CHAPITRE XXIII

Les Malinkés du Niocolo ne diffèrent en rien des Malinkés des autres pays. Ils sont aussi vantards, pillards, ivrognes, voleurs et menteurs. Leurs villages sont aussi sales. Ils sont là plus abrutis que partout ailleurs et la main de fer qui les opprime n’est pas capable de leur permettre de se relever tant au moral qu’à tout autre point de vue. Ils forment un grand nombre de villages ; mais Keitas et Camaras habitent à part, et depuis la conquête les unions entre ces deux familles ont été fort rares.

Villages Malinkés du Niocolo.

Les Malinkés habitent le Nord du Niocolo. Une ligne de démarcation bien nette les sépare des Peulhs du Sud. Ils n’ont jamais tenté de s’étendre lors même que le reste du pays était inhabité. Là où ils ont mis le pied pour la première fois, là ils sont restés. C’est là la preuve la plus manifeste du peu de vitalité de ce peuple, qui est appelé à disparaître un jour du Niocolo et à en être chassé par les Peulhs ou à être absorbé par eux.

2oDiakankés.— Les Diakankés du Niocolo sont relativement peu nombreux. Ils forment quatre villages dont la population totale peut être évaluée à environ trois mille habitants. Ces villages sont :

Diengui.—Sillacounda.—Laminia.—Samécouta.— Les Diakankés sont établis là de très longue date. Ils ont quitté le Diaka dès les premiers jours de la conquête de ce pays par les almamys du Bondou. Pressurés par ces derniers, ils ont préféré se soumettre aux exigences du Fouta-Diallon que de supporter les exactions auxquelles ils étaient continuellement exposés dans le Diaka. Ils ont construit alors sur les bords de la Gambie ces quatre grands villages dans des situations hors ligne et au milieu d’un pays excessivement fertile. — Les Diakankés, musulmans fanatiques, sont des gensabsolument paisibles pourvu qu’on leur laisse pratiquer en paix leur religion. Ils élèvent de nombreux troupeaux et les greniers de leurs villages regorgent de provisions de toutes sortes. Ce sont de beaucoup les plus riches du Niocolo. Ils sont soumis au Fouta-Diallon auquel ils payent tribut. Chaque année, les quatre villages doivent payer douze bœufs aux almamys. Mais, en dehors de cela, ils sont obligés de répondre aux demandes de leurs maîtres qui envoient chercher mil, arachides, etc., etc. Ils sont fatigués de cela et demandent que cet état de choses cesse au plus tôt.

N’étaient les bœufs qui les empestent littéralement, leurs villages seraient bien entretenus. Les cases y sont propres et en bon état. Chaque village possède une ou plusieurs mosquées qui y sont construites, en paille, avec le plus grand soin. Leurs immenses toits en forme de chapeaux pointus viennent jusqu’au ras du sol, aussi pour entrer dans ces temples, faut-il absolument se mettre à quatre pattes. Chaque jour, les enfants sont réunis dans une case spécialement affectée à leur instruction, et un marabout en renom dans le village, très versé dans la connaissance de l’Arabe et du Coran, les initie aux mystères de la langue sacrée, leur apprend et leur explique les versets du Saint Livre. Ces sortes d’écoles sont très assidûment fréquentées. En résumé, le Diakanké est un peuple fort intéressant, dont nous devrions nous occuper plus que nous l’avons fait jusqu’à ce jour.

3oSarracolés.— Il eût été fort étonnant de ne pas trouver de village Sarracolé dans le Niocolo. On les rencontre partout où il y a un peu de commerce à faire, et, dans ce pays, ils jouissent, au point de vue commercial, d’une situation fort sortable. Ils n’ont formé qu’un seul village, Kédougou, fort peuplé de gens de toute espèce de races. C’est là que les Sarracolés tiennent, pour ainsi dire, entre leurs mains, la plus grande partie du commerce de la région.

Les Sarracolés du Niocolo sont venus d’un peu partout ; mais ce sont surtout ceux du Guidioumé et du Ghabou qui y sont en plus grand nombre. Les premiers y sont venus à la suite de la conquête de leur pays par El Hadj Oumar, et les seconds, à la suite de la conquête du Ghabou par Alpha-Molo. Ils vivent là en paix, payant au Fouta-Diallon un fort impôt, et vivant en bonne intelligence avec leurs voisins, car ceux-ci ont toujours besoin d’eux.

4oPeulhs.— Les Peulhs du Niocolo ne ressemblent en rien aux Peulhs du Ouli ou du Sandougou. Ils sont venus du Fouta-Diallon à la suite des envahisseurs, lorsque le Niocolo fut soumis à l’autorité de l’almamy. Ils forment un grand nombre de villages situés dans la partie Sud du pays, et là, ils se livrent plutôt au brigandage qu’aux travaux des champs.

Le Peulh de Fouta-Diallon est peut être la pire des races africaines. C’est le voleur de grand chemin et le pillard par excellence. Musulman enragé, et sous prétexte de religion, il se livre à toutes les rapines possibles, aussi bien sur ses coreligionnaires que sur les infidèles. Ils poussent leurs incursions jusque dans le Tenda, le pays de Gamon et même le Koukodougou. Il serait grandement temps de mettre fin à tout cela et de protéger enfin d’une façon plus efficace ceux que, par traités, nous avons promis de protéger.

Les Peulhs du Niocolo vivent en paix avec les autres populations du pays, mais, il n’y a pour ainsi dire aucun rapport entre eux. Chacun reste chez soi. Voici la liste de leurs villages :

Situation et organisation politiques actuelles.— Le Niocolo, avons-nous dit, est tributaire du Fouta-Diallon. La conquête de ce pays par les almamys s’est faite bien aisément et voici dans quelles circonstances. C’est à l’époque où il n’y avait encore dans le Niocolo que des Malinkés ; car les autres peuples sont venus bien après.

Lorsqu’après la mort de Boubou-Malick-Sy, fils de Malick-Sy, le fondateur de la dynastie Sissibé du Bondou, ce pays fut livré en proie aux Malinkés du Bambouck ; Maka-Guiba, héritier de sononcle, fit demander du secours aux almamys du Fouta-Diallon, ses cousins, pour reconquérir le royaume de Malick-Sy. On comprend que ceux-ci ne laissèrent pas échapper une si belle occasion de se livrer quelque peu au pillage. Ils réunirent donc une forte colonne et se mirent en route pour le Bondou, pillant et ravageant tout sur leur passage. Ils arrivèrent ainsi dans le Niocolo. Les guerriers Malinkés voulurent entrer en campagne contre eux, mais les vieillards calmèrent leur ardeur en leur faisant remarquer que le Fouta-Diallon était bien près et bien plus fort qu’eux et qu’ils finiraient toujours par succomber dans une lutte aussi inégale. Il valait donc mieux ne pas s’exposer à la colère de l’almamy et se soumettre à son autorité. Chose qui fut faite, et, depuis cette époque, le Niocolo est tributaire et vassal du Fouta-Diallon. Les populations qui vinrent s’y établir dans la suite acceptèrent une situation déjà existante et payèrent également l’impôt. C’est également à cette époque que des Peulhs du Fouta-Diallon vinrent s’établir dans le Sud du Niocolo et y fondèrent les villages dont nous avons donné plus haut la liste.

La véritable autorité dans le pays est donc celle du Fouta-Diallon et elle s’exerce spécialement pour recueillir l’impôt et pressurer les populations qui lui sont soumises.

Le chef des Malinkés, qui réside à Dikhoy, ne jouit absolument d’aucun pouvoir. C’est, du reste, la coutume dans les pays Malinkés. On vient parfois lui demander son avis dans certaines contestations entre villages ou entre particuliers ; mais il est rarement suivi. En résumé, c’est un chef qui n’en a que le nom.

Les autres villages, Peulhs, Sarracolés, Diakankés s’administrent comme bon leur semble. Chez les Diakankés, le chef de Sillacounda jouit d’une autorité assez respectée des autres villages ; car les quatre villages Diakankés sont tous habités par les membres de la même famille.

En résumé, au point de vue politique, il n’y a réellement qu’une autorité dans le Niocolo, la volonté de l’almamy de Timbo. Nous avons dit plus haut comment elle s’exerçait. Sauf la question de l’impôt, rien n’est réglé. C’est l’anarchie et le désordre par excellence.

Par suite du traité passé avec le Fouta-Diallon, le Niocolo se trouve également placé sous le protectorat de la France. Les habitantsdu pays voudraient bien nous voir intervenir en leur faveur contre leurs tyrans, mais il serait difficile de faire quoi que ce soit pour eux sans se heurter contre l’autorité de l’almamy. Malgré tout, il est temps qu’une solution intervienne, car nos caravanes et nos marchands sont littéralement dépouillés par les droits exorbitants que l’on exige d’eux.

