CHAPITRE XX.

Le rêve de M. Peggotty se réalise.

Cependant, quelques mois s'étaient écoulés depuis qu'avait eu lieu notre entrevue avec Marthe, au bord de la Tamise. Je ne l'avais jamais revue depuis, mais elle avait eu diverses communications avec M. Peggotty. Son zèle avait été en pure perte, et je ne voyais dans ce qu'il me disait rien qui nous mît sur la voie du destin d'Émilie. J'avoue que je commençais à désespérer de la retrouver, et que je croyais chaque jour plus fermement qu'elle était morte.

Pour lui, sa conviction restait la même, autant que je pouvais croire, et son coeur ouvert n'avait rien de caché pour moi. Jamais il ne chancela un moment, jamais il ne fut ébranlé dans sa certitude solennelle de finir par la découvrir. Sa patience était infatigable, et quand parfois je tremblais à l'idée de son désespoir si un jour cette assurance positive recevait un coup funeste, je ne pouvais cependant m'empêcher d'estimer et de respecter tous les jours davantage cette foi si solide, si religieuse, qui prenait sa source dans un coeur pur et élevé.

Il n'était pas de ceux qui s'endorment dans une espérance et dans une confiance oisives. Toute sa vie avait été une vie d'action et d'énergie. Il savait qu'en toutes choses il fallait remplir fidèlement son rôle et ne pas se reposer sur autrui. Je l'ai vu partir la nuit, à pied, pour Yarmouth, dans la crainte qu'on n'oubliât d'allumer le flambeau qui éclairait son bateau. Je l'ai vu, si par hasard il lisait dans un journal quelque crise qui pût se rapporter à Émilie, prendre son bâton de voyage et entreprendre une nouvelle course de trente ou quarante lieues. Lorsque je lui eus raconté ce que j'avais appris par l'entremise de miss Dartle, il se rendit à Naples par mer. Tous ces voyages étaient très- pénibles, car il économisait tant qu'il pouvait pour l'amour d'Émilie. Mais jamais je ne l'entendis se plaindre, jamais je ne l'entendis avouer qu'il fût fatigué ou découragé.

Dora l'avait vu souvent depuis notre mariage et l'aimait beaucoup. Je le vois encore debout près du canapé où elle repose; il tient son bonnet à la main; ma femme-enfant lève sur lui ses grands yeux bleus avec une sorte d'étonnement timide. Souvent, le soir, quand il avait à me parler, je l'emmenais fumer sa pipe dans le jardin: nous causions en marchant, et alors je me rappelais sa demeure abandonnée et tout ce que j'avais aimé là dans ce vieux bateau qui présentait à mes yeux d'enfant un spectacle si étonnant le soir, quand le feu brûlait gaiement, et que le vent gémissait tout autour de nous.

Un soir, il me dit qu'il avait trouvé Marthe près de sa maison, la veille, et qu'elle lui avait demandé de ne quitter Londres en aucun cas jusqu'à ce qu'elle l'eût revu.

«Elle ne vous a pas dit pourquoi?

— Je le lui ai demandé, maître Davy, me répondit-il, mais elle parle très-peu, et dès que je le lui ai eu promis, elle est repartie.

— Vous a-t-elle dit quand elle reviendrait?

— Non, maître Davy, reprit-il en se passant la main sur le front d'un air grave. Je le lui ai demandé, mais elle m'a répondu qu'elle ne pouvait pas me le dire.»

J'avais résolu depuis longtemps de ne pas encourager des espérances qui ne tenaient qu'à un fil; je ne fis donc aucune réflexion; j'ajoutai seulement que, sans doute, il la reverrait bientôt. Je gardai pour moi toutes mes suppositions, sans attacher du reste aux paroles de Marthe une bien grande importance.

Quinze jours après, je me promenais seul un soir dans le jardin. Je me rappelle parfaitement cette soirée. C'était le lendemain de la visite de M. Micawber. Il avait plu toute la journée, l'air était humide, les feuilles semblaient pesantes sur les branches chargées de pluie, le ciel était encore sombre, mais les oiseaux recommençaient à chanter gaiement. À mesure que le crépuscule augmentait, ils se turent les uns après les autres; tout était silencieux autour de moi: pas un souffle de vent n'agitait les arbres: je n'entendais que le bruit des gouttes d'eau qui découlaient lentement des rameaux verts pendant que je me promenais de long en large dans le jardin.

Il y avait là, contre notre cottage, un petit abri construit avec du lierre, le long d'un treillage d'où l'on apercevait la route. Je jetais les yeux de ce côté, tout en pensant à une foule de choses, quand je vis quelqu'un qui semblait m'appeler.

«Marthe! dis-je en m'avançant vers elle.

— Pouvez-vous venir avec moi? me demanda-t-elle d'une voix émue. J'ai été chez lui, je ne l'ai pas trouvé. J'ai écrit sur un morceau de papier l'endroit où il devait venir nous retrouver, j'ai posé l'adresse sur sa table. On m'a dit qu'il ne tarderait pas à rentrer. J'ai des nouvelles à lui donner. Pouvez-vous venir tout de suite?»

Je ne lui répondis qu'en ouvrant la grille pour la suivre. Elle me fit un signe de la main, comme pour m'enjoindre la patience et le silence, et se dirigea vers Londres; à la poussière qui couvrait ses habits, on voyait qu'elle était venue à pied en toute hâte.

Je lui demandai si nous allions à Londres. Elle me fit signe que oui. J'arrêtai une voiture qui passait, et nous y montâmes tous deux. Quand je lui demandai où il fallait aller, elle me répondit: «Du côté de Golden-Square! et vite! vite!» Puis elle s'enfonça dans un coin, en se cachant la figure d'une main tremblante, et en me conjurant de nouveau de garder le silence, comme si elle ne pouvait pas supporter le son d'une voix.

