Ruisseau de Koromadji, frontière commune du Ouli et du Ferlo-Bondou (route de Naoudé à Tamba-Counda)
Ruisseau de Koromadji, frontière commune du Ouli et du Ferlo-Bondou (route de Naoudé à Tamba-Counda)
Ruisseau de Koromadji, frontière commune du Ouli et du Ferlo-Bondou (route de Naoudé à Tamba-Counda)
Le Ouli. — Situation. — Limites. — Aspect général du pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Flore. — Productions du sol. — Cultures. — Faune. — Animaux domestiques. — Populations. — Ethnologie. — Rapports du chef du pays avec les différents villages. — Rapports du Ouli avec les autorités françaises. — Conclusions.
Le Ouli.—Situation.—Limites.— Le Ouli, comme tous les États Noirs, n’a pas de limites bien déterminées et n’a, pour ainsi dire, pas de frontières naturelles. Il n’y a qu’au Sud et au Sud-Ouest qu’elles soient, depuis peu, du reste, définitivement fixées. Toutefois, nous pouvons dire qu’il est à peu près compris entre les 12° 25′ et 16° 27 minutes de longitude ouest et les 13° 16′ et 13° 46′ de latitude Nord. Au Nord, il confine au Kalonkadougou ; à l’Ouest, au Sandougou ; au Sud, il est borné par la Gambie qui le sépare du Kantora. Au Nord-Est, il confine au Ferlo-Bondou et au Diaka. Enfin, à l’Est, il touche au Tenda. Si nous prenons sa ligne frontière à la Gambie, au Sud de Toubacouta, nous verrons qu’elle se dirige d’abord, du Sud-Est au Nord-Ouest, jusqu’au marigot de Maka-Doua qui le sépare du Sandougou. De là, elle se dirige directement au Nord jusqu’aux environs de Paquira. Elle passe là entre ce dernier village, qui est du Ouli, et Diabaké, qui est du Kalonkadougou. De là, elle se dirige au Sud-Est jusqu’au marigot de Kokiara, qui sépare le Ouli du Ferlo-Bondou. Les ruines de l’ancien village de Kokiara appartiennent au Ouli. En quittant ce point, la ligne frontière se dirige au S.-S.-O. jusqu’aux environs des ruines de Moundoundou qui sont au Ferlo-Bondou. Des ruines de Moundoundou, sa direction est Sud-Est jusqu’au marigot de Touloufa près de la mare de Pireté. De ce point, sa direction est franchement S.-S.-E. jusqu’à la Gambie, où elle aboutit. De là, à l’embouchure dumarigot de Maka-Doua, la Gambie forme la frontière Sud du Ouli. Les limites que nous venons de donner sont celles que avons pu obtenir par renseignements ; mais, nous le répétons, elles n’ont rien de certain et ne peuvent être qu’approximatives.
Le Ouli, comme on le voit, est un pays assez étendu. Il mesure dans ses plus grandes dimensions, de l’Est, à l’Ouest, 130 km. et du Nord au Sud, 70 km. Ces mensurations, bien entendu, sont faites à vol d’oiseau et d’après renseignements. Elles n’ont donc rien d’absolument exact. On comprendra aisément, d’après ce qui précède, qu’il soit impossible de lui assigner une forme quelconque.
Description géographique.—Aspect général.— Si l’on visite le Ouli, ou pourra reconnaître facilement que l’aspect du pays change presque brusquement du Nord au Sud. La partie Nord, environ jusqu’à Konjour, Sini, Nétéboulou, appartient à cette sorte de zone intermédiaire entre les pays arides, les steppes de la Sénégambie et les pays de forêts des régions tropicales qu’arrosent les rivières du Sud. La partie Sud qui s’étendrait depuis la ligne mentionnée plus haut jusqu’à la Gambie appartient absolument à la région tropicale du Sud. Du reste, ces différences apparaîtront plus frappantes encore, lorsque nous traiterons de la géologie et de la flore du pays. Quoiqu’il en soit, l’aspect général du Ouli diffère absolument de celui des autres pays du Soudan français. On s’aperçoit rapidement que l’on parcourt une région fertile, et l’on n’éprouve pas cette pénible sensation que nous donnent les solitudes arides et désolées des environs de Badumbé et du Fouladougou, par exemple. Nulle part, dans le Ouli, on ne trouve de ces collines nues et stériles, comme on en voit aux environs de Kita, Koundou et même Bammako. En tout temps, celles du Ouli, surtout dans le Sud, sont couvertes d’une puissante végétation qui plaît à l’œil du voyageur et le repose. Tout autre est l’aspect du pays compris entre le Kokiara, Tambacounda, Nétéboulou, Dialakoto et la Gambie. Cette partie du Ouli, absolument déserte et inhabitée, rappelle les environs du Tankisso et de Siguiri. C’est la brousse absolue, dans toute l’acception du mot, et sur les bords de la Gambie le marais infect et pestilentiel. C’est la région des grandes solitudes Soudaniennes, le pays qu’habitent de préférence leséléphants et le sanglier. Ce sont les territoires des grandes chasses des gens du Tenda.
Bords de la Gambie (entre Dialacoto et Nétéboulou).
Bords de la Gambie (entre Dialacoto et Nétéboulou).
Bords de la Gambie (entre Dialacoto et Nétéboulou).
Hydrologie.— A ce point de vue, le Ouli tout entier appartient au bassin de la Gambie. Ce fleuve, qui forme la frontière sud, reçoit tous les marigots qui arrosent le Ouli. Presque tous ont de l’eau pendant l’année entière, plus ou moins croupissante, mais enfin, ils en ont. Pendant l’hivernage, le fleuve et les marigots débordent et l’inondation couvre de très grandes étendues de terrain. Les eaux, en se retirant, laissent déposer un limon très fertile où les indigènes, à la fin de la saison sèche, font leurs plus belles rizières. Quoiqu’il en soit, l’inondation n’atteint jamais une hauteur considérable, 20 à 30 centimètres au plus. Cela tient à ce que le fleuve et les marigots sont profondément encaissés.
De Dialacoto au marigot de Maka-Doua, la Gambie a un cours, excessivement sinueux. Elle se dirige d’abord d’une façon générale du Sud-Est au Nord-Ouest, jusqu’au marigot de Bira-Kô. Elle reçoit dans ce parcours deux marigots : le Niéri-Kô et le Bira-Kô.
Le Niéri-Kô est, après le Sandougou, le plus important de la région. C’est une véritable rivière. Dans le Ouli, il ne reçoit que le Touloufa-Kô non loin duquel se trouve le petit village de Dialacoto. A 25 kilomètres environ au Nord-Ouest du Niéri se jette le Bira-Kô, marigot de peu d’importance.
Du Bira-Kô, la Gambie se dirige au Sud-Ouest puis brusquement au Nord-Ouest jusqu’au Faraba-Kô, formant ainsi un vaste coude qui embrasse toute la partie Est du Ouli qui est inhabitée.
Durant ce parcours, elle reçoit, dans la partie ascendante du coude, deux petits marigots qui lui apportent les eaux d’un lac d’assez grande étendue qui se trouve non loin de là. Quelques kilomètres plus loin, elle reçoit le Niaoulé-Kô, enfin l’embouchure du Faraba-Kô se trouve dans la partie la plus septentrionale de la branche ascendante du coude. Cet important marigot reçoit dans le Ouli, le marigot de Faratatoto, qui passe a Tambacounda, le marigot de Kokiara et celui d’Idakoto. Ces deux derniers communiquent également avec le Sandougou ou Badiara-Kô. Le Faraba-Kô reçoit encore le Godjieil-Kô, dont un petit affluent, lemarigot de Naoudé, passe à Naoudé dans le Ferlo-Bondou, et communique aussi avec le Sandougou.
Du Faraba-Kô au Maka-Doua, la direction générale de la Gambie, abstraction faite des nombreux méandres que présente son cours, est Est-Ouest. Depuis Dialacoto jusqu’au Faraba-Kô, aucun village ne s’élève ni sur l’une ni sur l’autre de ses rives. Après avoir reçu un petit marigot, le Coumba-Kondou-Kô, le fleuve est à quelques kilomètres en amont de Yabouteguenda absolument barré par un banc de roches d’environ une centaine de mètres de largeur. Ce banc s’étend presque d’une rive à l’autre, ne laissant le long de la rive gauche qu’un étroit chenal d’environ 15 mètres de largeur. L’eau coule avec fracas entre les roches. Pendant l’hivernage, il est recouvert par les eaux, et, pendant la saison sèche, les roches sont à nu, et, entre elles croissent des arbustes, comme il en croît dans les barrages du Sénégal. En tout temps, malgré la rapidité du courant, pirogues et chalands à fond plat peuvent le franchir ; mais la navigation y est de tout temps impossible pour les bateaux calant plus de 0 m. 50 c. Il se nomme le barrage de Kokonko-Taloto.
