Nous revoyons, en passant, notre campement du marigot de Bamboulo, et à peine étions-nous dans la vallée de Damentan que nous faisons fuir devant nous une belle troupe de sangliers. Je remarque dans leurs rangs plusieurs vieux solitaires énormes et ungrand nombre de jeunes marcassins. Ils défilent tranquillement à deux portées de fusil de nous environ. Cet animal, que les indigènes nommentDiéfali, est très commun dans toute cette région. Les musulmans ne le chassent pas car il est défendu par le Koran de manger sa chair. Aussi, il se multiplie considérablement et cause de grands ravages dans les lougans de mil et de patates dont il est très friand.
A midi nous arrivons enfin à Damentan. Tout le monde fait la sieste ou bien est occupé dans les lougans. Mais la nouvelle de notre arrivée s’est bientôt répandue et tout le village ne tarde pas à venir me saluer et à venir prendre de nos nouvelles. On ne comptait plus nous revoir, car, avec leur exagération habituelle, les noirs qui y étaient venus du Coniaguié, n’avaient pas manqué de dire que Tounkané ne voulait pas nous laisser revenir à Damentan. Ce fut avec un grand plaisir que je repris possession de ma bonne case et que je pus enfin me reposer un peu. Je crois bien que mes hommes revirent cet hospitalier village avec encore plus de satisfaction que moi si cela était possible.
Alpha-Niabali était absent lorsque nous arrivâmes. Il était allé dans ses lougans surveiller la récolte de son mil. Il fut aussitôt prévenu et ne tarda pas à venir me rejoindre. Grande fut sa joie de nous voir sains et saufs et il ne me cacha pas que pendant les quelques jours qu’avait duré notre voyage, il avait été fort inquiet de notre sort. Il avait appris la façon peu cordiale avec laquelle Tounkané nous avait reçus et il n’en avait été nullement surpris. Mais ce qui le scandalisa le plus ce fut le peu d’empressement que ce sauvage avait mis à nous procurer notre nourriture. « Je te l’avais bien dit, me dit-il, ce sont de véritables bœufs (missio) ». Il fallut lui raconter en détail notre voyage sans rien omettre. On peut bien penser que la conversation ne languit pas. Sandia nous raconta alors tout ce qui s’est passé dans le village Coniaguié pendant notre séjour à Yffané. Il a été tenu chaque jour au courant des faits et des gestes des habitants par notre hôte qui y avait ses grandes et ses petites entrées, et s’il ne m’a prévenu de tout ce qui se tramait contre nous, c’est uniquement pour ne pas m’effrayer. Je compris alors pourquoi il insistait tant pour que je parte et pourquoi il était si inquiet pendant tout le voyage de retour. Il m’avoue alors n’avoir été réellement tranquille que lorsque nouseûmes traversé le marigot de Nomandi qui forme la limite entre le Coniaguié et le Damentan. Je ne crois point que ma vie ait été aussi sérieusement menacée à Yffané que ce brave homme de chef veut bien le dire. Malgré cela, je tiens à relater ici tous les détails qu’il m’a donnés au retour quand tout péril fut éloigné. Je commence dès le début, dès mon entrée sur le territoire Coniaguié, et voici à peu près ce que nous raconta Sandia et que me traduisit fidèlement Almoudo.
Les quatre hommes que nous avions rencontrés au marigot de Talidian avaient été apostés là pour nous suivre dans la brousse et épier nos faits et gestes. L’œil perçant de Sandia les découvrit et force leur a été dès lors de faire route avec nous. A Ouraké, le chef ne nous fit attendre si longtemps pour nous autoriser à aller à Yffané qu’afin de permettre aux guerriers du village de se rassembler pour nous escorter. A partir de là, en effet, le nombre des guerriers Coniaguiés ne fit qu’augmenter et c’est entourés de cent ou cent cinquante fusils que nous arrivâmes à Yffané. Dès que je fus installé dans le village Malinké, et après l’entretien que j’y eus avec Tounkané dans ma case, on discuta ferme dans la soirée, dans le village Coniaguié pour savoir si on nous laisserait retourner à Damentan. Mais on ajourna toute décision au lendemain, quand on aurait entendu ce que j’avais à dire.
Après le palabre, on discuta longuement dans le village où tous les chefs Coniaguiés étaient réunis. Il paraîtrait que beaucoup opinaient pour qu’on nous mît tous à mort ; mais le chef Tounkané déclara qu’il ne fallait pas agir ainsi, car, étant venu chez eux sans armes et sans escorte, il était évident que je ne voulais pas leur faire de mal ; mais il fallait, sous tous les prétextes, nous empêcher de retourner chez nous, d’où nous n’aurions pas manqué de revenir bientôt après avec une colonne pour nous emparer du pays. Ce fut cette opinion qui prévalut. Aussi, comme première mise à exécution me demanda-t-il de rester un jour de plus pour lui faire plaisir. Ce que j’accordai, malgré Sandia et Almoudo qui, étant au courant de la situation, voulaient me faire partir de suite. Je me souviens encore qu’à ce moment-là quand je déclarai à Tounkané que je resterais un jour de plus, selon sa demande, Almoudo me répéta à plusieurs reprises : « Y a pas bon quand noir y a dire, tupartiras demain, tu partiras demain, si toi y a resté, Coniaguié y a faire captif ».
Dans la troisième journée, nouveau conciliabule entre les chefs Coniaguiés. Il est alors décidé que pour m’empêcher de partir, on s’emparera de mes hommes ; et pour mieux atteindre ce but, on ne me donnera personne pour porter mes bagages ; mais on n’agira que lorsque tous les guerriers du pays seront réunis. Je m’étonnais aussi d’en voir depuis la veille arriver de tous côtés. Le soir, Tounkané vint me voir et entre autres choses me demanda de ne pas partir le lendemain matin et de ne me mettre en route que le soir, parce que, disait-il, des chefs de villages éloignés devaient venir me saluer et les Malinkés devaient m’apporter un bœuf. Je le lui refusai et ce fut alors que me voyant absolument décidé à partir, il me promit qu’au point du jour j’aurais les hommes qui m’étaient nécessaires. Prévenus par notre hôte de ce qui s’était passé la veille, Sandia et Almoudo me déclarent qu’il faut absolument partir le lendemain matin, puisque j’ai déclaré que je partirais ce jour-là, et que si Tounkané ne donne pas des hommes, on se débrouillera avec les nôtres et que, s’il le faut, ils porteront eux-mêmes les bagages. Comme je l’ai dit plus haut, le lendemain matin, en effet, nous ne pûmes pas avoir les quelques porteurs qui me manquaient. Nous nous sommes débrouillés et Tounkané fut, je crois, bien heureux de nous voir partir.
Je ne donne bien entendu, ce récit que, sous toutes réserves, et uniquement d’après ce que m’ont rapporté mes hommes. Pour moi, je tiens à affirmer que je n’ai rien eu à reprocher aux Coniaguiés, que leur indiscrétion, la garde active qu’ils ont montée autour de ma case et aussi la façon peu hospitalière dont ils nous ont traités. Du reste, d’après les renseignements que j’ai pu recueillir sur ces gens-là, j’ai acquis la certitude qu’ils n’avaient pas fait une exception pour moi et qu’ils recevaient ainsi tous les étrangers qui s’aventuraient dans leur pays.
Quand nous eûmes terminé le récit de nos aventures au Coniaguié, Alpha-Niabali me demanda aussitôt la permission de se retirer pour donner des ordres afin qu’on nous préparât tout ce qu’il fallait pour notre dîner, car, disait-il, vous devez avoir faim. Il fit immédiatement envoyer du mil en quantité considérable pour les chevaux. Ces pauvres bêtes, absolument affamées, et qui n’avaient,pour ainsi dire, vécu depuis huit jours que de brousse sèche et d’un peu de paille d’arachides, firent bombance ce jour-là et mangèrent double ration de mil. A la nuit tombante, les femmes du village apportèrent à mes hommes, de bons couscouss de mil, de riz, de fonio avec de la viande et du lait. Ils rattrapèrent le temps perdu et ce fut avec joie qu’ils m’entendirent déclarer à Alpha que je resterais encore un jour à Damentan. J’avais grand besoin de repos, et je voulais mettre un peu d’ordre dans mes notes.
