21 janvier.— En 1889, nous étions passés, pour nous rendre à Faraba, par Kéniéba et Sanougou ; connaissant donc cette route, je me résolus cette fois à prendre celle de Sansando, Dioulafoundoundi et Soukoutola. J’aurais ainsi visité tout le Sintédougou. Donc, à 4 h. 15 du matin, nous nous mîmes en route pour Sansando. Mon guide d’hier soir n’a eu garde d’être en retard. Je crois même qu’il a couché non loin de la case où je suis logé pour ne pas manquer l’heure du départ. Il est debout le premier et organise lui-même le convoi. A environ un kilomètre et demi de Faraba nous traversons le marigot de Senkouli-Kô, sur les bords duquel se terminent les lougans du village. A six heures, nous franchissons celui de Bokkolongo-Kô. A sept heures cinquante minutes celui de Kelengo-Kô, à huit heures vingt-cinq celui de Doudé-Kô et enfin à huit heures cinquante nous sommes à Sansando, but de l’étape. La route s’est faite rapidement et les porteurs ont très bien marché.
L’aspect du pays que nous traversons a complètement changé, nous sommes en plein pays de montagnes, et de temps en temps nous voyons enfin de larges horizons qui nous changent des mornes plaines du Dentilia.
La route de Faraba à Sansando est loin d’être belle. Elle présente de réels obstacles. C’est tout d’abord le Senkouli-Kô que l’on a à traverser à un kilomètre et demi du village environ. L’endroit où on le passe est absolument impraticable pour les animaux et il nous faut aller plus loin pour trouver un meilleur gué. A partir dece point, la route traverse une plaine qui ne présente aucun obstacle ; mais peu après, il faut franchir des collines relativement élevées, par de véritables sentiers de chèvres encombrés de roches qui rendent la route pénible pour les hommes et les animaux. Le passage du marigot de Bokkolengo-Kô ne présente pas de difficultés sérieuses. Il n’en est pas de même de celui de Kelengo-Kô, dont le lit est profondément vaseux et les bords à pic, couverts de roches ferrugineuses qui y forment de véritables escaliers. Enfin, malgré ses bords glissants, le Doudé-Kô se franchit assez facilement. En résumé, route plutôt mauvaise que bonne. Au point de vue géologique, toujours les mêmes terrains. La latérite cesse brusquement au marigot de Senkouli-Kô, et à partir de là nous n’avons que des argiles dans les plaines et des conglomérats ferrugineux sur les collines. La latérite reparaît à environ un kilomètre du village de Sansando et le monticule sur lequel il est construit n’est formé que de ce terrain. — Au point de vue botanique, végétation d’une pauvreté rare. Quelques karités rachitiques par ci par là, quelques fromagers et de rares échantillons de lianes à gutta le long des marigots, partout ailleurs la brousse dans tout ce qu’elle a de triste et de désespérant.
Sansando, où nous faisons étape, est un petit village de 250 habitants environ. Sa population est uniquement formée de Malinkés de la famille des Sisokos. C’est la résidence deDiourouba-Sisoko, le chef du Sintédougou. Il habitait autrefois Dioulafoundoundi, mais il quitta dernièrement ce village pour se fixer à Sansando, où le sol est plus fertile.
Sansando est un village de peu d’importance. Il est presque uniquement formé par les cases de la famille du chef et par celles de ses captifs. Il est situé sur un petit monticule qui domine une plaine de peu d’étendue, qui s’étend au pied d’un des contreforts de la chaîne du Tambaoura qui traverse le Bambouck du Nord au Sud, et que l’on aperçoit à l’horizon. Ce village est complètement ouvert. Seules, les cases du chef sont entourées d’un tata élevé et bien entretenu. Sansando est assez propre.
Le chef, Diourouba-Sisoko, est un vieillard d’environ 70 ans. Il me reçut à merveille et me logea très bien dans une belle case située au centre du village. Je m’y trouvai si bien que je décidai de rester un jour de plus à Sansando ; car, après les fatigues quenous avions éprouvées depuis Badon, nous avions tous besoin de repos.
De Faraba à Sansando la route suit une direction Est-Nord-Est, et la distance qui sépare ces deux villages est d’environ dix-neuf kilomètres.
Notes sur le Sintédougou.— C’est à tort que l’on regarde le Sintédougou comme faisant partie, absolument intégrante, du Koukodougou. Certes, ces deux pays ont bien des points communs, mais ils sont absolument indépendants l’un de l’autre au point de vue politique. Il s’étend sur les deux rives de la Falémé ; mais la partie située à l’Est de cette rivière est seule habitée. Il a environ, dans ses plus grandes dimensions, cinquante kilomètres de l’Est à l’Ouest et trente du Nord au Sud. Sa superficie atteint douze cents kilomètres carrés, et sa population ne dépasse pas 2,500 habitants. Ce qui nous donne à peu près 2,3 habitants par kilomètre carré. Dans sa région Ouest, c’est un pays de steppes, et dans sa région Est, un pays de montagnes. Il confine, à l’Ouest, au Dentilia ; au Nord, au Diébédougou et au Bafé ; à l’Est, au Koukodougou ; au Sud, au pays de Satadougou et au Koukodougou. Il est supérieurement arrosé par laFaléméqui coule sur son territoire pendant vingt-cinq kilomètres et par les marigots qui s’y jettent. Sur sa rive gauche, nous ne trouvons que leDaléma-Kô, et sur sa rive droite nous avons, du Sud au Nord, leSenkouli-Kô, leKelougo-Kôqui reçoit leBokkolengo-Kô; leDandé-Kô, qui reçoit leKoukokolendi-Kô, et enfin leDiombokho-Kô, qui borne sa frontière Nord. Ce dernier marigot reçoit deux affluents importants : leSoroukoloukilé-Kô, qui passe à peu de distance de Dioulafoundoundi, et leYaranbouré-Kô, qui passe à un kilomètre et demi environ de Soukoutola au Nord de ce village et dans les environs de Galassi. Tous ces marigots sont alimentés, surtout pendant l’hivernage, par les eaux qui coulent le long des versants des nombreuses montagnes que l’on trouve dans cette région. Au point de vue orographique, le Sintédougou fait partie du système général du Koukodougou, que l’on peut considérer comme un véritable épanouissement de la chaîne du Tambaoura.
La constitution géologique de son sol est la même que celle des autres parties du Soudan. Le terrain ardoisier et le terrain ferrugineuxsont les seuls que l’on y rencontre. Ils sont recouverts soit par des argiles, soit par une mince couche de latérite. Les roches que l’on y trouve sont caractéristiques de ces terrains. Dans le premier ce sont des schistes, dans le second des grès, des quartz simples, ferrugineux ou aurifères. La flore est horriblement pauvre. Seuls les terrains à latérite sont cultivés. La faune, par contre, est riche. On y trouve tous les animaux nuisibles ou non que l’on rencontre au Soudan et les animaux domestiques y sont représentés surtout par les bœufs, les chèvres et les moutons. Pas de chevaux, mais beaucoup de poulets.
La population du Sintédougou est uniquement formée de Malinkés de la famille des Sisokos. Venus du Manding, dit la légende, sous la conduite de Kilia-Moussa-Sisoko, frère de Noïa-Moussa-Sisoko, le grand colonisateur du Bambouck, ils se fixèrent d’abord dans le Konkodougou, d’où ils chassèrent les Dabos. Mais, chassés à leur tour par les Tarawarés et les Couloubalys venus également du Manding sous la conduite de Sambou-Senouman-Couloubaly, ils se réfugièrent sur les bords de la Falémé où ils formèrent le Sintédougou. La majorité d’entre eux gagna le Bambougou et se fixa auprès des descendants de Noïa-Moussa-Sisoko à Kama, Kourba et dans le Diébédougou. Les Sisokos forment dans le Sintédougou douze villages qui sont :
Le chef du pays est un peu mieux obéi que dans les autres Etats Malinkés ; cela tient à ce que les chefs de villages appartiennent tous à sa famille et lui touchent de près.
Les Sisokos du Sintédougou vivent en bonne intelligence avec le Dentilia et le Diébédougou. Ils n’ont que peu de relations avec les Malinkés du Sintédougou. Les Peulhs du Tamgué viennent, d’après ce qu’ils m’ont dit, souvent les piller. Ils s’avancent jusque là après avoir traversé le Gounianta et le Dentilia. Peu nombreux, en général, car ils sont excessivement redoutés, ils parcourent le pays par groupes de huit ou dix au plus, volent les bœufs dans la brousse, les captifs, les enfants et les femmes dans les lougans etjusque sous les murs des villages. Nous n’avons pas besoin de dire qu’ils peuvent, sans courir aucun danger, se livrer à leurs incursions, car la frayeur qu’ils inspirent aux Malinkés est telle que dix Peulhs suffiraient pour faire fuir deux cents des leurs, alors même qu’ils seraient sans armes et les autres armés.
