CHAPITRE X.

Le père d'Agnès avait à la main son verre vide. Il le posa, fixa les yeux sur le portrait de sa fille, porta la main à son front, puis retomba dans son fauteuil.

«Je ne suis qu'un bien humble personnage pour vous proposer sa santé, reprit Uriah; mais je l'admire, ou plutôt je l'adore!»

Quelle angoisse que celle de ce père qui pressait convulsivement sa tête grise dans ses deux mains pour y comprimer une souffrance intérieure plus cruelle à voir mille fois que toutes les douleurs physiques qu'il put jamais endurer!

«Agnès, dit Uriah sans faire attention à l'état de M. Wickfield ou sans vouloir paraître le comprendre, Agnès Wickfield est, je puis le dire, la plus divine des femmes. Tenez, on peut parler librement, entre amis, eh bien! on peut être fier d'être son père, mais être son mari…»

Dieu m'épargne d'entendre jamais un cri comme celui que poussaM. Wickfield en se relevant tout à coup.

«Qu'est-ce qu'il a donc? dit Uriah qui devint pâle comme la mort. Ah çà! ce n'est pas un accès de folie, j'espère, monsieur Wickfield? J'ai tout autant de droit qu'un autre à dire, ce me semble, qu'un jour votre Agnès sera mon Agnès! J'y ai même plus de droit que personne.»

Je jetai mes bras autour de M. Wickfield, je le conjurai, au nom de tout ce que je pus imaginer, de se calmer, mais surtout au nom de son affection pour Agnès. Il était hors de lui, il s'arrachait les cheveux, il se frappait le front, il essayait de me repousser loin de lui, sans répondre un seul mot, sans voir qui que ce fût, sans savoir, hélas! dans son désespoir aveugle, ce qu'il voulait, le visage fixe et bouleversé. Quel spectacle effrayant!

Je le conjurai, dans ma douleur, de ne pas s'abandonner à cette angoisse et de vouloir bien m'écouter. Je le suppliai de songer à Agnès; à Agnès et à moi; de se rappeler comment Agnès et moi nous avions grandi ensemble, elle que j'aimais et que je respectais, elle qui était son orgueil et sa joie. Je m'efforçai de remettre sa fille devant ses yeux; je lui reprochai même de ne pas avoir assez de fermeté pour lui épargner la connaissance d'une pareille scène. Je ne sais si mes paroles eurent quelque effet, ou si la violence de sa passion finit par s'user d'elle-même; mais peu à peu il se calma, il commença à me regarder, d'abord avec égarement, puis avec une lueur de raison. Enfin il me dit: «Je le sais, Trotwood! ma fille chérie et vous… je le sais! Mais lui, regardez-le!»

Il me montrait Uriah, pâle et tremblant dans un coin. Évidemment le drôle avait fait une école: il s'était attendu à toute autre chose.

«Regardez mon bourreau, reprit M. Wickfield. Voilà l'homme qui m'a fait perdre, petit à petit, mon nom, ma réputation, ma paix, le bonheur de mon foyer domestique.

— Dites plutôt que c'est moi qui vous ai conservé votre nom, votre réputation, votre paix et le bonheur de votre foyer, dit Uriah en cherchant d'un air maussade, boudeur et déconfit, à raccommoder les choses. Ne vous fâchez pas, monsieur Wickfield: si j'ai été un peu plus loin que vous ne vous y attendiez, je peux bien reculer un peu, je pense! Après tout, où est donc le mal?

— Je savais que chacun avait son but dans la vie, dit M. Wickfield, et je croyais me l'être attaché par des motifs d'intérêt. Mais, voyez!… oh! voyez ce que c'est que cet homme- là!

— Vous ferez bien de le faire taire, Copperfield, si vous pouvez, s'écria Uriah en tournant vers moi ses mains osseuses. Il va dire, faites-y bien attention, il va dire des choses qu'il sera fâché d'avoir dites après, et que vous serez fâché vous-même d'avoir entendues!

— Je dirai tout! s'écria M. Wickfield d'un air désespéré. Puisque je suis à votre merci, pourquoi ne me mettrais-je pas à la merci du monde entier?

— Prenez garde, vous dis-je, reprit Uriah en continuant de s'adresser à moi; si vous ne le faites pas taire, c'est que vous n'êtes pas son ami. Vous demandez pourquoi vous ne vous mettriez pas à la merci du monde entier, monsieur Wickfield? parce que vous avez une fille. Vous et moi nous savons ce que nous savons, n'est- ce pas? Ne réveillons pas le chat qui dort! Ce n'est pas moi qui en aurais l'imprudence; vous voyez bien que je suis aussi humble que faire se peut. Je vous dis que, si j'ai été trop loin, j'en suis fâché. Que voulez-vous de plus, monsieur?

— Oh! Trotwood, Trotwood! s'écria M. Wickfield en se tordant les mains. Je suis tombé bien bas depuis que je vous ai vu pour la première fois dans cette maison! J'étais déjà sur cette fatale pente, mais, hélas! que de chemin, quel triste chemin j'ai parcouru depuis! C'est ma faiblesse qui m'a perdu. Ah! si j'avais eu la force de moins me rappeler ou de moins oublier! Le souvenir douloureux de la perte que j'avais faite en perdant la mère de mon enfant est devenu une maladie; mon amour pour mon enfant, poussé jusqu'à l'oubli de tout le reste, m'a porté le dernier coup. Une fois atteint de ce mal incurable, j'ai infecté à mon tour tout ce que j'ai touché. J'ai causé le malheur de tout ce que j'aime si tendrement: vous savez si je l'aime! J'ai cru possible d'aimer une créature au monde à l'exclusion de toutes les autres; j'ai cru possible d'en pleurer une qui avait quitté le monde, sans pleurer avec ceux qui pleurent. Voilà comme j'ai gâté ma vie. Je me suis dévoré le coeur dans une lâche tristesse, et il se venge en me dévorant à son tour. J'ai été égoïste dans ma douleur! égoïste dans mon amour, égoïste dans le soin avec lequel je me suis fait ma part de la douleur et de l'affection communes. Et maintenant, je ne suis plus qu'une ruine; voyez, oh! voyez ma misère! Fuyez- moi! haïssez-moi!

Il tomba sur une chaise et se mit à sangloter. Il n'était plus soutenu par l'exaltation de son chagrin. Uriah sortit de son coin.

«Je ne sais pas tout ce que j'ai pu faire dans ma folie, dit M. Wickfield en étendant les mains comme pour me conjurer de ne pas le condamner encore; mais il le sait, lui qui s'est toujours tenu à mon côté pour me souffler ce que je devais faire. Vous voyez le boulet qu'il m'a mis au pied; vous le trouvez installé dans ma maison, vous le trouvez fourré dans toutes mes affaires. Vous l'avez entendu, il n'y a qu'un moment! Que pourrais-je vous dire de plus?

— Vous n'avez pas besoin de rien dire de plus, vous auriez même mieux fait de ne rien dire du tout, repartit Uriah d'un air à la fois arrogant et servile. Vous ne vous seriez pas mis dans ce bel état si vous n'aviez pas tant bu; vous vous en repentirez demain, monsieur. Si j'en ai dit moi-même un peu plus que je ne voulais peut-être, le beau malheur! Vous voyez bien que je n'y ai pas mis d'obstination.»

La porte s'ouvrit, Agnès entra doucement, pâle comme une morte; elle passa son bras autour du cou de son père, et lui dit avec fermeté:

«Papa, vous n'êtes pas bien, venez avec moi!»

Il laissa tomber sa tête sur l'épaule de sa fille, comme accablé de honte, et ils sortirent ensemble. Les yeux d'Agnès rencontrèrent les miens: je vis qu'elle savait ce qui s'était passé.

«Je ne croyais pas qu'il prît la chose de travers comme cela, maître Copperfield, dit Uriah, mais ce n'est rien. Demain nous serons raccommodés. C'est pour son bien. Je désire humblement son bien.»

Je ne lui répondis pas un mot, et je montai dans la tranquille petite chambre où Agnès était venue si souvent s'asseoir près de moi pendant que je travaillais: J'y restai assez tard, sans que personne vint m'y tenir compagnie. Je pris un livre et j'essayai de lire; j'entendis les horloges sonner minuit, et je lisais encore sans savoir ce que je lisais, quand Agnès me toucha doucement l'épaule.

«Vous partez de bonne heure demain, Trotwood, je viens vous dire adieu.»

Elle avait pleuré, mais son visage était redevenu beau et calme.

«Que Dieu vous bénisse! dit-elle en me tendant la main.

— Ma chère Agnès, répondis-je, je vois que vous ne voulez pas que je vous en parle ce soir; mais n'y a-t-il rien à faire?

— Se confier en Dieu! reprit-elle.

— Ne puis-je rien faire… moi qui viens vous ennuyer de mes pauvres chagrins?