Ce soir-là tout le monde se coucha et s’endormit de bonne heure et j’avoue que je ne fus pas de ceux qui dormirent le moins profondément. Le lendemain s’écoula sans incidents, ce fut encore pour toute ma caravane une journée de repas pantagruéliques et de festins copieux. Pour moi, j’ai pu mettre à jour la plus grande partie de mes notes et faire mes préparatifs de départ pour le lendemain matin. Je n’ai pas besoin de dire que j’ai retrouvé absolument intacts tous les bagages que j’avais confiés à Alpha-Niaboli. Je le remercie de sa généreuse hospitalité, et lui fais un beau cadeau avant de nous séparer. Il est enchanté et m’assure une fois de plus de tout son dévouement pour les Français. « Demain matin, me dit-il, je viendrai te saluer avant ton départ et mon fils partira avec toi pour aller trouver à Nétéboulou le commandant de Bakel et l’assurer que je veux absolument être ami avec vous. »
Coniaguié
Coniaguié
Coniaguié
Le pays de Coniaguié et le pays de Bassaré. — Limites. — Frontières. — Aspect général du pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Faune. — Animaux domestiques. — Les bœufs. — Les poulets. — Les pintades. — Flore. — Productions du sol. — Cultures. — Populations. — Ethnographie. — Ethnologie. — Sociologie. — Opinions diverses sur l’origine des Coniaguiés et des Bassarés. — Les villages. — Les habitations. — La nourriture. — La coiffure. — Le vêtement. — Organisation de la société. — La famille. — Rôle de la femme dans les affaires publiques. — Religion. — La guerre. — Les armes. — Fabrication de la poudre. — Langage. — Situation politique actuelle. — Rapports des Coniaguiés avec leurs voisins. — Notes diverses sur les Bassarés.
Le pays de Coniaguié et celui de Bassaré étaient absolument inconnus jusqu’à ce jour. Aucun Européen n’avait visité avant nous cette région et ce qui nous permet de le présumer, c’est que nous ne la trouvons mentionnée dans aucune relation de voyage et ce que l’on en savait jusqu’à ce jour, on ne l’avait uniquement appris que par de vagues renseignements. Ce n’est que sur la carte dressée par MM. les lieutenants Plat et Huillard, de l’infanterie de marine, que nous trouvons le nom de « Batiari ». C’est ainsi qu’ils désignent cette contrée, et cette indication permet de supposer que ces deux consciencieux géographes en avaient entendu parler. Certains autres auteurs, en parlant du N’Ghabou, disent bien que le Bassary et le Conadjy en étaient des provinces, mais aucun ne donne à leur sujet aucun renseignement ni aucun détail. Tout au contraire, le pays compris entre la rivière Grey et les pays de Niocolo, Sabé, Tamgué a toujours été considéré jusqu’à ce jour comme absolument désert et inhabité. Pour nous, nous désignerons sous ces deux noms de Coniaguié et de Bassaré, toute cette vaste étendue de terrains qui se trouve située au Sud-Sud-Est de Damentan et qui est habitée par ces peuplades qui diffèrent si profondément par leurs mœurs et leurs coutumes des autres peuples du Soudan.
Limites. Frontières.— Pour plus de clarté disons tout d’abord que nous comprendrons dans la même description le pays de Coniaguié et celui de Bassaré. Les deux peuplades qui les habitent sont, en effet, de même race et ont les mêmes mœurs, mais leur langage est un peu différent. D’après les renseignements que nous avons pu recueillir, ce pays se trouverait à peu près situé entre les 14° 45′ et 15° 10′ de longitude Ouest et les 12° 25′ et 12° 56′ de latitude Nord. Ces limites ne sont absolument que très approximatives. Sa plus grande longueur du N.-O. au S.-E. est d’environ 80 kilomètres et sa plus grande largeur du S.-O. au N.-E. ne dépasse pas 50 kilomètres. Sa superficie est à peu près de 4,000 kilomètres carrés, sur lesquels environ un quart serait habité et cultivé. Il confine au Nord et au Nord-Est au territoire de Damentan, à l’Est au Niocolo et au Sabé, au Sud aux pays de N’Dama, de Pajady et de Toumbin, enfin à l’Ouest aux pays de Pajady, de Toumbin et au Fouladougou. Sa frontière est des plus irrégulières. Il est séparé du Damentan parle marigot de Nomandi. La rivière Grey le sépare du Fouladougou. Ailleurs, rien de certain. Pas de frontières naturelles. Du reste, dans ces régions, il est séparé des pays voisins par de longs espaces de terrains absolument déserts et inhabités.
Aspect général du pays.— Le pays des Coniaguiés et des Bassarés, du moins dans la partie que nous avons visitée, diffère complètement des autres parties du Soudan que nous avons parcourues. C’est une succession de collines et de vallons qui lui donne l’aspect le plus mouvementé. L’aspect de la région avoisinant la rivière Grey est tout différent. Nous retrouvons là les vastes plaines argileuses que nous signalions entre Son-Counda et Damentan. Il en serait de même pour la partie qui confine au Niocolo et au Sabé. La végétation, pauvre sur les plateaux est, au contraire, excessivement riche dans les vallées et sur les flancs des collines. Dans les régions avoisinant la rivière Grey et le Niocolo, nous ne trouvons plus que la végétation rare des terrains marécageux à fonds d’argiles. La partie habitée qui est constituée par un vaste plateau d’environ 800 à 1,000 kilomètres de superficie a un aspect riche et agréable que n’ont pas les autres régions. Les nombreux villages et les vastes lougans qu’on y rencontre lui donnent un aspect de fertilité et de richesse que n’ont pas les autres pays du Soudan.
Hydrologie.— Nous ne pouvons parler de l’hydrologie du pays de Coniaguié et de Bassaré qu’uniquement en ce qui concerne la région que nous avons parcourue. Elle est des plus riches et toutes les vallées sont arrosées par des marigots où coule en toute saison une eau claire, limpide et délicieuse à boire. En général, au pied de chaque colline coule un marigot. D’après nos renseignements, tous ces marigots seraient tributaires de la rivière Grey et la plupart d’entre eux la feraient communiquer avec la Gambie. Nous ne donnons ceci, bien entendu, que sous toutes réserves. De Damentan à Yffané on trouve successivement les marigots suivants, dans le Coniaguié, leTalidian, lePoutou-pataqui se divise en deux branches, le marigot deOudari, celui deBôboulo, deOupéré, deMitchi, et deBankounkou, qui reçoit celui deMaléqui traverse de l’Est à l’Ouest le Coniaguié et sépare le territoire des Sankoly-Counda de celui des Biaye-Counda ; ce sont les deux familles qui peuplent ce pays. Sur le plateau lui-même, à part le marigot de Malé, onne trouve aucun cours d’eau, et on ne se sert pour les usages domestiques que de l’eau de puits qui est, du reste, excellente. Par-ci par-là, on rencontre aussi quelques mares, mais elles sont rares et de peu d’importance. Comme on le voit, toute cette région est supérieurement arrosée, et c’est à la présence de tous ces marigots que les vallées où ils coulent doivent leur grande fertilité.
La rivière Grey arrose le Coniaguié sur une longueur d’environ quarante kilomètres. Elle reçoit toutes les eaux qui découlent le long des flancs du plateau, à l’Ouest. Nous avons longuement parlé plus haut de cette rivière, nous n’y reviendrons pas ici. Nous ne pourrions, du reste, rien ajouter à ce que nous avons déjà écrit à ce sujet.
Orographie.— L’orographie du pays des Coniaguiés et des Bassarés, du moins dans la partie que nous avons visitée, est des plus simples. La rive gauche de la Gambie est longée dans tout son cours par une chaîne de collines peu élevées, boisées, et qui se distinguent au loin dans la plaine. De ces collines partent des contre-forts en grand nombre qui, perpendiculaires à ces dernières, se dirigent vers la chaîne peu élevée qui longe la rive droite de la rivière Grey. De telle sorte que les deux rangées de collines de la Gambie et de la rivière Grey forment, pour ainsi dire, les deux montants d’une échelle dont les contre-forts signalés plus haut seraient les échelons. Entre ces collines s’étendent de belles vallées au fond desquelles coulent les marigots. Ceux-ci sont dans tout leur cours absolument parallèles aux collines dont ils suivent le pied. Leur orientation est la même, Sud-Ouest, Nord-Est. Toutes ces collines dont nous venons de parler sont relativement peu élevées : 30 à 35 mètres au maximum. Elles sont généralement incultes et inhabitées. Leur sommet s’étale en un plateau plus ou moins vaste, aride, en général, sauf pour celui du Coniaguié et celui du Bassaré. Leurs flancs sont généralement boisés ; mais c’est surtout sur les bords des marigots que se voit la végétation la plus puissante. Par-ci, par là, dans les plaines, nous trouvons encore quelques-unes de ces collines isolées que l’on rencontre dans la plupart des régions soudaniennes. Mais elles sont de plus en plus rares et elles ont un aspect absolument dénudé.
