JOSE ET JOSETTE

Jose était tout petit. Il allait à l’école, en suivant les chemins creux, en sautant les barrières, en se coulant à travers les haies, en musant et dénichant les nids, en cueillant les fraises ou les noisettes, les surettes ou les pimprenelles. C’était un garçon doux et obéissant ; mais, sitôt seul, il redevenait aussi instinctif et aussi sauvage qu’une belette ou qu’une musaraigne. Pas plus qu’aucune créature humaine, il n’était fait pour obéir ; l’œil, pourtant, le domptait, ou la parole. Tant que l’impression subsistait il se courbait, humble sous la volonté du plus fort.

Un jour donc qu’il allait à l’école en faisant tournailler comme une fronde la musette ou sa mère avait mis un morceau de pain et une pomme, il rencontra Josette qui, tout comme Jose s’en allait à l’école.

Josette pleurait. Elle avoua qu’on l’avait punie et qu’elle s’était enfuie en colère sans manger sa soupe. Elle avait faim. Jose lui donna son pain et sa pomme, et la petite l’embrassa pour le remercier. Elle ne pleurait plus ; elle eut envie de jouer. Ils jouèrent à aller à cloche-pied, à marcher sur les genoux, à se coucher sur l’herbe.

Le maître d’école, qui se promenait avant la classe, les rencontra et leur dit sévèrement :

— Vous êtes deux petits polissons! Est-ce ainsi que l’on joue? Il faut jouer sérieusement. Pourquoi ne jouez-vous pas à qui saura le mieux le nom de toutes les sous-préfectures, ou les noms des affluents de la Loire, ou les divisions du système métrique? Vous finirez mal, je le crains… (Il branlait la tête.) Et puis, et puis… Quoi? Garçon et fille! Les petits garçons doivent aller d’un côté et les petites filles de l’autre. Jose, va-t’en par ici, et toi Josette, va-t’en par là.

Puis, satisfait, il reprit le chemin de l’école : mais, peu à peu, ses cheveux se dressaient sur sa tête, car il prévoyait le malheureux sort auquel se destinaient ces enfants.

Il murmurait :

— Autorité, discipline, géographie, orthographe…, autorité, discipline…

C’était la fête de la paroisse. Le soir venu, on alluma les chandelles et on dansa. Jose, qui avait dix-huit ans et Josette qui en avait quinze, étaient là, en leurs beaux habits, et aux premiers cris du violon s’étaient enlacés sous l’œil des familles qui buvaient du cidre en parlant du temps passé, de la moisson future et des impôts plus effroyables que la grêle.

Quand la première danse fut finie, Josette, sur un signe, vint retrouver sa mère :

— Josette ma fille chérie, je t’en prie, ne danse pas avec Jose. Son père est ruiné et lui n’est rien qu’un pauvre petit valet de ferme. Ne te laisse pas courtiser par ce garçon-là car tu ne peux pas l’épouser, nous n’y consentirions pas. A l’argent il faut de l’argent, et tu as de l’argent, ma Josette, et Jose n’en a pas.

Ce soir-là, ils ne dansèrent plus ensemble.

Jose tira au sort et il fut soldat. C’est en ce métier qu’il apprit sérieusement ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Au bout de quatre ans, il possédait une morale complète et respectueuse ; il savait qu’il y a deux classes d’hommes : les supérieurs et les inférieurs, et qu’on reconnaît les supérieurs à la quantité d’or dont se brodent leurs manches. Ces notions ne lui devinrent pas inutiles quand il fut sorti de la caserne, car, dans la vie ordinaire, il y a aussi deux sortes d’hommes : les supérieurs et les inférieurs, ceux qui travaillent et ceux qui regardent les autres travailler. Comme il trouvait cette distinction toute naturelle, sans doute grâce à son instinctive philosophie, Jose travailla.

Josette ne s’était pas mariée. Ses parents avaient tout perdu dans un mauvais procès, et, pauvre vachère, elle allait traire les vaches dans la rosée en songeant qu’il est bien triste pour une fille de n’avoir pas d’amoureux.

Jose, apprenant ces nouvelles, eut de la joie. Il fit confidence à son père de son vieil amour et de ses projets.

— Epouser Josette, dit le vieux paysan, une fille qui n’a peut-être pas trois chemises et qui se fait des jarretières avec une poignée de chanvre! Tu n’es pas riche non plus, c’est vrai, mais nous avons fait un petit héritage, le blé a bien rendu cette année, et je te donnerai de quoi t’établir quand tu m’amèneras une bru qui ne soit pas servante. L’argent veut l’argent, mon fils ; il ne faut pas le contrarier.

Des années passèrent. Jose perdit ses parents et, au lieu d’un adorable bas de laine, trouva des dettes. Tout courage fut inutile et tout labeur. Comme des souris, les hommes de loi grignotèrent le petit patrimoine, et Jose, un matin pendant qu’on vendait sa maison, prit un bâton et s’en alla, aussi loin qu’il put aller, chercher sa vie. Mais, à mesure qu’il allait, la vie fuyait devant lui, et il marcha tant et si longtemps, qu’ayant fait le tour de la terre, il se retrouva dans le champ, au bord de la route, où, pour la première fois, jadis, il avait rencontré Josette.

Il posa son bâton et, s’asseyant sur le revers du fossé, il tira de sa besace un morceau de pain et une pomme. Avant de manger, il réfléchit si tristement, si tristement que sa faim se passa et que la pomme et le morceau de pain tombèrent à ses pieds.

Il faisait froid, même à l’abri du vent, il ramena sur ses genoux son grand manteau loqueteux et s’enveloppa la gorge dans la vaste barbe grise qui, souvent, avait effrayé les petites filles.

Comme il songeait à cela, il entendit des cris aigus, et voilà des enfants qui reviennent de l’école, tout pareils à ce qu’il était il y a plus de soixante ans. Soudain, il comprit l’inutilité de tout et l’abominable stupidité de la vie. Il se leva et brandissant comme une fronde sa musette vide, il fit plusieurs fois le tour du champ tel qu’un halluciné.

Au troisième tour, il tomba dans un grand trou de feuilles sèches ; il y resta, et, comme la nuit approchait, il s’y arrangea pour y dormir.

Cependant, une vieille mendiante arrivait en grognant :

— Ah! vieux, tu ne peux pas rester là ; c’est ma place, j’y dors toutes les nuits. Ce trou-là est à moi, à moi, tu entends?

Et, comme le vieux obéissait docilement, la vieille, après l’avoir examiné, s’informa :

— D’où êtes vous? Je ne vous reconnais pas. Comment vous appelez-vous?

— On me nomme le vieux Jose.

— Et moi on me nomme la vieille Josette.

Ils se regardèrent en silence ; ils se souvenaient.

Mais ils avaient tant souffert et leurs cœurs étaient devenus si secs, si pareils à ces feuilles mortes que se disputaient leurs misères, qu’ils ne trouvèrent rien à se dire.

La vieille Josette se tassa dans le trou, comme une bête, tandis que le vieux Jose, reprenant son bâton, s’en allait.


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