Per lo gran' mar dell' Essere:
toutes, il les voyait, dans leur évolution sidérale, morale ou politique, surgissant, se développant, s'élevant, par une réciproque influence, des ténèbres à la lumière, de l'inertie à la liberté, à l'amour, c'est-à-dire à la conformité de plus en plus libre et parfaite des esprits et des destinées aux lois de la sagesse éternelle,
Io che era al divino dall' umano.Ed all' eterno dal tempo venuto,E di Fiorenza in popol ginsto e sano.
dit-il au trente et unième chant du Paradis.
C'est la grande pensée des temps modernes; c'est la pensée qui pénètre de part en part l'œuvre de Gœthe. Eh bien, Viviane, cette union parfaite de toutes choses, cet ordre éternel au sein de Dieu, Dante les symbolise sous l'image d'une double cité, d'un double empire céleste et terrestre, entrés dans l'immuable paix où le citoyen par excellence, le justicier, le pacier (c'est ainsi qu'on parlait au moyen âge), est, dans le paradis invisible, dans la Rome céleste, Jésus; dans le paradis visible, sur la terre, en Italie, dans la sainte Rome d'ici-bas, César. Le génie de Dante, éminemment sacerdotal comme le génie de Gœthe, ramène toutes choses à ce qu'il appelle, dans sonConvito,la religion universelle de la nature humaine. Dans sa conception vaste et puissante d'une civilisation philosophique, la trahison à Jésus et la trahison à César, c'est tout autre chose que l'attentat contre une personne, si auguste qu'elle soit; c'est la main portée sur l'édifice de la création divine; c'est une sacrilége atteinte à l'ordre politique et religieux de l'univers. Dans le Purgatoire et dans le Paradis, nous trouverons de cette grande conception de notre poëte les plus belles évidences.
Et, Dieu soit loué! voici que notre voyage parmi larace perduetouche à sa fin; voici que nous touchons au seuil des régions lumineuses. Parvenus au fond du cône infernal qui est le centre de la terre, Virgile et Dante changent de pôle. Ils tournent transversalement sur eux-mêmes et commencent à remonter vers l'autre hémisphère; ils revoient enfin les étoiles.
E quindi uscimmo a riveder le stelle.
C'est ainsi, sur ce mot mélodieux qui nous rend à l'espérance, que Dante a voulu terminer sa première cantique.
Je ne sais si, dans ma sèche analyse, à travers les timidesà peu prèsque me permettait notre français abstrait et morne, vous avez pu entrevoir les splendeurs poétiques de ce chant de l'abîme. Je crains bien de ne vous avoir pas fait sentir, comme je m'en étais flattée, la grâce ineffable, la piété, l'amour que Dante n'a ni pu ni voulu éteindre, tant son âme en était remplie, dans cet affreux séjour des vengeances éternelles. J'aurais voulu insister sur l'art accompli avec lequel, dès les premiers chants, le poëte tempère les horreurs d'un tel séjour, par l'expression répétée de sa tendresse pour Virgile et par l'apparition de Béatrice dans les limbes. J'aurais dû vous peindre cette douce Francesca, avec l'amant «qui jamais d'elle ne sera séparé,» venant vers Dante, à travers les airs, d'une aile ouverte et ferme, ainsi que vers leur nid deux colombes pressées par le désir.
Quali colombe dal disio chiamate,Con l'ali apert e ferme, al dolce nido.
Il eût fallu, d'une main plus délicate, m'essayer à vous rendre tant d'images fraîches et gracieuses, tirées de la lumière du jour, de l'attitude des plantes, des mœurs des animaux, que Dante avait observées tout ensemble en naturaliste et en poëte. Il eût fallu vous faire voir ces fleurettes inclinées sous la gelée nocturne, qui se redressent et s'entr'ouvrent aux premiers rayons du matin; ces dauphins et leurs jeux, soudain rappelés au milieu des vapeurs de l'étang de poix bouillante; ces cigognes, ces grues qui s'en vont «chantant leur lai;» ces ruisselets limpides qui descendent des vertes collines du Casentin vers l'Arno.—Et cette manière charmante de marquer les heures du jour d'après l'aspect du ciel et le lieu des constellations, ce tendre désir d'être rappelé aux siens et de vivre dans la mémoire de ses semblables, cette profonde humanité du poëte qui le fait pâlir, frissonner, pleurer, s'évanouir au récit des malheurs d'autrui, tout cet art incomparable, quel art il m'eût fallu pour vous le rendre sensible!—Comme Dante a bien tenu la promesse de l'inscription tracée sur le seuil de son enfer, et comme il a pénétré d'amour son royaume des vengeances!
Je ne me lasserais jamais de vous entendre; mais je sens que nous abusons de votre bonté; vous devez être fatiguée. Voici près de deux heures que nous vous laissons parler presque seule.
Je ne me sens pas lasse, Viviane, mais plutôt comme un peu étonnée. Notre entretien a tourné, sans que je m'en doutasse, en leçon. Et j'ai peur maintenant d'avoir occupé bien mal cette chaire dantesque, à laquelle votre amitié m'élève. Nous autres Françaises, nous ne sommes pas habituées, comme l'étaient les dames italiennes, au professorat. Et si, au lieu d'être à Portrieux, nous étions à Paris, et si, au lieu de quatre, nous étions seulement dix ou douze, je m'intimiderais tout à fait; il me semblerait faire quelque chose de malséant, pis que cela, de ridicule.
Voilà une chose que la simplicité bretonne ne saurait comprendre. Pourquoi donc semble-t-il ridicule à nos Français que les femmes enseignent ce qu'elles savent? Pourquoi leur serait-il malséant de dire, dans une salle d'université par exemple, avec un peu plus de soin et d'enchaînement, ce qu'on trouve très-naturel et très-agréable de leur entendre dire dans les salons, où l'on prétend qu'elles règnent et gouvernent les opinions en toutes choses?
Où ellesrégnaient, Élie.
À la bonne heure; mais enfin, même au temps où elles régnaient, on eût trouvé extravagant que Mme de Staël, je suppose, ce grand orateur, qui, chaque soir, haranguait dans son salon les hommes d'État, les publicistes, les diplomates des deux mondes, fût montée à la tribune de l'Assemblée pour y exposer, avec sa vive éloquence, ses vues et ses idées politiques. Et, pourtant, elle eût été là véritablement à sa place, belle, de la beauté de Mirabeau, portant comme lui la conviction dans l'éclair de son regard, dans son geste, dans sa voix virile; tandis que (je l'ai ouï dire à ma mère qui l'a beaucoup connue, et c'était aussi l'avis de Gœthe), dans les bals, dans les réunions mondaines, les bras nus, son turban aurore sur la tête, à la main sa branche de laurier, déclamant à l'angle d'une cheminée d'interminables tirades sur l'impôt, sur le crédit, elle paraissait quelque peu théâtrale, et déplaisante à voir.
Ce qu'il y a de bizarre, c'est que ce préjugé contre l'intervention directe des femmes dans l'enseignement et dans la politique n'existe nulle part ailleurs que chez nous, qui nous croyons de bonne foi le peuple le plus chevaleresque du monde. Les étrangers n'y comprennent rien. Je me rappelle (c'était en 1818, au moment que s'ouvrait à Paris un club de femmes) que le moraliste Émerson, nous voyant rire, et moi tout le premier, de ces dames orateurs, me demandait, avec son sérieux du Massachusetts, ce qu'il y avait donc là de si risible?
C'est l'opinion aux États-Unis, en effet, et particulièrement dans le plus cultivé de tous, dans ce Massachusetts où la religion a fait une si heureuse alliance avec la philosophie, que le talent, ledon de Dieu, comme ils disent dans leur langage puritain, ne doit jamais demeurer inutile.Faculty demands function, c'est la formule concise du pasteur Henri Ward-Beecher et du grand orateur Wendell-Philipps, lorsqu'ils réclament pour les femmes l'égalité des droits et des devoirs.