Rapports du Niocolo avec les pays voisins.— Bien que le Niocolo soit tributaire du Fouta-Diallon, bien qu’il fasse partie du grand empire Peulh, ses habitants ne sont nullement protégés par les Peulhs, bien au contraire. Ils n’ont du protectorat que les charges sans en avoir les avantages, et ses villages, quand ils sont attaqués, ne sont jamais défendus. On ne vient jamais à leur secours. Aussi, leurs voisins ne se gênent ils guère avec eux et ils n’ont pas échappé aux attaques des almamys du Bondou. Aussi, en décembre 1869, sous prétexte que les gens de Marougoucoto avaient pillé une caravane du Bondou, ce qui pouvait bien être vrai, Boubakar-Saada, l’almamy, vint attaquer ce village et s’en empara aisément. La moitié de la population se sauva et le reste fut emmené en captivité. Quelque temps après, Boubakar autorisa ceux qui lui avaient échappé à reconstruire Marougoucoto. Mal lui en prit, car en 1875, ce village s’étant repeuplé et son tata ayant été solidement reconstruit, les habitants recommencèrent leurs brigandages et pillèrent sans merci tous les dioulas et toutes les caravanes venant du Bondou ou du Galam et qui s’aventuraient à leur portée. L’almamy Boubakar leur envoya deux de ses meilleurs guerriers pour leur enjoindre d’avoir à cesser d’harceler sans cesse ses sujets, et leur déclarer qu’en cas de refus il marcherait immédiatement contre eux. Le chef du village lui fit répondre que « s’il était le maître à Sénoudébou, lui il commandait à Marougoucoto, et que si les gens du Bondou voulaient passer par son village pour se rendre au Fouta-Diallon, sans payer l’impôt que toutes les autres caravanes acquittaient sans récriminer, il continuerait à le leur faire payer de force ». De plus ses émissaires ne furent même pas autorisés à se reposer dans le village. On ne leur donna même pas une calebasse d’eau pour se désaltérer et ils furent reconduits sous bonne escorte jusque sur la rive droite de la Gambie. Cette façon de procéder, si contraire à toutes les coutumesnoires, équivalait à une déclaration de guerre. Boubakar, à bon droit, le comprit ainsi et se prépara à aller châtier ces insolents. Il fit alors appel à ses alliés du Gadiaga, du Kasso et du Logo, réunit une forte colonne et entra immédiatement en campagne. L’armée coalisée traversa la Gambie au gué de Tomborocoto et vint tomber sur Marougoucoto dans les premiers jours d’avril 1875. Mais les habitants étaient prévenus et se tenaient sur leur garde. Suivant une tactique assez commune chez les Malinkés, ils n’attendirent pas l’ennemi à l’abri de leurs murs et s’avancèrent contre Boubakar pour lui barrer la route. Du gué de Tomborocoto, la route suit un défilé que dominent de chaque côté des collines relativement élevées. Elle est de plus littéralement encombrée de roches qui la rendent difficilement praticable. Embusqués derrière les rochers et dans la forêt, ils attaquèrent à l’improviste l’armée coalisée. Malgré une vigoureuse défense, Boubakar fut obligé de battre en retraite, ses troupes se débandèrent et se précipitèrent en désordre vers le gué de Dina (c’est ainsi que les Toucouleurs appellent le gué de Tomborocoto). Poursuivies à outrance par les guerriers de Marougoucoto et leurs alliés, c’est à peine si elles purent franchir la Gambie sous le feu des ennemis embusqués derrière les rochers des collines environnantes. Boubakar et Ousman Gassy, son fils, ne purent, malgré leurs efforts, arriver à rallier leurs hommes et furent obligés de s’enfuir à bride abattue pour échapper aux balles des Malinkés.

Dans cette journée, Boubakar perdit environ deux cents hommes, parmi lesquels un de ses neveux, Sidy-Amady-Salif, de la branche des Sissibés de Koussan-Almamy, et un des captifs de la couronne qu’il affectionnait le plus, Saada-Samba-Yassa.

Depuis cette époque, aucune guerre n’a désolé le Niocolo. Les Malinkés qui l’habitent vivent en paix avec leurs voisins du Badon. Ils sont, du reste, de la même famille, ce qui cependant ne serait pas une raison. Il en est de même avec le Dentilia. D’ailleurs, ils ne se sentent plus assez forts pour essayer de brigander sur les routes comme ils le faisaient jadis. Opprimés comme ils le sont par le Fouta-Diallon, ils ne peuvent plus se permettre quoi que ce soit. Autrefois ils se livraient à un pillage en règle des caravanes qui passaient par leur pays. Tomborocoto et Marougoucoto avaient à ce sujet une réputation universelle au Soudan. Mais depuisquelques années, depuis que nous nous sommes occupés, bien peu pourtant, de leurs affaires, les vols ont cessé. Les autorités du Fouta-Diallon y ont mis bon ordre. Nous avons vu quelles étaient leurs relations avec les Peulhs du Sud. Je crois bien qu’ils préféreraient les voir ailleurs que là où ils sont ; mais ils ne peuvent rien dire, ce sont les maîtres.

Les Diankankés vivent absolument à part et n’ont avec les Malinkés que les relations qu’un peuple musulman peut avoir avec un peuple qui ne l’est pas.

Quant aux Sarracolés, ces juifs de l’Afrique, ils sont bien avec tout le monde, pourvu qu’ils en tirent profit et bénéfices, si petits qu’ils soient.

Nous avons vu ce que sont les Peulhs, voleurs, pillards, brigands dans toute l’acception du mot. Il serait temps de leur couper les ailes.

Rapports du Niocolo avec les autorités françaises.— Les rapports du Niocolo avec les autorités françaises sont nuls. Cela se comprend ; nous ne pouvons avoir avec ce pays que des relations absolument indirectes. Les Malinkés, Sarracolés, Diakankés nous verraient avec plaisir intervenir d’une façon plus efficace dans les affaires de leur pays. Aussi lorsqu’ils voient un représentant quelconque de l’autorité française, le traitent-ils avec les plus grands égards.

Quant aux Peulhs, il ne faut pas l’oublier, ce sont des émigrés du Fouta-Diallon et ils reçoivent le mot d’ordre de ce pays ; le fait suivant suffira amplement pour prouver quelles sont leurs façons de penser à notre égard. Me trouvant à Gamon, le chef vint se plaindre à moi de ce que les Peulhs du Niocolo et du Tamgué venaient jusque sous les murs du village voler leurs enfants, femmes, captifs et bœufs. Je lui exprimai mon étonnement de ce fait, car, lui dis-je, ils savent parfaitement que Gamon est Français. « Ah bien oui, me répondit-il, ils s’en moquent pas mal et si on les interroge à ce sujet, ils vous répondent qu’ils ne connaissent pas ce que c’est. Il n’y a pour eux que des villages Malinkés. Aussi ne se gênent-ils pas pour venir sur notre territoire continuellement piller, voler et brigander à outrance ». Pour être convaincu de la chose, il suffit d’interroger à ce sujet les gens du Tenda, du Gamon, du Dentiliaet même du Koukodougou. Tous s’en sont plaints à moi et m’ont déclaré que, depuis quelque temps surtout, la présence de ces brigands-là dans le pays leur rendait la situation absolument intolérable.

Le Niocolo au point de vue commercial.—Conclusions.— Le Niocolo, par sa situation géographique, a, au point de vue commercial, une importance énorme au Soudan. C’est, en effet, par le Niocolo que passent la plupart des routes qui mènent du Bambouck, du Bondou, du Tenda, du Ouli, etc., etc., au Fouta-Diallon, routes qui, par conséquent, font communiquer nos comptoirs du Sénégal avec ce grand pays. De plus, c’est dans le Niocolo à Kédougou surtout que les dioulas du Nord viennent faire leurs achats de kolas. On peut dire, à ce point de vue, que Kédougou est l’entrepôt de tout le commerce du Nord avec le Fouta-Diallon. Les almamys l’ont bien compris, aussi celui qui règne actuellement vient-il d’établir à Sakoto une sorte de douane à l’usage des dioulas spécialement. Qu’ils aillent au Fouta-Diallon ou qu’ils en reviennent, il faut payer à l’entrée comme à la sortie, et les droits ne sont pas minimes. Ainsi c’est une pièce de guinée par charge d’âne et une demi-pièce par charge d’homme, soit environ 20 francs et 10 francs. C’est le fils lui-même de l’almamy qui dirige ce service de trésorerie. Je n’ai pas besoin de dire qu’il en profite pour pressurer le pays d’une façon épouvantable.

Comme on le voit, l’importance commerciale du Niocolo est capitale. On devrait s’occuper un peu plus de cette question que nous ne l’avons fait jusqu’à ce jour. Ce qu’il importe surtout pour favoriser le commerce, c’est de supprimer toutes ces douanes et de réprimer le brigandage. Pour arriver à ce résultat, il n’y a qu’un moyen, je le répète, mettre définitivement la main sur le Fouta-Diallon.

