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L’agresseur d’Isabelle Eberhardt fut condamné à vingt ans de travaux forcés, encore qu’elle eût demandé pour lui l’indulgence du conseil de guerre, et, de la façon la plus inattendue, à l’issue de ce procès, un arrêté d’expulsion du territoire algérien fut pris contre elle-même. Sa qualité d’étrangère, sujette russe, rendait possible cette décision administrative.
Devant cet ukase qui bouleversait sa vie, Isabelle Eberhardt put se croire ramenée au régime russe, mais ses plaintes et ses réclamations furent toujours mesurées. Ce fut en vain, d’ailleurs, qu’elle s’adressa à son consulat.
Cette mesure administrative, prise un mois après la démission de M. Jonnart et alors que M. Revoil n’avait pas encore rejoint son poste, ne fut pas accueillie sans protestation dans la presse algérienne. A ce moment nous ignorions la personnalité d’Isabelle Eberhardt, mais, à ne considérer en elle qu’une victime, il nous semblait inadmissible qu’elle fût, elle aussi, condamnée. Dans le journalles Nouvelles d’Alger, nous protestâmes, dès le premier moment, contre l’arrêt administratif qui la frappait.
Malgré les démarches d’Isabelle Eberhardt et malgré les protestations de la presse algérienne, on ne se décida pas à rapporter la décision inconsidérée qui rejetait une femme de talent loin du pays qu’elle devait honorer.
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Isabelle Eberhardt, exilée, sans ressources, connut à Marseille ses jours de misère les plus durs. Elle dut pour vivre, et malgré l’état de faiblesse où la laissait sa blessure encore mal cicatrisée, s’employer aux travaux du port avec les portefaix italiens. On retrouvera quelque souvenir de ce temps dans son romanTrimardeur, qui n’est souvent qu’une transposition de ses aventures.
Grande et bien découplée, d’allure franche, elle travaillait alors comme un jeune garçon — vêtue d’une vareuse de marin — au chargement des bateaux, mangeait son pain sur les tonneaux du quai de la Joliette, et, par manque de tabac, comme elle dit dans une de ses lettres, « fumait au besoin des feuilles de platane ».
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Elle n’avait d’ailleurs pas perdu tout espoir de retourner en Algérie. Par son mariage avec M. Sliman Ehnni, d’origine indigène, mais fils d’un père naturalisé français, elle acquit bientôt la qualité de Française et rentra à Alger, en dépit de ses proscripteurs, par la grande porte de la naturalisation.
Nous la vîmes venir à nous vers la fin de l’année 1901, un peu gauche et l’air « collégien pâle » dans son mince complet de drap bleu, quelle devait bientôt quitter pour porter d’une façon constante le burnous des cavaliers arabes.
Elle n’avait encore presque rien écrit, mais ses premiers essais et un petit romanYasmina, publié dans un journal de Bône, nous intéressèrent par des promesses de talent et, mieux encore, par une grande somme d’observations.
Quelques mois plus tard, le mari d’Isabelle Eberhardt, qui sortait de l’armée, fut nommé secrétaire indigène de commune mixte. Les deux époux allèrent habiter Ténès pendant quelque temps. L’histoire des persécutions que notre amie eut à souffrir dans cette petite ville algérienne, cruellement divisée sur des questions d’honnêteté publique, les basses intrigues qui se nouèrent autour de sa personnalité littéraire, malgré la sympathie et la haute estime que lui témoignait l’administrateur de la commune mixte, M. Bouchot, font partie d’un incroyable et véridique roman politique, qui se trouve exposé dans notre journall’Akhbar.
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Isabelle Eberhardt a indiqué elle-même comment elle nous suivit àl’Akhbar, où elle fut, jusqu’au dernier moment, notre dévouée collaboratrice. C’est là qu’elle publia les œuvres de longue haleineTrimardeuretSud-Oranais. Dans le même temps, elle donnait aussi àla Dépêche algérienne, sous forme de nouvelles, des observations minutieuses de la vie indigène qui furent très remarquées. Ce fut la période la plus active de sa vie littéraire.
Au commencement de l’année elle voulut nous servir de guide et d’interprète dans la région de Figuig. Elle nous accompagnait encore, sur un autre point du Maroc, dans le voyage que nous fîmes à Oudjda et sur la frontière.
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Au mois de mai elle quittait Alger pour la dernière fois, après de longues hésitations. Elle annonçait à tous ses amis « qu’on ne la verrait pas toujours, qu’on ne la verrait peut-être plus » — et elle souriait. Elle allait encore dans le Sud-Oranais, avec l’intention de pousser aussi loin qu’elle pourrait et autant que possible jusqu’au Tafilalet.
Elle nous laissait, en partant, ses papiers et sa correspondance.
« Au cas où il m’arriverait malheur, vous débrouillerez tout cela, nous disait-elle en plaisantant, et vous vous en servirez pour composer mon oraison funèbre. »
En toutes choses, même les plus sérieuses, elle affectait ainsi un ton ironique et bon enfant, un peu peuple, qui ne grossissait rien.
Elle avait aussi des mots de pitié russe :
« Il ne faut en vouloir à personne. Nous sommes tous des pauvres bougres, et ceux qui ne veulent pas nous comprendre sont encore plus pauvres que nous… »
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Sa mort, annoncée dans une catastrophe, sembla donner un corps au malheur public et provoqua de vifs élans d’estime et de sympathie.
On put voir alors que les idées dont se réclamait Isabelle Eberhardt avaient aussi des échos.