A environ un kilomètre du barrage de Kokonko-Taloto la Gambie reçoit le marigot de Nétéboulou, sur les bords duquel est construit le village de même nom. Ce marigot est navigable, en toute saison, jusqu’à Genoto, à 5 kilomètres de Nétéboulou, où se trouvait autrefois un petit village de traitants qui fut détruit pendant la guerre du marabout Mahmadou-Lamine. On en voit encore les ruines aujourd’hui. A 7 ou 8 kilomètres de là se jette le Bakanan-Kô dont une des branches passe à Sini et l’autre à Makadian-Counda.
A 15 kilomètres environ du barrage de Kokonko-Taloto, en aval, se trouve le petit village de traite de Yabouteguenda, non loin duquel s’élève celui de Fatoto. A 25 kilomètres en aval de ce dernier la Gambie reçoit le marigot de Bouboulalo, qui passe à Badia-Counda, et dont un des affluents, le Sinadiassa-Kô, passe à Bambako. Enfin, à la hauteur de Fatatenda, dans la direction de Toubacouta, se jette le marigot de Maka-Doua, qui sépare le Ouli du Sandougou et dont une des branches, le Douga-Kô, passe à Dalésilamé. Comme on le voit, la partie Sud du Ouli est abondamment arrosée, surtout à partir de Nétéboulou. Aussi est-elle excessivement fertile.
La partie Nord est bien moins arrosée. On n’y trouve que le Sandougou ou Badiara-Kô, qui est encore bien faible dans cette région. Sa branche principale passe à Koussanar et il reçoit un grand nombre de petits affluents insignifiants qui n’ont même pas reçu de noms particuliers.
Nous serions incomplets, si nous ne mentionnions pas les nombreuses mares qui se trouvent dans le Ouli et sur toutes les routes. Nous ne citerons que les plus, importantes : la mare de Sounkou et la mare de Diadala dans la partie Est, la mare de Bambi dans la partie Nord, les mares de Naumicoi et de Dalaba-Tiamoye dans la partie Sud. L’eau de ces mares peut être utilisée pendant la saison sèche, bien qu’elle ne soit pas d’une qualité supérieure.
Dans les villages situés sur les bords du fleuve, c’est son eau qui sert aux usages journaliers. Elle est absolument excellente. Il en est de même dans certains villages situés près des marigots, bien que souvent leur eau laisse beaucoup à désirer. Enfin, dans beaucoup de villages, et c’est la majorité, on se sert de l’eau de puits. Ces puits, excessivement profonds dans le Nord, le sont moins dans le Sud. L’eau en est très bonne. Nous traiterons plus longuement cette question dans le chapitre qui aura pour objet la constitution géologique du sol du Oubi.
Orographie.— Le Ouli ne possède pas, à proprement parler, de système orographique véritable et bien défini. On y rencontre, par-ci par-là, des reliefs de terrain peu accentués, des collines de peu d’élévation, mais rien de bien caractérisé, surtout au Nord. Aux environs de Koussanar, notamment, se trouvent des collines de peu d’étendue, huit à dix kilomètres au plus, renfermant de belles vallées. Cependant, pour mettre un peu de méthode dans la description orographique de ce pays, on peut admettre, à la rigueur, l’existence de trois plateaux bien distincts dont se détachent les collines principales qui sillonnent le Ouli.
1oLe plateau de Tamba-Counda, peu élevé, 100 à 150 mètres au maximum au-dessus de la plaine, et d’où se détachent : 1odeux rangées parallèles de collines se dirigeant vers Licounda et Barocounda. Le Sandougou coule dans la vallée qui les sépare ; 2oune colline plus élevée se dirigeant vers le Sud, d’une longueur de huit kilomètres environ ; 3oune série de collines plus élevéesentre lesquelles coule le Godjieil-Kô et se dirigeant vers l’Est. Entre ces deux séries de collines, on trouve le marigot de Tambacounda ou de Faratatoto. Toutes ces collines sont peu élevées. Ce sont à peine de petits reliefs de terrain.
2oLe plateau de Nétéboulou, d’où partent deux rangées de collines se dirigeant vers le Sud et entre lesquelles on trouve le marigot de Nétéboulou. Au Sud, l’horizon est borné par les collines qui longent à peu de distance la Gambie. La plaine marécageuse du Genoto sépare le plateau de Nétéboulou de celui de Sini.
3oLe plateau de Sini, le plus important des trois, pourrait, à la rigueur, être considéré comme la clef du système orographique du Ouli. Ce plateau a environ 10 kilomètres de long sur 8 de large. Sa plus grande dimension est de l’Est à l’Ouest et sa plus petite du Nord au Sud. Il commence, à l’Ouest, à environ trois kilomètres du village et se termine, à l’Est, à la plaine de Genoto. De ce plateau, partent deux séries de collines : la première, qui se dirige vers le Sud-Est, vient se terminer au Bouboulalo-Kô, la seconde, qui se dirige au Sud d’abord jusqu’aux environs de Passamassi, se dirige ensuite vers l’Ouest en suivant la Gambie jusqu’aux environs de Sameteguenda (rive gauche). De là, elle remonte vers le Nord pour se terminer aux environs de Soutouko.
Outre ces trois grandes divisions orographiques, on trouve encore dans le Ouli bon nombre de petites collines de huit à dix kilomètres de longueur et qui ne font partie d’aucun de ces systèmes. Nous citerons celles qui s’étendent entre le Sina-Diassa-Kô et le Bouboulalo-Kô, et celles qui sont situées aux environs de Goundiourou, Boukari-Counda et sur la route de Tambacounda à Nétéboulou, au Nord de ce dernier village.
L’orographie de la partie Est du Ouli est des plus simples. Quelques collines isolées entourent Dialacoto. Une chaîne peu importante longe la Gambie dans le grand coude qu’elle fait entre le Bira-Kô et Faraba-Kô.
En résumé, le Ouli est plutôt un pays plat, de plaines, qu’un pays montagneux. Il n’y a guère que sa partie Sud-Ouest, comme nous l’avons vu, qui présente des reliefs de terrain de quelque importance. A l’Est, à part la chaîne qui longe la Gambie, nous ne trouvons qu’une immense plaine de plus de soixante kilomètresde longueur sur trente environ de largeur et qui n’est coupée par aucune hauteur qui mérite d’être signalée.
Ces collines sont, en général, peu élevées. Leurs plus grandes hauteurs n’atteignent pas 175 mètres. Elles sont excessivement boisées mais non cultivées. Leurs flancs présentent généralement une pente assez raide d’où toute terre végétale est entraînée dans la plaine par les pluies torrentielles de l’hivernage. Aussi le sol en est-il profondément raviné, et la roche se montre-t-elle à nu presque partout.
Constitution géologique du sol.— La constitution géologique du sol du Ouli diffère sensiblement dans la partie Nord, la partie Sud et la partie Est. Toute la partie Est est formée d’un sous-sol de terrain ardoisier dont les quartz et les schistes sont les roches principales. La croûte terrestre est formée d’argiles compactes et d’alluvions anciennes que recouvre un sable fin et blanc en certains endroits, sable qui est le résultat de la désagrégation des roches. Les collines y sont formées surtout de grès, quartz et conglomérats ferrugineux.
Les parties Nord et Nord-ouest présentent une constitution mixte. Là, on trouve, en effet, les argiles compactes alternant avec la latérite. Cette dernière, qui n’est qu’une argile durcie et dense d’une couleur rouge brique, renferme des cristaux de quartz et donne une terre d’une merveilleuse fertilité. Le sous-sol est formé de terrain ardoisier en certains endroits. En d’autres, ce sont les quartz et les terrains ferrugineux qui dominent. C’est surtout aux environs de Tambacounda, Nétéboulou, Sini, Goundiourou, Koussanar, qu’apparaît la latérite. Le plateau de Sini en est presque uniquement formé.
Les parties Sud et Sud-Ouest présentent une toute autre constitution. Là, en effet, nous ne trouvons plus que de rares ilots d’argiles compactes. C’est la latérite qui domine presque partout. Aux environs des marigots nous trouvons quelques marais dont le sol est formé d’argiles compactes que recouvre une couche relativement épaisse d’alluvions anciennes et récentes. Ces marais sont tous excessivement fertiles.
