LA VILLE DES SPHINX

C’était une ville merveilleuse et unique qui s’élevait au milieu du grand désert, si vaste qu’elle enfermait dans ses murailles des prés pleins de troupeaux, des champs de labour, des forêts, des vergers, des sources et un lac d’amour où les jeunes filles allaient se baigner nues le troisième jour de la nouvelle lune.

Jamais personne n’était entré dans la ville merveilleuse, jamais personne n’en était sorti.

Elle s’étendait au milieu du grand désert, orgueilleuse d’être unique, d’être le monde, d’être la vie, d’être la joie tombée du ciel parmi la tristesse infinie des sables.

Ses habitants, doux, simples et voluptueux, ignoraient les formes d’une religion précise et la tyrannie d’un gouvernement strict, pareils à ces Indiens divins que visita Benjamin de Tudèle qui ne connaissaient d’autre magistrature que celle de la bonne volonté. Cependant, la vue des merveilles qui éclataient à l’horizon leur avait fait concevoir la possibilité de délices futures, le probable prolongement, au delà de la mort, des jouissances de leur humanité.

Très loin autour des murailles, il n’y avait que des sables, des pierres, ou des petits rochers blancs comme de vieux ossements ; mais, là-bas, près du cercle, on distinguait fort bien, les jours de grande clarté, des forêts miraculeuses, toutes bleues, de hautes tours blanches sommées d’or, et, vers le couchant, un palais rose aux mille fenêtres de lumière ; des tourbillons d’anges volaient au-dessus de la cime des arbres, et leurs ailes écrivaient dans l’air pur des éclairs.

Ces merveilles consolaient, à l’heure de la mort, les habitants de la ville unique ; ils imaginaient une migration des âmes vers les forêts bleues, vers les tours blanches sommées d’or et vers le palais aux mille fenêtres de lumière ; ils se revoyaient, angéliques et immortellement joyeux, zébrer l’air pur des éclairs de leurs ailes, et la volupté de planer au-dessus des cimes leur semblait si douce que certains mouraient volontiers, par le désir d’une telle métamorphose.

Heureux comme était ce peuple, l’idée d’un bonheur qui se noie dans la ténèbre lui était insupportable ; ils aspiraient à l’absolu du plaisir et ne voulaient pas comprendre les droits de la mort, — l’infélicité de la vie qui induit les hommes à souhaiter de fondre comme un grain de sel dans l’Océan du néant ; ils croyaient donc à la pérennité de leurs âmes innocentes, — non par dogme ou doctrine, mais comme on croit à la véracité d’un conte charmant et aux caresses d’une illusion.

Nul en ce pays ne se souciait plus de la vérité ; on admettait cet axiome : « La vérité c’est ce que je crois. » Et l’on permettait à autrui d’avoir une vérité à soi et même plusieurs, comme on a un petit chien ou des oiseaux familiers. Il y avait une légende sur la Vérité, et on la représentait comme une sorte de croquemitaine, qui, d’un seul regard, stupidifie les enfants et les imprudents ; certains, sans doute par divination, la peignaient tel qu’un monstre haineux et féroce qui happe les hommes par une jambe et se sert de cette massue pour écraser les autres hommes. (Ces gens simples, le jour où ils voudront des dieux, éliront sans doute pour patronne la candide Liberté, femme aux grands yeux indulgents, créature d’amour et de grâce, au geste fier.) Nul en ce pays n’avait donc jamais eu l’idée d’aller voir si les merveilles lointaines de l’horizon étaient de vraies merveilles, des édifications dignes de foi, des arbres authentiques, des anges réels ; nul n’avait jamais tenté de franchir le seuil veillé par les deux sphinx.

Bêtes de bronze, mais oraculaires, vivantes quand il leur plaisait, œuvres effroyables d’une magie préadamite, deux sphinx gardaient la seule porte de la ville, la porte par où il est défendu de sortir. Elles souriaient dans leur sommeil d’airain, les deux bêtes gardiennes établies là par Istakar, le fondateur de la ville, et, méditatrices, elles semblaient n’avoir choisi l’immobilité de la mort que par dédain pour le geste de la vie. Parfois, des paroles sortaient de leurs lèvres immuables ; c’étaient des poèmes ou des contes si anciens qu’on ne les comprenait plus guère ; mais, recueillis et écrits, ils servaient de talismans et de formules d’amour. Sphinx et sphinge, à l’heure de la nubilité, les adolescents venaient visiter les bêtes de bronze et les baiser sur la bouche ; les filles baisaient la bouche de la bête dont une barbe pointue triangulait la face et les mâles baisaient la bouche de la bête qui avait des mamelles de femme.

Or, un jour, un adolescent, déjà fort comme un homme et plus instruit qu’un vieillard, après avoir baisé la bouche de la sphinge, toucha de ses lèvres la fleur des seins d’airain, et dit :

— Sphinge, réponds-moi.