Dentilia

Dentilia

Dentilia

Départ de Laminia. — Souhaits de bon voyage. — Pratique religieuse à ce sujet. — De Laminia à Médina. — Dentilia. — Route suivie. — Extraction du fer. — Hauts-fourneaux. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — LeDiabé. — LaFève de Calabar. — Arrivée à Médina. — Dentilia. — Le pavillon tricolore. — Belle réception. — Orchestre original. — Description du village. — En route pour Saraia. — Route suivie. — Bembou. — Badioula. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Lesficus. — LeSéno. — LesStrophanthus. — Arrivée à Saraia. — Le village. — Un mariage chez les Malinkés. — Départ pour Dalafi. — Beaux lougans. — Le Caoutchouc. — Arrivée à Dalafi. — Mensonges des habitants. — Respect des Indigènes pour les bœufs blancs. — En route pour Diaka. — Médina. — Route suivie. — L’Anacarde. — Cordiale réception.

20 Janvier 1892.— La nuit que nous passâmes à Laminia fut relativement chaude. Le vent du Nord-Est n’a pas cessé de souffler. Ciel clair et étoilé. Au réveil pas le moindre nuage. Le soleil se lève brillant. Brise de Nord-Est. Température chaude. Pas de rosée. Nous avons une longue étape à faire. Aussi je réveille mon monde dès deux heures et demie du matin. Malgré l’heure matinale les préparatifs du départ se font très rapidement. Les porteurs sont réunis à l’heure dite, et, par un beau clair de lune, nous nous mettons en route à trois heures du matin.

Le chef et les principaux notables n’ont pas voulu me laisser partir sans venir me serrer la main et sans me souhaiter un bon voyage. Même ceux de Sillacounda sont restés passer la nuit à Lamina pour me saluer encore au moment où j’allais les quitter. Tous me remercièrent sincèrement du petit cadeau que je leur fis. J’aurais bien voulu leur donner davantage pour les défrayer un peu des dépenses qu’ils avaient faites pour me recevoir ; mais ma pacotille commençait singulièrement à s’épuiser et il me fallait songer aussi à la longue route qui me restait à faire avantd’arriver dans un de nos postes où je pourrais me ravitailler. Car, dans ce pays, pour être bien vu, il faut donner, toujours donner.

Ce n’est, en effet, que par la force ou par force cadeaux que l’on peut conserver son prestige dans ces régions. Un chef doit être puissant ou généreux. Voyageant sans escorte, il me fallait donc, pour me faire respecter, puiser sans cesse dans mes modestes provisions. « Les cadeaux entretiennent l’amitié », disons-nous en France. Nulle part, plus qu’au Soudan, ce proverbe n’a été plus vrai.

Au moment où nous allions nous mettre en route, je vis un des marabouts du village s’avancer vers Almoudo et lui adresser une question en lui prenant les deux mains. Mon interprète répondit affirmativement, et ce disant présenta au marabout ses deux mains ouvertes, la paume tournée en haut et se touchant par leur bord interne. Le marabout les prit dans les siennes et marmotta quelques paroles en crachant plusieurs fois et légèrement sur la paume. Quand il eut terminé, celui-ci se les passa sur la figure à plusieurs reprises en répétant : « merci, merci. » Je lui demandai ce que signifiait cette pratique. Il me répondit alors que ce marabout était renommé dans tout le pays pour sa sainteté et qu’il venait de faire une prière pour que nous fassions un bon voyage. « Nous pouvons être assurés, ajouta-t-il, maintenant qu’il ne nous arrivera rien de fâcheux pendant la route, car, lorsqu’un grand marabout donne une prière comme cela à un homme, tous les compagnons de celui-ci en profitent, car il est alors l’ami d’Allah. C’est ce qu’il y a de plus que le meilleur. » Je ferai remarquer que mon interprète était un Bambara qui, s’il ne faisait pas Salam, observait du moins toutes les autres prescriptions du Coran. C’est encore là une preuve indiscutable de la grande vénération que, même les peuples du Soudan qui ne la pratiquent pas, ont pour la religion du prophète.

Munis de ce précieux viatique, nous nous mîmes en route pleins de sécurité sur l’issue de notre voyage. Les porteurs marchent bien. A un quart d’heure du village, nous traversons le Daguiri-Kô. Les uns en pirogue et les autres à gué. Ce marigot est peu large et peu profond en cette saison. Les berges sont cependant à pic et, pendant l’hivernage quand ses eaux ont été gonflées par les pluies, sa largeur peut être d’environ de 50 à 60 mètres et sa profondeur de 10 à 12 mètres. L’endroit où il coupe la route de Laminia àMédina-Dentilia est situé à environ trois cents mètres de la Gambie que l’on peut apercevoir, du reste, du haut des berges du marigot. Nous traversons, à peu de distance du Daguiri-Kô, deux de ses affluents. Successivement, il nous faut franchir le Diguia-Kô, le Douta-Kô, affluents de Koumountourou-Kô. Nous laissons sur la droite la route de Dioulafoundou et, à six kilomètres de là, nous arrivons aux ruines deTasiliman, où nous faisons la halte.

Tasilimandevait être un village qui, à en juger par ses ruines, devait avoir environ 450 ou 500 habitants. Il était situé sur un petit monticule qui s’élève à un kilomètre du Koumountourou-Kô. Sa population l’abandonna à la suite d’un incendie qui dévora toutes ses cases, et alla habiter à Médina-Dentilia et à Dioulafoundou. Le sol est cependant très fertile aux alentours. Les habitants des villages voisins y ont fait de beaux lougans de mil, et toute la plaine qui l’entoure est parsemée de superbes karités. Il existe encore au milieu des ruines du village plusieurs puits qui donnent une eau délicieuse et qui, pendant la saison des cultures, sont bien entretenus par les cultivateurs qui viennent s’installer là pour surveiller leurs champs. Non loin de l’ancien village existent, en effet, quelques cases et quelques greniers à mil que gardent une ou deux familles de captifs.

La traversée du Koumountourou-Kô est assez difficile, bien que ce marigot ne soit pas très large et qu’à cette époque de l’année il soit presque complètement à sec. Mais ses berges sont excessivement élevées et à pic. Aussi faut-il prendre mille précautions pour descendre dans le lit et remonter sur la berge opposée. De plus, le fond est couvert de débris végétaux et encombré de racines qu’il faut avoir soin de faire éviter aux animaux.

A quelques kilomètres du Koumountourou-Kô, nous traversons successivement le plus important de ses affluents, le Samania-Kô, et non loin de ce dernier le Bancoroti-Kô, qu’il reçoit et qui coule au pied du petit monticule sur lequel s’élève le village de Médina-Dentilia.

A peu de distance de là nous laissons sur la gauche huit ou dix fours à extraire le fer, et qui étaient éteints quand nous y sommes passés.

Le minerai de fer est excessivement commun au Soudan. On peut dire d’une façon générale qu’il n’y existe pas de roche quin’en contienne en plus ou moins grande quantité. Mais ce sont surtout les quartz et les grès qui sont les plus riches. Le fer magnétique est assez rare. On ne le trouve guère que dans le pays de Ségou. Ce métal existe plutôt à l’état d’oxydes unis à de la silice et à de l’argile. Les quartz et les grès ferrugineux forment des conglomérats parfois énormes qui sont agglutinés entre eux par de l’argile. Enfin on trouve encore parfois de petits cailloux roulés qui contiennent une si grande quantité de ce métal que les indigènes s’en servent parfois comme balles de fusil. Certains minerais des environs de Dioulafoundou dans le Bambouck contiennent à peu près 35 % de fer absolument pur. Malgré leurs richesses, il sera de longtemps impossible de les exploiter, vu le bas prix de ce métal en Europe. Il ne sera jamais l’objet d’un commerce d’importation et, pour l’utiliser, il faudrait l’extraire sur place et l’écouler dans le pays. Encore l’exploitation ne sera-t-elle jamais rémunératrice, vu le prix élevé de la main d’œuvre. Il sera toujours moins onéreux de faire venir d’Europe la quantité de métal dont nous pourrons avoir besoin dans nos ateliers.

Les indigènes extraient eux-mêmes le métal dont ils ont besoin pour fabriquer leurs couteaux, sabres et leurs instruments de culture. Toutefois depuis notre installation au Soudan, ils préfèrent de beaucoup s’approvisionner sur nos marchés et il faut aller assez loin dans l’intérieur pour y voir encore fonctionner leurs hauts-fourneaux. Nous avons pu en voir de nombreux échantillons dans les différents voyages que nous avons faits au Soudan dans le Bélédougou, le Niocolo, le Bambouck, le Konkodougou, etc., etc.

Les fourneaux sont généralement construits non loin de la mine d’où on extrait le minerai. Ce minerai est cassé en petits fragments d’environ quatre à cinq centimètres cubes et amoncelé en tas auprès des fours.