M. le docteur Mardrus, le savant orientaliste à qui nous devons la précieuse traduction desMille Nuits et Une Nuit, et qui nous donnera bientôt le Korân dans toute sa véhémence, se trouvait en Tunisie avec sa jeune femme, quand ils apprirent la nouvelle de la mort d’Isabelle Eberhardt. Quelque temps auparavant, il avait tenu à nous dire combien les nouvelles algériennes d’Isabelle Eberhardt lui semblaient une chose belle de force et de vérité. A ce moment il put croire, sur la foi d’un renseignement de presse, que notre malheureuse collaboratrice serait enterrée à Bône, près de sa mère, alors que, suivant la volonté qu’elle nous avait exprimée, « elle devait rester à l’endroit où la frapperait son destin ».
La visite qu’il fit avec Mme Lucie Delarue-Mardrus, au cimetière de Bône, se trouve mentionnée en termes émouvants dans une lettre qu’il nous écrivait alors.
— L’épouvantable nouvelle nous parvint en Kroumirie. En même temps, nous apprenions par le même journal que les restes de ce que fut cette âme adorable allaient être transportés à Bône, pour y être inhumés dans le cimetière musulman. Notre résolution fut aussitôt prise. Malgré tous les obstacles et en dépit de nos projets et de nos travaux, nous traversâmes la Kroumirie et prîmes le train pour Bône.
Nous n’avions pu hélas ! malgré tout le désir, connaître de son vivant cet être choisi. Nous tenions du moins à toucher son tombeau.
A Bône, on nous expliqua que, seule, la mère était là, dans le sol musulman. Et on ne put nous confirmer la nouvelle qui nous avait fait venir jusque-là. Nous allâmes tout de même au cimetière, et, dès l’entrée, cette tombe nous arrêta. Nous demeurâmes là longtemps.
La mère d’Isabelle Eberhardt s’appelait donc :
FATHIMA MANOUBIA
Elle était, de son vrai nom, Natalie-Dorothée-Charlotte d’Eberhardt.
Nous supposâmes qu’Isabelle viendrait là peut-être, et nous regardâmes la place réservée à côté de sa mère, quelques pouces de terrain en large et en long…
Vous souvenez-vous, mon cher ami, du cri d’admiration que nous poussâmes un jour vers vous, à son sujet ? Et lui en avez-vous transmis l’accent ? Oui, n’est-ce pas ? Comme nous l’aimions ! Comme nous souhaitions la connaître, partir avec elle pour le loin ! Quelle révolte fut la nôtre, est plus que jamais la nôtre, de renoncer à cet espoir charmant !
Comme dernier témoignage de notre admiration, de notre douleur, de notre deuil profond, comme unique fleur pour son tombeau, ma femme donnera son témoignage fraternel auGil Blas, prochainement.
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En vers admirables et en nobles phrases, Mme Lucie Delarue-Mardrus composa l’éloge funèbre d’Isabelle Eberhardt. Sans l’avoir jamais rencontrée, elle sut évoquer de la façon la plus haute celle qui fut en effet une belle figure de liberté.
Écoutons :
« Apôtre serein, admirable nihiliste, quoique seulement contemplative, écrivain français de race, excellent cavalier arabe, persécutée politique, belle jeune femme… Nous avions appris tout cela par des récits, dès Paris, et l’avions d’avance aimée à travers les paroles des autres, en attendant de la rencontrer quelque part, à l’un des quatre coins de l’Afrique, telle qu’elle nous avait été décrite : adolescent botté de rouge, enveloppé des blancheurs bédouines, cabré et souriant sur son grand cheval sauvage.
« Ceux qui l’ont connue sont frappés, si on peut dire, d’un malheurqui a un visage. Nous, nous continuons à errer dans l’invisible. Et cette douleur de l’avoir manquée à jamais nous laisse saisis de trouble, douloureux, comme effrayés. Il semble que son fantôme soit toujours autour de nous qui ne l’avons approchée qu’en esprit ; il semble que la mort nous l’ait donnée toute comme nous ne l’eussions jamais possédée vivante. Aucune déception, aucune gêne humaine ne viennent nous gâter sa légende. Et pourtant, comme un seul regard eût mieux valu que nos songes !…
« On nous avait conté aussi qu’elle avait été, en pleine misère, portefaix, à Marseille, et aussi assaillie dans le Sud, à coups de sabre, par un Arabe fanatisé. Nous savions comment ce drame avait eu des causes mystérieuses, que l’assassinée elle-même n’avait jamais pu tirer au clair ; et nous savions qu’à la suite de cet attentat qui la laissait presque infirme d’un bras, elle avait été expulsée, sans explication, du territoire algérien. Que connaissons-nous encore ? Son goût passionné de la solitude, qui n’était peut-être qu’un grand instinct de fuir l’ignominie des gens, de s’en aller bien loin de l’éternelle incompréhension du mufle dont le stupide sourire ou l’invective odieuse poursuivent ceux qui ont osé s’échapper de la cage sociale et vivre libres en deçà des barreaux du préjugé… Elle partait parfois sur son cheval, toute seule à travers les espaces, et souvent pour de longs jours ; et quelquefois aussi, à bout de tout, elle se levait, des soirs, pour aller se suicider ; puis, regardant tout à coup la beauté du ciel de lune, elle décidait brusquement que la vie valait, malgré tout, d’être vécue.