— Vous en rendez les miens moins amers, répondit-elle, mon cherTrotwood!

— Ma chère Agnès, c'est une grande présomption de ma part que de prétendre à vous donner un conseil, moi qui ai si peu de ce que vous possédez à un si haut degré, de bonté, de courage, de noblesse; mais vous savez combien je vous aime et tout ce que je vous dois. Agnès, vous ne vous sacrifierez jamais à un devoir mal compris?»

Elle recula d'un pas et quitta ma main. Jamais je ne l'avais vue si agitée.

«Dites-moi que vous n'avez pas une telle pensée, chère Agnès. Vous qui êtes pour moi plus qu'une soeur, pensez à ce que valent un coeur comme le vôtre, un amour comme le vôtre.»

Ah! que de fois depuis j'ai revu en pensée cette douce figure et ce regard d'un instant, ce regard où il n'y avait ni étonnement, ni reproche, ni regret! Que de fois depuis j'ai revu le charmant sourire avec lequel elle me dit qu'elle était tranquille sur elle- même, qu'il ne fallait donc pas craindre pour elle; puis elle m'appela son frère et disparut!

Il faisait encore nuit le lendemain matin quand je montai sur la diligence à la porte de l'auberge. Nous allions partir et le jour commençait à poindre, lorsqu'au moment où ma pensée se reportait vers Agnès, j'aperçus la tête d'Uriah qui grimpait à côté de moi.

«Copperfield, me dit-il à voix basse tout en s'accrochant à la voiture, j'ai pensé que vous seriez bien aise d'apprendre, avant votre départ, que tout était arrangé. J'ai déjà été dans sa chambre, et je vous l'ai rendu doux comme un agneau. Voyez-vous, j'ai beau être humble, je lui suis utile; et quand il n'est pas en ribote, il comprend ses intérêts! Quel homme aimable, après tout, n'est-ce pas, maître Copperfield?»

Je pris sur moi de lui dire que j'étais bien aise qu'il eût fait ses excuses.

«Oh! certainement, dit Uriah; quand on est humble, vous savez, qu'est-ce que ça fait de demander excuse? C'est si facile. À propos, je suppose, maître Copperfield, ajouta-t-il avec une légère contorsion, qu'il vous est arrivé quelquefois de cueillir une poire avant qu'elle fut mûre?

— C'est assez probable, répondis-je.

— C'est ce que j'ai fait hier soir, dit Uriah; mais la poire mûrira! Il n'y a qu'à y veiller. Je puis attendre.»

Et tout en m'accablant d'adieux, il descendit au moment où le conducteur montait sur son siège. Autant que je puis croire, il mangeait sans doute quelque chose pour éviter de humer le froid du matin; du moins, à voir le mouvement de sa bouche, on aurait dit que la poire était déjà mûre et qu'il la savourait en faisant claquer ses lèvres.

Triste voyage à l'aventure.

Nous eûmes ce soir-là à Buckingham-Street une conversation très- sérieuse sur les événements domestiques que j'ai racontés en détail, dans le dernier chapitre. Ma tante y prenait le plus grand intérêt, et, pendant plus de deux heures, elle arpenta la chambre, les bras croisés. Toutes les fois qu'elle avait quelque sujet particulier de déconvenue, elle accomplissait une prouesse pédestre de ce genre, et l'on pouvait toujours mesurer l'étendue de cette déconvenue à la durée de sa promenade. Ce jour-là, elle était tellement émue qu'elle jugea à propos d'ouvrir la porte de sa chambre à coucher, pour se donner du champ, parcourant les deux pièces d'un bout à l'autre, et tandis qu'avec M. Dick, nous étions paisiblement assis près du feu, elle passait et repassait à côté de nous, toujours en ligne droite, avec la régularité d'un balancier de pendule.

M. Dick nous quitta bientôt pour aller se coucher; je me mis à écrire une lettre aux deux vieilles tantes de Dora. Ma tante, à moi, fatiguée de tant d'exercice, finit par venir s'asseoir près du feu, sa robe relevée comme de coutume. Mais au lieu de poser son verre sur son genou, comme elle faisait souvent, elle le plaça négligemment sur la cheminée, et le coude gauche appuyé sur le bras droit, tandis que son menton reposait sur sa main gauche, elle me regardait d'un air pensif. Toutes les fois que je levais les yeux, j'étais sûr de rencontrer les siens.

«Je vous aime de tout mon coeur, Trotwood, me répétait-elle, mais je suis agacée et triste.»

J'étais trop occupé de ce que j'écrivais, pour avoir remarqué, avant qu'elle se fût retirée pour se coucher, qu'elle avait laissé ce soir-là sur la cheminée, sans y toucher, ce qu'elle appelait sa potion pour la nuit. Quand elle fut rentrée dans sa chambre, j'allai frapper à sa porte pour lui faire part de cette découverte; elle vint m'ouvrir et me dit avec plus de tendresse encore que de coutume:

«Merci, Trot, mais je n'ai pas le courage de la boire ce soir.»Puis elle secoua la tête et rentra chez elle.

Le lendemain matin, elle lut ma lettre aux deux vieilles dames, et l'approuva. Je la mis à la poste; il ne me restait plus rien à faire que d'attendre la réponse, aussi patiemment que je pourrais. Il y avait déjà près d'une semaine que j'attendais, quand je quittai un soir la maison du docteur pour revenir chez moi.

Il avait fait très-froid dans la journée, avec un vent de nord-est qui vous coupait la figure. Mais le vent avait molli dans la soirée, et la neige avait commencé à tomber par gros flocons; elle couvrait déjà partout le sol: on n'entendait ni le bruit des roues, ni le pas des piétons; on eût dit que les rues étaient rembourrées de plume.

Le chemin le plus court pour rentrer chez moi (ce fut naturellement celui que je pris ce soir-là) me menait par la ruelle Saint-Martin. Dans ce temps-là, l'église qui a donné son nom à cette ruelle étroite n'était pas dégagée comme aujourd'hui; il n'y avait seulement pas d'espace ouvert devant le porche, et la ruelle faisait un coude pour aboutir au Strand. En passant devant les marches de l'église, je rencontrai au coin une femme. Elle me regarda, traversa la rue, et disparut. Je reconnus ce visage-là, je l'avais vu quelque part, sans pouvoir dire où. Il se liait dans ma pensée avec quelque chose qui m'allait droit au coeur. Mais, comme au moment où je la rencontrai, je pensais à autre chose, ce ne fut pour moi qu'une idée confuse.

Sur les marches de l'église, un homme venait de déposer un paquet au milieu de la neige; il se baissa pour arranger quelque chose: je le vis en même temps que cette femme. J'étais à peine remis de ma surprise, quand il se releva et se dirigea vers moi. Je me trouvai vis-à-vis de M. Peggotty.

Alors je me rappelai qui était cette femme. C'était Marthe, celle à qui Émilie avait remis de l'argent un soir dans la cuisine, Marthe Endell, à côté de laquelle M. Peggotty n'aurait jamais voulu voir sa nièce chérie, pour tous les trésors que l'océan recelait dans son sein. Ham me l'avait dit bien des fois.

Nous nous serrâmes affectueusement la main. Nous ne pouvions parler ni l'un ni l'autre.

«Monsieur Davy! dit-il en pressant ma main entre les siennes, cela me fait du bien de vous revoir. Bonne rencontre, monsieur, bonne rencontre!

— Oui, certainement, mon vieil ami, lui dis-je.

— J'avais eu l'idée de vous aller trouver ce soir, monsieur, dit- il; mais sachant que votre tante vivait avec vous, car j'ai été de ce côté-là, sur la route de Yarmouth, j'ai craint qu'il ne fût trop tard. Je comptais vous voir demain matin, monsieur, avant de repartir. Oui, monsieur, répétait-il, en secouant patiemment la tête, je repars demain.

— Et où allez-vous? lui demandai-je.

— Ah! répliqua-t-il en faisant tomber la neige qui couvrait ses longs cheveux, je m'en vais faire encore un voyage.»

Dans ce temps-là il y avait une allée qui conduisait de l'église Saint-Martin à la cour de la Croix-d'Or, cette auberge qui était si étroitement liée dans mon esprit au malheur de mon pauvre ami. Je lui montrai la grille; je pris son bras et nous entrâmes. Deux ou trois des salles de l'auberge donnaient sur la cour; nous vîmes du feu dans l'une de ces pièces, et je l'y menai.

Quand on nous eut apporté de la lumière, je remarquai que ses cheveux étaient longs et en désordre. Son visage était brûlé par le soleil. Les rides de son front étaient plus profondes, comme s'il avait péniblement erré sous les climats les plus divers; mais il avait toujours l'air très-robuste, et si décidé à accomplir son dessein qu'il comptait pour rien la fatigue. Il secoua la neige de ses vêtements et de son chapeau, s'essuya le visage qui en était couvert, puis s'asseyant en face de moi près d'une table, le dos tourné à la porte d'entrée, il me tendit sa main ridée et serra cordialement la mienne.