Ces fours sont construits en argiles compactes. Leur hauteur est environ de trois mètres et leur circonférence d’un mètre cinquante. Leur forme est à peu près cylindrique ; à fleur de terre trois ou quatre ouvertures ou évents sont ménagées avec soin et sont munies de tuyaux auxquels s’adaptent des soufflets que les ouvriers manœuvrent à la main. Une ouverture plus grande que les autres, et fermée pendant que dure la fonte, communique par un conduit en argile à une sorte de réservoir en pisé destiné à recevoir le ferquand l’opération est terminée. Pour l’obtenir on empile dans le fourneau par couches superposées le minerai et le charbon. Ce dernier est excellent et donne une chaleur suffisante. On le fabrique surtout avec le bois du caïl-cédrat, du vène et du gonakié. Quand le four est chargé, on l’allume par la base et on souffle vigoureusement de façon à accélérer le plus possible la combustion. La cheminée est, de plus, construite pour donner un vigoureux tirage. Aussi l’opération se fait-elle en peu de temps quand le feu est bien allumé. Lorsqu’on juge que la fusion est complète, on débouche l’ouverture dont nous avons parlé plus haut et le métal coule dans le réservoir ménagé à cet effet, et où on le laisse refroidir. Le fer ainsi obtenu n’est pas de la fonte et il a toutes les qualités du fer absolument pur. Les forgerons seuls pratiquent ce métier avec leur famille, et c’est à eux qu’incombe le soin de fabriquer tous les objets dont les noirs se servent pour leurs travaux agricoles. Couteaux, haches, pioches, ainsi que sabres et poignards sont fabriqués avec ce fer qu’ils travaillent au marteau et à l’enclume après l’avoir fait rougir au charbon de bois dont ils entretiennent la combustion avec des soufflets en peaux de boucs et qui sont manœuvrés par leurs aides. Chaque habitant du village qui a besoin de leurs services leur paye une certaine redevance proportionnée à l’importance des commandes.

A dix heures vingt minutes, nous arrivâmes enfin à Médina-Dentilia, par une chaleur très supportable tempérée par une bonne brise de Nord-Est.

De Laminia à Médina-Dentilia, la route suit à peu près une direction générale Est, et la distance parcourue est environ de 32 kil. 500 m. Elle ne présente, pour ainsi dire, pas de grandes difficultés. Seul, le passage du Daguiri-Kô et du Koumountourou-Kô nous a un peu retardé.

Au point de vue géologique, nous avons toujours les mêmes terrains. En quittant Laminia, nous traversons le monticule de latérite sur lequel est construit le village. Il s’étend environ jusqu’au marigot de Daguiri. A partir de là, la route traverse une vaste plaine de trois kilomètres de largeur environ et uniquement formée d’argiles compactes. Elle est bornée, à l’Est, par de petites collines que l’on franchit, et où abondent les quartz et les roches et conglomérats ferrugineux. A l’Est de ces collines, nous retrouvonsles argiles, et nous les avons jusqu’aux ruines de Tasiliman où apparaît la latérite, sur une étendue d’environ trois kilomètres, puis nouvelles argiles et de nouveau la latérite jusqu’à Médina. La petite élévation de terrain sur laquelle s’élève le village est formée de ce terrain. A peu de distance de Médina, on peut remarquer, de chaque côté de la route, d’énormes blocs de beau granit gris. Nous reviendrons plus loin sur ce sujet et tâcherons de donner une explication plausible de la présence de ces roches au milieu de terrains où on n’est pas habitué à les rencontrer.

Au point de vue botanique, rien de bien particulier à signaler. Les lianes Saba ont complètement disparu. Les Karités, peu nombreux dans les plaines argileuses, sont plus abondants dans les terrains à latérite. C’est la variété Shée que l’on trouve particulièrement. Les Manas font complètement défaut. Ce végétal est très commun aux environs des ruines de Tasiliman et dans la plaine, au centre de laquelle s’élève Médina-Dentilia. Nous en avons vu dont les dimensions étaient absolument énormes. Deux autres végétaux ont surtout attiré notre attention pendant cette étape, leDiabéet laFève de Calabar.

LeDiabén’est autre chose que le Henné (Lawsonia inermisL.) de la famille des Lythrariées. Ce végétal est assez commun au Soudan ; mais on le trouve surtout dans le Bambouck, le Dentilia et le Manding. Les indigènes en utilisent les feuilles pour teindre, en jaune très foncé, leurs cuirs ; mais elles sont surtout estimées des femmes qui s’en servent pour se colorer, en rouge acajou, les ongles et souvent aussi la paume des mains. Voici comment on procède pour obtenir cette coloration si appréciée des élégantes. On récolte les plus jeunes feuilles de Diabé. On les pile de façon à en faire une pâte bien homogène. Puis, on enduit de cette pâte chaque ongle. La main tout entière est ensuite enveloppée de feuilles et on a soin de maintenir très humide ce pansement pendant trois ou quatre jours. Puis on l’enlève, et, les mains lavées, on trouve les ongles teints en jaune rougeâtre acajou. Cette coloration persiste pendant trois ou quatre mois ; après ce temps il faut recommencer l’opération.

Cette teinture des ongles est considérée par les négresses comme un attribut essentiel de l’élégance. Filles, femmes de chefs et denotables ne manquent pas de la faire avec soin. Les griotes s’offrent parfois aussi ce luxe.

Cette pratique est surtout en honneur chez les Peulhs et chez les peuples qui appartiennent à cette race. Elle est plus rare chez les peuples de race Mandingue. Quelques jeunes gens adoptent aussi cette mode, mais ce fait est peu fréquent.

Le Henné est appelé Diabé par les peuples de la race Mandingue et Pouddi par les Peulhs et leurs congénères.

La Fève de Calabarest la graine duPhysostigma venenosumBalf. de la famille des Légumineuses papilionacées. C’est une plante vivace, ligneuse, grimpante, atteignant jusqu’à douze mètres de long. Elle croît, de préférence, sur les bords des marigots. Relativement rare au Soudan, nous ne l’avons rencontrée que dans le Diébédougou, non loin de Mouralia, et dans le Dentilia, sur les bords du Daguiri-Kô et du Koumountourou-Kô. Ses feuilles sont larges et ses fleurs disposées en grappes pendantes sont roses ou rouges pourpre. Le fruit est une gousse de couleur brun foncé, longue de 15 à 20 centimètres et contenant environ 5 à 7 semences ovales, de couleur brun-chocolat à épisperme dur, cassant, chagriné. Les cotylédons sont volumineux, durs, friables, rétractés et laissent entre eux une sorte de cavité.

Les indigènes du Soudan n’utilisent pas la Fève de Calabar. J’ai pourtant entendu dire que dans certaines de nos rivières du Sud, ils s’en servaient comme poison d’épreuve.

Notre entrée à Médina-Dentilia fit sensation. Dès que l’on aperçut de loin ma caravane, le chef, accompagné de ses principaux notables, vint à mon avance pour me souhaiter la bienvenue. Il était précédé par un orchestre des plus bizarres composé d’une douzaine d’individus armés des instruments les plus étranges. En débouchant dans la plaine au milieu de laquelle s’élève Médina-Dentilia, la première chose qui frappa mes regards fut un beau pavillon tricolore qui flottait à l’extrémité d’un haut bambou au centre du village. J’avouerai franchement, dût-on rire de ma sensibilité, que je ressentis alors une violente émotion. C’est que depuis huit mois que je vivais dans la brousse, c’était la première fois que quelque chose venait ainsi me rappeler vivement la patrie, et ce quelque chose était le pavillon national. On ne saurait s’imaginer tout le plaisir que l’on éprouve à voir flotter les trois chèrescouleurs, au centre de l’Afrique, à des milliers de kilomètres de la mère-patrie. Mes hommes eux-mêmes ne cachèrent pas toute la joie qu’ils ressentaient, et Almoudo, à cette vue, crut devoir traduire ses impressions par un vigoureux « ya bon » ; exclamation qui a son prix dans la bouche d’un noir. Tous ceux qui connaissent leur caractère en conviendront avec moi.

A peine avions-nous échangé avec le chef et les notables les salutations d’usage, que nous nous remîmes en route pour le village au milieu d’un vacarme assourdissant. L’orchestre qui nous précédait s’en donnait à cœur joie. Les uns frappaient à tour de bras sur d’énormes tam-tams ; les autres soufflaient à pleins poumons dans les instruments à vent les plus étranges. Des femmes enfin chantaient à tue-tête. Je crois que tous les instruments à vent connus des Malinkés étaient représentés dans cet épouvantable charivari, depuis la simple flûte jusqu’à la corne d’antilope et à la corne de bois. Nous allons, du reste, les décrire.

D’une façon générale, on peut dire que les instruments à vent sont peu nombreux au Soudan et on ne les trouve guère que chez les peuples de race Mandingue, Bambaras et Malinkés. Les Bambaras affectionnent tout particulièrement une espèce de trompe faite avec une corne d’antilope. Nous avons vu dans le Bélédougou, à Tiésamébougou et à Déorébougou notamment, des orchestres d’une quinzaine de musiciens ainsi composés. La construction de ces sortes de trompes est bien simple : A l’extrémité effilée de la corne, on perce un trou qui, bien entendu, ne la traverse pas de part en part. L’extrémité ouverte à l’air libre est recouverte d’une peau mince de jeune chevreau ou de jeune mouton, tendue de façon à vibrer mais aussi à laisser échapper l’air. Cette sorte de trompe ne donne jamais qu’un son rauque et qui impressionne fort désagréablement l’oreille un peu civilisée. Il en est cependant qui trouvent cette musique fort agréable. Il n’y a pas à s’en étonner. Tous les goûts ne sont-ils pas dans la nature ? Chaque trompe de dimension différente donne un son différend. Nous n’osons pas appeler note le bruit étrange qui en sort. Il en résulte que chaque exécutant produisant son bruit particulier l’un après l’autre, on a comme un espèce d’air. Oh ! il suffit de ne pas être trop difficile en musique, voilà tout. Cet instrument serait excellent pour chasser les oiseaux qui, à l’époque de la maturité, viennent manger le mil dans les lougans.

