[9]Frog.
[9]Frog.
[10]Spanker.
[10]Spanker.
[11]Leyardmesure environ 91 centimètres (914 millimètres), soit un peu moins d'un mètre. (Note des Traducteurs.)
[11]Leyardmesure environ 91 centimètres (914 millimètres), soit un peu moins d'un mètre. (Note des Traducteurs.)
La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes n'avaient pas perdu de chien durant la nuit et c'est l'esprit le plus léger qu'ils se remirent en chemin, dans le silence, le noir et le froid, Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau, à un mauvais passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident.
C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus dessous, demeurait suspendu entre le tronc d'un arbre et un énorme roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens, afin de les dégager et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes s'occupaient de remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler en rampant.
—Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille! cria-t-il, en se retournant vers le chien.
Mais le chien, au lieu de lui obéir, fit un bond en avant et se sauva, en courant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui.
Tout là -bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait l'aguicher et lui sourire de toutes ses dents, puis fit un pas vers lui, en manière d'avance. N'a-qu'une-Oreille se rapprocha, mais en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et la queue droites.
Quand il l'eut jointe, il essaya de frotter son nez contre le sien; mais elle se détourna, avec froideur, et fit un pas en arrière. Elle répéta plusieurs fois sa manœuvre, comme pour l'entraîner loin de ses compagnons humains. À un moment (on eût dit qu'une vague conscience du sort qui l'attendait flottait dans sa cervelle de chien), N'a-qu'une-Oreille, s'étant retourné, regarda derrière lui ses deux camarades de trait, le traîneau renversé et les deux hommes qui l'appelaient. Mais la louve lui ayant tendu son nez, pour qu'il s'y frottât, il en oublia aussitôt toute autre idée et se reprit à la suivre au bout de quelques minutes, dans un prude et nouveau recul qu'elle effectua.
Bill, pendant ce temps, avait songé au fusil. Mais celui-ci était pris sous le traîneau et quand, avec l'aide d'Henry, il eut mis la main dessus, le chien et la louve étaient trop éloignés de lui, trop près aussi l'un de l'autre pour qu'il pût tirer.
Trop tard, N'a-qu'une-oreille connut son erreur. Les deux hommes le virent qui revenait vers eux à fond de train. Mais déjà une douzaine de loups maigres, bondissant dans la neige, fonçaient à angle droit sur le chien, afin de lui couper la retraite. La louve avait, quant à elle, cessé ses grâces et ses pudeurs, et s'était jetée sur son amoureux, avec un rauque grognement. Il l'avait bousculée d'un coup d'épaule et elle s'était jointe aux autres poursuivants. Elle le talonnait de près.
—Où allez-vous? cria Henry, en posant sa main sur le bras de Bill.
Bill se dégagea, d'un mouvement brusque.
—Je ne puis, dit-il, supporter ce qui se passe. Ils ne doivent plus avoir, si je puis l'empêcher, aucun de nos chiens.
Le fusil au poing, il s'enfonça dans les taillis qui bordaient le sentier.
—Attention, Bill! lui jeta Henry, une dernière fois. Soyez prudent!
Henry, assis sur le traîneau, vit disparaître son compagnon. N'a-qu'une-Oreille avait quitté la piste et tentait de rejoindre le traîneau en décrivant un grand cercle. Henry l'apercevait par instants, détalant à travers des sapins clairsemés et s'efforçant de gagner les loups en vitesse, tandis que Bill allait essayer, sans nul doute, d'enrayer la poursuite. Mais la partie était perdue d'avance. D'autant que de nouveaux loups, sortant de partout, se joignaient à la chasse.
Tout à coup, Henry entendit un coup de fusil, puis deux autres succéder rapidement au premier, et il connut que la provision de cartouches de Bill était finie. Il y eut un grand bruit, des grondements et des cris. Henry reconnut la voix du chien, qui gémissait et hurlait. Un cri de loup lui annonça qu'un des animaux avait été atteint. Et ce fut tout. Gémissements et grognements moururent et le silence retomba sur le paysage solitaire.
Henry demeura longtemps assis sur le traîneau. Il n'avait pas besoin d'aller voir ce qui était advenu. Cela il le savait comme s'il en eût été spectateur. Il se dressa pourtant, à un moment, avec un tressaillement, et, dans une hâte fébrile, chercha la hache qui était parmi les bagages. Puis il se rassit et songea longuement, en société des deux chiens qui lui restaient et qui demeuraient à ses pieds, couchés et tremblants.
