[27]Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou, sorte de renne de l'Amérique du Nord. (Note des Traducteurs.)
[27]Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou, sorte de renne de l'Amérique du Nord. (Note des Traducteurs.)
[28]Papoose, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges. (Note des Traducteurs.)
[28]Papoose, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges. (Note des Traducteurs.)
Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais. Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect physique.
Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage. Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux.
Parmi les vieux chiens se trouvait un certainBaseek, au poil grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant, il se rendait compte du changement survenu dans son développement et dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que s'affaiblir avec l'âge.
Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui. Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé, regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre eux.
Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût pas trop ignominieuse.
Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre. Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne put résister au désir d'y goûter sans tarder.
C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps, d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir. Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans, et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau. Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé loin de la viande.
La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses blessures saignantes.
Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille. Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux récalcitrants.
Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul, un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente, qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il tomba en plein sur Kiche.
S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague, mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se recula en arrière, tout démonté et fort intrigué.
Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à proximité.
Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche, qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin.
Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient, moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus, dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus, dans la sienne, gardé place pour lui.
Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois, renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de l'Inconnu et celle de la mort.
D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant. L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout de même un chien et non un loup. Son caractère avait été pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie. C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait chaque jour davantage.
Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée, chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité, l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait, pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc, rendu fou par les rires.
Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul.
Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux, qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande.
Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour, mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient. Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse, abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups.
Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois. L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il était trop lent encore.
Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que lui et bien plus féroce.
Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes, épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait.
Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin. S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il courut sur le jeune loup, le tua et le mangea.
La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala.
Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à résister encore longtemps, en une telle famine.
L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos, avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans la tanière abandonnée et y dormit tout un jour.
Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent. Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc. S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent un méfiant coup d'œil.
Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides, et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en trottant, le long de la falaise.
Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à cet endroit.
Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers le village, vint droit à la tente de Castor-Gris.
Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris.
S'il y avait eu dans la nature de Croc-Blanc quelque aptitude, fût-elle le dernier fruit d'un atavisme très ancien, de fraterniser avec les représentants de sa race, plus rien de cette aptitude n'aurait pu subsister du jour où il fut choisi pour être à son tour le chef de file de l'attelage du traîneau. Car, dès lors, les autres chiens l'avaient haï. Ils l'avaient haï pour le supplément de viande que lui donnait Mit-Sah; haï pour toutes les faveurs, imaginaires ou réelles, qu'il recevait de l'Indien; haï parce qu'il courait toujours en avant d'eux, balançant devant leurs yeux le panache de sa queue, faisant fuir éternellement hors de leur portée son train de derrière, en une vision constante, qui les rendait fous.
Par un contre-coup fatal, Croc-Blanc avait rendu haine pour haine. Le rôle qui lui avait été dévolu n'était rien moins qu'agréable. Être contraint de courir avec, à ses trousses, la troupe hurlante, dont chaque chien avait été, depuis trois ans, étrillé et asservi par lui, était quelque chose dont tout son être se révoltait. Il le fallait, pourtant, sous peine de la vie, et cette volonté de vivre était plus impérieuse encore. À l'instant où Mit-Sah donnait le signal du départ, tout l'attelage, d'un même mouvement, s'élançait en avant, sur Croc-Blanc, en poussant des cris ardents et furieux. Pour lui, pas de résistance possible. S'il se retournait sur ses poursuivants, Mit-Sah lui cinglait la face de la longue lanière de son fouet. Nulle ressource que de décamper à toute volée. Sa queue et son train de derrière étaient impuissants à mettre à la raison la horde forcenée, devant laquelle il fallait qu'il parût fuir. Chaque bond qu'il faisait en avant était une violence à son orgueil, et il bondissait tout le jour.
C'était la volonté des dieux que cédât son orgueil, qu'il comprimât les élans de sa nature, que son être révolté renonçât à s'élancer sur les chiens qui le talonnaient. Et derrière la volonté des dieux, il y avait, pour lui donner force de loi, les trente pieds de long du fouet mordant, en boyau de cariboo. Il ne pouvait que ronger son frein, en une sourde révolte intérieure, et donner carrière à sa haine.
Nul être ne devint jamais, autant que lui, l'ennemi de sa race. Il ne demandait pas de quartier et n'en accordait aucun. Différent de la plupart des chefs de file d'attelage, qui, lorsque le campement est établi et lorsque les chiens sont dételés, viennent se mettre sous la protection des dieux, Croc-Blanc, dédaignant cette précaution, se promenait hardiment, en toute liberté, à travers le campement, infligeant, chaque nuit, à ses ennemis, la rançon des affronts qu'il avait subis durant le jour.
