Chapter 6

Qu'entendez-vous par là?

Rien que de très-simple. Au temps dont je parle, les Allemands n'avaient, à bien dire, ni patrie ni art qui leur fussent propres. Divisée, comme l'Italie, en une infinité d'États, de provinces, de dialectes et de sectes, exposée comme elle à la fréquence des invasions étrangères, l'Allemagne, où tout à l'heure nous allons voir apparaître une glorieuse pléiade de génies nationaux, souffrait dans son orgueil, dans sa conscience intime, et n'avait pas même pour se plaindre de langue nationale.

Et la langue du Luther?

La langue de Luther, si populaire, si forte et si poétique tout ensemble, était tombée en désuétude. Un la chantait encore dans les églises, mais on ne la savait plus ni écrire ni parler.

Comment cela?

Après la guerre de Trente-Ans, où la littérature naissante et les arts avaient été ensemble submergés dans le désastre public, les souverains rendus aux loisirs de la paix, les cours où l'on voulait rappeler les plaisirs de l'esprit, ne trouvèrent point digne d'eux l'idiome que parlait le peuple. On prétendait se modeler sur les grands airs de Versailles, et, suivant l'exemple que donnait la diplomatie, on se mit à parler français, du moins mal qu'il fut possible, Bientôt, à l'imitation de la noblesse et sous l'influence des savants, théologiens, médecins, jurisconsultes, parmi lesquels le latin demeurait seul en usage, la bourgeoisie négligea la langue maternelle. Elle s'accoutuma peu à peu à un parler bâtard, où se mêlaient des constructions, des tours, des images empruntés à trois idiomes, et qui méritait trop bien les railleries du grand Frédéric, par qui fut achevé le discrédit des lettres allemandes.

Et ce discrédit durait encore au temps de Gœthe?

À la cour de Berlin, on fermait obstinément l'oreille au beau langage de Wieland, de Klopstock et de Lessing; Gellert lui-même n'avait pu trouver grâce; et quand Gœthe publiait sonGœtz von Berlichingen, le roi faisait pleuvoir le sarcasme sur ce qu'il appelait «une imitation détestable des abominables pièces de Shakespeare.» Mais la jeunesse avait pris autrement les choses. Elle acclamait Shakespeare, introduit par Wieland, comme un génie vraiment germanique. Elle exaltait ses beautés plus qu'on ne le faisait alors en Angleterre. LaMessiadede Klopstock avait été pour elle une révélation. L'hexamètre, si naturel aux idiomes germaniques, bien mieux que l'alexandrin emprunté, entraînait dans son rhythme les imaginations; les cœurs s'ouvraient sans effort à l'émotion chrétienne qui, dans ce poëme solennel, se substituait, grave et profonde, à la froideur d'un faux classicisme dont on était lassé. L'enthousiasme de Klopstock pour la belle langue natale se communiquait. Et ce premier ébranlement du sentiment national préparait, sans qu'on pût encore la pressentir, une révolution complète des idées allemandes.

Klopstock est contemporain de Kant, n'est-il pas vrai?

À quelques années près. Les derniers chants de laMessiadeparaissent en 1773; Kant publiait, en 1781, laCritique de la raison pure. Dans le seul rapprochement de ces deux noms, les premiers d'une longue série qui, pendant plus d'un demi-siècle, par Lessing, Winckelmann, Herder, Heyne, Jacobi, Fichte, Schelling, Jean-Paul, Schiller, les Humboldt, les Schlegel, les Grimm, Niebuhr, Creuzer, Wolf, Jean de Müller, Bœckh, etc., atteindra son point culminant dans Hegel et Gœthe, nous pouvons saisir le caractère et mesurer l'étendue du mouvement allemand. Nous sommes aux sources vives de ce double courant de religiosité poétique et de critique rationaliste qui rappelle les complexités de la renaissance dantesque où nous avons vu ensemble saint Thomas et Cavalcanti, Aristote et Joachim de Flore, et qui va donner au grand siècle du peuple allemand une part d'influence incalculable dans l'accroissement de l'esprit moderne.

La muse de Klopstock réveillait d'un long sommeil la conscience allemande. Presque aussitôt, dans un surprenant instinct de sa force, elle s'insurge contre toutes les oppressions qu'elle a subies depuis deux siècles. Par la bouche du «Vieux de Kœnigsberg,» c'est ainsi que Gœthe appellera Kant, elle se proclame libre et souveraine; elle revendique, au-dessus de tous les droits, le droit de la raison pure; et, à peine ce principe libérateur proclamé, elle en poursuivra, dans tous les ordres de la pensée, les conséquences extrêmes. Soudainement, sur tous les points à la fois, l'Allemagne va vouloir la liberté. Elle la veut dans la religion, dans l'art, dans la science, dans la philosophie, dans la morale, et si elle ne la peut vouloir encore, elle va du moins la rêver dans la politique.

Comme par enchantement, l'idée du progrès s'empare de tous les esprits. D'une voix grave et touchante, Lessing enseigne l'Éducation du genre humainpar des révélations successives. En dépit des préjugés, il fait applaudir au théâtre l'égalité des religions devant Dieu et devant le sage. Avec les rêveurs du XIIIe siècle, il en appelle de la lettre des Écritures à l'esprit de l'Évangile éternel. Dédaigneux des Genèses, des miracles puérils et du vain appareil des cultes établis, il se sent, il ose se dire pénétré du grand souffle de Spinosa. Non loin de lui, du haut de la chaire évangélique, le pieux Herder ne craint pas d'interroger les mythes et l'esprit caché des races. Par delà les variations d'idiomes, de mœurs et d'instincts, il découvre, il salue à son berceau l'humanité. Le premier, il prononce avec vénération ce nom auguste. Il proclame l'essence, l'origine unique et le salut universel du genre humain, au nom d'un Dieu d'amour, au nom d'un Christ idéal, qui, sans privilége de race ou de vocation, embrasse dans sa tendresse infinie l'homme de tous les temps et de tous les peuples. À la même heure, Winckelmann, écartant, lui aussi, dans les régions de l'art, les superstitions, les idoles, y ramène le culte de la nature immortelle et le respect de la noble antiquité. Et ces esprits sévères, ces philosophes, ces savants, ces critiques à qui rien n'impose de ce qui asservit le vulgaire, sont ensemble des enthousiastes, des inspirés, des apôtres bienveillants, qui entraînent à leur suite une foule d'adeptes. Encyclopédique et religieuse, comme la science de Brunetto et de l'Allighieri, la science du XIXe siècle allemand se propose pour fin le bonheur et la sagesse des hommes. Elle cherche, dans l'enthousiasme de son hellénisme renaissant, ce qu'elle appelle l'éducation humaine des belles individualités, et la religion universelle des peuples. Elle contracte avec la poésie une alliance intime. Elle se rapproche des femmes, qui mettront la douceur et la grâce dans une révolution dont on a pu dire qu'elle fut un 93 philosophique plus radical que notre 93 politique. Les Méta, les Caroline, les Betty, les Sophie, les Johanna, s'unissent aux efforts de leurs époux, de leurs frères, de leurs amis. Elles encouragent, elles récompensent, elles consolent, elles enseignent à leur manière. Auprès d'elles, les plus hauts esprits apprennent la simplicité. On appelle à soi les petits enfants, les humbles. La sympathie préside aux rapports; les nobles amitiés se nouent; tout va s'épurer, s'attendrir. Un désintéressement que j'appellerai féminin, tant il me semble naturel à notre sexe, Viviane, élèvera la morale. On dédaignera, on ira jusqu'à nier la vertu pratiquée en vue des récompenses ou des châtiments éternels. On la voudra supérieure à toute sanction, et trouvant son bonheur dans la seule conformité aux lois de la conscience intime.

Nous voici loin de la morale de Dante, qui tire toute sa force des tisons de l'enfer et des chansons du paradis.