Constitution géologique du sol.— La constitution géologique dusol diffère suivant que l’on s’approche de la Gambie et de la rivière Grey ou que l’on s’en éloigne. Près de ces grands cours d’eau, nous trouvons presque uniquement des argiles compactes à sous-sol de terrain ardoisier. Ailleurs, c’est le terrain de la période secondaire, par excellence. Les collines sont uniquement formées de roches que l’on ne rencontre que dans les terrains de cette nature. Les grès, les quartz ferrugineux y abondent, et, presque partout nous trouvons le conglomérat ferrugineux à ossature de grès et de quartz et à gangue argileuse. Nous ne trouvons la latérite que sur le plateau du Coniaguié, proprement dit, et par-ci par-là quelques rares îlots de peu d’étendue qui sont, du reste, peu cultivés. Sur les plateaux, la roche se montre à nu en maints endroits. Aussi, sont-ils souvent d’une aridité remarquable. Dans les vallées, c’est le terrain d’alluvion et les vases qui dominent surtout sur les bords des marigots. Les berges de ceux-ci sont rarement formées d’argiles, le plus souvent c’est la roche qui domine. Le fond en est généralement rocheux ou formé de petits cailloux de grès ou de quartz ferrugineux. Parfois aussi, il est absolument couvert d’une épaisse couche de détritus végétaux. Les sables font complètement défaut, sauf dans la portion habitée, où, cependant, ils ne forment qu’une couche peu épaisse. L’humus ne se rencontre uniquement que sur les bords des marigots et dans le voisinage de quelques marais. Il est entièrement formé de détritus végétaux très abondants dans ces régions. De ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure que tout le pays Coniaguié appartient aux terrains de formation secondaire, et, à ce point de vue, il se rattache au système géologique auquel appartient le Fouta-Diallon tout entier.
Faune. Animaux domestiques.— La faune est, on le comprend aisément, des plus riches et des plus variées. On y trouve tous les animaux sauvages que l’on rencontre dans les régions analogues du Soudan. Les antilopes les plus variées ; les biches, les gazelles y foisonnent. Le sanglier est très commun dans les vallées, où il trouve en abondance les jeunes racines dont il est si friand. Le bœuf sauvage est très commun surtout sur le plateau du Coniaguié. Dans les vastes plaines qui longent les bords de la Gambie et du Koulontou (rivière Grey), nous trouvons surtout l’éléphant et l’hippopotame auxquels les habitants du pays font une chasse acharnée.Les animaux nuisibles ne manquent pas non plus ; ils habitent surtout les collines rocheuses et les alentours des villages. Dans les lieux déserts, c’est le lion, la panthère, le lynx, le chat-tigre. Dans le voisinage des villages, le chacal, l’hyène et une sorte de chien sauvage élisent domicile. Ils sont si nombreux que, la nuit, si on n’y est pas habitué, leurs cris empêchent littéralement de dormir. Les oiseaux sont très communs. Perdrix, outardes, pintades, passereaux de toutes sortes, etc., etc., y abondent.
Parmi les animaux domestiques, nous citerons particulièrement les bœufs, moutons, chèvres, chiens, chats. Les bœufs sont très nombreux au Coniaguié. Chaque village en possède un troupeau de plusieurs centaines de têtes. Ils sont de grande taille et très vigoureux. De toutes les espèces que nous avons vues au Soudan, c’est assurément celle qui se rapproche le plus de notre bœuf de France. D’une façon générale, on peut dire que le bœuf du Coniaguié n’est pas domestiqué, mais simplement apprivoisé. Les troupeaux vivent dans les taillis qui avoisinent les villages, et, le soir, rentrent coucher auprès des cases. Habitués à ne voir que des individus absolument nus, l’aspect des boubous flottants que portent, en général, les noirs, a le don tout particulier de les irriter. Ils n’hésitent pas alors à vous charger. Leur chair est très bonne ; mais il faut une circonstance toute particulière, fête ou passage d’un chef, pour que les propriétaires se décident à en abattre une tête et, encore, faut-il la sacrifier à coups de fusil. C’est une véritable chasse qui est parfois féconde en accidents. Le lait des vaches n’est pas utilisé.
Les chevaux sont absolument inconnus, et les quelques ânes que l’on y rencontre y sont amenés par les rares dioulas qui y viennent commercer.
Les moutons et les chèvres y sont élevés en nombre relativement considérable. Leur chair est assez bonne et forme la base de l’alimentation animale des habitants.
Les chiens sont très communs et les chasseurs les dressent à poursuivre le gibier. Ils manquent absolument de nez.
Les poulets foisonnent dans tous les villages. Outre la petite espèce que l’on rencontre dans tout le Soudan, il existe encore au Coniaguié une variété qui rappelle nos grosses poulardes d’Europe. Ces volatiles sont très estimées dans les pays voisins. Il nous a semblé cependant que leur chair était plus dure et moins savoureuseque celle des autres espèces. Les Coniaguiés excellent dans l’art d’élever les chapons, et, il n’est pas de village qui n’en possède plusieurs centaines. La pintade franche y est aussi assez commune, mais elle y est généralement peu estimée. Outre la pintade grise que l’on trouve partout au Soudan en liberté, nous avons remarqué au Coniaguié une variété qui, par son plumage d’un blanc jaunâtre, diffère absolument de la première. Sa chair est tout aussi savoureuse. Citons enfin quelques canards de Barbarie et quelques canards armés qui portent aux ailes de formidables éperons.
Flore. Productions du sol. Cultures.— La flore du pays de Coniaguié varie sensiblement suivant les régions où on l’examine.
Dans les plaines qui avoisinent la Gambie et la rivière Grey, nous ne trouvons qu’une végétation pauvre. Quelques rares Joncées, mais des Cypéracées énormes qui atteignent des hauteurs étonnantes. C’est la brousse dans toute l’acception du mot. Par-ci par-là quelques rôniers difformes, et, sur les bords du fleuve, quelques rares palmiers d’eau. Dans les plaines, quelques arbres rabougris se montrent de loin en loin et donnent au pays l’aspect de steppes soudaniennes. Toute autre est la flore des vallées. Là, nous trouvons les grandes essences botaniques qui caractérisent les régions tropicales des Rivières du Sud. Les fromagers, les baobabs, les n’tabas, les caïl-cédrats, les Légumineuses gigantesques se montrent partout et y atteignent de colossales proportions. Sur les bords des marigots, ce sont surtout les bambous et les télis que l’on rencontre le plus fréquemment. Les lianes à caoutchouc et àVaheasont partout fort nombreuses. Sur les flancs des collines et sur les plateaux, la flore devient moins puissante, mais elle est encore très riche. Les Graminées y constituent un excellent fourrage pour les animaux, et, à chaque pas, nous rencontrons de superbes karités des deux variétés shee et mana. Ces végétaux sont surtout très abondants sur le plateau du Coniaguié, et nous en avons vu de nombreux échantillons dont le tronc atteignait en grosseur celle du corps d’un homme vigoureux. L’oranger et le citronnier n’existent pas, que je sache, dans cette partie du Soudan. Par contre, il y existe une grande variété de ficus.
Les plantes cultivées y sont les mêmes que dans tout le restedu Soudan. Les lougans y sont très bien entretenus et très riches. On y trouve en quantité le mil, les arachides, le riz, le maïs. Autour des villages, on cultive surtout le tabac, les tomates, l’oseille, etc., etc. Le fonio y occupe de vastes lougans. En résumé, toute cette partie du pays Coniaguié peut être considérée comme une vaste exploitation agricole. Du reste, dans tous les pays voisins, elle a la réputation d’être excessivement fertile.
Populations ; Ethnographie ; Ethnologie ; Sociologie.— Le pays de Coniaguié est habité par trois races différentes. On y trouve, en effet, des Malinkés, des Peulhs et des Coniaguiés. Ces derniers sont de beaucoup les plus nombreux et sont, en vertu du droit de premiers occupants, les maîtres du sol. Relativement à son étendue, ce pays est très peuplé, si toutefois l’on ne considère que la partie qui est habitée. Tous les villages sont situés sur le plateau dont nous avons parlé plus haut. Aussi sont-ils fort rapprochés les uns des autres, et, à peine distants de deux ou trois kilomètres au plus. Les espaces compris entre chaque village sont partout cultivés et forment de riches lougans. La population totale du pays, si nous y ajoutons celle de quelques petits villages isolés dans la brousse et dont nous n’avons pu avoir les noms, peut s’élever à environ 7,000 ou 8,000 habitants dont les quatre cinquièmes sont Coniaguiés et le reste Malinké et Peulh.
1oPeulhs.— Les Peulhs sont les moins nombreux. Ils ne forment que cinq villages dont la population peut s’élever à environ quatre ou cinq cents habitants au plus. Voici les noms de ces villages :
Ces Peulhs sont venus là, mi-partie du Fouta-Diallon, mi-partie du Fouladougou. Les uns sont des Musulmans fanatiques et les autres des buveurs de gin enragés. Ils s’adonnent principalement à la culture et à l’élevage des bestiaux. La plupart ont cherché dans le Coniaguié un refuge contre les exactions des almamys du Fouta-Diallon et de Moussa-Molo, le souverain du Fouladougou. Leurs villages sont, comme partout ailleurs, construits en paille, et, en général, sales et mal entretenus. Ils vivent là tranquillementsous la protection des Coniaguiés qui, à l’encontre des autres peuples, ne les molestent et ne les tracassent jamais.
