appréciation pour le triple mouvement intellectuel, esthétique, scientifique, et philosophique, qui préparait simultanément une réorganisation spirituelle susceptible de fournir ultérieurement une base rationnelle à la réorganisation temporelle dont nous venons d'examiner la préparation élémentaire. Outre les fausses notions qu'une irrationnelle analyse historique y avait multiplié davantage, cette première élaboration organique devait nous offrir des difficultés plus complexes et exiger des explications plus étendues, en vertu de l'importance prépondérante de l'évolution industrielle, sur laquelle devait reposer nécessairement la constitution propre de la société moderne; tandis que le nouvel essor spirituel, toujours restreint à une classe très limitée, n'y a pu, au contraire, exercer encore qu'une simple influence modificatrice, destinée seulement à devenir active et principale dans un prochain avenir. Chacune de ces trois évolutions partielles ne doit d'ailleurs, par la nature de notre opération dynamique, être ici nullement considérée quant à son histoire spéciale, quelque profond intérêt qu'elle y pût offrir, mais uniquement sous son aspect social, où son action immédiate ne se présentejusqu'à présent que comme purement accessoire, et n'acquiert vraiment d'importance majeure qu'à raison des germes nécessaires d'un puissant ascendant ultérieur. Ainsi que nous l'avons fait envers l'évolution principale, il nous suffira donc, pour chaque élément spirituel, d'apprécier successivement, d'abord sa première émanation historique sous la tutelle du régime propre au moyen-âge, ensuite son vrai caractère essentiel relativement à la société moderne, et enfin sa marche graduelle pendant les trois phases que nous avons établies depuis leXIVesiècle. D'après l'ordre fondamental expliqué au début de ce chapitre, nous devons commencer ce travail complémentaire par l'examen sommaire de l'évolution esthétique, la plus rapprochée, à tous égards, de l'évolution industrielle.
Les facultés esthétiques étant, par leur nature, essentiellement destinées à l'idéale représentation sympathique des divers sentimens qui caractérisent la nature humaine, personnelle, domestique, ou sociale, leur essor spécial, quelque ascendant qu'on lui suppose, ne saurait jamais suffire à définir réellement la civilisation correspondante. Quoique la sociabilité moderne leur réserve nécessairement une activité et une extension très supérieures à celles que pouvaient permettre les phases sociales antérieures, comme jel'expliquerai bientôt, contrairement aux opinions ordinaires, il est clair néanmoins que leur énergique manifestation a dû toujours être indistinctement mêlée aux situations quelconques de l'humanité, sous l'unique condition indispensable que l'état respectif fût à la fois assez prononcé et assez stable. Aussi est-ce la seule, parmi les différentes évolutions élémentaires étudiées dans ce chapitre, qui puisse être envisagée comme pleinement commune à la société militaire et théologique ainsi qu'à la société industrielle et positive: d'où résulte évidemment un nouveau motif spécial pour que nous devions ici moins appliquer notre analyse historique à un tel élément général qu'à ceux qui constituent directement les vrais caractères distinctifs de la civilisation moderne, où nous devons seulement apprécier le mode fondamental d'incorporation de l'élément esthétique, et les nouvelles propriétés qu'il y a naturellement développées.