« Comme nous écoutions avidement ces choses, ignorant encore qu’un jour si proche viendrait où nous aborderions au pays de cette créature d’épopée !
« Maintenant, nous continuons ardemment à interroger tous ceux qui l’ont vue passer. Nous avons lu très peu de ce qu’elle a publié, épars dans des journaux algériens. Mais quelques lignes ont suffi pour remuer en nous une admiration étonnée. Quelle splendide et simple hardiesse, quelle magnifique brusquerie, et, d’ailleurs, quelle prenante monotonie nostalgique ! Cette femme était une source puissante, dont, peut-être, la générosité s’éparpillait trop encore ; mais le temps patient l’attendait pour lui enseigner la belle prudence du style qui revient quelquefois sur les pas du premier emportement. Telle quelle, son œuvre est évidemment un décalque de sa vie, donc profondément originale, haute. Peut-être, plus tard, cette œuvre eût-elle dépassé même sa vie ? Elle n’avait que vingt-sept ans.
« Par lambeaux, nous arrachons quelque chose d’elle à des gens de hasard. Les Arabes, qui ne la connaissent que sous le nom de Si Mahmoud Saâdi, nous ont dit avec élan qu’elle était « généreuse ». Ils semblaient l’avoir respectée presque comme un personnage saint. Ils admiraient aussi ses prouesses cavalières, sa science des plus surprenantes fantasias. Il y en a qui nous ont dit qu’elle fumait le haschich, ce qui l’avait rendue « blanche avec pâleur ». Quelques beaux messieurs européens nous ont résumé leur opinion sur elle en déclarant :
« — Une toquée !
« Suivaient des calomnies basses. Et ils achevaient par cette suprême insulte :
« — C’était vraimentune femme extraordinaire!
« Enfin, les rares amis dignes qu’elle a eus, à Alger ou ailleurs, en Afrique, ont écrit d’elle qu’elle était « un être surhumain ». Tout concorde donc sans diversion : notre chagrin de sa mort ne nous trompe pas.
« Arrivant ainsi lentement à nous rendre compte de cette personnalité incalculable, nous songeons à l’horreur de sa fin, avec des yeux tout à coup pleins des larmes de la rébellion…
« Cependant il est beau qu’ayant vécu si audacieusement, celle-ci soit ainsi morte en activité. Au moment où les eaux ont tourbillonné sur elle pour l’assommer au fond de cette maison en ruines où on l’a retrouvée, elle criait à son mari, spahi indigène, qu’« elle savait nager et qu’elle allait le sauver » ! Ce défi à la mort fut donc sa dernière parole.
« Maintenant nous songeons à son désir antérieur d’être enterrée dans le cimetière musulman de Bône, près de sa mère, et nous nous demandons si elle y sera réellement transférée, si elle reposera un jour à cette place que nous avons été visiter avec une folle émotion, lieu de délices mortuaires en face d’une mer bleu-paon sur laquelle s’alignent des cyprès noirs, et dont les petites tombes de faïence sont encore des habitations islamiques propres et tentantes, certaines possédant même une treille gonflée d’un sombre raisin. Nous avons médité, assise contre la double inscription, française et arabe, qui dit que Natalie d’Eberhardt, la mère, est née à Saint-Pétersbourg, et morte à Bône, et que son nom devant Allah était Fathima Manoubia…
« Qui étaient ces femmes, dont personne n’a pu nous fixer la vraie origine ? Quelles choses les ont poussées vers l’Afrique et vers l’Islam ? Il en est peut-être qui le savent. Pour nous, cela se perd dans un mystère qu’il est, d’ailleurs, inutile d’éclaircir. Il nous importe peu de savoir d’où venait cette Isabelle héroïque…
« Il faudrait les tambours des grandes chevauchéesOu l’innocent roseau qui s’enroue au désert…Mais honorer ta fin de mes seuls yeux amers,Qui pleureront le long des routes desséchées !Mais t’attendre, malgré la mort, à des tournants,Quand les nuits sont, au Sud, de palmes et d’étoiles,Quand les parfums des oasis sont dans nos moellesEt que l’Islam circule en ses manteaux traînants !Te regretter, alors que je ne t’ai point vue,Au moment où mes mains allaient prendre tes mainsMe heurter, moi vivante, à toi, tombe imprévue,Sans avoir échangé le regard des humains !Je pense à toi, je pense à toi dans les soirs roses,Jeune femme, ma sœur, jeune morte, ma sœur !Tu me parles parmi l’éloquence des choses,Et ta voix, ô vivante, est pleine de douceur.Salut à toi, dans la douleur de la lumière,Où tu vécus d’ivresse et de fatalitéLe désert est moins grand que ton âme plénière,Qui se dédia toute à son immensité.Toi qui n’étais pas lasse encore d’être libre,D’avoir tant possédé tout ce que nous voulons,Ni que toute beauté frissonnât par tes fibresComme un chant magistral traverse un violon,Pourquoi la mort si tôt t’arrache-t-elle au monde,Ne nous laissant plus rien que l’admiration,Alors qu’il te restait encore, ô vagabonde,A courir tant de risque et tant de passion ?Tout se tait. La bêtise immense et l’injustice,Qui te regardaient vivre avec leurs yeux si gros,Ne te poursuivront plus, au milieu de la lice,Du hideux cri de mort qui s’attache aux héros.Nous irons à présent lui dire qu’il se sauve,Ton cheval démonté, sus aux quatre horizons,Pour apprendre ta fin subite au néant fauveDes Saharas sans bruit, sans forme, sans saisons.Car toi tu dors, enfin parvenue au mystèreQue ton être anxieux cherchait toujours plus loin,Enveloppée aux plis éternels de la terre,Comme dans la douceur d’un manteau bédouin. »
