La fièvre me reprend.
Pour fixer mes idées qui vacillent, j’aurais voulu noter quelques maximes que laissa tomber devant moi Sidi Brahim, le marabout de Kenadsa. Mais déjà le calam tremble dans mes doigts, les lettres de mon écriture s’amplifient, serpentent, rampent aux murs. Ce sont des inscriptions vivantes, menaçantes et qui, soudain calmées, chantent d’une voix séculaire et suave :
« Malédiction au monde et à ses jours, car la vie est créée pour la douleur… Mais — ô surprise ! — la vie est ennemie aux hommes, et ils l’adorent ! »
Non, ce n’est pas une pensée de cloître, une pensée froide, c’est une délicieuse musique. Elle me pénètre et me soulève d’une émotion profonde, comme si quelque esprit parlait à mon esprit pour me dire : « Oublie ! »
Et voici que mon âme est comme une grande coupe qui déborde, d’avoir contenu ces mots :
« Le monde coule vers la tombe comme la nuit coule vers l’aurore ! »
Mais je sais encore d’autres musiques, ami lointain, des berceuses si douces et si charmeuses que, si tu les chantais à ta petite bien-aimée, elle t’éclaterait de rire au nez, car ta petite bien-aimée n’a jamais eu la fièvre. Elle ne sait que se regarder dans un miroir de poche, cligner gentiment des yeux et pincer les lèvres.
Cependant elle a, je sais, des cheveux profonds et les plus jolis sourires du monde, des sourires d’intelligence. Elle comprend du bout des dents. Quand ses yeux se renversent d’extase et qu’un cerne bleu creuse ses paupières, ne va pas croire du moins qu’elle t’aime : c’est un petit frisson d’égoïsme à fleur de peau.
Et pourquoi t’aimerait-elle, toi dont l’amour, comme le mien, n’est qu’une souffrance passionnée, alors que le sien est une joie légère ? Aussi bien, chante-lui, pour voir son sourire, des berceuses composées pour d’autres idoles qui lui ressemblaient.
Elles sont montées ce soir jusqu’à mon cœur, ces mélopées d’amour, ces musiques de paroles, portées dans le silence de la zaouïya… Malgré tous mes efforts d’attention, je ne voyais pas remuer les lèvres de celui qui les chantait.
C’était un voyageur. Il m’avait dit « Écoute cette chanson d’Égypte. » Et ce furent ensuite ses yeux qui me parlèrent, oui, rien que ses yeux mortels :
« Mon regard ne s’est point abaissé devant la menace du glaive indien. — Devant l’éclat des yeux noirs de ma bien-aimée, mon regard s’est troublé et porté vers la terre.
« Comme l’œil de l’aigle, mon œil n’a point été ébloui par le soleil. — Le regard de ma bien-aimée a troublé ma raison et ma vue.
« Pourtant, tant qu’elle fut en ma présence, même inaccessible, je fus heureux. Le mortel ne peut atteindre aux étoiles et cependant la contemplation de leur éclat lui est douce.
« Et maintenant qu’elle n’est plus là, ma raison fuit et mes larmes coulent de mon cœur à mes yeux, et de mes yeux sur le sable… »
Je voudrais m’endormir à ces voix, en écoutant celui qui veille à mon chevet et ceux qui chantaient à cheval, près de moi, quand nous traversions, au matin, la hamada lumineuse :
« Fais-moi connaître ce qu’est devenu ma bien-aimée.
« Vit-elle ou est-elle morte ?
« Si elle se souvient de moi, et si elle pleure, j’en mourrai. — Et qu’alors ses larmes servent à laver mon corps.
« Si elle m’a oublié, si elle rit, si elle joue, si elle défait ses cheveux, j’en mourrai. Et qu’alors ses cheveux servent de linceul pour m’ensevelir. »