Il y aurait à dire sur ce point, Marcel. Lesmagnanimesde Florence que nous avons vus en enfer, les païens au paradis, le fleuve d'oubli au purgatoire, sont des signes assez notables, pour le temps où vivait Dante, d'une morale indépendante du dogme.—Mais revenons à nos Allemands. En ce beau moyen âge, qui s'ouvre avec la seconde moitié du XVIIIe siècle, le cri d'Ulrich de Hutten: «Par la liberté à la vérité, par la vérité à la liberté,» semble le mot d'ordre de toute une génération sincère et généreuse de cœur et d'esprit. Une confiance enthousiaste dans la nature la pousse à la recherche de ses plus secrets mystères. Religions, idiomes, esprit des races et des temps, formations et révolutions des peuples, on veut tout pénétrer, tout comparer, tout analyser, mais aussi tout ramener à l'unité d'un idéal plus haut dans le sein d'un Dieu plus grand et plus parfait. On voudrait soulager tous les maux, redresser toutes les erreurs, reculer toutes les limites, élargir tous les horizons. Le désir du progrès anime aux aventures de la pensée. Comme au siècle de Dante, d'intrépides voyageurs s'élancent vers les contrées inconnues; ils en rapportent desMirabiliavéridiques, qui préparent aux Humboldt la gloire duCosmos. Les sciences qui se rattachent le plus directement à l'amélioration de la vie humaine, la médecine, la chirurgie, l'art des accouchements, la physiologie, la chimie, la pédagogie, sont en honneur. La célébrité des Hufeland, des Zimmermann, des Lobstein, des Ehrmann, des Sœmmerring, des Gall, rappelle les Saliceto, les Taddeo, les Pierre d'Abano. Je ne sais quel souffle sibyllin porte partout avec lui la chaleur et le mouvement. Et, comme pour prêter des accents plus beaux à ce renouvellement mystérieux des âmes, le plus religieux de tous les arts et le plus allemand, la musique, invente des accords sublimes et tels qu'on n'en avait point encore entendu. Haydn, Gluck, Mozart, Weber, Beethoven qui s'inspirera deFaust, comme Michel-Ange s'est inspiré de laDivine Comédie, achèveront la perfection d'un cycle incomparable, à qui je voudrais donner pour épitaphe les trois mots inscrits d'une main pieuse sur le tombeau de Herder: Lumière, Amour, Vie;Licht,Liebe,Leben.

Je vous avoue que je comprends de moins en moins. Comment tant de lumière, d'amour et de vie produisent-ils dans l'âme de Gœthe l'état chaotique?

Ce que nous voyons aujourd'hui clairement dans la révolution accomplie n'était en ses commencements, et pour ceux-là mêmes qui contribuaient à la faire, que fermentation obscure. Les peuples, comme les individus, ma chère Viviane, ne passent d'un âge à un autre qu'en des crises où tout l'organisme se trouble, et qui ne s'expliquent point à celui qui les subit. Les premiers symptômes de la crise allemande, avant qu'elle fût entrée dans la période active dont je viens de vous parler, c'avait été une langueur extrême, un dégoût, une lassitude, qui demeurèrent longtemps, par contraste, dans un grand nombre d'âmes, après que la lumière et l'amour eurent fait explosion dans les autres. J'ai anticipé sur les dates afin de vous donner l'ensemble d'une métamorphose dont le génie de Gœthe sera, dans son âge viril, l'éclosion splendide; mais nous en sommes encore avec lui à sa première jeunesse, à la phase inquiète, au «désarroi» de sa nature ardente et de son esprit incertain qui se passionne à la fois pour Rousseau et Rabelais, pour Klopstock et Diderot, pour Shakespeare et Voltaire. L'Allemagne en est alors, avec Wolfgang, aux vagues mélancolies.

Ces mélancolies, n'était-ce pas une mode, une affectation plutôt qu'une réalité?

Rien de plus réel et rien qui s'explique mieux. En passant brusquement de la guerre à la paix, des aventures de la vie des camps à la monotonie de la vie bourgeoise, la jeunesse allemande s'était sentie prise d'ennui. La réaction contre la France, lorsqu'elle commença, ne fit qu'aggraver le mal. En quittant les Français, on quittait l'esprit de gaieté. En s'arrachant au déisme aimable de Voltaire, au matérialisme insouciant des d'Holbach, des d'Argens, des La Mettrie, on ne retrouvait plus les consolations du Christ de Luther. Plus d'une atteinte avait été portée au Sauveur des hommes; son existence historique était mise en doute; on avait nié, non plus seulement l'authenticité, mais la possibilité de ses miracles. C'était là pour beaucoup d'esprits un sujet de grand malaise. Perdre une certitude, quelle qu'elle soit (fût-ce la certitude de la damnation éternelle), sans pouvoir lui en substituer aussitôt une autre, paraît au plus grand nombre un état insupportable; et cet état était général aussi bien dans les lettres que dans la philosophie. Les oracles français désertés, la Grèce à peine encore entrevue (d'Homère ou de Sophocle on ne savait avant Herder pas beaucoup plus que le nom; Winckelmann lui-même connut très-mal Phidias), on s'égarait dans les brouillards d'Ossian, sur les landes désertes, aux pâles clairs de lune. L'Angleterre et sonspleenassombrissaient les imaginations allemandes. Le spectre de Hamlet apparaissait au seuil des universités. La folie et le suicide faisaient d'affreux ravages.

Tout cela semble un peu contradictoire.

Nous avons vu des contradictions analogues au temps de Dante, où la fatigue des choses d'ici-bas inclinait les uns à la contemplation mystique du ciel, les autres à l'incrédulité, à l'athéisme. Ne nous étonnons donc pas trop du trouble de notre jeune Wolfgang. Pendant le temps qui s'écoule pour lui à Leipzig, à Strasbourg, à Darmstadt, à Wetzlar, il est en proie, comme la plupart de ses contemporains, mais avec une puissance de lutte plus intense, aux suggestions opposées de la foi et du doute, du sentiment et de la raison, qui, du dehors et du dedans, se disputent sa «pauvre cervelle,» ou, pour parler plus juste, son grand génie. N'oublions pas que ce génie est le plus vaste et le plus complexe qui ait paru depuis Dante, le plus incapable par conséquent de se satisfaire, hormis dans l'entière possession de la vérité, de cette vérité divine et humaine à laquelle, lui aussi, il élèvera un jour un temple immortel.

À ce moment, tout l'attire à la fois, tout le sollicite. Pendant que, selon l'ordre paternel, il apprend la jurisprudence, pendant qu'il se prépare à la pratique des affaires telles qu'elles se règlent au saint empire romain, sa fantaisie s'en va errant et rêvant dans le monde idéal. Il passe de longues heures méditatives dans les églises, dans les musées. Il contemple, il étudie les chefs-d'œuvre nouvellement rassemblés dans la galerie royale de Dresde, où Winckelmann s'initiait à l'esprit de l'antiquité. Il recherche, comme le jeune Dante, la compagnie des poëtes, des artistes; comme lui, il a ses Guido, ses Giotto, ses Casella, ses Oderisi. Il s'essaye à peindre, à graver; il joue de plusieurs instruments de musique, du piano, du violoncelle; comme un berger de Virgile, il souffle de sa belle lèvre adolescente dans ce qu'on appelait alors la «flûte douce.» Il rime ses premiersLiederet se les entend chanter avec délices. Là aussi, dans ces sociétés d'artistes, comme dans le cénacle dessaintsoù le conduit Suzanne de Klettenberg, il entre si avant, avec une si parfaite bonne foi, qu'il se demande s'il ne ferait pas bien d'y rester toujours, et qu'il consulte le sort pour savoir s'il est écrit là-haut que, toutes choses quittées, il doit se consacrer à l'art de la peinture.

Qu'entendez-vous par consulter le sort?