Groupe de Coniaguiés.
Groupe de Coniaguiés.
Groupe de Coniaguiés.
2oMalinkés.— Les Malinkés sont de beaucoup plus nombreux. Ils forment plusieurs villages qui sont, en général, situés non loin du village Coniaguié auquel ils empruntent le nom. Ces villages sont, pour la plupart, construits en paille. On n’y trouve que fort peu de cases en terre bâties comme celles des autres pays Malinkés. Pas de tatas. Le village est simplement entouré d’une légère palissade faite en tiges de mil. Voici les noms de ces villages :
La population de ces différents villages forme un total d’environ 1,500 ou 2,000 habitants. Les Malinkés du Coniaguié sont, en grande partie, venus du N’Ghabou aujourd’hui Fouladougou, chassés par la guerre sans merci que leur firent Moussa-Molo et son père. Ils sont pour la plupart musulmans et s’adonnent spécialement à la culture. Beaucoup d’entre eux se livrent en même temps au commerce. Ce sont eux qui, en grande partie, introduisent dans le pays les quelques étoffes, le sel, la verroterie, etc., etc., dont font usage les Coniaguiés. C’est surtout à Mac-Carthy et à Yabouteguenda qu’ils se procurent tout ce dont ils ont besoin pour leur commerce. Bien qu’ils vivent en très bonne intelligence avec leurs hôtes qui ne les pillent et ne les rançonnent jamais, ils seraient très heureux de voir le pays soumis à l’influence française ; car ils ne doutent pas que la paix la plus profonde y règnerait alors et qu’ils pourraient faire leur petit trafic en toute sécurité. Pendant notre séjour dans le Coniaguié, les Malinkés d’Yffané me rendirent de signalésservices et ce fut à eux que mes hommes durent de ne pas souffrir de la faim.
La majorité des Malinkés du Coniaguié appartient à la grande famille Mandingue des Dioulas. Je ferai remarquer à ce propos qu’il importe de ne pas confondre la famille des Mandingues Dioulas avec les commerçants auxquels les Européens donnent ce nom. C’est à tort que nous appelions ces colporteurs Dioulas, car cette appellation qui peut s’appliquer aussi bien à des Ouolofs, des Sarracolés, des Bambaras, etc., etc., qu’à des Malinkés, peut donner lieu à des confusions contre lesquelles il est important que le lecteur se mette en garde. Peut-être l’origine de cette expression vient-elle de ce que les Malinkés Dioulas de la rive droite du Niger sont surtout marchands ambulants. On aurait alors, à la longue, donné ce qualificatif à tous les colporteurs du Soudan à quelque race qu’ils appartiennent. On a toutefois toujours soin d’y ajouter le nom de leur nationalité. Ainsi on dira : un dioula Malinké, un dioula Sarracolé, un dioula Peulh, etc., etc. Mais si l’on parle d’un Malinké de la famille des Dioulas on dira : un dioula au même titre que l’on dit : un Tarawaré, un Sisoko.
3oConiaguiés.— Les Coniaguiés sont de beaucoup les plus nombreux. Ils forment un grand nombre de villages dont voici les noms :
D’où vient cette peuplade ? Quelle est son origine ? A quelle grande race du Soudan pouvons-nous la rattacher. Je reconnaîtrai franchement qu’à ce sujet, je n’ai pas une opinion encore bien arrêtée. Je me contenterai de rapporter ici les versions diverses que j’ai recueillies à leur sujet. Je ne crois point qu’il faille les rattacher à la famille des Kroumens de la côte de Guinée, bien que leur costume, leur aspect extérieur et leurs mœurs permettent de les confondre avec ces derniers. Ils en diffèrent profondément par des caractères anthropologiques qui ne peuvent laisser aucun doute et sur lesquels nous aurons occasion de revenir plus loin. De même, j’estime que rien ne nous permet et de les rattacher à la grande famille des Sarracolés ou Soninkés. Certaines cartes portent, en effet, comme celle de Vallière, que toute cette région est habitée par des Soninkés. Cela provient, à n’en pas douter, d’une erreur facile à expliquer. L’opinion dont m’a fait souvent part mon excellent ami, le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, me semble des plus plausibles et je crois devoir la mentionner ici. D’après lui, cette erreur proviendrait de ce que, à Bady et dans tout le Tenda-Touré, on se sert souvent de l’expression « nous autres, Soninkés ». Ce qui ne veut pas dire du tout qu’ils appartiennent à la race Sarracolée, mais bien : « hommes restés buveurs, » comme le dit Hecquart et non « hommes restés païens, » comme le disent d’autres auteurs.
Pour moi, j’opinerais volontiers pour les rattacher à la famille des Malinkés. Mais alors, nous aurions affaire à des Malinkés dégénérés ou plutôt à des Malinkés restés absolument à l’état sauvage. Selon toutes probabilités, les Bassarés, les Coniaguiés et d’autres familles établies dans le Haut N’ghabou ont eu leur berceau sur les bords du Niger, qu’ils ont abandonné avec la grande émigration de Koli-Tengrela vers le XIVesiècle. Cette émigration s’est répandue dans toute la vallée duHaut-Sénégal, et un groupe principal est descendu dans le Fouta-Diallon. On peut supposer que quelques familles, fuyant devant les agressions incessantes des Peulhs, se sont réfugiées dans les forêts de la rive gauche de la Gambie. Traquées ensuite comme des animaux, aux prises avec la faim et les bêtes féroces, elles ont dû mener là une existence des plus misérables. Les Coniaguiés et les Bassarés pourraient être regardés comme les derniers descendants de ces familles errantes.
Mais c’est là, bien entendu, une simple supposition : certains caractères que nous avons pu constater chez ces peuplades et surtout une grande parenté de langage nous permet de la regarder comme vraisemblable. Du reste, les griots que nous avons interrogés à ce sujet, les chefs que nous avons questionnés et, parmi eux, notre ami Abdoul-Séga, l’intelligent chef de Koussan-Almamy (Bondou), ne mettent pas en doute l’origine Mandingue de ces peuplades. Leur opinion ne diffère guère de la nôtre que sur l’époque à laquelle aurait eu lieu cette migration. D’après eux, elle serait de beaucoup antérieure à celle de Koli-Tengrela. Nous ne croyons cependant pas qu’il en soit ainsi ; car nous n’avons trouvé nulle part trace de leur passage avant cette époque. S’il en était ainsi, il faudrait admettre, ce qui serait beaucoup plus vraisemblable, que les Coniaguiés et les Bassarés sont absolument originaires du bassin de la Haute-Gambie. Ce que nous ne saurions admettre, étant donné surtout ce que nous savons des migrations de la race Mandingue.
Une autre version, aussi vraisemblable que la précédente sur l’origine des Coniaguiés et des Bassarés, est la suivante. D’après les renseignements que j’ai pu recueillir, ce ne seraient que des captifs qui auraient fui en masse le Fouta-Diallon, et auraient cherché là, sur ces plateaux difficilement accessibles, un refuge contre les Peulhs, leurs anciens maîtres. Le Bondou était autrefois, avant sa colonisation par Malick-Sy et ses Toucouleurs, habité par de nombreuses populations Malinkées, absolument sauvages, dont les Badiars, les Oualiabés, etc., etc., étaient les principales. Maka-Guiba, un des successeurs de Malick-Sy, voulant reconquérir le pays et rétablir l’autorité de ses ancêtres, fut puissamment aidé dans ses campagnes par lesbandes de ses cousins alors almamys du Fouta-Djallon. Ceux-ci envoyèrent pour le secourir une armée de plus de 20,000 hommes, lesquels, la guerre terminée, rentrèrent dans leur pays, chargés de butin et emmenant en captivité la plus grande partie de ces peuplades Malinkées dont, aujourd’hui, nous ne retrouvons plus de traces dans le Bondou. Ceci étant admis, d’une façon générale, ne pourrait-on pas en conclure que ces captifs s’enfuirent un beau jour et vinrent se réfugier dans les forêts de la Haute-Gambie, dans le N’ghabou ? Les Coniaguiés et les Bassarés seraient donc les descendants des Badiars, Oualiabés, etc., etc., qui peuplaient autrefois le Bondou. Ce qui permettrait d’accepter cette manière de voir, c’est que, dans les pays voisins, quand on demande des renseignements sur leur origine, on ne peut obtenir que ceci, c’est que ce sont d’anciens captifs du Fouta-Djallon. Quoiqu’il en soit, nous pouvons aisément, d’après tout cela, admettre que ce sont des peuplades d’origine Mandingue. Toutefois, nous tenons à faire, à ce sujet, toutes réserves. La question reste pendante et tout ce que nous venons d’en dire n’est que suppositions. Une étude ethnographique plus complète que la nôtre pourrait seule résoudre cet intéressant problème scientifique.
