Kantora
Kantora
Kantora
Le Kantora. — Limites, frontières. — Aspect général. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Flore, productions du sol, cultures. — Faune, animaux domestiques. — Populations. — Ethnographie. — Rapports du chef avec ses administrés. — Situation politique actuelle. — Rapports avec les autorités françaises. — Émigration.
Le Kantora est situé sur la rive gauche de la Gambie. C’est un pays relativement peu étendu et aujourd’hui absolument dépeuplé. Il eut, paraît-il, au commencement du siècle, une grande prospérité, et d’Almada, géographe portugais, rappelle qu’il y avait autrefois à Kantor un marché qui était dans ces régions ce qu’était sur les confins du Sahara celui de Tombouctou. C’est ce marché qui a donné son nom à la région environnante et pendant longtemps ce pays n’a été connu que sous le nom depays de KantorouKontor. Jusqu’en 1879 il fut, pour ainsi dire, oublié. Gouldsbury le visita très superficiellement à cette époque et le trouva désert. En 1888 les quelques habitants qui y sont restés vinrent d’eux-mêmes à Kayes nous demander notre protection, et, en 1889, Briquelot visita Son-Counda. En 1891, le lieutenant Tête poussa une pointe jusque-là et c’est quelques mois après lui que nous y passâmes. Nous avons pu recueillir sur ce pays quelques notes qui ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.
Les limites du Kantora sont assez nettement établies, sauf au Sud, où une ligne fictive le séparerait du Fouladougou de Moussa-Molo (autrefois pays de Ghabou). Toutefois, nous pouvons dire d’après les renseignements que nous nous sommes procurés, qu’il serait compris entre les 15° 50′ et 16° 27′ de longitude Ouest et les 13° 3′ et 13° 16′ de latitude Nord. Il est bien entendu que nous donnons là ses limites extrêmes. Il est séparé à l’Est du pays de Damentan par la Gambie et environ vingt kilomètres du Koulontou ou rivière Grey, à partir de son embouchure dans la Gambie. Au Nord, la Gambiele sépare du Ouli jusqu’aux environs de Tambacessé. A l’Ouest, il est séparé ainsi qu’au Sud du Fouladougou par une ligne fictive qui, partant de la Gambie entre Piraï et Tambacessé, passerait non loin de Cissé-Counda et de là se dirigerait directement à l’Ouest jusqu’à la Rivière Grey ou Koulontou.
Aspect général.— L’aspect général du Kantora diffère suivant qu’on le parcourt dans sa partie Est ou dans sa partie Ouest. A l’Est, on ne rencontre que de vastes plaines marécageuses et absolument stériles. Du reste, à part un petit village de Sarracolés situé aux environs de Son-Counda, toute cette région est absolument inhabitée, et d’après les renseignements qui m’ont été donnés, elle aurait toujours été déserte. Il en est tout autrement de la partie Ouest. Ce pays présente plutôt un aspect montagneux. La terre y est fertile et c’est là uniquement où s’élevaient autrefois les nombreux villages du Kantora disparus aujourd’hui, soit par la guerre, soit par l’émigration. La végétation y est magnifique et rappelle celle des Rivières du Sud. Il n’en est pas de même de la partie Est, où on ne voit qu’une brousse épaisse et quelques rares arbres rabougris.
En résumé, le Kantora appartient dans sa partie Est aux pays de plaines et de marécages et dans sa partie Ouest aux pays de montagne, si toutefois on peut appeler ainsi les nombreuses collines qui le parcourent.
Hydrologie.— Le Kantora appartient tout entier au bassin de la Gambie, et tous les marigots qui l’arrosent sont tributaires de ce fleuve. Nous commencerons la description de son hydrologie au point où sa frontière vient couper la Gambie entre Tambacessé et Piraï. Un peu en amont de ce village elle reçoit le marigot deSuisma, dont la branche principale passe à Oualiba-Counda. Ce marigot est formé de deux branches. La seconde, moins importante que la première, coule dans une étroite vallée que dominent deux rangées de collines parallèles au cours du marigot et qui est excessivement fertile. Elle est maintenant inhabitée. Jusqu’au marigot deFania, nous ne trouvons plus que de petits cours d’eau sans importance, mais qui n’en contribuent pas moins à augmenter la fertilité de cette région. Le marigot deFaniadébouche dans la Gambie, non loin de Yabouteguenda. Il passe tout près de la grande mare deNébourou, coupe la route de Son-Counda à Damentan et s’étale en un vaste marais aux environs des ruines de Sadofou. Le marigot deSoubasouto, dont l’embouchure n’est située qu’à deux kilomètres de celle du précédent est de peu d’importance.
A partir de ce point, nous entrons dans la région Est du Kantora. Bien qu’également très arrosée, elle est, vu la nature elle-même du sol, absolument stérile. On peut dire qu’une ligne droite passant par Yabouteguenda et Son-Counda, et coupant la ligne frontière au Sud, forme la séparation entre ces deux parties du Kantora. On trouve d’abord en procédant de l’Ouest à l’Est le marigot deKokou, profond, vaseux et d’un passage difficile, puis celui deMédina, non loin duquel se trouve la grande mare dePalama. Le marigot deDemba-Sansana son point d’origine non loin du village de Toubinto dans le Fouladougou. Vers le milieu de son cours, il s’étale en une vaste mare de même nom que lui, puis se rétrécit peu à peu pour venir déboucher dans la Gambie, à quelques kilomètres seulement du marigot de Médina. A peu de distance du Demba-Sansan, se trouve le marigot deTabali. Il coule sur un lit de petits cailloux ferrugineux très fins. Non loin de l’extrême pointe du grand coude que forme la Gambie en cet endroit, se trouve l’embouchure du marigot deCanafoulouet enfin à quelques kilomètres de là on trouve leKoulontououRivière Grey.
L’eau de ces marigots, partout claire et limpide, coule en tout temps. Elle est toujours excessivement fraîche. Le fond de tous ces cours d’eau, sauf en ce qui concerne le Fania et le Tabali, est formé de vases ou d’argiles.
Le cours de la Gambie, du point frontière à l’Ouest à l’embouchure du Koulontou, n’est qu’une suite de méandres les plus sinueux. Si nous ne considérons que la direction générale, nous dirons qu’il est d’abord Ouest-Est, puis Nord-Ouest Sud-Est.