Je l'entends au sens le plus naïf. Un jour que Wolfgang s'en allait de Wetzlar à Coblentz vers une femme aimable qui préoccupait alors sa pensée, cheminant par un beau soir d'été sur les bords de la Lahn, il songe à son destin. Il s'inquiète de savoir quelle est sa vocation véritable. Sera-t-il, comme le voudrait son père, avocat, docteur en droit? Sera-t-il docteur en médecine? Ne serait-il pas né, comme le dira Gall, orateur populaire? Serait-il poëte? Il en doute très-fort; il a déjà bravement jeté au feu tout un amas de rimes raillées par ses amis (car les Dante de Majano ne manquent jamais aux Dante Allighieri). Ne ferait-il pas mieux, suivant l'avis de plusieurs, de tâcher de devenir un bon peintre paysagiste, de s'appliquer à rendre quelques traits de cette belle et grande nature qu'il chérit, qu'il adore au-dessus de toutes choses?—Et voici qu'une voix intérieure lui commande d'interroger le mystère des eaux. De la main gauche, il saisit, non sans émotion, un couteau de poche qu'il porte sur lui; il le lance dans l'espace. Si, en retombant, le couteau s'abîme aux flots de la Lahn, Gœthe sera peintre de paysage; si la lame fatidique reste suspendue au branchage des saules qui bordent la rive, il quittera la palette et les pinceaux.

Et le couteau s'accroche aux branches?

Comme tous les oracles, celui-ci reste ambigu. Le couteau disparaît dans l'épaisseur de la feuillée, et notre jeune superstitieux ne peut savoir si les rameaux des saules l'ont retenu, ou s'il est emporté au courant du fleuve.

Vous nous disiez que Gœthe avait eu ses Giotto, ses Casella; qui sont-ils?

Ils n'ont pas les beaux noms sonores des amis de Dante, ma chère Viviane, ils n'ont pas non plus l'éclat de célébrité qui rayonne au loin. Gœthe ne devait rencontrer que plus tard ses égaux, un Schiller, un Beethoven. Il ne connut de Winckelmann que sa fin tragique. En ce moment, les hommes distingués qui l'initient aux arts du dessin et à la musique et qui les lui l'ont comprendre dans leur mutuel rapport, se nomment Œser, Seekatz, Kayser, Mengs, Breitkopf…

C'est pour le coup que nous voilà bel et bienentédesqués! Oh! que Voltaire avait donc raison de souhaiter aux Allemands plus d'esprit et moins de consonnes!

Et que je te souhaiterais, moi, plus d'à-propos et moins de badinage!Vous disiez, Diotime?…

Je vous parlais du plaisir que prenait Gœthe à ces compagnies d'artistes où se mêlent des femmes charmantes, qui l'élèvent, dit-il, en faisant mine de le gâter, le corrigent de ses rudesses francfortoises, de ses provincialismes d'accent et d'ajustement. Néanmoins, pas plus que Dante, les plaisirs du bel esprit ne le détournent des études austères. Poussé par le désir de se rendre secourable à ceux qui souffrent (c'est un des grands traits dominants dans la vie de Gœthe), il veut devenir, comme l'Allighieri, savant en médecine. Il surmonte les répugnances de son organisation délicate pour suivre les leçons de l'amphithéâtre et la clinique d'un savant professeur dont il vante la belle méthode hippocratique. Il parvient, dit-il, et ceci est une expression caractéristique de son génie, à «transformer en notions utiles ses sensations désagréables.»

Voilà une admirable parole!

C'est la parole que je crois entendre quand je regarde une des plus belles œuvres de cet autre grand génie germanique: laLeçon d'anatomiede Rembrandt. Vous rappelez-vous, Élie, cette composition où tout l'art du maître hollandais s'applique précisément à la noble transformation dont parle le poëte allemand? Quelle merveille que cette réalité repoussante, un cadavre en dissection, et qui, pourtant, grâce à la magie du pinceau, n'excite en nous d'autre mouvement que celui d'une vive curiosité scientifique! Comme elle est habilement graduée et ménagée, la lumière qui conduit notre œil à ces raccourcis horribles, à ces chairs blêmes et verdâtres, à ces pieds qui s'appuient, rigides, contre l'in-folio grand ouvert où l'esprit vit immortel! Quelle imposante sérénité dans le regard du professeur! comme il tient le scalpel d'une main maîtresse! Quelles attitudes, quels airs de tête, quels beaux ajustements se contrastent et s'harmonisent dans le groupe qui l'entoure et l'écoute avec une intelligence avide! Que tout cela est animé, attrayant, et comme l'artiste a vaincu les terreurs de la mort en la forçant à servir aux démonstrations de la vie!

Voilà qui est fort ingénieux; mais franchement, je doute un peu queRembrandt ait eu ces hautes visées.

Qu'importe? Il ne s'agit pas dans les arts de ce que l'artiste a pensé; il s'agit de ce qu'il fait penser et sentir.—Mais où en étions-nous?

Aux études de Gœthe.

En diversion de son application scientifique et du travail sédentaire, Wolfgang, aux heures de loisir, se livrait avec ardeur à tous les exercices que voulait, dans la Grèce antique, l'éducation du gymnase. Il aimait passionnément l'équitation, l'escrime, la natation, la danse, tout ce qui donne aux muscles la souplesse, tout ce qui fait couler plus vif et plus chaud dans les veines un sang généreux. Le patinage hardi des Frisons, introduit en Allemagne par Klopstock, jetait Wolfgang en de véritables transports. Je ne sais rien, dans toute son œuvre, de plus poétiquement pittoresque que la page où il décrit ces allégresses du Nord dans leur cadre de frimas. Il nous fait voir, il déploie sous nos yeux ces vastes surfaces planes, étincelantes et retentissantes, où, de leurs pieds ailés, pareils aux dieux d'Homère, passent et repassent les agiles patineurs. On les suit dans leurs évolutions rhythmées, on les entend qui se renvoient l'un à l'autre en se croisant, rapides, dans l'atmosphère sonore, les strophes du grand lyrique à qui l'on doit ce joyeux «accroissement de vie.» Et cet accroissement de vie, Gœthe ne l'entendait pas seulement au sens physiologique; il attribue quelque part à l'excitation du patinage le réveil de sa fantaisie créatrice, assoupie sur les bancs de l'école.

Notre Wolfgang avait bien aussi, peut-être, quelque autre cause de faiblesse à l'endroit du patinage. Rien n'y égalait, dit-on, sa bonne grâce. QuandFrau Rathen écrit à Bettina, elle ne peut se contenir. Elle a battu des mains, dit-elle, en voyant son Wolfgang paraître et disparaître sous les arches du pont de Francfort, la chevelure au vent, l'œil en feu, la joue empourprée par la bise aiguë, sa pelisse cramoisie aux glands d'or flottant comme un manteau royal sur l'épaule du jeune triomphateur à qui sourit la beauté. «Il est beau comme un fils des dieux, s'écrie l'orgueilleuse mère, et jamais on ne verra rien de semblable!»

Vous allez me trouver bien obstiné; mais dans cette beauté, dans cette joie, dans cette activité incessante du corps et de l'esprit, du code aux patins, de l'amphithéâtre à la flûte douce, je ne découvre toujours ni place ni prétexte à la mélancolie.

La faute en est à moi, Marcel, et à cette sérénité finale de la vie de Gœthe contre laquelle je vous mettais en garde tout à l'heure et qui vient de m'éblouir. Je me suis arrêtée complaisamment à ce qui pouvait vous faire mieux comprendre le poëte olympien, le chantre d'Iphigénie, le peintre d'Hélène, j'ai oublié l'auteur deWerther.