Les villages Coniaguiés sont, en général, beaucoup plus propres et mieux entretenus que la plupart des villages des autres pays Soudaniens que nous avons visités. Ils présentent aussi un tout autre aspect. La forme des cases diffère complètement de celles que nous avons vues jusqu’à ce jour. Elles sont rondes et construites en bambous tressés. Leurs dimensions sont des plus petites, environ deux mètres à deux mètres cinquante centimètres de diamètre sur deux mètres cinquante centimètres à trois mètres de hauteur. La porte s’élève jusqu’au toit, et, de chaque côté d’elle, se dressent jusqu’au dessus du toit les deux bambous qui lui servent de montants. Le toit est petit, plus élevé que celui des cases des autres Noirs, et son bord dépasse de fort peu le corps de la case. Ce qui leur donne absolument l’aspect d’une ruche d’abeilles. Le sommet du chapeau est souvent terminé par un ornement en bambou. Il est formé par un morceau de bois vertical qui sert de support, sur lequel est fixé un autre morceau de bois en formede croissant dont la partie convexe regarde le ciel et supporte des morceaux de bambous d’environ quinze centimètres de longueur.
La case est immédiatement construite sur le sol qui a été bien battu au préalable. Pendant la nuit la porte est fermée à l’aide d’une natte grossièrement faite à l’aide de chaumes de Graminées ou de tiges de Cypéracées, nattes qui sont connues dans tout le Soudan sous le nom deSécos. Au milieu de la case se trouve une petite dépression de terrain de 0m40 environ de diamètre et qui tient lieu de foyer. Quant au mobilier, il est des plus primitifs : une natte ou de la paille sur laquelle couche le propriétaire et voilà tout.
En général, une case n’est habitée que par un seul individu, homme ou femme. Les enfants, jusqu’à ce qu’ils soient nubiles, habitent généralement, de préférence, avec la mère. Contrairement à ce qui se passe chez les autres peuples du Soudan, les femmes, chez les Coniaguiés et les Bassarés, ne travaillent pas à la construction des habitations. Ce soin incombe uniquement aux hommes. C’est, du reste, un travail peu fatiguant et l’édification de ces demeures primitives demande peu de temps. Huit ou dix pieux en bois sont disposés en cercle et solidement fichés en terre. Sur ces pieux sont attachés à l’aide de lianes ou de cordes de bambous, la grande natte de bambous qui formera les parois de l’habitation. Au-dessus, se place le toit, également en bambou ou en chaume et muni de son ornement particulier. Un ou deux jours au plus sont amplement suffisants pour cette besogne.
Les cases du chef du pays, à Yffané, sont placées au centre d’un quadrilatère dont les côtés sont formés par des rangées de cases semblables à celles que nous venons de décrire. L’ouverture en est dirigée toujours dans le même sens et regarde les derrières de la case voisine. Ces cases sont peu espacées les unes des autres, environ un mètre au plus. Elles sont habitées par les jeunes gens non mariés du village, qui forment, pour ainsi dire, la garde particulière du chef. Ils y habitent seuls et sont toujours armés. Rarement, ils s’éloignent tous du village, et dans les expéditions, ils escortent le chef.
Le Coniaguié est un noir de haute stature. Les hommes de petitetaille sont relativement rares. La moyenne est d’environ un mètre soixante-douze centimètres. La coloration de leur peau est un peu moins foncée que celle de la peau du Ouolof et rappelle plutôt celle du Malinké. Les membres inférieurs sont généralement longs relativement aux membres supérieurs. Les cuisses sont assez fortes mais les mollets sont grêles. Les membres supérieurs grêles, en général, sont d’une longueur démesurée et leur mensuration, prise de l’articulation scapulo-humérale à l’extrémité du médius, permet de constater qu’ils atteignent aisément le bord supérieur de la rotule. Les cheveux sont crépus. La face revêt à un degré moins prononcé le caractère simiesque de celle du Malinké. Le nez est moins épaté, les lèvres moins lippues et l’angle facial est plus ouvert. Le prognathisme est moins prononcé. Les pectoraux sont bien développés, et les organes des sens, la vue et l’ouïe, sont excessivement subtils. Cela tient évidemment au genre de vie qu’ils mènent et à la vie de plein air à laquelle ils sont condamnés dès leur enfance.
La femme diffère peu des négresses des autres races soudaniennes. Toutefois elle nous a semblé plus forte et mieux musclée. Sa face est également moins repoussante et ses membres inférieurs mieux développés. Sa taille est à peu près la même.
Les Coniaguiés se nourrissent absolument comme les autres peuples du Soudan. C’est le couscouss, farine de mil, de maïs ou de fonio et le riz qui constituent la base de leur alimentation. Ils les mangent cuits simplement à l’étuvée ou mélangés avec de la viande de bœuf, de mouton, de chèvre ou de poulet ou bien encore de gibier quelconque : antilope, biche, gazelle, sanglier, etc., etc. Ce sont les femmes qui préparent les repas, et, contrairement à ce qui se passe dans le reste du Soudan, elles mangent souvent avec leurs enfants à la même calebasse que les hommes. Chez eux, comme chez les peuples que nous avons déjà visités au Soudan, le quartier de devant d’un animal abattu est toujours le morceau réservé aux chefs. Ce sont des buveurs effrénés, et ils ont un penchant tout particulier pour les liqueurs alcooliques, le genièvre surtout, que les dioulas leur procurent ou qu’ils vont chercher à Yabouteguenda et parfois jusqu’à Mac-Carthy. Ils ne fabriquent pas de dolo, cette sorte de bière de mil dont les Bambaras et les Malinkés sont si friands. Par contre, ils affectionnent tout particulièrement le sel et les substances excitantes : piments, poivre,gingembre. Ils vont souvent à Yabouteguenda échanger leur beurre de Karité contre quelques sacs de cet excellent sel qu’importe en si grande quantité en Gambie la Compagnie Française de la côte occidentale d’Afrique. Quant aux piments, poivre et gingembre, ils les trouvent sur place.
Le Coniaguié n’est pas tatoué. Cette coloration bleue des lèvres et des gencives, si estimée des élégantes des pays Malinkés et Toucouleurs, y est absolument inconnue. On se contente d’enduire les cheveux de beurre de Karité. Par exemple, tous ont un faible tout particulier pour les odeurs quelles qu’elles soient. Les hommes ont pour les parures un goût bien plus prononcé que les femmes. Ils se perforent les oreilles, et y portent des boucles soit en fer soit en cuivre. Ils se procurent ce dernier métal surtout à Mac-Carthy. Ces boucles d’oreilles droites et rigides sont surtout portées par les jeunes gens. Ou bien elles sont simples, ou bien, elles sont doubles. Dans ce dernier cas, elles sont très longues et tombent presque sur les épaules. On peut y remarquer en plus un détail curieux. L’anneau qui entre dans le pertuis pratiqué au lobule de l’oreille porte un appendice dirigé en dehors, lequel se termine par une petite boule supportant un gland fait de laine rouge. Le rouge, est, du reste, la couleur la plus appréciée par cette peuplade primitive. La longueur de la boucle d’oreille simple ne dépasse pas quatre à cinq centimètres. Presque tous les hommes ont les bras couverts de bracelets soit en fer, soit en cuivre. Ils portent, de plus, une ceinture faite, en général, de cuir sur lequel sont cousus en grande quantité des perles en verroterie et en corail. A cette ceinture, et tout le tour du corps sont attachés de petits bouts de cordes d’environ vingt centimètres de longueur, à l’extrémité desquels sont attachées des sortes de lames de fer très minces recourbées sur elles-mêmes. En s’entrechoquant pendant la marche, elles produisent un bruit de ferraille qui les remplit d’aise.
La circoncision se pratique sur l’homme et sur la femme. Cette opération donne partout lieu à des fêtes comme dans les autres pays Soudaniens, du reste. Elle se pratique sur les enfants vers l’âge de quinze ans. De même que les Kroumens et certaines familles Malinkées du Ouassoulou, les Coniaguiés se liment en pointe les incisives de la mâchoire supérieure. Cette opération sefait parfois aussi sur celles de la mâchoire inférieure ; mais elle est généralement assez rare.
La coiffure des hommes et celle des femmes est la même. Elle ressemble à s’y méprendre à celle des femmes Toucouleures du Bondou, des Khassonkées et des Peulhes du Fouladougou. C’est absolument le même cimier de casque dont l’arète est souvent agrémentée de petits glands faits en laine rouge. Certains jeunes gens, pour en rehausser l’éclat, fixent sur le sommet du cimier un ornement fait d’étoffes rouges et bleues et qui peut avoir environ trente centimètres de hauteur. Il ressemble à une véritable crête de coq. Ses deux faces sont ornées de verroterie et de cauris, et son bord supérieur est couvert de petits glands en laine rouge. Son bord inférieur concave a absolument la forme du cimier de la coiffure auquel il est solidement fixé à l’aide de liens. Quand cette coiffure est en place, son extrémité antérieure s’avance jusque sur le front et son extrémité postérieure descend jusqu’à la nuque. On ne peut certes s’empêcher de reconnaître que tout cela est élégant au premier chef, mais, ce doit être bien gênant et bien incommode surtout pour dormir. Impossible de se coucher sur le dos. La coiffure des femmes est absolument la même que celle des hommes ; mais elle est bien moins ornée. En général tout le monde est tête nue.