Le régime des eaux diffère légèrement de celui des cours d’eau des autres pays. Pour la Gambie, c’est la même chose ; mais il en est autrement pour les marigots. Au Sénégal notamment l’eau n’y court que pendant la saison des pluies. En Gambie, au contraire, ils ne sont jamais complètement à sec. Nous estimons que cela tient beaucoup à ce que la plupart communiquent entre eux et de plus font communiquer la Gambie avec la rivière Grey, dont l’eau coule en toute saison, et qui trouve dans le Fouladougou, le Damentan,le Coniaguié et le pays de Toumbin et de Pajady une alimentation suffisante pour ne tarir jamais.
Outre les nombreux marigots dont nous venons de parler, on trouve encore, dans le Kantora, bon nombre de mares dont quelques-unes contiennent de l’eau pendant toute l’année et sont alimentées par de petits marigots. Nous citerons parmi les plus importantes, les mares deDemba-Sansan,Palama,NébourouetSoutou.
Orographie.— Au point de vue orographique, nous pouvons dire qu’il n’existe dans le Kantora aucun système bien défini. Nous mentionnerons simplement la série de collines qui longent la Gambie. Du reste, nous pouvons dire d’une façon générale que chaque marigot coule au pied d’une colline quand il n’est pas encaissé entre deux rangées parallèles. Ces collines peuvent, d’ailleurs, être considérées comme les contreforts des collines qui suivent le cours de la Gambie. Ainsi que nous l’avons dit, elles sont moins nombreuses dans la partie Est que dans la partie Ouest, et celles que l’on rencontre dans la première de ces deux régions sont bien moins importantes que celles que l’on rencontre dans la seconde. Cela est uniquement dû à la constitution géologique du sol.
Toutes ces collines sont fort peu élevées, et c’est tout au plus si les plus hautes atteignent 50 à 60 mètres. Leurs flancs présentent une pente assez raide. Aussi les pluies d’hivernage les ravinent-elles profondément, de telle sorte que la roche se montre nue en maints endroits. Malgré cela, elles sont toutes excessivement boisées.
Outre ces collines, mentionnons encore les vastes plateaux rocheux, peu élevés, que l’on rencontre à chaque instant sur les routes qui sillonnent le Kantora.
Constitution géologique du sol.— De ce que nous venons de dire de l’hydrologie et de l’orographie du Kantora, nous pouvons avoir un aperçu de ce que peut être sa constitution géologique.
D’une façon générale, on peut dire que la nature des terrains que l’on y rencontre est de deux sortes : terrain ardoisier et terrain de formation secondaire que sont venues recouvrir, en certains endroits, d’épaisses couches de latérite, et, en d’autres, des argilescompactes formées par la désagrégation des roches. En certains points, l’argile et la latérite se montrent à nu ; en d’autres, au contraire, elles sont recouvertes par une mince couche de sables formés de cristaux très fins de quartz et de silice, ou par de petits cailloux ferrugineux produits par la désagrégation des conglomérats que l’on rencontre fréquemment dans le Kantora. Quant à la distribution des différents terrains, elle est excessivement variée.
Les principales roches que l’on rencontre sont dans le terrain ardoisier, des schistes. Il faut aller assez profondément pour les rencontrer, huit à dix mètres environ. Dans les terrains de formation secondaire : des quartz, des roches ferrugineuses de toutes formes, conglomérats et roches proprement dites à ossatures de grès de quartz et à gangues argileuses.
Nous pouvons dire d’une façon générale que les argiles se rencontrent surtout dans la partie Est du Kantora. Là elles alternent avec les roches ferrugineuses. Il n’y a, dans toute cette région, à mentionner, en outre, que les quelques petits îlots de latérite qui se trouvent aux environs de Son-Counda. Les rives de la Gambie présentent, en outre, une mince couche d’alluvions récentes, de même que les rives des marigots. Dans toute cette région, l’humus fait absolument défaut.
Il n’en est pas ainsi pour la partie Ouest. Là nous trouvons des vallées entières uniquement formées de latérite. La vallée de Son-Counda entièrement constituée par ce terrain, est d’une étonnante fertilité. Les argiles ne se montrent guère qu’aux environs du fleuve.
Flore;Productions du sol;Cultures.— La flore est dans l’Est d’une pauvreté remarquable. Sur les plateaux et les collines quelques arbres chétifs et rabougris, dans les plaines des cypéracées gigantesques et des herbes de marais. Par contre, les bords des marigots sont couverts de belles légumineuses et présentent quelques rares Caïl-Cédrats. Dans la région Ouest, nous retrouvons la flore du Sud : fromagers énormes, baobabs, n’tabas, Légumineuses de toutes sortes, télis énormes, etc., etc. D’après ce que nous venons de dire, on peut en déduire quelles sont les plantes susceptibles d’être cultivées dans un semblable pays et quelles peuvent être les productions du sol. Dans les terrains pauvres, lemil, dans les autres, au contraire, l’arachide. Mentionnons encore l’indigo, le coton, le tabac, les haricots, les tomates, le maïs, etc., etc. Les procédés de culture employés sont les mêmes que dans les autres pays du Soudan. Il nous a semblé cependant que les lougans y étaient tenus avec plus de soins.
Faune. Animaux domestiques.— La faune ne diffère guère de celle des autres pays de cette partie de l’Afrique. Outre les antilopes de toutes variétés, les biches, singes (Cynocéphales), lynx, panthères, nous signalerons tout particulièrement l’hippopotame, qui abonde dans le fleuve et les marigots, et l’éléphant que l’on trouve en grand nombre dans la région Est. Toute cette partie du Kantora, d’ailleurs, est marquée de nombreuses traces de ces deux sortes d’animaux.
Les poissons que l’on trouve dans le fleuve et dans les marigots sont très appréciés des noirs, mais peu faits pour un palais civilisé.
Parmi les oiseaux, signalons la perdrix, la tourterelle, les pigeons sauvages, l’outarde et une grande variété de merles, passereaux et geais au brillant plumage. Citons encore, parmi les rapaces, le milan, le vautour, etc., etc., et enfin une énorme quantité de chauve-souris, surtout sur les bords des marigots.