D'après cette remarque préalable, sur l'issue permanente que les beaux-arts doivent spontanément trouver dans tous les âges de l'humanité, on conçoit d'abord, relativement à la première des trois questions posées ci-dessus, combien il serait impossible, en principe, que leur essor ne se fût point fait jour dans un état social aussi fortement prononcé que celui du moyen-âge, où il importe maintenantde montrer la véritable source nécessaire de l'évolution esthétique des sociétés modernes. Or, il est aisé de reconnaître, à tous égards, que, si le régime féodal et catholique avait pu comporter une stabilité suffisante, il était, par sa nature, beaucoup plus favorable à un tel développement qu'aucun des régimes antérieurs. Car, les mœurs féodales avaient d'abord imprimé aux sentimens d'indépendance personnelle une énergie habituelle jusque alors inconnue: en même temps, la vie domestique y avait été surtout communément embellie et étendue, fort au-delà de ce qui avait été possible chez les anciens, principalement en vertu des heureux changemens survenus dans la condition des femmes: enfin, l'activité collective, quand elle y put être convenablement exercée, y devait certes constituer une source non moins puissante d'inspirations poétiques et artistiques, d'après le nouvel attrait moral que devait offrir le grand système de guerres défensives propre à cette mémorable phase de l'humanité. Il est évident que tous ces éminens attributs n'étaient nullement accidentels, et qu'ils résultaient alors nécessairement de la situation féodale régularisée par l'esprit catholique, spécialement à l'aide de la division fondamentale des deux pouvoirs, qui constituait le principal caractère politique d'untel état social, suivant nos explications antérieures. Quant à l'influence particulière du catholicisme, elle se marque, à cet égard, d'une manière encore moins contestable: soit par le degré initial d'activité spéculative que nous l'avons vu développer directement chez toutes les classes, et qui devait y permettre à l'action esthétique une universalité jusque alors impossible; soit par la destination permanente que son culte fournissait immédiatement à chacun des beaux-arts, et qui érigea si longtemps de nombreuses cathédrales en autant de véritables musées, où la musique, la peinture, la sculpture et l'architecture trouvaient spontanément une heureuse consécration; soit enfin par les ressources si variées de son organisation intérieure pour offrir de puissans moyens continus d'encouragement individuel. Toutefois, il faut reconnaître, sous ce rapport, que ces importantes propriétés étaient surtout inhérentes à l'admirable perfection de la constitution catholique, socialement envisagée, abstraction faite de la philosophie théologique qui lui servait inévitablement de base rationnelle, et dont l'influence a tant neutralisé, comme nous l'avons constaté, les heureuses tendances propres à un tel organisme. Car, malgré l'aptitude spéciale que nous reconnaîtrons bientôt au monothéisme pour favoriser spontanément lepremier essor scientifique des modernes, il n'en pouvait être nullement ainsi relativement à l'essor esthétique, qui devait être certes peu compatible avec le caractère à la fois vague, abstrait et inflexible, des croyances monothéiques: cette antipathie, d'ailleurs peu contestée aujourd'hui, a été d'avance suffisamment appréciée par contraste, en expliquant, au cinquante-troisième chapitre, les éminentes propriétés esthétiques du polythéisme, directement émanées, au contraire, de la doctrine elle-même, bien plus que du régime correspondant. Mais cette opposition naturelle n'a pu, en réalité, longtemps retarder, au moyen-âge, l'essor des beaux-arts, si puissamment stimulé par l'ensemble de la situation sociale; elle y a seulement nécessité une mémorable inconséquence habituelle, avidement accueillie des croyans même les plus timorés, en conduisant le génie esthétique à consacrer, par une sorte de foi idéale, la perpétuité fictive du polythéisme antique, soit grec ou romain, soit scandinave, soit arabe. Quoique, par l'indispensable doctrine des êtres surnaturels intermédiaires, le monothéisme chrétien, presque autant que le monothéisme musulman, se prêtât aisément à un tel expédient poétique, il est néanmoins incontestable que cette inévitable incohérence a dû constituer, chez les modernes, l'unedes principales causes de la moindre énergie des impressions esthétiques, d'abord tant que les doctrines religieuses y ont conservé un véritable ascendant, et même ensuite, quand les esprits avancés y ont été presque aussi affranchis du monothéisme que du polythéisme. Ce conflit fondamental se fera nécessairement toujours sentir, à un degré quelconque, surtout chez les classes auxquelles les beaux-arts sont plus spécialement destinés, jusqu'aux temps, encore éloignés mais certains, où l'évolution esthétique pourra directement reposer sur la propagation familière d'une philosophie pleinement positive, comme je l'expliquerai en terminant ce volume. Mais on a trop confondu la tendance réelle de cet antagonisme logique à neutraliser les grands effets esthétiques, avec une chimérique opposition à l'essor des beaux-arts, et surtout avec une prétendue infériorité de ceux qui les ont si heureusement cultivés sous une telle influence permanente.