«Je vais vous dire, maître Davy, où j'ai été, et ce que j'ai appris. J'ai été loin, et je n'ai pas appris grand'chose, mais je vais vous le dire!»

Je sonnai pour demander à boire. Il ne voulut rien prendre que de l'ale, et, tandis qu'on la faisait chauffer, il paraissait réfléchir. Il y avait dans toute sa personne une gravité profonde et imposante que je n'osais pas troubler.

«Quand elle était enfant, me dit-il en relevant la tête lorsque nous fûmes seuls, elle me parlait souvent de la mer; du pays où la mer était couleur d'azur, et où elle étincelait au soleil. Je pensais, dans ce temps-là, que c'était parce que son père était noyé, qu'elle y songeait tant. Peut-être croyait-elle ou espérait- elle, me disais-je, qu'il avait été entraîné vers ces rives, où les fleurs sont toujours épanouies, et le soleil toujours brillant.

— Je crois bien que c'était plutôt une fantaisie d'enfant, répondis-je.

— Quand elle a été… perdue, dit M. Peggotty, j'étais sûr qu'il l'emmènerait dans ces pays-là. Je me doutais qu'il lui en aurait conté merveille pour se faire écouter d'elle, surtout en lui disant qu'il en ferait une dame par là-bas. Quand nous sommes allés voir sa mère, j'ai bien vu tout de suite que j'avais raison. J'ai donc été en France, et j'ai débarqué là comme si je tombais des nues.»

En ce moment, je vis la porte s'entr'ouvrir, et la neige tomber dans la chambre. La porte s'ouvrit un peu plus; il y avait une main qui la tenait doucement entrouverte.

«Là, reprit M. Peggotty, j'ai trouvé un monsieur, un Anglais qui avait de l'autorité, et je lui ai dit que j'allais chercher ma nièce. Il m'a procuré les papiers dont j'avais besoin pour circuler, je ne sais pas bien comment on les appelle: il voulait même me donner de l'argent, mais heureusement je n'en avais pas besoin. Je le remerciai de tout mon coeur pour son obligeance. «J'ai déjà écrit des lettres pour vous recommander à votre arrivée, me dit-il, et je parlerai de vous à des personnes qui prennent le même chemin. Cela fait que, quand vous voyagerez tout seul, loin d'ici, vous vous trouverez en pays de connaissance.» Je lui exprimai de mon mieux ma gratitude, et je me remis en route à travers la France.

— Tout seul, et à pied? lui dis-je.

— En grande partie à pied, répondit-il, et quelquefois dans des charrettes qui se rendaient au marché, quelquefois dans des voitures qui s'en retournaient à vide. Je faisais bien des milles à pied dans une journée, souvent avec des soldats ou d'autres pauvres diables qui allaient revoir leurs amis. Nous ne pouvions pas nous parler; mais, c'est égal, nous nous tenions toujours compagnie tout le long de la route, dans la poussière du chemin.»

Comment, en effet, cette voix si bonne et si affectueuse ne lui aurait-elle pas fait trouver des amis partout?

— Quand j'arrivais dans une ville, continua-t-il, je me rendais à l'auberge, et j'attendais dans la cour qu'il passât quelqu'un qui sût l'anglais (ce n'était pas rare). Alors je leur racontais que je voyageais pour chercher ma nièce, et je me faisais dire quelle espèce de voyageurs il y avait dans la maison puis j'attendais pour voir si elle ne serait pas parmi ceux qui entraient ou qui sortaient. Quand je voyais qu'Émilie n'y était pas, je repartais. Petit à petit, en arrivant dans de nouveaux villages, je m'apercevais qu'on leur avait parlé de moi. Les paysans me priaient d'entrer chez eux, ils me faisaient manger et boire, et me donnaient la couchée. J'ai vu plus d'une femme, maître David, qui avait une fille de l'âge d'Émilie, venir m'attendre à la sortie du village, au pied de la croix de notre Sauveur, pour me faire toute sorte d'amitiés. Il y en avait dont les filles étaient mortes. Dieu seul sait comme ces mères-là étaient bonnes pour moi.»

C'était Marthe qui était à la porte. Je voyais distinctement à présent son visage hagard, avide de nous entendre. Tout ce que je craignais, c'était qu'il ne tournât la tête, et qu'il ne l'aperçût.

«Et bien souvent, dit M. Peggotty, elles mettaient leurs enfants, surtout leurs petites filles, sur mes genoux; et bien souvent vous auriez pu me voir assis devant leurs portes, le soir, presque comme si c'étaient les enfants de mon Émilie. Oh! ma chère petite Émilie!»

Il se mit à sangloter dans un soudain accès de désespoir. Je passai en tremblant ma main sur la sienne, dont il cherchait à se couvrir le visage.

«Merci, monsieur, me dit-il, ne faites pas attention.»

Au bout d'un moment, il se découvrit les yeux, et continua son récit.

«Souvent, le matin, elles m'accompagnaient un petit bout de chemin, et quand nous nous séparions, et que je leur disais dans ma langue: «Je vous remercie bien! Dieu vous bénisse!» elles avaient toujours l'air de me comprendre, et me répondaient d'un air affable. À la fin, je suis arrivé au bord de la mer. Ce n'était pas difficile, pour un marin comme moi, de gagner son passage jusqu'en Italie. Quand j'ai été arrivé là, j'ai erré comme j'avais fait auparavant. Tout le monde était bon pour moi, et j'aurais peut-être voyagé de ville en ville, ou traversé la campagne, si je n'avais pas entendu dire qu'on l'avait vue dans les montagnes de la Suisse. Quelqu'un qui connaissait son domestique, à lui, les avait vus là tous les trois; on me dit même comment ils voyageaient, et où ils étaient. J'ai marché jour et nuit, maître David, pour aller trouver ces montagnes. Plus j'avançais, plus les montagnes semblaient s'éloigner de moi. Mais je les ai atteintes et je les ai franchies. Quand je suis arrivé près du lieu dont on m'avait parlé, j'ai commencé à me dire dans mon coeur: «Qu'est-ce que je vais faire quand je la reverrai?»

Le visage qui était resté à nous écouter, insensible à la rigueur de la nuit, se baissa, et je vis cette femme, à genoux devant la porte et les mains jointes, comme pour me prier, me supplier de ne pas la renvoyer.

«Je n'ai jamais douté d'elle, dit M. Peggotty, non, pas une minute. Si j'avais seulement pu lui faire voir ma figure, lui faire entendre ma voix, représenter à sa pensée la maison d'où elle avait fui, lui rappeler son enfance, je savais bien que, lors même qu'elle serait devenue une princesse du sang royal, elle tomberait à mes genoux. Je le savais bien. Que de fois, dans mon sommeil, je l'ai entendue crier: «Mon oncle!» et l'ai vue tomber comme morte à mes pieds! Que de fois, dans mon sommeil, je l'ai relevée en lui disant tout doucement: «Émilie, ma chère, je viens pour vous pardonner et vous emmener avec moi!»

Il s'arrêta, secoua la tête, puis reprit avec un soupir:

«Lui, il n'était plus rien pour moi, Émilie était tout. J'achetai une robe de paysanne pour elle; je savais bien qu'une fois que je l'aurais retrouvée, elle viendrait avec moi le long de ces routes rocailleuses; qu'elle irait où je voudrais, et qu'elle ne me quitterait plus jamais, non jamais. Tout ce que je voulais maintenant, c'était de lui faire passer cette robe, et fouler aux pieds celle qu'elle portait; c'était de la prendre comme autrefois dans mes bras, et puis de retourner vers notre demeure, en nous arrêtant parfois sur la route, pour laisser reposer ses pieds malades, et son coeur, plus malade encore! Mais lui, je crois que je ne l'aurais seulement pas regardé. À quoi bon? Mais tout cela ne devait pas être, maître David, non pas encore! J'arrivai trop tard, ils étaient partis. Je ne pus pas même savoir où ils allaient. Les uns disaient par ici, les autres par là. J'ai voyagé par ici et par là, mais je n'ai pas trouvé Émilie, et alors je suis revenu.

— Y a-t-il longtemps? demandai-je.

— Peu de jours seulement. J'aperçus dans le lointain mon vieux bateau, et la lumière qui brillait dans la cabine, et en m'approchant je vis la fidèle mistress Gummidge, assise toute seule au coin du feu. Je lui criai: «N'ayez pas peur, c'est Daniel!» et j'entrai. Je n'aurais jamais cru qu'il pût m'arriver d'être si étonné de me retrouver dans ce vieux bateau!»