Peu de serpents. On y rencontre parfois le serpent noir, le trigonocéphale, le serpent-corail et le boa, mais ce sont des faits assez rares.
Les caïmans abondent dans le fleuve et à l’embouchure des marigots, et partout, on voit une grande quantité de lézards de toutes sortes de couleurs.
Les moustiques y sont rares pendant la saison sèche, mais très nombreux pendant l’hivernage. Mentionnons aussi une grande variété de mouches, aux plus brillantes couleurs, et surtout les fourmis « Magnians », dont la piqûre est excessivement douloureuse.
Les animaux domestiques y sont les mêmes que dans les autres pays : Bœufs, moutons, chèvres, poulets, chiens, chats. Les bœufs y sont petits, mais leur chair est très bonne. Les moutons et les chèvres, quand ils sont jeunes, ne sont pas à dédaigner non plus.
Populations;Ethnographie.— La population du Kantora, autrefois fort nombreuse, ne compte plus maintenant que mille à douze cents habitants au plus. Ce pays fut colonisé et peuplé pardes Malinkés, venus les uns du Bambouck (ce furent les premiers), les autres, du Bondou, chassés par les Almamys de ce pays, et enfin les derniers du Ghabou, chassés par Alpha-Molo. Mais, en réalité, les maîtres et propriétaires du sol sont les Malinkés venus du Bambouck. A ce noyau de population, déjà fort important, vinrent dans la suite se joindre des Peulhs, des Sarracolés et quelques Ouolofs venus du Bondou. Aujourd’hui, cette population a complètement disparu et il ne reste plus que quelques Malinkés qui ont tenu bon malgré toutes les expéditions dirigées contre eux par Moussa-Molo ou venues du Bondou et de Labé. Ils se sont groupés autour des restes de la famille maîtresse du pays qui est aujourd’hui peu nombreuse et bien déchue.
Si l’on en croit la tradition, ces Malinkés, qui ne formaient que deux familles (lesSaniaet lesBandora), émigrèrent d’abord du Manding dans le Bambouck sous la direction de Fodé-Sania, un des lieutenants de Noïa-Moussa-Sisoko, le grand colonisateur du Bambouck. A la suite de démêlés avec ce dernier, ils émigrèrent de nouveau et vinrent se fixer dans le Kantora. Ils ne devaient plus quitter ce pays que chassés par la guerre sans merci que leur firent Alpha-Molo, son fils Moussa-Molo, les Almamys du Bondou et les chefs de Labé sans aucun motif et uniquement pour « faire captifs ». Beaucoup tombèrent sous les coups des envahisseurs. Peu émigrèrent dans le Ouli et le Tenda. Quant aux Peulhs, pour la plupart, ils se joignirent aux bandes de Moussa-Molo. Les Sarracolés et les quelques Ouolofs qui habitaient le Kantora subirent le sort des Malinkés. Il existe encore aux environs de Son-Counda un petit village Sarracolé de peu d’importance. Il se nommeDiara-Coundaet n’a guère plus de 200 habitants. Voici la liste complète des différents villages qui peuplaient jadis le Kantora :
1oVillages Malinkés
Son-Counda, résidence du chef du pays. 800 habitants environ.
D’après les renseignements qui m’ont été donnés par le chef lui-même, ce serait dans les environs de Kantora-Counda que s’élevait autrefois la ville de Kantor, dont parle d’Almada. Sa population, abstraction faite de l’exagération des noirs, ne devait pas s’élever à plus de huit à dix mille habitants.
Diara-Counda existe encore. Sa population est d’environ deux cents habitants.
Il n’y avait qu’un seul village Ouolof, N’Gaouli.
Les Malinkés du Kantora ne diffèrent en rien des autres Malinkés. Ils sont aussi sales et aussi dégoûtants ; ivrognes et fainéants, ils sont absolument abrutis à la fois par l’abus de l’alcool et par le qui-vive sur lequel ils vivent sans cesse.
Rapports du chef avec ses administrés.— Ils sont ce que sont les rapports des chefs avec leurs sujets dans tous les pays Malinkés. Le chef ne possède aucune autorité et ne jouit, pas plus que les autres habitants du village, d’aucune prérogative particulière. Il est absolument inutile. C’est l’anarchie la plus complète. Tout le monde commande et personne n’obéit. Le chef actuel, Kouta-Mandou, vieillard de 65 ans environ, s’est plaint, quand j’y suis passé, de la situation qu’il subissait et de l’opposition qu’entoutes circonstances lui faisaient ses principaux notables. Malgré moi, il me fallut, à sa prière, en faire l’observation aux intéressés dans un grand palabre.
Situation politique actuelle.—Rapports avec les autorités françaises.— Comme on le voit, la situation de ce pays jadis prospère est loin d’être belle aujourd’hui. Sans cesse harcelés par les Peulhs et les gens du Foréah qui viennent leur enlever des hommes et des femmes jusque sous les murs du village, ils ne peuvent sortir de leur enceinte que le fusil sur l’épaule. De plus, Moussa-Molo qui, depuis quelques années, les laissait en paix, après les avoir plusieurs fois attaqués en pure perte, a repris contre eux l’offensive. Pendant mon séjour à Son-Counda, il s’est avancé à deux jours de marche du village avec une forte colonne, et, s’il n’a pas attaqué, c’est uniquement parce qu’il a appris ma présence dans le pays.
Le Kantora avait été placé sous le protectorat de la France à la suite d’un traité conclu le 23 décembre 1888 à Kayes par le chef d’escadron d’artillerie de marine Archinard, alors commandant supérieur du Soudan français, avec les mandataires de Couta-Mandou, chef du pays. Au point de vue administratif, politique et judiciaire il relevait du commandant du cercle de Bakel.
Depuis cette époque, par le traité du 10 août 1889, nous avons cédé à l’Angleterre toute la région Ouest du Kantora jusqu’à Yabouteguenda.