Le Sintédougou est placé depuis 1887 sous le protectorat de la France. Il dépend du cercle de Bafoulabé. La situation y est excellente et il est absolument inféodé à notre cause. Il paye, sans récrimination aucune, le faible impôt que nous lui demandons.
La récolte de l’or est, pendant la saison sèche, la principale occupation de ses habitants. C’est à Kénieba, Saougou et Mokaiabana que se trouvent les principaux gisements. Là, le rendement est relativement faible, car l’eau vient souvent à manquer et l’on ne peut plus alors laver les sables. A Faraba, au contraire, on en récolte des quantités relativement considérables. Lorsque la Falémé, en se retirant, à la fin de l’hivernage, a laissé à découvert une assez grande étendue de terrains, les habitants creusent des puits sur les bords et en lavent la vase et les sables. Ces puits ont tout au plus deux mètres de profondeur. Un homme travaillant toute la journée gagne environ deux francs par jour, tandis que, dans les mines de l’intérieur, il ne gagnerait pas plus de soixante centimes. C’est la principale, pour ne pas dire l’unique ressource du pays.
26 janvier.— Je passai deux bonnes journées à Sansando et quittai cet hospitalier village le 26 janvier, à quatre heures et demie du matin, par une température des plus agréables. La route se fit rapidement. A un kilomètre et demi du village nous traversons le marigot de Koukokolendi-Kô : un peu plus loin, celui de Soroncolenkilé et, enfin, à cinq heures quarante-cinq, nous traversons, sans nous y arrêter, le village de Dioulafoundoundi. Le jour commence à poindre. Le soleil se lève brillant derrière la cîme du Tambaoura.
Dioulafoundoundiest un village qui n’a pas plus aujourd’hui de trois cents habitants. Son nom veut dire : « le petit Dioulafoundou », sans doute pour ne pas le confondre avec le village de Dioulafoundou, qui est situé dans le Konkodougou. Il fut construit par les premiers Sisokos qui quittèrent le Konkodougou après la conquête de ce pays par les Couloubalys et les Tarawarés. Ancienne résidencedu chef, ce pays, depuis le départ de ce dernier, a vu sa population diminuer considérablement, et la plus grande partie de ses cases tomber littéralement en ruines. Il n’existe plus que quelques vestiges de l’ancien tata, qui devait être assez fort. Le chef actuel est le propre frère de Diourouba-Sisoko, le chef du Sintédougou. Il était déjà venu me saluer à Sansando.
A environ un kilomètre et demi du village, nous traversons le marigot de Diombokho et, à six heures trente, nous faisons halte dans le petit village de Soukoutola.
Soukoutolaest un village d’environ deux cent cinquante habitants. C’est le dernier village du Sintédougou au Nord. Jamais je n’ai rien vu de plus sale, de plus mal entretenu, de plus Malinké, en un mot, que ce village, dont les cases et le tata tombent littéralement en ruines. Les habitants ne se donnent même pas la peine de reconstruire les toits en paille qui recouvrent leurs habitations. Ils sont d’une malpropreté repoussante et complètement abrutis, dans le sens exact du mot.
Pendant que je me reposais sous un magnifique fromager, l’arbre à palabres du village, un marabout vint me saluer et me rappela les circonstances dans lesquelles il m’avait connu. Je l’avais rencontré, en 1889, à Guénou-Goré, où il assistait de ses conseils le chef de ce village Foali qui nous avait rendu de réels services et nous était très dévoué. Je ne manquai pas de lui demander des nouvelles de son ami et il me répondit qu’il avait été bien éprouvé cette année. Il avait perdu trois de ses femmes, et la moitié de son village était morte d’une maladie qu’aucun médicament ne pouvait guérir. Lorsqu’en arrivant à Bafoulabé, j’appris combien nos troupes avaient été décimées, dès le début de la campagne, par une épidémie terrible dont la nature n’est pas encore établie d’une façon définitive, j’ai bien regretté de ne pas l’avoir su plus tôt, car je n’aurais pas manqué de me rendre à Guénou-Goré afin de constater s’il n’y avait pas quelque lien de parenté entre ces deux épidémies.
A 6 h. 45 nous nous remîmes en route ; dix minutes après, à un kilomètre du village, nous traversons le marigot de Yaranbouré qui, en cette région, forme la limite entre le Sintédougou et le Diébédougou. Peu après, nous franchissons une petite colline du haut de laquelle nous voyons se dérouler devant nous le plus splendidedes panoramas. C’est la vallée de Batama. Le coup d’œil est féérique : à notre droite, toute la chaîne du Tambaoura ; à gauche, la plaine immense qui s’étend jusqu’à la rive droite de la Falémé ; en face, enfin, barrant la vallée dans le nord, le contrefort de la chaîne centrale qu’il nous faudra gravir pour arriver à Yatéra. Par une pente douce nous arrivons dans l’immense plaine. La route longe, à un kilomètre à peine, le Tambaoura, et, à huit heures dix minutes, nous arrivons enfin à Mouralia, où nous allons passer la journée.
De Sansando à Mouralia, la route suit une direction générale Nord et la longueur de l’étape est d’environ dix-sept kilomètres. On rencontre pour la parcourir de réelles difficultés. Citons d’abord les marigots dont la traversée demande de grandes précautions. Celui de Yaranbouré avec ses bords à pic et son lit de vase n’est pas d’un accès facile et demande une grande prudence. Ailleurs, la route est profondément ravinée et peu praticable pour les animaux.
Au point de vue géologique, toujours les mêmes terrains. De Sansando à Dioulafoundoundi, les argiles et la latérite alternent ; mais c’est cette dernière qui domine. A partir de Dioulafoundoundi et jusqu’à Soukoutola, nous rencontrons des argiles et du terrain ferrugineux. En quittant Soukoutola, et, après avoir traversé un vaste marécage, on arrive sur un plateau de latérite de plusieurs kilomètres de longueur où se trouvent de beaux lougans. De ce point à Mouralia, quand on est descendu dans la vallée du Batama, nous n’avons plus que de l’argile dans la plaine et des roches ferrugineuses au pied du Tambaoura. Enfin, autour de Mouralia, nous retrouvons la latérite et les sables aurifères apparaissent ; mais c’est surtout à l’Ouest du village que se trouvent les mines les plus importantes. — La végétation est peu riche et peu variée. Toute cette contrée est excessivement riche en karités de la variété Shée surtout. Citons encore quelques rares fromagers et quelques lianes à caoutchouc sur les bords des marigots. Les lougans sont, en général, maigres et mal entretenus.
Mouraliaest un village Malinké de 450 habitants environ. La population sédentaire est uniquement formée de Sisokos. Quant à la population flottante ou y trouve des représentants de toutes les races qui habitent les contrées voisines. Ce sont surtout des dioulasqui s’y rendent en grand nombre pendant la saison sèche pour y acheter de l’or. Je l’avais déjà visité en 1889. Il a peu changé d’aspect depuis cette époque. J’ai constaté toutefois avec plaisir que le chef avait fait reconstruire ses cases et son tata. Quelques habitants semblent vouloir en faire autant pour leurs demeures particulières. Du tata qui entourait autrefois le village il ne reste plus que quelques vestiges. Le village est toujours aussi sale et ses habitants sont toujours aussi malpropres. Mouralia fait partie du Diébédougou. C’est, dans cette région, le village le plus septentrional.
Aux environs de Mouralia et surtout au Sud et à l’Ouest du village, se trouvent les fameuses mines d’or du Bambouck. A cette époque de l’année, on commence à peine à y travailler. Ce n’est guère qu’en février que l’exploitation bat son plein. Elle dure jusqu’au mois de Juin, époque à laquelle l’eau vient à manquer : car là encore on ne connaît pour découvrir le métal précieux que le lavage des sables. Pendant l’hivernage, on ne se livre pas à ce travail, et cela pour deux raisons : la première est que les Noirs sont alors occupés aux travaux des champs, la seconde, qui est capitale, c’est que pendant la saison des pluies l’or que l’on trouve est en très petite quantité. Les indigènes prétendent, pour expliquer ce fait, que, pendant la saison des pluies, l’or se promène et qu’on ne peut l’attraper. Cette explication fantaisiste du manque d’or dans les puits, pendant l’hivernage, a cependant sa raison d’être. Voici quelles en sont les causes, à notre avis. Tout l’or que l’on trouve dans les marigots et les sables du Diébédougou provient des montagnes environnantes. Les quartz aurifères qui sont si abondants dans le Tambaoura, se désagrégent par les grandes pluies, et les paillettes de métal sont entraînées. A la baisse des eaux, elles se déposent dans le fond des marigots et sur les sables des vallées où on les récolte. Ce qui pourrait justifier ce que nous venons d’avancer, c’est ce fait, à savoir que là où l’on en trouve le plus, c’est précisément dans les racines, le chevelu des bambous où il est plus facilement arrêté.