Il tira soigneusement d'une poche de son gilet un petit paquet de papiers qui contenait deux ou trois lettres et les posa sur la table.

«Cette première lettre est venue, dit-il, en la triant parmi les autres, quand il n'y avait pas huit jours que j'étais parti. Il y avait dedans, à mon nom, un billet de banque de cinquante livres sterling; on l'avait déposée une nuit sous la porte. Elle avait cherché à déguiser son écriture, mais c'était bien impossible avec moi.»

Il replia lentement et avec soin le billet de banque, et le plaça sur la table.

«Cette autre lettre, adressée à mistress Gummidge, est arrivée il y a deux ou trois mois.» Après l'avoir contemplée un moment, il me la passa, ajoutant à voix basse: «Soyez assez bon pour la lire, monsieur.»

Je lus ce qui suit:

«Oh! que penserez-vous quand vous verrez cette écriture, et que vous saurez que c'est ma main coupable qui trace ces lignes. Mais essayez, essayez, non par amour pour moi, mais par amour pour mon oncle, essayez d'adoucir un moment votre coeur envers moi! Essayez, je vous en prie, d'avoir pitié d'une pauvre infortunée; écrivez-moi sur un petit morceau de papier pour me dire s'il se porte bien, et ce qu'il a dit de moi avant que vous ayez renoncé à prononcer mon nom entre vous. Dites-moi, si le soir, vers l'heure où je rentrais autrefois, il a encore l'air de penser à celle qu'il aimait tant. Oh! mon coeur se brise quand je pense à tout cela! Je tombe à vos genoux, je vous supplie de ne pas être aussi sévère pour moi que je le mérite… je sais bien que je le mérite, mais soyez bonne et compatissante, écrivez-moi un mot, et envoyez- le moi. Ne m'appelez plus «ma petite,» ne me donnez plus le nom que j'ai déshonoré; mais ayez pitié de mon angoisse, et soyez assez miséricordieuse pour me parler un peu de mon oncle, puisque jamais, jamais dans ce monde, je ne le reverrai de mes yeux.

«Chère mistress Gummidge, si vous n'avez pas pitié de moi, vous en avez le droit, je le sais, oh! alors, demandez à celui avec lequel je suis le plus coupable, à celui dont je devais être la femme, s'il faut repousser ma prière. S'il est assez généreux pour vous conseiller le contraire (et je crois qu'il le fera, il est si bon et si indulgent!), alors, mais alors seulement, dites-lui que, quand j'entends la nuit souffler la brise, il me semble qu'elle vient de passer près de lui et de mon oncle, et qu'elle remonte à Dieu pour lui reporter le mal qu'ils ont dit de moi. Dites-lui que si je mourais demain (oh! comme je voudrais mourir, si je me sentais préparée!) mes dernières paroles seraient pour le bénir lui et mon oncle, et ma dernière prière pour son bonheur!»

Il y avait aussi de l'argent dans cette lettre: cinq livres sterling. M. Peggotty l'avait laissée intacte comme l'autre, et il replia de même le billet. Il y avait aussi des instructions détaillées sur la manière de lui faire parvenir une réponse; on voyait bien que plusieurs personnes s'en étaient mêlées pour mieux dissimuler l'endroit où elle était cachée; cependant il paraissait assez probable qu'elle avait écrit du lieu même où on avait dit à M. Peggotty qu'on l'avait vue.

«Et quelle réponse a-t-on faite?

— Mistress Gummidge n'est pas forte sur l'écriture, reprit-il, et Ham a bien voulu se charger de répondre pour elle. On lui a écrit que j'étais parti pour la chercher, et ce que j'avais dit en m'en allant.

— Est-ce encore une lettre que vous tenez là?

— Non, c'est de l'argent, monsieur, dit M. Peggotty en le dépliant à demi: dix livres sterling, comme vous voyez; et il y a écrit en dedans de l'enveloppe «de la part d'une amie véritable.» Mais la première lettre avait été mise sous la porte, et celle-ci est venue par la poste, avant-hier. Je vais aller chercher Émilie dans la ville dont cette lettre porte le timbre.»

Il me le montra. C'était une ville sur les bords du Rhin. Il avait trouvé à Yarmouth quelques marchands étrangers qui connaissaient ce pays-là; on lui en avait dessiné une espèce de carte, pour mieux lui faire comprendre la chose. Il la posa entre nous sur la table, et me montra son chemin d'une main, tout en appuyant son menton sur l'autre.

Je lui demandai comment allait Ham? Il secoua la tête:

«Il travaille d'arrache-pied, me dit-il: son nom est dans toute la contrée connu et respecté autant qu'un nom peut l'être en ce monde. Chacun est prêt à lui venir en aide, vous comprenez, il est si bon avec tout le monde! On ne l'a jamais entendu se plaindre. Mais ma soeur croit, entre nous, qu'il a reçu là un rude coup.

— Pauvre garçon; je le crois facilement.

— Maître David, reprit M. Peggotty à voix basse, et d'un ton solennel, Ham ne tient plus à la vie. Toutes les fois qu'il faut un homme pour affronter quelque péril en mer, il est là; toutes les fois qu'il y a un poste dangereux à remplir, le voilà parti de l'avant. Et pourtant, il est doux comme un enfant; il n'y a pas un enfant dans tout Yarmouth qui ne le connaisse.»

Il réunit ses lettres d'un air pensif, les replia doucement, et replaça le petit paquet dans sa poche. On ne voyait plus personne à la porte. La neige continuait de tomber; mais voilà tout.

«Eh bien! me dit-il, en regardant son sac, puisque je vous ai vu ce soir, maître David, et cela m'a fait du bien, je partirai de bonne heure demain matin. Vous avez vu ce que j'ai là, et il mettait sa main sur le petit paquet; tout ce qui m'inquiète, c'est la pensée qu'il pourrait m'arriver quelque malheur avant d'avoir rendu cet argent. Si je venais à mourir, et que cet argent fut perdu ou volé, et qu'il pût croire que je l'ai gardé, je crois vraiment que l'autre monde ne pourrait pas me retenir; oui, vraiment, je crois que je reviendrais!»

Il se leva, je me levai aussi, et nous nous serrâmes de nouveau la main.

«Je ferais dix mille milles, dit-il, je marcherais jusqu'au jour où je tomberais mort de fatigue, pour pouvoir lui jeter cet argent à la figure. Que je puisse seulement faire cela et retrouver mon Émilie, et je serai content. Si je ne la retrouve pas, peut-être un jour apprendra-t-elle que son oncle, qui l'aimait tant, n'a cessé de la chercher que quand il a cessé de vivre; et, si je la connais bien, il n'en faudra pas davantage pour la ramener alors au bercail!»

Quand nous sortîmes, la nuit était froide et sombre, et je vis fuir devant nous cette apparition mystérieuse. Je retins M. Peggotty encore un moment, jusqu'à ce qu'elle eut disparu.

Il me dit qu'il allait passer la nuit dans une auberge, sur la route de Douvres, où il trouverait une bonne chambre. Je l'accompagnai jusqu'au pont de Westminster, puis nous nous séparâmes. Il me semblait que tout dans la nature gardait un silence religieux, par respect pour ce pieux pèlerin qui reprenait lentement sa course solitaire à travers la neige.

Je retournai dans la cour de l'auberge, je cherchai des yeux celle dont le visage m'avait fait une si profonde impression; elle n'y était plus. La neige avait effacé la trace de nos pas, on ne voyait plus que ceux que je venais d'y imprimer; encore la neige était si forte qu'ils commençaient à disparaître, le temps seulement de tourner la tête pour les regarder par derrière.

Les tantes de Dora.

À la fin, je reçus une réponse des deux vieilles dames. Elles présentaient leurs compliments à M. Copperfield et l'informaient qu'elles avaient lu sa lettre avec la plus sérieuse attention, «dans l'intérêt des deux parties.» Cette expression me parut assez alarmante, non-seulement parce qu'elles s'en étaient déjà servies autrefois dans leur discussion avec leur frère, mais aussi parce que j'avais remarqué que les phrases de convention sont comme ces bouquets de feu d'artifice dont on ne peut prévoir, au départ, la variété de formes et de couleurs qui les diversifient, sans le moindre égard pour leur forme originelle. Ces demoiselles ajoutaient qu'elles ne croyaient pas convenable d'exprimer, «par lettre,» leur opinion sur le sujet dont les avait entretenues M. Copperfield; mais que si M. Copperfield voulait leur faire l'honneur d'une visite, à un jour désigné, elles seraient heureuses d'en converser avec lui; M. Copperfield pouvait, s'il le jugeait à propos, se faire accompagner d'une personne de confiance.