Avant qu'il ne fût promu leader, la troupe des chiens s'était habituée à se retirer de son chemin. Maintenant il n'en était plus de même. Excités par la longue poursuite du jour, accoutumés à le voir fuir et leur cerveau s'entraînant à l'idée de la maîtrise incontestée qu'ils exerçaient durant ce temps sur leur adversaire, les chiens ne pouvaient se décider à reculer devant lui et à lui livrer le passage. Dès qu'il apparaissait parmi eux, il y avait tumulte et bataille, grondements et morsures, et balafres mutuelles. L'atmosphère que respirait Croc-Blanc était surchargée d'inimitié haineuse et mauvaise.
Lorsque Mit-Sah criait à l'attelage son commandement d'arrêt, Croc-Blanc obéissait aussitôt, et les autres chiens de vouloir se jeter immédiatement sur lui. Mais le grand fouet de Mit-Sah était là qui veillait et les en empêchait. Aussi les chiens avaient-ils compris que, si le traîneau s'arrêtait par ordre de Mit-Sah, il fallait laisser en paix Croc-Blanc. Si, par contre, Croc-Blanc s'arrêtait sans ordre, il était permis de s'élancer sur lui et de le détruire, si on le pouvait. De cela Croc-Blanc ne tarda pas, de son côté, à se rendre compte, et il ne s'arrêta plus de lui-même.
Mais les chiens ne purent jamais prendre l'habitude de le laisser tranquille au campement. Chaque soir, en hurlant, ils s'élançaient à l'attaque, oublieux de la leçon de la nuit précédente, et la nouvelle leçon qu'ils recevaient était destinée à être aussi vite oubliée. La haine qu'ils ressentaient pour Croc-Blanc avait d'ailleurs des racines plus profondes dans la dissemblance qu'ils sentaient exister entre eux et lui. Cette seule cause aurait suffi à la faire naître. Comme lui sans doute, ils étaient des loups domestiqués. Mais, domestiqués depuis des générations, ils avaient perdu l'accoutumance du Wild, dont ils n'avaient conservé qu'une notion, celle de son Inconnu, de son Inconnu terrible et toujours menaçant. C'était le Wild, dont il était demeuré plus proche, qu'ils haïssaient dans leur compagnon. Celui-ci le personnifiait pour eux; il en était le symbole. Et, quand ils découvraient leurs dents en face de lui, ils se défendaient, en leur pensée, contre les obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au delà de la limite des feux du campement.
La seule leçon que les chiens tirèrent de ces combats fut que le jeune loup était trop redoutable pour être affronté seul à seul. Ils ne l'attaquaient que formés en masse, sans quoi il les eût tous tués l'un après l'autre, en une seule nuit. Grâce à cette tactique, ils lui échappèrent. Il pouvait bien culbuter un chien, les pattes en l'air, mais la troupe entière était aussitôt sur lui, avant qu'il n'ait eu le temps de donner à la gorge le coup mortel. Au premier signe du conflit, les chiens, même occupés à se quereller entre eux, formaient bloc et lui faisaient face.
Pas davantage ils ne pouvaient, malgré leurs efforts, réussir à occire Croc-Blanc. Il était, à la fois, trop vif pour eux, trop formidable et trop prudent. Il évitait les endroits resserrés et prenait le large, dès qu'ils essayaient de l'encercler. Quant à le culbuter, pas un chien n'était capable de réussir l'opération. Ses pattes s'accrochaient au sol avec la même ténacité qu'il se cramponnait lui-même à la vie. Car se maintenir debout était vivre et se laisser renverser était la mort. Nul mieux que lui ne le savait.
Ainsi Croc-Blanc se dressait contre ses propres frères, amollis par les feux de l'homme, affaiblis par l'ombre protectrice que les dieux avaient étendue sur eux, et les dominait. Il avait déclaré vendetta à tous les chiens. Et, si féroce était cette vendetta que Castor-Gris, tout sauvage et barbare qu'il fût lui-même, ne pouvait s'empêcher d'en être émerveillé. Jamais, il le jurait, il n'y avait eu sur la terre le pareil de cet animal.
Croc-Blanc approchait de ses cinq ans lorsque Castor-Gris l'emmena en un autre grand voyage. Longtemps on se souvint, parmi les villages riverains du Mackenzie, d'où ils passèrent dans les Montagnes Rocheuses entre le Porcupine[29]et le Yukon[30], du carnage de chiens auquel se livra Croc-Blanc. Sur toute sa race, il s'adonna librement à la vengeance. Il y avait là des tas de chiens naïfs et sans défiance, n'ayant pas appris à déjouer ses coups rapides, à se garder de son attaque brusquée, que ne précédait aucun avertissement. Tandis qu'ils perdaient leur temps en préliminaires de batailles et hérissaient leur poil, il était déjà sur eux, sans un aboi, tel un éclair qui porte la mort, à l'instant même où on le voit, et il les massacrait, avant qu'ils ne fussent seulement revenus de leur surprise.
