On désigne sous le nom deHammout, au Soudan français, une sorte de résine, dont l’odeur rappelle celle de l’encens. Elle est donnée par une plante, dont la hauteur ne dépasse que rarement trois mètres et qui croît, de préférence, dans les terrains pauvres. Le diamètre de son tronc est d’environ vingt à vingt-cinq centimètres au maximum et par ses caractères macroscopiques, elle nous a semblé appartenir à la famille des Térébinthacées[28]. Ce végétal est relativement rare au Soudan, on le trouve en petit nombre un peu partout ; mais c’est surtout dans le Ferlo-Baliniama, qu’il est le plus commun. On en trouve également en notable quantité dans cette partie déserte qui se trouve aux environs de Koussan Almamy (Bondou), entre Kéniémalé, Couddi, Hodioliré et le marigot de Anguidiouol, entre Koukoudak et Kounamba, dans le Tiali.
Cette résine s’extrait, annuellement, du commencement de décembre à la fin d’avril. C’est, paraît-il, l’époque pendant laquelle elle est la plus abondante, et où le rendement est le plus avantageux et la qualité meilleure. De plus, comme en cette saison les indigènes ne sont pas retenus chez eux par les travaux des champs, ils peuvent se livrer plus facilement à cette récolte, qui est pour eux la source de quelques profits.
Pour l’extraire, les indigènes pratiquent sur le tronc de la plante, jusqu’aux maîtresses branches, des incisions en nombre variable, huit ou dix au plus. Ces entailles intéressent l’écorce dans toute son épaisseur. La résine qui en découle est peu abondante et il faut attendre six à huit jours avant d’en avoir une petite boule de la grosseur d’une noisette. On procède alors à la récolte. A l’air libre, la résine durcit par le froid et elle prend une consistance telle que pour la détacher il faut se servir d’une tige de fer, spécialementfabriquée pour cela, ou bien des petites hachettes dont les indigènes usent pour défricher leurs lougans. La liqueur qui vient sourdre à l’incision est généralement blanche et limpide, mais en se coagulant elle prend une couleur opaline légèrement teintée en jaune.
En enlevant la petite boule de hammout qui s’est ainsi formée, les noirs ont l’habitude de détacher toujours en même temps la partie de l’écorce du végétal à laquelle elle adhère d’ordinaire si fortement. Revenus au village, le produit de la récolte est mis à chauffer au soleil pendant quelques jours pour le ramollir et afin de le débarrasser de la plus grande partie des détritus végétaux qu’il renferme. Quand il s’est refroidi et durci, il est pilé, de nouveau ramolli à la chaleur solaire et pétri en forme de boules qui sont renfermées dans des coques de fruits de cantacoula, comme nous l’avons dit plus haut.
La résine durcit alors à la fraîcheur, elle adhère fortement aux parois du récipient qui la contient, et pour l’en retirer, il faut se servir de la pointe d’un solide couteau. Cette résine se présente alors sous l’aspect d’une masse noirâtre, au milieu de laquelle se distinguent aisément les fragments d’écorce qui n’ont pu être enlevés. Son odeur est légèrement térébenthinée et sa saveur très aromatique. C’est sous cette forme que l’on trouve le hammout sur les marchés du Soudan.
Il ne faut pas confondre le hammout avec leTiéoué, qui est une autre variété d’encens, que les dioulas de Fouta-Djallon, où on le récolte surtout, apportent annuellement dans nos comptoirs et sur les marchés de Bakel, Kayes et Médine. Cet encens est, d’après les indigènes, de qualité absolument inférieure. Il est généralement présenté sur les marchés sous forme de grosses boules grisâtres, à cassure terne et citreuse, non transparentes, se ramollissant sous la dent, et contenant une notable quantité d’écorce. Leur odeur est moins térébenthinée que celle du hammout et la saveur est également aromatique. Le végétal d’où il s’extrait habite surtout le Fouta-Diallon. On le trouve également dans cette partie du Bondou qui confine au Tenda et au pays de Badon. Les noirs ne lui attribuent qu’à un faible degré les propriétés bienfaisantes du hammout.
Le hammout est l’objet au Soudan d’un petit commerce qui est assez actif sur les marchés de Kayes, Bakel et Médine. Les traitants de ces comptoirs accaparent presque tout ce qui est apporté etle revendent soit à Saint-Louis, aux Ouolofs, soit aux habitants du Khasso, du Logo, du Natiaga, du Kaarta et du Guidimakha. Mais de tous, ce sont les Ouolofs et les Khassonkés qui en sont les plus avides. Les femmes ouoloves de Saint-Louis le font brûler sur des charbons ardents, dans des espèces de petits fourneaux fabriquésad hoc. Le hammout, ainsi brûlé, produit une fumée blanchâtre, et dont l’odeur se rapproche un peu de celle de l’encens. Les indigènes s’en servent pour parfumer leurs cases. En outre ils lui attribuent de puissantes vertus curatives. D’après eux, en effet, le hammout serait, pour ainsi dire, une panacée universelle. Sa fumée serait très saine pour la santé. Elle chasserait les miasmes nuisibles, ferait disparaître les maux de tête, guérirait les bronchites et les rhumes de cerveau, et développerait surtout l’intelligence, etc., etc.
Le prix du hammout varie suivant les époques et les régions. Avant la récolte, une boule de moyenne grosseur se vend, à Kayes, de deux à trois francs, mais quand les arrivages commencent à se faire plus nombreux, le prix baisse rapidement. Ainsi, à Bakel, par exemple, il n’est pas rare, à ce moment, de trouver jusqu’à soixante boules pour une pièce de guinée, soit dix à douze francs environ.
A Saint-Louis, le hammout se vend couramment de un franc cinquante centimes à deux francs la boule. Dans le Guidimakha, trois boules coûtent environ deux francs cinquante centimes en mil, et dans le Khasso, à Kouniakary, par exemple, trois boules se vendent environ cinq francs en mil ou étoffes.
Pendant toute la journée que nous passâmes au marigot de Sandikoto-Kô, mes hommes s’occupèrent à faire boucaner la viande de l’antilope que nous avions trouvée égorgée par un lion pendant l’étape du matin. Ils se livrèrent à ce travail jusqu’à une heure assez avancée de la nuit. La viande fut d’abord coupée en lanières de trente centimètres de long sur quatre de largeur et deux d’épaisseur. Puis, ces lanières furent étendues sur un séchoir des plus primitifs et qui se compose uniquement de quatre fourches plantées en terre en forme de carré. Sur ces fourches sont placés deux bambous sur lesquels sont fixées des traverses de même bois, au nombre de dix ou douze. C’est sur ces traverses qu’est installée la viande destinée à être boucanée. Ce séchoir est placé à une hauteur telle que la flamme du feu allumé au-dessous ne puisse pas atteindre la viande et la griller. Quand tout est ainsi disposé, on allume unardent brasier entre les quatre fourches qui servent de support au séchoir. On l’alimente jusqu’à ce que la viande soit parfaitement desséchée.
Dans les villages, où l’on n’a pas besoin de se hâter de faire cette besogne, les lanières sont disposées sur le toit des cases, et la chaleur suffit pour boucaner la viande. Toutefois, on ne peut guère procéder ainsi que pendant la saison sèche, alors que soufflent les vents brûlants d’Est et de Nord-Est. Pendant l’hivernage, quand les vents humides du Sud et du Sud-Ouest se font sentir, il n’est pas possible de procéder ainsi, car la viande est pourrie avant d’être boucanée. Chaque soir, il faut avoir grand soin de rentrer les lanières dans les cases, pour les mettre à l’abri de l’humidité, et de ne les exposer au soleil que lorsque toute humidité de la nuit a complètement disparu.
La viande ainsi préparée peut se conserver indéfiniment. Il se forme à l’extérieur une sorte de croûte épaisse, d’un demi-centimètre, cornée, pour ainsi dire, qui protège le reste de la viande. Il faut avoir soin de l’enlever quand on veut préparer le couscouss. C’est un mets très précieux pour les voyageurs et qui n’est pas à dédaigner même pour des palais européens. Pendant les différents séjours que nous avons faits au Soudan, nous nous sommes parfois estimé très heureux d’en avoir à notre disposition. La viande boucanée au soleil est meilleure que celle qui l’a été au feu. Cette dernière, en effet, sent toujours un peu la fumée, quel que soit le soin que les noirs apportent à bien entretenir le brasier.
4 janvier 1892.— La nuit a été excessivement froide. Ciel clair et étoilé. Brise de Nord, absolument glaciale. A trois heures du matin, je constate la température la plus basse que j’ai observée depuis le commencement de mon voyage, sept degrés centigrades, trois dixièmes. Au réveil, le ciel est clair. Forte brise de Nord. Rosée abondante. Température excessivement froide. Le soleil se lève brillant. La nuit s’est heureusement passée. Pas le moindre incident. Je n’ai cependant pas pu fermer l’œil, tant je redoutais à chaque instant de voir éclater un incendie. Les précautions prises hier soir furent inutiles, tout se passa à merveille et nous n’eûmes pas l’alerte qui m’avait tant effrayé dans l’après-midi. Nous avons mille peines à rassembler les porteurs. Ces pauvres diablessont littéralement gelés et se chauffent autour des feux. C’est qu’ils sont tous sommairement vêtus.