« Il faudrait les tambours des grandes chevauchéesOu l’innocent roseau qui s’enroue au désert…Mais honorer ta fin de mes seuls yeux amers,Qui pleureront le long des routes desséchées !Mais t’attendre, malgré la mort, à des tournants,Quand les nuits sont, au Sud, de palmes et d’étoiles,Quand les parfums des oasis sont dans nos moellesEt que l’Islam circule en ses manteaux traînants !Te regretter, alors que je ne t’ai point vue,Au moment où mes mains allaient prendre tes mainsMe heurter, moi vivante, à toi, tombe imprévue,Sans avoir échangé le regard des humains !Je pense à toi, je pense à toi dans les soirs roses,Jeune femme, ma sœur, jeune morte, ma sœur !Tu me parles parmi l’éloquence des choses,Et ta voix, ô vivante, est pleine de douceur.Salut à toi, dans la douleur de la lumière,Où tu vécus d’ivresse et de fatalitéLe désert est moins grand que ton âme plénière,Qui se dédia toute à son immensité.Toi qui n’étais pas lasse encore d’être libre,D’avoir tant possédé tout ce que nous voulons,Ni que toute beauté frissonnât par tes fibresComme un chant magistral traverse un violon,Pourquoi la mort si tôt t’arrache-t-elle au monde,Ne nous laissant plus rien que l’admiration,Alors qu’il te restait encore, ô vagabonde,A courir tant de risque et tant de passion ?Tout se tait. La bêtise immense et l’injustice,Qui te regardaient vivre avec leurs yeux si gros,Ne te poursuivront plus, au milieu de la lice,Du hideux cri de mort qui s’attache aux héros.Nous irons à présent lui dire qu’il se sauve,Ton cheval démonté, sus aux quatre horizons,Pour apprendre ta fin subite au néant fauveDes Saharas sans bruit, sans forme, sans saisons.Car toi tu dors, enfin parvenue au mystèreQue ton être anxieux cherchait toujours plus loin,Enveloppée aux plis éternels de la terre,Comme dans la douceur d’un manteau bédouin. »
« Il faudrait les tambours des grandes chevauchées
Ou l’innocent roseau qui s’enroue au désert…
Mais honorer ta fin de mes seuls yeux amers,
Qui pleureront le long des routes desséchées !
Mais t’attendre, malgré la mort, à des tournants,
Quand les nuits sont, au Sud, de palmes et d’étoiles,
Quand les parfums des oasis sont dans nos moelles
Et que l’Islam circule en ses manteaux traînants !
Te regretter, alors que je ne t’ai point vue,
Au moment où mes mains allaient prendre tes mains
Me heurter, moi vivante, à toi, tombe imprévue,
Sans avoir échangé le regard des humains !
Je pense à toi, je pense à toi dans les soirs roses,
Jeune femme, ma sœur, jeune morte, ma sœur !
Tu me parles parmi l’éloquence des choses,
Et ta voix, ô vivante, est pleine de douceur.
Salut à toi, dans la douleur de la lumière,
Où tu vécus d’ivresse et de fatalité
Le désert est moins grand que ton âme plénière,
Qui se dédia toute à son immensité.
Toi qui n’étais pas lasse encore d’être libre,
D’avoir tant possédé tout ce que nous voulons,
Ni que toute beauté frissonnât par tes fibres
Comme un chant magistral traverse un violon,
Pourquoi la mort si tôt t’arrache-t-elle au monde,
Ne nous laissant plus rien que l’admiration,
Alors qu’il te restait encore, ô vagabonde,
A courir tant de risque et tant de passion ?
Tout se tait. La bêtise immense et l’injustice,
Qui te regardaient vivre avec leurs yeux si gros,
Ne te poursuivront plus, au milieu de la lice,
Du hideux cri de mort qui s’attache aux héros.
Nous irons à présent lui dire qu’il se sauve,
Ton cheval démonté, sus aux quatre horizons,
Pour apprendre ta fin subite au néant fauve
Des Saharas sans bruit, sans forme, sans saisons.
Car toi tu dors, enfin parvenue au mystère
Que ton être anxieux cherchait toujours plus loin,
Enveloppée aux plis éternels de la terre,
Comme dans la douceur d’un manteau bédouin. »
** *
Et c’est encore une autre de ses sœurs, Séverine, qui pleure celle qu’on appela un jour la « Séverine algérienne ».
« Son roman,Trimardeur, témoignait d’un précieux talent, livrait le secret de sa pensée profonde, de sa grande âme inassouvie, en mal de beauté et d’équité.
« La voici morte, à vingt-sept ans, dans la fleur de son âge, comme dit la chanson populaire, à l’apogée de son éclosion intellectuelle. Edmond Claris et Victor Barrucand ont salué avec une vibrante émotion celle qui fut leur camarade.
« L’aînée, à son tour, s’incline vers le pauvre petit « oiseau de passage », qui, Russe d’origine, disciple de Bakounine, avocate de l’Islam, relia d’un fil léger et puissant les souffrances du monde slave aux douleurs du monde musulman, la « Maison des Morts » à nos pénitenciers.