Emigration.— Les Malinkés du Kantora, pendant mon séjour à Son-Counda, m’avaient manifesté leur intention bien formelle d’émigrer en masse sur la rive droite de la Gambie pour fuir les attaques incessantes de Moussa-Molo et les rapines de gens du Foréah. La tranquillité qui régnait dans les régions du Ouli et du Sandougou, soumises à notre autorité, les engageait à venir s’y fixer et à se rapprocher de leurs alliés naturels. L’arrangement conclu avec l’Angleterre les décida. Voulant rester Français, ils viennent d’abandonner leur pays et se sont réfugiés dans le Ouli. De leur côté les Sarracolés de Diara-Counda sont retournés dans le Bondou, leur pays d’origine. Le Kantora est aujourd’hui désert, et il ne sera guère possible de le repeupler que si l’on met Moussa-Molo dans l’absolue impossibilité de nuire.
SON-COUNDA
SON-COUNDA
SON-COUNDA
Départ de Son-Counda. — Marche de nuit. — Frayeur des Malinkés. — Héméralopie. — Itinéraire de Son-Counda au marigot de Tabali. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Le Dion-Mousso-Dion-Soulo. — Campement en plein air. — Un gourbi en paille. — De Tabali à la rivière Grey. — Itinéraire. — Passage de la rivière Grey. — Ingénieuse embarcation. — De la rivière Grey au marigot de Konkou-Oulou-Boulo. — Itinéraire. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Les lianesDelbietBonghi. — Le Barambara. — Du marigot de Konkou-Oulou-Boulou à Damentan. — Itinéraire. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Le Karité. — Arrivée à Damentan. — Belle réception. — Le chef Alpha-Niabali. — Séjour à Damentan. — Palabres. — Influence du chef dans la région. — Fanatisme musulman. — Arrivée d’un Coniaguié. — Je l’envoie annoncer ma visite à son chef. — Environs de Damentan. — Belles cultures. — Le Ricin. — Préparatifs de départ pour le Coniaguié.
17 décembre.— Prévoyant que j’aurais une longue étape à faire par une route peu fréquentée et dans une région encore inexplorée, je réveillai tout mon monde à 2 h. 15 du matin. Malgré cela et malgré la grande fraîcheur, toute ma caravane est réunie à 2 h. 45, et à trois heures, par un beau clair de lune, nous pouvons nous mettre en route. La nuit a été très fraîche dans cette première marche et à quelques centaines de mètres du village nous commençons à avoir de la rosée. Nous marchons lentement dans un sentier où les porteurs n’avancent que péniblement. Les Malinkés de Son-Counda se tiennent groupés autour de moi. Ils ont peur, et bien qu’armés jusqu’aux dents, ils redoutent de voir paraître les terribles Peulhs à chaque détour du chemin. De plus, ils n’y voient que difficilement et arrivent péniblement à se guider dans la brousse. Grands chasseurs d’éléphants, ils couchent souvent à la belle étoile. Soumis dès leur enfance à une alimentation presque uniquement végétale, ils ne font que rarement usage d’aliments minéraux. Aussi sont-ils tous plus ou moins atteints d’héméralopie, et j’en ai vu qui, dès que le soleil était couché, avaient peine à retrouver leur demeure dans le village, si, par hasard, ils s’étaientattardés sous l’arbre à palabres. Mais quand le jour commence à poindre, notre marche s’accélère peu à peu et quand le soleil se lève nous prenons sans peine notre allure habituelle.
Ainsi que je l’ai dit plus haut, le frère du chef de Son-Counda, Mandia, m’accompagne. A 5 h. 30 nous traversons le marigot de Kokou. Il est si profond que je suis obligé de quitter bottes, pantalon et chaussettes. Peu après, à 5 h. 50, nous traversons le marigot de Médina moins profond que le premier. Nous laissons sur notre gauche la grande mare de Palama à 7 h. 10 et à 7 h. 45 nous faisons la halte. Nous repartons à huit heures. Il fait déjà une chaleur intolérable. A 8 h. 15 nous laissons à droite une grande mare, à 8 h. 40 une plus petite, et, à 8 h. 47, nous trouvons à notre droite l’immense mare de Demba-Sansan et le marigot du même nom. Nous les longeons pendant quinze cents mètres environ, et il est neuf heures quand nous traversons le marigot où coule une eau fraîche, limpide et claire. Nous nous y arrêtons pendant quelques minutes pour nous désaltérer et enfin à 10 h. 10 nous sommes au marigot de Tabali, que nous traversons et sur les bords duquel nous campons.
Au point de vue géologique, de Son-Counda au marigot de Tabali, ce sont toujours les mêmes terrains. On trouve d’abord quelques îlots de latérite qui alternent avec les argiles compactes pendant environ six kilomètres. A partir de là, rien que des argiles compactes parsemées surtout aux environs des mares de vases profondes. Les marigots sont tous à fond de vases, sauf celui de Tabali, où nous campons, et qui coule sur un lit de cailloux ferrugineux. Aussi l’eau en est-elle excellente. La grande mare de Demba-Sansan, qui s’étend jusqu’aux collines qui longent la Gambie, est à fond argileux. Elle est en partie à sec pendant la saison sèche et remplie d’eau pendant l’hivernage. Elle a environ huit kilomètres de longueur sur trois de largeur.
On comprend ce que doit être la flore dans de semblables terrains. Pas de futaies, rien que de hautes herbes de marais où cheval et cavalier disparaissent. Les bords de la Gambie sont couverts de magnifiques rôniers dont il existe, notamment dans la plaine où coule le marigot de Demba-Sansan, une superbe forêt.