Rien de curieux à voir comme un campement de caravane noire pendant la nuit. Les ânes, s’il y en a, sont entravés des pattes de devant seulement et peuvent circuler librement dans tout le camp. Les bagages sont ou bien mis au tas, ou bien, ce qui est le plus fréquent, chaque porteur couche auprès de son colis. Les ballots de guinées, sont, de préférence, placés sur une branche d’arbre, étayés avec le bâton de route ou la lance du propriétaire. Ces précautions sont prises pour les préserver de l’humidité du sol et des termites. Quant aux hommes, leur campement est bientôt établi. Pendant les nuits chaudes, une simple couche de feuilles fraîches leur sert de lit. Pendant les nuits froides, au contraire, c’est de la paille sèche, sur laquelle ils s’étendent ; mais auparavant on allume de grands feux que l’on entretient toute la nuit, et c’est autour de ces brasiers ardents que s’installent les dormeurs, si près que l’on se demande comment ils y peuvent résister et comment leurs vêtements ne sont pas brûlés. Les plus prévoyants et les sybarites couchent sur des nattes qu’ils ont eu soin d’emporter. Il en est même qui, pendant la saison chaude, installent des moustiquaires au-dessus de leur lit, précaution souvent utile, surtout lorsque le campement est établi sur les bords d’un marigot.
A quatre heures quinze minutes enfin, nous pouvons nous mettre en route et, dès le départ, mes hommes marchent d’un bon pas, sans doute pour se réchauffer. La route du campement du Sandikoto-Kô à Sibikili a été relativement mouvementée. A cinq heures dix minutes, nous traversons le marigot de Diala-Kô, joli petit cours d’eau, dont les bords sont relativement boisés et où nous remarquons de beaux échantillons de caïl-cédrats, auxquels, du reste, il doit son nom. Caïl-cédrat se dit, en effet, «Diala», en Malinké. A 5 h. 45, nous faisons la halte un peu plus loin. Je n’ai pas plus tôt ordonné de s’arrêter, qu’immédiatement les porteurs mettent bas leurs charges et vont ramasser du bois sec des deux côtés de la route. De grands feux sont allumés et nous nous mettons tous à nous chauffer sérieusement, et aussi à nous sécher, car la rosée nous a absolument tous inondés. Pendant un quart d’heure, je reste avec plaisir devant un énorme brasier et, quand je voisque tout le monde est à peu près réchauffé, je donne l’ordre de se remettre en route.
Il n’y avait pas cinq minutes que nous marchions, quand notre guide déposa tout à coup son léger bagage et s’élança dans la brousse avec son fusil, sur le côté droit de la route. Il venait d’apercevoir à peu de distance de l’endroit où nous nous trouvions, un énorme bœuf sauvage, qui paissait tranquillement l’herbe fraîche. Il s’approcha en rampant à environ trente mètres de l’animal. Celui-ci le regardait tranquillement venir, levant de temps en temps la tête et ne montrant aucun signe d’inquiétude. Notre homme l’ajusta longuement et tira. De la route, nous vîmes l’énorme bête faiblir et s’abattre. Immédiatement, tous les porteurs posèrent leur charge, et, avec mon autorisation, s’élancèrent dans la direction de notre adroit chasseur. A leur approche, le bœuf se releva et, au lieu de les charger, comme c’est l’habitude de ces sortes d’animaux, il essaya de s’enfuir. Nous le vîmes se redresser péniblement et, traînant la patte droite de derrière, gagner en boîtant, un petit bouquet de bois, situé à peu de distance. Toute ma caravane en débandade l’y suivit et l’y cerna. Immédiatement commença une fusillade désordonnée et je me demande encore comment il se fit qu’aucun d’eux ne fut touché par la balle de son voisin. Pas un projectile ne toucha la bête tant que dura ce désordre. Il fallut que notre guide, chasseur de son métier, rechargeât son fusil et, par un coup bien ajusté, jetât l’animal à bas. Se précipitant alors sur lui, il lui coupa les deux jarrets avec son sabre et notre bœuf, expirant, fut alors tout simplement égorgé, comme un vulgaire bœuf domestique.
C’était un mâle énorme. C’est cet animal que les uns désignent sous le nom de «vache brune» et que les autres appellent : «Lour». Sa peau est d’un noir grisâtre et bien plus épaisse que celle du bœuf domestique. Les poils y sont relativement rares et excessivement rudes. Sur le dos existe une sorte de crinière assez bien fournie, s’étendant de la tête à la queue et dont les poils ont environ douze à quinze centimètres de longueur. La peau est de plus excessivement luisante. La queue est courte, se terminant par une touffe de poils assez épaisse. Les jambes très fortes sont relativement bien plus courtes que celles du bœuf domestique. La tête est énorme et la mâchoire inférieure déborde un peu en avant lamâchoire supérieure, ce qui donne à l’animal la physionomie féroce du bouledogue. Mais c’est au front que siège ce que la bête présente au point de vue anatomique de plus curieux. Les cornes sont noires, brillantes, courtes, larges et fortes, à légère convexité externe. Le frontal dont elles font partie absolument intégrante, est excessivement large et épais. Tandis que chez le bœuf ordinaire, il est recouvert de peau et de poils, chez le bœuf sauvage, il est complètement à nu et très noir. Il est d’un noir terne, tandis que les cornes sont d’un noir très brillant. Les Malinkés appellent cet animal «Segui». Sa chair est délicieuse et les indigènes en sont excessivement friands. Il ne se nourrit, pour ainsi dire, que d’herbes tendres et de jeunes pousses d’arbres.
Comme il est très sauvage, sa chasse présente les plus grands dangers ; car, lorsqu’il est atteint, il charge immédiatement le chasseur. Il faut, pour l’avoir, le blesser grièvement du premier coup. Aussi les noirs le tirent-ils presque toujours, soit dans les pattes, soit au défaut des épaules. Il court très vite et peut rattraper aisément un cheval lancé à fond de train.
La balle de notre chasseur lui avait fracassé l’articulation de la cuisse droite. Il avait été déjà blessé et portait au flanc droit la cicatrice d’une balle antérieurement reçue.
Dès que l’animal fut mort, tout le monde s’approcha pour le toucher, le palper. Je fis comme les autres et avec grande curiosité, car c’était le premier que je pouvais voir d’aussi près. Notre chasseur lui coupa aussitôt le bout de la queue sur une longueur d’environ 15 centimètres. C’est là, nous l’avons déjà dit, un trophée auquel, chez tous les peuples du Soudan, les chasseurs tiennent énormément. Ils le pendent généralement à leurs ceintures. Il était absolument impossible de dépecer le bœuf sur place, car cela nous aurait trop retardé, et il nous eût été difficile d’emporter avec nos bagages l’énorme quantité de viande que l’animal ne manquerait pas de donner. Il fut donc décidé que, pour le moment, on abandonnerait là la bête, et que, dès notre arrivée à Sibikili, on enverrait des hommes du village pour le dépecer et en rapporter les morceaux. Mais une caravane de dioulas quelconque pouvait passer par là et s’approprier le produit de notre chasse. Aussi, pour qu’on ne vint pas les voler, mes hommes mirent-ils sur le corps du bœuf un peu de paille sèche, un caillou sur le cou, puis prononcèrentà voix basse des paroles dont je ne pus connaître le sens, marmottèrent des invocations, firent enfin mille pratiques les plus étranges les unes que les autres. Quand j’en demandai l’explication à notre chasseur, il me répondit gravement que maintenant il pouvait passer auprès de sa chasse n’importe qui, il ne la verrait pas et que seuls pourraient la retrouver ceux auxquels il le dirait et auxquels il aurait appris les paroles mystérieuses qu’il fallait prononcer pour cela. Malgré cela, je voyais manifestement qu’il n’était pas tranquille. Aussi je lui dis que tout ce qu’il venait de faire pouvait être très bon, mais que ce qui serait le meilleur et le plus sûr, ce serait de commettre à la garde de la bête un des hommes de Gamon qui nous accompagnaient et qui ne portait rien. Il reviendrait avec les hommes de Sibikili. Chose qui fut faite.