Stimulée par l'ensemble des causes essentielles que nous venons d'apprécier, l'évolution esthétique dut se manifester, au moyen-âge, aussitôt que la situation sociale put commencer à le permettre, c'est-à-dire quand l'organisme catholique et féodal fut enfin suffisamment parvenu à sa constitution propre: l'avénement universel de lachevalerie en marque naturellement l'époque initiale, par l'heureuse excitation nouvelle qui en devait spécialement résulter; mais c'est nécessairement aux croisades que se rapporte son principal développement, ainsi directement alimenté, pendant deux siècles, par ce noble essor collectif de l'énergie européenne. Tous les témoignages historiques constatent de la manière la plus décisive, l'unanime empressement que montrèrent alors, avec une naïveté si expressive, les diverses classes quelconques de la société européenne pour un genre d'activité mentale si bien caractérisé par ce doux privilége de charmer presque également les esprits les plus opposés, soit en offrant aux uns l'exercice intellectuel le mieux adapté à la faible portée de leur entendement, soit en présentant aux autres la plus salutaire diversion qui puisse procurer un repos sans apathie. Ces dispositions favorables étaient même tellement inspirées par la nature d'un régime irrationnellement qualifié de ténébreux, qu'elles furent, en général, plus fortement prononcées là où ce régime avait pu se réaliser plus complétement, c'est-à-dire en France et en Angleterre, où l'essor naissant des beaux-arts excita longtemps une admiration bien supérieure, soit en énergie, soit en universalité, à l'ardeur tant célébrée de quelques rares populationsantiques pour les chefs-d'œuvre correspondans. Quelle que dût être bientôt, à cet égard, l'éclatante prépondérance de l'Italie, on doit, en effet, remarquer, comme Dante l'a noblement proclamé, que sa première évolution esthétique fut d'abord précédée et préparée, au moyen-âge, par celle de la France méridionale: or, cette incontestable diversité historique me semble devoir être surtout attribuée à la moindre consistance de l'ordre féodal en Italie, malgré l'action plus spécialement favorable que le catholicisme y devait exercer sur le développement initial des beaux-arts.
Cet essor spontané dut être longtemps entravé par une lente et difficile opération préliminaire, dont l'indispensable accomplissement devait précéder, de toute nécessité, l'élan direct du génie poétique: on conçoit qu'il s'agit de l'élaboration fondamentale des langues modernes, où l'on doit voir, à mon gré, une première intervention universelle des facultés esthétiques. Quoique un tel préambule ne pût laisser, à cet égard, de résultats immédiats, leur absence effective n'indique certainement pas la stérilité radicale des efforts primitifs longtemps consumés ainsi en travauxpurementpréparatoires, mais d'une importance capitale pour l'ensemble de l'évolution ultérieure,qu'une ingrate appréciation isole trop souvent de ces premiers germes nécessaires. Les langues résultent surtout, comme on sait, d'une lente élaboration populaire, où se manifestent toujours profondément les divers caractères essentiels de la civilisation correspondante: cela est surtout évident quant aux langues modernes, où la prédominance croissante de la vie industrielle et l'ascendant graduel d'une rationnalité positive sont si fidèlement prononcés. Mais cette origine vulgaire n'empêche nullement le concours nécessaire de l'influence plus régulière spontanément émanée des esprits d'élite, et sans laquelle un tel travail universel ne saurait acquérir ni la stabilité, ni même la cohérence indispensables à sa destination finale. Or, dans cette intervention permanente du génie spécial pour la sanction et la révision de l'élaboration populaire fondamentale, aussitôt que celle-ci est suffisamment avancée, il importe de reconnaître, en général, que, malgré l'inévitable participation simultanée de nos divers modes quelconques d'activité mentale, l'opération dépend surtout, par sa nature, des facultés esthétiques proprement dites, comme étant à la fois les moins inertes chez la plupart des intelligences, et celles dont l'exercice exige davantage le perfectionnement de la langue commune. Cette propriéténécessaire devient encore plus évidente quand il s'agit, non de la création spontanée d'une langue originale, mais de la transformation radicale d'un langage antérieur, par suite d'un nouvel état social. Quelque activité que le génie philosophique et le génie scientifique aient pu manifester au moyen-âge, comme nous l'apprécierons bientôt, ils y ont assurément fort peu contribué l'un et l'autre à la fondation générale des langues modernes. Malgré les avantages essentiels que chacun d'eux a ultérieurement retirés de la supériorité logique propre aux nouveaux idiomes, le long usage que tous deux firent du latin, après qu'il eut entièrement cessé d'être vulgaire, confirme assez leur répugnance et leur inaptitude naturelles à diriger l'élaboration du langage usuel. C'était donc à des facultés moins abstraites, moins générales et moins éminentes, mais aussi plus intimes, plus populaires et plus actives, que devait nécessairement appartenir cette indispensable opération. Essentiellement destiné à la représentation universelle et énergique des pensées et des affections inhérentes à la vie réelle et commune, jamais le génie esthétique n'a pu convenablement parler une langue morte, ni même étrangère, quelque facilité exceptionnelle qu'aient pu procurer, à cet égard, des habitudes artificielles. On conçoit doncaisément comment son activité spéciale a dû être, au moyen-âge, si longtemps occupée surtout d'accélérer et de régulariser la formation spontanée des langues modernes, qui doit être principalement rapportée aux efforts assidus de ces mêmes facultés auxquelles une superficielle appréciation attribue une sorte de léthargie séculaire, aux temps même où elles posaient ainsi les fondemens généraux des monumens les plus caractéristiques de notre sociabilité européenne. Le retard inévitable qui en devait résulter pour l'essor direct des productions esthétiques, n'affectait sans doute immédiatement que l'art poétique proprement dit, et accessoirement l'art musical: mais les trois autres beaux-arts devaient aussi en être indirectement entravés, quoique à un degré beaucoup moindre, d'après leurs relations fondamentales avec l'art le plus universel, conformément à la hiérarchie esthétique indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre; ce qui explique essentiellement les principaux modes historiques de l'évolution esthétique propre au moyen-âge.
