DANS LE MELLAH

Après la tombée de la nuit, les bruits confus se taisent peu à peu près de la fontaine, dans le silence agrandi de la vallée.

Je sais toutes les chansons de l’ombre africaine et leur sécheresse à la gorge, mais à cette heure je n’écouterai pas la berceuse de mes souvenirs. Je demanderai aux choses quotidiennes un peu de leur ferveur et de leur bourdonnement. J’irai vers les places où la vie grouille heureuse et se recommence sans ennui. Je lui demanderai d’être simplement animale, de ne pas savoir la torture des jardins défendus et des terrasses où l’on meurt de silence, d’être bavarde et de briller, de n’avoir pas d’esprit, de projeter ses ombres brèves et sautillantes sur un fond de profonde et indifférente nuit.

Combien je souffre de tous les livres que j’ai lus, de toutes les voix qui m’ont parlé, de tous les chemins que je n’ai pas suivis ! Le vide de mon âme est fait d’un grand soupir. Est-il ici un endroit où l’on chante, où l’on crie, où l’on puisse s’oublier une heure, une place publique où les disputes éclatent, un café borgne où la fumée monte aux vitres ? J’y serai le petit matelot qui s’enivre de son pays avec une chanson de trois notes…

Tout est si clair ici, trop clair ! Plus d’obstacles à renverser, plus de progrès, plus d’action ! On ne sait plus agir, à peine penser on meurt d’éternité…

Passons la porte des remparts.

Là, dans le Mellah, j’ai souvent l’impression d’une grande lanterne magique. J’y viens, comme au spectacle, pour voir danser des formes dans le feu.

Devant leurs portes, les juives ont improvisé des foyers ; elles y cuisinent le repas du soir dans de grandes marmites de sorcière. Rien de plus pittoresque que cette illumination.

Les longues flammes des palmes sèches et le rougeoiement terne des feux de fiente de chameau éclairent, d’une lueur d’en bas, les façades badigeonnées à la chaux et les murs en toub, qui prennent alors une patine fugitive d’or rouge et de rose ardent.

Dans cette lueur nombreuse, contrastée, vacillante, des apparitions fantasques s’agitent, de grands reflets montent aux maisons basses et courent sur le sable.

Les hommes, accroupis, achèvent de menus travaux, à la clarté de lumignons fumeux. Ils attendent indéfiniment, dans ces poses d’arrière-boutique si différentes des attitudes arabes.

Le juif du Sud se distingue surtout du musulman par sa vulgarité. Il n’a pas la moindre idée de ce que nous appelons un sentiment noble ; et c’est en quoi réside, sans doute, le secret de sa force insinuante et commerçante : quand il veut s’adapter, il n’est pas gêné par son pli personnel.

Un feu ravivé éclaire tout à coup les groupes, tels des entassements de bétail couché, qui se détachent sur la pâleur plus rose du sable. Ces hommes, tenaces et assis, ne chantent pas, ils ne rient pas, ils attendent l’heure du repas. Ils me donnent l’impression du bonheur facile. Je connais très bien leur âme : elle monte dans les vapeurs de la marmite… Je les envie d’être ainsi. Ils sont la critique de mon romantisme et de cet incurable malaise que j’ai apporté du Nord et de l’Orient mystique avec le sang de ceux qui ont vagabondé avant moi dans la steppe.

Quand donc en aurai-je fini avec cette singulière manie qui me porte à interpréter les gestes les plus simples dans un sens religieux ? C’est bien là notre faiblesse aryenne. Quand les autres font cuire leur dîner, nous pensons au sacrifice de la Sôma, aux libations de beurre sur le feu. Tout à l’heure, une femme soulevait une marmite et ranimait les braises d’une brassée de bois épineux je ne vis que la flamme qui s’élançait, libre et droite, vers la douceur des étoiles.

Accoudée sur un pan de mur écroulé, je regarde encore les tableaux de ma lanterne magique. D’autres verres glissent et chatoient en couleurs vives :

Des enfants jouent, passant et repassant dans les ondes lumineuses, avec des tortillements de larves. Quelquefois, une belle juive se redresse et s’étire, lasse, féline, dans la gloire des flammes de sang, qui la baignent toute de lumière rose et qui teintent sa pâleur étiolée d’un incarnat factice. Ses grands yeux violets, aux lourdes paupières, semblent alors plus profonds, plus meurtris, plus terrestres.

A la longue, le charme de ces visions de tranquille vie ménagère opère en moi : le mellah de Kenadsa, laid dans le jour de pauvreté et de saleté irrémédiables, m’apparaît beau en cette première heure de la nuit, tel un coin de quelque cité enchantée, adoratrice du feu dévorateur et puissant.

Où donc ai-je vécu pour retrouver si profondément ces choses ?

… Une juive chante d’une voix grêle pour endormir son enfant qui pleure aigrement. Un âne braie mélancoliquement dans une écurie voisine. Il est tard et les juives rentrent. Les feux s’éteignent devant les portes closes.

Au loin, les moueddhen clament leur appel d’une insondable tristesse, et la paix engourdissante de l’Islam achève d’effacer les dernières visions du Mellah transfiguré.

Ce soir-là je dormis très calme. Ce fut un de mes derniers soirs de tranquillité et de santé. Peu de temps après, la fièvre me terrassa et me jeta en d’étranges rêves.


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