Vous disiez, Diotime, que les dames italiennes avaient l'habitude du professorat?
Elles se sont illustrées dans l'enseignement universitaire. Tout récemment, en Italie, on s'entretenait encore de la docte Mme Tambroni, qui, en 1817, à Bologne, occupait la chaire de lettres grecques. À la même université au siècle précédent, Gaétana Agnesi avait été désignée par le souverain pontife lui-même pour enseigner à la jeunesse les hautes mathématiques. Dans le même temps à peu près, Maria Amoretti était acclamée docteur en droit civil et en droit canon à l'université de Pavie.
Une femme en robe et en bonnet de docteur! voilà qui ne me plaît guère.
J'ignore quel était au juste le costume de ces dames, mais il paraît bien qu'il ne portait aucun préjudice à leur beauté. La tradition garde le souvenir des grâces pleines de noblesse d'Andrea Novella, qui suppléait son père dans la chaire de droit canon. On se rappelle aussi Olympia Morata, enflammant d'enthousiasme la studieuse jeunesse de Ferrare. Relisez, Élie, ce que raconte à ce sujet votre compatriote Renan dans sesEssais de Morale. Il a vu, dans l'église de Saint-Antoine à Padoue, le buste de la philosophe Hélène Piscopia, en robe de bénédictine, et il affirme qu'elle devait être d'une grande beauté. Lorsque Dante met sur les lèvres de Béatrice l'enseignement de la théologie, il ne néglige pas de nous apprendre que ses yeux rayonnent comme des étoiles, et que son sourire le consume d'amour…
Mais où m'avez-vous entraînée, bon Dieu! En quelles digressions je m'égare encore! et que, tout en célébrant les vertus de mon sexe, je donne prise à ses plus ironiques détracteurs! Vous savez comment nous traite Polybe:Sexe bavard et panégyriste… C'est bien cela, n'est-il pas vrai, Marcel? On croirait qu'il m'avait en vue.
Rien ne me plaît comme cette manière d'apprendre. Vous nous menez par le sentier qui côtoie le grand chemin et qui, tout en faisant mille circuits, semble moins long dans sa diversité que la voie droite.
Vous avez toujours l'interprétation aimable des défauts de vos amis, Viviane pleine de grâce! Mais rentrons-y au plus vite, dans cette voie droite que j'ai perdue; revenons à Dante, et, avec lui, montons les degrés de la montagne sainte où le péché s'expie.
Nous revoyons le ciel. Sa douce couleur de saphir oriental rend la joie aux yeux de Dante.
Dolce color d' oriental zaffiro,Che s'accoglieva nel sereno aspettoDell' aer puro infino al primo giro,
Agli occhi miei ricominciò diletto.
Les astres reparaissent à sa vue; mais ce sont les astres d'un autre hémisphère où brille d'un éclat merveilleux laCroix du Sud, il Crociero. Dante salue avec transport cette constellation inconnue aux hommes du Septentrion.
O settentrional vedovo sitoPoichè privato se' di mirar quelle!
Comment Dante a-t-il pu parler de la Croix du Sud, découverte plus de trois cents ans après sa mort?
C'est le souci des commentateurs, mon cher Élie. Car, en effet, les quatre étoiles de la Croix du Sud, que Dante décrit avec cet étonnement naïf qui donne aux peintures homériques un si grand charme, n'ont été introduites par les astronomes dans la sphère céleste que vers la fin du XVIIe siècle. Au temps de l'Allighieri, aucun Européen ne les avait encore vues. Mais les Arabes les connaissaient et on suppose que par eux les Italiens pouvaient en avoir eu quelque idée. D'autres croient que Marco Polo, qui avait passé les tropiques, avait parlé duCrocieroà ses compatriotes. Beaucoup de commentateurs ne voient dans ces quatre étoiles qu'une allégorie des quatre vertus cardinales, et ils se fondent sur ce vers où le poëte parle des quatre lumières saintes:
Li raggi delle quattro luci sante.
Quoi qu'il en soit, à peine Dante a-t-il poussé son exclamation de joyeuse surprise, qu'il se trouve, avec Virgile, sur des rivages doucement éclairés, en présence d'un vieillard vénérable, Caton d'Utique.
Caton d'Utique, à l'entrée du purgatoire!
L'évêque Synésius met bien, dans un de ses hymnes grecs, le chienCerbère aux portes de l'enfer catholique.
Cela n'avait rien alors d'offensant, ni pour le goût, ni pour la foi. Dante a dit de Caton dans leConvitoque jamais créature terrestre n'avait été plus digne de servir le vrai Dieu. Nous avons vu qu'il était considéré comme type de la vertu profane et que l'Église admettait à cette époque le salut des justes de l'antiquité. Elle avait adopté de cette croyance une très-poétique expression; elle reconnaissait trois baptêmes: le baptême d'eau, le baptême de sang (le martyre), et le baptême de désir.
Cela est beau; mais pourtant, mettre Caton dans le purgatoire, c'est y mettre en quelque sorte l'apologie du suicide, ce qui n'est guère catholique.
Rappelons-nous ce que nous avons eu occasion déjà de reconnaître au sujet de cette disposition bienveillante du catholicisme primitif. Caton, en quittant volontairement la vie mortelle, croyait à l'immortalité. Pour s'affermir dans sa résolution, il se faisait lire Platon, le divin. On pouvait hardiment le ranger parmi ces hommes que vante saint Paul et qui, «n'ayant pas connu la Loi, ont été à eux-mêmes leur loi;» et puis il était mort pour la liberté, cet idéal des grandes âmes. Dans lede Monarchia, Dante loue Caton d'avoir voulu librement mourir plutôt que de vivre asservi. Et ici je voudrais revenir encore avec vous à ce que nous disions des opinions catholiques et monarchiques de Dante. Avec sondroit de la monarchie,
Jura Monarchiæ, superos, Phlegelonta, lacusqueLustrando, cecini, voluerunt fata quousque.
avec son empire céleste et son empire terrestre, son césar et son pontife, Dante n'en garde pas moins pour idéal suprême la liberté. En ses commencements, c'était aussi l'idéal de l'Église chrétienne qui considérait le péché comme un esclavage de l'âme. C'est librement, du plein consentement de l'âme coupable, c'est avec amour que le péché s'expie dans le Purgatoire de Dante; et c'est pourquoi il fait luire sur le seuil la belle planète qui invite à aimer,lo bel pianeta ch' ad amar conforta, l'étoile de Vénus. C'est avec une liberté joyeuse que l'âme purifiée, maîtresse d'elle-même, s'élève dans le ciel jusqu'à la claire vue de Dieu.Libero, dritto, sano è tuo arbitrio, dira Virgile à Dante en le quittant à l'entrée du paradis terrestre. Lorsqu'il explique à Caton, le vieillard juste et vénérable, comme il l'a fait à cet autre vieillard, le démoniaque Caron, aux abords de l'enfer (il y a dans toute laComédiede ces parallélismes), par quel ordre et dans quel dessein Dante vient en ces lieux, le chantre de l'Énéidedit ces beaux vers souvent cités:
Libertà va cercando, ch'è si cara,Come sa chi per lei vita rifiuta.
Il va cherchant la liberté, qui est si chère,Comme sait celui qui pour elle a quitté la vie.
C'est au nom de l'amour encore, en rappelant les chastes yeux de Murcie,
… gli occhi casti Di Marzia tua,
que Virgile, associant ainsi les deux idées saintes de l'amour et de la liberté, implore de Caton l'accès de la montagne purificatrice. C'est la plus belle doctrine religieuse et morale qui se puisse concevoir, et jamais elle ne sera dépassée.