L’or que l’on récolte à Mouralia se présente en paillettes. Les forgerons en confectionnent de gros anneaux de 12 à 15 grammes, et c’est ainsi qu’il se trouve dans le commerce. Les pépites sont excessivement rares, et la quantité qu’en contiennent certainesroches, comme les quartz, par exemple, est absolument infime.
Quand les récoltes sont terminées et que l’on estime que l’or « ne se promène plus », de tous les coins du Diébédougou on accourt à Mouralia. Le nombre des chercheurs peut être évalué à environ un millier, et en peu de temps, sur le terrain même que l’on exploite, s’élève un village en paille beaucoup plus considérable que Mouralia lui-même. Point n’est besoin de dire que ce sont les femmes et les enfants que ce travail regarde. Du reste, dans cet étrange pays, les hommes faits sont créés et mis au monde pour ne rien faire. Le procédé d’extraction employé est des plus primitifs : on se contente, comme je le disais plus haut, de laver les sables dans des calebasses. On comprend aisément combien doit être grand le déchet. A l’Ouest de Mouralia surtout, le sol est absolument bouleversé, creusé d’un grand nombre de puits d’où l’on extrait le sable aurifère, et fouillé dans toutes les directions. Le rendement est très peu lucratif, et un bon travailleur ne gagne pas plus, en moyenne, de 1 fr. à 1 fr. 30 par jour. Ils auraient plus de bénéfice à cultiver leurs lougans avec plus de soin et à en augmenter la superficie.
La chaîne de collines du Tambaoura qui traverse tout le Bambouck du Nord-Ouest au Sud-Est, peut être comparée, dans son ensemble, à une véritable arête de poisson dont le corps serait formé par la partie centrale, la queue par la partie Nord, et la tête par le massif du Koukodougou. Dans sa partie centrale, en effet, le Tambaoura émet, à l’Ouest et à l’Est, de nombreux contreforts qui forment les systèmes orographiques du Bambougou, du Kouroudougou, du Diébédougou et du Kamana. Elle traverse le Tambaoura, le Diabeli et le Diébédougou. Au Sud, elle s’épanouit en un massif, un nœud que l’on peut regarder comme une véritable dilatation du Tambaoura. Cette partie du système orographique du Bambouck porte le nom de Kouroudougou. De ce massif se dirige, vers le Sud, une série de collines, d’arêtes qui viennent mourir dans le Dialloungala. Ce sont ces collines, ces arêtes qui forment le système orographique du Koukodougou. La direction de ces collines est en éventail, de l’Est à l’Ouest et tournée vers le Sud. En certains points, elles se rejoignent, se confondent pour former de véritables massifs secondaires, dont les principaux seraient ceux de Dumbia à l’Est, de Tombé au Sud-Est, et de Kéniéba auSud-Ouest. Ces massifs secondaires sont réunis entre eux par une chaîne ininterrompue de collines relativement élevées et absolument à pic.
Véritable falaise de 150 à 200 mètres de hauteur, elle forme de Tombé à Kéniéba une muraille d’où naissent, au Sud, les vallées que laissent entre elles les collines émanées du Kouroudougou. Deux trouées seulement permettent, au Sud, de franchir cette gigantesque barrière. Ce sont les trouées de Tombé et de Linguékoto. La route y est très mauvaise pour les piétons, comme pour les animaux. Au Nord, nous trouvons également deux passages : l’un à l’Ouest, par la vallée de Batama et le col de Dioulafoundoudi, l’autre à l’Est par Kobato et Dioulafoundou. Cette dernière route est exécrable et présente de grandes difficultés.
Dans sa partie Nord, la chaîne centrale du Tambaoura se divise en deux branches principales dont l’une, dirigée à l’Est, traverse le Niambia et le Natiaga et vient se rejoindre aux collines qui longent la rive gauche du Sénégal. La seconde, la plus importante, continue la chaîne origine et vient se terminer après avoir traversé le Niagala au plateau du Félou non loin de Médine. Elle émet de nombreux contre-forts à l’Est et à l’Ouest dans le Niambia, le Natiaga, le Kamana et le Niagala ; un de ces contre-forts se termine non loin de Khayes par la montagne de Paparaha. Le plateau sur lequel est construit Médine fait aussi partie de ce système orographique auquel se rattachent, du reste, les collines de toute cette partie du Soudan.
Le Tambaoura a dans toute sa longueur l’aspect d’une véritable falaise à pic, absolument abrupte, stérile et inhabitée. Son plateau est absolument dénudé, et ses flancs profondément ravinés. Les grandes pluies d’hivernage entraînent, en effet, dans les plaines, le peu de terre végétale qui pourrait s’y former. En certains endroits, les roches qui le forment sont disposées en assises régulières, en d’autres, au contraire, c’est un chaos absolument indescriptible. Les éléments géologiques que l’on y trouve sont des plus variés ; mais ce sont les grès, les quartz et les schistes qui y dominent. Les conglomérats ferrugineux se rencontrent de préférence au pied de cette immense falaise. Toutes ces roches contiennent plus ou moins de fer. Le granit y est peu abondant. On ne l’y trouve jamais en bancs prolongés, mais simplement sous forme de blocs erratiques,isolés au milieu des grès ou des quartz. La plupart des roches du Tambaoura sont usées, limées par les eaux et souvent affectent les formes les plus étranges et les plus fantastiques.
Je fus très bien reçu à Mouralia, et le chef, qui m’avait de suite reconnu, me fit mille prévenances et ne nous laissa manquer de rien. Je passai dans son village une excellente journée. Tous les dioulas qui s’y trouvaient vinrent me saluer et parmi eux il s’en trouvait quelques-uns que je connaissais depuis longtemps déjà pour les avoir rencontrés à Khayes, Bakel ou Médine. Dans la soirée, j’envoyai un courrier à Yatéra pour y annoncer mon arrivée pour le lendemain.
27 janvier.— Nuit très chaude. Brise de Nord-Est. Ciel bas et couvert. Chaleur lourde. Au lever du soleil, ciel couvert. Quelques gouttes de pluie. Chaleur étouffante. C’est le petit hivernage qui commence. Ma santé est toujours aussi précaire et j’ai presque tous les jours des accès de fièvre que la quinine n’arrive même plus à combattre. Il est temps que j’arrive dans un centre européen. Je n’en puis plus.
Nous quittons Mouralia à quatre heures vingt du matin, par une nuit noire. La route se fait rapidement. A cinq heures dix nous traversons le village de Sekonomata.
Sekonomataest un village Malinké d’environ six cents habitants. Depuis 1889, époque à laquelle je l’avais déjà visité, il s’est beaucoup accru et, actuellement, on y construit de nouveau. Cela tient à ce que l’on a recommencé à chercher de l’or dans ses environs. Le tata du chef et celui du village nous ont parus en assez bon état. Nous le traversons sans nous y arrêter. Il y avait, il y a environ vingt ans, à Sokonomata, une mine d’or qui, d’après les renseignements que j’ai pu me procurer, était beaucoup plus riche que celles de Mouralia. Mais l’or y disparut en peu d’années. Aussi fut-elle abandonnée pendant douze ou quinze ans. Quand nous y sommes passés en 1889, elle n’était pas exploitée. Il paraîtrait que le métal précieux y a reparu en grande abondance et, depuis deux années, on y travaille même pendant l’hivernage.
Aucun incident à noter pendant le trajet de Sekonomata à Batama, où nous arrivons à six heures trente, après avoir traversé un peu avant le village le marigot deSagouia-Kô.
Batamaest un village Malinké de quatre cent cinquante habitants environ. Nous l’avions déjà visité en 1889 et il est loin d’avoir prospéré depuis cette époque. La plupart de ses cases tombent en ruines et les habitants ne font rien pour réparer ces désastres du temps. Il est d’une saleté repoussante, de même que ses habitants, du reste. Son tata est en ruines dans sa plus grande partie et le tata du chef n’est même pas en bon état. Nous faisons la halte sous l’arbre où nous avions campé, il y a trois ans. Les notables et le fils du chef viennent me saluer. Après un repos d’un quart d’heure, nous nous remettons en route. A un kilomètre et demi du village nous traversons leDiati-Kô, sur les bords duquel nous constatons la présence d’une dizaine de fours servant à extraire le fer. A 7 heures 30 nous arrivons au pied d’un contrefort du Tambaoura, qu’il va falloir gravir. Les porteurs l’enlèvent pour ainsi dire au pas de course ; quant à moi, ne pouvant l’escalader à cheval, il me faut une demi-heure pour arriver au sommet. Mais aussi quand on est sur le plateau qui couronne ce mamelon, quel spectacle enchanteur se déroule aux yeux. On se trouve là sur un des points les plus élevés du Tambaoura. Devant nous s’étale toute la vallée de Batama et nous pouvons même découvrir au Sud les premières collines de Konkodougou. C’est un des plus beaux points de vue que j’aie jamais admirés.