Pendant la route mon interprète me fit remarquer plusieurs échantillons d’une plante dont les indigènes se servent courammentdans cette région contre la blennorrhagie. On la nomme dans toute la Gambie : «Dion-Mousso-Dion-Soulo», ce qui signifie en Malinké du Sud : «Herbe de la femme captive». Elle est ainsi nommée parce que, dans les pays Mandingues, la captive est, en général, la seule qui se livre ouvertement à la prostitution. C’est surtout la racine qui est employée. Cette racine, charnue, ayant à peu près la consistance du manioc, est rougeâtre à l’extérieur. Si on la casse, on la trouve blanche à l’intérieur et très aqueuse. Elle n’a pas de goût particulier mais son odeur est légèrement vireuse. Je n’ai jamais pu avoir la plante à l’état frais et je n’ai jamais eu à son sujet que des renseignements si bizarres qu’il m’est absolument impossible d’en donner une description détaillée. Voici comment cette racine est employée. On en sectionne environ cent grammes par petits fragments, quand elle est fraîche, et on les fait bouillir dans un litre et demi d’eau environ. Quand le liquide est devenu d’un blanc laiteux, on le laisse refroidir et on boit après l’avoir légèrement salé au préalable. La dose est d’environ de deux à trois litres par vingt-quatre heures. Si, au contraire, on se sert de la racine sèche : on la pile et on prend pour une dose environ 60 à 80 grammes de la poudre ainsi obtenue. Elle est enveloppée dans un morceau d’étoffe et mise à bouillir dans deux litres environ d’eau. Quand la liqueur, comme plus haut, est devenue d’un blanc laiteux, on la sale légèrement et on la laisse refroidir. La dose est la même que dans le cas qui précède. Je crois que c’est un excellent diurétique qui agit en même temps sur l’élément douleur et cela d’une façon absolument efficace. J’ai pu en avoir la preuve à Nétéboulou. Pendant le séjour que nous y avons fait, un de mes hommes s’était laissé séduire par les charmes d’une captive de Sandia et une douloureuse blennorrhagie avait été la conséquence de cette douce amitié. Il se traita d’abord lui-même, sur les conseils du forgeron du village, avec des racines de Dion-Mousso-Dion-Soulo, en suivant le mode d’emploi que nous avons indiqué plus haut. En quatre jours la douleur avait complètement disparu, mais l’affection persista malgré le traitement et ce ne fut qu’à Mac-Carthy que je pus l’en débarrasser grâce à de bonnes injections astringentes. Cette plante, d’après les indigènes, se trouverait en grande quantité particulièrement dans le Sud de nos possessions Soudaniennes. On la rencontreraitaussi dans des régions plus septentrionales mais en bien moins grande quantité.
A peine fûmes-nous arrivés à l’étape que mes hommes et ceux de Son-Counda installèrent immédiatement le campement. Les uns dépecèrent moutons et chèvres dont je m’étais muni pour la route afin de pourvoir à notre nourriture, les autres me construisirent en peu de temps avec des bambous et des tiges de hautes herbes sèches un confortable gourbi de deux mètres de haut sur trois de largeur, dans lequel je pouvais installer mon lit et mettre à l’abri des intempéries mes bagages les plus précieux. Bien couvert, il ne laissait filtrer aucun rayon de soleil et il avait été fait avec tant de soin que j’y aurais même été à l’abri d’une tornade. Ce mode de campement dans la brousse est assurément le plus pratique. Avec des bambous, de la paille sèche et quelques liens en écorce, il ne faut pas plus d’une heure pour le construire. Il a sur la tente ce grand avantage de ne pas emmagasiner la chaleur. Si, par hasard, la pluie survenait, il serait facile de s’en garantir en admettant toutefois que le gourbi fut insuffisant. Il n’y aurait qu’à jeter la tente sur son dôme et à l’y maintenir à l’aide simplement de quelques morceaux de bois assez lourds. Mes hommes se construisirent pour eux de petites huttes en paille et en branchages, et, une heure et demie environ après notre arrivée, le camp était installé.
La journée passa rapidement. Vers trois heures de l’après-midi, j’envoyai six hommes en avant afin de préparer tout ce qui nous serait nécessaire pour passer le lendemain la rivière Grey. Je rédigeai mes notes du jour, fis mes observations météorologiques, et, à la nuit tombante, après avoir dîné, tout le monde se coucha et s’endormit rapidement. La journée avait été rude et nous avions fait une étape de plus de trente-et-un kilomètres.
De Son-Counda au marigot de Tabali, la route que nous avons suivie est sensiblement orientée Sud-Est.
18 décembre.— La nuit s’est écoulée sans incidents. La première partie a été relativement chaude. Le ciel s’est subitement couvert, un vent violent de Sud-Ouest a soufflé pendant près de deux heures. Il est même tombé quelques gouttes de pluie et pendant un instant je m’attendis à voir éclater la tornade. Mais nous en fûmes heureusement quittes pour la peur. Vers une heure du matin, le ventse calma, la fraîcheur se fit sentir et nous pûmes jusqu’au jour dormir d’un bon sommeil. A quatre heures et demie je fis lever tout mon personnel et à cinq heures nous pûmes nous mettre en route. Nous longeons d’abord pendant quelques kilomètres la grande plaine du Demba-Sansan. Nous traversons ensuite un plateau de peu d’étendue et formé de quartz ferrugineux. De là, par une pente douce, nous arrivons dans une vaste plaine argileuse où nous traversons à 7 h. 5 le marigot deCanafoulou. A 8 h. 30 nous arrivons enfin sur le bord du Koulontou ou rivière Grey, qu’il va falloir franchir. C’est là une délicate opération, car à cette époque de l’année, elle a encore plus de cinquante mètres de largeur et est très profonde. De plus, son courant est excessivement rapide.
Je n’ai pas besoin de dire que les six hommes que j’ai expédiés hier de Tabali pour tout préparer en vue du passage, n’ont rien fait de ce qu’on leur avait dit de faire. Ils ont bien construit avec des tiges de palmier un petit radeau ; mais il est tout à fait insuffisant. Il faut tout recommencer. Tous nos hommes sont expédiés dans les environs pour couper des tiges de palmiers en quantité suffisante, et pendant ce temps-là, je déjeune au pied d’un arbre et prends quelques notes importantes. A midi tout est prêt et nous pouvons commencer le passage. Tout se fait sans aucun accident. Les bagages sont passés les premiers. Les chevaux passent à la nage tenus en bride par mon vieux palefrenier Samba qui est un nageur émérite. Je passe le dernier après avoir bien constaté que rien n’a été oublié.
Il est très ingénieux ce moyen qu’emploient les noirs pour traverser les gros marigots et même les fleuves. Le radeau, ou plutôt l’embarcation, car c’en est une véritable, dont ils se servent, est fabriquée avec des tiges de palmier d’eau. Ces tiges sont jointives et solidement attachées entre elles. Leur forme recourbée donne ainsi à l’embarcation un véritable fond et un bordage. Sa longueur est d’environ trois mètres et sa largeur un mètre cinquante centimètres. On y peut loger quatre personnes, dont une, assise à l’arrière, tient une pagaie pour diriger l’esquif en cas d’accident. Car voici comment elle est mue. A ses deux extrémités sont attachées des cordes faites de lianes ou de feuilles de palmiers tressées. Ces cordes sont tenues sur chaque rive par une équipe d’une dizaine d’hommes qui halent ou laissentfiler suivant qu’on veut aller d’un bord ou de l’autre. On comprend alors que si une des cordes vient à se briser il soit nécessaire qu’il y ait dans l’embarcation quelqu’un qui, à l’aide de la pagaie, soit prêt à la diriger.