Les Bambaras nomment cette sorte de trompe Bourou, de même que ces Malinkés de Médina-Dentilia, auxquels elle ne m’a pas semblé trop déplaire. Cet instrument est particulièrement animé par le souffle puissant des captifs.

Sa congénère, la trompe en bois du Bambouck, du Manding, du Konkodougou, du Dentilia et autres pays Malinkés amateurs d’harmonie, est aussi appeléeBourou. Kayes a le bonheur d’en posséder un orchestre, qui, chaque dimanche et jours de fêtes, se fait entendre de cinq à six heures sous les fenêtres du commandant supérieur, avec accompagnement de toutes sortes de tam-tams et au son duquel les négresses exécutent leurs pas les plus gracieux.

Cet instrument, qui est bien le plus désagréable que je connaisse, a la forme d’une clarinette, mais non la même disposition ni le même son. Il se compose d’un tube long d’environ 0m70 et taillé tout d’une pièce dans un morceau de bois, de caïl-cédrat en général. L’extrémité est libre et n’est pas, comme dans la trompe précédente, recouverte par une peau. A l’extrémité la plus effilée se trouve l’embouchure. Elle fait saillie sur le corps de l’instrument et est creusée en cupule, de façon à ce qu’elle s’adapte parfaitement à la bouche. La difficulté pour jouer de cet instrument est d’arriver à en tirer un son. On comprendra facilement, en effet, d’après la description que nous venons d’en faire, qu’il faut des poumons énergiques et un souffle puissant pour faire vibrer ces parois de bois. Eh bien ! nous sommes heureux de constater que nous avons rencontré des artistes qui s’en tiraient à merveille. Cette vigueur pulmonaire est peut-être ce qu’il y a de meilleur à l’actif de la race Malinkée.

Cet instrument est encore la propriété exclusive des captifs. Heureux captifs ! Ils ne sont pas à plaindre.

Les sons arrachés péniblement à cette trompe sont loin de payer en mélodie l’énorme travail qu’ils nécessitent. Rien de plus rauque, de plus assourdissant, de plus effrayant. De loin ils ressemblent, à s’y méprendre, aux braiments de l’âne, et il nous est arrivé de les confondre. Et dire que j’ai connu des officiers qui trouvaient quelque chose d’agréable dans ces fanfares inimaginables, que je qualifierai volontiers de terribles pour nos oreilles européennes.

Autre chose est la flûte de bambou que l’on peut entendredans tous les pays soudaniens. Elle est des plus simples. Elle est formée d’un morceau de bambou creux d’environ quarante centimètres de longueur. Une de ses extrémités est bouchée et l’autre ouverte. Ce cylindre, d’environ trois à quatre centimètres de diamètre, est percé : 1od’un trou au voisinage de l’extrémité fermée. C’est que là s’adaptent les lèvres de l’artiste ; 2ode quatre ou six trous pratiqués à l’autre extrémité de l’instrument. Ces trous sont distants entre eux de deux centimètres à deux centimètres et demi et le plus rapproché de l’embouchure est situé à environ dix centimètres de celle-ci. Ce sont ces trous qui, comme dans notre flûte, servent à varier les sons, selon qu’ils sont ouverts ou fermés.

Les sons que donne cet instrument, appeléFlénipar les Bambaras, sont assez agréables, et, n’était le rhythme monotome des airs que jouent les exécutants, l’instrument ne serait pas déplaisant. Tout le monde en joue plus ou moins au Soudan. Mais il est surtout réservé aux forgerons. C’est principalement le soir, ou bien le jour en gardant leurs lougans contre les ravages des oiseaux qu’ils en jouent. LeFlénifait rarement partie des orchestres, des tam-tams. Les airs que les musiciens exécutent avec cette flûte sont, en général, très tristes et portent à la mélancolie celui qui les écoute. On trouve beaucoup de joueurs de flûte à bord des chalands de la flotille du Soudan. Le soir, au mouillage, les laptots se reposent en en jouant au grand plaisir de leurs camarades.

Je fus ainsi conduit en musique jusqu’à la case qui avait été préparée à mon intention, dans l’intérieur même du tata du chef. Je fus très bien logé et, prévenance qui me fut bien agréable, le chef avait fait installer un bon hamac dans lequel, après avoir procédé à ma toilette, je fus bien aise de me bercer un peu en attendant l’heure du déjeuner. Devant ma porte d’entrée se dressait le bambou à l’extremité duquel flottait le pavillon tricolore. Avant de congédier le chef, je le remerciai chaleureusement de cette délicate attention et lui donnai l’assurance qu’il m’avait fait un sensible plaisir.

Médina-Dentiliaest un gros village d’environ douze cents habitants. La population est formée de Malinkés uniquement dont la bonne moitié est musulmane. C’est la résidence du chef le plus influent du Dentilia. Il s’élève sur un petit monticule peu élevé au-dessus d’une immense plaine bien cultivée et qu’entourent de toutesparts des collines d’une hauteur d’environ trente ou quarante mètres et qui de loin nous ont parues exclusivement boisées. Médina-Dentilia est entouré d’un tata peu élevé et peu épais, mais très bien entretenu. Du reste, le village tout entier est beaucoup plus propre que la plupart de ceux que nous avons visités jusqu’à ce jour. On y voit que peu de cases en ruines et les habitants apportent un soin tout particulier à refaire les chapeaux, chaque année, pendant la saison sèche. Les cases du chef, situées au centre même du village, sont entourées d’un solide tata dont la hauteur est de quatre ou cinq mètres et l’épaisseur de deux mètres à la base et quatre-vingt centimètres au sommet. C’est là la partie la plus sérieuse des fortifications du village et cet ouvrage est, à mon avis, absolument imprenable de vive force par une armée noire. Chaque année, le chef le fait réparer par ses captifs, et, de ce fait, son épaisseur en est également augmentée. Si le tata du village était relativement aussi bien entretenu, Médina-Dentilia serait, de toute la région, le village le mieux défendu. L’enceinte du village a deux kilomètres et demi de développement et celle qui entoure les cases du chef, le réduit central, pourrions-nous dire, trois cent cinquante mètres. On accède dans l’enceinte extérieure par trois portes, dont l’une regarde l’Ouest, l’autre le Nord, et la troisième le Sud-Est. Chaque nuit, elles sont fermées et solidement barricadées. Deux portes seulement permettent de pénétrer dans le tata central. L’une est au Sud et l’autre au Nord. Elles sont peu larges et ne peuvent livrer passage qu’à un seul homme à la fois. A chaque porte succède une sorte de corps de garde solidement construit en terre, et, pour pénétrer dans l’intérieur du tata, il faut franchir une seconde porte qui n’est pas plus large que la première. Chaque habitation particulière forme en plus un ouvrage de défense, comme cela existe dans la plupart des villages Malinkés. Mais ce qui distingue Médina des autres villages dont nous avons déjà parlé, c’est que toutes ces fortifications domestiques y sont en très bon état. Les rues sont excessivement étroites. Elles s’enchevêtrent d’une façon inextricable et il n’est pas difficile de s’égarer dans tout ce dédale.

Je fus reçu par la population de Médina-Dentilia aussi bien que par le chef. Mes hommes furent littéralement gavés de nourriture. Un bœuf fut mis à mort aussitôt après mon arrivée et la viande en fut distribuée entre ma caravane et le village. Des calebasses decouscouss, de riz, de fonio nous furent apportées en grand nombre, et Samba, le cuisinier lui-même, qui était cependant une rude fourchette, avoua qu’il ne pouvait plus manger, « y a plein », répétait-il, en se frappant sur le ventre à chaque invitation nouvelle qu’on lui faisait de s’asseoir autour de la calebasse.

Médina est, en effet, un village très riche, qui possède un joli troupeau de bœufs d’une centaine de têtes, et un grand nombre de chèvres, moutons et poulets. De plus, ses greniers à mil sont toujours bien approvisionnés, car ses lougans sont très fertiles et les bras ne manquent pas pour les bien cultiver.

J’y passai une excellente journée et pus m’y reposer des fatigues de la longue étape de la matinée. Dans l’après-midi, j’expédiai un courrier à Saraia pour annoncer au chef de ce village que j’irais camper chez lui le lendemain.

21 janvier 1892.— La nuit a été excessivement fraîche. La brise a soufflé du Nord toute la nuit. Ciel clair et étoilé. Au réveil, température très froide. Brise du Nord. Ciel clair et sans nuages. Le soleil se lève brillant. Je fais lever tous mes hommes à deux heures et demie. Les préparatifs du départ se font rapidement, mais nous sommes retardés par les porteurs qu’on ne peut arriver à rassembler. A 3 heures 45, seulement, nous pouvons nous mettre en route.