La montagne du Purgatoire, située au milieu des eaux, est divisée, comme l'enfer, en neuf cercles ou plates-formes, où règne un clair-obscur mélancolique, et présidés chacun par un ange céleste. Là, plus de cris, plus de hurlements, mais les soupirs, les larmes, les chants pieux des humbles et amoureuses espérances:
Luogo è laggiù non tristo da martiriMa di tenebre solo, ove i lamenti.Non suonan com guai, ma son sospiri.
Au premier cercle ou anté-purgatoire sont les âmes négligentes et tardives au repentir. Puis, ainsi que dans l'Enfer, nos poëtes passent en revue les sept péchés capitaux. De degré en degré, avec une fatigue moindre, ils montent jusqu'au sommet où s'offrent à leur vue les ombrages délicieux du paradis terrestre:
Questa montagna è taleChe sempre al cominciar di sotto è grave.E quanto nom più va su, e men fa male:
Cette montagne est telleQue toujours au commencement, en bas, elle est plus pénible;Et plus l'homme monte, moins il a de peine à monter.
dit Virgile, exprimant ainsi, avec une simplicité naïve, une des plus hautes doctrines de l'éthique chrétienne.
C'était une doctrine connue de la plus haute antiquité. Dansles Travaux et les Jours, il est dit que la route de la vertu est escarpée et d'abord hérissée d'obstacles, mais que, en approchant du sommet, on la trouve facile.
Dans cette seconde cantique, comme dans la première, l'inspiration poétique et l'idée morale sont à la fois très-personnelles et très-générales. L'expiation du purgatoire comme la réprobation de l'enfer se rapportent symboliquement à Dante, à l'Italie, à la société. La liberté que le poëte retrouve sous les traits de Caton, en quittant les fatalités de l'abîme; les vertus primitives dont la sainte lumière illumine le sentier au sortir des ténèbres sataniques; l'humble jonc baigné de la rosée du matin qui rafraîchit les tempes du voyageur fatigué et qui en enlève toute trace de la fumée infernale; la barque légère qui glisse sur les ondes, conduite par un céleste nocher, et qui retentit du chaut de délivranceIn exitu Israël; les différents degrés de la purification par le repentir, par le détachement des convoitises d'ici-bas, par la contemplation et le désir de la sagesse divine; ces eaux salutaires où, en perdant la mémoire des maux passés, on se retrempe pour une vie nouvelle, tout cela n'est que figure, allégorie, images tour à tour bibliques, chrétiennes, pythagoriciennes ou platoniciennes, du progrès de l'homme vers Dieu. Dans cette cantique, dont la diction et le mode s'assouplissent et se rassérènent, se font suaves et pénétrants comme le sujet dont le poëte s'inspire, Dante a prodigué les fraîches images, les apparitions charmantes de femmes et d'artistes.
C'est là qu'il rencontre son ami Casella, qui lui chante une de ses proprescanzoni:
Amor che nella mente mi ragiona,Cominciò egli allor si dolcementeChe la dolcezza ancor dentro mi suona.
Et les ombres, attirées par ce chant délicieux, s'assemblent autour deCasella, s'y oublient, ainsi que des colombes autour de l'oiselier.
Come quando, cogliendo biada o loglio,Gli colombi adunati alla pastura.Queti, senza mostrar l'usato orgoglio.
Un peu plus loin, Belacqua, le fameux guitariste, Sordello, le troubadour aimé des femmes, Arnaldo Daniello,gran' maestro d'amor; puis aussi ce doux complice de la vie mondaine, que Dante chérit au point de souhaiter mourir pour le rejoindre bientôt, Forese Donati; et cette mystérieuse Pia, à peine entrevue à travers le voile funèbre des vapeurs de la Maremme, qui prie Dante de se souvenir d'elle, et de qui la postérité se souvient à jamais;
Ricorditi di me, che son la Pia.
Et cette Sapia, qui ne fut pas sage, dit-elle avec une grâce charmante,
Savia non fui, avvegna che Sapia fossi chiamata.
Car, exaltée par la victoire des siens, elle défia le sort, comme le merle affolé qui, dans les beaux jours d'hiver, croit le printemps venu, et s'en va sifflant par les bois.
Come fe il merlo per poca bonaccia.
Et cet Oderisi, le miniaturiste, l'enlumineurcélèbre, l'honneur d'Agubbio, qui proclame la gloire de Giotto au-dessus de Cimabue! Comment choisir entre tant de tableaux enchanteurs! entre ces entretiens rapides, entre ces murmures bienveillants qu'échangent les ombres dans une atmosphère azurée, toute pénétrée déjà du souffle de la grâce divine, dans cette admirable cantique que Balbo appelle si bienun crescendo d'amor!
Mais, si mes souvenirs ne me trompent, il y a aussi dans le Purgatoire des passages satiriques, des invectives terribles contre la démocratie florentine et la cour de Rome.
Le ton général de la seconde cantique est une sérénité plaintive, mais Dante est trop artiste pour ne pas en sauver la monotonie par de hardis contrastes. Ainsi, par exemple, l'apostrophe de Sordello:
Ahi serva Italia, di dolore ostello.Nave senza nocchiero in gran tempesta!
Hélas serve Italie, asile de douleur,Nef sans nocher dans la grande tempête.
et la description du cours de l'Arno par Guido del Duca; ainsi encore, au vingt-troisième chant, la menace aux dévergondées Florentines qui, si elles savaient ce qui les attend dans l'enfer, «ouvriraient déjà la bouche pour hurler.»
Ma se le svergognate fosser certeDi quel che'l ciel veloce loro ammanna,Gia per urlare avrian le bocche aperte.
Les Florentines avaient donc de bien mauvaises mœurs?
Dès cette époque elles s'insurgeaient contre la sévérité des mœurs antiques et se jetaient dans le luxe et les plaisirs. Les magistrats faisaient contre elles des lois somptuaires, mais en vain. Villani nous apprend que, dans l'artifice et l'extravagance de leurs parures, il entrait plus de choses étrangères qu'il n'en restait leur appartenant en propre. Pas plus que les femmes dévergondées, les prêtres gourmands ne sont épargnés au Purgatoire; le pape Martin IV y expie dans le jeûne et l'amaigrissement son goût excessif pour les anguilles du lac Bolsena. La maison royale de France aussi y est en butte à l'animosité du poëte, qui met dans la bouche de Hugues Capet toute une généalogie aussi peu historique que peu flatteuse de ses ancêtres et de ses descendants. Il lui fait dire qu'il est fils d'un boucher:
Figliuol fui d'un beccaio di Parigi.
Voilà qui passe permission!
Tout ce passage a fort scandalisé les commentateurs français, d'autant que l'erreur de Dante, volontaire ou involontaire, se retrouve ailleurs, dans les poésies de Villon par exemple, dans un ouvrage d'Agrippa, etc. Bayle raconte que le roi François Ier, se faisant lire la Comédie par «un bel esprit réfugié d'Italie,» quand on en vint à ces vers, commanda «qu'on ôtât le livre, et fut en délibération de l'interdire en son royaume.» Le chanoine Grangier, qui le premier a traduit en vers les Cantiques, excuse son auteur en supposant que le terme de boucher n'est ici qu'une métaphore pour dire un prince «grand justicier de gentilshommes et autres malfaiteurs.» Étienne Pasquier rejette également la faute de Dante sur le ton métaphorique d'un passage «escrit à la traverse, et comme faisant autre chose.»