La route se fait sans encombre jusqu’à Yatéra, but de l’étape, où nous arrivons, exténués, vers neuf heures. — De Mouralia à Yatéra on suit à peu près une direction générale Nord et l’étape n’a pas moins de vingt kilomètres. Elle présente deux grosses difficultés. D’abord le passage du Sagouia-Kô, un peu avant d’arriver à Batama, et, en second lieu, l’ascension du Tambaoura. Le passage du Sagouia-Kô est rendu difficile par la vase qui obstrue son lit et par l’argile qui rend ses bords excessivement glissants. L’ascension du Tambaoura présente des difficultés bien plus grandes. C’est par un sentier de chèvres, à pic et transformé par les roches en véritables escaliers, dans sa partie supérieure, que l’on arrive au sommet. Dans cette moitié, le sentier longe le flanc de la montagne. Au-dessous de nous, la falaise est à pic, ce qui rend l’ascension fort dangereuse, pour les animaux surtout. Sur le plateau, on a environ un kilomètre à faire au milieu des roches ; ce qui demande de grandes précautions. Partout ailleurs, la route est excellente.
La nature du terrain de Mouralia au Tambaoura est absolument argileuse partout, sauf en deux ou trois endroits où l’on trouve la latérite. Aux environs de Sekonomata et de Batama se trouvent encore des bancs de sables aurifères. Le sous-sol du Tambaoura au point où on le traverse est formé de schistes, de quartz et de rares conglomérats ferrugineux. Le pente est si raide qu’il n’y a pas trace de terre végétale. Le sol est profondément raviné et la roche se montre à nu partout. Mentionnons, à son sommet, un vaste ilot de latérite auquel succèdent des argiles qui nous conduisent jusqu’aux environs de Yatéra, où reparaît la latérite.
La végétation est peu riche partout. Signalons toutefois dans la vallée de nombreux karités et quelques palmiers sur les bords des marigots. Sur le plateau de Yatéra, les karités abondent ainsi que les palmiers et les lianes à caoutchouc, le long du Faracoumba-Kô, qui passe à quelques centaines de mètres au Sud-Est du village. Mentionnons encore de splendides caïl-cédrats.
Yatéraest un village malinké dont la population, entièrement formée de Sisokos, peut s’élever à environ 600 habitants. Comme Batama, il est loin d’avoir prospéré. Il tombe littéralement en ruines et sa population a considérablement diminué. Yatéra est entouré de toutes parts par la chaîne principale et les contre-forts du Tambaoura, et est construit, au milieu de cette gorge, sur un petit monticule qui domine de fort peu la plaine enserrée par les montagnes. Au pied du village se trouve un petit marigot, à sec pendant la belle saison, le Faracoumba-Kô. Dans son lit se trouve actuellement bon nombre de petits jardinets plantés avec soin de tabac et d’oignons. Il n’existe plus que des vestiges sans importance de l’ancien tata du village. Le tata du chef lui-même commence à tomber en ruines.
Cané-Mady-Sisoko, le chef actuel de Yatéra, avait fait construire, il y a une vingtaine d’années, une véritable maison européenne à à un étage, surmonté d’une terrasse. D’après ce qu’il me disait, cela lui avait coûté plus de 3,500 gros d’or, soit environ trente mille francs. Cet édifice, élevé sans chaux et maçonné uniquement avec de l’argile, ne devait pas durer longtemps. Déjà, en 1889, quand nous l’avions visité, il menaçait ruine. Il s’est écroulé complètement pendant l’hivernage de 1891. Il n’en reste plus aujourd’hui que les décombres.
Je suis à Yatéra en pays de connaissance, car en 1889 nous y avions passé quelques jours, et beaucoup de guerriers du village, sous la conduite du frère du chef, Cané-Moussa-Sisoko, avaient fait campagne avec nous dans le Konkodougou et avaient pris part au combat de Dumbia. Aussi y suis-je très-bien reçu. Il me faut subir des visites, pendant toute la journée, auxquelles je ne puis me soustraire, malgré la lassitude extrême qui m’accable. Dans la soirée, j’expédie un courrier à Guibourya pour y annoncer mon arrivée pour le lendemain.
28 janvier.— La nuit a été très fraîche, il a fait une forte brise d’ouest. Légère pluie vers quatre heures du matin. Au lever du jour, ciel couvert et bas. Soleil voilé pendant deux heures environ, il tombe de temps en temps quelques gouttes de pluie. Température assez bonne, buée épaisse à l’horizon. Les préparatifs du départ sont lestement faits et, à six heures précises, nous nous mettons en route, il fait à peine jour, tant le ciel est couvert. Nous marchons rapidement ; à 6 h. 30, nous franchissons un premier contre-fort du Tambaoura et, à 6 h. 50, nous traversons le marigot deSansan-Kô, dont le lit est formé de quartz et de sables aurifères. La même roche se trouve sur ses rives, et quand nous y passâmes, il commençait à s’y élever quelques huttes de chercheurs. Ce placer est surtout exploité par les habitants de Yatéra. Dix minutes plus loin et nous sommes au petit village de Malaoulé.
Malaouléest un village d’environ 150 habitants. Il est uniquement habité par les captifs de Cané-Mady, chef de Yatéra : ils cultivent là ses lougans pendant la saison des pluies et extraient l’or du Sansan-Kô pendant la saison sèche. Il est situé dans une petite vallée, comprise entre deux contreforts du Tambaoura.
A 7 h. 30 nous franchissons le contrefort qui limite au Nord cette petite vallée, et à 8 h. nous sommes à Koudoréah, où nous faisons une halte d’un quart d’heure.
Koudoréahest un village Malinké de 350 habitants. Inutile de dire que c’est la quintessence de la malpropreté. Il ne possède pas de tata extérieur. Les cases du chef sont entourées d’un petit tata fort mal entretenu, comme tout le village du reste. Koudoréah est situé sur un plateau rocheux où l’on rencontre par ci par là quelques ilots de terre végétale. A quelques centaines de mètres duvillage, nous arrivons sur la crête du versant Nord de ce plateau qu’il va falloir descendre. Ce passage nous prend environ trois quarts d’heure, pendant lesquels nous n’avons marché qu’à travers les rochers les plus escarpés. Enfin tout se passe sans incidents et à 9 h. 15 nous sommes à Guibourya.
La route de Yatéra à Guibourya suit une direction Nord et la distance qui sépare ces deux villages est environ de 13 kilom. 500. Elle est littéralement hérissée d’obstacles et de difficultés. Je n’en ai jamais rencontré de plus mauvaise. Le passage du marigot de Sansan-Kô est très facile. Il n’en est pas de même des contreforts du Tambaoura que l’on a à franchir. A 2 kilom. 1/2 de Yatéra, il faut descendre dans un profond ravin, par un sentier abrupt, absolument transformé en escaliers. Ce passage a environ 800 mètres de longueur. A trois kilomètres de Malaoulé, nous trouvons un second passage aussi difficile. Il mesure à peu près un kilomètre de longueur. Mais celui qui, de tous, offre le plus de dangers, surtout pour les animaux, c’est celui de Koudoréah. Ce n’est qu’une succession de véritables falaises qu’il faut escalader, des sentiers hérissés de roches glissantes où on n’avance qu’à grand peine et en prenant mille précautions. Tout cela est absolument à pic.
Au point de vue géologique, nous avons fort peu d’argiles ; dans les vallées, presque partout la latérite alterne avec le terrain ferrugineux. Les collines sont surtout formées de quartz, de roches et de conglomérats. Mentionnons également quelques grès. Les schistes font absolument défaut. Pas de trace de terrain ardoisier.
La flore y est d’une pauvreté remarquable, surtout sur les plateaux et les montagnes. Elle est un peu plus riche dans les vallées, mais pas plus variée. Mentionnons particulièrement de nombreux karités, des lianes à caoutchouc, fromagers, nétés et quelques caïls cédrats. Les flancs des collines sont, en général, couverts de bambous.
Guibourya, où nous faisons étape, est un village Malinké de 500 habitants environ. C’est le dernier village du Diébédougou, dans le Nord. Il est construit au milieu d’une vaste plaine que limite au Nord la chaîne principale du Tambaoura et au Sud le versant du plateau de Koudoréah. Il est un peu moins sale que la plupart des villages Malinkés, mais toute sa partie moyenne est en ruines. De telle sorte qu’il est divisé en deux parties égales. Il nereste plus que des vestiges de l’ancien tata qui l’entourait. Le tata du chef est assez bien entretenu, il en est de même de deux autres petits tatas particuliers. Il fait une journée assez agréable comme température, mais triste. Le ciel est couvert, le soleil voilé. Forte brise d’Ouest. Nous sommes en plein petit hivernage. Nous ne tarderons pas à avoir quelques pluies.
