Être toujours entourée de visages noirs, en voir tous les jours de nouveaux, n’entendre que la voix grêle des esclaves à l’accent traînant, c’est ma première impression quotidienne à Kenadsa, une impression étrange et forte.
A part quelques rares familles berbères, tous les habitants du ksar sont des kharatine noirs. A la zaouïya, l’élément soudanais ajoute encore une note de dépaysement plus lointain.
Fils de captifs du Souah et du Mossi, les pères de ces esclaves sont venus à Kenadsa, après de longues souffrances et des pérégrinations très compliquées.
Pris d’abord par des hommes de leur race, au cours des perpétuelles luttes des villages et des roitelets noirs, ils ont été vendus aux trafiquants maures, puis remis entre les mains des Touareg ou des Chaamba, qui, à leur tour, les ont passés aux Berabers.
Leurs enfants n’ont pas conservé la langue de leur pays d’origine, que, seuls, quelques vieillards comprennent encore. A Kenadsa, tout le monde parle arabe. L’idiome berbère, le chelha, si répandu sur la frontière du Maroc, est lui-même inconnu ici.
Les Soudanais de la zaouïya, tant que leur sang reste pur, sont robustes et souvent beaux, d’une beauté toute arabe, qui contraste singulièrement avec le noir d’ébène de leur peau. Ceux qui sont issus de métissages avec les kharatine sont, au contraire, ordinairement chétifs et laids, avec des visages anguleux, des membres grêles et disproportionnés.
L’impression inquiétante et répulsive que produisent sur moi les noirs provient presque uniquement de la singulière mobilité de leur visage aux yeux fuyants, aux traits tiraillés sans cesse par des tics et des grimaces. C’est une impression invincible de non-humanité, de non-parenté animale que j’éprouve puérilement, tout d’abord, en face de mes frères les noirs.
Seul parmi les esclaves, le porte-clefs, l’homme de confiance de Sidi Brahim, Ba-Mahmadou ou Salem, m’est sympathique.
C’est un grand Soudanais tranquille, au visage entaillé de marques au fer rouge. Il porte des vêtements d’une blancheur immaculée sous un long burnous noir. Dans l’expression de sa figure et dans ses gestes, comme dans ses traits réguliers, rien de l’homme-singe, grimaçant et rusé, de cette ruse animale qui sert d’intelligence aux noirs.
Ba-Mahmadou se distingue des autres nègres. Il trouve, au fond de lui-même ou dans sa culture d’esclave, le secret des gestes graves et des attitudes respectueuses. Ce sentiment n’est pas celui de la servitude déprimante. Il met de la noblesse dans les salutations. — Les nègres, d’ordinaire, ne savent pas saluer.
Toutes les fois que Ba-Mahmadou se présente devant des musulmans blancs, il commence par s’incliner trois fois devant eux, et ne s’approche que pieds nus, laissant ses savates à la porte. Cependant le sens qu’il a du respect ne le diminue pas.
Ce serait une bien curieuse étude à écrire que celle des esclaves qui vivent ici. Il faudrait, pour la tenter, n’avoir ni préjugés de droite ni préjugés de gauche, faire de l’histoire naturelle autant que de l’histoire sociale. Il faudrait, je le sens, être guéri du préjugé des races supérieures et des superstitions des races inférieures.
Presque tous ces esclaves possèdent des maisons au ksar, des jardins dans les palmeraies, même de petits troupeaux. Ils vendent la laine, la viande, les dattes, pour leur propre compte, mais ils restent astreints à travailler pour leurs maîtres.
Pour se marier, ils doivent demander l’autorisation du chef de la zaouïya, mais ils sont les maîtres chez eux, « caïds dans leur maison ».
Ils mènent ainsi une double existence d’hommes presque libres au dehors, et d’esclaves à la zaouïya, où les fonctions sont d’ailleurs distribuées assez vaguement.