Hamadrias, la marquise Fioravanti avait reçu ce nom galant et mythologique à son entrée dans l’Académie des Asolans, où le cardinal Bembo charmait, avec ses casuistiques amoureuses, de belles et nobles femmes et de doctes cavaliers. Les réunions étaient à la villa du cardinal, sous les pins et sous les chênes, et l’on discutait, en péripatéticiens, sur tous les cas de conscience qui peuvent émouvoir des amants, non moins maîtres de leurs sens que de leur cœur. Bembo, gravement souriant, avait très souvent le dernier mot, et, par contentement, il redressait la tête, agitant les glands rouges qui tombaient de son chapeau de feutre blanc. Mais les cavaliers aussi trouvaient, dans le souvenir de leurs aventures, de sérieux arguments, et les princesses et les marquises, maintes fois, résolurent avec ingéniosité des questions de principe qui embarrassaient le cardinal et rendaient songeurs les abbés, enclins pourtant à l’ironie.
Ainsi, on se demandait :
« Si une dame, aimée d’un amant timide, peut encourager cet amant jusqu’à lui donner des marques non équivoques de sa sollicitude, — par exemple, choisir ouvertement sa compagnie, lui demander la main pour descendre l’escalier, lui faire compliment sur sa figure, et même allant plus loin, lui donner un baiser? »
Sur une telle question, la controverse allait droit au baiser, et l’on épiloguait longtemps. Des femmes, très raffinées et fort égoïstes, vantaient le charme d’être aimées par un timide dont les yeux seuls parlent ; c’était, disaient-elles, un plaisir exquis que cette muette adoration et que cette douloureuse contrainte imposée à un être dévoué ainsi qu’un esclave. Le baiser gâterait tout, puisqu’il métamorphoserait la timidité en audace, et qu’il faudrait bientôt céder sur tous les points à la fois et abandonner au vainqueur que l’on aurait fait soi-même, toutes les redoutes et enfin le château-fort.
« Le château Saint-Ange! » risqua un cavalier spirituel, mais hardi en ses propos.
A ce mot, le cardinal se mit à sourire, puis à rire, bien cordialement, et, encouragées par cette condescendance, les princesses et les marquises se répétèrent la jolie métaphore sur un ton à peine scandalisé.
« Seigneur cavalier, dit Hamadrias qui, ce jour-là, n’avait encore ni parlé, ni ri ; votre mot est l’un des plus beaux qui soient sortis de notre Académie. Avec cela et la gloire que lui fera, dans les siècles futurs, le nom de notre cardinal, la voilà assurée d’une renommée éternelle, si je ne me trompe. Le château Saint-Ange est la clef de Rome, si bien que celui qui détient cette forteresse est maître de toute la ville. Il en est de même pour la femme : maître du château, vous l’êtes de tous les palais, de tous les plaisirs, de toutes les pensées, de tous les désirs, de tous les rêves qui s’agitent en ce petit monde aux agréables formes ; et que vous le preniez par connivence, ou par ruse, ou par force, le résultat sera toujours pareil et la soumission aussi absolue. »
« C’est aller trop vite, madame, dit le cardinal, et vous tranchez les questions les plus subtiles avec bien de la violence. »
Les marquises et les princesses dirent ingénument : « Madame, vous nous avez trahies. »
Jamais plus Hamadrias n’alla sous les pins et sous les chênes disputer avec les Asolans. Elle les trouvait puérils et un peu hypocrites. En se joignant à eux, elle avait cru que des discours hardis et vrais lui auraient permis de revivre élégamment les plaisirs d’amour, auxquels, lasse, elle venait de dire adieu, — ayant à peine, cependant, dépassé la trentaine. Mais les distinctions de ces âmes froides et de ces cœurs légers, et de ces esprits faussés par la mode, l’exaspéraient, et, aussi, l’humiliaient. Elle avait tant vécu, elle avait aimé si abondamment que les débauches cérébrales de ces prudents lui semblaient des rêves d’enfants malades et le cardinal, que pourtant elle estimait, lui apparaissait tel qu’un pédagogue naïf et compliqué, vaniteux et bonasse, très probablement impuissant et un peu ridicule.