Dans beaucoup de pays, au Soudan, on est absolument persuadé, surtout chez les Malinkés, que l’on peut rendre ainsi invisibles des objets et même des êtres vivants, rien qu’en faisant certaines pratiques plus ou moins bizarres. Je me souviens même avoir vu à Goumbeil, dans le Niéri, un chasseur qui avait la prétention de se rendre invisible pour toute espèce de gibier. Au moment où il se préparait à partir pour la chasse, je le vis mettre dans une calebasse à moitié remplie d’eau, des feuilles d’un végétal dont je ne pus savoir le nom. Il les y remua longuement et à plusieurs reprises. Puis, se mettant absolument nu, il fit sur tout son corps deux ou trois ablutions générales avec cette eau et se frotta partout avec les feuilles humides. Je lui demandais alors s’il était malade et dans quel but il agissait ainsi. Il me répondit sans hésiter qu’il n’était point malade et qu’il faisait cela uniquement pour que le gibier qu’il allait chasser ne le vît pas. Rendu ainsi invisible, il pourrait s’approcher d’aussi près qu’il le voudrait, et tuer à coup sûr tel animal qu’il aurait choisi. Je lui demandai encore si cette plante le rendrait aussi invisible pour les hommes. « Non, me répondit-il, avec cela, le gibier seul ne me verra pas ; mais je connais une autre plante qu’on ne trouve qu’au Fouta-Diallon et qui, si on porte au cou un morceau de sa racine, a la propriété de rendre invisible celui qui la possède pour tous ses ennemis, et cela quand il le désire ». Il avait vu, disait-il enfin, un Foutanké (homme du Fouta) qui, pendant la guerre du marabout Mahmadou-Lamine-Dramé, à Touba-Couta, avait disparu trois fois devant ses yeux aumoment où il l’ajustait pour le tuer. Je ne crus pas devoir pousser plus loin mon interrogatoire, du moment qu’il avait vu, je n’avais plus rien à apprendre.
La contrée que nous traversons, est, paraît-il, excessivement giboyeuse. On y trouve, en grande quantité, antilopes, biches, gazelles, hippopotames, bœufs sauvages, éléphants, fauves de toutes sortes, etc., etc. A ce propos, je rapporterai ici un fait qui s’est passé hier au marigot de Sandikoto-Kô. A peine étions-nous arrivés au campement que nous entendîmes un coup de fusil assez éloigné de nous. Peu après, un homme qui fait route avec nous, vint me raconter qu’il avait tiré sur un éléphant énorme. Mahmady, un de mes hommes qui était avec lui, ajouta qu’il l’avait vu et qu’il était si gros qu’il l’avait pris pour un rocher (Kouko) (sic).
En effet, à en juger par les traces et les passages que l’on voit partout, on peut en conclure que la région est excessivement riche en gibier. Ce ne sont que passages d’éléphants et d’hippopotames et les bords des marigots sont couverts d’excréments de toutes sortes d’animaux ; à cette époque de l’année surtout, le gibier y abonde parce qu’il vient brouter les jeunes herbes qui poussent après les incendies.
Vers six heures trente minutes, nous nous remîmes en route et sans autre incident nous arrivâmes à Sibikili, à 11 h. 45, après avoir successivement traversé les marigots de Dalesilamé, de Séré-Kô, de Sitadioumou-Kô et sa branche secondaire, le Koumonni-Boulo-Kô qui est situé à 800 mètres environ de Sibikili. Ses bords sont couverts de superbes rizières, et nous l’avons traversé sur un petit pont en bois, des plus primitifs, qui a environ cinq mètres de long sur un mètre cinquante centimètres de large.
La route du campement du Sandikoto-Kô à Sibikili ne présente aucune réelle difficulté que le passage du marigot de Séré-Kô dont les bords sont escarpés et à pic. Mentionnons aussi à ce point de vue, les nombreux bambous morts, qui obstruent la route, ainsi que les roches ferrugineuses que l’on y rencontre à chaque instant et qu’il faut avoir soin d’éviter.
Au point de vue géologique, ce n’est absolument qu’une succession de plateaux bornés de grès, de quartz et de conglomérats ferrugineux, et de collines de même nature. Au niveau des marigots, elles sont entrecoupées par de petites vallées formées d’argileset excessivement marécageuses. Ce n’est qu’à partir du Séré-Kô que se montrent quelques ilots de latérite. Nous en trouvons aussi, mais peu étendus et très clairsemés, jusqu’aux environs de Sibikili. La petite colline sur laquelle est construit ce village est uniquement formée de terrain de cette nature, de même aussi que la plaine qui l’entoure. Le terrain ardoisier, proprement dit, est rare et les schistes qui le caractérisent ne se montrent nulle part à nu. Il forme cependant, à n’en pas douter, le sous-sol des argiles compactes dont nous avons reconnu l’existence dans quelques légères dépressions de terrain.
La flore est de plus en plus pauvre. C’est un pays absolument dénué de toute espèce de végétation, on traverse parfois une étendue de plusieurs kilomètres sans rencontrer autre chose que des végétaux absolument rabougris. Ce n’est qu’après avoir passé le Séré-Kô et encore pendant trois kilomètres au plus que la végétation est un peu plus riche. Dans tout le trajet, nous n’avons guère remarqué que quelques caïls-cédrats sur les bords du Diala-Kô, quelques fromagers, et dans la vallée du Séré-Kô quelque rares échantillons de karités (variété Shee). Ce pays était autrefois couvert de bambous, mais ils sont aujourd’hui presque tous morts et ce végétal tend chaque jour à y disparaître.
Le Bambou(Bambusa arundinaceaL.), est une Graminée fort commune au Soudan. On le rencontre un peu partout, mais surtout dans le Bambouck, le Bafing, le Koukodougou, le Gamon, le Tenda, le Damentan, le Badon, le Niocolo, etc., etc. Il croît dans presque tous les terrains, mais c’est surtout sur les bords des marigots et dans certaines plaines à fond d’argiles, inondées pendant la saison des pluies, qu’il est le plus commun et qu’il acquiert ses plus grandes dimensions. Toutefois sa tige n’atteint pas au Soudan, dans les terrains qui lui sont les plus propices, un diamètre de plus de six à huit centimètres et sa hauteur quatre ou cinq mètres. Sur les plateaux rocheux, il ne dépasse pas deux mètres d’élévation et trois centimètres au plus de diamètre. Il est là toujours très peu vigoureux.
Ce végétal, si abondant autrefois dans le Gamon, le Badon et le Dentilia, y est devenu depuis trois ou quatre années plus rare et finira par y disparaître complètement. Il est atteint, depuis ce temps, d’une maladie que les indigènes désignent sous le nom deDiambarala. Je n’ai pas besoin de dire qu’elle est attribuée à des pratiques de sorcellerie et que les génies malfaisants (les Mamma-Diombo) sont accusés de les en avoir frappés. Cette maladie, cependant, est causée par un cryptogame parasite qui croît à l’aisselle des jeunes rameaux et qui en un an, deux au plus, finit par tuer le végétal. La tige se flétrit, les feuilles tombent, le bambou sèche sur pied et il suffit d’un vent léger pour en abattre des bouquets entiers. Les tiges ainsi couchées ne peuvent plus servir à rien, car elles ont perdu toute leur souplesse et sont devenues excessivement cassantes. C’est là seulement que nous avons trouvé cette maladie. Nous ne l’avons constatée nulle part ailleurs. Les indigènes du Gamon, Badon et Dentilia sont très affectés de voir ainsi disparaître cette graminée qui leur est si précieuse. Dans tout le Soudan, en effet, on s’en sert pour construire les charpentes des toits des cases. On l’utilise pour fabriquer des nattes, des corbeilles, des cordes, des ruches pour les abeilles et pour construire les clôtures des petits jardinets que l’on trouve aux environs des villages. Les bambous pleins sont préférés pour les constructions et les bambous creux pour les autres usages. Les Bambaras de la boucle du Niger utilisent aussi les jeunes tiges de bambous pleins pour fabriquer leurs flèches, et la corde de leurs arcs est presque toujours faite avec ce végétal.
Le feuillage du bambou constitue un excellent fourrage dont les animaux, les chevaux surtout, sont excessivement friands. Le meilleur et le plus tendre, est naturellement fourni par les rameaux les plus jeunes. Ce fourrage doit probablement ses qualités nutritives à la quantité relativement considérable de sucre que contiennent les jeunes pousses et les jeunes feuilles de cette plante. Cependant, d’après certains indigènes auxquels je l’ai entendu dire, il pourrait à la longue devenir nuisible et il faut bien se garder d’en faire la nourriture absolument exclusive des bestiaux.
Nous venions à peine de traverser le Sitadioumou-Kô, quand nous rencontrâmes, sous un magnifique caïl-cédrat, une députation d’une dizaine de guerriers de Sibikili, conduits par le fils du chef et que ce dernier envoyait au devant de moi pour m’escorter et me conduire au village. Ils avaient eu le bon esprit de nous apporter plusieurs peaux de bouc pleines d’une eau limpide et fraîche avec laquelle nous fûmes heureux de nous désaltérer à long traits ; carsi la nuit avait été froide, par contre, la chaleur du jour était devenue, vers dix heures du matin, absolument intolérable. A Sibikili, ce jour-là, je constatai, dans ma case, 41 degrés centigrades. Il faut dire aussi qu’il faisait un vent d’est brûlant. Aussi quand nous arrivâmes à l’étape, étions-nous tous exténués. Deux porteurs même, restés en arrière, ne nous rejoignirent que fort avant dans la soirée.