Il se leva, à la fin, en proie à une immense faiblesse, comme si toute force de résistance s'était anéantie en lui, et se mit en devoir d'atteler les chiens au traîneau. Lui-même passa sur son épaule un harnais d'homme et tira, de concert avec les deux bêtes. L'étape fut courte. Dès que le jour commença à baisser, Henry se hâta d'organiser le campement. Il donna aux chiens leur nourriture, fit cuire et mangea son dîner, et dressa son lit près du feu.
Mais il n'avait pas encore fermé les yeux qu'il vit les loups arriver et, cette fois, s'avancer tellement près qu'il n'y avait pas à songer même à dormir. Ils étaient là , autour de lui, si peu loin qu'il pouvait les regarder, comme en plein jour, couchés ou assis autour du foyer, rampant sur leurs ventres, et tantôt avançant, tantôt reculant. Certains d'entre eux dormaient, couchés en rond dans la neige, comme des chiens. Il ne cessa pas, un seul instant, d'aviver la flamme, car il savait qu'elle était le seul obstacle entre sa chair et leurs crocs. Les deux chiens se pressaient contre lui, implorant sa protection. De temps à autre, le cercle des loups s'agitait, ceux qui étaient couchés se relevaient, et tous hurlaient en chœur. Puis ils se recouchaient ou s'asseyaient, le cercle se reformant plus près.
À force, cependant, d'avancer d'un pouce, puis d'un pouce, un instant arriva où les loups le touchaient presque. Alors il prit des brandons enflammés et commença à les jeter dans le tas de ses ennemis. Ceux-ci bondissaient en arrière, d'un saut hâtif, accompagné de cris de colère et de grognements peureux, quand une branche, bien lancée, atteignait l'un d'eux.
Le matin trouva l'homme hagard et brisé, les yeux dilatés par le manque de sommeil. Il cuisina et absorba son déjeuner. Puis quand la lumière eut dispersé la troupe des loups, il s'occupa de mettre à exécution un projet qu'il avait médité durant de longues heures de la nuit. Ayant abattu, à coups de hache, de jeunes sapins, il en fit, en les liant en croix, les traverses d'un échafaudage assez élevé, dont quatre autres grands sapins, restés debout, formèrent les montants. Se servant ensuite des courroies du traîneau comme de cordes, et les chiens tirant avec lui, il hissa au sommet de l'échafaudage le cercueil qu'il avait convoyé.
—Ils ont eu Bill, dit-il, en s'adressant au corps du mort, quand celui-ci fut installé dans sa sépulture aérienne, et ils m'auront peut-être. Mais, vous, jeune homme, ils ne vous auront pas.
Le traîneau filait maintenant derrière les chiens, qui haletaient d'enthousiasme, car ils savaient, eux aussi, que le salut était pour eux dans le chenil du Fort M'Gurry. Mais les loups n'avaient pas été loin et c'est ouvertement qu'ils avaient, désormais, repris leur poursuite. Ils trottinaient tranquillement derrière le traîneau, ou rangés en files parallèles, leurs langues rouges pendantes, leurs flancs maigres ondulant sur leurs côtes, qui se dessinaient à chacun de leurs mouvements. Henry ne pouvait s'empêcher d'admirer qu'ils fussent encore capables de se tenir sur leurs pattes, sans s'effondrer sur la neige.
À midi, vers le Sud, ce ne fut pas seulement un reflet du soleil qui apparut, mais l'astre lui-même, dont la partie supérieure émergea de l'horizon, pâle et dorée. Henry vit là un heureux présage. Le soleil était revenu et les jours allaient grandir. Mais sa joie fut de courte durée. La lumière, presque aussitôt, se remit à baisser et il s'occupa, sans plus tarder, de s'organiser pour la nuit. Les quelques heures de clarté grisâtre et de terne crépuscule qu'il avait encore devant lui furent utilisées à couper, pour le foyer, une quantité de bois considérable.
Avec la nuit, la terreur revint, à son comble. Le besoin de sommeil, pire que les loups, tenaillait Henry. Il s'endormit malgré lui, accroupi près du feu, les couvertures sur ses épaules, sa hache entre ses genoux, un chien à sa droite, un chien à sa gauche. Dans cet état de demi-veille où il se trouvait, il apercevait la troupe entière qui le contemplait, comme un repas retardé, mais certain. Il lui semblait voir une bande d'enfants réunis autour d'une table servie, et attendant qu'on leur permît de commencer à manger.
