LE PARADIS DES EAUX

Un grand silence pesait sur la zaouïya accablée de sommeil. C’était l’heure mortelle de midi, l’heure des mirages et des fièvres d’agonie. La chaleur s’épanouissait sur les terrasses incandescentes et sur les dunes qui scintillaient au loin.

On m’avait couchée sur une natte, dans un réduit donnant sur une terrasse haute. La petite pièce s’ouvrait toute grande sur le ciel de plomb et sur le désert de pierre et de sable qui brûlait sous le soleil.

Aux poutrelles de palmier du plafond pendait une petite outre en peau de bouc, dont l’eau s’égouttait lentement dans un grand plat de cuivre posé à terre.

Toutes les minutes, la goutte tombait, sonnait sur le métal, avec un bruit clair et régulier, d’une monotonie de tic-tac d’horloge d’hôpital ou de prison, et ce bruit me causait une souffrance aiguë, comme si la goutte obstinée était tombée sur mon crâne en feu.

Accroupi près de moi, un esclave soudanais, aux joues marquées de profondes entailles, agitait en silence un chasse-mouches de crin, teinté au henné comme une queue de cheval de parade.

Je regardais l’esclave. Pendant des instants longs comme des années, j’imaginais le soulagement que j’éprouverais quand il aurait enlevé le plat sur mon ordre, et quand la goutte d’eau tomberait enfin sur le sol battu, avec un bruit mat. Mais je ne pouvais parler, et la goutte tombait toujours, sonnait inexorable sur le cuivre poli.

Les poutrelles du plafond s’évanouirent, un ciel s’enfonça devant mes yeux. Maintenant, c’étaient des palmes d’un bleu argenté qui se balançaient et bruissaient au-dessus de ma tête.

Autour des troncs fuselés des dattiers, sous les frondaisons arquées, des pampres très verts s’enroulaient, et des grenadiers en fleurs saignaient dans l’ombre.

J’étais couchée dans une séguia, sur de longues herbes aquatiques, molles et enveloppantes comme des chevelures. Une eau fraîche coulait le long de mon corps et je m’abandonnais voluptueusement à la caresse humide.

Un autre ruisselet chantait à portée de ma bouche. Parfois, sans faire un mouvement, je recevais l’eau glacée entre mes lèvres ; je la sentais descendre dans mon gosier desséché, dans ma poitrine où s’éteignait, peu à peu, l’intolérable brûlure de la soif, l’eau, l’eau bienfaisante, l’eau bénie des rêves délicieux !

Je m’abandonnais aux visions nombreuses, aux extases lentes du Paradis des Eaux… il y avait là d’immenses étangs glauques sous des dattiers gracieux ; là coulaient d’innombrables ruisseaux clairs ; des cascades légères ruisselaient des rochers couverts de mousses épaisses ; de toutes parts des puits grinçaient, répandant alentour des trésors de vie et de fécondité…

Quelque part, très loin, une voix monta, une voix blanche qui glapissait dans le silence. Elle venait des horizons inconnus, à travers les verdures et les ombrages éternels.

La voix troubla mon repos. De nouveau, mes yeux s’ouvrirent sur la petite chambre de mon exil volontaire.

La voix s’affirma réelle, monta encore : l’homme des mosquées annonçait la prière du milieu du jour.

L’esclave qui me veillait dressa alors l’index noir de sa main droite, il attesta l’unité de Dieu et la mission prophétique de son Envoyé, puis il se leva, drapant son grand corps d’ébène dans ses voiles blancs.

Il pria. A chaque prosternation, sa koumia, sorte de long poignard marocain à lame courte et à gaine de cuivre ciselée, heurta le sol. Il disait « Dieu est le plus grand ». Et il se prosternait, le front dans la poussière, le regard tourné vers La Mecque.

Je suivais des yeux les gestes lents de l’esclave.

Quand il eut fini de prier, le Soudanais reprit sa place auprès de moi et agita de nouveau son long chasse-mouches de crin orangé.

Des vapeurs rousses montaient des terrasses qui se fendaient. Dans l’air immobile, lourd comme du métal en fusion, aucune brise ne passait, aucun souffle. Mes vêtements blancs étaient trempés de sueur, et je sentais un poids écrasant oppresser ma poitrine. Une soif brûlante, une soif atroce que rien ne pouvait apaiser, me dévorait. Mes membres étaient brisés et endoloris, et ma tête pesante roulait sur le sac qui me servait d’oreiller.

L’esclave trempa un lambeau de mousseline dans un vase plein d’eau et en humecta mon visage et ma poitrine. Puis, il me versa dans la bouche quelques gouttes de thé tiède à la menthe.

Je soupirai, étirant mes bras engourdis.

La voix du moueddhen s’était tue sur le ksar, accablé de chaleur. Mon esprit plana de nouveau dans les régions vagues, peuplées d’apparitions étranges, où coulaient les eaux bénies.

Le jour de feu s’éteignait dans le rayonnement rose de la vallée et des collines. Au delà des sebkha de sel, les dattiers s’allumèrent comme de grands cierges noirs.

De nouveau, le moueddhen clamait son appel mélancolique. J’étais tout à fait éveillée maintenant. Mes yeux aux paupières meurtries et alourdies s’ouvraient avidement sur la splendeur du soir. Soudain, une tristesse infinie descendit dans mon âme. Des regrets enfantins m’envahissaient.

J’étais seule, seule dans ce coin perdu de la terre marocaine, et seule partout où j’avais vécu et seule partout où j’irai, toujours… Je n’avais pas de patrie, pas de foyer, pas de famille… Je n’avais peut-être plus d’amis. J’avais passé, comme un étranger et un intrus, n’éveillant autour de moi que réprobation et éloignement.

A cette heure, je souffrais, loin de tout secours, parmi des hommes qui assistent, impassibles, à la ruine de tout ce qui les entoure et qui se croisent les bras devant la maladie et la mort en disant : « mektoub ! »

Ceux qui, sur d’autres points de la terre, auraient pu penser à moi, songeaient sans doute à leur bonheur. Ils ne souffraient pas de ma souffrance… Ah, certes, c’était écrit !

Plus lucide, calmée, j’ai méprisé ma faiblesse et j’ai souri à mon malheur.

Si j’étais seule, n’était-ce pas que je l’avais voulu aux heures conscientes où ma pensée s’élevait au-dessus des sentimentalités lâches du cœur et de la chair également infirmes ?

Être seul, c’est être libre, et la liberté était le seul bonheur nécessaire à ma nature inquiète, impatiente, orgueilleuse quand même.

Alors, je me dis que ma solitude était un bien. Je la désirai pour moi, pour mes amis, pour tous ceux qui me ressemblent. Je la désirai comme notre bien, comme le séjour divin de notre immortalité. J’entrevis avec une pitié suprême les salons brillants où d’autres danseraient en souriant à des sottises, les loges de théâtre où ils se coudoieraient. Je froissai dans mes mains sèches la pauvre étoffe de leurs rêves. Je mesurai des yeux la place de leur tombe et la mienne… Une grande paix mélancolique et douce descendit en moi. L’heure passa…

Un souffle chaud se leva vers l’Ouest, un souffle de fièvre et d’angoisse. Ma tête déjà lasse retomba sur l’oreiller ; mon corps s’anéantissait en un engourdissement presque voluptueux mes membres devenaient légers, comme inconsistants.

La nuit d’été, sombre et étoilée, tombait sur le désert. Mon esprit quitta mon corps et s’envola de nouveau vers les jardins enchantés et les grands bassins bleuâtres du Paradis des Eaux.


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