Dans tout le Ouli, enfin, la roche se montre à nu en certains endroits et constitue des plateaux plus ou moins étendus absolument nus et stériles. Par places, ces plateaux, en généralformés de grès, quartz et roches ferrugineuses, constituent de véritables cuvettes, qui, remplies d’eau par les pluies d’hivernage, se transforment en mares dont quelques-unes sont encore relativement profondes.
Nous avons dit plus haut que les puits des villages du Ouli étaient très profonds dans la partie Nord et qu’ils l’étaient moins dans la partie Sud. Dans la partie Nord, à Koussanar et à Goundiourou notamment, nous en avons vu qui mesuraient jusqu’à quarante mètres de profondeur. Cela nous a permis de constater quels étaient les différents terrains qui formaient le sol de cette partie du Ouli. Nous avons pu ainsi constater la disposition suivante : 1ocouche de sables très fins ; 2ocouche de latérite (elle fait souvent défaut) ; 3oargiles compactes ; 4oterrain ardoisier (quartz, schistes, roches ferrugineuses) ; 5ocouche de sables non constante et enfin la masse d’eau souterraine reposant sur la roche (rare) ou les argiles. L’eau de ces puits est d’excellente qualité. Cela tient à ce qu’elle a, en général, filtré entre les couches de sables profondes.
L’eau des puits de la région Sud et de la région Sud-Est est moins bonne. Disons tout d’abord qu’on la trouve à une profondeur moins grande, 12 à 15 mètres environ. Là, la disposition des couches varie un peu. Nous trouvons, en effet : 1oune première couche de latérite que recouvre parfois une couche assez épaisse d’humus ; 2ocouche rocheuse formée de grès et de quartz, et, en quelques endroits très rares, de gneiss ; 3ocouche d’argiles ; 4ocouche de sables non constante et toujours peu épaisse ; 5oenfin une couche d’argiles limoneuses sur laquelle repose la masse d’eau souterraine. Il résulte de ces dispositions que l’eau de ces puits a souvent un aspect blanchâtre et un goût terreux très prononcé. Malgré cela, bouillie et filtrée, elle est encore potable. Comme on le voit par la description qui précède, le sol du Ouli appartient au système géologique du Ferlo et du Bondou dans le Nord. Au Sud, c’est le commencement des terrains que nous retrouverons dans le Sandougou et le Ouli.
Sol.—Production du sol.—Cultures.— La constitution géologique du sol nous apprend quelle doit être la flore du Ouli. En effet, au Nord, nous ne trouvons, ainsi qu’à l’Est, que des essences absolument rachitiques. Seuls, à l’Est, les bords de la Gambie sont couvertsd’une belle végétation. Mais c’est à peine si elle s’étend à quelques centaines de mètres du fleuve. Pas de futaies, on dirait que le sol n’est pas assez fort pour nourrir ce qui vit à sa surface. Arbres tordus, aux formes bizarres, étranges, herbes maigres, minces, ténues, brûlées par le soleil avant d’être arrivées à leur complet développement, tel est l’aspect que présentent ces deux parties du Ouli. Au Nord, les Acacias, les Mimosées abondent. C’est avec quelques Ficus tout ce que nous trouvons de plus important à signaler. Nous retrouvons absolument la flore pauvre du Bondou.
A mesure que nous avançons dans le Sud, elle se modifie profondément, et, déjà, aux environs de Goundiourou et de Siouoro, nous voyons apparaître des végétaux d’une taille plus élevée. On rencontre quelques rares Caïl-Cédrats[10]et quelques belles Légumineuses ; mais il faut arriver jusqu’à Sini pour voir se développer la belle flore des tropiques. Déjà aux environs de ce village, nous trouvons quelques beaux Ficus, et à Sini même, dans la cour du chef, se dresse un superbeN’taba(Sterculiacée). A partir de Sini, la végétation devient de plus en plus puissante,Caïl-Cédrats,N’tabas,Ficus,Bambousgigantesques, Légumineuses énormes y viennent à merveille, et lorsque l’on arrive sur les bords de la Gambie, on est stupéfait en voyant les dimensions que prennent les végétaux qui y croissent. En résumé, la flore du Ouli tient à la fois de celle de la région des steppes Sénégambiennes et Soudaniennes et de celle des régions tropicales des rivières du Sud.
Les productions du sol, dans de semblables conditions, doivent varier considérablement. Dans les régions du Nord et de l’Est, à part Tambacounda, Licounda et Goundiourou, le reste du pays est peu cultivé. La région Est est absolument inhabitée, stérile et inculte. Les villages du Nord sont entourés de lougans de mil[11]. Les variétés qui ne demandent que des terres faibles y sont surtout cultivées. Outre le mil, nous y rencontrons encore le maïs, mais en petites quantités, enfin quelques rares lougans d’arachides, bordés par de nombreux pieds d’oseille indigène. Dans les petits jardins qui entourent les villages, se trouvent de belles plantationsde tabac, de tomates indigènes. Mentionnons aussi quelques lougans de coton. — Autrement plus riches sont les cultures dans la région du Sud. Lougans immenses de mil, d’arachides[12]se rencontrent à chaque instant. Les variétés de mil les plus riches y sont cultivées surtout aux environs des villages Peulhs. Les arachides y abondent et sont très estimées dans le commerce. Le coton forme un des principaux produits du pays et on en récolte assez pour que les tisserands soient occupés, toute l’année, à fabriquer ces petites bandes d’étoffes qui, dans ces régions, servent de monnaie pour les transactions commerciales. Citons encore le maïs, en général peu cultivé, enfin le riz dont les plantations commencent à apparaître à Tambacounda et à Nétéboulou, mais qui n’a pas encore l’importance que nous lui verrons dans le Sandougou. Autour des villages, on cultive du tabac, tomates, gombos[13], oseille, et Cucurbitacées les plus variées, diabérés, oussos, indigo, etc., etc. Comme on le voit, les cultures sont assez variées dans le Sud du Ouli ; mais la production n’est pas encore ce qu’elle pourrait être. Cela tient à ce que là, comme partout ailleurs, au Soudan, le noir est esclave de la routine et des préjugés superstitieux de sa race. Aussi est-ce toujours, malgré tout ce que l’on peut dire, les mêmes procédés tout à fait primitifs et absolument insuffisants, qu’ils emploient.
Faune.—Animaux domestiques.— La faune est moins riche que dans bien d’autres parties du Soudan. A l’Est, dans cette partie du Ouli déserte qui confine au Tenda, on trouve l’éléphant assez fréquent. Seules les populations du Tenda se livrent à sa chasse, qui est assez fructueuse. Ils mangent sa chair et échangent les défenses d’un ivoire très fin et d’excellente qualité, contre le sel, leskolas, étoffes, etc., etc., qu’ils trouvent soit à Mac-Carthy, soit à Bathurst. Le sanglier y est très abondant, mais on ne le chasse pas. Les habitants, étant musulmans pour la plupart, ne mangent pas sa chair. Dans le fleuve et les marigots, les hippopotames vivent en grand nombre. Ils sont également l’objet d’une chasse suivie. Les habitants en mangent la chair et vendent les défenses. Dans les autres parties du Ouli, on rencontre parmi les carnassiers : le guépard, le lynx, le chat-tigre. Parmi les animaux,nous citerons la gazelle, la biche, le singe vert, le rat Daman et quelques rares Hyrax. L’antilope fait absolument défaut. — Mentionnons enfin une grande variété d’oiseaux de toutes sortes aux plumages les plus variés et les plus colorés. La perdrix grise, l’outarde, la tourterelle, le pigeon, la caille de Barbarie sont les principaux oiseaux que l’on y peut chasser pour leur chair : elle est assez bonne.
Les animaux domestiques y sont relativement nombreux et l’objet de soins particuliers. Les Ouolofs et les Peulhs élèvent une grande quantité de bœufs, petits mais de bonne qualité. Le Malinké, proprement dit, n’en élève que fort peu. Je n’ai jamais pu savoir pourquoi. « Ils ne savent pas faire », disent-ils. Par contre, on trouve dans leurs villages, en grande quantité, chèvres, moutons etc., etc. Les poulets abondent dans toutes les régions et il est même quelques villages qui élèvent quelques canards de Barbarie. Les chiens sont très nombreux. Dans tous les villages, ce sont les agents les plus actifs de la voirie. Les chats sont en bien plus petit nombre. Le noir, en général, n’aime pas cet animal.