Notes sur le Diébédougou.— Le Diébédougou, que nous venons de traverser, est l’Etat Malinké le plus important du Bambouck. Il se compose de deux provinces, le Diébédougou à proprement parler et le Kouroudougou. Sa superficie est environ de 2500 kilomètres carrés et il est relativement très peuplé. Il ne comprend pas moins de 51 villages dont la population forme un total d’environ 18,000 habitants. La densité est à peu près de 7,2 habitants par kilomètre carré. Dans sa partie Est, qui est traversée par le Tambaoura, c’est un pays de montagnes, et sa partie ouest, qui touche à la Falémé, est un pays de plaines. Il est médiocrement arrosé par des marigots qui sont pour la plupart tributaires de la Falémé ou du Bafing. Le Tambaoura en cette région forme la ligne de partage des eaux entre les bassins de ces deux rivières. Voici la liste de ses villages :
La population de ces différents villages est uniquement formée de Malinkés appartenant à la famille des Sisokos. Il est bien entendu que nous ne nous occupons là que de la famille à laquelle appartient le pays. Nous ne parlons nullement des captifs. Les chefs de village appartiennent tous à cette ancienne famille. Les Sisokos du Diébédougou descendent, par les femmes, de Noïa-Moussa-Sisoko, le grand colonisateur du Bambouck. Ils ont donc usurpé un nom qui ne leur revenait pas de droit. La légende nous apprend, en effet, que la seule fille qu’eut Moussa se maria avec un Couté, qui en eut cinq fils qui s’établirent dans le Diébédougou. C’étaient :Sountou-Bouri, Sountou-Ali, Kandio, Sila-Maka et Famalé. Famalé fut le chef de cette nouvelle colonie et, depuis cette époque, tous les chefs du Diébédougou prirent le nom de Famalé.
Le Diébédougou est placé sous le protectorat de la France et dépend du cercle de Bafoulabé. L’autorité du chef est vigoureusement contrebalancée par celle du chef de Yatéra, Cané-Mady-Sisoko, qui réunit autour de lui la plus grande partie des villages du Diébédougou. Ils vivaient presque en état d’hostilité ouverte lorsqu’en 1889 le capitaine Quiquandon, agissant conformément aux ordres de M. le commandant supérieur du Soudan Français, les réconcilia et fit jurer obéissance à Famalé par tous les chefs des villages dissidents. Il n’y eut que le village de Kénioto qui s’y refusa, malgré tout ce que nous fîmes pour le ramener à de meilleurs sentiments. Il fallut le bombarder et le brûler. Les habitants s’enfuirent, mais peu après vinrent à Guénou-Goré dans le Konkodougou faire leur soumission. Ordre leur fut donné d’aller habiter à Kassama ; mais l’année suivante ils furent autorisés à reconstruire leur village. Depuis cette époque, les affaires se sont de nouveau brouillées et, actuellement, Gané-Mady est regardé, même par l’autorité française, comme le chef, sinon de droit, mais de fait d’une partie du Diébédougou. Ainsi c’est lui qui est chargé de faire rentrer l’impôt des villages qui lui obéissaient jadis et qui ont recommencé à méconnaître l’autorité de Famalé. Pour le bien du pays, il serait bon que cet état de choses fût promptement modifié et que le vrai chef du pays soit rétabli dans tous ses droits et prérogatives. Je me hâte de dire que Mané-Mady ne fait rien de contraire au serment qu’il a prêté et qu’il est le plus humble des sujets de Famalé. Kassama est la résidence de ce dernier. C’est ungros village où le docteur Collin, un des premiers explorateurs du Bambouck, s’était établi en 1887, lorsqu’il est allé prospecter ce pays au point de vue commercial. Les officiers français y sont très bien vus et Famalé serait très heureux si nous y établissions un poste militaire. Pendant le séjour que nous y avons fait en 1889, il a souvent, devant nous, manifesté ce désir au capitaine Quiquandon, le chef de notre mission.
29 Janvier.— Je quittai Guibourya à 5 h. 45 du matin par une température très douce. Il a plu une partie de la nuit. A un kilomètre et demi du village environ, nous traversons le marigot de Gara-Kô et à 7 h. 45 nous faisons halte au petit village de Kéniéti, où j’avais promis de m’arrêter.
Kéniétiest un petit village de Malinkés de la famille des Fofanas. Il n’a pas plus de 150 habitants et fait partie du petit État deDiabéli. Il est construit au pied du Tambaoura, comme, du reste, tous les villages de cette région, et est démuni de tata. Seules les cases du chef sont construites dans une petite enceinte qui est en assez bon état. Le reste du village est assez mal entretenu. Hier, le chef m’avait envoyé son frère à Guibourya pour me saluer et m’inviter à aller passer la journée dans leur village. Je le remerciai et lui promis que, ne pouvant pas y rester aussi longtemps, je m’y arrêterais en passant. A peine étions-nous arrivés que ce brave homme vint me saluer et fit apporter du couscouss pour les hommes. Je les laisse manger et n’absorbe que deux verres d’un excellent lait. A huit heures nous nous remettons en marche, après avoir chaudement remercié le chef de sa bonne réception et lui avoir fait un petit cadeau.
En quittant Kéniéti, nous traversons, à environ un kilomètre du village, un second village en construction. Ce sont les habitants du premier qui, se trouvant à l’étroit, s’agrandissent de ce côté. Une heure après, nous sommes à Guénobanta, où nous ferons étape aujourd’hui. Un peu avant d’y arriver, on traverse un petit marigot, leYagoudoura-Kô, sur les bords duquel se trouvent de belles plantations de tabac.
De Guibourya à Guénobanta, la route ne présente absolument aucune difficulté. Elle longe tout le temps le flanc Ouest du Tambaoura et traverse une vallée absolument plane qui s’étend de lamontagne à la Falémé. La direction est Nord et la distance qui sépare ces deux villages est de 15 kilomètres environ.
Au point de vue géologique, nous n’avons presque partout que de la latérite. Les argiles ne se montrent qu’aux environs des marigots, mais en petites bandes fort étroites. Pas de schistes. Par contre rien que des quartz fortement colorés en rouge par de l’oxyde de fer. Les roches et conglomérats ferrugineux sont peu abondants. Le Tambaoura est là uniquement formé de quartz qui sont aurifères en certains endroits.
La flore est peu variée. Toujours beaucoup, beaucoup de karités (variété Shée). Les lianes à caoutchouc sont rares. A signaler encore quelques beaux caïl-cédrats, nétés, baobabs et fromagers. Les mimosées ont fait leur apparition et en maints endroits sont fort communes.
Guénobantaest un village de Malinkés Sisokos dont la population est tout au plus de trois cents habitants. Il est situé au pied du Tambaoura, sur un petit monticule peu élevé. Il ne possède pas de mur d’enceinte. Seules, les cases du chef sont entourées par un petit tata en assez bon état. Il est fort mal entretenu et cela tient à ce que les habitants sont des Malinkés d’abord, et, en second lieu, à ce qu’ils passent tout leur temps à chercher l’or dans les environs. C’est la résidence du chef du Diabéli.
Le Diabéli est un petit Etat Malinké situé aux pieds du Tambaoura. Il appartient à la famille des Sisokos, qui y forment quatre villages.
Guénobanta—Yérala—Niafato—Foutouba
Outre ces quatre villages Sisokos, il y a encore un village Fobana,Kéniéti, et un village Daniogo,Linguékotendi.
La population totale du Diabéli peut être estimée à environ 1,500 habitants. Le chef actuel est un vieillard qui ne jouit d’aucune autorité sur ses sujets. Il se nomme Tantombo-Famori-Sisoko. Le Diabéli a été colonisé par deux fils de Moussa-Sisoko, Sambou et Coubacka. Les Fofanas et les Daniogos ne vinrent s’y établir que bien après eux. Les premiers sont originaires du Bafing de Sandénia et les seconds du Soubou de Dioulaguénou. Ce petit État est également placé sous le protectorat de la France.
30 janvier.— Je quittai Guénobanta à 5 h. 20 du matin par un ciel excessivement couvert. Il fait un vent épouvantable. Peu après notre départ la pluie se met à tomber en abondance. C’est une véritable pluie d’hivernage.
A quelques centaines de mètres du village, nous traversons le marigot de Toulicoto-Kô et, à 6 h. 50, nous arrivons, absolument trempés, à Yérala.
Yéralaest un village Malinké de 250 habitants environ. C’est le dernier village du Diabéli au Nord. Il est construit au pied du Tambaoura, et, à l’encontre des autres villages de cette région, entouré de beaux lougans. Il ne possède pas de tata extérieur et les cases du chef sont entourées d’une enceinte en fort mauvais état. Le village est lui-même fort mal entretenu. La pluie et le vent font rage quand nous y arrivons. Heureusement que nous trouvons de bonnes cases pour nous abriter et de bous feux pour nous sécher. Je suis littéralement trempé et je grelotte la fièvre à outrance. A peine sommes-nous arrivés que le chef du village vient me saluer et fait apporter une douzaine de calebasses de couscouss pour mes hommes. Tous se repaissent, je prends deux verres d’excellent lait, et, la pluie ayant cessé, nous nous remettons en route à 7 h. 40.