Et c'est bien là, pour moi, le Gœthe inexplicable, ce Werther, fils deSaint-Preux, frère d'Obermann, de René…

J'espère vous l'expliquer sans peine. Comme tous les êtres bien doués de force et de jeunesse, Gœthe veut le bonheur. Il le veut impérieusement, impétueusement, pour lui-même et pour autrui. Il a besoin «d'être bon, de trouver les autres bons.» Vous savez l'allemand, Viviane:Ich hatte grosse Lust gut zu sein und die andern gut zu finden, dira-t-il dans sesMémoires, avec une candeur charmante. Mais il ne saurait être ni bon ni heureux à la façon du vulgaire. Il ne saurait s'attacher aux apparences; il lui faut en toutes choses la vérité, la durée; et dans le temps, dans le monde où il vit, tout semble à Gœthe incertitude et mensonge. L'enfant qui, à sept ans, s'instituait prêtre, le jeune homme qui voudrait faire de son existence un monument, une pyramide à la gloire de Dieu, le chrétien qui voit dans l'Évangile la plus pure révélation de la vérité divine, et qui célébrera un jour, en des pages dignes de Dante ou de Poussin, la consécration de la vie humaine par les sacrements de l'Église, ne trouve dans le Dieu du catéchisme et de la théologie qu'un créateur tyrannique et capricieux qui se repent de son œuvre et se venge sur ses enfants. Wolfgang, le pieux Wolfgang, se voit contraint à quitter l'assemblée des fidèles et la table sainte parce qu'il ne saurait réciter d'une lèvre sincère la confession de foi orthodoxe. Et ce qu'il cherche en vain dans l'Église, l'esprit de charité, de simplicité, de paix, la béatitude ici-bas, Gœthe ne le trouve pas davantage dans la société laïque. Sous l'hypocrisie des bonnes mœurs, il surprend dans l'intimité des familles d'affreux désordres, des conflits tragiques, dont sa jeune âme est épouvantée. Interroge-t-il la science et l'histoire, aussi bien celle qui se lit aux vieux auteurs que celle qui se fait sous ses yeux, des iniquités effroyables lui montrent partout, non la douce Providence qu'il voudrait bénir, mais l'inexorable Destin. Cherche-t-il un refuge dans la nature, s'enfonce-t-il aux solitudes alpestres, il s'y sent enveloppé d'une muette terreur. Demande-t-il au cœur d'une femme le dernier mot de la vie, ce sont des larmes encore qui lui répondent. Et quand, lui aussi, il voudrait pleurer, pleurer ses espérances évanouies, ses erreurs, ses égarements, le rire de ses amis sceptiques, le sarcasme des athées, le consternent et tarissent en lui la source des bienfaisants repentirs. Alors le génie de Gœthe s'obscurcit, son âme cède à la tristesse, il devient comme Dante sombre, taciturne, hypocondre, c'était le mot du XVIIIe siècle pour caractériser le dégoût de l'existence. Sa robuste constitution s'altère, son cœur entre en angoisse; il ne comprend plus rien à la vie. Il passe et repasse en esprit par tous les sentiers du labyrinthe. Il n'y voit qu'une issue, la mort. Il s'abandonne à l'attrait funèbre du suicide.

N'est-ce pas à la suite d'un désespoir d'amour que Gœthe a tenté de se tuer?

On a beaucoup trop dit que le mariage de Charlotte Buff avec Kestner avait jeté Gœthe, passionnément épris de la jeune fille, au désespoir et à l'impiété du suicide. Les souffrances de notre poëte provenaient de causes multiples et qui agissaient non sur lui seul, mais sur sa génération tout entière.

La mort volontaire était à cette époque très en honneur dans la jeunesse allemande. On la considérait, ainsi qu'au temps de Dante (vous vous rappelez Caton devenu presque un saint), comme un acte de vertu, de liberté suprême; et ce serait se tromper étrangement que d'attribuer à l'influence de Gœthe et de sonWertherl'épidémie de suicide qui sévissait alors sur toute l'Allemagne.

Mais lui-même, que pensait-il du suicide?

Il en parle avec tristesse et réserve. Il ne saurait qu'en dire, écrit-il. Il le compare à un naufrage, à une maladie mystérieuse. Il y voudrait la compassion, non la condamnation des moralistes. Il proteste contre l'imitation de son héros, et lui met dans la bouche des vers pleins de sagesse où, s'adressant au lecteur, il lui défend de le suivre:

Sey ein Mann, und folge mir nicht nach.

Quoi qu'il en soit, pendant quelque temps, Wolfgang repaît son esprit de projets de suicide. Chaque soir il place sous son chevet un poignard; dans les ténèbres de la nuit, il en essaye à son cœur la pointe acérée. Cependant, sa nature sérieuse ne saurait se laisser distraire longtemps à ce jeu avec les noirs fantômes. Wolfgang s'indigne, il se prend en pitié, lorsqu'il croit s'apercevoir qu'il a peur de franchir le seuil du monde inconnu. Un matin il va remettre le poignard dans la collection d'armes où il l'a pris, et c'en est fait pour lui désormais de ces «lugubres simagrées.» Mais, dès qu'il est rentré en lui-même, et guéri de son extravagance, Gœthe veut aussitôt (c'est l'invincible penchant de son esprit actif et généreux) essayer d'en guérir les autres. Il lui faut pour cela étudier les causes du mal. Pour s'y mieux appliquer, il s'isole, se renferme, s'analyse; il se confesse enfin; il écrit lesSouffrances du jeune Werther.

Vous nous avez dit que leWertherde Gœthe était à sonFaustce que laVita Nuovaest à laDivine Comédie?

Werther, comme laVita Nuova, est une sorte de confession fragmentaire qui précède et prépare la confession générale de nos deux poëtes. Werther ou Gœthe, ce qui est tout un, en voyant la femme qu'il aime se donner à un autre, Dante, en apprenant la mort de Béatrice, sont frappés d'un étonnement douloureux. Ils se sentent tout à coup seuls et comme perdus dans la vie. Ils tombent dans l'accablement. Mais bientôt, pressés qu'ils sont tous deux par le secret aiguillon du génie, ils se relèvent. Dans ce que Dante appelle «le combat des pensées diverses,la battaglia delli diversi pensieri,» qui se livre au plus profond de leur âme, ils sont illuminés soudain d'un éclair de la grâce poétique. Ils entendent en eus la voix inspirée qui veut célébrer le «Dieu plus fort.» Comme ces excellents dont parle Gœthe, ils sont sollicités du désir de l'immortalité. En même temps que laVita NuovaetWerther, Dante et Gœthe conçoivent la première pensée de laDivine Comédieet deFaust. Tous deux, retirés dans la solitude, d'une âme trop émue, d'une main encore mal assurée, ils préludent par de mélancoliques arpèges, par les accords brisés d'un lyrisme juvénile, à l'héroïque symphonie où s'exprimera un jour, dans toute son imposante grandeur, pacifiée et transfigurée, la douleur qui les a fait poëtes.

Les suites de cette première confession publique sont pour Gœthe comme pour Dante, tout à la fois le soulagement du cœur qui s'est épanché et l'exaltation du talent qui s'est fait connaître. Comme à Dante, la faveur des princes vient à Gœthe avec la renommée. L'auteur deWerthertrouve à Weimar ses Scaligeri, ses Polentani. Le prince héréditaire de Saxe-Weimar, Charles-Auguste, s'éprend pour lui d'une affection vive; il l'attache à sa personne et bientôt à son gouvernement par les charges, par les honneurs dont il le comble, plus encore par le pouvoir qu'il lui donne de faire le bien.

J'ai lu dans plusieurs ouvrages allemands d'amères censures de ce séjour de Gœthe à Weimar. On reproche à l'auteur deWertherd'y avoir perdu tout son temps; de s'être abaissé, pour divertir les princes et les princesses, aux fonctions subalternes d'un poëte de cour; pis que cela, de s'être jeté avec son grand-duc dans toutes sortes d'excentricités, de désordres, de scandales… Voilà qui ne ressemble guère à Dante.