Cette pagaie est des plus primitives. Elle se compose simplement d’un bâton d’un mètre vingt de longueur environ, à l’une des extrémités duquel on a solidement attaché de petits morceaux de bois d’environ quinze centimètres de longueur destinés à former la pelle de l’instrument. Le pilote la manœuvre en tenant l’extrémité libre de la main droite ou de la main gauche, l’autre main saisissant la partie moyenne du manche, suivant qu’il veut aller à droite ou à gauche ou selon ses dispositions naturelles.
Cette embarcation est très légère. Comme sa largeur est très grande relativement à la longueur, il est rare qu’elle chavire, et j’ai vu deux hommes s’appuyer sur le même bord sans pouvoir arriver à la renverser. Le passage dura environ une heure et demie. Plusieurs fois les cordes cassèrent et ces petits incidents nous firent perdre plus d’une demi-heure. Je suis intimement persuadé que, si nous avions pu nous procurer des liens plus solides, l’opération eut pu être facilement faite en une heure au plus. Tous mes bagages arrivèrent intacts sur la rive droite et rien ne fut mouillé. Almoudo, Sandia, mon palefrenier Samba et Mandia, le chef de Son-Counda, me rendirent en cette circonstance de grands services. Tout le monde, du reste, paya de sa personne, et chacun fit consciencieusement son devoir. Il était près de deux heures quand tout fut terminé. La chaleur était accablante, bien que le ciel fût couvert, aussi la fatigue était-elle grande pour tous. Malgré cela, personne ne murmura quand je donnai le signal du départ.
Le Koulontou, ou rivière Grey, peut être considéré comme le principal affluent de la Gambie, sinon comme sa branche d’origine Ouest. Elle coule du Sud-Est au Nord-Ouest, tandis que, dans la première partie de son cours la Gambie, de sa source à Tomborocoto, dans le Niocolo, coule du Sud au Nord légèrement Est, de telle sorte que ces deux branches forment un angle d’environ trente-cinq degrés dans lequel sont compris les massifs montagneux du Sabé, du Tamgué, du Niocolo, derniers contreforts au Nord du Fouta-Djallon.A partir de Tomborocoto, la Gambie s’infléchit vers l’Ouest et coule dans cette direction jusqu’à la mer. Elle forme un grand coude en face de la partie Est du Ouli et c’est à l’extrémité la plus éloignée de ce grand arc que se jette la rivière Grey. Elle suit le régime de tous les grands cours d’eau Soudaniens et Sénégalais. Pendant l’hivernage, c’est une belle rivière qui a environ trois à quatre cents mètres de largeur. Pendant la saison sèche, au contraire, elle n’a guère plus de quarante à cinquante mètres dans son cours moyen. Les berges sont absolument à pic, et d’une saison à l’autre son niveau ne varie pas moins de 12 à 15 mètres. Ses eaux sont pendant la saison sèche claires, limpides et délicieuses à boire. Vues de la berge, elles ont un aspect blanchâtre, terreux. Cela tient à ce qu’elle coule dans un lit formé d’argiles compactes qui lui donnent leur couleur. La rivière Grey a un débit considérable et apporte à la Gambie une masse d’eau relativement énorme. C’est elle qui reçoit la plus grande partie des pluies de la région Nord-Ouest du Fouta-Djallon, et tous les marigots qui descendent du flanc Ouest des massifs du Sabé, Tamgué et Niocolo. Tous les marigots du Coniaguié, du Bassaré, du Damentan, du pays de Pajady et de Toumbin sont ses tributaires, et elle reçoit toutes les eaux d’infiltration de la région Est du Fouladougou. Nous serions assez portés à croire que dans le Damentan et le Coniaguié, la rivière Grey communique avec la Gambie par les marigots de Niantafara, de Oupéré et de Oudari. Nous ne faisons là qu’émettre une simple supposition que peut autoriser la direction Sud-Ouest-Nord-Est du courant de ces marigots, direction que nous avons constatée pendant notre voyage. Quoiqu’il en soit, ces marigots ont de l’eau courante toute l’année, la rivière Grey dans cette partie de son cours coule à une cote plus élevée que la Gambie dans la partie correspondante, et, de ce fait, son courant est plus impétueux que celui de cette dernière. Les bords de la rivière Grey sont absolument déserts et inhabités. Du reste, dans la plus grande partie de son cours, elle coule au milieu de vastes plaines argileuses, stériles pendant la saison sèche et inondées pendant l’hivernage.
Nous quittons à deux heures la rive droite de la rivière Grey. Nous traversons tout d’abord une vaste plaine argileuse bordée au Sud par les collines qui la longent et au Nord-Est et au Nordpar celles qui bordent la Gambie. A 2 h. 35 nous traversons les trois branches du marigot deSambaïa-Boulo. Dans cette partie du cours de la Haute-Gambie, le mot Boulo signifie marigot et on l’ajoute à son nom propre comme ailleurs on ajoute le mot Kô. A 3 h. 45 nous franchissons celui deBoufé-na-Kolonsur les bords duquel nous faisons la halte pour nous désaltérer et faire boire les animaux ; car ils ne pourront plus s’abreuver jusqu’à Damentan. Les rives de tous les cours d’eau que nous allons rencontrer jusque-là sont couvertes de télis et les noirs prétendent que leurs eaux empoisonnées par ce végétal sont fatales aux animaux mais non aux hommes. Quoiqu’il en puisse être, je ne tiens pas à expérimenter leur action sur mon propre cheval. Il m’est trop précieux pour que je me permette une semblable fantaisie. Enfin, à 5 heures, nous arrivons sur les bords du marigot deKonkou-Oulou-Boulo. Nous le franchissons et allons camper sur la rive opposée au milieu d’un beau bouquet de télis gigantesques. Les deux rives en sont couvertes et leurs feuilles en couvrent le sol. Aussi faut-il prendre de grandes précautions pour que les animaux n’en mangent pas. En moins d’une heure, mes hommes m’ont construit un gourbi fort confortable, et à huit heures, après avoir copieusement dîné, tout le monde se couche : terrassé par la fatigue, chacun s’endort rapidement.