Nous arrivons sans encombre à Dialafara à 9 h. 15, après avoir traversé leNété-Kô, qui forme la limite entre le Diabéli, et le Tambaoura, et, un peu avant d’arriver à Dialafara, le Dagoussa-Kô, qui coule au pied du monticule sur lequel s’élève le village. A mi-chemin nous avions rencontré le fils du chef, que son père avait envoyé à notre avance. Il fait toujours un vent atroce.
De Guénobanta à Dialafara, la direction générale est Nord et l’étape n’a pas plus de 17 kilomètres. La route ne présente absolument aucune difficulté. Elle longe à environ huit cents mètres le pied du Tambaoura, dans une plaine absolument unie qui ne présente pas de reliefs de terrain appréciables. Au point de vue géologique, toujours les mêmes terrains. En quittant Guénobanta, et après avoir traversé le Toulicoto-Kô, on traverse une vaste plaine argileuse qui s’étend jusqu’aux environs de Yérala, où la latérite apparaît. En thèse générale, dans cette région, c’est au pied du Tambaoura que se trouve la latérite, les plaines qui s’étendent à l’Ouest sont uniquement formées d’argiles. Peu après Yérala, nous avons de nouveau les argiles. Nous trouvons un petit banc delatérite aux environs du Nété-Kô, puis de nouveau l’argile jusqu’à Dialafara, où reparaît la latérite.
La flore n’a pas changé. Beaucoup de karités, dont quelques-uns sont énormes. Les caïl-cédrats, fromagers, nétés sont aussi fort communs. Dans les terrains argileux, beaucoup de mimosées. Peu de lianes à caoutchouc.
Dialafara, où nous faisons étape, est un village Malinké d’environ 500 habitants. Il tombe littéralement en ruines. C’est la résidence du chef du petit État de Tambaoura. Il est démuni de tata extérieur. A l’intérieur, quelques petits tatas appartenant à des particuliers. Celui qui entoure les cases du chef est fort mal entretenu. Les lougans qui entourent le village sont relativement peu étendus, parce que la population ne s’occupe guère qu’à rechercher l’or dans les environs. C’est, du reste, la caractéristique de tous les villages dans le voisinage desquels se trouvent des placers. Ils sont beaucoup plus pauvres que les autres et la famine y est plus fréquente.
Je suis assez bien logé, malgré tout, sur la place principale du village, en face l’arbre à palabres qui disparaît littéralement sous une gigantesque liane Saba.
Le village est construit sur un petit monticule qui s’élève au pied du Tambaoura et qui domine une plaine où se trouvent de superbes karités.
Le Tambaoura, dont Dialafara est la capitale, est un petit État Malinké qui doit son nom à la chaîne de montagnes aux pieds de laquelle il s’étend. C’est un des pays les plus riches en or du Bambouck. Il a pour chefs des Sisokos. Mais on y trouve aussi d’autres familles Malinkées. D’après la légende il fut d’abord peuplé par des Keitas, des Guétas, des Dabos et des Tarawarés. Ces quatre familles Malinkées vinrent s’y établir à peu près à l’époque de la grande migration de Koli-Tengrela. Les Sisokos ne vinrent que plus tard et soumirent les premiers à leur autorité. Ils furent conduits à la conquête de ce pays parBandé-Maka, un des nombreux fils de Moussa-Sisoko. Depuis cette époque, ils y ont toujours régné en maîtres. Le Tambaoura a été placé sous le protectorat de la France par le gouverneur Faidherbe, en 1858. Il fait partie actuellement du cercle de Khayes et acquitte assez régulièrement l’impôt qui lui est demandé. Il est peu peuplé et n’a que dix villages qui necomptent pas plus de 2,500 habitants. En voici les noms par famille :
1oVillages Sisokos :Dialafara, Bouroudela, Kama, Diokéba, Galadio.
2oVillage Keita :Salingui.
3oVillage Guéta :Samafaradala.
4oVillage Dabo :Dangara.
5oVillages Tarawarés :Boubou, Sokoto.
La densité de la population, dans le Tambaoura, n’est pas plus de 1,5 habitant par kilomètre carré.
A peine suis-je installé dans ma case, que les frissons que j’avais éprouvés tout le long de la route ne font qu’augmenter. Je suis obligé de me coucher aussitôt. Toute la journée, j’ai eu une forte fièvre, et ce n’est que le soir que, me sentant un peu mieux, je pus rédiger mes notes. Je suis arrivé à Dialafara un bien mauvais jour pour un malade. C’est, en effet, aujourd’hui que rentrent dans leurs familles les jeunes filles qui ont été circoncises. Aussi, jusqu’à la nuit, ce n’a été dans le village que chants, cris, beuglements, tam-tams, coups de fusil. Le soir, j’en avais la tête absolument brisée. De plus, il fait un véritable temps d’hivernage. Chaleur lourde et orageuse, et pluie abondante dans la soirée. Elle est venue à temps pour mettre en fuite le tam-tam et me permettre un peu de reposer pendant la nuit.
La circoncision est, de toutes les mutilations ethniques qui se pratiquent sur les organes génitaux, la seule qui soit en usage au Soudan. Elle se pratique presque dans toutes les peuplades sur les hommes. Toutefois, il nous a été dit qu’elle était inconnue chez les Bobos, qui habitent dans la boucle du Niger. Nous tenons ce détail de notre excellent et malheureux ami, le DrCrozat, qui, après Binger, visita cette curieuse peuplade. Dans tout le Soudan, la femme y est également soumise, sauf cependant chez les Ouolofs. Nous allons décrire la façon dont se pratique cette opération chez les deux sexes, en exposant en même temps les fêtes, pratiques religieuses, coutumes, etc., etc., qui l’accompagnent chez les différents peuples du Soudan.
1oCirconcision chez l’homme.— Chez tous les Soudanais, à quelques détails insignifiants près, c’est le même mode de procéder. L’opération se fait vers l’âge de 14 à 17 ans.
Le matin du jour où les patients doivent être opérés, on les conduit au bain. Dans une grande calebasse remplie d’eau, on plonge des gris-gris réservés pour cette circonstance et qui ont, paraît-il, des vertus spéciales, comme, par exemple, de donner force et vigueur aux enfants et de leur donner, dans la suite, une nombreuse lignée. Chacun des enfants vient alors procéder à ses ablutions intimes avec cette eau. Puis, sous la garde d’un surveillant nommé à cet effet, ils sont conduits au lieu où doit être pratiquée l’opération ; pendant le temps que met la cicatrisation à se faire, trois ou quatre hommes sont désignés par les anciens du village pour surveiller les opérés et pour se bien assurer qu’ils se livrent bien aux coutumes et pratiques en usage en cette circonstance. Ces surveillants doivent, bien entendu, être des circonscis.
L’appareil opératoire est des plus simples. Un couteau bien effilé, de la ficelle, de l’eau dans une calebasse, des chiffons et du sable. Au Soudan, ce sont généralement les forgerons qui procèdent à l’opération aussi bien chez les peuples musulmans que chez ceux qui ne le sont pas. Chez les Ouolofs et les Maures, ce sont plutôt les marabouts qui opèrent. Voici comment on procède. Le patient se place, assis à cheval sur un mortier à couscouss de façon à avoir le périnée reposant sur le corps même du mortier. Chez les Bambaras et les Malinkés, au lieu du mortier, on se sert d’une simple bille de bois. Le résultat est le même. Le mortier est surtout employé chez les peuples d’origine Peulhe. La verge reposant bien sur le mortier ou le morceau de bois, le prépuce est attiré fortement en avant. Tout ce qui dépasse le gland est solidement ligoté à plusieurs tours. C’est un des temps les plus douloureux de l’opération ; un aide en est chargé. Puis ceci fait, la verge est maintenue solidement appuyée sur le mortier ou le morceau de bois et l’opérateur d’un coup sec sectionne le tout, ficelle et prépuce. Ce temps de l’opération est absolument indolore. La plaie opératoire est ensuite lavée à grande eau. Très douloureuse cette aspersion. La quantité de sang qui s’écoule est absolument insignifiante. On procède alors au pansement. Oh ! il n’est pas long : du sable fin, quelques chiffons et tout est dit. Le pansement est refait chaque jour.
Cette opération, bien que douloureuse, se fait sans que l’on entende un cri de la part des patients. Il y aurait déshonneur àse plaindre. De plus, ils sont persuadés que s’ils criaient, ils mourraient dans le courant de l’année, aussi sont-ils tous d’une impassibilité remarquable et ne bronchent-ils pas en présence de l’instrument du supplice.
Que deviennent les lambeaux de chair ainsi excisés ? En aucune circonstance, ils ne sont jetés aux ordures. Les uns les enterrent, les autres les mangent. D’autres enfin, et ce sont les plus nombreux, les conservent précieusement, les font sécher et s’en font des gris-gris qui jouissent de propriétés miraculeuses.