Populations.—Ethnologie.— Le Ouli est loin d’être aussi peuplé que le voudrait son étendue. Cela tient à la fois aux guerres antérieures qu’il a eu à soutenir contre les Sissibes du Bondou, à sa mauvaise administration et à la passion qu’ont pour les captifs les Malinkés qui le gouvernent. Il est habité par des Malinkés proprement dits, des Malinkés Musulmans, des Ouolofs, des Peulhs et des Sarracolés. Le territoire appartient aux Malinkés. Sa population peut s’élever au grand maximum à dix mille habitants environ, soit deux habitants par kilomètre carré.
1oMalinkés proprement dits.— Si l’on en croit la légende, les premiers Malinkés qui habitèrent le Ouli y vinrent à la suite de Siré-Birama-Birété, l’un des lieutenants de Soun-Djatta, le grand héros du Manding. Cette première invasion se perd dans la nuit des temps, et il nous est impossible de lui assigner une date quelconque. Ils quittèrent les bords du Niger et vinrent se fixer dans cette partie du Soudan dont ils avaient entendu vanter la fertilité et la richesse en gibier. On ne trouve plus trace dans le pays de ces premiers colons et tout porte à croire qu’ils en ont été chassés par les Malinkés qui s’y trouvent maintenant et qu’ils franchirent la Gambie pour aller se fixer dans le Ghabou, aujourd’huiFouladougou, d’où les chassèrent dans cette seconde partie du siècle les Peulhs de Moussa-Molo et de son père. La seconde migration Malinkée est de date plus récente. Elle eut lieu à la suite des guerres perpétuelles que leur faisaient les almamys du Bondou. Les Ouali ou Oualiabés, les chefs actuels du pays, habitaient autrefois le Bondou sur les deux rives de la Falémé aux environs des villages actuels de Tomboura et de Sansandig. Continuellement en butte aux attaques des Almamys, qui, sous prétexte de religion, les pillaient et les rançonnaient sans merci, ils émigrèrent en masse et un beau jour vinrent se fixer avec plusieurs autres familles dans le Ouli, d’où ils chassèrent les premiers habitants. Ils sont depuis restés les maîtres du pays. Autour d’eux, vinrent dans la suite se fixer d’autres familles qui émigrèrent du Bambouck. C’est ainsi que dans le Ouli, outre les Oualiabés, nous trouvons des Camaras, des Damfas, des Bamés, N’Dao, Nanki, Guilé, Néri, Diata. Ces derniers habitaient jadis les bords de la Falémé, au village de Kakoulou. Paté-gaye, fils de l’almamy Maka-Guiba du Bondou vint un beau jour sans aucun motif attaquer leur village et s’en empara. Ceux des habitants qui échappèrent au massacre ou ne furent pas faits captifs quittèrent le pays et vinrent fonder le village de Tambacounda. Quand ils arrivèrent dans le pays, ils ne trouvèrent là qu’une seule case, un seul captif qui y faisait ses lougans. Ils lui demandèrent l’hospitalité et ainsi s’éleva le village de Tambacounda du nom du captif qui les avait recueillis. Counda en Mandingue du sud signifie village : Donc, Tambacounda veut dire : « village de Tamba ». Ces Malinkés sont encore appelés Contoucobés ; mais leur nom véritable est Diata. La plupart des familles qui vinrent dans le Ouli, à la suite des Oualiabés, habitent actuellement les mêmes villages et se sont presque fondues entre elles. D’autres, au contraire, et c’est le petit nombre, ont formé des villages particuliers. Voici, du reste, les noms des villages Malinkés proprement dits du Ouli avec les noms des familles qui les habitent.
Plusieurs villages de Malinkés, proprement dits, sont actuellement en ruines et inhabités. Les habitants sont allés se fixer dans les autres villages. Ce sont :
Les Malinkés du Ouli sont ce que nous les avons toujours vus partout : sales, puants, dégoûtants, fainéants et ivrognes. Ils n’ont qu’une pensée, qu’un but, ne rien faire et s’enivrer. Aussi, pour atteindre ce but, ne cherchent-ils qu’une chose, avoir, par tous les moyens possibles, assez de captifs pour faire cultiver leurs lougans. Je ne crois pas exagérer en disant, qu’à part les grandes familles, les autres sont plus ou moins captifs les unes les autres. Avant qu’ils soient soumis à notre autorité c’étaient des pillards de première classe. Tambacounda avait, sous ce rapport, une célèbre réputation. Le malheureux dioula qui s’y aventurait y était toujours dévalisé et souvent roué de coups. Depuis qu’ils nous obéissent, la sécurité règne dans le pays.
Les villages sont mal entretenus et tombent en ruines. Toujours, par paresse, les tatas ne sont plus que des décombres. Ils sont, du reste, devenus inutiles depuis notre occupation. Les rues des villages sont absolument dégoûtantes, et, si les chiens ne se chargeaient pas de les nettoyer, ce serait partout une véritable infection. Il y a sous ce rapport beaucoup à faire. En résumé, le Malinké est fort peu intéressant quand on l’étudie chez lui.
2oMalinkés musulmans.— Outre les Malinkés dont nous venons de parler, il en est d’autres que l’on désigne sous le nom de « Marabouts » parce qu’ils pratiquent la religion de l’Islam. Sont-ce bien des Malinkés convertis simplement à la religion du prophète ? nous en doutons ? Ils n’ont absolument rien du Malinké, ni les mœurs, ni les habitudes, ni même la saleté. Leurs traits sont fins et rappellent ceux du Peulh ou du Toucouleur. Ils n’ont rien du visage simiesque du Malinké. En outre, leurs villagessont plus propres, mieux entretenus et diffèrent absolument de ceux des Malinkés proprement dits. Sont-ce des Mandingues, des représentants de la race mère. Nous ne le croyons pas davantage. Nous serions plutôt portés à admettre que ce sont des métis Toucouleurs et Malinkés. Tout semblerait le prouver. Ce sont des musulmans fanatiques, comme le Toucouleur dont ils portent le costume. Ils sont fins et rusés et affectent dans leurs vêtements une grande propreté.
Nous ne faisons là, du reste, qu’une simple supposition. Ils ont des origines si diverses qu’il est bien difficile de préciser leur histoire. Ils forment, en effet, une population fort hétérogène, venue de différents pays du Soudan. D’après les renseignements que nous avons pu recueillir ce seraient des dioulas venus du Manding, du Bambouck ou d’ailleurs et qui, ayant fait fortune, se seraient fixés dans le pays, attirés par sa fertilité, et y auraient ainsi fondé les villages qu’ils habitent aujourd’hui. Voici les noms de ces villages avec indication des familles et pays d’origine :
Pendant la guerre contre le marabout Mahmadou-Lamine, beaucoup d’entre eux prirent parti pour lui, et, après sa défaite, ne revinrent pas dans le pays. D’autres, au contraire, s’enfuirent à son approche, et disparurent également. Il en est résulté que l’on rencontre surtout dans le Sud du Ouli quantité de villages en ruinesqui même ne tarderont pas à disparaître complètement. Voici les noms des principaux de ces villages.
Ces musulmans jouissent dans le Ouli d’une liberté absolue. Ils obéissent au chef Malinké, dont ils reconnaissent l’autorité qui ne se fait jamais beaucoup sentir, du reste. Ils cultivent en paix, et, entre temps, font du commerce.
Il existe aussi dans le Ouli deux villages de Diakankés. Ce sont :Dialacoto, le seul village de la partie Est, etLimbanboulou. Dialacoto, à vrai dire, vu son éloignement, ne fait partie que nominativement du Ouli. Ses affaires sont dans le Tenda, plutôt. Une partie de sa population se compose de Malinkés, proprement dits. Les Diakankés sont de fougueux musulmans. Ils vivent tranquilles dans leur village et un peu à l’écart de leurs voisins.
3oOuolofs.— Ils sont désignés par les Malinkés sous le nom de Sourouaou. Venus du Saloum et du Bondou, ils ont fondé dans le Ouli plusieurs villages remarquables par les belles cultures qui les entourent. Ils sont musulmans, mais, en général, peu pratiquants. Chassés du Saloum par la guerre et du Bondou par les exactions des Almamys, ils vivent en paix dans le Ouli, nullement tracassés par les maîtres du pays. Ce sont avec les Peulhs, les grands agriculteurs de cette région. Ils n’ont que fort peu de captifs et font tout par eux-mêmes. Aussi leurs lougans sont-ils les plus beaux que nous ayons vus. Ils élèvent aussi beaucoup de bœufs, moutons et chèvres.