Il était, en vérité, devenu un admirable champion. Il savait économiser ses forces et jamais ne les outrepassait. Jamais non plus il ne se perdait en une longue bataille. Si le coup rapide qu'il portait était manqué, aussi rapidement il se retirait en arrière. Comme tous les loups, il n'aimait pas les corps à corps ni les contacts prolongés. Le contact, c'était le piège, le danger ignoré, lui avait appris le Wild. L'important était de se tenir libre de toute étreinte, de bondir à son gré sur l'adversaire, de rester juge, à distance, de la marche de la bataille. Ce système lui assurait d'ordinaire une victoire facile sur les chiens qui se rencontraient avec lui, pour la première fois. Sans doute y avait-il des exceptions. Il arrivait que plusieurs chiens réussissaient à sauter sur lui et à le rosser, avant qu'il ne pût se dégager. D'autres fois, un chien isolé lui administrait une profonde morsure. Mais ce n'étaient là que des accidents peu fréquents et, en règle générale, il se retirait indemne de toutes ces rencontres.
Une autre de ses qualités était de posséder une notion rigoureusement exacte du temps et de la distance. C'était inconscient et automatique. Sans réflexion ni calcul de sa part, l'organe visuel dont il était doué portait juste, au-delà de la moyenne qui se rencontre chez les autres bêtes de sa race. Son cerveau recevait parallèlement l'impression des nerfs optiques et, par un mécanisme bien réglé, qu'il devait à la nature, en tirait aussitôt parti. L'action suivait de près, bien réglée dans l'espace et dans le temps, et une fraction infinitésimale de seconde, nettement perçue et utilisée, suffisait souvent à assurer à Croc-Blanc la victoire.
La caravane arriva durant l'été à Fort Yukon. Castor-Gris, après avoir profité du gel de l'hiver pour traverser les rivières qui coulent entre le Mackenzie et le Yukon, avait occupé le printemps à la chasse, dans les Montagnes Rocheuses. Lorsque la débâcle des glaces fut venue, il s'était construit un canot et avait descendu le courant du Porcupine jusqu'au point de jonction de ce fleuve avec le Yukon, sous le Cercle Arctique exactement. C'est à cet endroit que se trouve le vieux fort, qui appartient à l'Hudson's Bay Company.
Les Indiens y étaient nombreux, les provisions abondantes, l'animation sans précédent. C'était l'été de 1898. Des milliers de chercheurs d'or étaient venus, eux aussi, jusqu'au Yukon, se dirigeant vers Dawson et le Klondike. Ils étaient encore à des centaines de milles du but de leur voyage et beaucoup d'entre eux, cependant, étaient en route depuis un an. Le moindre parcours effectué par eux était de cinq mille milles. Beaucoup venaient de l'autre hémisphère.
Là, Castor-Gris s'arrêta. Une rumeur était parvenue à ses oreilles, de la course à l'or, et il apportait avec lui plusieurs ballots de fourrures, d'autres de mitaines, d'autres de mocassins. L'espoir de larges profits l'avait incité à s'aventurer en cette longue course. Mais ce qu'il avait espéré ne fut rien en regard de la réalité. Ses rêves les plus extravagants n'avaient pas escompté un gain de plus de cent pour cent. C'étaient mille pour cent qui s'offraient à lui. En bon Indien, quand il vit cela, il installa sans hâte et soigneusement son commerce, décidé à prendre l'été entier, et l'hiver suivant au besoin, pour tirer tout le parti possible et le plus avantageux de sa marchandise.
Ce fut à Fort Yukon que Croc-Blanc vit les premiers hommes blancs. Comparés aux Indiens qu'il avait connus, ils lui semblèrent des êtres d'une autre espèce, une race de dieux supérieurs. Son impression fut qu'ils possédaient un plus grand pouvoir, et c'est dans le pouvoir que réside la divinité des dieux.
Ce fut un sentiment qu'il éprouva, plus qu'il ne raisonna cette impression. De même que, dans son enfance, l'ampleur des tentes, élevées par les premiers hommes qu'il avait rencontrés, avait frappé son esprit comme une manifestation de puissance, de même encore il était frappé maintenant par les maisons qu'il voyait et qui étaient construites, comme le fort lui-même, de bûches massives. Voilà qui était de la puissance. Le pouvoir des dieux blancs était supérieur à celui des dieux qu'il avait adorés jusque-là, supérieur même à celui de Castor-Gris, de ceux-ci le plus puissant, et qui ne semblait plus, parmi les dieux à peau blanche, qu'un petit dieu enfant.
