De toutes les couleurs, nuances et accords de teintes, le noir, décidément, lui seyait. Les rouges et leurs succédanés plaisaient dans les glaces à son œil inquiet de joies, mais une nuit dissimulatrice aux plis enveloppants rassurait sa peur de la vérité. Il fallait paraître triste, puisque telle était la nécessité, telle était la volonté violente et secrète d’une âme vouée aux déguisements.
Son âme! Il lui était défendu de la glorifier selon le vers du plus délicat des poètes :
Mon âme est une infante en robe de parade,
Mon âme est une infante en robe de parade,
mais (Albert Samain pâlira de cette parodie) elle aurait pu psalmodier sur le mode nocturne :
Mon âme est une larve en robe de mensonge.
Mon âme est une larve en robe de mensonge.
Sa vocation était de paraître malheureuse, de passer dans la vie comme une ombre gémissante, d’inspirer de la pitié, du doute et de l’inquiétude. Elle avait toujours l’air de porter des fleurs vers une tombe abandonnée, ou d’en revenir et d’avoir pleuré sur la tristesse des destins prématurés. Si elle souriait, c’était la mélancolie d’une rose blanche au clair de lune, et si elle riait, on croyait à du sarcasme.
Pour aller du premier coup jusqu’au fond de l’abîme, elle s’ingénia d’abord à tromper Dieu par l’intermédiaire d’un jeune prêtre qu’elle enivra d’amour pur. Elle avait alors quelque seize ans et jouissait de la nouveauté de n’être plus une garçonnette qui court en montrant ses jarrets : elle montra son cœur, objet angélique dont la vraie place était sur les étagères du paradis, dans le musée de Dieu. Le jeune prêtre mania avec d’infinies précautions un bibelot si précieux et l’oignit de parfums, de larmes et de bénédictions. En donnant son cœur à Dieu, elle disait au jeune prêtre :
— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!
Cela dura deux ans. Elle se disait morte au monde, prête à immoler ses cheveux, sa chair et sa liberté ; puis, quand sa mère eut bien pleuré quand elle crut avoir assez cruellement torturé tous ceux qui l’aimaient, elle feignit de céder à tant d’affliction et renonça à déposer son cœur dans les vitrines de la Jérusalem céleste. Ce fut à cette époque qu’elle adopta les douloureuses robes noires qui lui rappelaient son premier veuvage et son premier mensonge.
Alors, on s’occupa de la marier. Deux prétendants furent admis à faire des grâces autour de la précoce inconsolable. L’un, tout de suite, la séduisit par sa bonté de bête à bon Dieu, mais elle fut capable de n’en rien laisser voir et d’offrir à l’autre, et rien qu’à l’autre, le clair de lune de ses mélancoliques sourires et la douteuse grâce de ses distraites câlineries.
Comme elle le martyrisa soigneusement, le brave homme qui n’avait de goût qu’à s’asservir à toutes les volontés de l’incompréhensible vierge! Ayant compris qu’il aimait, elle comprit qu’il souffrirait, sans gémir, comme une victime élue et fière de son élection à la douleur, et elle ne lui épargna ni les coups de dague, ni les coups d’épingle, bien plus pénibles, parce qu’ils sont humiliants. Elle osa jusqu’à donner devant lui ses deux mains à baiser — à l’autre ; jusqu’à permettre des privautés suspectes, comme de se laisser caresser les cheveux, sous prétexte de jeux et de couronnes de fleurs, — et quand l’humble amoureux, fort craintivement, offrait la bonne volonté de ses doigts, avides, eux aussi, de toucher et d’amuser leur épiderme à la joie des contacts, elle disait sèchement :
— Non, laissez, vous êtes trop maladroit!
Cependant, ayant réfléchi la moitié d’une nuit, elle résolut, pas assez audacieuse pour se mentir à elle-même, d’épouser tout bonnement celui qui l’aimait et qu’elle aimait, — mais à cette résolution sa diabolique nature mit une effroyable réserve.
C’était un soir, dans le grand jardin méthodique où les arbres en esclavage avouaient la suprématie de l’homme. Des allées droites, larges comme des routes royales menaient des ifs taillés en portiques et à des charmes dont la courbure simulait des grottes et façonnait des cabinets de verdure. Encadrés de buis et de lignes de fleurs, de larges boulingrins étendaient, comme des étangs, le calme doux de leur veloutis, et au loin, au bout de toutes les allées, au delà d’une pièce d’eau muette, il y avait un bois presque inculte que les seigneurs dédaignaient sinon pour la chasse au chevreuil ou la chasse aux pauvres filles traînant un fagot de bois mort.
Elle invita ses deux prétendants à une promenade en cette solitude. On arriva près de la pièce d’eau où une vieille barque dormait parmi les roseaux. Elle fut détachée et amenée au pied des marches ; la belle descendit et entra la première.
— Vous d’abord, dit-elle à celui qu’elle n’épouserait pas, vous d’abord, j’ai confiance en vous, prenez les rames.
Et quand il fut entré dans la barque et quand il eut pris les rames, elle dit encore :
— Voguez!
A l’autre, avec un salut de la main, elle cria, quand la barque déjà écrasait la foule des iris :
— Il n’y a place que pour deux dans ma barque. Faites le tour et venez nous rejoindre, — ou bien attendez, car nous reviendrons.
Elle chanta :
La barque vole,La barque court,Comme l’amour!La barque vole,La barque dort,Comme la mort!
La barque vole,
La barque court,
Comme l’amour!
La barque vole,
La barque dort,
Comme la mort!
Ensuite, seule à seule avec le rameur, elle se prit à délirer d’amour et à murmurer, comme en extase, les odes les plus passionnées et les sonnets les plus langoureux.
Elle débarqua sans toucher terre que de ses reins, car il la prit dans ses bras et la coucha sous la futaie, parmi les primevères endormies dans l’ombre et dans la paix de la forêt silencieuse.
Sans rien dire, et comme étonnée seulement, elle accueillit les premiers gestes et les premiers baisers, puis, sûre d’être vaincue, elle simula une furieuse révolte, mais qui se détendit peu à peu jusqu’à l’attendrissement et jusqu’au don libre et absolu ; cependant, elle murmurait, d’une voix de victime :
— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!
Ils revinrent vers la barque et elle éprouva une grande joie secrète d’un si beau mensonge, car, ayant fait le tour de la pièce d’eau, celui qu’elle aimait s’avançait en côtoyant le bord du lac qu’il n’avait pas franchi.
Elle alla vers lui, disant :
— Que j’ai eu peur, rien que d’avoir touché à la lisière du bois, rien que d’avoir mis le pied sur la barre d’ombre qui sépare la forêt du reste du monde. Ramenez-moi dans le jardin, vous, dans le jardin, dans le jardin! Lui, il fera le tour, — à son tour.
— Mais on peut fort bien être trois dans la barque, dit celui-ci qui revenait de la forêt.
— Trois dans la barque? reprit-elle, pourquoi pas? Allons, nous serons trois dans la barque.
Quelques semaines plus tard, elle épousa celui que, dès la première heure, elle avait choisi pour ce rôle, et, drapée dans la nuit de son mensonge, elle entra dans le mariage comme on inaugure un adultère, en murmurant d’une touchante voix de victime :
— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!