Leurs villages, comme ceux des Ouolofs des autres pays, sont construits en paille, tiges de mil ou bambous jointifs. Ils sont aussi sales et aussi mal entretenus que ceux des Malinkés. Je fais toutefois une exception pour Goundiourou, qui m’a paru propre et en bon état. Voici les noms des villages Ouolofs du Ouli.
Nous ne saurions trop les favoriser, car ce sont des gens paisibleset travailleurs, ce qui est rare dans ce pays, où la fainéantise est à l’ordre du jour.
4oSarracolés.— Trois villages de Sarracolés venus du Bondou pour les mêmes motifs qui en ont fait partir les Ouolofs, s’élèvent non loin d’autres villages. Ce sont :Goundiourou, près des Ouolofs ;Dalésilamé, près d’un village Malinké musulman du même nom ;Badiaga-Counda, près du village Malinké qui se nomme ainsi. Musulmans, comme leurs voisins, les Sarracolés vivent en bonne intelligence avec eux et cultivent paisiblement leurs champs de mil et d’arachides. Ils ne font pas parler d’eux, ce qui est une bonne note pour un village noir ; car lorsqu’il fait parler de lui, ce ne peut être qu’en mal.
5oPeulhs.— Les Peulhs du Ouli sont relativement très nombreux. Ils y vivent depuis que les Malinkés s’y sont établis, et sous leur protection, qu’ils paient peut-être un peu cher, comme nous le verrons plus loin. Ils n’ont aucune religion et s’enivrent comme de véritables Malinkés. D’où sont-ils venus ? on n’en sait trop rien. Cependant voici une version qui m’a été donnée et qui pourrait bien être la bonne surtout en ce qui concerne les dernières migrations Peulhes dans le Ouli.
Lorsque le père de Moussa-Molo, le chef actuel du Fouladougou, Alpha-Molo, vint dans le pays pour en faire la conquête, son armée était presque uniquement composée de Peulhs venus de partout se joindre à lui. C’est avec eux qu’il conquit le Ghabou et en chassa les Malinkés qui se réfugièrent dans le Sandougou, le Niani, le Damentan, le Bassaré et le Coniaguié. A leur place, il installa ses Peulhs et donna au pays le nom de Fouladougou (Pays Peulh) qu’il a conservé depuis. Mais, peu après, n’ayant plus les Malinkés à piller, il pressura ses propres sujets. Alors commença vers le Niani, le Ouli et le Sandougou, cette émigration Peulhe qui n’a fait que continuer depuis que Moussa-Molo a succédé à son père et s’est livré aux mêmes rapines et aux mêmes exactions. Ce serait alors que les Peulhs de Fouladougou vinrent se fixer dans le Ouli, il y a une soixantaine d’années environ. Les Malinkés leur donnèrent l’hospitalité ; mais ils la leur font payer en les pressurant encore plus que Moussa-Molo.
Ils ont fondé dans le Ouli un grand nombre de villages de culture entourés de beaux lougans. Le Peulh est comme le Ouolof,il n’a pas ou peu de captifs et fait ses travaux lui-même. Leurs villages sont en paille, provisoires, car il aime le changement et ne construit jamais d’une façon définitive. Ils élèvent quantité de bœufs et sont une véritable richesse pour le pays. Le Peulh est aussi sale et aussi puant que le Malinké, mais il est excessivement travailleur, dans le Ouli, du moins, qualité qui manque absolument à ce dernier. Voici les noms des villages Peulhs du Ouli.
Situation et organisation politiques.— La famille des Oualiabés est, avons-nous dit, la famille régnante du Ouli. Le chef porte le titre deMassaet ses fils prennent le nom deMassara(fils du Massa). Le sol du pays est sa propriété et les habitants ne sont, pour ainsi dire, que des usufruitiers. Avant notre arrivée, il pouvait disposer de leurs biens à sa guise, et même les chasser, s’il le voulait.
Comme on le voit, c’était l’absolutisme dans toute l’acception du mot. Aujourd’hui, il n’en est pas ainsi. Malgré cette apparence de pouvoir, disons de suite que l’autorité du Massa est absolument nulle et que l’on ne trouverait pas dans tout le Ouli un seul captif qui lui obéisse.
L’ordre de succession se fait par ligne collatérale. Aussi les Massas sont-ils des vieillards abrutis, ivrognes et sans énergie. On comprend ce que doit être l’autorité entre pareilles mains. Les fils, les frères, les cousins, etc., etc., du chef en profitent pour commettre mille et mille exactions qu’ils savent parfaitement devoir rester impunies. En réalité, l’autorité du Massa se borne simplement à juger les affaires entre particuliers et entre villages. C’est un juge plutôt qu’un chef véritable. Mais il ne juge pas en dernier ressort, au dessus de lui se trouve le commandant du cercle et le gouverneur.
Chaque village s’administre lui-même et comme bon luisemble. Le chef est maître dans son village. Il n’existe aucun impôt et le Massa n’en peut exiger aucun. Il n’y a que les Peulhs qui soient absolument surchargés de redevances, non par le chef, mais par les membres de sa famille. Bœufs, mil, arachides, chaque jour on leur demande quelque chose, et de telle façon qu’on leur fait comprendre qu’on le prendra, s’ils ne le donnent pas. Je me suis toujours demandé pourquoi les habitants des pays Malinkés regardaient les Peulhs qui habitaient leur territoire comme de véritables serfs taillables et corvéables à merci. Ce sont pourtant des hommes libres. Je n’ai jamais mieux compris la situation faite aux Peulhs dans les pays où ils viennent demander l’hospitalité, qu’un jour, où Sandia, l’intelligent chef de Nétéboulou, me faisant ses doléances sur sa pauvreté (notez qu’il possède environ 150 captifs, ce qui est dans le pays une fortune énorme), me dit, entre autres choses qu’il n’avait pas : « Je n’ai pas ceci, je n’ai pas cela,je n’ai pas de Peulhs». Il paraîtrait, d’après les renseignements que j’ai pris, que c’est un fait acquis. Le Peulh est l’homme du chef sur le territoire duquel il habite, et, comme tel, il peut être pressuré à gogo. Actuellement, les choses en étaient arrivés à un tel point dans le Ouli que les Peulhs étaient décidés à émigrer dans le Fouladougou, si nous n’améliorions pas leur situation. Il fallut que Monsieur le commandant du cercle de Bakel s’y rendit pour arranger sur les lieux les affaires. Il réussit à leur donner une organisation qui fut acceptée par les intéressés des deux partis.
Il n’en est pas de même pour les Ouolofs, les Marabouts Malinkés et des Sarracolés. Ils marchent absolument sur le même pied que les Malinkés du pays et y jouissent des mêmes droits et des mêmes privilèges.
Rapports du Ouli avec les autorités Françaises.— Ce n’est que depuis 1886, après la colonne de Dianna, que le Ouli s’est placé sous notre protectorat, et a conclu avec le colonel Galliéni, alors commandant supérieur du Soudan Français, le traité par lequel il reconnaît notre autorité : jusqu’à l’année dernière, il relevait du commandant du cercle de Bakel aux points de vue administratif, politique et judiciaire. Actuellement, depuis les nouvelles dispositions qui ont distrait du Soudan Français tous les pays situésà l’Ouest de la Falémé, sauf Bakel et son territoire, pour les placer sous l’autorité du Gouverneur du Sénégal, le Ouli fait partie de cette colonie, et j’ai appris depuis peu qu’un administrateur colonial devait être placé dans cette région afin d’y faire sentir plus efficacement l’action du pouvoir central. Cette mesure aura surtout pour effet d’augmenter considérablement notre influence dans ce pays qui, vu son éloignement, y échappait un peu. Jusqu’à ce jour, notre intervention dans ses affaires a eu un réel résultat. Cela a été d’en faire disparaître le brigandage et la chasse aux captifs qui y étaient fort en honneur. Mais notre rôle ne doit pas se borner là seulement et nous avons plus encore à y faire.
Conclusions.— Nous avons vu que le Ouli était un pays pauvre dans certaines de ses parties, mais riche et fertile dans d’autres, notamment dans le Sud. Il suffirait de peu d’efforts pour en faire un pays bien plus productif qu’il n’est. Pour cela il faudrait rendre aux Massas leur autorité et, pour cela, établir un impôt régulier qui leur serait payé par tout le pays, le dixième de la récolte, comme cela existe dans bien d’autres pays Noirs, leur faire comprendre en même temps qu’ils dépendent de nous entièrement et qu’ils ne sont rien que par nous. En second lieu, faire aux Peulhs une situation plus sortable, les y attirer le plus possible. Il faudrait y créer un courant commercial, soit vers Bakel, soit vers la Gambie, en favorisant la création d’escales sur les bords de ce fleuve. Enfin, il serait bon que chaque année, le commandant du cercle ou tout autre fonctionnaire délégué du gouverneur et muni des pouvoirs nécessaires, le visite en détail afin d’y régler les affaires en suspens. Nous sommes persuadés que ces quelques mesures sagement et prudemment mises en pratique auraient des résultats immédiats et donneraient au pays une prospérité inconnue jusqu’à ce jour.