Malgré l’heure matinale, le chef du village et ses notables viennent m’accompagner jusqu’à la sortie du village et, après m’avoir mis dans la route, ils me demandent à rentrer dans leurs cases. Je les remercie de nouveau de leur cordiale réception et monte à cheval après leur avoir serré la main et fait un cadeau peu en rapport, je l’avoue franchement, avec l’accueil que j’avais reçu.

Il n’y avait pas un quart d’heure que nous avions quitté Médina, que je vis accourir vers moi un homme chargé d’un gros paquet de ces petites bandes d’étoffes de coton que fabriquent les tisserands Malinkés et qui, dans toutes ces régions, servent de monnaie courante. Je m’arrêtai aussitôt. Après m’avoir salué, il me dit que son maître, le chef de Dioulafoundou, ayant appris mon arrivée dans le pays, l’avait envoyé à Médina pour me saluer et pour m’offrir des étoffes comme don de bienvenue. Mais il faisait nuit noire quand il était entré dans le village, et comme on lui avait ditque je dormais, il n’avait pas voulu me réveiller, car il savait que j’étais très fatigué. Je le remerciai, le chargeai de faire tous nos compliments à son chef et le priai de lui donner l’assurance que son cadeau m’avait fait le plus grand plaisir. Je lui remis en même temps un petit présent pour son maître et continuai ma route, après lui avoir serré la main. Avec ces bandes d’étoffes, je me fis faire, à Saraia, une couverture qui me fut précieuse pendant le reste de mon voyage, par les nuits fraîches de janvier et de février.

La route se fit rapidement et sans aucun incident. Les porteurs marchent bien. Ils veulent se réchauffer. A un kilomètre environ de Médina, nous franchissons le marigot deBancoroti, dont les bords à pic offrent pour les animaux une réelle difficulté. A quatre heures quarante-cinq minutes, au jour levant, nous passons, sans nous y arrêter, devant le village de Bembou.

Bembouest un énorme village, très étendu, dont la population peu s’élever à environ mille habitants. Il n’est pas circulaire comme la plupart des autres villages Malinkés. Son tata a plutôt la forme d’un double rectangle. Il est composé de deux rectangles, un grand et un petit, accolés l’un à l’autre. C’est le premier village que je vois ainsi construit. Ce tata est peu élevé, trois mètres au plus et peu épais. Mais il est excessivement bien entretenu. Il est flanqué de tours dont les murs sont percés de trous par lesquels, en cas de siège, les défenseurs peuvent passer le canon du fusil et tirer sur l’ennemi sans s’exposer à ses balles. Quatre portes permettent de pénétrer dans l’intérieur du village. La première, située à l’angle Nord-Est, fait face à la seconde située à l’angle Nord-Ouest. La troisième est percée au milieu de la face Sud du tata et la dernière est située dans l’angle rentrant que forment en se rejoignant deux des côtés des deux rectangles. Nous faisons au clair de la lune le tour du village. Toutes les portes sont fermées. Personne ne se montre sur la muraille, seuls, quelques chiens font entendre de furieux aboiements. Ce tata a environ un développement de deux kilomètres. A l’intérieur, les cases du chef sont défendues par une enceinte qui nous a paru bien plus sérieuse que l’enceinte extérieure. Ce tata peut avoir environ quatre mètres cinquante centimètres de hauteur. Il domine de beaucoup les cases qui l’entourent et il est également flanqué de tours. De la route, au clair de la lune, il m’a apparu comme un véritable donjon féodal.

Bembou est situé au milieu d’une vaste plaine bien cultivée, sur un petit plateau qui la domine de quelques mètres à peine. Tout autour se voient à l’horizon de petites élévations de terrain. Sa population est uniquement formée de Malinkés, dont quelques familles seulement ne pratiquent pas la religion du prophète.

En quittant Bembou, la route traverse de beaux lougans, puis un vaste plateau formé de roches et de conglomérats ferrugineux, puis de nouveau des lougans.

A 6 h. 45 nous passons, sans nous arrêter, devant le petit village de Badioula. Quelques habitants nous regardent par-dessus les murs, tout étonnés de ce que nous ne nous arrêtions pas dans leur village. Peu avant d’y arriver et à quelques centaines de mètres du village, nous laissons sur notre gauche un joli petit jardinet bien cultivé et où sont plantés de nombreux pieds de tabac que des femmes et des enfants sont occupés à arroser.

Badioulaest un village malinké musulman dont la population peut s’élever à 350 habitants environ. Il est entouré d’un petit tata circulaire, flanqué de tours, et qui nous a paru en bon état, de même que le tata du chef que l’on aperçoit de la route et qui domine de beaucoup les cases du village. Les habitations de loin ne nous ont pas cependant parues être aussi bien entretenues que celles de Médina. Badioula est construit sur un petit monticule qui domine de vastes et beaux lougans.

Jusqu’à Saraia, où nous arrivons à huit heures vingt-cinq minutes, rien de bien particulier à signaler.

De Médina à Saraia, la route suit une direction générale Est et la distance qui sépare ces deux villages est d’environ vingt kilomètres cinq cents. Elle n’offre qu’une seule difficulté, encore facilement surmontable ; c’est le passage du marigot de Bancoroti-Kô. A partir de ce point, on traverse un pays absolument plat, où on ne trouve aucun marigot, et la route est très belle.

Au point de vue géologique, nous trouvons les mêmes terrains et les mêmes roches. En quittant Médina, on traverse une bande de latérite qui s’étend environ jusqu’au marigot de Bancoroti, puis on rencontre quelques argiles compactes et enfin la latérite réapparaît à deux kilomètres environ du village de Bembou et jusqu’à Saraia, elle alterne avec le terrain ferrugineux. Saraia est construit sur un monticule de terrain uniquement formé de latérite et richement cultivé.

Au point de vue botanique, les karités sont toujours excessivement abondants. Quelques-uns sont en fleur. Voici un fait important à signaler. La floraison de ce précieux végétal a lieu en janvier et février. C’est l’espèce Shée qui domine ici. Très peu de Manas. Les lianes Sabas ont réapparu et nous en avons vu de beaux échantillons, moins beaux toutefois que ceux qui viennent sur le bord des marigots. Remarqué aussi de nombreux spécimens de cantacoula, quelques beaux baobabs, ainsi que quelques fromagers, peu de Légumineuses. Enfin nous citerons en terminant les ficus très abondants, les sénos, et de beaux pieds de strophanthus.

Les Ficussont très communs au Soudan. On y trouve les variétés les plus nombreuses de ce beau végétal. Les plus fréquentes sont : leFicus sycomorusL., leFicus AfzeliiL., leFicus rugosaL., leFicus macrophyllaDesf. Ce dernier est très commun, surtout dans le Bondou. C’est, pour ainsi dire, le seul arbre de toute cette région qui donne un beau feuillage. LeFicus elasticaRoxb., qui donne du caoutchouc, est malheureusement assez rare au Soudan, on ne le trouve guère que dans la Haute-Gambie, la Haute-Falémé et dans le haut cours du Bakhoy et du Bafing. Nous en avons trouvé quelques rares échantillons dans le Dentilia, le Konkodougou et le Bambouck. Quant auBanyan(Ficus religiosa W.), il est très commun dans tout le bassin de la Haute-Gambie, où il atteint des proportions gigantesques. Le Niocolo, le Badon, le Dentilia et le Gounianta notamment en possèdent de superbes échantillons. A l’incision, il donne également du caoutchouc ; mais il paraîtrait qu’il est de plus mauvaise qualité que celui qui est extrait duFicus elastica.