Dans son Purgatoire comme dans son Enfer, Dante mêle les deux mythologies polythéiste et monothéiste. Le paradis terrestre lui rappelle le Parnasse; la comtesse Mathilde cueillant des fleurs sur les rives du Léthé est semblable à Vénus et à Proserpine. Dante donne à Jésus le nom deSommo Jove. De longues expositions de dogmes selon saint Thomas, saint Augustin, saint Victor: le libre arbitre, le péché originel, la responsabilité, l'âme triple, la théorie physique et métaphysique de la génération, le développement continu de l'âme humaine avant et après la mort (idée que nous retrouverons dans Faust), l'efficacité de la prière, les suites funestes de la confusion des pouvoirs spirituel et temporel, prennent une large place dans cette seconde cantique. On y rencontre de fréquentes allusions aux hypothèses scientifiques du temps et aux propres expériences du poëte. Il y parle de la circulation de la séve dans les végétaux, de l'action de la lumière sur la maturation des fruits et sur la coloration des feuilles, de la scintillation des étoiles. Quant à l'allégorie, elle y maintient ses droits dans la personne de Lucie, la grâce,gratia prœveniens; dans Mathilde, la piété généreuse; dans Lia et Rachel, la vertu active et la vertu contemplative; dans la vision finale où Dante symbolise obscurément les choses futures. Mais c'est surtout dans la description du char de Béatrice, que Dante, troublé sans doute par le désir passionné de glorifier celle qu'il aime, multiplie sans mesure et presque sans goût, en amant plus qu'en artiste, les images apocalyptiques. Ce char descend du ciel. Une lueur soudaine resplendit dans les airs d'où se dégage une douce mélodie.
Ed una melodia dolce correvaPer l' aer luminoso.
Sept flambeaux, radieux comme les sept étoiles du char de David, vingt-quatre vieillards vêtus de blanc, quatre animaux ailés, tels que les a peints Ézéchiel, nous dit le poëte, ouvrent un céleste cortége.
Ventiquattro seniori, a due a due,Coronati venian di fiordaliso.Tutti cantavan: Benedetta tueNelle figlie d'Adamo: e benedetteSieno in eterno le bellezze tue!
Mais il faut que je vous lise ce passage dans la traduction en vers de Louis Ratisbonne. Il l'a faite avec beaucoup de soin, aidé des conseils de Manin, et avec un don très-rare de souplesse dans l'art des rimes. Je ne crois pas qu'il soit possible de mieux faire:
Sous ce beau ciel paré comme pour une fête,Vingt-quatre beaux vieillards, de lis ceignant leur tête,S'avançaient deux à deux en ordre régulier.
Ils chantaient tous en chœur: «Ô toi, fille choisieEntre les filles d'Ève, à jamais sois bénie!Sois bénie à jamais dans tes belles vertus!»
Puis, quand le gazon frais et la flore irisée,Qui brillaient devant moi sur la rive opposée,Ne furent plus foulés par ce troupeau d'élus,
Comme au ciel un éclair après l'autre flamboie,Vinrent quatre animaux après eux dans la voie.Tous quatre couronnés de rameaux verdoyants.
Et chacun d'eux avait six ailes admirablesQue parsemaient des yeux aux yeux d'Argus semblables,Si les mille yeux d'Argus pouvaient être vivants.
Mais je ne perdrai plus de vers à les décrire,Ô lecteur! il me faut répandre ailleurs ma lyre,Et force m'est ici de me restreindre un peu.
Mais lis Ézéchiel qui nous dépeint ces bêtes,Comme il les vit du fond du nord et des tempêtesVenir avec le vent, la nuée et le feu.
Voilà, ne vous déplaise, une fort belle traduction et qui me dispense de prendre un professeur italien.
Cette traduction a quelque chose de surprenant par sa fidélité et son allure naturelle. Mais pourtant le traducteur fait un sacrifice qui doit lui coûter beaucoup, étant poëte. Il ne reproduit pas (et cela n'était guère possible) la mesure tout italienne du vers de onze syllabes, qui, avec sa rime alternée de trois en trois, son enjambement, son accent variable, tantôt à la dixième et à la sixième syllabes, tantôt à la quatrième et à la huitième, forme l'admirable tercine de la Divine Comédie. Entre les quatre animaux vient un char triomphal traîné par un griffon aux ailes immenses. Jamais, dit le poëte, Rome ne vit, au triomphe d'Auguste ou bien de l'Africain, char plus beau; celui même du soleil eût semblé pauvre auprès.
Non che Roma di carro cosi belloRallegrasse Africano, ovvero Augusto:Ma quel del sol saria pover con ello.
À la droite et à la gauche du char, sept dames forment une danse sacrée. Après le char s'avancent deux vénérables vieillards, dont l'un porte à la main un glaive flamboyant, quatre autres encore, d'une humble contenance, puis, à distance et seul, un vieillard au front lumineux, qui marche les yeux clos.
Et quand fut vis-à-vis de moi le char insigneUn tonnerre éclata…Et cortége et flambeaux, soudain tout s'arrêta.
Disons brièvement que ce char symbolique sur lequel descend Béatrice est regardé par les commentateurs comme le char de l'Église et de l'État ensemble, l'antiqueCarroccio, peut-être, des républiques italiennes où la patrie était présente dans sa double expression civile et religieuse. Les sept candélabres figurent les sept dons du Saint-Esprit, les sacrements; les vieillards sont les patriarches; les sept femmes dansant sont les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales; les quatre animaux sont les quatre évangélistes; enfin le griffon, moitié aigle, moitié lion, est pris pour Jésus-Christ lui-même, en sa double nature divine et humaine. Un chœur d'anges séraphiques fait tomber sur le char une pluie de fleurs, sous laquelle apparaît debout, triomphante, le front ceint d'un voile blanc et d'une couronne des feuilles de l'olivier cher à Minerve, vêtue d'une tunique couleur de flamme et d'un manteau couleur d'émeraude, Béatrice. À son approche, avant même qu'il ose lever les yeux sur elle, Dante, comme au premier jour, sent l'esprit de vie tressaillir au plus secret foyer de son âme. Il reconnaît de l'antique amour la grande puissance:
Per occulta virtù, che da lei mosseD'antico amor senti la gran potenza.
Et Béatrice abaisse vers lui les yeux. «Regarde-moi bien: je suis, je suis Béatrice.»
Guardami ben: ben son, ben son Beatrice.
Et les paroles qu'elle adresse au poëte sont celles d'une mère superbe à son fils:
Cosi la madre al figlio par superba.
Et le cœur de Dante éclate en sanglots; et Béatrice approuve que «sa douleur soit égale à ses égarements.» Et se tournant vers les anges qui lui forment cortége, elle leur dit les erreurs de son ami; comment celui qui avait été si bien doué dans son jeune âge, après avoir marché dans la droite voie pendant qu'elle était encore sur la terre, entra dans les voies fallacieuses, quand elle eut «changé de vie;» et comment, tout autre moyen de l'en arracher demeurant inutile, elle a voulu lui faire voir le royaume des damnés.
Tanto giù cadde, che tutti argomentiAlla salute sua eran già corti,Fuor che mostrargli le perdute genti.
Et Dante place une vision fort compliquée, dans laquelle il annonce, aussi peu intelligiblement qu'il l'a fait en enfer pour le lévrier sauveur, la venue d'un grand capitaine qui affranchira du joug étranger l'Église et l'Italie. Ensuite Béatrice ordonne à Mathilde (nous avons vu comment Virgile a disparu) de plonger Dante dans les eaux du Léthé pour qu'il y perde la mémoire de ses péchés, puis dans l'Eunoé, fleuve divin, où il retrouve le souvenir du bien qu'il a fait. Ainsi renouvelé, Dante sort des eaux «pur et disposé à monter aux étoiles.»
Puro, e disposto a salire alle stelle.