« Au jardin des pâles asphodèles, apparais, ombre menue dont j’ignorais le visage vivant, mais mon cœur te reconnaîtra, qui est plein de tristesse fraternelle et s’émeut de ta jeunesse fauchée… »
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Séverine a cru voir dans Isabelle Eberhardt un disciple de Bakounine. Ce point demanderait à être précisé. Sympathique aux révolutionnaires, il ne nous paraît pas que le sentiment des « hommes d’action » ait jamais été complètement le sien. Isabelle Eberhardt s’intéressait beaucoup plus aux mouvements de l’âme qu’aux bouleversements sociaux. Elle n’attendait que peu de beauté et de bonheur d’une société future où l’homme resterait le même. Elle entendait la liberté non par la révolte, mais par l’évasion. Elle ne songeait pas à s’insurger, elle partait. Son sentiment s’exprimait d’un mot qui faisait image : « la Route ! ».
« Tel est le sens de son romanTrimardeur. M. Félix Fénéon l’a fort bien jugé, en disant : « Ce livre est imprégné de nihilisme contemplatif. »
Isabelle Eberhardt est certainement l’écrivain moderne qui a le mieux dit l’inconsciente sagesse arabe et la « philosophie du nomade ». Le désert africain par ses plus beaux soirs fut comme l’illustration de sa pensée.
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Du temps qu’Isabelle Eberhardt habitait Ténès, elle y connut deux excellents écrivains algériens, M. Robert Arnaud, qui exerçait les fonctions d’administrateur-adjoint, et M. Vaissié (Raymond Marival), juge de paix, qui venait de faire paraître un beau roman colonial :le Cof.
Il nous paraît bon de joindre à ces notes leur témoignage éloquent et ému :
« — Ce fut un dimanche, dit M. Robert Arnaud, que l’on vendit, sur une place de Ténès, le mobilier et les hardes de celle qui n’avait jamais rien voulu posséder, cette Isabelle Eberhardt dont la mort récente, à Aïn-Sefra, a été une des grandes douleurs de ma vie. Un torrent passa sur la ville ; il laissa derrière lui, pêle-mêle, avec l’écroulement des murs de toub et les débris des charpentes grossières en bois d’ârâr, le cadavre de l’écrivain le plus mâle et le plus sincère du bled algérien. Un an auparavant elle habitait encore Ténès, où son mari, ancien maréchal des logis de spahis, puis de hussards, était khodja de la commune mixte. Là, je la voyais quasi chaque jour, elle portait avec élégance l’ample costume du cavalier arabe qui seyait à sa haute taille ; mais, sous le turban ceint de cordes, le visage, très doux, était d’un adolescent et le sourire était d’un gosse. Elle entrait dans mon bureau, s’asseyait, jambes croisées, sur une natte, observait le va-et-vient des fellah et des bergers qui me contaient leurs misères, écoutait l’interminable histoire de leurs démêlés avec l’administration, avec les caïds, avec les colons, avec les malfaiteurs ; elle notait un geste, une attitude, une flexion de voix ; puis, au café maure où elle allait passer de longues heures, elle conversait avec les meskines, les confessait, recueillait le récit des drames de la montagne, s’attendrissait sur les dénis de justice, réconfortait les malheureux, partageait avec eux son morceau de pain, soignait les blessés et les malades. Son désintéressement fut toujours absolu : cette jeune Russe, née et élevée parmi les nihilistes réfugiés à Genève, avait en elle du sang d’apôtre ; elle considérait la France, sa patrie adoptive, comme la grande idée révolutionnaire du monde, et lorsqu’elle parlait d’elle aux indigènes, c’était pour la leur faire aimer et respecter.
« Sa qualité de musulmane lui permettait encore de mieux comprendre que nous l’âme du paysan berbère ; on la saluait, tel un marabout vénéré, lorsqu’à cheval elle traversait un douar ; nul n’ignorait son sexe, mais si belle est la délicatesse innée en le montagnard le plus farouche, que jamais, dans les assemblées ou dans les fêtes auxquelles elle se rendait, nul ne fit allusion à son déguisement ; on s’abstenait seulement de prononcer devant elle des paroles familières mais obscènes.
« Son existence fut une épopée ; un jour elle prie avec les frères de l’ordre des Kadriya, à El-Oued, le lendemain elle chasse la gazelle dans les dunes, un autre jour un fou fanatique tente de l’assassiner, et lui entaille le crâne et les épaules à coups de sabre. Tantôt elle s’attarde à muser avec les étudiants dans quelque zaouïya ou chez son amie Lalla Zineb, la maraboute de Bou-Saâda, tantôt elle se donne entière au bled, le parcourt au hasard, couche au besoin à la belle étoile, se nourrit de galette d’orge et de berboucha. On l’aperçoit dans le Tell, mais elle n’y séjourne guère, happée par l’attrait des plaines immenses de l’Extrême-Sud. Elle disparaît soudain, on la retrouve docker à Marseille, ou étudiante en médecine à Genève, ou reporter ailleurs. Et qu’on ne la suppose pas une névrosée ou une déséquilibrée d’espèce quelconque ! La vie lui fut impitoyable, et elle vivait avec le moment, avec l’heure qui fuit, sans un regret du passé, sans le souci de l’avenir ; l’âme cosaque qui survivait en elle lui répétait les chevauchées, les combats, les aventures des aïeux ; elle avait conservé leur bel optimisme, leur confiance dans la fatalité, leur bonne humeur. Je la vis sans pain, sans ressources, ruinée par des gens vils et lâches, et toujours gaie de sa jeunesse et de sa bonté. Elle était femme avant tout.