M. Copperfield répondit immédiatement à cette lettre qu'il présentait à mesdemoiselles Spenlow ses compliments respectueux, qu'il aurait l'honneur de leur rendre visite au jour désigné, et qu'il serait accompagné, comme elles avaient bien voulu le lui permettre, de son ami M. Thomas Traddles, du Temple. Une fois cette lettre expédiée, M. Copperfield tomba dans un état d'agitation nerveuse qui dura jusqu'au jour fixé.

Ce qui augmentait beaucoup mon inquiétude, c'était de ne pouvoir, dans une crise aussi importante, avoir recours aux inestimables services de miss Mills. Mais M. Mills qui semblait prendre à tâche de me contrarier (du moins je le croyais, ce qui revenait au même). M. Mills, dis-je, venait de prendre un parti extrême, en se mettant dans la tête de partir pour les Indes. Je vous demande un peu ce qu'il voulait aller faire aux Indes, si ce n'était pour me vexer? Vous me direz à cela qu'il n'avait rien à faire dans aucune autre partie du monde, et que celle-là l'intéressait particulièrement, puisque tout son commerce se faisait avec l'Inde. Je ne sais trop quel pouvait être ce commerce (j'avais, sur ce sujet, des notions assez vagues de châles lamés d'or et de dents d'éléphants); il avait été à Calcutta dans sa jeunesse, et il voulait retourner s'y établir, en qualité d'associé résident. Mais tout cela m'était bien égal: il n'en était pas moins vrai qu'il allait partir, qu'il emmenait Julia, et que Julia était en voyage pour dire adieu à sa famille; leur maison était affichée à vendre ou à louer; leur mobilier (la machine à lessive comme le reste) devait se vendre sur estimation. Voilà donc encore un tremblement de terre sous mes pieds, avant que je fusse encore bien remis du premier.

J'hésitais fort sur la question de savoir comment je devais m'habiller pour le jour solennel: j'étais partagé entre le désir de paraître à mon avantage, et la crainte que quelque apprêt dans ma toilette ne vînt altérer ma réputation d'homme sérieux aux yeux des demoiselles Spenlow. J'essayai un heureuxmezzo terminedont ma tante approuva l'idée, et, pour assurer le succès de notre entreprise, M. Dick, selon les usages matrimoniaux du pays, jeta son soulier en l'air derrière Traddles et moi, comme nous descendions l'escalier.

Malgré toute mon estime pour les bonnes qualités de Traddles, et malgré toute l'affection que je lui portais, je ne pouvais m'empêcher, dans une occasion aussi délicate, de souhaiter qu'il n'eût pas pris l'habitude de se coiffer en brosse, comme il faisait toujours: ses cheveux, dressés en l'air sur sa tête, lui donnaient un air effaré, je pourrais même dire une mine de balai de crin dont mes appréhensions superstitieuses ne me faisaient augurer rien de bon.

Je pris la liberté de le lui dire en chemin et de lui insinuer que, s'il pouvait seulement les aplatir un peu…

«Mon cher Copperfield, dit Traddles en ôtant son chapeau, et en lissant ses cheveux dans tous les sens, rien ne saurait m'être plus agréable, mais ils ne veulent pas.

— Ils ne veulent pas se tenir lisses?

— Non, dit Traddles. Rien ne peut les y décider. J'aurais beau porter sur ma tête un poids de cinquante livres d'ici à Putney, que mes cheveux se redresseraient aussitôt derechef, dès que le poids aurait disparu. Vous ne pouvez vous faire une idée de leur entêtement, Copperfield. Je suis comme un porc-épic en colère.»

J'avoue que je fus un peu désappointé, tout en lui sachant gré de sa bonhomie. Je lui dis que j'adorais son bon caractère, et que certainement il fallait que tout l'entêtement qu'on peut avoir dans sa personne eût passé dans ses cheveux, car pour lui, il ne lui en restait pas trace.

«Oh! reprit Traddles, en riant, ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai à me plaindre de ces malheureux cheveux. La femme de mon oncle ne pouvait pas les souffrir. Elle disait que ça l'exaspérait. Et cela m'a beaucoup nui, aussi, dans les commencements, quand je suis devenu amoureux de Sophie. Oh! mais beaucoup!

— Vos cheveux lui déplaisaient?

— Pas à elle, reprit Traddles, mais, sa soeur aînée, la beauté de la famille, ne pouvait se lasser d'en rire, à ce qu'il paraît. Le fait est que toutes ses soeurs en font des gorges chaudes.

— C'est agréable!

— Oh! oui, reprit Traddles avec une innocence adorable, cela nous amuse tous. Elles prétendent que Sophie a une mèche de mes cheveux dans son pupitre, et que, pour les tenir aplatis, elle est obligée de les enfermer dans un livre à fermoir. Nous en rions bien, allez!

— À propos, mon cher Traddles, votre expérience pourra m'être utile. Quand vous avez été fiancé à la jeune personne dont vous venez de me parler, avez-vous eu à faire à la famille une proposition en forme? Par exemple, avez-vous eu à accomplir la cérémonie par laquelle nous allons passer aujourd'hui? ajoutai-je d'une voix émue.

— Voyez-vous, Copperfield, dit Traddles, et son visage devint plus sérieux, c'est une affaire qui m'a donné bien du tourment. Vous comprenez, Sophie est si utile dans sa famille qu'on ne pouvait pas supporter l'idée qu'elle pût jamais se marier. Ils avaient même décidé, entre eux, qu'elle ne se marierait jamais, et on l'appelait d'avance la vieille fille. Aussi, quand j'en ai dit un mot à mistress Crewler, avec toutes les précautions imaginables…

— C'est la mère?

— Oui; son père est le révérend Horace Crewler. Quand j'ai dit un mot à mistress Crewler, en dépit de toutes mes précautions oratoires, elle a poussé un grand cri, et s'est évanouie. Il m'a fallu attendre des mois entiers avant de pouvoir aborder le même sujet.

— Mais à la fin, pourtant, vous y êtes revenu?

— C'est le révérend Horace, dit Traddles; l'excellent homme! exemplaire dans tous ses rapports; il lui a représenté que, comme chrétienne, elle devait se soumettre à ce sacrifice, d'autant plus que ce n'en était peut-être pas un, et se garder de tout sentiment contraire à la charité à mon égard. Quant à moi, Copperfield, je vous en donne ma parole d'honneur, je me faisais horreur: je me regardais comme un vautour qui venait de fondre sur cette estimable famille.

— Les soeurs ont pris votre parti, Traddles, j'espère?

— Mais je ne peux pas dire ça. Quand mistress Crewler fut un peu réconciliée avec cette idée, nous eûmes à l'annoncer à Sarah. Vous vous rappelez ce que je vous ai dit de Sarah? c'est celle qui a quelque chose dans l'épine dorsale!

— Oh! parfaitement.

— Elle s'est mise à croiser les mains avec angoisse, en me regardant d'un air désolé; puis elle a fermé les yeux, elle est devenue toute verte; son corps était roide comme un bâton, et pendant deux jours elle n'a pu prendre que de l'eau panée, par cuillerées à café.

— C'est donc une fille insupportable, Traddles?

— Je vous demande pardon, Copperfield. C'est une personne charmante, mais elle a tant de sensibilité! Le fait est qu'elles sont toutes comme ça. Sophie m'a dit ensuite que rien ne pourrait jamais me donner une idée des reproches qu'elle s'était adressés à elle-même, tandis qu'elle soignait Sarah. Je suis sûr qu'elle en a dû bien souffrir, Copperfield; j'en juge par moi, car j'étais là comme un vrai criminel. Quand Sarah a été guérie, il a fallu l'annoncer aux huit autres, et sur chacune d'elles l'effet a été des plus attendrissants. Les deux petites que Sophie élève commencent seulement maintenant à ne pas me détester.

— Mais enfin, ils sont tous maintenant réconciliés avec cette idée, j'espère?

— Oui… oui, à tout prendre, je crois qu'ils se sont résignés, dit Traddles d'un ton de doute. À vrai dire, nous évitons d'en parler: ce qui les console beaucoup, c'est l'incertitude de mon avenir et la médiocrité de ma situation. Mais, si jamais nous nous marions, il y aura une scène déplorable. Cela ressemblera bien plus à un enterrement qu'à une noce, et ils m'en voudront tous à la mort de la leur ravir.»

Son visage avait une expression de candeur à la fois sérieuse et comique, dont le souvenir me frappe peut-être plus encore à présent que sur le moment, car j'étais alors dans un tel état d'anxiété et de tremblement pour moi-même, que j'étais tout à fait incapable de fixer mon attention sur quoi que ce fût. À mesure que nous approchions de la maison des demoiselles Spenlow, je me sentais si peu rassuré sur mes dehors personnels et sur ma présence d'esprit, que Traddles me proposa, pour me remettre, de boire quelque chose de légèrement excitant, comme un verre d'ale. Il me conduisit à un café voisin, puis, au sortir de là, je me dirigeai d'un pas tremblant vers la porte de ces demoiselles.