Notre guide fit aussitôt part aux hommes qui étaient venus au devant de nous de ce qui nous était arrivé le matin et de la belle chasse qu’il avait faite. Il leur dit exactement où ils pourront trouver l’animal. Immédiatement, les hommes de Sibikili me demandent à ne pas m’accompagner au village et aller de suite chercher cette viande, qui est pour eux une si bonne aubaine. Je leur accorde aussitôt l’autorisation de me quitter et tous, à l’exception du fils du chef, se mettent en route pour le Diala-Kô, non loin duquel les attend l’homme que nous y avons commis à la garde de la bête.
Je fus bien reçu à Sibikili et nous n’y manquâmes de rien. Dès notre arrivée, un joli petit bœuf fut immolé à notre intention et toute la journée on fit bombance. Il me fut impossible d’avoir avec le chef et les notables une conversation sérieuse, car tous étaient absolument ivres, et en mon honneur s’étaient livrés à d’abondantes libations de dolo. Ce sont, du reste, des ivrognes fieffés et qui, sous ce rapport, jouissent d’une glorieuse réputation bien méritée. Le chef est un vieillard âgé d’environ 75 ans et ne jouissant, dans son village, d’aucune autorité. De plus, il est aveugle.
Sibikiliest un village d’environ 500 habitants. Sa population est uniquement formée de Malinkés. Il dépend de Badon dont il reconnaît l’autorité. Il est assez propre et assez bien entretenu pour un village Malinké. Il est entouré d’un tata flanqué de tours pour la défense et en assez bon état. De plus, les cases du chef sont entourées d’un second tata concentrique au premier et qui est assez sérieux. Il est presque neuf. Sa hauteur est environ de quatre mètres. Sa largeur à la base est à peu près d’un mètre cinquante et au sommet elle est de plus d’un mètre. Chaque case forme pour ainsi dire un petit ouvrage de défense. Les gourbis sont réunis entre eux par des murs en terre de vingt centimètres d’épaisseur environ, et on ne peut arriver dans la cour intérieure de l’habitation qu’en traversant une sorte de corps de garde que les Malinkésdésignent sous le nom deBoulou; c’est une case en terre plus élevée généralement que les autres, ronde, couverte en paille ; quelques-unes sont à argamasses, surtout dans les pays Bambaras. Elles sont munies de deux portes, dont l’une donne accès dans la rue et l’autre dans l’intérieur de l’habitation.
Sibikili est, comme la plupart des villages Noirs, situé sur une petite colline que dominent d’autres collines plus élevées. Cette situation, très bonne pour prévenir les attaques des colonnes noires, car on les voit arriver de loin, est détestable pour pouvoir résister à une troupe opérant à l’européenne.
La journée se passe à Sibikili sans aucun incident. Du reste, tout le monde est exténué et aucun de nos hommes n’est capable de sortir du campement. Toute la population du village, les hommes principalement, est ivre et endormie sous l’arbre à palabres. Je ne suis pas, au moins, importuné par leurs visites, et je puis travailler en paix. J’envoie dans la soirée un homme à Badon pour y annoncer mon arrivée pour le lendemain.
Du campement du Sandikoto-Kô à Sibikili, la route suit à peu près une direction générale Est-Sud-Est, et la distance est environ de 31 kilomètres.
5 janvier.— La nuit a été un peu moins froide que la précédente. Brise de Nord-Est. Température agréable. Ciel clair et étoilé. Au réveil, ciel clair et sans nuages. Le soleil se lève brillant. Peu de rosée. Brise de Nord-Est. Température chaude.
J’ai eu hier soir un petit accès de fièvre qui a duré jusqu’à onze heures environ. Ce matin, je me sens assez bien. Malgré cela, je prens une dose de sulfate de quinine. J’ai la langue saburrale et la bouche mauvaise.
Les préparatifs du départ se font assez rapidement et à 5 h. 15 nous pouvons nous mettre en route sans encombre. En sortant du village, nous traversons d’abord une série de petits jardinets où les femmes de Sibikili cultivent avec grand soin du tabac et des oignons. Pas de lougans. Jusqu’à Badon, rien de bien particulier à signaler ; à 6 h. 30, nous traversons le marigot de Fabili ; à 7 h. 55, celui de Bamboulo-Kô, et à 8 h. 25 nous faisons notre entrée à Badon, but de l’étape. Il fait déjà très chaud, et, malgré le peu de longueur de l’étape, je me sens exténué.
A mi-chemin, entre Sibikili et Badon, nous rencontrons unedéputation d’une quinzaine de guerriers que le chef m’envoie, sous la conduite de son fils, pour nous escorter et nous conduire au village. Nous faisons la halte là où nous les trouvons, et après avoir échangé les salutations d’usage, nous nous remettons en route.
L’arrivée à Badon par la route de Sibikili ne manque pas de pittoresque. On arrive sur un plateau de latérite qui domine le village. De là, on voit toute la vallée au centre de laquelle est construit Badon et au fond à l’horizon, les collines qui longent la rive droite de la Gambie. Ce plateau est bien cultivé, et c’est là que se trouvent la plus grande partie des lougans du village. Au moment où nous l’avons traversé, nous avons chassé devant nous un superbe troupeau d’une trentaine de têtes de bétail qui y paissait paisiblement. La route qui mène des lougans au village suit le versant Sud du plateau. Elle a environ deux mètres de largeur et est bien débroussaillée. Elle est bordée par une jolie haie d’oseille qui, à cette époque de l’année, commençait à être sèche.
La route de Sibikili à Badon n’offre d’autre difficulté que le passage des deux marigots, le Fabili et le Bamboulo-Kô, dont les bords sont à pic et le fond extrêmement vaseux, surtout celui du premier. La plupart du temps, la route traverse un vaste plateau formé de roches ferrugineuses. Ce n’est qu’en approchant de Badon, que l’on rencontre deux petites collines que l’on franchit par des pentes excessivement douces.
Au point de vue géologique, nous n’avons rien de particulier à signaler, si ce n’est l’extrême abondance des roches et des conglomérats ferrugineux, tout le long de la route. Argiles compactes aux environs des marigots. La latérite n’apparaît qu’à deux kilomètres environ de Badon.
Au point de vue botanique, végétation excessivement pauvre. A signaler seulement quelques fromagers, tamariniers, caïl-cédrats et un végétal nouveau, leCalama, sur lequel nous reviendrons plus loin. D’après les renseignements que nous avons pu nous procurer, tout le Badon renfermerait beaucoup de karités, nous n’en avons pas rencontré le long de la route. Beaucoup de bambous également, mais presque tous sont atteints par la maladie.
LeCalama, que les Ouolofs appellentRehatt, est un beau végétal de haute taille. C’est une Combrétacée, leCombretum glutinosumPerr. Il croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus, sur lesterrains rocheux et sur le versant des collines. On le trouve partout au Soudan, mais c’est surtout dans le Bambouck, le Birgo, le Gangaran, le Manding et le Bélédougou qu’il est le plus commun. Les Malinkés l’emploient surtout en teinture. Ce végétal est appeléCalamapar les Bambaras,Rehattpar les Ouolofs,Kérépar les Malinkés etKodiolipar les Sarracolés. Les cendres de son bois servent à fixer les couleurs de l’indigo ; les Bambaras et les Malinkés surtout, retirent de ses feuilles une couleur qui leur sert à teindre en jaune sale et en rouge couleur de rouille, leurs boubous et leurs pagnes.
Cette couleur est, pour ainsi dire, la couleur nationale des Malinkés. Ils l’affectionnent tout particulièrement. Voici comment ils procèdent. Ils récoltent les feuilles sur l’arbre quand elles sont encore très vertes, les font sécher puis les écrasent entre leurs mains. Ceci fait, on verse dessus environ deux fois autant d’eau qu’il y a de feuilles et on laisse infuser à froid pendant au moins vingt-quatre heures. On plonge alors l’étoffe à teindre dans cette infusion et on la laisse tremper pendant douze heures. On la retire alors et on fait sécher. La teinte plus ou moins foncée donnée à l’étoffe, tient non pas au temps plus ou moins long qu’elle reste dans la liqueur, mais au degré plus ou moins grand de concentration de celle-ci. Cette couleur est aussi contenue dans les racines, mais je ne me souviens pas avoir entendu dire qu’elles soient utilisées par les indigènes.
Cette teinture est très adhérente. On la fixe à l’aide des cendres du végétal lui-même. Elle résiste même à la pluie, au lavage à l’eau chaude et au savon. Chez les Bambaras et les Malinkés, les femmes de forgerons acquièrent une véritable habileté pour la préparer. La façon de cette teinture se paye environ cinq moules de mil (huit kilos à peu près) par pagne ou par boubou.
Badonest un gros village Malinké d’environ 750 habitants. Sa population est formée à peu près par moitié de Malinkés musulmans et de Malinkés proprement dits. Il est situé au fond d’une jolie petite vallée et, il faut bien l’avouer, pour un village Malinké, il n’est pas trop sale et est assez bien entretenu. Son tata est réparé à neuf et flanqué de tours pour la défense. Le tata intérieur qui entoure les cases du chef a environ quatre mètres de hauteur, un mètre d’épaisseur à la base et quarante centimètres au sommet. Ilest en parfait état de même, du reste, que les petits murs qui unissent entre elles les cases d’une même habitation. Badon est construit à la mode Malinkée comme Sibikili.