Diotime se tut. Elle attendait qu'on lui fît quelque observation, mais on garda le silence. À mesure que l'on avançait dans le voyage dantesque, on se sentait plus porté au recueillement. Il n'est pas jusqu'à Marcel qui ne parût en humeur sérieuse. Depuis quelques instants déjà, il oubliait de rallumer sa pipe turque et regardait, mais avec distraction, le dessin de sa sœur. Viviane, tout en écoutant les cantiques, avait retracé d'un crayon fidèle la scène qui se passait sur la plage. Par les moyens les plus simples et sans chercher l'effet, elle avait su rendre, dans un tout petit espace, la tristesse infinie du ciel, avec le caractère tragique de cette procession d'animaux et d'enfants qu'elle avait vue défiler triste et morne pendant deux heures, au bruit de l'Océan, sous la pluie de plus en plus obstinée. Diotime loua beaucoup le dessin de sa jeune amie; mais voyant que personne ne semblait disposé à quitter Dante, elle se rassit sur le fauteuil à escabeau qui figurait la chaire professorale, et reprit ainsi l'analyse de la troisième cantique.
Le paradis, le ciel, le royaume de Dieu, l'ordre universel et idéal, selon que le génie de Dante l'a conçu, a pour principe l'amour éternel, considéré comme le premier moteur et la fin suprême de la gravitation des âmes et des astres. L'âme du monde, c'est Dieu, un Dieu aimant et aimé,
Il primo amante.
de qui tout procède et vers qui tout aspire. Point d'autre voie pour aller à lui que l'attraction de l'esprit et du cœur, la vertu, la science, la sagesse amoureuse,uno amoroso uso di sapienza; point d'autres progrès, en nous et hors de nous, que l'accroissement du désir.
Il y a dans les poésies de ce pauvre Musset des vers qui rendent, à sa manière juvénile, ce système planétaire et psychologique de Dante:
J'aime! voilà le mot de la nature entière…. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,Étoiles du matin, ce mot triste et charmant.La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,A voulu traverser les plaines éthéréesPour chercher le soleil, son immortel amant.Elle s'est élancée au sein des nuits profondes,Mais une autre l'aimait elle-même—et les mondesSe sont mis en voyage autour du firmament.
Ils sont charmants, ces vers. Mais continuez, Diotime.
Le ciel de Dante s'ordonne selon l'Almagestede Ptolémée, adopté par saint Thomas; il est composé de sept planètes: la Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, Mars, Jupiter, Saturne; puis vient le ciel des étoiles fixes, au-dessus duquel notre poëte met le neuvième ciel, ou lepremier mobile, qui donne le mouvement à tous les autres et n'a au-dessus de lui que l'empyrée, siége de l'Éternel.
Cet empyrée figure dans la cosmogonie pythagoricienne.
En effet; cependant il n'est pas admis par les commentateurs que Dante se soit préoccupé particulièrement des idées attribuées à Pythagore. Mais les idées pythagoriciennes étaient alors comme flottantes dans toute l'Italie; elles y circulaient à travers Platon, Aristote et saint Augustin.
Dante devait bien aussi, ce me semble, connaître de très-près Pythagore par son traducteur et son disciple Boëce.
Cela est très-vraisemblable; et quant à moi, si vous me demandiez mon sentiment propre, j'ai toujours reconnu dans la Comédie une influence pythagoricienne très-sensible, venue, sans aucun doute, à l'Allighieri par Boëce qu'il lisait sans cesse.
Je croyais que Boëce était à demi-chrétien.
Cela s'est beaucoup dit dans l'Église, mais je ne vois pas trop sur quel fondement. Tout l'ensemble des idées de Boëce est pythagoricien, nous dirions aujourd'hui panthéiste. Boëce croit à l'éternité de la matière, à la préexistence des âmes, à leur ressouvenir des existences antérieures; il croit à l'identité de nature qui fait de l'homme un être semblable et même égal aux dieux. Lui aussi, il avait été, de son temps, accusé de magie, ce qui prouverait bien qu'on ne le considérait pas comme enclin au christianisme.
—Mais où en étais-je?…
De planète en planète, de vertu en vertu, de science en science, car la théorie morale de Dante est étroitement liée à son système astronomique où les planètes sont à la fois symbole et foyer d'une vertu qui leur est propre, l'ascension vers Dieu se fait à la fois plus rapide, plus libre, plus facile et plus manifeste.
Cela revient à dire, ce me semble, que plus l'intelligence s'élève et plus s'accroît en elle le désir des choses divines.
En effet.
Bene operando l' uom, di giorno in giorno,S'accorge che la sua virtute avanza.
Comme Dante a toujours besoin d'exprimer par une image ses idées les plus abstraites, de même qu'il a dit, en décrivant la montagne du Purgatoire, que plus on monte moins on a de peine à monter, il nous peint ici les yeux de Béatrice et son sourire brillant d'un plus radieux éclat à mesure qu'elle s'élève et se rapproche du soleil divin. Nous avons vu que Dante, au paradis terrestre, a été plongé dans les eaux purificatrices; il se sent renouvelé, transfiguré. Les yeux fixés sur Béatrice, qui elle-même lève le regard vers les hauteurs éthérées, il monte avec elle, par la vertu de l'attraction divine, à travers les airs.
Beatrice in suso, ed io in lei guardava.
Admirez encore ici, Viviane, le génie de notre poëte: en un seul vers, en une image, la plus simple du monde, il fait voir en quelque sorte toute la théorie de l'amour platonique; il rend sensible la puissance abstraite de cetÉternel fémininque chante le chœur mystique, à la fin du poëme de Gœthe, dans les profondeurs du ciel, aux pieds de la reine des anges.
Combien, par ce sentiment de l'attraction vers les choses divines qui fait l'âme de la femme supérieure au génie de l'homme, Dante et Gœthe me semblent à la fois plus poétiques et plus vrais que Milton!
En effet, dans leParadis perdu, Adam seul est créé pour Dieu; tout au contraire de Béatrice, Ève reste subordonnée et ne saurait voir Dieu que dans Adam.
He for God onlyShe for God in him.
Dans les trois planètes inférieures que Dante visite en premier lieu, sont les âmes les moins parfaites. Dans la lune, Diane, le ciel de la chasteté, notre poëte revoit Piccarda (ou peut-être Riccarda, car je soupçonne ici une erreur des copistes), la sœur de son ami Forese, à qui, au Purgatoire, en un seul vers, il a donné le plus enviable renom que puisse souhaiter une femme ici-bas:
Tra bella e buonaNon so qual fosse più,
et dont le front resplendit au séjour des bienheureux d'un non so chè divino. Là, Béatrice explique à Dante le problème de la liberté, le plus grand don, dit-elle, que Dieu, dans sa largesse, ait fait au monde:
Lo maggior don, che Dio per sua larghezza,Fesse creando, e alla sua bontatePiù conformato, e quel ch' ei più apprezza.
Fu della volontà la libertate,Di che le creature intelligenti,Et tutte e sole furo e son dotate.
Au chant sixième, dans la planète de Mercure, Dante se trouve en présence de l'empereur Justinien. Il entend de sa bouche un récit grandiose, fait à la façon de Bossuet, des vicissitudes de l'empire, d'Énée à César, de César à Charlemagne, et de Charlemagne aux temps du poëte. Dans cette planète, où sont les âmes qui par amour de la gloire ont fait des actions vertueuses, Dante met un épisode charmant. Il rencontre Roméo de Villeneuve, habile et dévoué serviteur de Raymond Bérenger, comte de Provence, mais victime de l'envie et de l'ingratitude des cours et s'exilant pour les fuir. Il m'a toujours semblé que notre poëte avait vu en Roméo sa propre image, lorsque l'appelant «ce juste,»quel giusto, et, après l'avoir loué des grands services rendus à son maître, il ajoute avec émotion:
Mais alors il partit, pauvre et tout chargé d'âge.Si le monde savait ce qui'il eut de courageEn mendiant son pain, et morceau par morceau,
Son renom déjà grand serait encor plus beau.
Indi partissi povero e vetusto.E se 'l mondo sapesse il cuor ch' egli ebbeMendicando sua vita a frusto a frusto.
Assai lo loda, e più lo loderebbe.