Les courtisans de Cane della Scala trouvaient aussi fort à redire à Dante, mon cher Élie. On lui reprochait ses caprices, son humeur hautaine, l'ambition des ambassades et du triomphe poétique. Le vulgaire, et surtout le vulgaire désœuvré des cours, est tout à fait intraitable à l'endroit du génie; il prétend qu'il soit parfait, et parfait à sa mode; il le veut docile comme un enfant, modeste comme une jeune fille, régulier comme une horloge, prévenant et amusant à toute heure. Soyons moins exigeants; faisons pour Gœthe ce qu'il a si bien fait toujours pour autrui; tâchons de le bien comprendre et n'essayons pas de le mesurer à la mesure commune.

À l'heure où j'en suis de mon récit, lorsque Gœthe paraît à Weimar, immédiatement après la publication deWertheret deGœtz von Berlichingen, c'est-à-dire dans tout l'éclat d'un succès inouï et du plus brillant début qu'on eût jamais vu dans les lettres (c'était au commencement de l'année 1775), il n'a pas encore vingt-six ans. La fièvre intense qui l'a exaspéré jusqu'au suicide est calmée; mais le trouble où l'ont mis les doutes religieux, les amours brisées, le mysticisme, la pratique des sciences «licites et illicites,» dure encore. Comme Dante, le jeune Wolfgang a vu de près «bien des choses incertaines et bien des choses terribles,molte cose dubitose e molte cose paventose.» La fin de sonWerther, de ce Faust ébauché et non sauvé, est un dénoûment provisoire, emprunté à la réalité extérieure et accidentelle; il lui faut maintenant en tirer un autre pour lui-même de la vérité intime des choses et de sa propre nature. Quand notre poëte arrive à Weimar, il vient de s'arracher à l'ivresse de la mort, mais il ne sait où porter ses pas chancelants. «Philosophie, jurisprudence et médecine, théologie aussi, hélas!» il a tout interrogé. Comme Faust, il a consulté les astres, évoqué les esprits; il a tenté de consoler, de soulager les maux de ses semblables, mais en vain. La solitude, la contemplation, le travail, la bienfaisance même, ne lui ont rien appris. «Il sait qu'il ne peut rien savoir;» il désespère de lui-même et de Dieu. Alors, comme son héros, Gœthe va se jeter au tumulte des sensations; il va boire à la coupe du plaisir l'ivresse de la vie. L'amitié d'un jeune souverain, le plus libre esprit du monde et le plus charmant, offre à Wolfgang de royales occasions de s'étourdir, il les saisit. Tous deux inséparables désormais, le prince et le poëte, ils s'excitent mutuellement, ils rivalisent d'inventions bruyantes et surprenantes. Cavalcades et mascarades, comédies et féeries, ballets, festins, musique, fillettes et dames galantes, nuit et jour on mène à Weimar «un train du diable,» qui m'a bien quelque faux air de cetenferépicurien de Florence où Dante, avec son ami Forèse, prenait de si joyeux ébats. Cependant la noblesse de cour murmure en voyant un homme de peu, un artiste, donner le ton des plaisirs. Les amis rigides, un Herder, un Klopstock, s'indignent…

Mais ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de quoi? Je ne comprends guère, je l'avoue, ce que j'ai lu à ce sujet; je ne saurais me figurer Gœthe ordonnateur des fêtes à la cour de Weimar, impresario, compositeur de ballets, fabricant d'épithalames. Quel contraste avec la grandeur de Dante!

À la distance où nous sommes de Dante, mon cher Élie, tout le détail de sa vie nous échappe. Nous la voyons par masses, dans une lumière vague, un peu triste, ainsi que l'on voit à Rome, par une belle nuit, éclairées des rayons de la lune, les majestueuses ruines du Colisée. Pour Gœthe, c'est tout le contraire. Autour de lui le détail se multiplie. Cependant, même dans ce détail, pour peu que l'on y cherche la ligne essentielle, on retrouve la grandeur.

Dès sa première apparition à Weimar, Gœthe y produit un effet de fascination tout à fait extraordinaire. Un cri de surprise s'échappe de toutes les lèvres, tant la beauté, le génie, la bonté, éclatent dans sa personne. Sa haute et noble stature, sa démarche, son port, son front superbe où se dessine fièrement l'arc de ses noirs sourcils, son nez aquilin, sa chevelure d'ébène, son grand œil italien qui flamboie, imposent à qui l'approchent admiration et respect. «Une pareille alliance de la beauté physique et de la beauté intellectuelle ne s'était encore vue chez aucun homme,» dit Hufeland. Ce qui me frappe dans le portrait que tracent du jeune Gœthe ses contemporains, c'est la sensation de lumière qui domine tout. «Mon âme est pleine de lui comme la rosée des rayons du soleil levant,» écrit Wieland. Pour d'autres, Gœthe est «le noble et brillant acier qui, de toutes pierres brutes, fait jaillir l'étincelle;» il est l'étoile, la flamme, l'Apollon radieux devant qui l'on voudrait se prosterner. Et lui, dans ce premier éblouissement de la gloire, dans le tourbillon des plaisirs, croyez-vous qu'il va s'oublier? Loin de là. Dans notreWertherressuscité fermente puissamment déjà le second Faust. Pendant qu'il semble se perdre à la vanité des choses, je le vois se reprendre aux grandes attaches de l'esprit et du cœur, se recueillir, s'exalter pour une femme fière et délicate qui met au plus haut prix son amour.

Quelque dixième Béatrice?

Quelle que soit la différence des noms, des personnes ou des relations, Mme de Stein inspire à Gœthe une passion aussi noble en son principe et en ses effets que l'amour de Dante pour Béatrice. Pour se rendre moins indigne d'elle, Gœthe, docile comme l'Allighieri aux reproches de son exigeante amie, maîtrise jusqu'à la passion qu'elle lui inspire; il ouvre son cœur aux ambitions hautes. Du milieu des plaisirs, il incline son jeune souverain au désir du bien public; il s'applique à la bonne administration des affaires, à l'économie des finances, au redressement des abus. Sans système et par la simple impulsion de son grand cœur, Gœthe se préoccupe incessamment d'améliorer le sort des classes laborieuses. Il lutte avec la fatalité de la misère «comme Jacob avec l'ange invisible.» Et tout le bien qu'il entreprend et qu'il réalise, toute l'activité qu'il déploie, ne suffisent pas encore à remplir son existence. Au sein des plus brillantes compagnies, l'ennui l'obsède; auprès de la femme qu'il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il s'appelle Légion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l'ombre épaisse des forêts; il gravit les cimes désertes; il descend dans la nuit des mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la vallée de la Magra, Gœthe demande aux silences d'Ilmenaula paix. Mais quelque chose d'indéfinissable le travaille; de lointains horizons l'attirent; il a le mal du pays, d'un pays qu'il n'a jamais vu. Une voix chante en lui: «Dahin, Dahin!» il faut qu'il parte; il le sent, il le dit; il faut qu'il voie, il faut qu'il possède l'Italie, ou bien il est perdu.

Et d'où lui vient tout à coup ce mortel caprice?

Le désir de l'Italie était en quelque sorte inné chez Gœthe. C'était comme une voix du sang, une transmission paternelle. Le conseiller Jean-Gaspard, que nous avons vu si sombre et qui meurt vers ce temps d'hypocondrie, nourrissait en son cœur le souvenir ineffaçable et le regret d'un séjour qu'il avait fait en sa jeunesse dans la patrie de Virgile et du Tasse. Il avait écrit de son voyage une relation qu'il aimait à lire et à relire en famille, ne manquant jamais en finissant de prononcer cet axiome: «Aux yeux de qui a vu l'Italie, rien ne saurait plus désormais plaire en ce monde.» Aussi exigeait-il que sa femme et ses enfants parlassent l'italien, et se faisait-il habituellement chanter au piano des mélodies italiennes. Aussi sa maison duHirschgrabenétait-elle décorée à tous les étages d'estampes de moulages, de dessins et de terres cuites rapportés de Florence et de Rome. Dès sa petite enfance, le Colisée, le château Saint-Ange, la coupole de Saint-Pierre, étaient pour Wolfgang des objets familiers autant que leRœmeret l'église de Saint-Barthélemy. Plus tard, les songes de l'adolescent se peuplaient de fantômes italiens; plus tard encore, chez l'homme fait, chez l'artiste, la persuasion que son idéal poétique était en Italie ne fut que le développement des premières impressions et des premiers enseignements de la maison paternelle.