Le chef actuel, Toumané-Keita, est un homme d’environ 55 ans, littéralement abruti par l’abus journalier qu’il fait des liqueurs fermentées. C’est le Massa (roi) de tout le pays de Badon.
Peu avant d’arriver au village, mes hommes s’arrêtèrent sous un beau tamarinier, qui, à en juger par la façon dont l’herbe était foulée, devait servir d’abri aux caravanes. Ils commençaient à déposer leurs charges et à s’asseoir pour se reposer quand je leur intimai l’ordre d’avoir à continuer la route jusqu’au village. Depuis longtemps, j’avais remarqué qu’avant d’entrer dans les villages, ils manifestaient toujours le désir de s’asseoir ainsi quelques minutes avant de franchir les portes du tata. Je profitai de cette circonstance pour demander ce que signifiait cette façon d’agir. J’appris alors qu’il était d’usage chez les noirs, avant de se présenter dans un village, de s’arrêter ainsi à quelques centaines de mètres, pour se délasser un peu, faire sa toilette et attendre qu’on vienne vous chercher, et qu’on vous autorise à enfin camper dans l’enceinte. Nous n’avions pas besoin de nous conformer à cette coutume puisque le chef nous avait envoyé chercher à mi-chemin.
Nous fûmes très bien reçus à Badon et nous n’y manquâmes de rien. Pour moi, deux heures après mon arrivée, je fus pris d’un nouvel accès de fièvre plus violent que celui de la veille. Il ne cessa que vers quatre heures de l’après-midi. A ajouter à cela un violent rhume de cerveau et une forte bronchite. Je me sentis si faible dans la soirée que je décidai de séjourner à Badon et d’y passer la journée entière du lendemain. Je devais y rester plus longtemps, car je tombai sérieusement malade et fus pendant plusieurs jours incapable de poursuivre ma route.
Je mis à profit cependant mon inaction forcée à Badon pour rassembler le plus de renseignements possible sur le pays. Je les transcris dans le chapitre suivant.
De Sibikili à Badon, la direction générale de la route est Est-Sud-Est, et la distance qui sépare ces deux villages est de 14 kilomètres.
Badon
Badon
Badon
Le pays de Badon. — Limites, frontières. — Aspect général du pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Faune, animaux domestiques. — Flore, productions du sol, cultures. — Populations, ethnographie. — Situation et organisation politiques. — Rapports du pays de Badon avec les pays voisins. — Rapport du pays de Badon avec les autorités françaises. — Le Badon au point de vue commercial. — Conclusions. — Traités passés par le pays de Badon avec la France.
On désigne sous le nom de pays de Badon cette partie du Soudan français qui est comprise entre la Gambie, le Niocolo-Koba et le Dentilia. C’est un pays de peu d’étendue et, pour ainsi dire, désert, mais qui, par sa situation dans le voisinage du Niocolo, pourrait, à un moment donné, avoir une réelle importance.
Limites.—Frontières.— De même que les autres pays noirs, le pays de Badon n’a pas de limites bien définies. Cependant on peut à peu près lui assigner les limites suivantes : Il est compris entre les 14° 25′ et 15° 15′ de longitude Ouest et les 13° 14′ et 12° 47′ de latitude Nord. Sa plus grande dimension est Est-Ouest et mesure environ 120 kilomètres. Sa plus grande largeur est Nord-Sud et mesure environ 55 kilomètres. Sa superficie est environ de 6.000 kilomètres carrés.
Il est limité au Sud par la Gambie, à l’Ouest, au Nord et au Nord-Est par le Niocolo-Koba qui lui forment des frontières naturelles. Au Sud-Est et à l’Est, sa frontière est représentée par une ligne fictive qui, partant de la Gambie, à la naissance du Koussini-Kô, se dirige au Sud-Est jusqu’au marigot de Koumountouro-Kô. De là, elle remonte au Nord jusqu’au Sacodofi-Kô, où elle oblique vers l’Ouest pour se diriger vers le Niocolo-Koba.
Il confine à l’Ouest au pays de Gamon, dont le sépare le Niocolo-Koba,au Sud, au Niocolo dont le sépare la Gambie et la partie Sud-Est de la ligne fictive dont nous venons de parler. A l’Est, il touche au Dentilia et au désert de Coulicouna. Enfin, au Nord-Est, il est voisin du Bélédougou, et au Nord, il est séparé du Tiali par un vaste territoire inculte et inhabité. Comme on le voit, le Badon est un grand rectangle fort allongé dont les grands côtés orientés Est-Ouest sont formés au Sud par la Gambie et au Nord par le Niocolo-Koba. Les petits côtés orientés Nord-Sud sont formés à l’Ouest par le Niocolo-Koba et à l’Est par la ligne fictive qui le sépare du Dentilia.
Aspect général du pays.— Le Badon est une contrée absolument aride, dont l’aspect général est plutôt celui d’un pays de montagne que celui d’un pays plat. Du Niocolo-Koba à Badon, la capitale, on ne voit que des collines absolument dénudées que séparent de profondes vallées où coulent les marigots tributaires du Niocolo-Koba. Dans les vallées, la végétation est plus riche surtout sur les bords des marigots et l’aspect du pays est plus riant. On y rencontre quelques beaux végétaux ; mais, en général, le pays est absolument désolé et on peut y faire des kilomètres et des kilomètres sur des plateaux rocheux, arides et où rien ne pousse qu’une herbe fine et rare et quelques végétaux rachitiques et rabougris.
Ce n’est qu’aux environs de Sibikili que le pays change un peu d’aspect. La végétation plus riche indique que l’on s’est rapproché de la Gambie. Malgré cela, elle est loin d’être aussi belle qu’elle ne l’est ordinairement sur les rives de ce fleuve. C’est que là ses berges sont rocheuses, arides, et que l’humus fait absolument défaut. De Sibikili à Badon, nous retrouvons les collines et les plaines que nous avons mentionnées plus haut. Deux marigots seulement où coule une eau claire et limpide traversent le sentier et, rompant la monotonie de la route, présentent sur leurs rives quelques essences botaniques.
De Badon au Dentilia, c’est la désolation dans toute l’acception du mot. Jamais pays plus triste, jamais désert plus complet. De ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure que le Badon est un pays absolument aride. La terre végétale ne se montre absolument qu’aux environs des villages, et encore la partie qui peut être cultivée est-elle de très petite étendue. On verra dans la suite de cetravail que les conditions géologiques du sol peuvent seules être mises en cause pour expliquer cette épouvantable stérilité.
Hydrologie.— A ce point de vue, le pays de Badon est complètement compris dans le bassin de la Gambie, et en partie dans celui du Niocolo-Koba, tributaire de ce grand fleuve. Les marigots y sont fort nombreux et beaucoup d’entre eux ne tarissent jamais. L’eau y coule en plus ou moins grande quantité en toutes saisons.
La Gambie du marigot de Koussini au Niocolo-Koba coule dans le pays de Badon environ pendant 80 kilomètres. L’hydrographie de ce fleuve pendant ce long parcours est à peine connue. Il n’a été fait à ce sujet aucun travail, et, tout ce que l’on en sait, ce n’est que par renseignements qu’on a pu l’apprendre. Le cours en est excessivement rapide, et, en maints endroits, ce fleuve est barré par des rapides qui en rendent la navigation impossible pour les chalands même les plus légers ; mais en toutes les saisons les pirogues y peuvent circuler. Il n’y a pas, à proprement parler, de barrages véritables. En maints endroits, cependant, se trouvent des amoncellements de roches qui laissent entre elles des passages praticables pour les pirogues, mais où le courant est d’une violence et d’une rapidité extrêmes.
Le régime des eaux du fleuve est le même que dans les autres parties de son cours. Les eaux, très-basses pendant la saison sèche, sont excessivement profondes pendant la saison des pluies. Aussi les berges sont-elles rongées et, en général, absolument à pic. Le fleuve coule dans la plus grande partie de ce trajet entre deux rangées de hautes collines qui le longent à peu de distance. Ce n’est qu’après avoir quitté le Niocolo qu’il coule dans une plaine basse et marécageuse qui fait partie du pays de Damentan. Les berges sont, en général, formées de terrains argileux ou de roches, et le fond est ou de roches, de sables siliceux, d’argiles, ou encore formé de petits cailloux roulés de quartz et de grès ferrugineux, produits de la désagrégation des roches et conglomérats que l’on rencontre dans les terrains au milieu desquels li coule.