Il s'était montré, d'abord, soupçonneux envers eux. Pendant les premières heures qui suivirent son arrivée, avec grand soin il les examinait, tout en craignant d'être remarqué lui-même, et il se tenait à une prudente distance. Puis, voyant que près d'eux aucun mal n'advenait aux chiens, il s'approcha davantage.
Ils l'examinaient, de leur côté, avec une extrême curiosité. Son étrange apparence attirait leur attention et ils se le montraient du doigt, les uns aux autres. Ces doigts tendus ne disaient rien de bon à Croc-Blanc et, quand les dieux blancs tentaient de s'approcher de lui, il montrait les dents et se reculait. Pas un ne réussit à poser sa main sur lui et, si quelqu'un avait insisté, ce n'eût pas été sans dommage.
Croc-Blanc connut bientôt qu'un petit nombre de dieux blancs, pas plus d'une douzaine, étaient fixés en cet endroit. Tous les deux ou trois jours, un grand vapeur, qui était une autre et colossale manifestation de puissance, accostait au rivage et demeurait quelques heures. D'autres hommes blancs en descendaient à terre, puis se rembarquaient. Le nombre de ceux-là semblait être infini. En un seul jour, Croc-Blanc en vit plus qu'il n'avait vu d'Indiens dans toute sa vie. Et, les jours qui suivirent, les hommes blancs continuaient à arriver par le fleuve, à s'arrêter durant quelques instants, puis à repartir sur le fleuve et à disparaître.
Mais, si les dieux blancs paraissaient comme tout-puissants, leurs chiens ne comptaient pas pour beaucoup.
Ceci, Croc-Blanc le découvrit rapidement, en se mêlant à ceux de ces chiens qui venaient à terre avec leurs maîtres. Ils étaient de formes diverses et de grandeurs différentes. Les uns avaient les pattes courtes, trop courtes, d'autres les avaient longues, trop longues. Ils ne possédaient pas une fourrure semblable à la sienne, mais des poils très fins; chez quelques-uns même, les poils étaient tellement ras qu'on eût dit qu'ils n'en avaient point. Et pas un d'entre eux ne savait combattre.
Étant donné son hostilité pour tous les représentants de sa race, il était fatal que Croc-Blanc entrât en lutte avec les nouveaux venus. Il n'y manqua pas et conçut immédiatement pour eux un profond mépris.
Ils étaient, de leur nature, ingénus et inoffensifs. En cas de combat, ils menaient grand bruit et s'agitaient autour de leur adversaire, demandant à leur force une victoire que donnent l'adresse et la ruse. Ils s'élançaient, en aboyant, sur Croc-Blanc, qui sautait de côté et qui, tandis qu'ils en étaient encore à se retourner, les happait à l'épaule, les retournait sur le dos et leur portait son coup à la gorge. Cela fait, Croc-Blanc se retirait à l'écart, livrant sa victime aux chiens indiens, qui se chargeaient de l'achever. Car c'était un sage. Il savait depuis longtemps que les dieux s'irritent lorsqu'on tue leurs chiens, et les dieux blancs ne faisaient pas exception à cette règle. Il se contentait donc de préparer la besogne. Puis, à l'abri lui-même, il regardait paisiblement pierres, bâtons, haches, et toutes sortes d'armes contondantes s'abattre sur ses compagnons. Croc-Blanc était un grand sage.
La vengeance des dieux outragés ne laissait pas, parfois, d'être terrible. L'un d'eux ayant vu son chien, un setter[31], mis en pièces sous ses yeux, prit un revolver. Il fit feu, coup sur coup, six fois de suite, et six des agresseurs restèrent sur la place, morts ou à demi. Autre manifestation de puissance, qui se grava profondément dans le cerveau de Croc-Blanc.
Peu lui importaient, au reste, ces fâcheuses aventures, puisqu'il était toujours assez habile pour s'en tirer indemne. Le meurtre des chiens des hommes blancs avait été pour lui, tout d'abord, un simple divertissement; il devint bientôt son unique occupation. C'était la seule manière d'utiliser son temps, tandis que Castor-Gris s'adonnait à son commerce et faisait fortune. Avec la troupe des chiens indiens, il attendait l'arrivée des vapeurs et, dès que l'un d'eux avait accosté, le jeu commençait. Ses compagnons avaient, à leur tour, appris à être sages. Aussitôt qu'elle voyait les hommes blancs, revenus de leur première surprise, siffler leurs chiens pour les rappeler à bord, et se préparant à foncer sur elle, la bande s'éparpillait à toute vitesse. Puis le jeu cessait, pour reprendre au prochain bateau.