Le vêtement est des plus simples et des plus primitifs. Le costume des femmes n’a rien à envier en simplicité à celui de notre mère Eve. La plupart sont absolument nues ; d’autres portent entre les jambes une petite bande d’étoffes qui est retenue en avant et en arrière par une corde passée autour des reins. D’autres enfin portent un pagne qui ne descend guère qu’à mi-cuisses. En général, ce sont les femmes mariées qui seules s’affublent de ces simples atours. Les jeunes filles sont toujours absolument et complètement nues.
Le costume des hommes est un peu plus compliqué. Outre les vêtements que nous appellerions volontiers de luxe et que nous avons décrits plus haut, ils portent encore autour du cou un collier en cuir ornementé de verroteries et qui, large d’environ cinq centimètres, forme un véritable carcan. Son diamètre est de trente centimètres à peu près et il repose gracieusement sur les épaules.Parfois, mais c’est très rare, ils portent aussi un petit boubou qui, jamais, du reste, ne descend au-dessous du nombril. Les fesses sont garanties par un morceau de peau de bœuf ou d’antilope, sur lequel ils s’asseaient et qui est attaché en avant et au niveau du pubis par des lanières de cuir destinées à le maintenir en place. Son extrémité inférieure descend jusqu’à l’union du quart supérieur de la cuisse avec les trois quarts inférieurs.
Le vêtement antérieur, si je puis m’exprimer ainsi, consiste simplement en un étui fait de feuilles de rôniers tressées entre elles et est désigné sous le nom deSibo, du nom du rônier (Borassus flabelliformis) en Malinké. Ils y introduisent la verge. C’est, en un mot, lemanoudes Canaques de la Nouvelle-Calédonie. Je me suis souvent demandé quelle pouvait être l’utilité d’une semblable gaîne. Ce n’est certes point un vêtement visant spécialement à l’ornementation. Je serais plutôt porté à croire qu’il est destiné à la protection, et j’estime que les peuples qui s’en servent le portent surtout pour protéger le pénis des piqûres de moustiques. Ce qui me le ferait supposer, c’est qu’on ne trouve cet étui que chez les peuplades qui ne connaissent pas d’autres vêtements et qui habitent dans des régions où l’on rencontre le moustique en grande quantité. Il est généralement tressé grossièrement. Il est finement travaillé. Son extrémité antérieure effilée porte parfois un petit gland fait en laine rouge. Ce sont surtout les jeunes gens qui recherchent ce dernier ornement.
Quand un Coniaguié se rend à Damentan ou à Yabouteguenda, il met généralement un mauvais pantalon que lui prête un habitant d’une de ces deux localités. C’est, du reste, pour eux, une mauvaise recommandation que de porter un boubou quelconque ou un pantalon. Je me rappelle encore ce que me disait au sujet d’un chef de village des environs, le vieux Tounkané, le chef du Coniaguié, à Yffané. « C’est un brave et bon homme, mais pourquoi porte-t-il un boubou, cela n’est pas bon ». Le chef est absolument vêtu comme le plus humble de ses sujets. Il ne porte aucun ornement, aucun signe particulier qui permette de le distinguer des autres.
Le Coniaguié, habitué de bonne heure à vivre dans la brousse, est excessivement brave. Il est absolument incapable de pitié, et, contrairement aux autres peuples du Soudan, peu hospitalier. Ainsi,pendant les quelques jours que nous sommes restés à Yffané, c’est avec les plus grandes difficultés que j’ai pu me procurer ce qui m’était nécessaire pour nourrir mes hommes et mes animaux.
Dans tout le pays, les bestiaux sont attentivement surveillés, mais ils ne sont pas domestiqués au sens exact du mot ; ils ne sont qu’apprivoisés.
Nous ne croyons point que les Coniaguiés soient anthropophages ; mais, par contre, ils feraient, paraît-il, en certaines circonstances, des sacrifices humains. Nous en reparlerons plus loin. Nous ne nous sommes pas aperçu de ces pratiques pendant notre voyage. Nous tenons ce renseignement des habitants du Damentan et nous ne le relatons ici que sous toutes réserves.
Les parents élèvent leurs enfants absolument comme le pratiquent les autres peuples noirs du Soudan. Ils ne s’en occupent guère que pendant leur bas-âge et dès que l’enfant peut manger seul, on le laisse se « débrouiller » de lui-même. Il mange à la calebasse commune.
De même, les enfants ne s’occupent guère de leurs parents, sauf cependant quand ils sont vieux ou impotents et qu’ils ne peuvent plus travailler. La mère y est bien plus respectée que le père, et cela résulte évidemment de leurs habitudes de polygamie.
La femme y est traitée absolument comme dans la majeure partie des peuples africains. C’est à elle que sont dévolus les plus pénibles travaux. J’ai cru cependant remarquer que, surtout en ce qui concerne les travaux des champs, les hommes s’y adonnaient plus volontiers que les autres noirs du Soudan. De plus, dans les affaires publiques, les femmes de chefs jouent un certain rôle sur lequel nous reviendrons plus loin. Bien que le mari soit le maître absolu de ses femmes, il est rare cependant qu’il les vende. Il agit de même pour ses enfants. Comme cela se pratique chez la plupart des peuples du Soudan occidental et du Sénégal, la mère porte son enfant sur le dos. Il est à cheval au niveau du sacrum, repose sur les hanches de celle qui en a charge et est maintenu en place par un morceau d’étoffe à quatre chefs. La partie pleine de cette écharpe est passée sous le derrière de l’enfant, et, des quatre liens, les deux supérieurs viennent s’attacher au-dessus des seins et les deux inférieurs à la taille de la mère.
La guerre est surtout une guerre d’embuscade, et, ce qui semblerait le prouver, c’est que les villages ne sont nullement fortifiés.
Comme armes, ils ne se servent presque uniquement que de longs fusils à pierre, à un coup, qu’ils se procurent à Yabouteguenda et à Mac-Carthy. De bonne heure, les enfants s’exercent à les manier. Il n’y a pas pour ainsi dire de caste guerrière spéciale. Tout homme valide est armé et part en campagne quand il le faut. La poudre dont ils se servent leur est portée par les marchands ambulants ou bien ils vont l’acheter à Yabouteguenda ou à Mac-Carthy, ou encore ils la fabriquent eux-mêmes, à l’aide de salpêtre qu’ils recueillent dans les endroits humides et de soufre qui leur est apporté par les dioulas. Le charbon provient surtout des bambous. — Le mélange se fait en prenant à peu près neuf parties de salpêtre, deux parties de charbon et deux parties de soufre. Le tout est pilé très fin dans un mortier et à l’aide d’un pilonad hoc. Cette poudre est ensuite tamisée et mise en grains. Elle est d’une qualité absolument inférieure. Aussi préfèrent-ils celle qui leur vient des magasins européens de Gambie.
Les morts sont inhumés au milieu de cérémonies funèbres des plus simples. Elles se bornent à quelques coups de fusil tirés en l’honneur du mort. Chaque décès est l’occasion, dans la famille du défunt, de grandes réjouissances auxquelles sont conviés les amis. Après l’inhumation, tous se réunissent autour de grandes calebasses de couscouss qui sont avidement et gloutonnement dévorées. Point n’est besoin de dire que, si l’on est assez heureux pour posséder quelques bouteilles de gin, elles sont absorbées dans la soirée et la fête ne cesse que lorsque tous les assistants sont absolument ivres-morts.
De ce que nous venons de dire, il est facile de conclure que la religion de ces peuples primitifs doit être des plus grossières. Bien que nous n’ayons rien pu apprendre d’absolument positif à ce sujet, nous avons pu cependant nous procurer quelques renseignements qui suffiront pour faire connaître en partie les pratiques religieuses bizarres auxquelles ils s’adonnent. Ils ont tous une grande frayeur des sorciers et c’est à eux qu’ils attribuent généralement la mort de leurs proches. Sauf le cas de mort par la guerre, jamais un indigène ne croira qu’on peut mourir de maladie. La nuit, ils se renferment dans leurs huttes, plutôt pour se dérober aux regards dessorciers que pour échapper aux coups de leurs ennemis. Jamais ils ne se mettront en chasse sans avoir au préalable consulté les entrailles d’un animal vivant, d’un poulet de préférence, afin d’être bien certains qu’ils ne seront pas exposés à rencontrer des sorciers et qu’ils pourront échapper à leurs maléfices. De même quand un étranger arrive dans le pays, le chef du village frontière par lequel il est obligé de passer, pratique le sacrifice d’un ou plusieurs poulets et en consulte les entrailles pour savoir quelles sont les intentions du voyageur en venant au Coniaguié, et si sa présence est ou n’est pas un danger pour le pays. Si la réponse est favorable et s’il est bien prouvé que l’on n’est pas animé de mauvaises pensées, on vous laisse entrer. Dans le cas contraire, il faut s’attendre à être impitoyablement chassé. Il faut dire aussi que quelques présents faits à point au chef rendent l’oracle favorable. C’est ce que nous avons été obligé de faire en arrivant à Ouraké, qui est le village frontière sur la route de Damentan.