Du campement de Tabali à celui de Koulou-Oulou-Boulo, la distance est de 29 k. m. 500 environ et la route suit une direction générale Sud-Sud-Est. Dans tout ce trajet, on ne trouve pour ainsi dire partout que des argiles compactes. En deux ou trois endroits, la roche ferrugineuse et les quartz émergent en plateaux peu étendus. Les marais et les marigots sont à fond de vase, sauf celui de Konkou-Oulou-Boulo, qui est à fond de sable, mais dont les bords sont couverts d’alluvions récentes qui en rendent le passage fort difficile. Les bords et le fond de la rivière Grey sont formés d’argiles compactes.
Au point de vue botanique, la flore est des plus pauvres. Les bords du Konkou-Oulou-Boulo sont couverts de télis. Dans les plaines c’est la brousse et le marais dans toute l’acception du mot. Cypéracées et joncées y abondent. Les deux rives de la rivière Grey sont excessivement boisées. On y trouve de superbes rôniers, debeaux ficus et de nombreux échantillons de deux lianes très communes dans toute cette région, leDelbiet leBonghi. Sur les plateaux ferrugineux nous ne trouvons à signaler que quelques maigres graminées et quelques rares végétaux nommés «Barambara», par les indigènes, et dont ils utilisent les racines comme fébrifuge.
Saba(liane à caoutchouc).A, feuilles. — B, feuilles et fruits.
Saba(liane à caoutchouc).A, feuilles. — B, feuilles et fruits.
Saba(liane à caoutchouc).A, feuilles. — B, feuilles et fruits.
LeDelbiest une liane de la famille des Apocynées dont le feuillage rappelle celui du Laré et du Saba dont nous avons parlé plus haut. Il croît de préférence sur les hauts plateaux et en moins grande quantité sur les bords des rivières, fleuves et marigots. On le trouve partout au Soudan. Ce sont les peuples de race Peulhe qui lui ont donné le seul nom sous lequel nous la connaissions. Elle n’acquiert que rarement de grandes dimensions et son pied a, tout au plus, 6 à 8 centimètres de diamètre. Ses fleurs blanches ont à peu de chose près les caractères macroscopiques de celles du Laré, et, comme elles, ressemblent à celles du jasmin dont elles rappellent un peu l’odeur. Le fruit est un follicule sec qui contient environ 25 à 30 graines comprimées. Il est mûr vers la fin de mars. Son aspect grêle et chétif ne permet pas de la confondre avec le Laré. Comme cette dernière, elle laisse découler à l’incision un suc blanc laiteux, très aqueux et qui poisse les doigts. Nous serions tentés de croire que ce n’est autre chose qu’un caoutchouc de mauvaise qualité. Pendant la saison sèche, ce suc fait absolument défaut. On n’en trouve que pendant l’hivernage et encore en très petite quantité. Les indigènes, du Niocolo notamment, se servent des feuilles pour panser certains ulcères de mauvaise nature. Nous ne voyons pas trop quelle pourrait être leur action thérapeutique. Cette plante doit être, d’après le professeur Heckel, leVahea HeudelotiiA. D. C.
LeBonghi, ainsi nommé par les peuples de race Peulhe, est appeléNombopar les Bambaras et les Malinkés. C’est encore une belle liane de la famille des Apocynées. Elle croît de préférence dans les bas-fonds humides, et est très rare. Nous ne l’avons trouvée en grande quantité qu’aux environs de Dalafine dans le Tiali. On la rencontre, il est vrai, un peu partout au Soudan. Mais elle est partout très clairsemée. Elle acquiert de grandes dimensions surtout dans les terrains très humides, et elle est facile à reconnaître à son port majestueux et au dôme de verdure qu’elle formeau-dessus des végétaux auxquels elle s’attache. Son feuillage rappelle celui du Laré et celui du Delbi, mais ses fleurs ne permettent pas de la confondre avec ces deux dernières lianes. Au lieu d’être blanches elles sont rosées, volumineuses et leur calice est hypocratérimorphe. Elle donne à l’incision un suc blanc laiteux, aqueux et qui poisse les doigts. Contrairement au Delbi, elle en laisse découler en toutes saisons, mais en bien plus grande quantité pendant l’hivernage que pendant la saison sèche. A cette époque de l’année, c’est à peine s’il vient sourdre, peu après l’incision, quelques rares gouttelettes qui se coagulent immédiatement et donnent un produit ayant l’aspect de celui que l’on obtient du Laré. Pendant l’hivernage, au contraire, le rendement est bien plus considérable, sans cependant égaler ce que l’on obtient du Laré. Les indigènes n’emploient le Delbi à aucun usage. Cette plante, d’après l’opinion du professeur Heckel, serait leVahea floridaF. Mueller.
LeBarambaraest un petit arbuste qui croît, de préférence, sur les plateaux rocheux, dans les terrains pauvres et dans l’interstice des roches. Il nous a semblé être uneCombretacée, mais nous ne saurions l’affirmer. Ses feuilles sont peltées, de petites dimensions. Leur face supérieure est d’un vert pâle et leur face inférieure blanchâtre est couverte de poils qui donnent au toucher la sensation du velours. Cette couleur caractéristique du feuillage permet de reconnaître la plante de loin. Son port est celui d’un petit arbuste d’un mètre soixante centimètres de hauteur au plus. Si on écrase les feuilles dans la main, elles dégagent une odeur vireuse très prononcée. Les fleurs sont jaunâtres, toujours peu nombreuses, et les fruits ont l’apparence d’une drupe très coriace. La tige est cylindrique, généralement courte, et les rameaux s’en détachent à trente centimètres au plus du sol. Il vient par touffes de huit à dix pieds au plus. Les jeunes rameaux sont polyédriques, à côtes très prononcées. Leur écorce est vert pâle, tandis que celle des rameaux principaux et de la tige est plutôt blanchâtre. Cet arbuste est très commun dans tout le Soudan. Ses rameaux servent partout aux indigènes pour se nettoyer les dents. Voici comment : on en coupe un fragment d’environ quinze centimètres de longueur. Son diamètre ne doit pas avoir guère plus d’un centimètre au grand maximum. On mâche une des extrémités de façon à en faire unevéritable brosse avec laquelle on se frotte ensuite les dents. Ce procédé est excellent.