Départ de Toubacouta. — Beaux lougans de mil. — LeCaïl-cédrat. — Arrivée à Dalésilamé. — Village Sarracolé et village Malinké Musulman. — Rencontre d’un dioula. — De l’hospitalité chez les Indigènes. — Souma-Counda. — De Souma-Counda à Missira. — Cordiale réception. — Guimmé-Mahmady, chef du Sandougou. — Séjour à Missira. — Visite des chefs des villages du Sandougou. — Beurre, lait, kolas en abondance. — Violente tornade. — Départ de Missira. — Vastes champs d’arachides. — Pioche spéciale pour les arracher. — Le Diabéré. — Diakaba. — Nombreux papayers. — Sidigui-Counda. — Saré-fodé. — Saré-Demba-Ouali. — Son chef Demba. — Visite du frère de Maka-Cissé, chef du Sandougou occidental. — Cordiale réception des Peulhs. — Puces et punaises. — Départ de Saré-Demba-Ouali. — Le village Ouolof de Tabandi. — Arrivée au village Toucouleur Torodo de Oualia. — Ousman-Celli, son chef. — Belle réception. — Belle case. — Excursion au Sandougou. — Saré-Demboubé. — Le Sandougou frontière du Niani et du Sandougou. — Le gué de Oualia. — Description de la route de Toubacouta au Sandougou. — Le Baobab. — LeKinkélibah. — Violent accès de fièvre.
A cinq heures quarante minutes du matin, nous quittons Toubacouta. La pluie qui est tombée à torrents pendant toute la nuit a détrempé le chemin. Aussi est-il devenu excessivement glissant et n’avançons-nous qu’avec mille précautions. De plus, la brousse est excessivement haute et nous fouette à chaque instant le visage. En peu de temps les gouttes d’eau dont elle est couverte nous ont complètement inondés. Heureusement les nuages se sont dissipés au lever du jour et le soleil qui va paraître ne tardera pas à nous sécher.
L’envoyé de Guimmé-Mahmady, le chef du Sandougou, chevauche en tête de la caravane et nous montre le chemin. Aussi marchons-nous sans hésitation aucune. La route ne présente, du reste, aucune difficulté. Elle se déroule au milieu de vastes et beaux lougans de mil, bien cultivés.
Cette région est certes une des plus fertiles que j’aie visitées au Soudan. Toutes les plantes qui servent à l’alimentation desindigènes y croissent d’une façon remarquable. Le mil, entre autres, y donne un rendement considérable et bien supérieur à celui des mils des autres régions. Les variétés qui sont cultivées là ne sont pourtant pas différentes de celles des pays voisins. Le sol est plus riche et les cultivateurs plus soigneux et plus travailleurs, et voilà tout.
Depuis mon départ de Kayes, je n’avais vu, par-ci par-là, que quelques rares échantillons deCaïl-cédrat, ce beau végétal, si commun et si précieux dans certaines régions du Soudan Français. C’est là que je commençai à le retrouver en notable quantité et que j’en vis des spécimens vraiment remarquables.
LeCaïl-cédratest un bel arbre qui atteint des proportions fort remarquables. Les indigènes du Soudan le désignent presque partout sous le nom de « Diala ». C’est leKhaya SenegalensisG. et Per. de la famille desCédrélacées. Sa tige, droite, prend parfois de telles dimensions qu’on y peut creuser des pirogues de toutes pièces. Je me souviens avoir franchi la Gambie à Sillacounda (Niocolo) dans une embarcation de ce genre, qui n’avait pas moins de quatre mètres de longueur sur cinquante centimètres de largeur et trente-cinq de profondeur. Elle avait été creusée dans une seule bille de Caïl-cédrat, ce qui permet de supposer que l’arbre qui l’avait fournie devait être énorme.
Son écorce est large, cintrée, fendillée légèrement, rougeâtre et couverte d’un épiderme presque lisse et d’un gris blanchâtre. Sa cassure est grenue en dehors, puis un peu lamelleuse et formée en dedans par une série simple de fibres ligneuses aplaties et agglutinées. Elle est dure, cassante, fort lourde, amère et légèrement odorante. Si on y pratique une incision intéressant toute son épaisseur, il s’écoule par la blessure un liquide rougeâtre qui se coagule à l’air libre en une petite masse résineuse de couleur brune très foncée. Si, enfin, on fait brûler des morceaux de ce bois, la fumée qu’ils donnent exhale une odeur douce et caractéristique. Aussi est-il impossible de s’en servir pour faire cuire des aliments grillés ou rôtis, car ils s’en imprègnent tellement qu’ils sont, de ce fait, absolument exécrables à manger. Les cendres que l’on obtient en faisant brûler leCaïl-cédratà l’air libre renferment une grande quantité de nitrate de potasse, et sont d’une blancheur immaculée. C’est, du reste, à la présence de ce sel, je crois, qu’ilfaut attribuer la propriété toute particulière que possède ce végétal de brûler rapidement, même lorsqu’il est vert. Je me souviens, étant à Koundou, avoir ainsi enflammé une planche deCaïl-cédrat, rien qu’en y posant mon cigare allumé. En quelques minutes, cinq centimètres carrés se consumèrent de ce fait.
Le bois est rouge foncé et rappelle celui de l’acajou par sa couleur et sa texture. C’est pourquoi ce végétal a été souvent appelé l’ «Acajou du Sénégal». Il est dur et très cassant, même lorsqu’il est vert. Malgré cela, on en fait à Saint-Louis et au Soudan de beaux meubles et, en France, il pourrait servir pour les travaux d’ébénisterie les plus délicats.
Les feuilles composées sont d’un beau vert foncé et persistent toute l’année. La floraison a lieu de la fin d’avril à la fin de mai ou au commencement de juin. Les fleurs sont d’un blanc légèrement jaunâtre. — Calice à préfloraison imbriquée. — Etamines définies, régulières. — Styles soudés. — Fruit rond adhérent fortement au pédoncule, ne tombant pas à maturité. — Loges pluriovulées. — Graines ailées. — Embryon inclus dans le périsperme qu’il égale presque.
Les indigènes utilisent leCaïl-cédratpour la construction de leurs cases et de leurs pirogues, et pour la fabrication de certains ustensiles de ménage, tabourets, pilons et mortiers à couscouss. Mais c’est surtout comme médicament qu’il est le plus souvent employé. On s’en sert surtout contre la fièvre intermittente, la blennorrhagie, les diarrhées rebelles, et comme topiques pour panser certaines plaies de mauvaise nature.
La même préparation plus ou moins concentrée sert contre les fièvres intermittentes, la blennorrhagie et les diarrhées rebelles. On prend environ trente à cinquante grammes d’écorce fraîche que l’on fait bouillir dans un litre d’eau jusqu’à ce que la liqueur soit réduite d’un tiers à peu près. On y ajoute environ dix ou 15 grammes de sel et on se l’administre en deux fois dans la journée. Cette liqueur est excessivement amère et nous l’avons vu réussir assez fréquemment, sur des noirs particulièrement. Dans les cas de blennorrhagie, on emploie de préférence la macération et je pourrais citer le nom d’un jeune métis de Saint-Louis qui s’en est très bien trouvé. L’action fébrifuge de l’écorce deCaïl-cédratserait due à une matière colorante rouge qui y est très abondante et à unprincipe neutre, amer, qui a été isolé par Caventou, et auquel il a donné le nom deCaïl-cédrin. Quoiqu’il en soit, l’action de ce principe comme fébrifuge est bien inférieure à celle du sulfate de quinine.