Puis, comme machinalement, ses yeux retombaient sur lui-même, et il examinait son corps avec une attention bizarre, qui ne lui était pas habituelle. Il tâtait ses muscles et les faisait jouer, s'intéressant prodigieusement à leur mécanisme. À la lueur du foyer, il ouvrait, étendait ou refermait les phalanges de ses doigts, émerveillé de l'obéissance et de la souplesse de sa main qui, avec brusquerie ou douceur, trépidait à sa volonté, jusqu'au bout des ongles. Et, comme fasciné, il se prenait d'un incommensurable amour pour ce corps admirable, auquel il n'avait, jusque-là , jamais prêté attention, d'une tendresse infinie pour cette chair vivante, destinée bientôt à repaître des brutes, à être mise en lambeaux. Qu'était-il désormais? Un simple mets pour des crocs affamés, une subsistance pour d'autres estomacs, l'égal des élans et des lapins dont il avait tant de fois, lui-même, fait son dîner.
À quelques pieds devant lui, la louve aux reflets rouges était assise dans la neige et le regardait, pensive. Leurs regards se croisèrent. Il comprit sans peine qu'elle se délectait de lui, par anticipation. Sa gueule s'ouvrait, avec gourmandise, découvrant les crocs blancs jusqu'à leur racine. La salive lui découlait des lèvres, et elle se pourléchait de la langue. Un spasme d'épouvante secoua Henry. Il fit un geste brusque, pour se saisir d'un brandon et le lancer à la louve. Mais celle-ci, non moins rapidement, s'était éclipsée. Alors il se remit à contempler sa main, avec adoration, à examiner, l'un après l'autre, tous ses doigts et comme ils s'adaptaient avec perfection aux rugosités de la branche qu'il brandissait. Puis, comme son petit doigt courait risque de se brûler, il le replia délicatement, un peu en arrière de la flamme.
La nuit s'écoula cependant sans accident et le matin parut. Pour la première fois, la lumière du jour ne dispersa pas les loups. Vainement l'homme attendit leur départ. Ils demeurèrent en cercle autour de lui et de son feu, avec une insolence qui brisa son courage, revenu avec la clarté naissante. Il tenta cependant un effort surhumain pour se remettre en route.
Mais à peine avait-il replacé son traîneau sur le sentier et s'était-il écarté, de quelques pas, de la protection du feu, qu'un loup, plus hardi que les autres, s'élança vers lui. La bête avait mal calculé son élan; son saut fut trop court. Ses dents, en claquant, se refermèrent sur le vide, tandis qu'Henry, pour se préserver, faisait un bond de côté. Puis, reculant vers le feu, il fit pleuvoir une mitraille de brandons sur les autres loups, qui, excités par l'exemple, s'étaient dressés debout et s'apprêtaient déjà à se jeter sur lui.
Il demeura assiégé toute la journée. Comme son bois menaçait de s'épuiser, il étendit progressivement le foyer vers un énorme sapin mort, qui s'élevait à peu de distance et qu'il atteignit de la sorte. Il abattit l'arbre et passa le reste du jour à préparer, pour la nuit, branches et fagots.
La nuit revint, aussi angoissante que la précédente, avec cette aggravation que le besoin de dormir devenait, pour l'homme, de plus en plus insurmontable. Henry, dans sa somnolence, vit la louve s'approcher de lui à ce point, qu'il n'eût qu'à saisir un brandon allumé pour le lui planter, d'un geste mécanique, en plein dans la gueule. La louve hurla de douleur, en un brusque ressaut. Il sentit l'odeur de la chair brûlée et regarda la bête secouer sa tête, avec fureur.
Puis, de crainte de s'abandonner trop profondément au sommeil, Henry attacha à sa main droite un tison de sapin, afin que la brûlure de la flamme le réveillât lorsque la branche serait consumée. Il recommença plusieurs fois l'opération. Chaque fois que la flamme, en l'atteignant, le faisait sursauter, il en profitait pour recharger le feu et envoyer aux loups une pluie de brandons incandescents, qui les tenaient momentanément en respect. Un moment vint pourtant où la branche, mal liée, se détacha de sa main sans qu'il s'en aperçût. Et, s'étant endormi, il rêva.