« D’ailleurs elle adorait son mari, Si Ehnni, se dévoua pour le sauver, lors de l’inondation qui la noya. Je lui demandais ce qu’elle ferait si elle avait un enfant. « Je renoncerais à mes voyages ; les femmes russes sont toujours de bonnes mères de famille, mais… je ne voudrais pas être mère ! »
« Son œuvre, uniquement consacrée à l’Afrique du Nord, est éparpillée dans des journaux et des revues ; au seulAkhbar, fondé par son ami Victor Barrucand, elle collabora avec assiduité ; ce fut là qu’elle publia son unique roman,Trimardeur, demeuré inachevé et dont on a récemment découvert la fin dans les boues de sa maison d’Aïn-Sefra ; ce fut là que parurent sesImpressions du Sud-Oranais, si belles de lumière et de grouillements humains ; elle s’y révéla inégalable par sa vaste compréhension des êtres de la brousse, avec lesquels il faut être d’âme pour pouvoir les restituer dans leur sauvage énergie.
« Il faut aimer les espaces sans limites où rampent les dunes et meurent les roches, car seul un amant peut jouir des savantes délicatesses de leurs ombres, des nuances fugitives de leur robe lumineuse : c’est le règne du violet sous la gloire des horizons où, le soir, lentement, la pourpre de l’Orient se mue en lilas toujours plus clair traversé par intervalles d’avalanches de poussières écarlates et de rayons vert-de-grisés ; et le soleil disparu derrière le mamelonnement voluptueux des sables, c’est encore une dernière éruption de bolides enflammés qui zèbrent le ciel déjà alangui par la tiédeur lunaire ; une nappe de sang s’écoule pesamment le long des dunes les plus hautes ; une énorme boucherie ruisselle de tous les côtés, comme si l’on sacrifiait à la mort du moloch la vie qu’il engendra pendant le jour. Et, au loin, sur le haut lieu où repose le marabout protecteur de la région, retentit l’appel sonore des annonciateurs de la prière. Alors la conscience confuse du fellah s’épand dans l’agonie de la lumière et discerne obscurément que sa misère et sa douleur sont une parcelle infime de la beauté du monde. Et comme il sait que le Rétributeur le sait, il se redresse et va, heureux du mal de vivre, contempler, sous les palmiers du café maure, les danses sacrées des Naïlet. Parmi tels paysages se complaisait Isabelle Eberhardt ; sa grande originalité fut de les peupler de vrais bonshommes, d’êtres adéquats à leur milieu et révélés dans leur pensée, dans leurs mœurs, dans leurs vices.
« Leur psychologie est compliquée ; ils sont loin, ainsi que les décrivent les écrivassiers plus ou moins orientalistes, d’être tout d’une pièce ; ils mangent avec leurs doigts, c’est vrai, mais avec politesse et toujours en cérémonie ; ils ont un tact et une science des nuances que nous n’avons jamais possédée ; ils vont jusqu’au bout de leurs passions, en souffrent et en meurent parfois, mais mieux que nous ; ils mentent comme Odysseus mentait, parce qu’un homme doit avoir deux qualités : être brave et savoir dissimuler sa pensée ; mais ils ne se fâchent pas d’être devinés. Aussi un Européen n’est-il jamais apte à comprendre un nomade ; dans le désert tout étranger est, à priori, un ennemi et est traité comme tel ; on ne peut y pénétrer en sûreté que si l’on est soi-même un nomade ; et il faut avoir longtemps habité sous la tente pour arriver à ces constatations.
« Comme elle connaissait à fond les gens du bled, Isabelle a pu écrire quantité de nouvelles où jamais un personnage ne répète un personnage ; dans un style net, incisif, souvent brutal, elle décrivait leurs labeurs et leurs peines, et atteignait sans efforts à de puissants effets dramatiques. Le gourbi obscur et enfumé où, devant les métiers à tisser, bavardent les épouses aux joues tatouées, tandis que braille un marmot suspendu au cou de sa mère, et que la vieille surveille, dans un coin la marmite où mijote la cheurba, — le champ mal labouré dont la récolte est à la merci du siroco ou de la gelée, — le champ où s’éparpillent les figuiers et les pieds de sorgho, — les troupeaux égaillés dans le lit des oueds, — les usuriers fauteurs de rahnias ruineuses, les jeunes gens séduits par l’idée de la guerre et courant s’engager à la ville voisine, — la famille disloquée par le voisinage des colons, — l’invasion de l’alcoolisme dans les tribus : voilà les thèmes favoris sur lesquels brode la merveilleuse fantaisie d’Isabelle Eberhardt. Elle a pitié, elle aime et elle partage. Elle donne sans compter, aux misérables, son temps et ses maigres ressources ; une fois, elle recueillit chez elle un vieil infirme abandonné par ses parents et ses amis, et qu’elle avait découvert, à demi mort de faim et de soif, dans un gourbi ; elle le nourrit, le pansa, s’entremit pour lui faire obtenir de ses parents une pension alimentaire, fut pour lui plus amie que protectrice ; quand il fut sauvé, elle ne s’occupa plus de lui, car elle savait que la reconnaissance est une vertu antisociale.