Toujours Croc-Blanc était chargé d'allumer la querelle avec les chiens étrangers. Il y réussissait facilement. Car, pour eux, plus encore que pour ses compagnons, il était le Wild sauvage, abandonné et trahi par eux, et qu'ils craignaient obscurément de voir les reprendre. Venus du doux monde du Sud vers les rives du Yukon, sur la sombre et redoutable Terre du Nord, ils ne pouvaient résister longtemps à l'inconsciente impulsion qui les poussait à s'élancer sur Croc-Blanc. Si amollis qu'ils fussent par l'accoutumance des villes, et si oublieux du passé de leurs ancêtres, si lointaine que fût en eux la notion du Wild, ils la sentaient soudain tressaillir au fond de leur être, dès qu'ils se trouvaient en présence de la créature hybride qu'était Croc-Blanc. Devant le loup qui était en lui et qui leur apparaissait tout à coup, dans la claire lumière du jour, ils se souvenaient de l'ancien ennemi.
Il était pour eux une proie légitime, comme eux-mêmes, pour lui, en étaient une.
[29]LePorcupineou «Fleuve du Porc-Épic». (Note des Traducteurs.)
[29]LePorcupineou «Fleuve du Porc-Épic». (Note des Traducteurs.)
[30]LeYukonou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (Idem.)
[30]LeYukonou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (Idem.)
[31]Chien d'arrêt. (Note des Traducteurs.)
[31]Chien d'arrêt. (Note des Traducteurs.)
Les quelques hommes blancs qui se trouvaient à Fort Yukon vivaient depuis longtemps dans la contrée. Ils se dénommaient eux-mêmes, avec orgueil, lesSour-Doughs[32], parce qu'ils préparaient, sans levure, un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour les autres hommes blancs qu'amenaient les vapeurs, et qu'ils désignaient sous le nom deChechaquos, parce que ceux-ci faisaient, au contraire, lever leur pain pour le cuire.
Il y avait, de ce fait, antagonisme entre les uns et les autres, et les gens du fort se réjouissaient de tout ce qui survenait de désagréable aux nouveaux arrivants. Spécialement, ils se divertissaient beaucoup des mauvais traitements infligés aux chiens qui débarquaient, par Croc-Blanc et sa détestable bande. À chaque vapeur qui faisait halte, ils ne manquaient pas de descendre au rivage et d'assister à l'inévitable bataille. De la tactique adroite et méchante employée par Croc-Blanc et par les chiens indiens, ils riaient à gorge déployée.
L'un d'eux surtout, parmi ces hommes, s'intéressait à ce genre de sport. Au premier coup de sifflet du steamboat, il arrivait en courant, et, lorsque le dernier combat était terminé, il remontait vers le fort, la face comme alourdie du regret que le massacre eût déjà pris fin. Chaque fois qu'un inoffensif chien du Sud avait été terrassé et jetait son râle d'agonie sous les crocs de la troupe ennemie, incapable de contenir sa joie, il se mettait à gambader et à pousser des cris de bonheur. Et, toujours aussi, il lançait vers Croc-Blanc un dur regard d'envie pour tout le mal dont celui-ci était l'auteur.
Cet antipathique individu avait été baptiséBeauty[33]par les autres hommes du Fort.Beauty-Smithétait le seul nom qu'on lui connaissait dans la région. Nom qui était, bien entendu, une antithèse, car celui qui le portait n'était rien moins qu'une beauté. La nature s'était montrée avare envers lui. C'était un petit bout d'homme, au corps maigriot, sur lequel était posée une tête plus maigre encore; un simple point, eût-on dit. Aussi, dans son enfance, avant d'être dénommé Beauté par ses compagnons, le surnommait-onPinhead[34]. En arrière, cette tête descendait, toute droite et d'une seule pièce, vers le cou; tandis qu'en avant le crâne, en forme de pain de sucre, rejoignait un front bas et large, à partir duquel la nature semblait avoir regretté soudain sa parcimonie. Devenue prodigue à l'excès, elle avait voulu de gros yeux, séparés par une distance double de l'écart normal. La mâchoire, élargissant démesurément le reste de la face, était effroyable. Énorme et pesante, elle proéminait en avant et semblait, en-dessous, reposer à même sur la poitrine, comme si le cou eût été impuissant à en soutenir le poids.
Cette mâchoire, telle qu'elle était, donnait une impression d'indomptable énergie. Impression mensongère, exagération incohérente de la nature, car Beauté était connu de tous pour être un faible entre les faibles, un lâche entre les plus lâches.
Nous achèverons de le décrire en disant que ses dents étaient longues et jaunes, et que les deux canines, plus longues encore que leurs sœurs, dépassaient comme des crocs, de ses lèvres minces. Ses yeux étaient jaunes, comme ses dents, et chassieux comme si la nature y eût fait ruisseler toutes les humeurs qu'elle tenait en réserve dans les canaux du visage. Quant à ses cheveux, couleur de boue et de poussière jaunâtre, ils poussaient sur sa tête, rares et irréguliers, pointant sur le devant de son crâne en touffes et paquets déconcertants.