D’après les renseignements que j’ai pu recueillir, ces peuplades n’auraient aucune notion d’un dieu quel qu’il soit. Il faut dire que ce sont des Musulmans qui m’ont appris tout ce que je sais à ce sujet, et chacun sait qu’ils traitent d’idolâtres tous ceux qui n’ont pas leur croyance. Toutefois il semblerait certain qu’ils ont un culte tout particulier pour une sorte d’idole en bois, monstrueuse, qui serait, d’après eux, la divinité protectrice du pays. Cette idole se trouverait dans une forêt qui couvre la plus grande partie de la vallée où s’élève le village de Nouma. C’est le premier village que les Coniaguiés construisirent en arrivant dans le pays. Lorsqu’ils redoutent quelque danger pour le pays (la guerre, le feu où les épidémies), ils se rendent, paraît-il, en grande pompe dans la forêt, ils y immolent trois jeunes filles de la famille régnante et arrosent avec leur sang les pieds de leur épouvantable idole. C’est ainsi qu’en 1891, attaqués par les bandes du chef de N’Dama, Tierno-Birahima, un des lieutenants de l’almamy du Fouta-Djallon, ils sacrifièrent trois jeunes filles de la famille du Tounkané, le chef actuel du pays, pour se rendre la divinité favorable et pour détourner de leur patrie les dangers dont elle était menacée. Je me suis laissé dire que si ce sacrifice n’était pas fait, aucun des guerriers n’entrerait avec confiance en campagne. Le triste sort qui menace ainsi les jeunes filles de la famille royale ne les effraie nullement.Elles courent avec joie et fierté au lieu du sacrifice et c’est un honneur pour les familles que de compter ainsi des martyrs qui ont donné leur sang pour sauver la nation entière. Afin que certains esprits bienveillants ne m’accusent pas d’exagération, je tiens à le répéter une fois de plus, je n’ai pu constater la véracité et l’exactitude des faits que je viens de relater plus haut. Je ne les connais que par ce qui m’en a été dit par les chefs des villages voisins du Coniaguié, et je reproduis ici sous toutes réserves le résumé de leurs récits, tout en tenant compte de l’exagération et de l’esprit d’invention qui sont propres aux noirs. — Il n’y a pour ainsi dire pas de prêtres de cette sauvage religion ; ce sont les chefs qui en tiennent lieu et qui sont les sacrificateurs tout désignés. Comme nous l’avons dit plus haut, ce n’est que dans les circonstances d’une gravité exceptionnelle que l’on immole des victimes humaines. Dans la vie courante, on se contente de sacrifier des animaux vivants : bœufs, moutons, chèvres, poulets, et de préférence ces derniers.
La famille y est constituée comme elle l’est chez les peuples de race Mandingue. L’enfant appartient à son père, qui peut en disposer comme bon lui semble. La parenté suit la ligne masculine et collatérale et les héritages se transmettent de même, aussi bien dans la vie politique que dans la famille.
Nous ne croyons point que l’amour existe, à proprement parler, chez les Coniaguiés. Le mariage n’est, pour ainsi dire, qu’un véritable accouplement plutôt qu’un mariage dans le sens exact du mot. Le baiser y est absolument inconnu. Par exemple, ces peuples absolument primitifs, comme nous venons de le voir, et qui vivent dans un état de nudité presque complet, sont excessivement pudibonds. Il est un fait à remarquer et sur lequel j’appellerai tout particulièrement l’attention du lecteur : c’est que le sentiment de la pudeur existe chez les peuples, qui n’ont qu’un vêtement rudimentaire, à un degré bien plus élevé que chez les peuples civilisés, qui éprouvent le besoin de ne rien laisser voir en dehors de leur figure et leurs mains. C’est que, chez les premiers, tout est naturel, rien n’est convenu. On ne leur enseigne pas cette absurdité qu’il est des parties de notre corps honteuses à montrer et qu’il faut mettre à l’abri de tous les regards. Et pourquoi ? Simplement pour obéir à un usage suranné et stupide. Se conformer à ces habitudesde l’espèce, observer ces conventions dont l’ensemble forme la civilisation, c’est avoir de la pudeur. Pour nous, ce sentiment est inné chez l’homme, et ceux qui en ont fait une vertu sont précisément ces déséquilibrés et ces dégénérés dont l’esprit est hanté par des passions honteuses et qui, là où il n’y a rien que de très naturel, croient devoir, pour les besoins de leur cause, voir autre chose que ce qui y est réellement. Chez les peuples primitifs, l’homme n’a rien à apprendre, le livre de la nature est grand ouvert devant ses yeux. Chez nous, au contraire, la curiosité est d’autant plus excitée qu’on essaie davantage de lui cacher ce que la nature a départi à chacun de nous. C’est cette curiosité, bien légitime d’ailleurs, que l’on regarde comme la véritable violation des lois de la pudeur. La meilleure preuve que nous en pourrions donner c’est que, chez les Coniaguiés, par exemple, la masturbation, le sodomisme et les autres vices de même acabit, qui sont si communs chez nous, sont absolument inconnus. Les quelques rares individus qui s’y adonnent sont regardés plutôt comme des fous que comme des coupables.
Contrairement à ce qui se passe chez certains peuples, l’acte du mariage, au Coniaguié, n’a jamais lieu en public. Quand un mari dit à une de ses femmes de venir dans sa case pendant la nuit, celle-ci doit y pénétrer sans être vue de qui que ce soit. Elle quitte son mari de la même façon dès que l’acte a été consommé et tous les deux poussent alors les cris les plus discordants. Cette particularité nous avait déjà été signalée par notre excellent et regretté collègue et ami, le DrCrozat, qui l’avait remarquée chez les Bobos, peuplade qui habite dans la boucle du Niger. En toute circonstance, l’acte est toujours consommé au fond de la case, dans la plus complète obscurité et jamais en public ni en plein jour.
La communauté des femmes n’existe pas. Par contre, tous les hommes sont polygames. Il n’y a pas non plus de cérémonie propre pour les mariages. Quand un homme veut se marier, il se contente de demander la jeune fille à son père. Si celui-ci y consent, le futur donne alors un ou deux poulets, ou bien une poignée de verroterie, ou bien encore un ou deux moules de mil (le moule, au Coniaguié, vaut à peu près 1.400 grammes). En aucune circonstance, la femme n’est consultée. Quand tout est convenu, le mari va la prendre dans la maison de son père et la conduit dans la case qu’il a construite pour elle. Ses amis ses et parents l’accompagnent et cettecérémonie donne lieu à des réjouissances et à de copieuses libations. Le mariage est surtout endogamique. On se marie rarement en dehors de la tribu. En cas d’impuissance constatée du mari, ou d’adultère de la femme, les conjoints divorcent d’un commun accord. La prostitution est absolument inconnue, ainsi que l’adultère, du moins du côté de la femme. Le mari n’a généralement pas de concubines, car il peut avoir autant de femmes qu’il en désire. En cas de divorce, les enfants restent pour ainsi dire toujours avec la mère, du moins jusqu’à la puberté. Si le mari vient à mourir, les veuves sont recueillies par son frère cadet, qui doit les nourrir et qui peut les épouser. Il n’y est forcé par aucune coutume. Le lévirat n’est pas obligatoire.
La propriété individuelle existe. Toute parcelle de terre appartient de droit à celui qui en prend soin. Le testament est inconnu et les héritages se font toujours par la ligne masculine collatérale. Le frère hérite des biens du défunt sans aucun conteste par droit d’aînesse.
Au point de vue du gouvernement et de la constitution sociale, le Coniaguié est divisé en deux cantons bien distincts, qui sont habités par deux tribus différentes. Au Nord, lesSaukoly-Counda, dont le chef porte le titre deSaukaf(roi). Le chef actuel de cette tribu se nomme Tounkané et il réside à Yffané. — Au Sud, lesBiaye-Counda, dont le chef porte le titre deTchikaré(roi). Ces deux tribus sont séparées l’une de l’autre par le marigot de Malé, affluent de la rivière Grey et qui coule de l’Est à l’Ouest. Ces deux tribus vivent en bonne intelligence, et il m’a semblé que Tounkané, le Saukaf des Saukoly-Counda, jouissait également d’une certaine autorité sur les Biaye-Counda.