LeSéno(Bambara et Malinké) est un végétal sur lequel je ne saurais trop attirer l’attention de ceux qui sont appelés à voyager au Soudan français. C’est un arbuste de taille moyenne qui, par son port, son feuillage, ses fruits et ses fleurs, rappelle absolument une rosacée du genre Prunus. Jusqu’à ce jour je l’avais considéré comme tel, n’ayant pu constater que ses caractères macroscopiques. Mais après un examen attentif, M. Cornu, professeur au Museum d’Histoire naturelle de Paris, est arrivé à le déterminer exactement. C’est uneOlacinéedu genreXimenia[30]. Ce végétal est assez commun au Soudan, surtout dans le Fouladougou, le pays de Kita, le Manding,le Bambouck, le Dentilia et le Kuokodougou. Il croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus et dans l’interstice des rochers. Très rare sur les bords des marigots, il fait également défaut dans les terrains argileux. Cet arbuste atteint au plus trois mètres de hauteur. Sa tige, rarement droite, est difforme et son diamètre ne dépasse pas dix centimètres. A sa partie supérieure, elle émet un grand nombre de rameaux qui portent, en général, quelques dards acérés d’environ trois centimètres au plus de longueur. Ce caractère n’est pas constant. Ces rameaux ne sont pas parfaitement cylindriques, ils sont plutôt polyédriques et leur écorce, au bout de peu de temps, prend une teinte grisâtre caractéristique. Les feuilles sont simples, entières, généralement stipulées. Leur face supérieure est d’un beau vert foncé et leur face inférieure est blanchâtre. Elles sont peu abondantes. La fleur est blanche, régulière, à cinq divisions, et croît à l’extrémité des jeunes rameaux. Les fruits ressemblent, à s’y méprendre, à la prune mirabelle. Ils sont moins allongés cependant et parfaitement sphériques. Ils sont presque toujours très abondants. Leur grosseur est celle d’une grosse noisette. Verts quand ils sont jeunes, ils sont d’un beau jaune doré quand ils sont arrivés à maturité. Tous ceux qui ont voyagé au Soudan les connaissent parfaitement. Ils possèdent une pulpe peu abondante, rafraîchissante, d’un goût aigrelet, légèrement aromatique et très agréable. Le noyau, très volumineux relativement à le grosseur du fruit, est d’un blanc bleuâtre ou jaunâtre. Il se laisse facilement broyer sous les dents et est complètement rempli par une amande d’un beau blanc nacré. Cette amande a un goût très agréable de laurier-cerise. Mais il faut bien se garder de la manger. Elle contient, en effet, une proportion considérable d’acide cyanhydrique. L’ingestion de sept ou huit d’entre elles suffit pour provoquer de graves accidents toxiques. J’en ai eu un jour un exemple frappant sous les yeux. Dans le courant du mois d’avril 1888, je faisais route de Koundou à Kita, avec M. le sous-lieutenant Fournier, décédé l’année suivante à Bammako ; à peu près à mi-chemin de Koundou au village de Siguiféri où nous devions faire étape, nous trouvâmes un magnifique Séno absolument chargé de fruits arrivés à maturité complète. Nous en fîmes chacun une ample provision. J’en mangeai environ une quinzaine, mais sans absorber une seule amande. Mon compagnon, au contraire, que, par mégarde, je n’avaispas songé à avertir, en croqua une dizaine à peu près. Tout se passa bien jusqu’à Siguiféri, où nous arrivâmes deux heures après. Mais à peine étions-nous installés à notre campement qu’il se plaignit de nausées et de violentes coliques. Peu après, quatre heures environ après l’ingestion des fruits, diarrhée abondante, vomissements fréquents, pâleur du visage, sueurs profuses et froides, légère stupeur, grande fatigue générale. J’eus de suite l’explication de tous ces symptômes quand, sur ma demande, il m’eût avoué avoir mangé une dizaine d’amandes de Séno. Vers cinq heures du soir, il se sentit un peu mieux et nous pûmes nous remettre en route. Mais ce ne fut que deux jours après qu’il fut complètement rétabli. Pendant tout ce laps de temps il éprouva fréquemment de désagréables nausées et surtout une saveur persistante d’amandes amères qui l’écœurait et l’empêchait absolument de manger.

LesStrophanthussont relativement communs au Soudan. Il en existe à ma connaissance trois variétés, leStrophanthus hispidusD. C., leStrophanthus gratusFranchet, et une troisième variété qui diffère sensiblement de ces deux dernières par les feuilles et le fruit surtout. Cette dernière n’est pas encore déterminée, mais elle se rencontre assez fréquemment, surtout au Sénégal et dans les Rivières du Sud. Le Strophanthus croît de préférence sur les bords des marigots. On le trouve en notable quantité dans les environs de Thiès, à environ deux kilomètres de la ligne du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, dans cette partie du pays sérère que l’on désigne sous le nom de « Ravin des Voleurs ». Assez commun également aux environs de Mérinaghen et sur les bords du lac de Guier, il est très rare dans le Fouta, le Ferlo et le Bondou. Nous n’en avons également trouvé que de rares échantillons dans la Haute-Gambie, le Bambouck et le Bélédougou. Mais là où il croît vigoureusement c’est dans le Manding, le long des rives du Tankisso et dans tous les pays compris dans la boucle du Niger. Il croît généralement en bouquets épais. Les individus isolés sont rares. C’est une belle Apocynée vivace dont la feuille est simple et entière. Elle est d’un vert sombre et ses deux faces, surtout l’inférieure, sont légèrement velues. La tige peu volumineuse a une couleur grisâtre quand la plante est arrivée à complet développement, verte quand elle est jeune. La grosseur est à peu près celle du pouce et elle est légèrement rugueuse. Elle porte des dards peu résistants. Ce caractèren’est pas absolument constant et j’ai vu des individus chez lesquels il faisait absolument défaut. Le fruit tout spécial et qui ne permet pas de se tromper est un follicule sec long d’environ 20 à 30 centimètres. Il s’ouvre spontanément à maturité complète et laisse échapper une soie blanche très fine qui brûle sans laisser de résidu. C’est dans cette soie que sont noyées les graines. Ces graines, qui ont à peu près la grosseur de celles du café, sont plus comprimées et sont munies d’une longue aigrette plumeuse. Graines et aigrette renferment les principes actifs de la plante.

Les Bambaras de la boucle du Niger s’en servent pour empoisonner leurs flèches, ainsi que les Pahouins du Gabon. Le poison qu’ils confectionnent ainsi porte le nom deKounoen Bambara. Les Malinkés disent également Kouno. Ils n’en font généralement pas usage, du moins dans la partie du Soudan que nous avons visitée. Voici comment, d’après Binger, se fait cette préparation : « Après la cueillette, qui a lieu en décembre et en janvier, les cosses sont ficelées par petites bottes et suspendues aux solives des cases afin d’être séchées. Pour préparer le poison, on pile les graines quand elles sont bien sèches et on les laisse macérer dans l’urine pendant plusieurs jours ; le tout est ensuite cuit avec du mil et du maïs, jusqu’à ce que la préparation ait la consistance d’une pâte ressemblant au goudron, dans laquelle on trempe ensuite les pointes des flèches, des lances et même les balles.

Quand la préparation est fraîche, les blessures occasionnées par des armes enduites de Kouno sont toutes mortelles ; mais quand il y a longtemps que celle-ci n’a pas été renouvelée, on peut en guérir en prenant une boisson qui sert d’antidote. La formule de ce contre-poison n’est connue que de peu d’individus. Ils se font payer très cher les doses qu’ils administrent aux blessés. Quelques forgerons et kéniélala (diseurs de bonne aventure) seuls en possèdent le secret ; il ne m’a pas été possible d’obtenir la moindre information à ce sujet. »

Comme Binger, je n’ai donc pu arriver à connaître la composition de ce précieux antidote. Je ne serais cependant pas éloigné de croire qu’il y entrerait dans une notable proportion de la fève de calabar et voici ce qui me le ferait supposer. Un jour, non loin de Mouralia, dans le Diébédougou, pendant une halte que nous fîmessur les bords d’un marigot, je m’amusais à regarder les graines d’un superbePhysostigma venenosumqui croissait tout près. Je demandai alors à un de nos hommes, Bambara du pays de Ségou, à quoi cela servait. Il me répondit seulement : « Y a bon pour Kouno, quand y a boire ça, y a toujours gagné guéri. » Je ne pus lui en faire dire davantage. La fève de calabar entre-t-elle réellement dans la composition de l’antidote du Kouno et sous quelle forme ? Nous ne saurions le dire.

Quoi qu’il en soit, ce poison agit sur le cœur d’une façon analogue à la digitaline. Il en paralyse les mouvements et on meurt par arrêt du cœur. Lors même que l’on n’en meurt pas, son effet se fait sentir longtemps encore après que l’on a été blessé.

Un de mes meilleurs amis, le capitaine Sansarric, de l’infanterie de marine[31]qui, à l’assaut de Dienna, reçut, je ne me rappelle plus à quel doigt, une légère blessure faite avec une flèche empoisonnée, me racontait à ce sujet ce qu’il avait ressenti dans la suite. Aussitôt après la blessure il n’éprouva, pour ainsi dire, pas de douleurs ; mais dès le lendemain il fut sujet à de fréquentes syncopes. En peu de jours, il s’affaiblit sensiblement. Il lui semblait parfois que pendant quelques secondes son cœur cessait de battre et éprouvait une sorte d’angoisse. Ces symptômes durèrent pendant près d’un mois, et ce ne fut qu’au bout de quarante-cinq jours qu’il fut complètement remis et qu’il eut recouvré toutes ses forces.