En ce qui concerne le traitement des plaies de mauvaise nature, je crois devoir laisser ici la parole à mon excellent ami, le capitaine Binger, qui s’en est servi avec succès. Voici ce que dit, à ce sujet, le célèbre explorateur sur son mode d’emploi : « On fait cuire un morceau d’écorce du poids de un kilogramme environ dans deux litres d’eau et on laisse réduire à un litre. Cette préparation sert à laver et à nettoyer la plaie. Un autre morceau d’écorce fraîchement coupé est pilé dans un mortier à mil jusqu’à ce qu’on obtienne un morceau de pâte. Cette pâte est séchée au soleil, les gros résidus sont enlevés et la poudre qui reste est employée à saupoudrer la plaie après chaque lavage. La croûte qui ne tarde pas à se former est enlevée tous les jours jusqu’à ce que toute trace de suppuration ait disparu et que la plaie ait l’aspect sanguinolent. On cesse ensuite les lavages et l’on se contente de saupoudrer les parties non recouvertes de croûte. J’ai vu ce remède réussir sur un de nos mulets qui avait une plaie au côté. » Pour nous, nous l’avons vu également employer avec succès par un indigène de Koundou qui avait à la face externe de la jambe gauche une plaie qui suppurait depuis longtemps et qui lui était survenue à la suite de plusieurs furoncles mal soignés et de mauvaise nature. Nous ne saurions trop recommander ce remède à ceux qui se trouveraient dans le cas de l’expérimenter et d’en déterminer exactement les propriétés curatives.
Après une heure de marche nous arrivons à Dalésilamé, où nous faisons la halte sur la place principale du village, sous un magnifique ficus.
Dalésilamé.— Dalésilamé est un village d’environ 650 habitants. Sa population est formée à parties égales de Malinkés Musulmans et de Sarracolés. Il y a, à proprement parler, deux villages et deux chefs, un village et un chef Malinkés, un village et un chef Sarracolés. Les uns et les autres sont des Musulmans fanatiques. Les Sarracolés de Dalésilamé habitaient autrefois de l’autre côté de la Gambie, sur la rive gauche, dans le pays deGhabou. Pillés et pressurés sans cesse par les Peulhs du Fouladougou, ils passèrent le fleuve et vinrent se fixer à Dalésilamé. On sera peut-être étonné de voir les Sarracolés si loin de leur pays d’origine ; mais on s’expliquera aisément ce fait, quand on saura qu’ils habitaient autrefois le Guidioumé près Nioro et qu’ils ont fui à l’approche d’El Hadj Oumar. Le Sarracolé est d’humeur très vagabonde, on comprendra dès lors qu’il ait pu venir jusqu’à la Gambie en fuyant devant l’envahisseur. Ceux de Dalésilamé appartiennent à la famille des Diawaras.
Les deux villages sont séparés par une large rue d’environ deux cents mètres de longueur sur six de largeur. Les Malinkés sont à l’Ouest et les Sarracolés à l’Est. Ni l’un ni l’autre ne sont fortifiés. Pas de tata, pas de sagné. Chaque habitation particulière est entourée d’une palissade (tapade) construite avec des tiges de mil et de bambous jointives et haute d’environ deux mètres à deux mètres cinquante centimètres. A cette époque de l’année, les toits des cases disparaissent complètement sous les cucurbitacées de toutes sortes. Ce qui donne au village un aspect vert sombre excessivement curieux. Il se confond absolument avec la campagne environnante, et, seule la fumée qui sort du toit en décèle au loin la présence. — A peine avions-nous mis pied à terre que les chefs vinrent me saluer et m’offrir un peu de lait pour me désaltérer. Sandia, qui y compte beaucoup d’amis, est l’objet d’une véritable ovation, car il leur a maintes fois rendu de réels services et son bon sens y est fort apprécié.
Je rencontrai dans ce village un dioula (marchand ambulant) qui y était arrivé depuis trois mois environ et qui y avait été surpris par l’hivernage. Ne pouvant continuer sa route vers le Sud, il y attendait le retour de la belle saison, et s’y était installé pour un long séjour. Une case lui avait été donnée et le village pourvoyait à sa nourriture de chaque jour et à celle de son petit âne. Ces exemples de généreuse hospitalité ne sont pas rares au Soudan. Dans chaque village, le voyageur est assuré, quelle que soit la race à laquelle il appartienne et celle de ses hôtes, de trouver une case pour s’abriter, une natte pour se reposer et du couscouss pour calmer sa faim. Pendant le long séjour que j’ai fait dans ces régions, il n’y a guère que chez les Coniaguiés que j’ai vu le voyageur négligé et que j’ai vu refuser quelques poignées de milou d’arachides. Cette peuplade, du reste, de même que sa congénère, les Bassarés, a, sous ce rapport, une triste réputation.
Nous quittons Dalésilamé après nous y être reposés pendant un quart d’heure environ et nous nous remettons en route après avoir remercié les chefs de leur bonne réception et leur avoir serré la main. C’est toujours au milieu des champs de mil que nous chevauchons et nous ne quittons ceux de Dalésilamé que pour entrer dans ceux de Souma-Counda, village distant du premier de trois kilomètres sept cents mètres, et auquel nous arrivons après quarante-cinq minutes de marche. Nous le traversons sans nous y arrêter.
Souma-Counda.— Souma-Counda est un village Peulh d’environ trois cents habitants. Il est littéralement enfoui au milieu de ses lougans qui sont immenses. Ses cases sont en paille. Quand nous y passons presque tous les habitants sont absents. Tout le monde est occupé aux travaux des champs.
A peine sommes-nous sortis des lougans du village que nous tombons en pleine brousse et que nous traversons une véritable forêt vierge de bambous, à travers lesquels nous avançons lentement et difficilement. Nous en sortons un instant pour traverser des champs de mil qui appartiennent à Missira et au milieu desquels s’élève un petit village de culture de deux ou trois cases. Enfin, une demi-heure après, nous entrons dans ceux de Missira. Ils sont immenses et ont plusieurs kilomètres d’étendue. Il est neuf heures et demie quand nous arrivons à Missira, que, de loin, nous ne voyons nullement, car les toits des cases disparaissent littéralement sous les cucurbitacées de toutes espèces.
Missira.— Missira est un gros village de neuf cents habitants environ. Sa population est uniquement formée de Malinkés musulmans. C’est la capitale du Sandougou oriental et la résidence de Guimmé-Mahmady, son chef. Le village est relativement propre et bien entretenu. On n’y voit que peu de ruines et ses rues sont assez bien alignées. La place principale est très vaste et on n’y voit pas les tas d’ordures que l’on trouve généralement dans la plupart des villages Malinkés. Au milieu s’élève un superbeN’taba, le plus beau de tous ceux que j’aie jamais vus. Il y en a plusieurs dans le village, et je me souviens qu’il y en avait un fort beau également en face de la case où j’étais logé. — Les cases du village sont construites à lamode Malinkée et chaque habitation, séparée de ses voisines par une palissade en tiges de mil et de maïs, forme une propriété absolument bien délimitée. — Missira ne possède pas de tata ; un simple sagné peu important l’entoure, mais ne saurait constituer un moyen sérieux de défense. Les habitants, musulmans assez tièdes, sont de paisibles agriculteurs qui cultivent en paix leurs vastes lougans et élèvent leurs bœufs, chèvres et moutons. Ce village est très dévoué à la cause française. Situé à cinq kilomètres de la Gambie, il est compris dans la zone que, par le traité du 10 août 1889, nous avons cédée à l’Angleterre. J’ai appris depuis quelque temps que, ne voulant pas devenir Anglais, il avait émigré en masse sur le territoire français, abandonnant ainsi sans hésiter des terrains d’une fertilité remarquable, pour venir se fixer dans une région moins favorisée. Il en a, du reste, été de même pour beaucoup d’autres villages du Sandougou, qui suivirent l’exemple de Missira et vinrent s’établir en pays français pour ne pas avoir à recevoir le mot d’ordre de Mac-Carthy.
On comprendra aisément, d’après ce que je viens de dire, que la réception qui me fut faite à Missira ait été des plus cordiales. Guimmé-Mahmady, le chef, vint à cheval à ma rencontre et me conduisit lui-même à la case qui m’avait été préparée. Je fus logé d’une façon confortable pour le pays, et mes hommes eux-mêmes n’eurent qu’à se louer de l’accueil qui leur fut fait. Un bœuf fut immolé à notre intention et l’on comprendra toute l’importance de ce fait quand on saura combien l’indigène aime ses bestiaux et qu’il faut une circonstance grave (mariage, circoncision, visite d’un chef, etc., etc.) pour qu’il consente à ce sacrifice. Nos chevaux eux-mêmes eurent leur part du festin, et se régalèrent de paille d’arachides et de mil.
Dès que j’eus terminé mon installation et procédé à une toilette indispensable après une longue étape, je reçus la visite de Guimmé-Mahmady, de sa famille et de ses notables. Mon hôte (Diatigué) les accompagnait. C’était le griot favori du chef, brave homme dans toute l’acception du mot et qui, durant les deux jours que je passai chez lui, fit toujours preuve de la plus grande obligeance et me manifesta le plus grand respect et la plus sincère amabilité. Aussi fus-je heureux en le quittant de lui offrir un beau cadeau pour ledédommager de tout l’embarras que je lui avais causé, cadeau auquel il fut très sensible.