Quoiqu’il en soit, l’autorité est exercée dans les deux tribus par un seul chef, qui n’est cependant, en réalité, chef que de nom. Chaque village a son chef particulier, qui l’administre comme bon lui semble. En temps de guerre, par exemple, c’est le roi qui commande à tous les contingents. Je n’ai pas besoin de dire que cette autorité est plutôt nominative qu’effective. La façon dont est nommé le chef est des plus curieuses et mérite d’être signalée. L’ordre de succession n’est ni par ligne directe ni par ligne collatérale. Quand le chef meurt, celui qui est appelé à lui succéder est le fils aîné de la sœur du défunt, et, à défaut de celui-ci, la mère duchef décédé choisit dans la famille régnante l’héritier de la couronne. En cas de décès de cette dernière, c’est la famille royale, réunie en conseil, qui nomme le futur souverain. Enfin, si la famille régnante vient à s’éteindre, ce sont les chefs des différents villages qui désignent la nouvelle famille qui devra présider aux destinées du pays. Tout cela semblerait indiquer que la femme jouit chez les Coniaguiés d’une situation plus élevée que chez les autres peuples du Soudan. Il en est peut-être ainsi pour la famille royale, mais nous ne nous sommes pas aperçu de cette particularité chez les simples citoyens.
Nous croyons que les diverses castes n’y sont pas aussi tranchées que chez les autres peuples. Nous n’y avons reconnu l’existence que de deux classes d’individus bien distinctes : les hommes libres et les captifs. Mais si toute cette organisation sociale est encore très vague pour nous, nous pouvons toutefois affirmer le fait suivant ; c’est que les Coniaguiés, à quelque tribu ou famille qu’ils appartiennent, ne sont jamais captifs les uns des autres. Les captifs sont toujours d’une autre nationalité : Peulhs et Malinkés surtout. En toute circonstance, les captifs y sont bien traités. Ils ne sont jamais frappés et vivent de la même vie que leurs maîtres. On se contente de les faire travailler et de les surveiller pour qu’ils ne s’évadent pas. En tout cas, la captivité est loin d’y être organisée comme elle l’est, par exemple, chez les Malinkés, et le nombre des captifs y est excessivement restreint. Ce ne sont que des captifs faits à la guerre. Le commerce des esclaves, à proprement parler, n’y existe pas.
Le chef n’est pas mieux considéré que le plus simple des sujets. On ne lui paye aucune redevance, et il n’existe aucun impôt dans le pays.
Les Coniaguiés n’ont aucun signe de reconnaissance particulier, et je doute même qu’on puisse regarder comme un véritable vêtement national, l’espèce d’étui dans lequel les hommes emprisonnent leur verge.
La justice n’y existe qu’à l’état absolument rudimentaire. Il n’y a aucun code écrit. Du reste, toute espèce d’écriture y est absolument inconnue. Les traditions y ont seules force de loi et la raison du plus fort y est toujours la meilleure. Si un différend s’élève entre particuliers, quand ils ne le règlent pas spontanément, c’est au conseildes vieillards du village que l’on a recours ; mais, en général, leurs jugements sont rarement exécutés. On se contente, pour ainsi dire, uniquement de leur demander un avis.
Quand on part en guerre et que l’on a fait un butin quelconque, chacun a pour sa part uniquement ce dont il a pu s’emparer dans le pillage. Le chef n’a point de part particulière et il n’a nullement le droit de prélever quoi que ce soit sur ce que chaque guerrier peut rapporter.
Les Coniaguiés sont surtout un peuple agriculteur et chasseur. Leurs lougans sont bien cultivés et ils récoltent en abondance, mil, maïs, arachides, riz, fonio, etc., etc. Ils produiraient bien plus s’ils n’étaient sans cesse exposés aux attaques de leurs voisins. Pour pouvoir cultiver en sécurité, ils sont obligés de placer des sentinelles autour des lougans afin de protéger les travailleurs. Leurs procédés de culture ne diffèrent en rien de ceux des autres peuples du Soudan. Les fumures, cultures alternantes, irrigations y sont inconnues et tous les travaux des champs se font à la main à l’aide de pioches absolument rudimentaires. — Les animaux n’y sont dressés à aucune espèce de travail.
Les jeunes gens surtout sont des chasseurs émérites. Ils ne poursuivent guère que la grosse bête, antilope, bœuf sauvage, éléphants, et quand ils ont tué quelque chose, chaque famille a sa part des dépouilles de l’animal. Le chasseur qui a tué la bête tient surtout à avoir la queue qu’il porte à la ceinture en guise de trophée. La chasse ne fournit pas uniquement les moyens d’existence ; mais on peut dire toutefois qu’au Coniaguié, c’est à la vénerie surtout que l’on a recours quand on veut manger de la viande. On n’y chasse absolument qu’au fusil, et parfois on se sert de chiens dressés dans ce but à la chasse à courre. De bonne heure, les enfants s’habituent à tirer de l’arc, et ils acquièrent en peu de temps une telle habileté à cet exercice, qu’ils atteignent aisément, à des distances relativement grandes, avec des flèches en bambous dont la pointe a été durcie au feu, de belles pièces de gibier, telles que perdrix, pintades, rats palmistes, etc., etc.
On chasse généralement en troupe, huit ou dix au plus, et l’on ne rentre jamais au village qu’après avoir tué un bel animal. Pendant leur séjour dans la brousse, les chasseurs vivent de gibier qu’ils font griller sur des charbons ardents. On peut dire enfin quela chasse n’entraîne jamais de longues migrations à la suite du gibier. Un groupe de chasseurs ne reste jamais plus de dix ou douze jours dehors.
La pêche est absolument inconnue.
En fait de céramique, on ne connaît absolument que les quelques poteries grossières que fabriquent les femmes et qu’elles font cuire au feu à l’air libre. Tout cela est très primitif.
De tous les métaux, le fer et le cuivre sont les seuls, à peu près, qui soient connus et utilisés. Le fer est extrait sur place par la méthode dite Catalane, et le cuivre leur vient de Mac-Carthy ou de Yabouteguenda, en tiges d’environ un mètre de longueur. Ces deux métaux leur servent uniquement à fabriquer des bijoux et quelques sabres et couteaux. La trempe est inconnue. Les Coniaguiés ont un goût tout particulier pour l’or et l’argent. On ne saurait s’imaginer combien ils sont fiers et heureux quand ils possèdent une bague ou un bracelet en l’un ou l’autre de ces métaux. Je me souviens que pendant mon séjour à Yffané, Tounkané, le chef du pays, vint un jour me voir au moment où j’achevais mon repas du matin. Le couvert en ruolz dont je me servais attira de suite son attention. Naturellement il me le demanda pour s’en faire des bracelets, me dit-il ; je refusai d’abord. Mais il insista tellement et je vis que je lui ferais un si grand plaisir que je fus forcé de le lui donner. Je me gardai bien de lui montrer dans la suite ce que j’avais encore, car il n’aurait pas manqué de m’importuner de nouveau jusqu’à ce que je m’en sois départi en sa faveur. Tant que je restai à Yffané, je fus obligé de ne plus me servir que de couverts en fer. L’or y est absolument rare et je ne me souviens pas d’avoir entendu dire qu’il y en eut un gisement quelconque de ce précieux métal.
Les armes sont en fer et se composent uniquement de mauvais fusils de traite à pierre que leur apportent les dioulas ou qu’ils vont acheter à Mac-Carthy ou à Yabouteguenda, de poignards et de sabres qu’ils fabriquent eux-mêmes. Ils fabriquent également les haches dont ils se servent pour défricher.
Il n’y existe aucune arme défensive, pas de casques, ni de boucliers, ni de cuirasses. Il n’y a pas non plus d’armes empoisonnées.
En campagne, les femmes accompagnent les guerriers ; mais ne se battent pas. Elles ne font uniquement que porter les munitions et les provisions.
Les fardeaux sont portés par les hommes et par les femmes, surtout sur la tête. Dans tout le Coniaguié, il n’y a, pour ainsi dire, pas de routes, de simples sentiers seulement. Trois chemins donnent accès au plateau, et ils sont tous les trois gardés par un village frontière où se trouvent toujours en permanence un nombre assez grand de guerriers armés.
Les échanges commerciaux se font uniquement en nature. On exporte surtout des peaux, du beurre de karité, des arachides, et on importe des liqueurs alcooliques, des armes, de la poudre, du sel, des kolas, de la verroterie, et très peu d’étoffes. D’après ce que nous avons dit du vêtement, on comprendra aisément qu’il n’y ait dans tout le pays aucun tisserand.
La mémoire est, chez le Coniaguié, assez peu devéloppée. La mémoire des dates leur fait absolument défaut. Celle des faits est très obtuse et c’est surtout celle des lieux qui est la plus développée. Ils savent se diriger dans les forêts avec une justesse de coup d’œil qui étonne. Le moindre objet, un rocher, un arbre qu’ils auront remarqués quelques jours auparavant, suffisent pour leur permettre de retrouver leur route s’ils se sont, par hasard, égarés.