« Par un après-midi ensoleillé, nous suivions le chemin du littoral, revenant de visiter notre ami l’ingénieur Paul Régnier, le gendre d’Élisée Reclus. Nous avions quitté de bonne heure l’admirable ferme-modèle qu’il a créée à Tarzout ; le sentier suivait des falaises toisonnées de broussailles épaisses, la mer se brisait à cinquante mètres au-dessous de nous, sur des roches rougeâtres, qui s’auréolaient d’écumes frémissantes ; les arêtes rousses des caps échelonnés devant nous trempaient dans de la vapeur bleue et paraissaient demi-fluides et imprécises : la région était déserte, le calme puissant des végétaux berçait le pas de nos chevaux ; je remarquai la tristesse soudaine d’Isabelle Eberhardt : « Oh ! murmura-t-elle, je n’aimerais pas mourir dans ce pays. Il y a trop d’arbres ! » Elle était née pour la dune et pour l’espace, et souhaitait de sourire au grand soleil, à son dernier soupir…
« — Un ciel gris passait sur la ville, ce matin-là, et semblait pleurer des larmes de suie ; le cœur serré, j’assistai, seul ému au milieu de l’indifférence cupide des acheteurs, à la vente des effets et des meubles de celle qui fut la bonne nihiliste des légendes. Et il me plut d’acquérir l’encrier, encore à moitié plein, de l’écrivain parti sans avoir encore dit toute sa pensée. Et je pleurerai toujours l’amie douce… »
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En parlant d’Isabelle Eberhardt, M. Raymond Marival écrit dans une note émue :
« — Je me souviens de notre première rencontre.
« Elle eut lieu dans un site charmant, sous des pins où bruissait le vent léger.
« Isabelle arriva la dernière au rendez-vous. A travers le réseau du feuillage, j’aperçus sa jument blanche qui se cabrait. Puis une voix monta dans le soir tranquille :
« Ziza ! (chérie) ».
« Le soleil au déclin déployait son éventail pourpre au-dessus des flots. La Méditerranée s’apaisait. Les vagues, près du cap doré, se faisaient calmes. L’une après l’autre, toutes s’approchaient avec des révérences de marquises.
« Si Ehnni nous présenta. Isabelle me tendit sa main fluette. Puis un silence pesa. Elle se tourna vers la mer et contempla la première étoile qui apparaissait à l’Orient.
« La nuit était venue. On alluma des torches et, couchés en rond sur la plage, nous savourâmes le couscous qu’elle avait roulé de ses mains. Le cœur d’Isabelle était toujours prêt à se répandre. Quelques mots échangés, plusieurs idées communes nous rapprochèrent vite. Je lui exprimai tout de suite ma pitié des humbles et des fellahs ; elle me sourit comme à un vieil ami, et dès ce moment je vis son âme limpide transparaître au fond de ses yeux.
« Des entrevues qui suivirent je ne veux retenir qu’une seule. Elle remonte à quinze mois à peine. Ce fut l’une des dernières.
« Quelques envieux avaient ouvert contre Isabelle une campagne immonde. Il y a des gens qu’il faut plaindre. Ces misérables font le mal comme d’autres respirent, aussi inconscients que cette princesse des vieux contes, dont chaque parole engendrait un crapaud. L’âme ingénue d’Isabelle ne connaissait pas la rancune. A chaque coup qui la blessait, elle levait plus haut le front, secouant les pans de son burnous, et c’était tout.
« Derrière la maison que j’habitais à cette époque, s’ouvrait un jardin clos d’une palissade ; une treille, un figuier sauvage, quelques rosiers fleuris en faisaient tout l’ornement. Les rumeurs de la ville n’arrivaient pas jusque-là. On y entendait seulement la plainte confuse de la mer et celle des grands goélands qui tournoyaient dans le ciel avec des cris lamentables.
« Isabelle aimait cette retraite. Elle avait accoutumé d’y venir presque chaque soir. Assise sur un banc de pierre, les jambes croisées, les yeux rêveurs, elle fumait silencieusement de pâles cigarettes parfumées au musc. Le soir dont je parle, le crépuscule l’y surprit ; des noctuelles voletaient autour de la lampe. Soudain, dans l’ombre indécise, je crus entendre un sanglot. Les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, Isabelle pleurait.
« Qu’avez-vous, lui dis-je, qu’avez-vous, Si Mahmoud ! »
« Elle souleva à regret sa face humide et fixa sur moi des yeux de détresse, des yeux hagards de bête traquée. Cela dura l’espace d’un éclair. Comme je m’approchais, un peu inquiet de cette défaillance, je ne vis plus sur son visage que ce masque un peu froid d’insouciance sereine qu’elle opposait à ses disgrâces.
« O Isabelle ! petite sœur que nous pleurons, vous voilà maintenant disparue. D’autres célébreront votre talent d’écrivain. J’ai voulu pour ma part évoquer pieusement deux instants de votre vie et, au bouquet offert à votre mémoire, joindre ces deux fleurettes bleues en témoignage d’amical et fraternel souvenir. »
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Quelques jours avant la catastrophe d’Aïn-Sefra, Isabelle Eberhardt nous annonçait l’envoi d’un manuscrit d’impressions du Sud-Oranais, nous priait de le revoir et d’en écrire la préface, où sa vie et ses idées seraient expliquées. Ce livre, dans son intention, devait être dédié au général Lyautey, qui avait favorisé ses observations.
Le manuscrit ne nous fut pas expédié à temps et disparut dans la catastrophe. Des fouilles furent faites, au lendemain de l’inondation qui avait détruit une grande partie du village, dans les décombres de la petite maison habitée par Isabelle Eberhardt, pour y retrouver son corps, car on était resté pendant deux jours incertain de sa mort et elle avait été tout d’abord portée comme disparue. Au pied de l’escalier, sous un pan de mur écroulé, on retrouva sa dépouille mortelle et non loin de là un manuscrit de son romanTrimardeur.