Après les salutations d’usage, Guimmé-Mahmady me présenta toutes les personnes qui l’accompagnaient et me demanda de rester un jour de plus, afin que je puisse voir les chefs de ses village auxquels il avait annoncé mon arrivée et qui devaient venir me saluer. Je ne pouvais faire autrement qu’accéder à son désir et lui promis de ne le quitter que le surlendemain matin. Ce chef du Sandougou est loin de ressembler aux autres chefs que j’avais vus depuis longtemps. Il est jeune, intelligent, actif et fort tolérant pour un musulman. Aussi, aucun de ses administrés ne vint-il jamais se plaindre à moi, ce qui m’était arrivé dans tous les autres pays que j’avais visités. Tout le monde vit chez lui sur le même pied d’égalité, et, chose rare au Soudan, il sait bien se faire obéir. Pendant la guerre du marabout il prit parti pour nous, et comme nous le verrons plus loin, c’est à nous qu’il dut de reconquérir son autorité. Je fus heureux de constater qu’il nous en avait gardé une profonde reconnaissance. Ce fait mérite d’être signalé, car ce sentiment est rare chez les noirs et ceux qui en font preuve sont loin d’être nombreux.
La journée se passa sans autre incident à noter que les nombreuses visites que je reçus dès que j’eus terminé mon travail de chaque jour, rédigé mes notes et mon journal de marche et dessiné l’itinéraire parcouru le matin.
La température, qui avait été supportable la journée, devint le soir insupportable. Le ciel se couvrit d’épais nuages, mais malgré cela, il ne tomba pas une seule goutte d’eau. Aussi la nuit fut-elle excessivement pénible. Dévoré par les moustiques, je dormis mal et ce ne fut qu’au jour que je pus enfin goûter quelques heures d’un sommeil réparateur.
Le défilé des chefs commença dès le matin et dura toute la journée. Je les reçus tous du mieux que je pus. Chacun m’apportait un petit cadeau, celui-ci du beurre, celui-là du lait, les autres deskolas, preuve de tout leur respect. Aussi, quand tous furent partis, me trouvai-je fort riche et l’heureux possesseur de nombreuses bouteilles de beurre et de plusieurs centaines de beauxkolas. Ces derniers surtout nous firent à nos hommes et à moi le plus grand plaisir, car depuis longtemps nous étions privés de cette précieuse graine et plus que jamais, vu l’extrême délabrementde ma santé, j’en avais besoin pour pouvoir supporter les fatigues qui m’attendaient.
Dans la soirée de ce second jour, au moment où allait commencer le tam-tam organisé en mon honneur, éclata une violente tornade. Vent violent, éclairs, tonnerre, pluie torrentielle, rien ne manqua. La température baissa rapidement et je pus jusqu’au lendemain matin dormir profondément. J’en avais bien besoin, car j’étais littéralement exténué.
1ernovembre 1891.— Le premier novembre 1891, je me levai frais et dispos au point du jour, et les préparatifs de départ rapidement faits, je me mis en route pour Saré-Demba-Ouali, village Peulh distant de 16 kilomètres environ de Missira, et où j’avais décidé de faire étape, désirant voir de près ce que les Peulhs étaient chez eux. Guimmé-Mahmady ne voulut pas me laisser partir seul ainsi. Il avait bien avant l’heure du départ fait seller son cheval et chausser ses grandes guêtres en peau de panthère. Il me demanda de m’accompagner jusqu’au village de Saré-Fodé, où il avait affaire. Je fus, on n’en doute pas, enchanté de l’avoir pour compagnon, et après avoir de nouveau remercié mes hôtes, je quittai Missara, avec la satisfaction d’y avoir constaté combien était grande l’influence de la France dans ces régions et combien était sincère l’attachement que nous ont voué les populations qui les habitent.
Missira est entouré de vastes champs d’arachides. Le terrain, qui est presque uniquement formé de latérite, est des plus propres à la culture de cette plante. Aussi cette graine y est-elle très abondante et y constitue-t-elle une véritable richesse pour les habitants.
L’arachide.— L’arachide (arachis hypogæa) est une légumineuse cæsalpinée. Elle est cultivée dans toute notre colonie du Sénégal et au Soudan Français. Celles de Gambie sont particulièrement recherchées et jouissent dans le commerce d’une faveur bien méritée. C’est une plante herbacée, radicante, annuelle, à tige et rameaux cylindriques, pubescents : feuilles engaînantes, composées de deux paires de folioles, inflorescence axillaire, en cyme unipare, biflore : fleurs hermaphrodites, parfois polygames, subsessiles ; calice gamosépale à 5 divisions et à préfloraison quinconciale ; corolle gamopétale, papilionacée ; 10 étamines monadelphes, l’antérieure stérile ; ovaire supère, 3-4 sperme ; style long, pubescentà l’extrémité ; pas de stigmate ; ovules anatropes, ascendants, fruit sec indéhiscent, testacé, porté à l’extrémité d’un long pédoncule porté à l’aisselle des feuilles ; embryon homotrope, à radicule infère ; cotylédons huileux.
Après la fécondation, le pédoncule floral s’allonge vers le sol et y fait pénétrer l’ovaire qui s’enfonce jusqu’à une profondeur de 5 à 8 centimètres, grossit et se transforme en une gousse un peu étranglée en son milieu ; cette gousse est longue de 25 à 30 millimètres, épaisse de 9 à 14 millimètres : Elle est composée d’une coque blanche, mince, réticulée, contenant 1-4 semences rouge vineux au dehors, blanches au dedans et d’un goût rappelant assez celui de la noisette.
Ces graines donnent une huile d’excellente qualité qui peut remplacer dans tous ses usages et sans inconvénient l’huile d’olives.
Depuis que le commerce des arachides a pris une extension considérable et telle que l’on peut dire qu’il est le plus important de la côte d’Afrique, les indigènes cultivent cette plante avec beaucoup plus de soin et sur une plus grande échelle. La production en augmente chaque année et elle serait bien plus considérable encore si les procédés de culture n’étaient pas aussi primitifs.
L’arachide est une plante excessivement épuisante. Pour la cultiver, les indigènes fertilisent le sol en brûlant simplement les mauvaises herbes qu’ils ont d’abord coupées et laissées sécher sur place ; les femmes et les enfants bêchent alors légèrement le terrain, sèment les graines et les recouvrent de terre. Les semis se font de la fin de juin au commencement d’août, et la récolte a lieu trois ou quatre mois après. Quand les gousses sont mûres, on arrache les pieds d’arachides qu’on laisse sécher au soleil, puis on sépare les gousses des feuilles et des tiges.
Dans la plupart des régions du Sénégal, où est cultivée l’arachide, on l’arrache à la main. Ce procédé a le grand désavantage d’occasionner une perte de graines considérable. Elles se détachent, en effet, à la traction, et restent dans la terre. J’ai vu employer dans le Sandougou, à Missira, pour la première fois, un moyen qui remédie à cet inconvénient et que je tiens à signaler ici. Les habitants de ce pays se servent pour cela d’une pioche spéciale et qui ne sert qu’à cet usage. Lafigure A en représente la coupe verticale et la figure B la représente en entier. Les indigènes la nomment comme les autres pioches dont ils se servent : « Daba ». Elle se compose essentiéllement : d’un manche en bois résistanta, et d’une pioche proprement dite,b. Ces deux parties sont unies entre elles par des liens solides comme le représente la partiecde la figure B, de telle façon que le manche forme avec la pioche un angle de 35 degrés au plus. La pioche est également en bois très dur et son extrémitédest garnie d’une armature de fer pour lui permettre de s’engager plus facilement dans le sol. Le travailleur saisit à deux mains le mancheaet de gauche à droite ou de droite à gauche, selon ses dispositions, engage profondément la piochebsous le pied d’arachide qu’il veut enlever. Comme cette pioche est très large, 0,15 centimètres environ, il lui suffit de la faire basculer pour arracher la plante entière. Cet instrument qui, au premier abord, ne semble pas très pratique, est cependant manœuvré avec grande adresse et rapidité par les indigènes. J’ai pu, grâce à la générosité de Guimmé-Mahmady, en rapporter un en France. Il est actuellement au musée colonial, à Marseille. Le prix de cette pioche est d’environ six francs dans le payset il n’y a guère que les forgerons du Sandougou qui la sachent confectionner.