J'eus comme une vague sensation que nous étions arrivés, quand je vis une servante nous ouvrir la porte. Il me sembla que j'entrais en chancelant dans un vestibule où il y avait un baromètre, et qui donnait sur un tout petit salon au rez-de-chaussée. Le salon ouvrait sur un joli petit jardin. Puis, je crois que je m'assis sur un canapé, que Traddles ôta son chapeau, et que ses cheveux, en se redressant, lui donnèrent l'air d'une de ces petites figures d'épouvantail à ressort qui sortent d'une boîte quand on lève le couvercle. Je crois avoir entendu une vieille pendule rococo qui ornait la cheminée faire tic tac, et que j'essayai de mettre celui de mon coeur à l'unisson; mais bah! il battait trop fort. Je crois que je cherchai des yeux quelque chose qui me rappelât Dora, et que je ne vis rien. Je crois aussi que j'entendis Jip aboyer dans le lointain et que quelqu'un étouffa aussitôt ses cris. Enfin, je manquai de pousser du coup Traddles dans la cheminée, en faisant la révérence, avec une extrême confusion, à deux vieilles petites dames habillées en noir, qui ressemblaient à deux diminutifs ratatinés de feu M. Spenlow.

«Asseyez-vous, je vous prie, dit l'une des deux petites dames.»

Quand j'eus cessé de faire tomber Traddles et que j'eus trouvé un autre siège qu'un chat sur lequel je m'étais premièrement installé, je recouvrai suffisamment mes sens pour m'apercevoir que M. Spenlow devait évidemment être le plus jeune de la famille; il devait y avoir six ou huit ans de différence entre les deux soeurs. La plus jeune paraissait chargée de diriger la conférence, d'autant qu'elle tenait ma lettre à la main (ma pauvre lettre! je la reconnaissais bien, et pourtant je tremblais de la reconnaître), et qu'elle la consultait de temps en temps avec son lorgnon. Les deux soeurs étaient habillées de même, mais la plus jeune avait pourtant dans sa personne je ne sais quoi d'un peu plus juvénile; et aussi dans sa toilette quelque dentelle de plus à son col ou à sa chemisette, peut-être une broche ou un bracelet, ou quelque chose comme cela qui lui donnait un air plus lutin. Toutes deux étaient roides, calmes et compassées. La soeur qui ne tenait pas ma lettre avait les bras croisés sur la poitrine, comme une idole.

«M. Copperfield, je pense? dit la soeur qui tenait ma lettre, en s'adressant à Traddles.»

Quel effroyable début! Traddles, obligé d'expliquer que c'était moi qui étais M. Copperfield, et moi réduit à réclamer ma personnalité! et elles forcées à leur tour de se défaire d'une opinion préconçue que Traddles était M. Copperfield. Jugez comme c'était agréable! et par-dessus le marché nous entendions très- distinctement deux petits aboiements de Jip, puis sa voix fut encore étouffée.

«Monsieur Copperfield!» dit la soeur qui tenait la lettre.

Je fis je ne sais quoi, je saluai probablement, puis je prêtai l'oreille la plus attentive à ce que me dit l'autre soeur.

«Ma soeur Savinia étant plus versée que moi dans de pareilles matières va vous dire ce que nous croyons qu'il y ait de mieux à faire dans l'intérêt des deux parties.»

Je découvris plus tard que miss Savinia faisait autorité pour les affaires de coeur, parce qu'il avait existé jadis un certain M. Pidger, qui jouait au whist, et qui avait été, à ce qu'on croyait, amoureux d'elle. Mon opinion personnelle, c'est que la supposition était entièrement gratuite et que Pidger était parfaitement innocent d'un tel sentiment; ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'ai jamais entendu dire qu'il en eût donné la moindre atteinte. Mais enfin, miss Savinia et miss Clarissa croyaient comme un article de foi qu'il aurait déclaré sa passion s'il n'avait été emporté, à la fleur de l'âge (il avait environ soixante ans), par l'abus des liqueurs fortes, corrigé ensuite mal à propos par l'abus des eaux de Bath, comme antidote. Elles avaient même un secret soupçon qu'il était mort d'un amour rentré, celui qu'il portait à Savinia. Je dois dire que le portrait qu'elles avaient conservé de lui présentait un nez cramoisi qui ne paraissait pas avoir autrement souffert de cet amour dissimulé.

«Nous ne voulons pas, dit miss Savinia, remonter dans le passé jusqu'à l'origine de la chose. La mort de notre pauvre frère Francis a effacé tout cela.

— Nous n'avions pas, dit miss Clarissa, de fréquents rapports avec notre frère Francis; mais il n'y avait point de division ni de désunion positive entre nous. Francis est resté de son côté, nous du nôtre. Nous avons trouvé que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire dans l'intérêt des deux parties, et c'était vrai.»

Les deux soeurs se penchaient également en avant pour parler, puis elles secouaient la tête et se redressaient quand elles avaient fini. Miss Clarissa ne remuait jamais les bras. Elle jouait quelquefois du piano dessus avec ses doigts, des menuets et des marches, je suppose, mais ses bras n'en restaient pas moins immobiles.

«La position de notre nièce, du moins sa position supposée, est bien changée depuis la mort de notre frère Francis. Nous devons donc croire, dit miss Savinia, que l'avis de notre frère sur la position de sa fille n'a plus la même importance. Nous n'avons pas de raison de douter, M. Copperfield, que vous ne possédiez une excellente réputation et un caractère honorable, ni que vous ayez de l'attachement pour notre nièce, ou du moins que vous ne croyiez fermement avoir de l'attachement pour elle.»

Je répondis, comme je n'avais garde en aucun cas d'en laisser échapper l'occasion, que jamais personne n'avait aimé quelqu'un comme j'aimais Dora. Traddles me prêta main-forte par un murmure confirmatif.

Miss Savinia allait faire quelque remarque quand miss Clarissa, qui semblait poursuivie sans cesse du besoin de faire allusion à son frère Francis, reprit la parole.

«Si la mère de Dora, dit-elle, nous avait dit, le jour où elle épousa notre frère Francis, qu'il n'y avait pas de place pour nous à sa table, cela aurait mieux valu dans l'intérêt des deux parties.

— Ma soeur Clarissa, dit miss Savinia, peut-être vaudrait-il mieux laisser cela de côté.

— Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa, cela a rapport au sujet. Je ne me permettrai pas de me mêler de la branche du sujet qui vous regarde. Vous seule êtes compétente pour en parler. Mais, quant à cette autre branche du sujet, je me réserve ma voix et mon opinion. Il aurait mieux valu, dans l'intérêt des deux parties, que la mère de Dora nous exprimât clairement ses intentions le jour où elle a épousé notre frère Francis. Nous aurions su à quoi nous en tenir. Nous lui aurions dit: «Ne prenez pas la peine de nous inviter jamais,» et tout malentendu aurait été évité.»

Quand miss Clarissa eut fini de secouer la tête, miss Savinia reprit la parole, tout en consultant ma lettre à travers son lorgnon. Les deux soeurs avaient de petits yeux ronds et brillants qui ressemblaient à des yeux d'oiseau. En général, elles avaient beaucoup de rapport avec de petits oiseaux, et il y avait dans leur ton bref, prompt et brusque, comme aussi dans le soin propret avec lequel elles rajustaient leur toilette, quelque chose qui rappelait la nature et les moeurs des canaris.

Miss Savinia reprit donc la parole.

«Vous nous demandez, monsieur Copperfield, à ma soeur Clarissa et à moi, l'autorisation de venir nous visiter, comme fiancé de notre nièce?

— S'il a convenu à notre frère Francis, dit miss Clarissa qui éclata de nouveau (si tant est qu'on puisse dire éclater en parlant d'une interruption faite d'un air si calme), s'il lui a plu de s'entourer de l'atmosphère desDoctors'-Commons, avions- nous le droit ou le désir de nous y opposer? Non, certainement. Nous n'avons jamais cherché à nous imposer à personne. Mais pourquoi ne pas le dire? mon frère Francis et sa femme étaient bien maîtres de choisir leur société, comme ma soeur Clarissa et moi de choisir la nôtre. Nous sommes assez grandes pour ne pas nous en laisser manquer, je suppose!»

Comme cette apostrophe semblait s'adresser à Traddles et à moi, nous nous crûmes obligés d'y faire quelque réponse. Traddles parla trop bas, on ne put l'entendre; moi, je dis, à ce que je crois, que cela faisait le plus grand honneur à tout le monde. Je ne sais pas du tout ce que je voulais dire par là.

«Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa maintenant qu'elle venait de se soulager le coeur, continuez.»

Miss Savinia continua:

«Monsieur Copperfield, ma soeur Clarissa et moi nous avons mûrement réfléchi au sujet de votre lettre; et, avant d'y réfléchir, nous avons commencé par la montrer à notre nièce et par la discuter avec elle. Nous ne doutons pas que vous ne croyiez l'aimer beaucoup.