Il lui sembla qu'il se trouvait dans le Fort M'Gurry. L'endroit était chaud et confortable, et il jouait avec l'agent de la factorerie. Le Fort était assiégé par les loups, qui hurlaient à la grille d'entrée. Lui et son partenaire s'arrêtaient de jouer, par instants, pour écouter les loups et rire de leurs efforts inutiles. Mais un craquement se produisit soudain. La porte avait cédé et les loups envahissaient la maison, fonçant droit sur lui et sur l'agent, en redoublant de hurlements, tellement qu'il en avait la tête comme brisée. Il s'éveilla, à ce moment, et le rêve se relia à la réalité. Les loups hurlants étaient sur lui. Déjà l'un d'eux avait refermé ses crocs sur son bras. D'un mouvement instinctif, Henry sauta dans le feu et le loup lâcha prise, non sans laisser dans la chair une large déchirure.
Alors commença une bataille de flammes. Ses épaisses mitaines protégeant ses mains, Henry ramassait les charbons ardents, à pleines poignées, et les jetait en l'air dans toutes les directions. Le campement n'était qu'un volcan en éruption. Henry sentait son visage se tuméfier, ses sourcils et ses cils grillaient, et la chaleur qu'il éprouvait aux pieds devenait intolérable. Un brandon dans chaque main, il se risqua à faire quelques pas en avant. Les loups avaient reculé.
Il leur lança ses deux brandons, puis frotta de neige ses mitaines carbonisées, et dans la neige il trépigna pour se refroidir les pieds. Des deux chiens il ne restait plus trace. Ils avaient, de toute certitude, continué à alimenter le repas inauguré par les loups, il y avait plusieurs jours, avec Boule-de-Suif, et que lui-même, vraisemblablement, terminerait sous peu.
—Vous ne m'avez pas encore! cria-t-il d'une voix sauvage, aux bêtes affamées, qui lui répondirent, comme si elles avaient compris ce qu'il disait, par une agitation générale et des grognements répétés.
Mettant à exécution un nouveau plan de défense, il forma un cercle avec une série de fagots, alignés à la file et qu'il alluma. Puis il s'installa au centre de ce rempart de feu, couché sur son matelas, afin de se préserver de l'humidité glaciale et de la neige fondante, que liquéfiait sur le sol la chaleur du brasier, et demeura immobile. Les loups, ne le voyant plus, vinrent s'assurer, à travers le rideau de flammes, que leur proie était toujours là . Rassurés, ils reprirent leur attente patiente, se chauffant au feu bienfaisant, en s'étirant les membres et en clignotant béatement des yeux. La louve s'assit sur son derrière, pointa le nez vers une étoile et commença un long hurlement. Un à un, les autres loups l'imitèrent, et la troupe entière, sur son derrière, le nez vers le ciel, hurla à la faim.
L'aube vint et le jour. La flamme brûlait plus bas. La provision de bois était épuisée et il allait falloir la renouveler. Henry tenta de franchir le cercle ardent qui le protégeait, mais les loups surgirent aussitôt devant lui. Il leur lança, pour les écarter, quelques brandons, qu'ils se contentèrent d'éviter, sans en être autrement effrayés. Il dut renoncer au combat.
L'homme, vacillant, s'assit sur son matelas et ses couvertures. Il laissa tomber sa poitrine sur ses genoux, comme si son corps eût été cassé en deux. Sa tête pendait vers le sol. C'était l'abandon de la lutte. De temps à autre, il relevait légèrement la tête, pour observer l'extinction progressive du feu. Le cercle de flammes et de braises se sectionnait par segments, qui diminuaient d'étendue et entre lesquels s'élargissaient des brèches.
—Je crois, murmura-t-il, que bientôt vous pourrez venir et m'avoir. Qu'importe à présent? Je vais dormir...
Une fois encore, il entr'ouvrit les yeux, et ce fut pour voir, par une des brèches, la louve qui le regardait.
Combien de temps dormit-il? Il n'aurait su le dire. Mais, lorsqu'il s'éveilla, il lui parut qu'un changement mystérieux s'était produit autour de lui. Un changement à ce point étrange et inattendu que son réveil en fut brusqué sur-le-champ. Il ne comprit point, d'abord, ce qui s'était passé. Puis il découvrit ceci: les loups étaient partis. Seul, le piétinement pressé de leurs pattes, imprimées sur la neige, lui rappelait le nombre et l'acharnement pressé de ses ennemis. Puis, le sommeil redevenant le plus fort, il laissa retomber sa tête sur ses genoux.