«Lire Tacite dans Rome,» c'est le vœu viril par lequel s'exprime chez Gœthe laSehnsuchtde l'Italie. Respirer le parfum des myrtes et des orangers, c'était à ses moments de langueur le soupir de sa jeunesse. Parfois même l'appétit des figues s'éveille à sa lèvre de barbare, et son impatience s'en irrite à ce point qu'il n'y saurait plus tenir. Il part précipitamment, presque secrètement.

Et son instinct était si vrai qu'aussitôt les Alpes franchies, il se sent apaisé. Au premier souffle qui vient à sa poitrine des rives virgiliennes duBenaco.

Fluetibus et fremitu assurgens Benace marino.

aux premiers échos du Tasse sur la lagune, il verse des pleurs de joie. À Naples, à Palerme, il entre en possession d'une intensité de vie dont il ne s'était formé jusque-là aucune idée. Dans Rome, enfin, danssaRome, comme il ose le dire en amant passionné, son génie s'épanouit en pleine lumière. Il se sent libre, heureux. Comme l'Allighieri, il a atteint les hauts sommets de la contemplation. Il renaît à une vie nouvelle; il est sauvé.

Après deux années de l'existence à la fois la plus active et la plus paisible, la plus conforme à sa nature, dans le pays de ses prédilections, Gœthe rentre en Allemagne. Il est maître de lui-même, de ses passions, de son art. La grande période généreuse de sa vie va s'ouvrir. Son immense renommée, qui vient de s'accroître encore par la publication de deux chefs-d'œuvre.IphigénieetTasso, l'ascendant qu'il exerce sur un prince libéral et qui le met à même de protéger, de récompenser magnifiquement le mérite, cette admirable conscience du devoir social qui le pousse à répandre au dehors les trésors de savoir qu'il s'est acquis par la puissance d'une volonté infatigable, le font agissant et bienfaisant comme il a été donné de l'être à peu d'hommes privilégiés. Il prend une part active au mouvement des affaires et de l'opinion. «Également puissant à consoler et à ravirgleich mächtig zu trösten und zu entzücken,» dira Wieland, il noue des relations dans tous les pays, dans toutes les classes; il veut tout voir, tout savoir; il entre dans toutes les controverses, il anime toutes les questions, il y jette la lumière. Par le rayonnement d'une chaleureuse sympathie, il attire, il groupe dans une action commune les plus belles intelligences. Il s'attache profondément à la plus belle entre toutes, à la seule qui aurait pu lui porter ombrage: il aime jusqu'à la fin, il honore, il encourage, il fait admirer Schiller. Avec lui et pour lui, pour ce rival préféré de la foule, il dirige un théâtre national. Il institue des musées, des bibliothèques, des écoles, des jardins botaniques; il organise des congrès, des expositions d'œuvres d'art; il bâtit des observatoires. Pressentant avant tout le monde l'importance de la chimie moderne qui va changer, dit-il, les conditions de la vie industrielle, il ouvre de vastes laboratoires où il s'applique aux expériences des Lavoisier, des Berthollet, des Berzélius. Et pendant qu'il s'occupe sans relâche à l'avancement et à la propagation de la science, à l'encouragement des arts, au bien public, Gœthe continue, comme s'il n'avait d'autre souci, l'œuvre de sa propre culture. Il revient incessamment aux grandes sources primitives de la poésie hébraïque et hellénique, à l'Orient des aryens. Il se plonge à la fois dans Shakespeare, dans Spinosa, dans Linné. Il allie à l'étude l'observation, les essais et les expériences. Il interroge tous les grands esprits. Anatomie, ostéologie, comparées, optique, météorologie, botanique, morphologie, physiologie, chimie, magnétisme, électricité, cranioscopie, physiognomonie, rien ne lui échappe: tout, hormis la mathématique, à laquelle son génie répugne invinciblement, devient pour lui occasion de progrès, d'activité à la fois spéculative et positive. Il accomplit enfin en lui-même cette union intime de la philosophie et de la poésie que nous avons admirée chez Dante. Étudiant à la fois, comme l'Allighieri, toutes les branches du savoir humain, observant tous les phénomènes de la nature qui, pour lui, est «le poëme sacré,» pratiquant tous les arts, et revenant toujours aux grands problèmes de la destinée humaine, Gœthe s'avance, comme le Florentin, des ténèbres au crépuscule, du crépuscule à la lumière, le regard attaché sur les lueurs naissantes, animé et ébloui par la clarté suprême, qui «justifie ses efforts et réalise tous ses désirs.»—Je cite, Élie, les propres paroles de Gœthe, afin de mieux marquer l'analogie des conceptions et des images dans le génie de nos deux poëtes.

Elles paraissent ici très-évidentes, en effet.

Tout en achevant ses compositions magistrales,Wilhelm Meister, lesAffinités électives, Faust, tout en écrivant lesMémoireset en surveillant la publication de ses Œuvres, Gœthe recueille ses observations scientifiques; il les relie et les systématise. Le premier il proclame le grand principe qui va désormais présider à tous les progrès.

L'idée de la métamorphose?

L'idée de la plante primordiale et typique, dont il a pu dire avec candeur que «la nature la lui envierait;» ou, pour parler avec Geoffroy Saint-Hilaire, l'idée de l'unité de composition organique, dont les savants français lui attribuent tout l'honneur.

Je vois le nom de Gœthe cité très-fréquemment, en effet, dans les ouvrages de science.

Les savants ne prononcent son nom qu'avec reconnaissance et respect, car, outre ces deux grands principes de l'unité et de la métamorphose, on doit encore à Gœthe plusieurs observations très-importantes. Doué comme Dante d'un vif instinct des transformations de la vie, attentif à cette puissance de métamorphose dont il admirait dans un des plus beaux chants de l'Enfer une peinture merveilleuse, Gœthe observe, comme l'auteur des cantiques, des phénomènes qui n'ont point été observés avant lui. C'est lui qui découvre dans la structure de l'homme l'os intermaxillaire que nieront encore, longtemps après, des savants de profession, tels que Camper et Blumenbach; c'est à lui que l'on rapporte les plus curieuses observations sur la double tendance spirale et verticale qui détermine la vie des végétaux. Chez le grand Allemand comme chez le grand Italien, le génie de la spéculation intuitive s'allie à l'esprit d'observation le plus rigoureux. Gœthe porte en lui, il conçoit sans effort l'idée d'ordre et de beauté dans l'univers; ses plus humbles, ses plus obscures parties, comme ses plus splendides infinités, il les voit, il les pressent à leur place et dans leur mutuelle attraction. Esprit ou matière, idéal ou réalité, force ou forme, accident ou loi, tout lui apparaît distinct, mais profondément uni dans le sein de Dieu. Et son Dieu, comme celui de l'Allighieri, est le premier, le tout-puissant amour,der Altliebende. La science de Gœthe a les palpitations de la vie; sa raison a les ravissements de l'enthousiasme; et c'est pourquoi il étreint la vérité d'une si forte étreinte. Et c'est pourquoi, rien qu'en le voyant, on reconnaît en lui une harmonie si parfaite, qu'un Herder, un Napoléon, s'écrieront spontanément, comme frappés d'un même éclair:Voilà un homme!