Un des plus beaux chants duParadis, c'est le huitième. Le poëte décrit la planète de Vénus, où sont les âmes qui surent grandement aimer. Il y retrouve Charles Martel, le fils aîné du roi de Naples, qui, à Florence, s'était lié avec Dante de l'amitié la plus tendre.In costui, dit Boccace,regnò molta bellezza e assai innamoramento. Charles Martel vient vers Dante et l'accoste en lui disant, comme l'a fait Sordello au Purgatoire, le premier vers d'une de sescanzoni:
Voi che intendendo il terzo ciel movete;
il lui rappelle qu'ils se sont beaucoup aimés:
Assai m'amasti ed avesti ben onde,
Il demeure, comme naguère à Florence, à discourir longuement avec l'ami de son cœur. Dans ce discours, une chose me semble plus particulièrement intéressante, c'est la théorie d'une hiérarchie naturelle des intelligences, d'une relation entre les aptitudes et les fonctions qui constituerait, si elle était bien observée par les hommes, la véritable harmonie sociale. Dante met cette théorie dans la bouche de Charles Martel. En l'an 1300, il lui fait exposer en très-beaux vers ce que plusieurs de nos théoriciens socialistes, croyant l'inventer, ont dit de nos jours en assez médiocre prose. Tel naît Solon, tel Xerxès, dit le poëte, ou Melchisédech, ou Dédale; mais la société n'a point égard à ces vocations naturelles.
Si le monde observait pour chaque créatureLe premier fondement que pose la natureEt s'il s'y conformait, il aurait de bon grain:
Mais en religion pour le froc on élèveTel que le ciel avait fait naître pour le glaive;L'on fait un roi de tel qui naquit pour prêcher.
De là vient qu'au hasard on vous voit trébucher.
Ma voi torcete alla religioneTal che fu nato a cingersi la spada;E fate re di tal ch'è da sermona.
Onde la traccia vostra è fuor di strada.
Mais c'est du fouriérisme tout pur!
Je me rappelle, dans l'Histoire de la Révolutionde Michelet, un passage sur Louis XVI entièrement conforme à ce sentiment de Dante.
Gœthe a dit, en plusieurs endroits, des choses toutes semblables. L'esprit de Dante est au milieu de nous, Viviane; car c'était, dans les entraves du dogme, un esprit de liberté d'un tel essor, qu'aucun esprit moderne ne l'a dépassé en hardiesse. «Chaque jour, dit M. Littré, Dante prend la main de quelqu'un de nous, comme Virgile prit la sienne, et l'introduit en ces demeures où éclatent la justice et la miséricorde divines.»
Au chant suivant, Dante rencontre Cunizza, la sœur du tyran Ezzelino, l'amante de Sordello, de qui on a parlé déjà au Purgatoire, qui vécut amoureusement, dit le commentateur anonyme, dans les parures, les chansons, les jeux; mais qui fut néanmoins pieuse et miséricordieuse.Simul erat pia, benigna, misericors, compatiens miseris quos frater crudeliter affligebat. Non loin d'elle est Folco ou Folchetto de Marseille, le troubadour,bello di corpo, ornato parladore, cortese donatore, e in amore acceso, ma coperto e savio, dit l'Ottimo. Et Dante, soudain, tout au milieu de ces souvenirs d'amour, rappelle et flétrit, pour la troisième fois, l'envie et la superbe de ses concitoyens; il maudit leflorin, il maledetto fiore, qui fut semence de mal pour toute l'Italie, et surtout pour l'Église.
Qui faut-il entendre par ce florin maudit?
Il n'y a point ici d'allusion, mais une réalité, ma chère Viviane. Le florin,il fiorin giallo, appelé plus tardzecchino, était une monnaie de l'or le plus pur, à l'effigie de saint Jean-Baptiste, et qui fut frappée à Florence, pour la première fois, au milieu du XIIIe siècle. Cette monnaie d'un titre supérieur donna un avantage considérable aux Florentins dans les échanges; elle contribua à leur puissance commerciale; mais elle devint bientôt l'objet des convoitises de Rome, l'occasion d'un luxe excessif, et fut à la fois ainsi pour la république une cause de richesse et de calamités.
Parvenus au quatrième ciel, le soleil, nous entrons dans la compagnie insigne des âmes qui vécurent entièrement exemptes de péchés. Selon une cosmologie commune à Platon, aux Pères de l'Église et aux mystiques, le soleil est la demeure des doctes dans la science divine, des philosophes, des théologiens, de ceux qu'on appelait les flambeaux du monde.
Qui docti fuerint, fulgebunt quasi splendor firmamenti, dit le prophète Daniel.
Là sont Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Pierre Lombard, Richard deSaint-Victor, Boèce le grand consolateur, Orose, Denis l'Aréopagite,Siger de Brabant…
Mais voilà, ce me semble, une compagnie de docteurs assez mêlée; et Dante, entre ces flambeaux du catholicisme, met des hommes dont la science est bien loin d'être pure. Albert le Grand, par exemple, un disciple d'Avicenne, un docteur danstoutes les sciences licites et illicites, comme on écrit alors! Siger, cet obstiné studieux d'Averroës et de Maimonide, qui ne trouvait déjà plus que trente-six arguments contre trente en faveur de l'immortalité de l'âme!
Dante reste au Paradis ce que nous l'avons vu dans l'Enfer, mon cher Élie, catholique au plus large sens du mot, mais absolument étranger aux exclusions d'une étroite orthodoxie. Son Église à lui est véritablement universelle, car ses fondements reposent non sur la tradition particulière de tel ou tel sacerdoce, mais sur la tradition naturelle du genre humain. Nous pouvons encore aujourd'hui, on pourra toujours dans les temps futurs, honorer les martyrs, les bienheureux, les saints de l'Allighieri, car ils n'appartiennent pas en propre à cette Église romaine qui commence avec saint Pierre et s'achève au concile de Trente; ils sont à nous, Viviane, ils sont la gloire et la vertu de la grande Église humaine qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin.
L'apologie de saint Dominique et celle de saint François d'Assise sont parmi les plus beaux morceaux de laComédie. Il était impossible que ces deux hommes extraordinaires, fondateurs de deux ordres nouveaux qui remplissaient le monde de leurs rivalités, n'eussent pas une place considérable dans le Ciel de Dante. Les Dominicains et les Franciscains se partageaient alors la catholicité tout entière. Saint Dominique et saint François personnifiaient le double mouvement qu'avait produit dans les âmes l'appréhension du danger dont l'Église était menacée par sa propre corruption et par les progrès de l'hérésie. Ce grand esprit et ce grand cœur voulaient tous deux la sauver, l'un par la science, l'autre par l'amour. Prenant pour idéal la splendeur des chérubins et l'ardeur des séraphins, l'école dominicaine et l'école franciscaine avaient entrepris de réchauffer à ce double foyer la foi languissante du siècle. Saint Dominique visait à l'empire des consciences par un dogmatisme absolu et par une logique implacable. En vrais limiers du Seigneur,Domini canes, ses disciples parcourent le monde pour dépister les hérétiques, les poursuivre, les faire rentrer par la menace au bercail, ou les mordre d'une morsure mortelle. Ils font alliance avec les grands, avec les puissants de ce monde. Ils allument les bûchers; ils y jettent les livres et les hommes. Saint François, au contraire, l'apôtre de la mansuétude, embrasse d'une tendresse sans bornes toutes les créatures; les plus pauvres et les plus humbles, il les chérit au-dessus des autres. Il évangélise les oiseaux du ciel, les poissons des rivières; il se lie de fraternelle amitié avec les loups féroces. Ses disciples, à lui, seront les rêveurs, les visionnaires, les extatiques, les communistes de l'état populaire. Ils annonceront comme très-prochain (pour l'an 1260 si je ne me trompe) l'avènement dutroisième Testament, le règne de l'Esprit, l'Évangile éternel. Ils oseront dire que Jésus-Christ n'a pas été parfait dans la vie contemplative, et que l'esprit de vie s'est retiré de l'Église. Tout pénétrés d'une aspiration innommée vers la liberté de conscience, ils diront encore que l'amour pur, par qui l'âme entre en communion avec Dieu, la délie de tous les liens de la discipline. Agitateurs d'une société nouvelle, ils ne dresseront point les bûchers, ils y monteront joyeux et doux.