Ce furent des cris d'hommes qui le réveillèrent, cette fois, mêlés au bruit de traîneaux qui s'avançaient, à des craquements de harnais, à des halètements époumonés de chiens de trait.
Quatre traîneaux, quittant le lit glacé de la rivière, venaient en effet vers lui, à travers les sapins. Une demi-douzaine d'hommes l'entouraient, quelques instants après. Accroupi au milieu de son cercle de feu, qui se mourait, il les regarda, comme hébété, et balbutia, les mâchoires encore empâtées:
—La louve rouge... Venue près des chiens au moment de leur repas... D'abord elle mangea les chiens... Puis elle mangea Bill...
—Où est lord Alfred? beugla un des hommes à son oreille, en le secouant rudement.
Il remua lentement la tête.
—Non, lui, elle ne l'a pas mangé... Il pourrit sur un arbre, au dernier campement.
—Mort? cria l'homme.
—Oui, et dans une boîte... répondit Henry.
Il dégagea vivement son épaule de la main du questionneur.
—Hé! dites donc, laissez-moi tranquille! Je suis vidé à fond. Bonsoir à tous.
Ses yeux clignotants se fermèrent, son menton rejoignit sa poitrine et, tandis que les nouveaux arrivés l'aidaient à s'étendre sur les couvertures, ses ronflements montaient déjà dans l'air glacé.
Une rumeur lointaine répondait à ses ronflements. C'était, affaiblie par la distance, le cri de la troupe affamée des loups, à la recherche d'une autre viande, destinée à remplacer l'homme qui leur avait échappé.
C'était la louve qui avait, la première, entendu le son des voix humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux. La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve.
Un grand loup gris, un des leaders[12]habituels de la troupe, courait en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs, s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre.
Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents, quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance. Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé, comme un amoureux éconduit.
Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément, en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour, les empêchait de se combattre.
Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve, un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes, quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et aussi le grand loup gris, qui était à droite.
Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et, avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui rapportât rien de bon.
Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles[13], sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie. Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls, cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur.
Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils rencontrèrent d'abord. Voilà , à la bonne heure! de la viande et de la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir achevé sa dernière riposte.
Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de ses ennemis.
Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée; les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent, pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent chacune dans des directions différentes.
La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de l'est, vers le Mackenzie-River[14]et la région des Lacs. Chaque jour, s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio d'amoureux.
Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en dansant devant elle de petits pas.
Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils l'un vis-à -vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire.
Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire. Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente, implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve, objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait, spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait.
Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort, regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule. Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan, il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse. Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants. Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière et ses sursauts devinrent de plus en plus courts.
La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière, continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour, la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et réalisation.
Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil[15](ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait, dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes.
Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir de la chasse à travers bois.
Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun.
Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle ne trouvait pas.
Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve. Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol et attendait placidement son retour.
Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la piste de quelque gibier, un de ses petits affluents.
Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait reprendre sa course isolée.
Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère.
Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt. Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte à côte, veillant, et reniflant.
Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses. Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues.
Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se mêler aux jambes des hommes.
Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu de vue.
Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres, au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours.
Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide. Devant lui, bondissait la petite tache blanche.
Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté, par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus, et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il reconnut un lapin-de-neige[16]qui, pendu dans le vide, à un jeune sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique.
Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air. Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième.
Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès, lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse! le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite, courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à danser dans le vide.
La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission, offrît de lui-même son épaule à ses morsures.
Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus d'eux.
La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait savoureux.
Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa, et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé pour eux.
Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y était pris.
[12]Leader, conducteur ou chef de file. (Note des Traducteurs.)
[12]Leader, conducteur ou chef de file. (Note des Traducteurs.)
[13]Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (Note des Traducteurs.)
[13]Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (Note des Traducteurs.)
[14]Le Fleuve Mackenzieprend sa source dans les Montagnes Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de l'Esclave. (Note des Traducteurs.)
[14]Le Fleuve Mackenzieprend sa source dans les Montagnes Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de l'Esclave. (Note des Traducteurs.)
[15]One Eye.
[15]One Eye.
[16]Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de lapins blancs. (Note des Traducteurs.)
[16]Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de lapins blancs. (Note des Traducteurs.)
Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques milles entre sa sécurité et le danger.
Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer.
Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder, la chose qu'elle cherchait.
Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace. Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure.
Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit, à une certaine place, une étroite fissure.
La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin, puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y engagea.
Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement.
Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être exprimait qu'elle était contente et satisfaite.
Le vieux loup, n'ayant point été invité à y pénétrer, continuait à se tenir à l'entrée de la caverne. Il se coucha sur le sol et, vainement, essaya de dormir. Tout d'abord, il avait faim. Puis son attention était attirée par le renouveau du monde au brillant soleil d'avril, qui resplendissait sur la neige. S'il somnolait, il percevait vaguement des coulées d'eau murmurantes et, soulevant la tête, il se plaisait à les écouter. En cette belle fin de journée, le soleil s'inclinait sur l'horizon et toute la Terre du Nord, enfin réveillée, semblait l'appeler. La nature renaissait. Partout passait dans l'air l'effluve du printemps. On sentait la vie croître sous la neige et la sève monter dans les arbres. Les bourgeons brisaient les prisons de l'hiver.
Un-Œil invita du regard sa compagne à venir le rejoindre. Mais elle ne manifestait aucun désir de se lever. Une demi-douzaine d'oiseaux-de-la-neige[17], traversèrent le ciel, devant lui. Il en éprouva un frémissement. L'instant était bon pour se mettre en chasse. De nouveau il regarda la louve, qui n'en eut cure. Il se recoucha, désappointé, et essaya encore de dormir.
Un petit bourdonnement métallique frôla ses oreilles et vint s'arrêter à l'extrémité de son nez. Une fois, deux fois, sur son nez il passa la patte, puis s'éveilla tout à fait. C'était un unique moustique, un moustique adulte, qui avait traversé l'hiver, engourdi au creux de quelque vieille souche, et qu'avait dégelé le soleil. Un-Œil ne put résister plus longtemps à l'appel de la nature, d'autant que sa faim allait croissant. Il rampa vers la louve et essaya de la décider à sortir. Elle refusa, en grondant vers lui.
Alors il partit seul, dans la radieuse lumière, sur la neige molle, douce aux pas, mais qui entravait sa marche. Il traversa plus facilement le lit glacé du torrent, où la neige, protégée des rayons du soleil par l'ombre des grands sapins qui le bordaient, était restée dure et cristalline. Puis il retomba dans la neige fondante, où il pataugea pendant plusieurs heures, et ne revint à la caverne qu'au milieu de la nuit, plus affamé qu'il ne l'était en partant. Il n'avait pu atteindre le gibier qu'il avait rencontré et, tandis qu'il s'enlisait, les lapins légers, bottés de neige, s'étaient éclipsés prestement.
Il s'arrêta à l'orée du couloir d'entrée de la tanière, surpris d'entendre venir jusqu'à lui des sons faibles et singuliers, qui certainement n'étaient pas émis par la louve. Ils lui semblaient suspects, quoiqu'il ne pût dire qu'ils lui étaient totalement inconnus.
Il avança, en rampant sur le ventre, avec précaution. Mais, comme il débouchait dans la caverne, la louve lui signifia, par un énergique grognement, d'avoir à se tenir à distance. Il obéit, intéressé au suprême degré par les petits cris qu'il entendait, auxquels se mêlaient comme des ronflements et des gémissements étouffés.
S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient encore fermés à la lumière.
Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière, ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment, haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner de trop près les louveteaux qu'il avait procréés.
À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups. C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne.
Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans rien rencontrer. Là , le torrent se divisait en plusieurs branches, qui remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre, s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit.
Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic, debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence. Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à avancer.
Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse, reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le jour où le dard était tombé de lui-même.
Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit. Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre tendre et désarmé.
Une demi-heure après, il était encore là . Il se releva, gronda contre la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la louve, il fallait trouver à manger.
Il rencontra enfin un ptarmigan[18]. Comme il débouchait à pas de velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte, se jeta sur lui et le saisit dans ses dents.
Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et, revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant le ptarmigan dans sa gueule.
Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui avait imprimé ainsi son passage.
Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent, qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la même boule, impénétrable et hérissée.
D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé. Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres. Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part de viande.
Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait supporter.
Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui s'étalait, comme à plaisir, devant lui.
Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets, atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat.
Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser, à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et, ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté, se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en une frénésie de souffrance et d'épouvante.
Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait.
Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic. Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il saignait abondamment.
Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne, l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent. Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne bougea plus.
D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse épineuse.
Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic.
Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui, le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses enfants.