Assurément une telle parole, une louange à la fois si simple et si profonde, dans de telles bouches, si elle était méritée, ferait mieux que tout le reste comprendre votre rapprochement entre Gœthe et Dante, car on peut bien dire que jamais poëte ne fut, plus que l'Allighieri, un homme véritable. Mais c'est ici précisément que je sens, pour ma part, la différence essentielle; car enfin, l'homme véritable, ce n'est pas seulement celui qui est à la fois, comme Gœthe, un savant, un philosophe, un artiste; l'homme véritable, c'est aussi, c'est avant tout, dans mes idées bretonnes, le patriote, le soldat, le citoyen. C'est Dante à la bataille de Campaldino, dans les conseils de la république; c'est l'exilé indomptable qui monte fièrement l'escalier d'autrui; c'est le tribun qui harangue princes et peuples et les convie à la liberté.

Or, dans toute la longue vie de votre Gœthe, il n'y a pas un jour pour la patrie, il n'y a pas un vœu pour la liberté. Il se détourne de la révolution française qui troublerait, s'il y regardait, ses études de naturaliste. Pendant la campagne de France, où il suit par bienséance de cour son souverain, il s'absorbe dans ses rêveries contemplatives. À Verdun, il observe un phénomène d'optique; au siége de Mayence, il établit tranquillement sa théorie des couleurs. Je ne parle pas de l'incroyable préoccupation qui lui fait appliquer à la querelle de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire les nouvelles qu'on lui apporte du combat des trois journées dans les rues de Paris. Enfin rien, absolument rien, chez cet homme si attentif à la métamorphose des plantes et aux révolutions du globe, où se trahisse le moindre intérêt pour le grand soulèvement politique qui va remuer de fond en comble toutes les couches de la vie sociale.

Vous touchez ici, en effet, mon cher Élie, à une différence sensible entre nos deux poëtes; mais c'est différence d'origines, beaucoup plus que différence de personnes. Dante, ne l'oublions pas, appartient à la plus grande race politique des temps anciens et modernes. Il est issu de ce peuple romain qui se sentait né pour dominer le monde. Avec son sang coule dans ses veines l'ambition, l'instinct impérieux des destinées latines, le sentiment de l'État, l'idéal de l'unité, de la force et du droit. Il est tout pénétré de ce vertueux orgueil de la patrie qui va se perpétuer après lui, de grand homme en grand homme, dans l'Italie subjuguée, humiliée, divisée, pour éclater de nos jours avec une incroyable puissance, et triompher demain, plaise à Dieu, à la face du ciel, sur les hauteurs antiques et toujours vivantes du Capitole.

Tout au contraire, Wolfgang Gœthe naît chez un peuple à qui la notion de l'État semble étrangère. Cette grandechose publiquequi impose au Romain le sacrifice de tout autre devoir, de tout bonheur intime, l'Allemand ne la trouva nulle part dans son passé. Indépendant et libre, hardi et fier dans les domaines de la pensée pure, il redevient timide et gauche, il demeure comme empêché dès qu'il veut s'essayer à la pratique du bien commun; il trébuche, il chancelle, dès qu'il sort de sa maison pour descendre sur la place publique.

Il y a donc dans la race et dans la tradition de nos deux poëtes une première inclination opposée, cela n'est pas niable; mais il ne faudrait rien exagérer. Gœthe, en politique, comme en toutes choses, avait un idéal, et un idéal très-haut.

Si haut apparemment qu'il ne pouvait espérer de le voir réaliser, et c'est pourquoi il n'y songeait pas.

L'idéal de Gœthe, tel que nous allons le voir dans son poëme, le dernier mot de la sagesse humaine dans la bouche de Faust mourant, «la plus haute félicité où l'homme puisse atteindre,» ressemble trait pour trait, mon cher Élie, à l'idéal de Dante. Monarchie ou république, c'est la conception, exprimée dans un vers deFaust, du «peuple libre sur le sol libre,» conquérant chaque jour, méritant par le travail, par la lutte, par la conspiration de toutes les forces, par l'association de toutes les volontés, son droit à l'existence et son droit au bonheur.

C'est un peu vague.

Pas plus vague que l'idéal de l'Allighieri, sur lequel on a disputé pendant plusieurs siècles. Avec l'auteur dude Monarchia, Gœthe considérait l'unité, l'ordre et la paix comme les signes par excellence du bon gouvernement. Il croyait, comme lui, que la liberté ne se trouve que dans l'obéissance à la loi. Avec Dante, il croyait aux grands roispaciersetjusticiers. De même que l'Allighieri attendait de la venue de l'empereur Henri VII l'apaisement des troubles civils, ainsi Gœthe, dans sa jeunesse, espérait du grand Frédéric qu'il «réduirait les superbes et soutiendrait la force propre de l'Allemagne.» Mais Gœthe croyait également à la puissance des instincts populaires. Il admirait les vertus humbles et patientes des classes laborieuses, qu'il déclarait, dans leur injuste abaissement, les plus hautes aux yeux de Dieu. Il reconnaissait aux malheureux «le pouvoir de bénir, auquel l'homme heureux ne sait comment atteindre.»

Quelle expression touchante et quelle grande pensée!

Et qui, celle-là, vient assurément du cœur, car jamais l'esprit à lui tout seul n'eût senti et proclamé ainsi le droit divin du malheur.

Mais cette pensée très-touchante, je n'en disconviens pas, ne nous dit aucunement la part que Gœthe réservait au peuple dans son idéal politique.

Gœthe n'a jamais rédigé de projet de constitution, mon cher Élie. Mais il avait coutume de dire que, si une très-petite élite dans la société y représente la raison, le peuple y représente le sentiment, la passion, que l'homme d'État ne doit jamais négliger. Lorsqu'il s'essaie à l'art de gouverner, il se propose pour but principal de donner aux classes inférieures «le sentiment d'une noble existence.» Rappelez-vous, Élie, cet admirable poëme d'Hermann et Dorothée, où Gœthe chante d'une voix homérique les grandeurs de la vie populaire. Relisez, quand vous serez de loisir, le roman deWilhelm Meister. Vous serez surpris d'y voir sur le prolétariat, sur la propriété, sur le rôle social des femmes, sur les vocations naturelles, sur la rétribution du travail et la répartition des richesses, sur l'unité future du genre humain, sur la culture en commun du globe, sur les destinées grandioses de l'Amérique républicaine et de la démocratie chrétienne, sur le pouvoir de l'association et de la colonisation, des choses dont la hardiesse n'a pas été dépassée par nos plus hardis réformateurs.

Dans ce curieux roman, Gœthe ramène les phases successives du progrès moral et social aux trois degrés de l'initiation ouvrière: l'apprentissage, le compagnonnage et la maîtrise. Il y cherche, il y exprime avec amour la poésie des plus humbles professions, des plus petits trafics. Il rapproche l'industrie de l'art, l'utile du beau. Enfin, si je ne me trompe, vous trouverez dansWilhelm Meister, dans la dernière partie surtout, un Gœthe à qui vous n'avez pas donné, je crois, suffisamment d'attention, un Gœthe précurseur et prophète, comme l'Allighieri, d'une patrie, d'une société, d'une civilisation nouvelle, organisateur du bon État; voilant, comme l'auteur des cantiques, sous le symbole, une représentation pythagoricienne de l'ordre social intimement uni à l'ordre universel dans les conseils de Dieu.

Mais enfin, j'en reviens toujours là, Gœthe ne prend aucune part au mouvement politique.