La sphinge répondit ainsi :

— Enfant, comment as-tu trouvé le secret d’Istakar?

— Je l’ai trouvé, puisque tu me réponds.

— Reviens demain, dit la sphinge ; c’est le jour où le peuple s’amuse au jeu du bain sacré, le jour où, pour la première fois, les filles écloses dans l’année, à la vie de l’amour, se montrent nues sur les rives du lac. Au lieu de suivre le peuple, viens ici, et je ferai ta volonté, — puisque tu sais le secret d’Istakar.

Le lendemain, dès que l’adolescent fut arrivé, une petite porte s’ouvrit lentement dans la muraille, pendant que d’une voix lamentable la sphinge disait ce seul mot :

— Va!

Alors l’adolescent entra dans le monde extérieur. Il marcha longtemps, les yeux levés sur les lointaines forêts bleues, les tours blanches sommées d’or, les fenêtres de lumière, le vol radieux des anges ; si longtemps que la nuit tomba sur le désert, et il s’endormit.

Trois fois la nuit tomba sur le désert, et trois fois l’adolescent s’endormit, la tête sur une pierre.

Le quatrième jour, au matin, comme il tendait ses bras implorants et las vers les merveilles de l’horizon, toujours aussi lointaines et toujours aussi belles, un aigle descendit et vint se poser sur la pierre où il avait dormi.

— Aigle, dit l’adolescent, aie pitié de moi, prends-moi et porte-moi là-bas, au sommet de la tour d’ivoire.

L’aigle prit l’adolescent.

— Adolescent, couche-toi sur mon dos entre mes deux ailes, et je te porterai vers la tour d’ivoire.

L’aigle s’envola, pareil à Géryon, et l’adolescent couché entre les deux ailes, tout exalté d’amour, fixait éperdu la tour blanche sommée d’or, toujours lointaine et toujours belle.

L’aigle vola longtemps, si longtemps qu’ils arrivèrent au pays où les jours sont des années et où les années sont des siècles, et toujours la tour se dressait à l’horizon parmi le vol des anges, au-dessus de la forêt bleue et du palais aux fenêtres de lumière.

Tous les siècles, l’adolescent demandait avec l’inquiétude du désir :

— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés?

Mais l’aigle sans répondre donnait dans l’air un violent coup d’aile et ils passaient par des pays où les fleurs sont des soleils et où les femmes accrochent des étoiles à leurs oreilles, et toujours la tour d’ivoire resplendissait au loin, toujours pure et toujours belle.

— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés? demanda l’adolescent d’une voix triste et cassée. Aigle, mes mains sont devenues toutes jaunes et mes cheveux sont devenus tout blancs. Aigle, sommes-nous pas bientôt arrivés?

— Nous sommes arrivés, vieillard, répondit l’aigle en se posant sur la pierre où l’adolescent avait couché sa tête, à la troisième nuit de son voyage. Voici la tour, voici la forêt, voici le palais, voici les anges, tels que tu les voyais quand je t’ai pris entre mes deux ailes ; nous avons fait le tour des mondes sans atteindre ton désir, et maintenant tu es vieux, tu vas mourir, va au moins mourir chez toi.

L’aigle disparut, ayant secoué son fardeau, et, tombé rudement parmi les pierres, le vieillard s’endormit et rêva.

Le premier geste de son réveil fut de chercher de ses yeux fatigués les divines merveilles qui l’avaient si longtemps nourri d’amour, mais l’horizon était nu, formé seulement d’un cercle noir. Il ne fut pas surpris, car son rêve l’avait préparé à connaître enfin et à comprendre la vérité ; triste d’une lumière perdue, il se réjouit de savoir que l’horizon était un cercle noir et, méprisant les illusions primitives des hommes, marchant sans repos, il ne mit que deux jours pour atteindre la porte gardée par les sphinx.

Elle était ouverte. Il entra et dit :

— O sphinx, ami de ma jeunesse, me voici. Je reviens d’un si long voyage que mes mains sont toutes jaunes et que mes cheveux sont tout blancs, — mais je sais la vérité. Il n’y a là-bas ni forêt bleue, ni tour blanche au chef d’or, ni palais aux fenêtres de lumière, ni vol radieux d’archanges ; j’ai parcouru le monde et les mondes, couché sur le dos de l’aigle et maintenant, je sais, — je sais que l’univers est ceint d’un cercle noir fait de ténèbres, et que la merveille des horizons n’est que la fleur inutile de l’éternelle Illusion. Je sais, et je tuerai l’Illusion. Je sais et je dirai la vérité. Peuples, voici la vérité…

Mais la sphinge, au signe que lui fit le mâle de bronze, se dressa tristement, écrasant sous sa griffe, lionne compatissante, le monstre qui avait traversé les mondes entre les ailes de Géryon.


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