Dès que tous ont été opérés, ils sont revêtus d’un long boubou bleu muni dans le dos d’une grande poche, et coiffés d’un bonnet pointu haut d’environ 35 à 40 centimètres. Cela leur donne l’air le plus bizarre qu’on puisse voir. Ils ressemblent au médecin malgré lui. Le boubou ample et très étoffé est destiné à éviter les frottements que ne manquerait pas d’occasionner le pantalon. La grande poche qu’il présente, est destinée à recevoir le produit de leurs quêtes ou de leurs rapines ; car les circoncis, pendant tout le temps que met la cicatrisation à se faire, ont le droit de prendre tout ce qui, en fait de victuailles, leur tombe sous la main.
Aussitôt après l’opération et dès qu’ils ont revêtu leur costume, ils sont promenés dans tout le village, sous la conduite de leurs surveillants, avec accompagnement de tam-tams et de chants. Qu’ils le peuvent ou non, il faut marcher, ou sans cela, gare le fouet. Ils sont ensuite réunis dans une grande case, construite à leur intention et située, en général, un peu en dehors du village. C’est là qu’ils doivent habiter et manger jusqu’à ce que tous soient parfaitement guéris. Là aussi on les gave littéralement. Il faut manger et toujours manger, quand l’heure est venue, qu’on ait faim ou non. Autrement, en avant le fouet. Mon interprète me racontait à ce sujet que lorsqu’il fut circoncis, un jour que, repu, le surveillant le forçait à manger encore, il avait rendu dans sa calebasse l’excédent de nourriture qu’on lui avait fait avaler malgré lui. Le surveillant le força à l’avaler de nouveau.
La cicatrisation se fait assez vite soit en moyenne de 15 à 20 jours. Elle est d’autant plus rapide que le sujet est plus jeune. Mais il faut au minimum 40 à 45 jours pour que le tissu cicatriciel ait pris la couleur noire des tissus environnants. C’est à ce moment-là seulement, et quand tous sont absolument guéris, qu’on leur donneliberté de manœuvre. Ils endossent alors le pantalon. Le jour où ils sortent de leur case est jour de fête dans le village.
La nuit, ils dorment sous l’œil d’un surveillant, et ils doivent, pendant toute la durée de leur séjour dans la case, dormir sur le dos. Si, par hasard, ils se mettent sur le côté, un coup de fouet les a bientôt remis en place.
Pendant toute la durée de leur traitement, ils sont soumis à la discipline la plus sévère. Ils ne peuvent et ne doivent rien faire en dehors de leurs camarades. Ainsi, si l’un d’eux se permet de chanter, seul, par exemple, immédiatement le surveillant lui inflige une correction ou simplement le force à chanter pendant trois ou quatre heures sans interruption. Ils doivent tout faire ensemble, manger, chanter, jouer, aller à la promenade, etc., etc.
Celui qui est opéré le premier est appelé le chef des circoncis de l’année, celui qui l’est le dernier doit servir de domestique aux autres pendant toute la durée de leur claustration. Ainsi, c’est lui qui leur porte leur calebasse de couscouss, qui va chercher l’eau nécessaire aux pansements, etc., etc. Il n’y a pour cela aucune considération de caste ou de famille. Tous sont égaux pendant ce laps de temps.
A proprement parler, il n’y a pas un âge fixe auquel se pratique la circoncision. Tout d’abord cela serait assez difficile ; car le noir ignore son âge, celui de sa femme et celui de ses enfants. Il est des garçons qui ne se laissent opérer que peu de temps avant leur mariage, c’est-à-dire de 20 à 25 ans, il en est d’autres, au contraire, qui le sont plus jeunes. Mais d’une façon générale, on peut dire que c’est de 14 à 17 ans que se pratique généralement sur les hommes cette opération ethnique.
2oCirconcision chez la femme.— Toutes les peuplades de la Sénégambie et du Soudan, à l’exception toutefois des Ouolofs, pratiquent aux femmes, quand elles atteignent l’âge de puberté, une opération analogue à la circoncision chez les garçons. On y procède habituellement, après l’apparition des premières règles, jamais avant. Il existe même certaines familles Malinkées et Ouassouloukées chez lesquelles les femmes ne sont soumises à cette opération que lorsqu’elles ont eu leur premier enfant.
Chacun sait que les négresses ont les petites lèvres fort développées.Tout le monde a entendu parler plus ou moins du « tablier des hottentotes ». L’opération première et son véritable but étaient de sectionner cette partie de leurs organes génitaux. Mais l’opération étant toujours mal faite on en est venu à couper également tout ou partie du clitoris. Telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, elle consiste donc à supprimer toute la partie des petites lèvres qui dépasse les grandes et à faire l’ablation complète ou partielle du clitoris. Voici comment cela se pratique.
La patiente est étendue sur le dos, les jambes fléchies sur les cuisses et les cuisses relevées et perpendiculaires à l’axe du corps. Un billot, généralement un pilon à couscouss, est placé sous le sacrum pour faire fortement saillir le pubis. Ces préparatifs achevés, l’opérateur, qui est toujours une femme de forgeron, procède à l’opération à l’aide d’un petit couteau à lame très mince, très étroite et bien aiguisée. L’opération est faite avec si peu de soins que le clitoris est toujours sectionné en partie ou en totalité. Chez les Bambaras, c’est une conditionsine quâ nonde bonne opération. Ils sont imbus de cette idée que si elle n’était pas ainsi pratiquée ils mourraient inévitablement. Aussi ne verra-t-on jamais un Bambara épouser une Ouolove parce que, disent-ils « la Ouolove a un dard qui, s’il les piquait au ventre, les ferait infailliblement mourir. »
Les filles ou femmes qui viennent d’être opérées sont soumises aux mêmes pratiques que les garçons jusqu’à ce qu’elles soient guéries. Par exemple, elles ne sortent que deux fois par jour, le matin et le soir, pour se baigner. Elles sont surveillées par les matrones et doivent dormir étendues sur le dos, les jambes légèrement écartées.
La circoncision, aussi bien pour les femmes que pour les hommes, se pratique généralement un mois et demi ou deux mois avant l’hivernage. Mais il n’y a rien d’absolument fixe à ce sujet. C’est l’occasion de grandes fêtes, tam-tams, coups de fusil, danses, etc., etc., et d’agapes monstres. Chez les Bambaras et les Malinkés, qui font usage de boissons fermentées, c’est une des plus grandes soûleries de l’année. On fabrique, pour la circonstance, d’énormes calebasses de dolo (bière de mil), et l’on ne cesse de boire que lorsqu’il n’y a plus rien à absorber ou que tout le monde est ivre-mort.
Chez les musulmans, qui ne font point usage de boissons alcooliques,on se contente d’engloutir force calebasses de couscouss et de dévorer moutons, bœufs, poulets et chèvres. Dans certains villages toutes les provisions y passent.
J’avais l’intention de ne rester qu’un jour à Dialafara, mais je fus obligé d’y passer encore la journée du 31 janvier ; car l’accès de fièvre que j’avais eu la veille m’avait tellement affaibli que j’aurais été absolument incapable de faire l’étape.
1erfévrier.— La nuit ayant été assez bonne, je puis quitter Dialafara à 5 h. 45 du matin, par une douce température. La route se fait bien et assez rapidement. A deux kilomètres de Dialafara, il nous faut franchir le Tambaoura par de véritables sentiers de chèvres. Je suis si faible que je suis obligé de me faire porter. Je ne m’étais jamais vu dans un pareil état. Et pourtant nous n’avons plus que trois étapes à faire pour atteindre, au Galougo, la ligne de chemin de fer de Kayes à Bafoulabé. Y arriverai-je jamais ? Enfin, malgré des souffrances inouïes et de fréquents vomissements bilieux, je puis faire cette étape. A 9 h. 30, nous traversons de beaux lougans, et laissons sur notre gauche quelques petites cases dont l’ensemble forme un village de culture, appartenant à Orokoto, où nous mettons pied à terre, à 10 h. 45. De Dialafara à Orokoto, l’orientation de la route est N.-N.-E., et la distance qui sépare ces deux villages n’a pas plus de 21 kilomètres. Cette étape est une des plus mauvaises que nous ayons faite depuis le commencement de notre voyage. Je n’en ai pas rencontré qui présentent plus de difficultés. Le passage du Tambaoura est excessivement pénible. Le sentier ne fait que traverser des amoncellements de roches énormes. A partir de là, la route traverse des plateaux rocheux, où l’on n’avance qu’avec mille précautions. Ce n’est que cinq kilomètres environ avant d’arriver à Orokoto que la route devient meilleure. Elle est très difficilement praticable pour les animaux. Au point de vue géologique, rien de bien particulier à signaler. De Dialafara au Tambaoura, s’étend une vaste plaine de latérite.