Dante appartenait-il à l'école dominicaine ou à l'école franciscaine?
Dante, en théologie, n'est, à proprement parler, ni dominicain ni franciscain, de même qu'en politique il n'est ni gibelin ni guelfe. Il faut toujours en revenir à dire: Dante est Dante. Dans laComédie, il se tient généralement aux doctrines de saint Thomas. Mais, par sa tendresse d'âme, par son imagination, par sa vive curiosité des choses nouvelles, desvérités importunes, invidiosi veri, comme il dit au dixième chant du Paradis à propos de Siger, par sa grande compréhension de la nature et de l'histoire, qui ne tient aucun compte des censures de l'Église, qui nomme avec honneur ses ennemis, un Averroës, un Frédéric II, qui célèbre les prophètes de sa ruine, un Joachim de Flore,
Il calavrese abate Giovacchino.Di spirito profetico dotato.
Dante semble tout inspiré du souffle qui plane sur Assise. Comme son ami Giotto, il peint avec prédilection saint François, et je ne doute pas, à son style, qu'il n'ait lu et relu avec amour le livre desFioretti.
Qu'est-ce que lesFioretti?
I Fioretti del glorioso poverello di Cristo, messer san Francesco, sont un recueil de récits concernant saint François et ses disciples. On n'en sait pas l'auteur, mais il remonte certainement aux premiers jours de la prose italienne, et il tient aujourd'hui un rang à part entre les classiquestrecentisti. J'aurais bien quelque autre sujet de soupçonner notre poëte de n'avoir pas incliné vers les Dominicains. Au XIVe siècle, les principaux chefs de l'ordre furent des Français, et force nous est bien de reconnaître, hélas! que Dante n'aimait pas la France.Dante disamava la Francia, écrit Mazzini, de qui, soit dit en passant, les biographes pourront bien en dire autant quelque jour sans trop d'injustice. En tout cas, selon l'esprit légendaire, Dante réconcilie au ciel les deux rivaux, en mettant l'apologie de saint François d'Assise dans la bouche de saint Thomas et celle de saint Dominique dans la bouche du fervent franciscain saint Bonaventure.
Ce Joachim de Flore que vous venez de nommer, serait-ce l'abbé calabrais que cite Montaigne, et «qui prédisait, dit-il, tous les papes futurs, leurs noms et formes?»
C'est lui-même. Au quatorzième chant, Dante arrive dans le ciel de Mars, où sont les âmes de ceux qui ont glorieusement péri dans les guerres justes. Son bisaïeul Cacciaguida s'empresse vers lui: «O mon sang!õ sanguis meus!» s'écrie-t-il, du plus loin qu'il l'aperçoit. En très-beaux vers et dans un style d'une simplicité épique, le patricien toscan fait à son petit-fils l'histoire de leur maison. Laracineparle à lafeuille.
O fronda mia in che io compiacemmiPure aspettando, io fui la tua radice.
Cacciaguida retrace à Dante les mœurs anciennes. Florence sobre et pudique, lebeau vivredes citoyens.
A cosi belloViver di cittadini, e cosi fidaCattadinanza, a cosi dolce ustello.Maria mi diè…
Il fait un tableau tout hellénique, et d'une grâce surprenante dans la bouche d'un vieux guerrier, de ces mères florentines attentives au berceau, qui consolaient l'enfant dans le doux idiome natal, et, filant la quenouille, discouraient en famille des gestes des Troyens, de Fiesole et de Rome.
L'una vegghiava a studio della cullaE consolando usava l' idiomaChe pria li padri e le madri trastulla.
L'altra, traendo alla rocca la chioma.Favoleggiava con la sua famiglliaDe' Troiani, e di Fiesole, e di Roma.
C'est dans cet entretien, au début du seizième chant, que Dante fait une réflexion sur la noblesse du sang qui révèle de quelle nature était en lui le sentiment aristocratique. La noblesse, à ses yeux, c'est un manteau bien vite usé et raccourci par le temps, si l'on ne travaille chaque jour à le réparer.
Ben se' tu manto che tosto raccorce.
Gœthe, dans sesMémoires, à propos d'une très-belle lettre d'Ulrich de Hutten qu'il cite, développe exactement la même pensée. C'est l'idée moderne, l'idée anglaise, de l'aristocratie qui ne voit dans l'orgueil des ancêtres qu'un engagement d'honneur à l'excellence en toutes choses. Dans leConvito, Dante l'a exprimée déjà en appelantvilissimotout homme noble par le sang qui ne le devient pas aussi par la vertu, et en déclarant que ce n'est pas la race qui ennoblit la personne, mais la personne qui ennoblit la race.
N'est-ce pas un peu dans ce sentiment des aïeux qu'Alfred de Vigny écrit ces beaux vers dans son poëme de L'Esprit purque la critique a blâmé comme trop peu modeste:
C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre.Si j'écris leur histoire ils descendront de moi.
Sans doute.—C'est Cacciaguida, vous vous le rappelez, Viviane, qui fait à Dante cette prédiction, si souvent citée, de sa gloire future et de l'exil où il mangera le pain amer et montera l'escalier d'autrui:
Tu lascerai ogni cosa dilettaPiù caramente: e questu è quello straleChe l' arco dell' esitio pria saetta.
Tu proverai sì come sa di saleLo pane altruì, e com' è duro calleLo scendere e 'l salir per l' altrui scale.
C'est par Cacciaguida que Dante se fait approuver d'avoir quitté la compagnie des factieux guelfes ou gibelins, et de s'être fait à lui seul son propre parti:
A te fia belloAverti fatto parte per le stesso.
C'est à ce noble aïeul que notre poëte demande conseil pour savoir s'il devra taire ou révéler à son retour ici-bas la vision qu'il a eue des choses éternelles. Dante craint, s'il redit ce qu'il a appris «dans le monde des douleurs sans fin, sur la montagne au riant sommet, et dans le ciel, de lumière en lumière,» que ses paroles n'aient une saveur trop âcre à plusieurs:
A molti fia savor di forte agrume.
Mais il craint encore davantage, «s'il est un timide amant du vrai,» de perdre sa vie dans la postérité:
E s'io al vero son timido amico.Temo di perder vita tra coloroChe questo tempo chiameranno antico.
Cette question de Dante à Cacciaguida: Les droits de la justice ou les devoirs de la bienveillance doivent-ils l'emporter dans les témoignages que chacun de nous porte au tribunal de la conscience publique? Doit-on confesser la vérité, même cruelle à autrui, ou bien serait-il mieux de l'ensevelir dons un miséricordieux silence? cette question, une des plus délicates de la vie morale, est tranchée dans le sens le plus hardi par «une intelligence et une volonté droites, et qui aiment.»
Che vide e vuol dirittamente, ed ama.
Assurément, dit Cacciaguida à Dante, ta parole portera le trouble dans plus d'une conscience; mais quoi qu'il en soit, écarte tout mensonge et manifeste toute ta vision:
Ma nondimen, ranossa ogni menzogna.Tutta tua vision fa manifesta.
Et il résume son opinion par une de ces sentences proverbiales, par une de ces images triviales et cyniques qui abondent dans les livres saints:
E lascia pur grattar dov'è la rogna.
Puis, relevant aussitôt et sa diction et sa pensée: «Ce cri de ton cœur, dit Cacciaguida à Dante, fera comme le vent qui assaille avec le plus de fureur les cimes les plus hautes. Et ce ne sera pas pour toi un honneur médiocre.»