Ayant donc abandonné les Asolans, elle voulut se purifier par des actes et laver, en des baisers qui ne fussent pas des métaphores, le bleu platonicien dont elle sentait qu’on lui avait teint la peau, — et elle se laissa aimer pour la centième fois, mettant en cette dernière épreuve, avec tout ce qu’elle avait de sensualisme païen, tout ce qui lui restait de foi et de désintéressement.
Mais la viole ne vibrait plus.
Alors, elle songea à sa beauté et la voulut immortelle.
Sa beauté, son corps, sa forme, elle n’avait jamais aimé que cela, en somme, — et de retour de chacun de ses voyages à la recherche de l’amour, avec quelle joie, reprenant possession d’elle-même, elle retrouvait la grâce absolue de sa chair adorée!
Michel-Ange tailla dans le marbre la glorieuse Hamadrias et la marquise Fioravanti exposa en son palais, dans la galerie des fêtes, parmi les vasques d’agate et les dieux de bronze, le chef-d’œuvre sans pareil de sa propre beauté. Sur le socle, il y avait écrit ce seul nom,Hamadrias, — afin que la postérité révérât, comme une déesse, la femme qui ne voulait que la gloire anonyme d’avoir été belle.
Et les cardinaux, les abbés, les cavaliers, les princesses et les marquises passèrent dans la galerie du palais Fioravanti, admirant l’œuvre du sculpteur et blâmant l’impudeur d’Hamadrias. Elle était là, écoutant les propos, jouissant de l’envie, aimable et fière, se vouant, pour son heure suprême, à laisser le souvenir d’une grâce impérieusement unique, — puis, quand tous eurent passé au son des violons et des harpes, elle approcha de ses lèvres la bague empoisonnée, don du défunt pape, — et ses femmes l’emportèrent.
Le lendemain, don Giacinto Carrera, cardinal en disgrâce et évêque de Foligno, recevait cette lettre :
« Très fidèle ami, — l’Empereur a dormi dans mon lit, j’ai été le plaisir d’un pape et j’ai passionné des cardinaux ; j’ai eu pour amants des jeunes hommes étonnés de leur bonheur et des vieillards respectueux de mes caprices ; des artistes qui oubliaient de me plaire parce que ma beauté les enivrait ; des dévots qui m’adoraient ingénument, des abbés dont la perversité m’amusait ; des poètes qui rêvaient dans mes bras à celles qu’ils n’avaient pas ; des Castillans stupides comme des boucs et des Tudesques mélancoliques ; des êtres de toutes les nations et même de ceux-là dont l’amour stérile a le ragoût spécial de l’obscène ; j’ai été aimée jusque par la jalousie de mes pareilles et j’ai désarmé leur jalousie.
» (Ah! très fidèle ami, quelle confession — si c’en était une!)
» Que me reste-t-il?
» L’imprévu?
» Je ne crois guère à l’imprévu pour une femme de ma beauté, de mon âge, de ma liberté. Tous les hasards sont venus à moi et je les ai pris tous, même s’ils n’avaient pour séduction que la batte d’Arlequin ou la casaque de Pantaleone.
» L’amour? Encore l’amour?
» J’ai trop aimé pour y croire désormais et on m’aima trop pour que l’amour de demain puisse me faire oublier celui d’hier.
» Songez, très fidèle ami, que Cristoforo de Naples, — qui n’avait pas vingt-trois ans et dont le génie troublait Michel-Ange, — s’est tué pour moi, et que je l’adorais et que je vis, et que je l’ai pleuré et que je l’ai oublié, — si bien que je ne saurais plus dire la couleur de ses yeux, les yeux de Cristoforo, jadis ma joie, mon ciel, mon lac de Nemi, mon golfe de Naples!
» Non, très fidèle ami, je n’ai plus d’espoir qu’en ma volonté de mourir belle : ce sera ma dernière volupté. »