POUR TUER LE TEMPS

Sous une petite tente de nomades en loques, envahie de mouches, un ksourien blanc de Kenadsa a installé un café maure. Des selles et des fusils du Makhzen, de pauvres hardes de soldats traînent là en dépôt.

Mokhazni et spahis viennent, sous cet abri précaire, boire du thé tiède et jouer d’interminables parties de « ronda » espagnole ou de dominos avec la passion que tous les Arabes apportent au jeu.

Quand ils jouent, le siroco peut secouer la tente, le sable peut fouetter les visages, les mouches peuvent aveugler les yeux : rien, sauf un appel de service, ne saurait détacher les regards des joueurs de leurs cartes crasseuses ou des petits rectangles d’ébène et d’os. Des cris, des rires, souvent de terribles disputes qui, sans la crainte des chefs, finiraient dans le sang, accompagnent ces jeux où passe le plus clair de la solde.

Attendons le soir avec la même insouciance qu’eux.

Dans la cour du Bureau arabe de Béchar, comme à Beni-Ounif, comme ailleurs, au Sud, dans l’ombre chaude, après la prière, de grands chants libres éveillent les échos de la plaine morte…

L’âme songeuse, insouciante et sensuelle des nomades monte en beaux chants sauvages, rauques parfois, comme des cris de chats dans la nuit, et parfois suaves comme la musique la plus douce. Ce sont des ondes de passion et de sentiment qui vont mourir sur la grande plage du ciel, et leur mélancolie déborde aussi mon cœur.


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