Saraiaest un gros village d’environ onze cents habitants. La population est uniquement composée de Malinkés. Marabouts ou non, ils sont là mélangés à peu près par moitié comme cela a lieu dans la plupart des villages du Dentilia. Saraia est construit sur un plateau assez élevé au-dessus de la plaine qui l’environne et on le voit de loin, trois kilomètres au moins en venant de Médina-Dentilia. Toute cette plaine est très bien cultivée et on y voit de nombreux échantillons de beaux ficus et de superbes karités. Elle peut avoir environ 8 kilomètres du Nord au Sud et cinq de l’Est à l’Ouest. On accède par une pente douce au plateau sur lequel est construit le village. De là on aperçoit toute la plaine environnante et à l’horizon une série de petites collines peu élevées qui l’entourent comme d’une ceinture. Le village est entouré d’un tata absolument insignifiant.Il n’a guère plus d’un mètre quatre-vingts centimètres de hauteur. En aucun endroit il ne dépasse en hauteur celle des murs des cases. Son épaisseur n’est pas de plus de quarante centimètres. Il est presque circulaire et construit en zig-zags de façon à ce que les défenseurs puissent croiser leurs feux. Comme tous les tatas de cette région, il est complètement fait en argiles fortement colorée en rouge par des oxydes de fer. Malgré son peu d’épaisseur, et grâce à sa disposition en crémaillère et aussi aux matériaux qui entrent dans sa construction, il résiste parfaitement aux grandes pluies de l’hivernage. Il est muni de tours rondes relativement élevées pour la défense et est percé de quatre portes qui donnent accès dans l’intérieur du village. Ces portes sont du reste ce qu’il y a de plus remarquable dans tout ce système de fortification. Au lieu d’être rondes, comme elles le sont généralement, elles sont carrées. Elles font saillie d’environ trois mètres en dedans et en dehors du mur d’enceinte. Leur longueur dans le sens de la muraille a à peu près huit mètres, et leur largeur perpendiculairement au tata est de six mètres cinquante. Leur hauteur, sans y comprendre le toit, dépasse quatre mètres. Un homme à cheval peut y passer aisément. Le toit en paille, bien construit, a la forme d’une pyramide rectangulaire. En cas de siège, ce toit est enlevé, afin que les assiégeants n’y puissent pas mettre le feu. A environ quarante centimètres du bord supérieur de la tour se trouve un plancher fait avec des morceaux de bois jointifs et sur lesquels s’embusquent des tireurs en cas d’attaque. Les portes, au nombre de deux, sont en bois et très solidement construites. Une, située à l’extérieur et s’ouvrant en dedans, bien entendu, donne accès en dehors du village. L’autre, située à l’intérieur et s’ouvrant dans le même sens que la première, permet enfin de pénétrer dans le village. Pendant la nuit, ces deux portes sont solidement fermées et étayées avec de fortes pièces de bois. Ces constructions, qui ont certes dû demander beaucoup de travail, ne servent absolument à rien au point de vue de la défense de Saraia, car le tata, trop peu important, peut être facilement escaladé. Le tata qui entoure les cases du chef est beaucoup plus sérieux. Il peut avoir environ quatre mètres de hauteur sur quatre-vingts centimètres d’épaisseur. Il est également flanqué de tours pour la défense et, entre chaque tour, se trouve des contreforts, à l’intérieur comme à l’extérieur, pour en augmenter la solidité. Il peut avoir environcent cinquante mètres de diamètre et deux cent cinquante mètres de développement. Comme le tata extérieur, il est circulaire. Le développement de ce dernier est de deux mille mètres au maximum. Les cases du village sont en assez bon état ; mais il en est beaucoup qui sont inhabitées et qui ne tarderont pas à tomber en ruines.

Saraia est un village relativement riche. Il possède de grands et beaux lougans, de nombreux moutons, beaucoup de chèvres et de poulets et un troupeau d’environ cent cinquante bœufs. J’y fus très bien reçu et n’eus rien à demander. Dès mon arrivée, le chef m’envoya à profusion tout ce dont je pouvais avoir besoin : du mil pour mon cheval, du couscouss et du riz pour mes hommes, et, pour moi, du lait, des œufs, des poulets. Un bœuf fut occis à mon intention et distribué entre mes hommes et les gens du village, selon la façon de procéder que j’avais adoptée en pareille circonstance. La journée se passa sans aucun incident. J’expédiai un courrier à Dalafi pour y annoncer mon arrivée pour le lendemain. La température fut très douce et j’aurais passé une bonne nuit, si le tamtam qui fit fureur jusqu’au matin ne m’avait tenu éveillé. C’est qu’on célébrait ce jour-là un mariage. Les deux conjoints étaient fils et fille de notables influents du village. Dans la journée, le chef était venu me faire part de cette cérémonie et m’avertir qu’on ferait grand tamtam, si toutefois cela ne me dérangeait pas. En lui répondant que je n’en serais pas incommodé, je ne savais que trop à quoi m’en tenir, car je n’ignorais pas que le charivari allait durer toute la nuit. Bien que les deux mariés et leur famille ne fussent pas musulmans, tout le village indistinctement prit part à la fête. Je pus y assister également et me rendre un compte exact de ce qu’est cette cérémonie chez des Malinkés non musulmans. Qu’on me pardonne, dans le cours de la description que je vais en faire, d’entrer dans des détails qui paraîtront peut-être scabreux pour certains esprits enclins à voir le mal là où il n’y a rien que de très naturel. L’ethnologie, à mon avis, n’admet pas de réticence, ne souffre pas de sous-entendus. C’est une science absolument exacte qui ne s’appuie que sur des faits ; quels qu’ils soient, on ne saurait les passer sous silence. Honni soit qui mal y pense, comme dit notre vieux proverbe.

Lorsque tout est arrangé, c’est-à-dire lorsque fiancé et père de lajeune fille sont d’accord sur la dot à payer par le premier et que cette dot est versée en totalité ou en partie, on fixe le jour où la jeune fille sera livrée à son époux, où le mariage sera consommé. L’époux fait alors construire dans sa concession la case où devra habiter désormais sa jeune femme. S’il ne possède pas assez de captifs pour ce travail, il l’exécute lui-même avec l’aide de ses amis. Je n’ai point besoin de dire que la fiancée n’est jamais consultée sur le choix de son époux. Dans tout cela, elle n’est qu’une marchandise et rien de plus, marchandise qui a sa plus ou moins grande valeur. La journée qui précède le mariage est occupée tout entière à lui faire, pour la dernière fois, sa coiffure de jeune fille et à la parer. Ce sont toujours les femmes de cordonniers et de forgerons qui, moyennant une modique redevance, se chargent de ce soin. Les amies de la jeune fille se rendent, dès l’aurore, dans sa case et ne la quittent plus que lorsqu’elle entrera dans la maison de son mari. Cette coiffure est, comparée à celle des femmes mariées, d’une remarquable simplicité. Les cheveux sont divisés en trois masses à peu près égales, deux pariétales et une occipitale. Ces masses sont disposées chacune en quatre ou cinq tresses à l’extrémité desquelles on attache une boule d’ambre, ou quelques grains de verroterie, ou bien encore une pièce de monnaie. Généralement il existe au sommet de la tête une tresse plus longue que les autres, au bout de laquelle est fixée également un ornement quelconque. Le tout est fortement enduit de beurre ordinaire ou de beurre de karité.

Quand la fiancée a été ainsi coiffée, le tam-tam commence alors sur la place principale. Le fiancé y doit assister et y doit danser. Il est accompagné par ses amis et ses parents. Sa future femme n’y paraît pas. Vers neuf heures du soir, tam-tam en tête, tous se dirigent vers la case de la jeune fille, qui, à l’approche du cortège, sort de sa demeure et prend place avec ses amies derrière les musiciens. La noce, si je puis parler ainsi, est alors disposée dans l’ordre suivant : En tête le tam-tam, immédiatement derrière les jeunes filles qui chantent à tue-tête en frappant des mains pendant que tam-tam fait fureur. Enfin le marié vient le dernier entouré de ses amis. On se rend ainsi à la case nuptiale dans laquelle l’épouse pénètre la première ; le lit nuptial est préparé, une natte et par-dessus un pagne blanc. Dans la case, outre les époux, se trouve unetroisième personne, une vieille captive, en général, de celles devant lesquelles on n’a pas besoin de se gêner, qui, comme me le disait Almoudo « n’ont honte de rien ». Elle est là pour constater que chacun des conjoints fait bien son devoir. Dès que les deux époux sont entrés dans la case, les chants et le tam-tam se taisent complètement, chacun fait silence. Quand tout est consommé et que les traces sanglantes du sacrifice sont bien marquées sur la pagne blanc, le mari le remet à la vieille captive, et celle-ci va le montrer aussitôt aux amis et parents du marié qui attendent devant la case. Alors, les chants reprennent immédiatement, le tam-tam retentit avec fureur et on brûle beaucoup de poudre. Tout ce vacarme continue pendant la nuit entière jusqu’au lever du soleil. Le marié et la mariée pendant ce temps restent dans leur case. Le lendemain, grand festin, on mange force calebasses de couscouss, on tue un bœuf, des moutons, on fait de véritables hécatombes de poulets. Dans les villages non musulmans on s’enivre de dolo. Le marié seul prend part à ces agapes. La mariée doit, pendant huit jours, ne pas sortir de la case nuptiale que la nuit, pour satisfaire ses besoins, et encore doit-elle être toujours accompagnée par une femme mariée. Elle peut cependant recevoir les visites de ses amies. Le marié est libre de rester dans la case ou d’aller et venir comme bon lui semble ; mais, en général, il ne se montre pas. Quand les huit jours sont écoulés, on fait alors à l’épousée sa coiffure de femme, et elle peut alors sortir. C’est encore l’occasion de réjouissances, de tam-tams, de festins et de soûleries pantagruéliques.


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