Un moment, on le voit dans ses lettres et dans ses mémoires, Gœthe, chargé par le grand-duc de Weimar de conduire les affaires publiques, s'applique, comme il s'est appliqué à tous les arts, au grand art de l'homme d'État. Il lit avec émotion nos cahiers de 89: il aurait voulu en réaliser la pensée. Il parle avec le sérieux candide qu'il apporte en toutes choses de la grande tâche qui lui est imposée. Il en remplit, dit-il, ses veilles et ses rêves, il y sacrifie ses plus chères occupations: il interrompt ses études, ses travaux, parce que son devoir (son devoir de ministre s'entend, car il semble oublier à ce moment son œuvre poétique) lui devient chaque jour plus cher. C'est en l'accomplissant dignement qu'il voudrait «se rendre l'égal des plus grands hommes.» Mais il est vrai de dire aussi que les espérances prochaines de Gœthe sont bientôt dissipées. Les horreurs de la guerre dont il pense, sous la canonnade de Valmy, qu'elles commencent une époque nouvelle dans l'histoire, le persuadent que des générations entières seront sacrifiées à la révolution immense qui, selon lui, va changer les destinées, non-seulement de l'Europe, mais du monde. Alors, comme il hait tous les agents violents (il est anti-vulcaniste en histoire comme en géologie); comme il sent douloureusement le malheur d'appartenir à une nation faible, incapable de cohésion, impuissante en politique; comme il n'a pas de foi dans la vertu des petites constitutions, des petits parlements, des petites promesses et des petits souverains de la Confédération germanique; comme il ne croit en définitive qu'au pouvoir de l'esprit, au progrès par la science et la persuasion, et non par les improvisations hasardées ou la contrainte, Gœthe se met à l'écart. Il se retire des factions. Il se fait à lui seul, comme Dante (qui paraît bien, lui aussi, à un certain jour, avoir désespéré de ses amis), son propre parti. Voyant la confusion où tout allait chez ce pauvre peuple allemand, le plus grand dans l'ordre moral, dit-il, mais le plus misérable dans son organisation politique, il rentre, pour n'en plus sortir, dans la sphère de l'art, où son autorité s'exerce sans entraves. Mais c'est pour y tenter, à sa manière, l'unité allemande. Il forme le plan d'un grand congrès général qui sera, dans l'opinion de Herder, le premier institut patriotique de l'Allemagne; et s'il n'y réussit pas, il en répand du moins dans les esprits l'idée qui y germera plus tard. Une voix intime dit au poëte qu'il importe assez peu à l'Allemagne de compter un soldat, un clubiste, un pamphlétaire ou un harangueur de plus, mais que, en lui léguant un Gœthe, il aura fait pour la patrie future tout ce qui lui est commandé par Dieu et par son génie.

Et qui oserait l'en blâmer? Qui oserait accuser d'indifférence patriotique celui dont on a pu dire:

L'Allemagne s'est sentie grande tant que Gœthe a vécu?

Vous idéalisez, vous me feriez presque aimer le sage égoïsme du grand artiste; mais comment l'égaler à l'héroïsme du grand citoyen, et que les effets en sont moins vivants dans les cœurs! L'Allemagne, sans doute, admire, elle adore son Gœthe; mais qu'il y a loin du culte un peu abstrait qu'elle lui rend au frémissement d'amour de toute cette jeune Italie qui portait naguère aux combats pour la liberté les couleurs de Béatrice, et que les chants divins de l'Allighieri consolaient dans les durs cachots du Spielberg, exaltaient au martyre de Cosenza!

J'en tombe d'accord avec vous, Élie, avec cette seule réserve, que je n'oppose pas ici l'égoïsme d'un caractère si l'héroïsme d'un autre, mais, comme je vous le disais tout à l'heure, le génie et la tradition des deux peuples qui se personnifient dans nos deux poëtes. Et tenez, même dans cette retraite studieuse, dans cette «solitude amie» que vous seriez tenté de reprocher à Gœthe, dans ce calme où sa verte vieillesse poursuit sans dissipation l'œuvre, patriotique aussi à sa manière, qu'il a entreprise de grandir dans les lettres et dans les arts le nom allemand, la colère vient un jour le saisir et lui inspire des accents tout à fait dantesques.

En quelle occasion?

C'est en 1805. L'invasion française a réduit l'Allemagne à la dernière détresse. Le grand-duc de Weimar, le souverain bien-aimé de son peuple, est, sous de mensongers prétextes, accusé de trahison, menacé par Bonaparte de déchéance et d'exil. Gœthe pousse un cri d'indignation; tant d'injustice le révolte. Il ressent au plus profond les humiliations de la patrie sous le caprice du dominateur étranger. Tout aussitôt son parti est pris. Il n'hésite pas; il va suivre son royal ami dans l'infortune. Il s'en ira, dit-il, de village en village, de chaumière en chaumière, d'école en d'école, «partout où l'on connaît le nom du vieux Gœthe;» il rimera, il chantera les afflictions du peuple; et les femmes et les enfants s'attacheront à ses pas et répéteront en chœur sa grande complainte… Il n'est pas indifférent, alors, le vieux Wolfgang; sa voix tremble; des larmes coulent de ses yeux; ses genoux fléchissent. Lorsqu'il parle ainsi d'exil et de pauvreté, je songe à cet autre Juste, «quel Guisto,» à ce mendiant au grand cœur que l'Allighieri rencontre dans le ciel de Justinien, à ce Romeo en qui le poëte semble se reconnaître… Vous vous rappelez, Viviane, ces belles tercines que je vous citais hier:

Indi partissi povero e vetusto.

Mais cet exil et cette pauvreté ne sont qu'imaginaires; et, bien différemment de Dante, votre Gœthe finit ses jours dans sa maison, dans la jouissance de tous les conforts…

Que ce mot deconforteût sonné étrangement à l'oreille de Gœthe, mon cher Marcel, et que l'image du prosaïque bien-être que ce mot exprime était loin de son esprit! Ce qu'il fallait à Gœthe, ce que le grand-duc Charles-Auguste sut lui assurer, en lui donnant tout auprès de lui, «champ, verger, jardin et maison,» ce n'était pas la combinaison savante et opulente de ces inventionsconfortablesoù s'endorment les vanités de nos bourgeois parvenus; c'était la simplicité noble d'une demeure où toutes choses bien ordonnées dans un ensemble harmonieux le portaient au recueillement et à une douce activité de la pensée.

Dans cette maison modeste où Gœthe va finir ses jours glorieux, les chambres sont peu ornées, médiocrement meublées (notre poëte avait coutume de dire que les riches ameublements sont faits pour les gens qui n'ont point d'idées et ne se soucient pas d'en avoir; quant à lui, il ne pouvait ni penser ni rêver dans un trop bon fauteuil); mais on y monte par des degrés majestueux où de graves figures antiques commandent le silence; et les beaux souvenirs qu'il a rassemblés là, ses collections, ses portefeuilles, ses livres, le pénètrent à toute heure de ce «sentiment d'une noble existence,» qu'il avait espéré, un jour, lorsqu'il exerçait le pouvoir, de donner même aux plus déshérités, même aux plus oubliés de la fortune.

Dans son jardin, bien abrité du nord, au penchant d'une colline, sous ses grands sapins germaniques, non loin desquels, de sa main, le vieillard a planté le doux figuier de la Brenta, si cher à sa jeunesse, Gœthe vient en plein midi s'asseoir. Il se recueille; il écoute «la respiration de la terre pendant le sommeil de Pan.» À son front de Jupiter olympien rayonnent les souvenirs d'un passé sans tache; dans ses yeux, les certitudes sereines de la vie future. Et lorsque, par une matinée de printemps, à son tour, Gœthe s'endort dans la plénitude de ses facultés et dans la calme conscience de son œuvre accomplie (le 22 mars 1832; peu de temps auparavant il a mis la dernière main à son poëme deFaust), sa lèvre souriante demande «plus de lumière.» Sans effort et sans effroi, son âme va passer d'un monde à l'autre. Comme l'Allighieri, au sortir des épreuves de la montagne d'expiation, il s'est renouvelé aux flots vivifiants du Léthé. Il se sent, lui aussi,

Pur et disposé à monter aux étoiles.

Diotime se tut. En la voyant fermer son cahier de notes, Viviane se récria. Elle n'aurait pas voulu que la fin du récit vint si vite. Elle aurait désiré plus de détails; elle avait mille questions à faire encore. Diotime promit d'y répondre à mesure que l'analyse deFaustles amènerait, ce qui ne pouvait manquer. Mais elle se sentait fatiguée d'avoir parlé pendant près de deux heures au grand air, et priait qu'on voulût bien la laisser reprendre haleine.

On se dispersa sur la plage.


Back to IndexNext