— Si je crois l'aimer, madame! oh!…»

J'allais entrer en extase; mais miss Clarissa me lança un tel regard (exactement celui d'un petit serin), comme pour me prier de ne pas interrompre l'oracle, que je me tus en demandant pardon.

«L'affection, dit miss Savinia en regardant sa soeur comme pour lui demander de l'appuyer de son assentiment, et miss Clarissa n'y manquait pas à la fin de chaque phrase par un petit hochement de têtead hoc, l'affection solide, le respect, le dévouement ont de la peine à s'exprimer. Leur voix est faible. Modeste et réservé, l'amour se cache, il attend, il attend toujours. C'est comme un fruit qui attend sa maturité. Souvent la vie se passe, et il reste encore à mûrir à l'ombre.»

Naturellement, je ne compris pas alors que c'était une allusion aux souffrances présumées du malheureux Pidger; je vis seulement, à la gravité avec laquelle miss Clarissa remuait la tête, qu'il y avait un grand sens dans ces paroles.

«Les inclinations légères (car je ne saurais les comparer avec les sentiments solides dont je parle), continua miss Savinia, les inclinations légères des petits jeunes gens ne sont auprès de cela que ce que la poussière est au roc. Il est si difficile de savoir si elles ont un fondement solide, que ma soeur Clarissa et moi nous ne savions que faire, en vérité, monsieur Copperfield, et vous monsieur…

— Traddles, dit mon ami en voyant qu'on le regardait.

— Je vous demande pardon, monsieur Traddles du Temple, je crois? dit miss Clarissa en lorgnant encore la lettre.

— Précisément,» dit Traddles, et il devint rouge comme un coq.

«Je n'avais encore reçu aucun encouragement positif, mais il me semblait remarquer que les deux petites soeurs, et surtout miss Savinia, se complaisaient dans cette nouvelle question d'intérêt domestique; qu'elles cherchaient à en tirer tout le parti possible, à la faire durer le plus possible, et cela me donnait bon espoir. Je croyais voir que miss Savinia serait ravie d'avoir à gouverner deux jeunes amants, comme Dora et moi, et que miss Clarissa serait presque aussi contente de la voir nous gouverner, en se donnant de temps à autre le plaisir de disserter sur la branche de la question qu'elle s'était réservée pour sa part. Cela me donna le courage de déclarer avec la plus grande chaleur que j'aimais Dora plus que je ne pouvais le dire, ou qu'on ne pouvait le croire; que tous mes amis savaient combien je l'aimais; que ma tante, Agnès, Traddles, tous ceux qui me connaissaient, savaient combien mon amour pour elle m'avait rendu sérieux. J'appelai Traddles en témoignage. Traddles prit feu comme s'il se plongeait à corps perdu dans un débat parlementaire, et vint noblement à mon aide; évidemment, ses paroles simples, sensées et pratiques produisirent une impression favorable.

«J'ai, s'il m'est permis de le dire, une certaine expérience en cette matière, dit Traddles; je suis fiancé à une jeune personne qui est l'aînée de dix enfants, en Devonshire, et même pour le moment je ne vois aucune probabilité que nous puissions nous marier.

— Vous pourrez donc confirmer ce que j'ai dit, M. Traddles, repartit miss Savinia, à laquelle il inspirait évidemment un intérêt tout nouveau, sur l'affection modeste et réservée qui sait attendre, et toujours attendre.

— Entièrement,» madame, dit Traddles.

Miss Clarissa regarda miss Savinia en lui faisant un signe de tête plein de gravité. Miss Savinia regarda miss Clarissa d'un air sentimental et poussa un léger soupir.

«Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa, prenez mon flacon.»

Miss Savinia se réconforta au moyen des sels de sa soeur, puis elle continua d'une voix plus faible, tandis que Traddles et moi nous la regardions avec sollicitude.

«Nous avons eu de grands doutes, ma soeur et moi, monsieur Traddles, sur la marche qu'il convenait de suivre quant à l'attachement, ou du moins quant à l'attachement supposé de deux petite jeunes gens comme votre ami M. Copperfield et notre nièce.

— L'enfant de notre frère Francis, fit remarquer miss Clarissa. Si la femme de notre frère Francis avait, de son vivant, jugé convenable (bien qu'elle eût certainement le droit d'agir différemment) d'inviter la famille à dîner chez elle, nous connaîtrions mieux aujourd'hui l'enfant de notre frère Francis. Ma soeur Savinia, continuez.»

Miss Savinia retourna ma lettre, pour en remettre l'adresse sous ses yeux, puis elle parcourut avec son lorgnon quelques notes bien alignées qu'elle y avait inscrites.

«Il nous semble prudent, monsieur Traddles, dit-elle, de juger par nous-mêmes de la profondeur de tels sentiments. Pour le moment nous n'en savons rien, et nous ne pouvons savoir ce qu'il en est réellement; tout ce que nous croyons donc pouvoir faire, c'est d'autoriser M. Copperfield à nous venir voir.

— Je n'oublierai jamais votre bonté, mademoiselle, m'écriai-je, le coeur soulagé d'un grand poids.

— Mais, pour le moment, reprit miss Savinia, nous désirons, monsieur Traddles, que ces visites s'adressent à nous. Nous ne voulons sanctionner aucun engagement positif entre M. Copperfield et notre nièce, avant que nous ayons eu l'occasion…

— Avant que vous ayez eu l'occasion, ma soeur Savinia, dit missClarissa.

— Je le veux bien, répondit miss Savinia, avec un soupir, avant que j'aie eu l'occasion d'en juger.

— Copperfield, dit Traddles en se tournant vers moi, vous sentez, j'en suis sûr, qu'on ne saurait rien dire de plus raisonnable ni de plus sensé.

— Non, certainement, m'écriai-je, et j'y suis on ne peut plus sensible.

— Dans l'état actuel des choses, dit miss Savinia, qui eut de nouveau recours à ses notes, et une fois qu'il est établi sur quel pied nous autorisons les visites de M. Copperfield, nous lui demandons de nous donner sa parole d'honneur qu'il n'aura avec notre nièce aucune communication, de quelque espèce que ce soit, sans que nous en soyons prévenues; et qu'il ne formera, par rapport à notre nièce, aucun projet, sans nous le soumettre préalablement…

— Sans vous le soumettre, ma soeur Savinia, interrompit missClarissa.

— Je le veux bien, Clarissa, répondit miss Savinia d'un ton résigné, à moi personnellement… et sans qu'il ait obtenu notre approbation. Nous en faisons une condition expresse et absolue qui ne devra être enfreinte sous aucun prétexte. Nous avions prié M. Copperfield de se faire accompagner aujourd'hui d'une personne de confiance (et elle se tourna vers Traddles qui salua), afin qu'il ne pût y avoir ni doute ni malentendu sur ce point. M. Copperfield, si vous ou M. Traddles vous avez le moindre scrupule à nous faire cette promesse, je vous prie de prendre du temps pour y réfléchir.»

Je m'écriai, dans mon enthousiasme, que je n'avais pas besoin d'y réfléchir un seul instant de plus. Je jurai solennellement, et, du ton le plus passionné, j'appelai Traddles à me servir de témoin; je me déclarai d'avance le plus atroce et le plus pervers des hommes si jamais je manquais le moins du monde à cette promesse.

«Attendez, dit miss Savinia en levant la main: avant d'avoir le plaisir de vous recevoir, messieurs, nous avions résolu de vous laisser seuls un quart d'heure, pour vous donner le temps de réfléchir à ce sujet. Permettez-nous de nous retirer.»

En vain je répétai que je n'avais pas besoin d'y réfléchir; elles persistèrent à se retirer pour un quart d'heure. Les deux petits oiseaux s'en allèrent en sautillant avec dignité, et nous restâmes seuls: moi, transporté dans des régions délicieuses, et Traddles occupé à m'accabler de ses félicitations. Au bout du quart d'heure, ni plus ni moins, elles reparurent, toujours avec la même dignité! À leur sortie le froissement de leurs robes avait fait un léger bruissement comme si elles étaient composées de feuilles d'automne; quand elles revinrent, le même frémissement se fit encore entendre.

Je promis de nouveau d'observer fidèlement la prescription.

«Ma soeur Clarissa, dit miss Savinia, le reste vous regarde.»

Miss Clarissa cessa, pour la première fois, de laisser ses bras croisés, prit ses notes et les regarda.

«Nous serons heureux, dit miss Clarissa, de recevoirM. Copperfield à dîner tous les dimanches, si cela lui convient.Nous dînons à trois heures.»

Je saluai.

«Dans le courant de la semaine, dit miss Clarissa, nous serons charmées que M. Copperfield vienne prendre le thé avec nous. Nous prenons le thé à six heures et demie.»