Beauté, en somme, était un vrai monstre. Ce dont il n'était pas responsable, assurément, et ne pouvait être blâmé, n'ayant pas moulé lui-même l'argile dont il était pétri.
Dans le fort, il faisait la cuisine pour les autres hommes, lavait la vaisselle et était chargé de tous les gros travaux. On ne le méprisait pas; on le tolérait, par humanité et parce qu'il était utile. On en avait peur aussi. Il y avait toujours à craindre, dans une de ses rages de lâche, un coup de fusil dans le dos ou du poison dans le café. Mais personne ne savait préparer comme lui le fricot et, quel que fût l'effroi qu'il inspirait, Beauté était bon cuisinier.
Tel était l'homme qui délectait ses regards des féroces prouesses de Croc-Blanc et n'eut plus bientôt qu'un désir, le posséder. Il commença par faire des avances au louveteau, qui feignit de les ignorer. Puis, les avances devenant plus pressantes, celui-ci se hérissa, montra les dents et prit du large. Croc-Blanc n'aimait pas cet homme, dont l'odeur était mauvaise. Il pressentait que le mal était en lui. Il craignait sa main étendue et l'affectation de ses paroles mielleuses. Il le haïssait.
Chez les êtres simples, la notion du bien et du mal est simpliste elle-même. Le bien est représenté par toutes choses qui apportent contentement et satisfaction, et évitent la peine. Le mal signifie tout ce qui est incommode et désagréable, tout ce qui menace et frappe. Croc-Blanc devinait que Beauty-Smith était le mal. Aussi était-il sage de le haïr. De ce corps difforme et de cette âme perverse s'échappaient, pour le louveteau, d'occultes émanations, semblables à ces brouillards pestilentiels qui s'élèvent des marécages.
Croc-Blanc se trouvait présent au campement de Castor-Gris, lorsque, pour la première fois, Beauté y fit son apparition. Avant qu'il ne fût en vue et dès le bruit, sur le sol, de ses pas lointains, Croc-Blanc avait su qui venait et avait commencé à hérisser son poil. Quoiqu'il fût, à ce moment-là, confortablement couché, en un délicieux farniente, il se dressa vivement et, tandis que l'homme approchait, se glissa, à la manière des loups, sur le bord du campement. Il ne put savoir ce qu'on disait, mais vit bien que l'homme et Castor-Gris causaient ensemble. Par moments, l'homme le montrait du doigt, et il grondait alors, comme si la main, dont il était distant de cinquante pieds, se fût exactement abaissée sur lui. L'homme, qui s'en apercevait, riait, et Croc-Blanc reculait de plus en plus, vers le couvert des bois voisins, en rampant doucement par terre.
Castor-Gris refusait de vendre la bête. Son commerce l'avait enrichi, déclarait-il, et il n'avait besoin de rien. Croc-Blanc était d'ailleurs un animal de valeur, le plus robuste des chiens du traîneau et le meilleur chef de file. Il n'avait pas son pareil dans toute la région du Mackenzie et du Yukon. Il savait combattre comme pas un et tuait un autre chien aussi aisément qu'un homme tue une mouche. (À cet éloge, les yeux de Beauty-Smith s'allumaient et, d'une langue ardente, il léchait ses lèvres minces.) Non, décidément, Croc-Blanc n'était pas à vendre.
Mais Beauty-Smith savait la façon de s'y prendre avec les Indiens. Il rendit à Castor-Gris de fréquentes visites et, chaque fois, était cachée sous son habit une noire bouteille. Une des propriétés du whisky est d'engendrer la soif. Castor-Gris eut soif. Les muqueuses brûlées de son estomac s'enfiévrèrent, et celui-ci commença à réclamer, avec une exaspération croissante, le liquide corrosif. En même temps, le cerveau de l'Indien, bouleversé par l'horrible stimulant, enlevait au malheureux tout scrupule pour satisfaire sa passion. Les bénéfices acquis par la vente des fourrures et des mocassins se mirent à partir et, à mesure que s'aplatissait la bourse de Castor-Gris, sa force de résistance diminuait aussi.
Finalement, argent, marchandises et volonté, tout s'en était allé. Rien ne demeurait à Castor-Gris que sa soif prodigieuse, qui régnait diaboliquement en lui et dont la puissance augmentait à chaque souffle qu'il émettait sans avoir bu.
C'est alors que Beauté revint à la charge et reparla de la vente de Croc-Blanc. Mais, cette fois, le prix offert était payable en bouteilles, non en dollars, et les oreilles de Castor-Gris étaient mieux ouvertes pour entendre.