Questo tuo grido farà come ventoChe le più alte cime più percuote.E ciò non fia d' onor poco argomento.
Vous le voyez, mes amis, n'y eût-il dans toute laComédieque ce seul discours de Cacciaguida qui se rapportât au but du poëte, aucun doute ne pourrait subsister. Dante met dans la bouche de son aïeul ce que que lui dicte sa propre conscience: la résolution de piquer de l'aiguillon d'une vérité acérée «la génération ingrate, insensée et impie» de ses ennemis, qui sont aussi à ses yeux et dans le juste sentiment qu'il nourrit de son sacerdoce, les ennemis du droit et de la liberté, les ennemis de Dieu.
Le sixième ciel, le ciel de Jupiter, où nous montons avec Dante et Béatrice, est le séjour de la justice. Les âmes, les étoiles des princes justes et saints composent ensemble la figure de l'aigle impériale aux ailes éployées. Cette aigle resplendissante, dont les millions de lumières ne forment qu'une lumière et les millions de voix qu'une voix, qui, en parlant, dit,jeetmoi, quand sa pensée estnousetnotre,
Nella voce edtoeMioQuand' era nel concettoNoie'Nostro.
qui n'a qu'un même amour, a paru à quelques interprètes de Dante l'emblème de ce que nous appellerions aujourd'hui la vie collective de l'humanité, de ce qui s'appela longtemps en Europe larépublique chrétienne, de ce qui prenait alors, dans les esprits synthétiques, le nom de saint empire romain. Dante, on ne saurait trop le redire, n'appartenait pas à ces mystiques moroses qui, dédaigneux des destinées de l'homme sur la terre, ajournaient toute justice, toute paix et toute joie à la vie future. Dante était un chrétien politique qui se préoccupait des destinées sociales de l'homme ici-bas, et qui voulait aussi positivement que nous le voulons aujourd'hui établir la cité et l'État sur les fondements d'une liberté, d'une justice, d'une science et d'une foi tout humaines. À cet égard, le commentateur royal Philaléthès et le commentateur républicain Mazzini sont d'accord. Ils ne diffèrent que dans les mots. Ce que Mazzini appelle «la contemplation prophétique» d'un ordre universel, le roi Jean de Saxe l'appelle «un gibelinisme idéal;» et tous deux déclarent que Dante attribue la réalisation de cet idéal ou de cette prophétie au peuple romain, providentiellement prédestiné au gouvernement du monde.
Il me semble que c'est un idéal analogue que poursuit aujourd'hui encore, sous une autre forme, toute une école politique qui revendique pour la nation française l'honneur d'être, depuis la révolution de 89, la nation initiatrice du droit et de la morale politique.
Précisément. Le génie de Dante avait clairement pressenti la grande unité, la religion scientifique qui devra régner un jour sur le globe; il avait conçu, dans son vaste génie, tout cet ensemble d'idées que M. Littré appellel'esprit qui vivifie la société moderne, et dont il donne une définition que Dante assurément n'eût pas désavouée.
Laquelle?
J'en ai pris note précisément à propos de laComédie; la voici: «L'esprit qui vivifie, dit M. Littré, c'est la combinaison du savoir humain avec la morale sociale, afin que tout ce que l'humanité acquiert de vrai s'applique à développer tout ce qu'elle a de bon.» Seulement M. Littré considère cette combinaison comme «nouvelle dans le monde,» et en cela je ne saurais être entièrement de son avis, car le désir de la voir se réaliser est le mobile principal qui fait écrire à Dante le poëme sacré dont il dit quele ciel et la terre y ont mis la main, et cette combinaison se trouve, avant la Comédie, dans l'idée génératrice duTesorettode Brunetto Latini; elle est au fond de tous les essais d'encyclopédie qui ont été faits en divers temps; seulement elle a acquis de nos jours, en se vulgarisant, une puissance d'expansion toute nouvelle.
Dante voit dans l'aigle lumineuse les âmes de Constantin, d'Ézéchias, deGuillaume le Bon, roi de Sicile; aux deux côtés du roi David, Trajan etRiphée.
Et il oublie de mettre, dans l'astre de Jupiter, son prêtre fervent,Julien?
La légende n'autorisait pas Dante à sauver l'apostat, mon cher Marcel. Elle ne lui était pas favorable, tandis que pour Trajan, elle supposait que, après cinq siècles de séjour en enfer, il en avait été tiré par les prières du pape saint Grégoire; et notre poëte, avec saint Thomas, complète la légende, pour la mieux conformer aux doctrines de l'Église, en supposant à son tour que le grand empereur, revenu sur la terre, y a confessé Jésus-Christ et mérité le ciel.
Quant au Troyen Riphée, de qui Virgile a dit:
Justissimus unusQui fuit in Teucris et servantissimus æqui,
Dante le baptise de cebaptême de désirque l'Église accordait aux païens vertueux, parce qu'ils avaient pressenti obscurément, disait-elle, la rédemption chrétienne.
Dans le ciel de Jupiter où Dante exalte les rois justes, il flagelle les mauvais princes. Il entend la royauté comme nous la pourrions entendre aujourd'hui. Sa doctrine à cet égard est sans aucune ambiguïté: les rois sont les ministres et non les maîtres des peuples.
Non enim gens propter regem, sed rex propter gentem.
Nous voici au septième ciel, dans Saturne, l'astre des mélancoliques, des taciturnes, selon Ptolémée, le séjour des solitaires contemplatifs. Là Béatrice devient si radieuse qu'elle n'oserait plus sourire:
Ed ella non ridea: ma: S' io ridessi.Mi comincio, tu ti faresti qualeFu Semelè quando di cener fessi.
Saint Damien et saint Benoit parlent à Dante. Le premier, en quelques vers d'une causticité shakespearienne, fait un parallèle satirique entre les anciens pasteurs de l'Église et ceux d'aujourd'hui: les uns, dit-il, saint Pierre et saint Paul, s'en allant par le monde,
Maigres et pieds nus,Sous n'importe quel toit mangeant au jour le jour:
Magri e sealzi,Prendendo il cibo di qualunque ostello;
les autres, si engraissés, si lourds, qu'il leur faut des serviteurs en avant et en arrière, qui les hissent et les soutiennent sur leurs palefrois couverts de riches manteaux:
Si che due bestie van sott' una pelle.
Saint Benoit, à son tour, compare la discipline relâchée et les mœurs corrompues des ordres religieux à ce que furent à l'origine la règle austère, la pauvreté, l'humilité, le jeûne et la prière des fondateurs.
Puis nous montons avec Dante au ciel des étoiles fixes par la constellation des Gémeaux, d'où le poëte jette un regard sur les sept planètes qu'il vient de parcourir. En voyant la terre si petite, il sourit:
E vidi questo globoTal, ch' io sorrisi del suo vil sembiante.
Vous vous rappelez que Dante est né sous cette constellation, propice aux esprits doctes. Il invoque ces astres glorieux; il leur rend grâces, en très-beaux vers, de l'intelligence,quelle qu'elle soit, qu'il a reçue d'eux tout entière,
Oh gloriose stelle, oh lume pregnoDi gran virtù, dal quale io riconoscoTutto (qual che si sia) il mio ingegno.
Cependant nous approchons du dénoûment. Dante, qui a senti, d'étoile en étoile, se fortifier sa puissance de vision, peut maintenant soutenir l'éclat du sourire de Béatrice. Il la voit en attente d'un grand spectacle. Dans une image d'une grâce infinie, il la peint semblable à l'oiseau qui, posé sur le bord du nid où repose sa douce couvée, regarde fixement et prévient d'un ardent désir le lever du soleil, guettant les premières lueurs de l'aube sous la nocturne feuillée.