SOUFFLES NOCTURNES

C’est l’heure du soir où, le soleil déclinant dans une atmosphère rafraîchie par les premiers souffles nocturnes, les murs de toub dégagent toute la chaleur qu’ils ont accumulée pendant le jour. Dans les maisons c’est alors un étouffement de four, mais, au dehors, il fait bon sous la caresse des premières ombres. Et je reste longtemps paresseuse, étendue, le regard noyé dans le vague du ciel encore lilas. Et j’écoute s’éteindre les derniers bruits de la zaouïya et du ksar : portes qui grincent et se ferment lourdement, chevaux qui hennissent, chèvres qui bêlent sur les terrasses, braiements des petits ânes d’Afrique, tristes comme de longs sanglots, voix grêles des négresses…

Plus près, dans la cour, ce sont des sons de tambourin et de frêles guitares à deux cordes, accompagnant des modulations vocales bien étranges et plus près de la plainte amoureuse que de la musique. Parfois, les voix baissent, tout se tait, le sang parle seul.

La vie recommence et sur les terrasses des maisons d’esclaves paraissent des nattes, des tapis, des sacs.

L’oreille s’intéresse encore à des choses étouffées, à des bruits de cuisine, à des querelles à voix basse, à des prières murmurées. Et l’odorat s’émeut aux émanations qui montent avec les fumées d’un amas confus de chairs noires, où les flammes des foyers jettent des lueurs joyeuses. Cependant sur les portes des maisons maraboutiques se profilent d’autres silhouettes. C’est la vie quotidienne, toute la vie du ksar, et je la regarde comme une chose de tout temps connue et toujours nouvelle.

Vers la droite, au-delà du Mellah, un pan de mur reste éclairé, très tard. D’étranges ombres se jouent sur ce fond rougeâtre. Tantôt elles oscillent, passant et repassant lentement, tantôt elles semblent danser avec fureur. Après que toutes les voix se sont tues, quand tout dort alentour, les Aïssaouas veillent encore.

Dans la nuit qui fraîchit insensiblement, les khouans de la confrérie illuminée battent du tambourin et tirent des plaintes stridentes de la rhaïta. Ils chantent aussi, lentement, comme en rêve.

Leurs corps en moiteur se balancent en un rythme de plus en plus rapide au-dessus des braseros de charbons ardents, d’où s’élèvent d’enivrantes fumées de benjoin et de myrrhe. Ils cherchent ainsi l’oubli et la volupté dans l’extase.

J’écoute encore autre chose. Je vois encore d’autres formes quand les Aïssaouas se sont eux-mêmes assoupis…

Une haleine troublante me vient des terrasses. Je sais, je devine, j’entends ce sont des soupirs, des râles dans la nuit parfumée au cinnamone. Sous les étoiles tranquilles, le rut ardent. La langueur de la nuit chaude mêle des chairs renaissantes de désir, et ce sont des étreintes, un autre effroi : sentir que les dents grincent dans des spasmes mortels, que les poitrines râlent… Quelle angoisse ! Il me semble que je mordrais la terre chaude, mais la véritable volupté est plus haute, dans la scintillation des étoiles, dans le souvenir des yeux retrouvés et des heures vécues, des heures si bellement perdues.

Tout à l’heure, les Aïssaouas illuminés chantaient des cantilènes asiatiques, célébrant la béatitude de la non-existence. A présent, les Africains noirs chantent, inconsciemment, un grand hymne d’amour, à l’éternelle fécondité. Et moi je sais encore des musiques plus étranges et plus fortes, des musiques qui font saigner le cœur en silence, celles que des lèvres ont murmurées, des lèvres absentes qui boiront d’autres souffles que le mien, qui respireront une autre âme que la mienne parce que mon âme ne pouvait pas se donner, parce qu’elle n’était pas en moi, mais dans les choses éternelles, et que je la possède enfin dans la profonde, dans la divine solitude de toute ma chair offerte à la nuit du Sud.

Au matin, le vent d’ouest arriva soudain.

Ce vent, qu’on voit venir, soulevait des spirales de poussière, comme de hautes fumées noirâtres. Il s’avançait dans le calme de l’air, avec de grands soupirs qui devenaient bientôt des hurlements ; je lui prêtais des accents animés, je me sentais soulevée dans la grande embrassée de ses ailes de monstre accouru pour tout détruire. Et le sable pleuvait sur les terrasses, avec un petit bruit continu d’averse.


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