Dans le Badon, la Gambie ne peut être traversée à gué qu’à Tomborocoto, à environ dix kilomètres de Badon dans le Sud-Sud-Est. Ce gué n’est guère praticable que de janvier à mai, et encorene peut-on y parvenir qu’avec beaucoup de précautions. Son lit est encombré de roches excessivement glissantes qui rendent l’opération délicate et pénible surtout pour les animaux. Aussi le courant y est-il excessivement violent. Les hommes sont obligés de se munir de solides bambous pour guider leurs pas et pour pouvoir résister au courant qui ne manquerait pas de les entraîner. En cet endroit et aux basses eaux, les berges de la Gambie ne sont pas trop escarpées, mais la vase qui les couvre les rend très-glissantes. Son cours y est coupé dans chaque tiers environ, par un ilot formé de sables et de roches qui y ont été roulées par les eaux. Elle forme donc, pour ainsi dire, deux bras : un grand, le principal, du côté de Badon, qui peut avoir environ deux cent cinquante mètres ; un petit du côté de Niocolo, dont la largeur ne dépasse pas cent mètres. La largeur de l’ilot est de vingt-cinq mètres à peu près. Ce qui nous donne, pour le gué entier, une largeur totale de 375 mètres au plus. Au mois de janvier, il n’y a pas plus de quarante à cinquante centimètres d’eau aux endroits les plus profonds, et à la fin d’avril le gué est à sec dans presque toute sa largeur, sauf sur la rive de Badon, où persiste un chenal d’environ dix mètres de large sur cinquante de profondeur. De même dans le petit bras, l’eau y coule encore pendant toute la saison sèche, mais en très-petite quantité. C’est à peine s’il y en a alors en cet endroit une profondeur de plus de quinze à vingt centimètres.
Dans ce parcours de plus de quatre-vingts kilomètres, pendant lesquels la Gambie coule dans le pays de Badon, elle ne reçoit, sur sa rive droite, qu’un fort petit nombre de marigots, et encore sont-ils de très minime importance. Nous citerons particulièrement : leKoussini-Kôqui lui sert de limite ou plutôt de point extrême, de la ligne fictive qui sépare le Badon du Niocolo au Sud-Est.
LeFatafi-Kôqui, formé par les eaux du désert de Coulicouna, traverse le Badon du Nord au Sud et se jette dans la Gambie non loin de Tomborocoto.
LeKoroci-Kotoqui naît également aussi dans le désert de Coulicouna et dont le cours se dirige du Nord-Est au Sud-Ouest.
LeBamboulo-Kô. — Ce marigot est formé par trois branches qui drainent et apportent à la Gambie les eaux du Nord et du Nord-Est du pays de Badon. C’est entre ses deux branches principales qu’estconstruite la ville de Badon ; sa troisième branche, la plus occidentale, est de peu d’importance. Chacune de ces branches reçoit un grand nombre de petits marigots qui les font communiquer entre elles et qui sont à sec pendant la belle saison. Ils n’ont pas de noms particuliers.
Du Bamboulo-Kô au Niocolo-Koba nous ne trouvons plus aucun marigot, se rendant directement à la Gambie, qui mérite d’être mentionné.
Le Niocolo-Koba prend naissance dans le désert de Coulicouna où dans la partie première de son cours, il s’étale en un vaste marais qui pourrait à la rigueur être considéré comme son origine primitive. Il se dirige d’abord du Sud-Est au Nord-Ouest pendant environ soixante-dix kilomètres, puis faisant un grand coude, son cours s’infléchit et il coule alors du Nord-Est au Sud-Ouest pendant environ soixante kilomètres. Il se jette dans la Gambie à quatre-vingts kilomètres, à peu près, en aval du Koussino-Kô. Il forme la limite entre le Badon et le Gamon.
Le Niocolo-Koba reçoit, dans le pays de Badon, un grand nombre de marigots dont nous allons citer les principaux. Nous trouvons en procédant d’amont en aval les cours d’eau suivants : leSitadioumou-Kôqui reçoit lui-même deux marigots importants sur sa rive droite, leFabilo-Kô, qui passe non loin de Sibikili, au Sud-Ouest, peu large, cinq mètres au plus, et où coule en toute saison une eau limpide et claire, et leKoumouniboulou-Kô, que l’on traverse en venant de Gamon à Sibikili. Ce dernier est pendant la saison sèche plutôt un véritable marécage qu’un marigot proprement dit ; mais, pendant la saison des pluies, l’eau y coule en abondance ; il déborde sur une notable étendue de terrains, et c’est dans cette partie inondée que les habitants de Sibikili font leurs rizières : elles sont vastes et très productives. Ce sont, du reste, les seules qu’ils possèdent.
A quinze kilomètres environ en aval du Sitadioumou-Kô, on trouve leSéré-KôouKéré-Kô, marigot important, large, à berges encaissées et qui reçoit lui-même leDalésilamé-Kô, qui lui apporte les eaux qu’il collecte dans l’angle formé par la Gambie et le Niocolo-Koba. Le Dalésilamé-Kô forme avec le Séré-Kô un angle de trente degrés au plus.
Nous trouvons plus loin leDiala-Kô, joli petit marigot fortombragé et ainsi nommé parce que ses bords sont couverts de magnifiques caïl-cédrats. Sa vallée est sans contredit la moins aride de cette région.
Enfin, à peu de distance du Diala-Kô et au Nord-Ouest, se trouve le Sandikoto-Kô, marigot peu large, mais profondément encaissé dans des rives à pic. Son passage offre de sérieuses difficultés, surtout pour les animaux.
Le Badon est, comme on le voit, fort bien arrosé. Dans la plupart des marigots que nous venons de citer, l’eau coule en toute saison, et, d’après les renseignements que nous avons pu nous procurer, il en est qui ne tariraient jamais, même dans les années les plus sèches. Cela tient, croyons-nous, à ce qu’ils communiquent entre eux presque tous par des branches secondaires et même avec la Gambie et le Niocolo-Koba dont ils suivent les variations. Leurs bords à pic et le manque de vases que l’on peut constater aisément pour la majorité d’entre eux, suffisent pour prouver qu’ils sont doués, du moins pendant la saison des pluies, d’un courant rapide.
Comment se fait-il alors qu’arrosé comme il l’est, le Badon soit si stérile. Il faut l’attribuer, je crois, à deux causes principales. La première, c’est que le terrain dont il est formé est excessivement perméable en certains endroits. Les eaux d’inondation y séjournent fort peu et n’ont pas le temps d’y déposer assez de limon pour le fertiliser. Dans d’autres endroits, au contraire, la croûte terrestre, formée d’argiles, est imperméable ; les eaux y séjournent bien longtemps, mais quand, sous l’action de la chaleur solaire, elles se sont évaporées, le terrain qu’elles découvrent se dessèche rapidement. On ne trouve plus qu’une argile durcie absolument impropre à la culture. Du reste, ce que nous disons plus loin de la constitution géologique de cette région, suffira amplement pour expliquer d’une façon plus précise le peu de fertilité de son sol.
Orographie.— Au point de vue orographique, le Badon pourrait être rattaché au système général du Niocolo, dont il n’est, pour ainsi dire, que le prolongement. Il est difficile, malgré tout, d’y trouver un système méthodique, bien défini, et qui lui soit absolument propre. Le terrain y est cependant très accidenté. Ce n’est, du Niocolo-Koba à la Gambie, qu’une suite de collines séparées par de profondes vallées. La hauteur de ces collines ne dépasse guère 50 à 60 mètres, et elles sont disposées avec un certain ordre quinous permet de donner une idée à peu près exacte du relief du terrain. Nous avons d’abord la chaîne de hauteurs qui, sur sa rive droite, longe la Gambie dans presque tout le cours de ce fleuve. De cette chaîne, partent des collines qui suivent les deux rives des marigots tributaires de la Gambie et qui vont mourir dans l’angle formé par cette dernière et le Niocolo-Koba. Ces collines peu élevées laissent entre elles de profondes vallées au fond desquelles coulent les marigots.
Nous pourrions répéter pour le Niocolo-Koba ce que nous venons de dire pour la Gambie. Dans tout son cours, cette rivière est longée également par deux séries de collines qui viennent se terminer dans le désert de Coulicouna et qui, à l’Est, se raccordent à la chaîne montagneuse qui sépare cette contrée des plaines du Badon-Est et du Dentilia-Ouest. De petites élévations de terrain peu importantes s’en détachent et suivent les rives des marigots tributaires du Niocolo-Koba.
Toutes ces collines sont formées de roches absolument abruptes. La terre végétale y fait absolument défaut et la végétation y est excessivement rare.
Outre ces chaînes de collines dont nous venons de parler, on rencontre fréquemment dans le Badon de ces monticules isolés dont nous avons déjà eu maintes fois l’occasion de parler. Là ils sont formés par des amoncellements de roches que recouvre une mince couche de terre ou de sables formés par la désagrégation des roches sous l’influence des pluies d’hivernage. La colline sur laquelle est construit le village de Sibikili appartient aux élévations de terrain de cet ordre.
