MAINS DE REINE

Après le repas de midi, spectacle donné à la cour, rigoureux cérémonial où il fallait offrir à l’admiration courtisane des gestes souverains et des grâces inimitables, le roi et la reine se reposaient dans une intime solitude. Leur coin favori était un petit pavillon qui s’élevait sur le grand canal ; c’était un lieu merveilleusement mélancolique : on n’y entendait que la plainte monotone des tristes peupliers et parfois le bruit de la bataille des ailes blanches contre les ailes noires, — cygnes qui disaient en vain le mystère inexprimé par la paix visible.

En entrant dans la chambre réservée, où de longs couloirs les avaient conduits, le roi et la reine trouvaient encore la table mise, repas non plus d’apparat, simple goûter qui n’avait de royal que la fantaisie des mets, la rareté des fruits, la fabuleuse vieillesse des vins : langues de flamant rose fumées au bois de genévrier, pêches d’Asie pas plus grosses que des noix, vin de Galilée, des vignes bénies par Jésus. Mais depuis quelque temps, ils avaient moins de plaisir à faire la dînette en cachette, et souvent, sans même regarder la petite table, la reine se mettait à tresser des fils de soie, silencieusement.

Il y avait des semaines déjà que la reine maniait les fils de soie et que le singulier ouvrage occupait le plaisir de ses doigts. Elle prenait trois fils assortis ou contrastés selon leurs nuances et, les tordant ensemble, elle façonnait un fil triple encore très fin et infiniment solide.

— Que faites-vous donc, ma reine? demandait le roi.

— Je triple des fils de soie, répondait la reine.

— Je le vois bien, reprenait le roi. Vos doigts menus vont et viennent, vous mouillez votre pouce du bout de votre petite langue et vous tordez, vous tordez les beaux fils de soie ; — mais pourquoi?

— Pour m’amuser, répondait la reine.

Le roi demandait encore :

— Et quand vous aurez tordu toutes vos soies?

La reine répondait :

— Je ne tordrai pas toutes mes soies, je ne tresse que les plus jolies, les plus fines et les plus souples. C’est pour cela que mon ouvrage dure tant ; mais je ne m’y userai pas les doigts, n’ayez crainte, mon roi cher. Mon ouvrage dure, mais il finira, et l’heure qu’il finira, il y aura une grande surprise.

— Pour qui? demandait le roi.

La reine souriait sans répondre, et parfois ses mains tremblaient un peu et embrouillaient les fils, tellement étaient doux les yeux du roi et si anxieuse était sa voix.

N’ayant pas eu d’autre réponse, le roi ne faisait plus d’autres questions et, assis aux pieds de la reine, comme un page bien sage, il tirait de longs sanglots d’une douloureuse viole.

C’était un roi si mélancolique!

Rien, jamais, n’avait pu le contenter. Toute joie ne lui était douce qu’à moitié et, inquiet, il pleurait la moitié de joie qui lui échappait. C’était la meilleure, la plus pure, la plus suave, et elle fuyait, elle s’en allait vers l’infini, odorante fumée qui se rit du désir. Toute peine lui était d’autant plus amère, car la peine, il la sentait deux fois, et les plus fugitives, touchées d’amour pour un cœur si tendre, se posaient familièrement sur son front et le fleurissaient d’une auréole de lumineuse douleur.

Il approcha ses lèvres des mains de la reine et doucement, sans entraver leur mystérieux travail, il les baisa l’une après l’autre, plusieurs fois, — puis il leva la tête et dit :

— Reine, pourquoi m’aimez-vous moins?

— Roi, pourquoi me demandez-vous cela?

— Je vous demande cela pour être consolé par l’amour de votre voix.

La reine répondit :

— Eh bien! soyez consolé. Votre question est folle, voilà ma réponse.

— Reine, ma question n’est pas folle, puisque vous ne savez comment y répondre. Si ma question était folle, vous m’auriez clos les lèvres d’un grand baiser irrésistible, — et vous ne l’avez pas fait! Vous n’avez pas bougé, vous n’avez pas rougi, vos doigts n’ont pas suspendu leur effrayante besogne…

— Effrayante?

— Oui, effrayante! Le remuement perpétuel de ces doigts me fait peur…

— Oh! peur!

— Oui, peur! Comme un enfant a peur à voir remuer des choses qui ne doivent pas remuer.

— Mais les doigts sont faits pour remuer! dit la reine.

— Pas ainsi, pas ainsi!

Le roi se leva. Eloigné de quelques pas, il resta debout, fasciné par le mouvement des mains blanches de la reine. A force d’en suivre la marche sinueuse, mais régulière, il arriva à prévoir tous les petits gestes des doigts : l’ongle de l’annulaire va passer là et briller, la bague de l’index va paraître de profil, et dans le geste suivant, elle va briller de toute la splendeur oculaire de son saphir… Il y eut un geste imprévu, puis tout s’arrêta.

La reine maintenant jouait avec l’œuvre de ses mains, un long serpent de soie tout diapré et qui semblait vraiment se dérouler en vivantes spirales.

Le roi était toujours debout, immobile et l’œil fixe. Il ne voyait pas les mouvements que faisait la reine : il voyait encore ceux qu’elle ne faisait plus. Elle se dressa, les yeux plus lumineux que les écailles du serpent de soie qui se tordait sous ses doigts, et il semblait qu’ayant façonné ce simulacre elle eut acquis, par son œuvre même, une âme nouvelle et soudaine, l’âme sifflante et venimeuse d’une vipère.

La fascination des yeux avait remplacé la fascination des doigts : sous le regard de la reine, le roi s’avança. Elle lui toucha l’épaule, il s’arrêta : à ce moment le serpent siffla et mordit, — et le roi étranglé tomba à genoux, puis se coucha sur le côté.

La reine ouvrit la fenêtre et fit un signe.

Les cygnes se battaient dans l’eau verte du grand canal, où les tristes peupliers pleuraient toutes leurs feuilles.

Les ailes noires se battaient contre les ailes blanches ; les ailes blanches furent vaincues et elles voguèrent sur les eaux lentes du grand canal, comme des crimes qui ne seront jamais ensevelis.


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