En considérant directement la mémorable spontanéité d'une telle évolution, on ne saurait méconnaître la réalité de notre explication générale sur son émanation nécessaire du milieu social correspondant. On doit taxer, sans doute,d'irrationnelle exagération les reproches ordinaires sur l'entier abandon des ouvrages anciens, dont la lecture assidue, au moins quant aux auteurs romains, ne pouvait certainement cesser en un temps où le latin constituait encore le langage spécial de la principale hiérarchie européenne. Toutefois, il est certain que les plus beaux siècles du moyen-âge durent offrir, à cet égard, après la première ébauche des langues modernes, une heureuse désuétude naturelle, sauf les besoins permanens du clergé, en vertu d'un instinct confus de l'incompatibilité de la nouvelle évolution esthétique avec l'admiration trop exclusive des chefs-d'œuvre relatifs à un système de sociabilité dès lors à jamais éteint. Quels que fussent alors, sous le rapport du goût, les inconvéniens réels d'une semblable disposition, elle présentait d'abord l'avantage beaucoup plus essentiel de mieux garantir l'originalité et la popularité de cet essor naissant. Il faut d'ailleurs noter qu'une telle tendance était, au moyen-âge, intimement liée au préjugé universel, si justement établi par le catholicisme, sur la prééminence fondamentale du nouvel état social comparé à l'ancien. Cette relation naturelle a même ultérieurement contribué, en sens inverse, à la résurrection de la littérature ancienne, où tant d'esprits cultivéscherchaient, à leur insu, une sorte de protestation indirecte contre l'esprit catholique, aussitôt qu'il eut cessé d'être suffisamment progressif. Quoi qu'il en soit, la spontanéité primitive d'une telle évolution esthétique avait certainement besoin d'être consolidée par son entière indépendance de celle qu'avait inspirée une tout autre situation sociale. C'est ainsi, par exemple, que, d'après le trop grand ascendant que devait spécialement conserver, en Italie, l'imitation des monumens romains, cette belle partie de la république européenne, longtemps si supérieure aux autres dans presque tous les beaux-arts, n'a point offert, au moyen-âge, la même prépondérance relativement à l'architecture, dont le principal essor caractéristique dut alors s'accomplir chez des populations où les influences catholiques et féodales avaient plus exclusivement prévalu; ce qui permettait d'y ériger des édifices plus profondément adaptés à l'ensemble de la civilisation dont ils étaient destinés à éterniser, sous la forme la plus sensible, l'imposant souvenir. En tous genres, l'intime spontanéité de cette mémorable évolution initiale n'est pas moins marquée par l'originalité de ses productions et par leur naïve conformité avec la situation sociale correspondante que par l'indépendance de sa marcheaffranchie de toute imitation servile. On le voit surtout pour l'essor poétique, alors si directement consacré, d'une part, à l'expression, fidèle quoique idéale, des mœurs chevaleresques, et, d'une autre part, à l'heureuse indication de la prépondérance caractéristique qu'obtenait de plus en plus la vie domestique dans le système habituel de l'existence moderne. Sous l'un et l'autre aspect, il faut principalement remarquer, à cette époque, l'ébauche primordiale d'un genre de compositions essentiellement inconnu à l'antiquité, parce qu'il se rapporte éminemment à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et que la vie publique n'y intervient qu'en vertu de sa réaction nécessaire sur celle-ci. Cette sorte d'épopée domestique, ultérieurement destinée à de si admirables progrès, comme je l'indiquerai ci-dessous, et qui constitue certainement la nouvelle espèce de productions la mieux adaptée jusqu'ici à la nature propre de la civilisation moderne, remonte évidemment jusqu'à cette évolution initiale, dont une servile admiration de l'antique littérature a fait trop oublier ensuite les ingénieux essais originaux: la dénomination vulgaire, malgré son impropriété actuelle, conserve directement le souvenir continu de cette incontestable filiation historique.