Les collines du Badon ont des flancs absolument à pic, surtout dans la partie comprise entre Sibikili et la Gambie par Badon. Aussi la terre et l’humus y font-ils absolument défaut. Ils sont entraînés par des pluies d’hivernage. Les versants sont profondément ravinés, et, de loin, on peut juger de la profondeur de ces excavations. En résumé, il n’y a pas, comme on le voit, dans le Badon, de système orographique dans le sens absolu du mot. On n’y trouve que des collines disposées d’après un certain ordre commun dans toute cette région. Malgré cela, et étant donnée surtout la nature du terrain ainsi que l’orientation des reliefsdu sol, on peut rattacher l’orographie de ce pays à celle du Niocolo avec laquelle elle présente de grandes analogies.
Constitution géologique du sol.— Au point de vue géologique on peut dire, surtout en ce qui concerne son ossature, que ce pays de Badon appartient tout entier à la période secondaire. L’analogie des roches que l’on y trouve permet de supposer qu’il fait partie du même soulèvement que ce dernier. Les terrains d’alluvions y sont moins fréquents. Par contre, on y rencontre uniquement les roches qui caractérisent les terrains de cette période. Issu des soulèvements de la période secondaire, le Badon a dû être ensuite recouvert par les eaux, lorsque la croûte terrestre a été assez refroidie pour que les vapeurs contenues dans son atmosphère puissent se condenser. Il ne saurait y avoir aucun doute à ce sujet, les roches usées, limées, aux formes bizarres et déchiquetées qu’on y trouve, en sont une preuve suffisante. Cette période a dû être très longue, à en juger par les traces qu’elle a laissées et qui sont encore évidentes, malgré les milliers d’années écoulées. C’est sans doute à l’époque à laquelle ces eaux se sont retirées qu’il faut rattacher la formation de ces collines isolées, rocheuses, qui, dans cette mer immense, devaient former autant de récifs en ilots, dont l’étendue augmentait au fur et à mesure que le niveau des eaux qui les couvraient jadis baissait, tout en y apportant, chaque année, de nouveaux éléments.
Si on considère le sous-sol dont est formé le Badon, on y trouve deux sortes de terrains : le terrain ardoisier, caractérisé par des schistes de toutes variétés, schistes lamelleux, schistes ardoisiers et schistes micacés. C’est particulièrement le terrain des vallées. En second lieu nous avons un terrain que nous désignerons sous le nom de terrain secondaire et dont les roches principales sont les quartz, les grès, simples ou ferrugineux et les conglomérats de même nature formés de ces deux roches agglutinées dans une gangue silico-argileuse. Les collines en sont presque uniquement formées. Les terrains les plus anciens de la période primaire font absolument défaut. Nous n’avons jamais rencontré, en effet, ses roches caractéristiques, gneiss et granit, et ses roches métamorphiques. De même les terrains tertiaires ne s’y montrent nulle part. Malgré toutes nos recherches, nous n’en avons, en effet, jamais trouvéla moindre trace sous quelque forme que ce soit. Il y existe bien une roche qui contient une faible proportion de carbonate de chaux, mais elle n’existe nulle part en bancs importants. On la trouve à fleur de terre sous forme de petits blocs de la grosseur du poing au maximum. Sa couleur est blanc jaunâtre et sa composition permet de la rattacher à cette catégorie de roches formées par des débris de coralliens, débris que les eaux en se retirant ont dû déposer là et qui, dans la suite, ont été agglutinés par des argiles siliceuses. Cet élément géologique se rencontre en maints endroits au Soudan, notamment dans les environs de Badumbé. On en retire par la cuisson une chaux de qualité inférieure qui, à défaut d’autre, a été utilisée pour nos constructions. Elle est loin de valoir la chaux provenant des coquilles d’huîtres qui sont si abondantes sur les bords de certaines parties du cours du Niger.
Si maintenant nous considérons, au contraire, la croûte terrestre, nous constaterons trois sortes d’éléments géologiques : dans les vallées, des argiles compactes épaisses, formées par la désagrégation aquatique des roches qui composent le terrain ardoisier, et contenant en certains endroits une notable quantité de silice ; par ci, par là sur les bords des marigots, des vases et des dépôts de formation alluvionnaire récente, mais peu étendus et peu épais. La latérite enfin y est peu abondante. On ne la trouve guère qu’aux environs de Badon et de Sibikili. Elle est due à la désagrégation des roches cristallines qui forment le sous-sol du terrain secondaire. Enfin, sur les plateaux, la roche se montre à nu, et on n’y rencontre aucune trace de terre végétale. Le peu qui s’y forme, par suite de la désagrégation des roches et du terreau qui provient des détritus végétaux, est entraîné par les eaux.
La couche d’eau souterraine se trouve à une profondeur relativement faible. Dans les villages, on ne se sert, pour ainsi dire, pour les usages domestiques, que de l’eau de puits. Elle est très bonne. Cela se comprend aisément, si on réfléchit que ce n’est qu’une eau d’infiltration et qu’elle traverse une épaisseur considérable de terrains ne contenant aucuns principes nuisibles. Pendant la saison des pluies, l’eau est très abondante dans ces puits. Elle contient alors en suspension une grande quantité de matières terreuses dont il est facile de la débarrasser en la laissant reposer. Il suffit ensuite de décanter et de filtrer. Pendant la saisonsèche, au contraire, elle est peu abondante, mais très limpide. Sous une faible épaisseur, elle a une couleur légèrement opaline. Les puits se vident rapidement, et il faut attendre, pour y puiser à nouveau, une heure ou deux, que le liquide ait filtré en quantité suffisante.
Faune.—Animaux domestiques.— La faune est excessivement riche dans le Badon. On y trouve presque tous les animaux nuisibles et autres, connus au Soudan. Nous citerons particulièrement le lynx, la panthère, le guépard, le chat-tigre, l’hyène, le chacal et le lion, qui est fort commun dans les montagnes. La panthère, le chat-tigre et le guépard y sont, après le lion, les carnassiers les plus communs. Les collines qui avoisinent les villages en sont absolument infestés, et il n’est pas de nuit où, si on n’y veille pas, il ne disparaisse quelque mouton du troupeau ou quelque poule du poulailler. L’hyène et le chacal viennent rôder, pendant les ténèbres, jusque dans les cases, si on n’a pas soin de fermer les portes du tata. Aussi leurs cris qui se mêlent aux aboiements des chiens font-ils un vacarme qui m’a souvent empêché de dormir.
La Gambie et l’embouchure de la plupart des marigots sont habités par des milliers de caïmans, qui y atteignent des proportions énormes. Les reptiles, Boa, serpent noir, serpent Corail particulièrement y sont assez communs, on ne cite cependant que de rares accidents. On y rencontre aussi cette variété de serpent que l’on désigne sous le nom de trigonocéphale, et dont la morsure est loin d’être aussi dangereuse que celle du congénère de la Martinique, par exemple. J’ai pu m’en assurer moi-même. Pendant mon séjour à Badon, un homme du village fut mordu par un de ces repoussants animaux qu’il parvint, du reste, à tuer et dont il rapporta la dépouille. Il avait éprouvé, dit-il, une violente douleur après la morsure. Je constatai, trois heures après, un gonflement prononcé de la jambe blessée, avec une anesthésie complète et un peu de parésie de tout le membre, en même temps, légère prostration. Cet état dura pendant quatre ou cinq jours, au bout desquels ces symptômes s’amendèrent, et, lorsque je partis, le malade était complètement rétabli. Les Malinkés sont très friands de la chair de ce serpent. Ils lui coupent préalablement la tête et le reste est bouilli et mangé avec du couscouss.
Parmi les animaux sauvages non nuisibles, nous citerons surtout les Antilopes. Jamais et dans aucun pays du Soudan nous n’en avions rencontré autant de variétés et en aussi grand nombre. C’est par troupeaux de dix, quinze, que nous les faisions lever sur la route. Le sanglier est aussi très commun, surtout dans la partie qui avoisine le désert de Coulicouna. Pendant le séjour que je fis à Badon, les fils de mon hôte (diatigué) en tuèrent trois en moins de quinze jours.
Nous citerons encore le bœuf sauvage (Séguien Bambara et en Malinké) il est très commun et, de l’avis des Noirs, le Badon est le pays où on le trouve en plus grand nombre. A ma connaissance, les habitants en tuèrent deux et je pus m’assurer que sa viande était absolument succulente.
La Gambie, le cours inférieur du Niocolo-Koba et des grands marigots sont peuplés d’hippopotames. Citons enfin l’éléphant qui habite surtout les vallées. Les Malinkés du Badon organisent parfois de grandes chasses, et, quand ils sont assez heureux pour en tuer un, ils en mangent la viande et en vendent les défenses à des dioulas de passage, ou bien ils vont jusqu’à Yabouteguenda les échanger contre du sel, de la poudre, des kolas et des étoffes.
On comprendra que, dans un pays aussi giboyeux, les habitants se livrent ardemment à la chasse. Comme les gens du Tenda et du pays de Gamon ils en font leur passe-temps favori. Il n’est pas de jour qu’il n’y en ait quelques-uns qui prennent la brousse dans ce but. Ils restent parfois des semaines entières dehors, et ne rentrent jamais les mains vides. On peut dire que dans le Badon, la seule viande que mangent les Malinkés provient des produits de leur chasse.