—Le chien est à toi, finit-il par dire, si tu peux mettre la main dessus.
Les bouteilles furent livrées. Mais, deux jours après, ce fut Beauty-Smith qui revint dire à Castor-Gris:
—Attrape-le donc toi-même!
Croc-Blanc, en rentrant un soir au campement, vit, avec un sourire de satisfaction, que le terrible dieu blanc, contrairement à son habitude, n'était pas là. Il s'étendit par terre avec volupté, comme si un poids qui pesait sur lui avait disparu.
Sa joie fut de courte durée. À peine était-il couché que Castor-Gris vint vers lui, en titubant, et lui lia autour du cou une lanière de cuir. Puis il s'assit à côté du louveteau, tenant d'une main la lanière, tenant de l'autre une bouteille, à laquelle il buvait de temps en temps, la levant en l'air, en se renversant la tête et avec force glou-glous.
Une heure s'était écoulée de la sorte lorsqu'une légère vibration du sol annonça que quelqu'un s'approchait. Croc-Blanc tressaillit et se hérissa, tandis que l'Indien branlait stupidement la tête. Le louveteau tenta de tirer doucement la lanière de la main de son maître; mais les doigts, qui s'étaient un instant relâchés, se contractèrent plus fortement et Castor-Gris se leva.
Beauté entra sous la tente et s'arrêta devant Croc-Blanc, qui commença à gronder vers celui qu'il craignait et à surveiller les mouvements de ses mains. Une d'elles s'étendit, se prit à descendre sur sa tête. Son grondement se fit plus intense et plus rauque. La main continuait à descendre lentement, tandis qu'il se courbait sous elle, tout en la regardant, en proie à une colère continue et qui semblait prête à éclater. Soudain, il alla pour mordre; la main se rejeta vivement en arrière et les crocs retombant, les uns sur les autres, claquèrent, comme une gueule de serpent qui mord le vide. Beauté était terrifié et furieux. Mais Castor-Gris donna une tape à Croc-Blanc, qui se coucha aussitôt au ras du sol, en une respectueuse obéissance.
Cependant Beauty-Smith, que le louveteau ne cessait pas d'observer, était parti, puis était revenu, porteur d'un gros gourdin. Castor-Gris lui remit alors l'extrémité de la lanière et Beauté fit le mouvement de s'en aller. La lanière se tendit. Croc-Blanc résistait. Castor-Gris le gifla de droite et de gauche, afin qu'il se levât et suivît. Il se leva, mais pour se précipiter en hurlant sur l'étranger qui essayait de l'entraîner. Beauté, qui était paré, ne broncha pas. D'un large mouvement, il lança son gourdin, puis l'abattit sur Croc-Blanc, dont il arrêta l'élan à mi-route et qu'il écrasa presque contre terre. Castor-Gris riait et approuvait. Beauté tira la lanière à nouveau et Croc-Blanc, tout trébuchant, rampa humblement à ses pieds.
Il ne renouvela pas son agression. Un coup de gourdin était suffisant pour le convaincre que le dieu blanc savait manier cette arme et il était trop sage pour ne pas se plier à l'inévitable. Il suivit donc les talons de Beauty-Smith, lugubre, sa queue entre les jambes, mais en grondant toujours, sourdement. Beauty-Smith le surveillait prudemment, du coin de l'œil, et tenant prêt son gourdin.
Quand ils furent arrivés au fort, Beauté, l'ayant solidement attaché, s'en alla coucher. Croc-Blanc attendit une heure environ. Puis, jouant des dents, en dix secondes, il fut libre. Il n'avait pas perdu de temps à mordre à tort et à travers. Juste ce qu'il fallait. La lanière avait été coupée en deux tronçons, aussi proprement qu'avec un couteau. Croc-Blanc, quittant ensuite le fort, s'était trotté, tout droit vers le campement de Castor-Gris. Il ne devait aucune fidélité à ce dieu bizarre et terrible qui l'avait emmené. Il s'était donné à Castor-Gris et à lui seul il appartenait.
Mais ce qui s'était déjà passé recommença. Castor-Gris l'attacha à nouveau, avec une autre lanière, et, dès le matin, le ramena à Beauty-Smith. L'aventure, ici, se corsa. Beauty-Smith lui administra une effroyable volée. Lié fortement, Croc-Blanc ne pouvait que s'abandonner à sa rage intérieure et subir le châtiment qui lui était dévolu. Fouet et gourdin conjuguaient sur lui leurs effets. C'était un des pires traitements qu'il eût reçus en sa vie. Même la raclée dont Castor-Gris l'avait gratifié dans son enfance n'était que du lait en regard de celle-ci.