Je saluai de nouveau.

«Deux fois par semaine, dit miss Clarissa, mais pas plus souvent.»

Je saluai de nouveau.

«Miss Trotwood, dont M. Copperfield fait mention dans sa lettre, dit miss Clarissa, viendra peut-être nous voir. Quand les visites sont utiles, dans l'intérêt des deux parties, nous sommes charmées de recevoir des visites et de les rendre. Mais quand il vaut mieux, dans l'intérêt des deux parties, qu'on ne se fasse point de visites (comme cela nous est arrivé avec mon frère Francis et sa famille) alors c'est tout à fait différent.»

J'assurai que ma tante serait heureuse et fière de faire leur connaissance, et pourtant je dois dire que je n'étais pas bien certain qu'elles dussent toujours s'entendre parfaitement. Toutes les conditions étant donc arrêtées, j'exprimai mes remercîments avec chaleur, et prenant la main, d'abord de miss Clarissa, puis de miss Savinia, je les portai successivement à mes lèvres.

Miss Savinia se leva alors, et priant M. Traddles de nous attendre un instant, elle me demanda de la suivre. J'obéis en tremblant; elle me conduisit dans une antichambre. Là je trouvai ma bien- aimée Dora, la tête appuyée contre le mur, et Jip enfermé dans le réchaud pour les assiettes, la tête enveloppée d'une serviette.

Oh! qu'elle était belle dans sa robe de deuil! Comme elle pleura d'abord, et comme j'eus de la peine à la faire sortir de son coin! Et comme nous fûmes heureux tous deux quand elle finit par s'y décider! Quelle joie de tirer Jip du réchaud, de lui rendre la lumière du jour, et de nous trouver tous trois réunis!

«Ma chère Dora! À moi maintenant pour toujours.

— Oh laissez-moi, dit-elle d'un ton suppliant, je vous en prie!

— N'êtes-vous pas à moi pour toujours, Dora?

— Oui, certainement, cria Dora, mais j'ai si peur!

— Peur, ma chérie!

— Oh oui, je ne l'aime pas, dit Dora. Que ne s'en va-t-il?

— Mais qui, mon trésor?

— Votre ami, dit Dora. Est-ce que ça le regarde? Il faut être bien stupide.

— Mon amour! (Jamais je n'ai rien vu de plus séduisant que ses manières enfantines.) C'est le meilleur garçon!

— Mais qu'avons-nous besoin de bon garçon? dit-elle avec une petite moue.

— Ma chérie, repris-je, vous le connaîtrez bientôt et vous l'aimerez beaucoup. Ma tante aussi va venir vous voir, et je suis sûr que vous l'aimerez aussi de tout votre coeur.

— Oh non, ne l'amenez pas, dit Dora en m'embrassant d'un petit air épouvanté, et en joignant les mains. Non. Je sais bien que c'est une mauvaise petite vieille. Ne l'amenez pas ici, mon bon petit Dody.» (C'était une corruption de David qu'elle employait par amitié.)

Les remontrances n'auraient servi à rien; je me mis à rire, à la contempler avec amour, avec bonheur: elle me montra comme Jip savait bien se tenir dans un coin sur ses jambes de derrière, et il est vrai de dire qu'en effet il y restait bien le temps que dure un éclair et retombait aussitôt. Enfin, je ne sais combien de temps j'aurais pu rester ainsi, sans penser le moins du monde à Traddles, si miss Savinia n'était pas venue me chercher. Miss Savinia aimait beaucoup Dora (elle me dit que Dora était tout son portrait du temps qu'elle était jeune. Dieu! comme elle avait dû changer!) et elle la traitait comme un joujou. Je voulus persuader à Dora de venir voir Traddles; mais, sur cette proposition, elle courut s'enfermer dans sa chambre; j'allai donc sans elle retrouver Traddles, et nous sortîmes ensemble.

«Rien ne saurait être plus satisfaisant, dit Traddles, et ces deux vieilles dames sont très-aimables. Je ne serais pas du tout surpris que vous fussiez marié plusieurs années avant moi, Copperfield.

— Votre Sophie joue-t-elle de quelque instrument, Traddles? demandai-je, dans l'orgueil de mon coeur.

— Elle sait assez bien jouer du piano pour l'enseigner à ses petites soeurs, dit Traddles.

— Est-ce qu'elle chante?

— Elle chante quelquefois des ballades pour amuser les autres, quand elles ne sont pas en train, dit Traddles, mais elle n'exécute rien de bien savant.

— Elle ne chante pas en s'accompagnant de la guitare?

— Oh ciel! non!»

— Est-ce qu'elle peint?

— Non, pas du tout,» dit Traddles.

Je promis à Traddles qu'il entendrait chanter Sophie et que je lui montrerais de ses peintures de fleurs.

Il dit qu'il en serait enchanté, et nous rentrâmes bras dessus bras dessous, le plus gaiement du monde. Je l'encourageai à me parler de Sophie; il le fit avec une tendre confiance en elle qui me toucha fort. Je la comparais à Dora dans mon coeur, avec une grande satisfaction d'amour-propre; mais, c'est égal, je reconnaissais bien volontiers en moi-même que ça ferait évidemment une excellente femme pour Traddles.

Naturellement ma tante fut immédiatement instruite de l'heureux résultat de notre conférence, et je la mis au courant de tous les détails. Elle était heureuse de me voir si heureux, et elle me promit d'aller très-prochainement voir les tantes de Dora. Mais, ce soir-là, elle arpenta si longtemps le salon, pendant que j'écrivais à Agnès, que je commençais à croire qu'elle avait l'intention de continuer jusqu'au lendemain matin.

Ma lettre à Agnès était pleine d'affection et de reconnaissance, elle lui détaillait tous les bons effets des conseils qu'elle m'avait donnés. Elle m'écrivit par le retour du courrier. Sa lettre à elle était pleine de confiance, de raison et de bonne humeur, et à dater de ce jour, elle montra toujours la même gaieté.

J'avais plus de besogne que jamais. Putney était loin de Highgate où je me rendais tous les jours, et pourtant je voulais y aller le plus souvent possible. Comme il n'y avait pas moyen que je pusse me rendre chez Dora à l'heure du thé, j'obtins, par capitulation, de miss Savinia, la permission de venir tous les samedis dans l'après-midi, sans que cela fit tort au dimanche. J'avais donc deux beaux jours à la fin de chaque semaine, et les autres se passaient tout doucement dans l'attente de ceux-là.

Je fus extrêmement soulagé de voir que ma tante et les tantes de Dora s'accommodèrent les unes des autres, à tout prendre, beaucoup mieux que je ne l'avais espéré. Ma tante fit sa visite quatre ou cinq jours après la conférence, et deux ou trois jours après, les tantes de Dora lui rendirent sa visite, dans toutes les règles, en grande cérémonie. Ces visites se renouvelèrent, mais d'une manière plus amicale, de trois en trois semaines. Je sais bien que ma tante troublait toutes les idées des tantes de Dora, par son dédain pour les fiacres, dont elle n'usait guère, préférant de beaucoup venir à pied jusqu'à Putney, et qu'on trouvait qu'elle avait bien peu d'égards pour les préjugés de la civilisation, en arrivant à des heures indues, tout de suite après le déjeuner, ou un quart d'heure avant le thé, ou bien en mettant son chapeau de la façon la plus bizarre, sous prétexte que cela lui était commode. Mais les tantes de Dora s'habituèrent bientôt à regarder ma tante comme une personne excentrique et tant soit peu masculine, mais d'une grande intelligence; et, quoique ma tante exprimât parfois, sur certaines convenances sociales, des opinions hérétiques qui étourdissaient les tantes de Dora, cependant elle m'aimait trop pour ne pas sacrifier à l'harmonie générale quelques-unes de ses singularités.

Le seul membre de notre petit cercle qui refusât positivement de s'adapter aux circonstances, ce fut Jip. Il ne voyait jamais ma tante sans aller se fourrer sous une chaise en grinçant des dents, et en grognant constamment; de temps à autre il faisait entendre un hurlement lamentable, comme si elle lui portait sur les nerfs. On essaya de tout, on le caressa, on le gronda, on le battit, on l'amena à Buckingham-Street (où il s'élança immédiatement sur les deux chats, à la grande terreur des spectateurs); mais jamais on ne put l'amener à supporter la société de ma tante. Parfois il semblait croire qu'il avait fini par se raisonner et vaincre son antipathie; il faisait même l'aimable un moment, mais bientôt il retroussait son petit nez, et hurlait si fort qu'il fallait bien vite le fourrer dans le réchaud aux assiettes pour qu'il ne pût rien voir. À la fin, Dora prit le parti de l'envelopper tout prêt dans une serviette, pour le mettre dans le réchaud dès qu'on annonçait l'arrivée de ma tante.


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