Les animaux domestiques y sont relativement nombreux. Badon possède un beau troupeau de bœufs, des chèvres, des moutons, poulets en quantité. Malgré cela, la viande de boucherie y est presque complètement inconnue. Il faut une circonstance grave, présence d’un chef ou fête quelconque pour que l’on abatte un bœuf. Par contre, on y consomme relativement beaucoup de chèvres, moutons et poulets, et à l’époque des circoncisions on en fait de véritables hécatombes pour nourrir les enfants qui ont été opérés.
Flore.—Productions du sol.—Cultures.— La Flore du pays de Badon est une des plus pauvres que nous ayons vue au Soudan. Nulle part le sol ne nous a présenté une aridité semblable. Les collines, les plateaux sont absolument dénués de toute espèce de végétation. Il n’y a que sur les bords des marigots et dans les vallées qu’elle se montre un peu plus riche. Là, nous trouvons de superbes karités des deux variétés Shee et Mana. Les habitants en récoltent le fruit pour en extraire le beurre, mais ils n’en fabriquent que juste ce qu’il leur faut pour leurs usages domestiques, et encore.... Les caïl-cédrats et les grandes Légumineuses sont assez communs sur les rives des marigots et de la Gambie.
Les lianes Saba et Delbi y sont abondantes. La première se trouve surtout sur les bords des marigots et la seconde sur les plateaux.
On comprend que dans un pays aussi désolé, les cultures soient peu importantes, la terre végétale faisant presque partout défaut. Ce n’est qu’aux environs des villages que l’on rencontre quelques rares lougans. Là, comme partout ailleurs, on ne cultive que le mil, le maïs, les arachides, le riz, le tabac, les tomates, etc., etc. Encore la production est-elle excessivement faible et suffit-elle à peine pour les besoins des habitants, et, chaque année, pendant l’hivernage, ils en sont réduits pendant trois mois, à la portion congrue.
Populations.—Ethnographie.— Le Badon, relativement peuplé jadis, est aujourd’hui complètement désert. Il n’y a plus que deux villages, Sibikili et Badon, et encore sont-ils peu peuplés. Badon ne compte guère plus de 750 habitants et Sibikili 500. Tous les autres villages ont été détruits par les Almamys du Fouta-Diallon sans aucun motif, uniquement : « pour faire captifs », comme disent les noirs. Il y a une quinzaine d’années, il restait encore quatre villages :Badon,Sibikili,Marougou,Ouiako. L’almamy du Fouta-Diallon, Birahima, vint les attaquer avec une forte colonne. A son approche tout le monde s’enfuit, mais la majeure partie des habitants de Marougo et de Ouiako fut emmenée en captivité. Les villages furent détruits. Toumané, le chef actuel, après avoir mis sa famille en sûreté, alla demander du secours à Boubakar-Saada, alors almamy du Bondou. Celui-ci ne le lui refusa pas, car depuis longtemps il entretenait des relations amicales avec leBadon et ses guerriers l’avaient souvent secondé dans maintes expéditions. Il rassembla donc ses hommes et en personne vint protéger la reconstruction des tatas de Badon et de Sibikili. A son approche, l’almamy Birahima battit en retraite avec ses hommes et Boubakar ne quitta le Badon que lorsqu’il fut bien certain que ses alliés étaient bien en sûreté derrière leurs murailles. Depuis cette époque ils ne furent plus attaqués par les Peulhs, mais marchèrent avec Boubakar contre Gamon et y furent honteusement battus. En sûreté derrière leurs tatas, ils pillaient et rançonnaient sans pitié les dioulas, jusqu’au jour où ils furent liés avec nous par un traité de protectorat. La population du Badon est uniquement formée de Malinkés venus du Bambouck à la suite de la première grande migration Mandingue qui peupla et colonisa cette partie du Soudan.
Les habitants de Sibikili sont des Malinkés de la famille desSadiogos. Ils habitèrent d’abord le Niocolo dont ils furent les premiers colons Mandingues. Quelques-uns étaient venus directement du Bambouck à Sibikili. Ceux qui s’étaient fixés dans le Niocolo ne tardèrent pas à en être chassés par l’invasion des Camaras et ils vinrent demander asile à leurs parents de Sibikili. Depuis cette époque, ils ont toujours habité ce village et c’est là seulement qu’on peut rencontrer des représentants de cette ancienne famille Malinkée. Ils sont absolument ahuris et s’adonnent avec passion à l’usage immodéré des boissons alcooliques. Les Sadiogos de Sibikili furent d’abord indépendants, mais lorsque Badon fut fondé par des Keitas venus du Niocolo, ils se soumirent à eux.
Comme ceux de Sibikili, les habitants de Badon sont des Malinkés. Les uns sont musulmans et les autres non. La famille régnante est celle des Keitas. Ils sont venus du Bambouck au Niocolo d’abord, où ils soumirent à leur autorité les Dabos et les Camaras. Un parti traversa alors la Gambie, fonda le village de Badon et soumit les Sadiogos de Sibikili. Autour des Keitas vinrent dans la suite se ranger d’autres familles Malinkées musulmanes. Aujourd’hui, il ne reste plus à Badon que des Keitas et quelques rares Musulmans. Les Keitas de Badon sont absolument dégénérés, et ils sont loin d’avoir pour leur ancêtre Soun-Dyatta, le respect qu’ont les autres membres de cette famille. De même, ils n’ont pas pourl’hippopotame le culte que doit avoir tout bon Keita et ils en mangent volontiers la chair.
Badon est situé à peu de distance de la Gambie, neuf kilomètres environ, à peu près à la hauteur de cette partie de son cours où ce fleuve cesse de couler du Sud au Nord pour se diriger à l’Ouest vers la mer, embrassant ainsi le Niocolo dans la concavité du coude qu’il forme.
Non loin de Badon on montre sur un rocher deux traces de pas, celles d’un homme et d’un bœuf. D’après la légende, ce serait là que passèrent les premiers guerriers Peulhs, lorsque le peuple nomade émigra vers le Fouta-Diallon qu’il devait conquérir. Nous nous sommes fait montrer ces deux empreintes. Elles ne m’ont pas parues aussi nettes que les indigènes le prétendent. On y peut reconnaître cependant la forme d’un pied humain et celle d’un pied de bœuf.
Badon a beaucoup perdu de l’importance qu’il avait autrefois. Malgré cela, sa situation géographique exceptionnelle en fait, à notre avis, un point qu’il est utile et prudent de conserver.
Nous n’avons pas besoin de dire que les Malinkés du Badon possèdent à un haut degré les qualités remarquables qui caractérisent les représentants de cette intéressante race. Ce sont des ivrognes émérites, menteurs, sales, dégoûtants, voleurs et pillards. Notre intervention dans leurs affaires a pu seule les faire rester en paix dans leurs villages et modérer leur goût prononcé pour les vols de grand chemin et les rapines de toutes sortes auxquels tout bon Malinké doit se livrer avec ardeur pour ne pas déroger.
Situation et organisation politiques.— Au point de vue politique le Badon ne possède aucune organisation. C’est le gâchis, par excellence, comme dans tous les pays Malinkés, du reste. Le sol appartient au premier occupant, et tous ceux qui viennent dans la suite s’y fixer doivent obtenir l’autorisation du chef et reconnaître son autorité, autorité qui, d’ailleurs, ne se manifeste d’aucune façon. Le chef du pays ne possède aucun revenu. Il n’y a aucun impôt. Les ordres sont absolument méconnus, même par les captifs. Veut-on faire une expédition militaire, c’est la bagarre la plus complète, le désordre le plus parfait. Tout le monde commande et personne n’obéit. En résumé, le chef du pays n’a sur ses sujets aucune autorité effective. C’est plutôt une sorte de jugeque l’on vient consulter, rarement encore, dans les différends qui s’élèvent entre les particuliers. Je n’ai pas besoin de dire que ses jugements ne sont nullement exécutés, surtout par la partie condamnée. Dans les villages, la véritable autorité est représentée par une sorte de conseil auquel prennent part les vieillards et les notables et dans lequel dominent souvent les avis d’un simple griot, forgeron ou captif favori du chef. C’est dans ce conseil que sont discutées toutes les affaires qui peuvent intéresser le pays ou le village.
L’ordre de succession se fait par ligne collatérale, comme chez tous les peuples Noirs du Soudan. Aussi les chefs sont-ils des vieillards ahuris et abrutis qui n’ont ni l’énergie ni l’intelligence voulue pour commander aux autres et pour diriger les affaires du pays. Ils ne maintiennent leur prestige qu’en comblant de cadeaux leurs sujets. Aussi, aujourd’hui qu’ils ont perdu leur principale source de revenus, depuis qu’on a réprimé leurs brigandages, ne peuvent-ils plus faire autant de libéralités. Dès lors leur prestige s’est trouvé diminué. Ce qui n’est pas un mal.