Dans toute cette partie du Tambaoura, de même, du reste, que tout le long de la route, on ne trouve absolument que des quartz et des grès. Les conglomérats ferrugineux et les schistes sont fort rares. Très peu d’argiles. La latérite reparaît aux environs d’Orokoto. La végétation est, on le comprend aisément, des plusmaigres. Les karités sont excessivement rares et finissent par disparaître complètement aux abords du village. Plus de caïl-cédrats, plus de nétés. Quelques rares fromagers et bambous rachitiques, quelques maigres lianes à caoutchouc également.
Orokoto, où nous faisons étape, est un village Malinké de quatre cents habitants environ. Sa population est uniquement formée de Sisokos. C’est la résidence du chef du Niambia. Il est construit sur un petit monticule que dominent des collines peu élevées. Son tata extérieur tombe en ruines. Celui du chef est en assez bon état, ainsi que deux ou trois autres petits tatas particuliers. Quant au village lui-même, il est fort mal entretenu, sale et dégoûtant.
LeNiambia, dont Orokoto est la capitale, est un petit Etat Malinké situé à l’Ouest de la chaîne principale du Tambaoura, dans l’angle qu’elle forme avec son contrefort Nord-Est. Au Nord et au Nord-Ouest il confine au Natiaga et au Niagala, à l’Ouest au Tambaoura, au Sud au Bambougou et à l’Est au Barnita. Sa superficie est d’environ 1,800 kilomètres. Il est peuplé de Malinkés et ce sont les Sisokos qui sont les maîtres du pays et les propriétaires du sol. Il fut colonisé par eux peu après leur arrivée dans le Bambouck et sous la conduite de deux fils de Moussa-Sisoko qui se nommaient : Haoussa N’Digui et Mansa-Gadio. Ils y sont restés depuis cette époque. Le Niambia n’a que onze villages et sa population est au plus de trois mille habitants. Elle est peu nombreuse, relativement à l’étendue du pays, et sa densité n’est que 1,6 habitant par kilomètre carré. Voici les noms de ces villages :
Orokoto (résidence du chef), Boundéri, Banguilima, Daraleo, Faragounkoto, Téba, Sédiankoto, Koungou, Gadiani, Dialakoto, Malembou.
Son aspect général est plutôt celui d’un pays de montagnes que celui d’un pays de plaines. Il est placé sous le protectorat de la France et relève du commandant du cercle de Kayes. Très pauvre, il arrive difficilement à s’acquitter chaque année du faible impôt auquel il a été taxé. C’était autrefois un véritable repaire de bandits et de détrousseurs de grands chemins. Aujourd’hui encore, malgré sa proximité des centres de Bafoulabé, Médine et Kayes, les dioulas n’osent guère s’y aventurer, tant est mauvaise sa réputation, et de temps en temps même actuellement, il n’est pas rare d’entendre dire qu’un marchand y a été dévalisé. Lesréclamations de ce genre sont fréquentes à Bafoulabé et à Kayes.
Il existe entre Orokoto et Dialafara depuis quelques années une vieille haine dont le motif est assez curieux pour être rapporté ici. A Orokoto existe un individu, véritable chef du pays, bandit remarquable, qui a nom Siliman-Koy ou Siliman le blanc, pour le distinguer de son frère Siliman fi ou Siliman le noir, parce que ce dernier est plus foncé que le premier. Tous les deux sont excessivement redoutés dans le pays et ils annihilent complètement l’autorité du véritable chef du pays. Ce sont de plus des adversaires déclarés de l’influence française dans la région. Siliman-fi a même déclaré qu’il ne voulait jamais voir un blanc. Aussi dès qu’un officier est signalé ou annoncé dans les environs, quitte-t-il le village et se réfugie-t-il dans les environs où il possède un petit village de culture. Cet homme possède absolument le génie du vol. Le fait suivant en est la preuve. Il avait pu se procurer, je ne sais comment, un uniforme complet de tirailleur. Ainsi habillé, il partit un jour à la tête de ses hommes et se rendit à Linguékoto, dans le Kamana. Il exhiba là au chef du village un papier revêtu de la signature du commandant de Bafoulabé et portant le timbre du cercle, et lui annonça qu’il était chargé par ce fonctionnaire de lui réclamer le paiement immédiat de 10 gros d’or, soit environ 100 fr. Le chef s’exécuta sur le champ et paya. Je doute que Siliman-fi lui ait jamais donné bonne et valable quittance. Ces deux individus ont ainsi beaucoup de faits de ce genre à leur actif. Mais revenons à notre sujet. Il y a quelques années, Siliman-Koy s’éprit d’une jeune fille du village d’Orokoto, et il fut convenu avec le père que leur mariage serait célébré dès qu’elle serait nubile. Siliman-Koy devait payer en dot une vache, huit gros d’or et une pièce de guinée. La vache et la pièce de guinée furent immédiatement payées. Il n’en fut pas de même des huit gros d’or. Mais, entre temps, le cœur de la jeune enfant parla et un beau jour elle déclara à son père qu’elle ne voulait à aucun prix de Siliman-Koy et qu’elle voulait épouser un des fils du chef de Dialafara. Celui-ci paya au père la dot entière qu’il réclamait et offrit à Siliman de lui rendre ce qu’il avait déjà versé. Ce dernier refusa absolument. Mais pendant tous ces pourparlers, le mariage fut conclu avec le fils du chef de Dialafara et la femme eût même des enfants de lui, Inde iræ. Siliman-Koy alla réclamer à Médine et sut si bien exposer sa plainte au commandantde ce poste et l’entortiller que celui-ci ne trouva rien de mieux que de faire enlever par des tirailleurs à Dialafara la femme et le mari. Ce dernier fut ramené à Médine sous bonne escorte, et sévèrement puni. Je me demande pourquoi. La femme et ses enfants furent donnés à Siliman-Koy. Mais, un an après, elle s’enfuit de la maison de son nouveau mari et retourna avec l’ancien. Siliman-Koy vint la chercher à la tête de ses hommes et s’empara même d’une partie du troupeau de Dialafara.
En 1890, lorsque le capitaine Quiquandon, envoyé en mission spéciale dans le Bambouck, passa par là, les habitants de Dialafara lui firent part de leurs griefs contre Orokoto. Il leur fit rendre les bœufs qui leur avaient été volés, mais il ne fut nullement question de la femme. Depuis cette époque, chaque fois qu’ils en trouvent l’occasion, les gens d’Orokoto commettent, sur le territoire de Dialafara, toutes sortes de rapines. Les réclamations affluent à Kayes et à Bafoulabé, et, lorsque j’y suis passé, cette grave affaire n’était pas encore réglée. Mais à la suite d’une conférence qui eut lieu entre les commandants de ces deux cercles et à laquelle nous prîmes part comme témoins, tout paraissait être sur le point de s’arranger. Cette petite histoire montre, d’une façon évidente, que le sentiment de l’amour n’est pas inconnu des Noirs et qu’ils sont susceptibles d’attachement.
Tous ces faits qui, en somme, étaient de fraîche date, contribuèrent à me faire recevoir avec méfiance à Orokoto. Aussi, ne fus-je pas étonné, en arrivant, de constater qu’il n’y avait plus dans le village que les hommes. Les femmes et le troupeau avaient été envoyés dans la brousse. Je fis au chef de vifs reproches sur la façon dont se conduisait son village en cette circonstance. Quelques heures après mon arrivée, tout le monde était revenu. On s’était imaginé que je venais pour brûler le village et m’emparer du troupeau. La journée se passa mieux qu’elle n’avait commencé, et je n’eus qu’à me louer de la conduite de tous à mon égard.
2 février.— Nous quittâmes Orokoto à cinq heures du matin. La nuit a été relativement chaude. Petite brise de Sud-Est. Ciel clair et étoilé. Au lever du jour, le ciel se couvre un peu. Forte brise de Sud-Est. Le soleil ne paraît pas. Le ciel est resté couvert toute la journée. Il est tombé quelques gouttes de pluie vers onzeheures, et, à midi, il fait une chaleur lourde et orageuse et un fort vent de Sud-Est. C’est la fin du petit hivernage. Cette petite saison pluvieuse ne dure jamais plus de huit à dix jours au maximum. Elle s’établit généralement vers la fin de la lune de janvier et cesse dans les premiers jours de la lune suivante. Pendant ce laps de temps, les vents passent par les quatre points cardinaux et il tombe quelques averses quand ils sont à l’Ouest et au Sud-Est. Dès qu’ils remontent vers l’Est, les pluies cessent, la chaleur devient lourde et orageuse, et lorsqu’ils sont redevenus franchement Est et Nord-Est, elle est sèche et se maintient ainsi jusqu’à la fin de la belle saison, au retour de l’hivernage, vers la mi-juin.
Ma santé s’est un peu améliorée ; mais je suis toujours excessivement faible et de plus j’ai les pieds tellement enflés que je ne puis plus mettre mes bottes. Je suis anémié au plus haut degré. Je n’ai plus aucune illusion à me faire à ce sujet. Heureusement que dans deux jours je vais enfin pouvoir me soigner un peu.