Je crois que c’est à son fréquent emploi que les noirs doivent de conserver si longtemps à leurs dents leur éclatante blancheur. De plus, le tannin qui s’y trouve en grande quantité contribue beaucoup à conserver aux gencives leur fermeté et leur tonicité. Beaucoup de végétaux servent à cet usage, mais au Soudan particulièrement, c’est le barambara qui jouit de la plus grande faveur. Sur tous les marchés on trouve ces petites tiges de bois. Elles se vendent couramment cinq centimes les cinq. Les Ouolofs leur donnent le nom deSottio. Les Malinkés de la Haute-Gambie vantent les propriétés fébrifuges de ses racines. Ils les emploient fraîches ou sèches en décoction et en macération. Dans le premier cas, si on se sert de racines fraîches, on en prend environ deux cents grammes de petits fragments munis de leur écorce. On fait macérer pendant vingt-quatre heures dans environ un litre d’eau. D’autre part, on fabrique avec la même quantité que l’on fait bouillir dans deux litres et demi d’eau une légère tisane. La macération est administrée au début de l’accès de fièvre et la tisane entre les accès. Cette médication donnerait, paraît-il, de bons résultats. Nous n’avons jamais été à même de les constater. Si, au contraire, on emploie la racine sèche, on la réduit en petits fragments que l’on pile de façon à en faire une poudre assez grossière. On prend environ cent grammes de cette poudre que l’on met à macérer pendant vingt-quatre heures dans environ 750 gr. d’eau. Pour la tisane, on met à bouillir dans deux litres d’eau à peu près cinquante grammes de cette poudre que l’on a, au préalable, enveloppée dans un petit morceau d’étoffe. L’administration se fait comme ci-dessus. La racine fraîche serait, paraît-il, plus active que la racine sèche.
19 décembre.— La nuit se passe sans incidents, et, à 5 heures 15 du matin, nous levons le camp et nous nous mettons en route pour Damentan. Jusqu’au jour, la marche est relativement lente. Mais dès que la lumière se fait nous reprenons bientôt notre allure ordinaire. A 7 heures, pendant la halte, j’expédie deux hommes au village pour annoncer mon arrivée au chef. Nous traversons successivement et sans difficultés les marigots deSamasindioet deBoulodiaroto. A 8 heures 40, nous sommes au marigot de Damentanoù coule une eau limpide et claire. Les bords de ces marigots sont couverts de superbes télis. Aussi est-il impossible d’y faire boire nos chevaux. Il est 11 heures 40 quand nous arrivons enfin en vue du village. Au pied du petit monticule sur lequel est construit Damentan, nous traversons une seconde fois le marigot de ce nom sur un pont des plus primitifs. Ce pont est simplement formé d’une longue pièce de bois qui repose sur les deux rives. Des pieux plantés dans le fond du marigot la dépassent d’un mètre et demi environ. Ils sont attachés au pont lui-même à l’aide de cordes de baobab et à leur extrémité supérieure sont fixés par le même procédé de l’un à l’autre des bambous qui servent de parapet. Il n’y en a que du côté gauche du pont. Aussi faut-il faire pour le traverser des merveilles d’équilibre. Le passage se fait sans aucun accident. Mes hommes passent sans difficultés avec leurs charges sur la tête. Mais, il faut desseller les chevaux et les conduire à la nage sur l’autre rive. Nous y trouvons le fils du chef que son père a envoyé à notre avance. Il est en grande tenue de guerre et accompagné de plusieurs de ses hommes armés comme lui jusqu’aux dents. Il nous souhaite la bienvenue et nous conduit au village dont toute la population nous regarde avec des yeux étonnés. Je constate avec plaisir que c’est dans sa case même que je suis logé. La case de mes hommes et celle de Sandia et d’Almoudo sont voisines de la mienne.
La distance qui sépare le marigot de Konkou-Oulou-Boulo de Damentan est de 27 kilomètres 800 environ et la route suit une direction générale qui est à peu près S.-S.-E. Toujours des argiles compactes. Il n’y a qu’à quelques kilomètres avant d’arriver à Damentan que nous trouvons un peu de latérite. La flore a également peu varié. Nous ne signalerons seulement comme végétaux nouveaux que quelques rares échantillons deKaritésqui se trouvent entre le marigot de Boulodiaroto et celui de Damentan. Ce sont les premiers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Nétéboulou. Je crois devoir à ce propos donner ici un résumé succinct des observations que j’ai faites sur ce précieux végétal et, si possible, le faire connaître au lecteur dans tous ses détails.
LeKarité[19]est un bel arbre de la famille des Sapotacées. C’est leButyrospermum ParkiiDon. Il est très facile à reconnaître dans la brousse à ses feuilles d’un vert sombre, poussant en touffes verticillées à l’extrémité des rameaux et à ses fruits qui sont connus et fort appréciés non seulement des indigènes, mais encore des Européens qui vivent au Soudan. Sa pulpe est très savoureuse et sa graine sert à confectionner un beurre végétal dont nous parlerons plus loin. Il en existe au Soudan deux variétés, leManaetShee. C’est cette dernière qui est de beaucoup la plus commune. Elle est facile à distinguer de sa congénère. Voici, du reste, leurs caractères principaux : à première vue, on pourrait aisément lesconfondre, mais un examen attentif suffit pour dissiper rapidement cette erreur. L’écorce du Mana estblanc grisâtre. Ses feuilles sontmoins vertesque celles du Shee. Son bois estmoins rouge, sa couleur se rapproche plutôt dujaune. Son fruit a bien la même forme que celui du Shee, mais sa graine, au lieu d’être ovale,est ronde, enfin, caractère distinctif capital,à l’incision, il ne laisse dégoutter aucun sucen quelque saison et en quelque circonstance que ce soit.