Tel est l'ensemble d'explications préliminaires qui indique l'état social du moyen-âge comme constituant, à tous égards, le berceau nécessaire de la grande évolution esthétique des sociétés modernes. Si les éminens attributs qui caractérisent, sous ce rapport, cette mémorable situation, n'ont pu être, en réalité, assez développés pour que leur appréciation générale n'exigeât pas aujourd'hui une discussion approfondie, cela tient surtout à la nature essentiellement transitoire qui, d'après nos démonstrations antérieures, devait nécessairement distinguer ce degré de la progression humaine. L'essor esthétique ne suppose pas seulement un état social assez fortement caractérisé pour comporter une idéalisation énergique: il demande, en outre, que cet état quelconque soit assez stable pour permettre spontanément, entre l'interprète et le spectateur, cette intime harmonie préalable sans laquelle l'action des beaux-arts ne saurait obtenir habituellement une pleine efficacité. Or, ces deux conditions fondamentales, naturellement réunies chez les anciens, n'ont jamais pu l'être depuis à un degré suffisant, même au moyen-âge, et ne pourront retrouver leur concours normal que sous l'ascendant ultérieur de la régénération positive réservée à notre siècle, comme je l'indiquerai spécialement à la fin de cedernier volume. Nous avons, en effet, pleinement reconnu que le moyen-âge constitue, à tous égards, une immense transition, qui, sous les divers aspects principaux, n'est pas encore totalement terminée; et c'est là seulement qu'il faut chercher la véritable explication historique de l'incontestable disproportion générale qui se fait alors si déplorablement sentir entre les faibles résultats permanens de l'essor esthétique et l'énergie de son activité originale, si bien secondée par un empressement universel. Cette mémorable anomalie est irrationnellement appréciée dans les deux écoles opposées qui se disputent aujourd'hui l'empire des beaux-arts: les uns n'y ayant vu qu'un chimérique témoignage d'un inexplicable décroissement des facultés esthétiques de l'humanité; les autres l'ayant exclusivement attribuée à la servile imitation ultérieure des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Quoique cette dernière considération ne soit pas aussi vaine que la première, on y prend cependant un effet pour une cause, et surtout on y accorde une importance fort exagérée à une influence purement secondaire: car, si la situation catholique et féodale avait pu et dû comporter une véritable stabilité, comparable à celle de l'ordre grec ou romain, sa prépondérance spontanée eût aisément contenu l'espèce de rétrogradationesthétique que tendit à produire ensuite une prédilection trop exclusive pour les modèles antiques. Ainsi, la source essentielle de cette singulière hésitation sociale qui caractérise l'art moderne, et qui a tant neutralisé jusqu'ici l'universalité nécessaire de son influence continue, après sa première évolution si ferme, si originale, et si populaire, au moyen-âge, doit être directement cherchée dans l'inévitable instabilité de l'état social correspondant, suscitant toujours de nouvelles transitions successives. Une profonde et persévérante élaboration esthétique était certainement impossible chez des populations où chaque siècle, et quelquefois même chaque génération, modifiait assez notablement la sociabilité antérieure pour que chaque situation déterminée eût déjà essentiellement cessé avant que le poète ou l'artiste eussent pu y contracter suffisamment l'intime pénétration spontanée indispensable à l'action des beaux-arts. C'est ainsi, par exemple, que l'esprit des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait irrévocablement disparu quand les langues modernes ont pu être assez formées pour en permettre la pleine idéalisation: tandis que, chez les anciens, chaque mode effectif de sociabilité avait été tellement durable, que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver, après plusieurssiècles, des passions et des affections populaires essentiellement identiques à celles dont il voulait retracer l'empire antérieur. L'avenir seul pourra replacer l'humanité, et d'une manière même bien supérieure, dans ces conditions normales de stabilité active, sans lesquelles l'action des beaux-arts ne saurait obtenir l'entière efficacité sociale convenable à sa nature.