C’était la première ébauche d’une œuvre dont la publication avait été commencée dans l’Akhbar, le 9 août 1903, poursuivie jusqu’au 1ernovembre, reprise le janvier 1904 et menée jusqu’au 10 juillet.
Cette ébauche n’était point conforme à la version en cours de publication. Elle nous permit cependant, avec quelques additions et retouches, de terminer le roman. On retrouvera la fin de ceTrimardeur, portant sur des chapitres algériens, en quatre numéros de l’Akhbar, du 13 novembre au 4 décembre 1904, avec un portrait de l’auteur fait à Beni-Ounif de Figuig, quelques mois auparavant.
L’ensemble du roman comporte 38 feuilletons.
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Une autre œuvre d’Isabelle Eberhardt,Sud-Oranais, de vastes proportions, avait été commencée dans notre journal avec l’année 1904 et poursuivie jusqu’au 5 juin.
Cette œuvre se compose d’une suite de tableaux fortement observés pendant le premier séjour d’Isabelle Eberhardt dans le Sud-Oranais, sur la fin de 1903.
A cette époque, notre vaillante amie revint à Alger par Aïn-Sefra, Géryville et les Hauts-Plateaux jusqu’à Berrouaghia, point terminus de la voie ferrée de l’Ouest-Algérien dans le département d’Alger. Elle accomplit ce rude voyage au mois de décembre, dans des régions où les nuits, à cette époque, sont déjà glacées et où l’on ne rencontre ordinairement aucun autre abri que la tente des nomades. Elle voyageait seule, de poste en poste, escortée seulement d’un mokhazni et de son chien noir et hirsute : « Loupiot ».
En deux numéros de l’Akhbardu mois de juin 1904, Isabelle Eberhardt avait commencé à narrer ses impressions monotones et larges par cette route désolée des Hauts-Plateaux. Elle nota encore brièvement, pendant ce voyage, les mélopées de nomades que nous avons traduites dans les « Choses du Sahara ».
La nostalgie du Sud devait la ramener avec nous à Figuig en février et, de nouveau, seule, à Aïn-Sefra, au commencement du mois de mai. Elle descendit ensuite à Beni-Ounif, à Béchar, et passa de longues semaines d’été dans la zaouïya marocaine de Kenadsa.
C’est là, et plus tard à Aïn-Sefra où la fièvre l’avait contrainte à revenir en attendant la saison d’hiver, qu’elle reprit ses premières impressions du Sud-Oranais et qu’elle les compléta d’une deuxième partie.
L’ensemble du manuscrit comportait environ 230 pages, dont une centaine pour la deuxième partie.
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Retrouvé dans les fouilles, qui furent menées avec beaucoup de soin et d’attention par le lieutenant Pâris, ce manuscrit, après un séjour de plusieurs semaines dans la terre mouillée, était en partie détruit et très friable. Il ne présentait plus aucune suite. Pour en raccorder les fragments, nous avons été amenés, en reprenant toute la rédaction, à les relier entre eux par des réflexions empruntées à la correspondance d’Isabelle Eberhardt, à ses papiers, à ses cahiers de notes et le plus souvent librement inspirées de nos longues causeries et de notre collaboration fraternelle.
Nous avons cru devoir séparer des premières impressions générales du Sud-Oranais — écrites dans une manière plus objective — les pages marocaines de Kenadsa, et à cette suite nouvelle nous avons donné un titre nouveau :Dans l’Ombre chaude de l’Islam.
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On voit quelle a été dans ce livre notre part de collaboration.
Cette méthode de reconstitution était la seule qui nous permît de sauver d’un enterrement définitif les fragments de scènes sahariennes que nous avions entre les mains.
D’une façon générale, toute la documentation pittoresque et scénique du livre posthume est de l’écriture d’Isabelle Eberhardt. Nous avons, de plus, placé l’auteur dans son œuvre.
Les réflexions que nous lui avons prêtées sont celles qui expliquent sa vie et son caractère.
Cette « explication de sa psychologie » qu’elle nous demandait quelques jours avant sa mort, nous avons été amené à la fondre dans son propre texte et à faire revivre ainsi pieusement notre amie, en ressemblance à l’image que nous en avions gardée.
Il y a certainement dans cette manière de peindre un peu de roman, très peu.
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Les « Choses du Sahara » et les « Heures de Tunis » ont été terminées sur les papiers qu’Isabelle Eberhardt nous laissa en partant à Aïn-Sefra. — La première partie des « Heures de Tunis » avait paru, en juillet 1902, dansla Revue blanche.
Les « Choses du Sahara » sont relatives pour la plupart au Sahara constantinois. Nous y avons ajouté les pages inédites du manuscrit du « Sud-Oranais », qui restaient intactes et qui n’entraient pas dans le plan nouveau del’Ombre chaude de l’Islam.
Le chapitre intitulé « Joies noires » s’est trouvé conservé, par le soin qu’Isabelle Eberhardt avait pris, peu de jours avant sa mort tragique, de l’envoyer en variété littéraire à laDépêche Algérienne. Datées d’Aïn-Sefra, septembre 1904, ces pages sont, sans doute, les dernières qu’Isabelle Eberhardt ait écrites.
V. B.