Beauty-Smith se complaisait à la tâche. Il en rayonnait. Ses gros yeux flambaient méchamment, tandis qu'il lançait en avant fouet ou gourdin, et que Croc-Blanc jetait ses cris de douleur et ses grondements inutiles. Car Beauté était cruel à la façon des lâches. Tremblant et rampant lui-même devant les coups ou les menaces des autres hommes, il prenait sa revanche sur des créatures plus faibles que lui. Tout être vivant aime à dominer un autre être et Beauté ne faisait pas exception à la règle. Impuissant devant sa race, il exerçait sa vindicte sur les races inférieures. Réflexes inconscients, puisque, nous l'avons dit, il ne s'était pas créé.
Le louveteau n'ignorait pas pourquoi ce châtiment était tombé sur lui. Lorsque Castor-Gris lui avait passé une lanière autour du cou et en avait remis l'extrémité à Beauty-Smith, Croc-Blanc savait que la volonté de son dieu était qu'il allât avec Beauty-Smith. Et, lorsque celui-ci l'avait attaché, dans le fort, il savait aussi que la volonté du dieu blanc était qu'il demeurât là. Il avait, par conséquent, désobéi à ces deux dieux et mérité le châtiment qui avait suivi. Maintes fois, dans le passé, il avait vu des chiens changer de maîtres, et ceux qui s'enfuyaient battus comme il l'avait été.
Mais, si sage qu'il fût, des forces latentes en sa nature l'avaient emporté sur sa sagesse. La principale de ces forces était la fidélité. Il n'aimait pas Castor-Gris et cependant, même devant son impérative volonté et sa colère, il lui demeurait fidèle. Il ne pouvait s'en empêcher. La fidélité était une qualité inhérente à sa race, celle qui sépare son espèce des autres espèces, et qui fait que le loup et le chien sauvage sont capables de quitter la liberté de l'espace pour devenir les compagnons de l'homme.
La raclée terminée, Croc-Blanc fut attaché dans le fort, non plus avec une lanière de cuir, mais au bout d'un bâton. Il n'en persista pas moins dans sa fidélité à Castor-Gris. Castor-Gris était son propre dieu, son dieu particulier, et, en dépit de la volonté du dieu, il ne prétendait pas renoncer à lui. Son dieu l'avait livré et trahi, mais cela ne comptait pas. Ce qui seul comptait, c'est qu'il s'était, à ce dieu, donné corps et âme, sans réserve aucune. Et ce don de lui-même ne pouvait être révoqué.
Il renouvela, durant la nuit, son exploit de la veille. Lorsque les hommes du fort furent endormis, il s'attaqua au bâton auquel il était lié. Le bâton était attaché de si près à son cou qu'il ne semblait pas possible qu'il pût arriver à le mordre. C'est là un acte dont tout chien est réputé incapable. Il y réussit cependant, à force de tordre ses muscles et de contorsions acharnées. Ce fut un cas sans précédent. Toujours est-il que Croc-Blanc quitta le fort, en trottant, au petit matin, portant pendue à son cou la moitié du bâton qu'il avait rongé.
La sagesse lui commandait de ne pas revenir vers Castor-Gris qui, deux fois déjà, l'avait trahi. La survivance de sa fidélité le ramena, pour être, une troisième fois, livré et abandonné. Il fut rattaché par l'Indien et remis à Beauty-Smith, lorsque celui-ci vint le réclamer.
La correction eut lieu sur place et augmenta encore en cruauté. Castor-Gris regardait tranquillement, tandis que l'homme blanc manœuvrait sa trique. Il ne donnait plus sa protection. Croc-Blanc n'était plus son chien. Lorsque les coups s'arrêtèrent, le louveteau était à moitié mort. Un faible chien du Sud n'eût pas survécu; lui, il ne mourut pas tout à fait. Son étoffe était plus solide, sa vitalité plus tenace. Mais il était à ce point défaillant qu'il ne pouvait plus se porter et que Beauty-Smith dut attendre, pour l'emmener, qu'il eût repris quelques forces. Aveugle et chancelant, il suivit alors les pas de son bourreau.
Il fut ensuite attaché à une chaîne qui défiait ses dents et ce fut en vain qu'il s'évertua à arracher le cadenas qui reliait cette chaîne à une grosse poutre.
Quelques jours après, Castor-Gris, devenu un parfait alcoolique et en pleine banqueroute, quitta le Porcupine pour refaire à rebours son long voyage sur le Mackenzie. Croc-Blanc demeurait, sur le Yukon, la propriété d'un homme plus qu'à demi fou et le type achevé de la brute. Mais qu'est-ce qu'un loup peut bien comprendre à la folie? Pour Croc-Blanc, son nouveau maître était un dieu sinistre, mais toujours un dieu. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait se soumettre à sa volonté, obéir à son désir, se plier à sa fantaisie.