J'étais troublé, je me sentais partagé entre l'espérance et la crainte; je la regardais pour obtenir quelque explication; mais évidemment elle voulait rester tranquille, et je n'étais pas disposé non plus à rompre le silence. Nous avancions sans nous dire un mot. Parfois elle regardait à la portière, comme si elle trouvait que nous allions trop lentement, quoique en vérité la voiture eût pris un bon pas, mais elle continuait à se taire.

Nous descendîmes au coin du square qu'elle avait indiqué; je dis au cocher d'attendre, pensant que peut-être nous aurions encore besoin de lui. Elle me prit le bras et m'entraîna rapidement vers une de ces rues sombres qui jadis servaient de demeure à de nobles familles, mais où maintenant on loue séparément des chambres à un prix peu élevé. Elle entra dans l'une de ces grandes maisons, et, quittant mon bras, elle me fit signe de la suivre sur l'escalier qui servait de nombreux locataires, et versait toute une population d'habitants dans la rue.

La maison était remplie de monde. Tandis que nous montions l'escalier, les portes s'ouvraient sur notre passage; d'autres personnes nous croisaient à chaque instant. Avant d'entrer, j'avais aperçu des femmes et des enfants qui passaient leur tête à la fenêtre, entre des pots de fleurs; nous avions probablement excité leur curiosité, car c'étaient eux qui venaient ouvrir leurs portes pour nous voir passer. L'escalier était large et élevé, avec une rampe massive de bois sculpté; au-dessus des portes on voyait des corniches ornées de fleurs et de fruits; les fenêtres avaient de grandes embrasures. Mais tous ces restes d'une grandeur déchue étaient en ruines; le temps, l'humidité et la pourriture avaient attaqué le parquet qui tremblait sous nos pas. On avait essayé de faire couler un peu de jeune sang dans ce corps usé par l'âge: en divers endroits les belles sculptures avaient été réparées avec des matériaux plus grossiers, mais c'était comme le mariage d'un vieux noble ruiné avec une pauvre fille du peuple: les deux parties semblaient ne pouvoir se résoudre à cette union mal assortie. On avait bouché plusieurs des fenêtres de l'escalier. Il n'y avait presque plus de vitres à celles qui restaient ouvertes, et, au travers des boiseries vermoulues qui semblaient aspirer le mauvais air sans le renvoyer jamais, je voyais d'autres maisons dans le même état, et je plongeais sur une cour resserrée et obscure qui semblait le tas d'ordures du vieux manoir.

Nous montâmes presque tout en haut de la maison. Deux ou trois fois je crus apercevoir dans l'ombre les plis d'une robe de femme; quelqu'un nous précédait. Nous gravissions le dernier étage quand je vis cette personne s'arrêter devant une porte, puis elle tourna la clef et entra.

«Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Marthe. Elle entre dans ma chambre et je ne la connais pas!»

Moi, je la connaissais. À ma grande surprise j'avais vu les traits de miss Dartle.

Je fis comprendre en peu de mots à Marthe que c'était une dame que j'avais vue jadis, et à peine avais-je cessé de parler que nous entendîmes sa voix dans la chambre, mais, placés comme nous l'étions, nous ne pouvions comprendre ce qu'elle disait. Marthe me regarda d'un air étonné, puis elle me fit monter jusqu'au palier de l'étage où elle habitait, et là, poussant une petite porte sans serrure, elle me conduisit dans un galetas vide, à peu près de la grandeur d'une armoire. Il y avait entre ce recoin et sa chambre une porte de communication à demi ouverte. Nous nous plaçâmes tout près. Nous avions marché si vite que je respirais à peine; elle posa doucement sa main sur mes lèvres. Je pouvais voir un coin d'une pièce assez grande où se trouvait un lit: sur les murs quelques mauvaises lithographies de vaisseaux. Je ne voyais pas miss Dartle, ni la personne à laquelle elle s'adressait. Ma compagne devait les voir encore moins que moi.

Pendant un instant il régna un profond silence. Marthe continuait de tenir une main sur mes lèvres et levait l'autre en se penchant pour écouter.

«Peu m'importe qu'elle ne soit pas ici, dit Rosa Dartle avec hauteur. Je ne la connais pas. C'est vous que je viens voir.

— Moi? répondit une douce voix.»

Au son de cette voix, mon coeur tressaillit. C'était la voix d'Émilie.

«Oui, répondit miss Dartle, je suis venue pour vous regarder. Comment, vous n'avez pas honte de ce visage qui a fait tant de mal?»

La haine impitoyable et résolue qui animait sa voix, la froide amertume et la rage contenue de son ton me la rendaient aussi présente que si elle avait été vis-à-vis de moi. Je voyais, sans les voir, ces yeux noirs qui lançaient des éclairs, ce visage défiguré par la colère; je voyais la cicatrice blanchâtre au travers de ses lèvres trembler et frémir, tandis qu'elle parlait.

«Je suis venue voir, dit-elle, celle qui a tourné la tête à James Steerforth; la fille qui s'est sauvée avec lui et qui fait jaser tout le monde dans sa ville natale; l'audacieuse, la rusée, la perfide maîtresse d'un individu comme James Steerforth. Je veux savoir à quoi ressemble une pareille créature!»

On entendit du bruit, comme si la malheureuse femme qu'elle accablait de ses insultes eût tenté de s'échapper. Miss Dartle lui barra le passage. Puis elle reprit, les dents serrées et en frappant du pied:

«Restez là! ou je vous démasque devant tous les habitants de cette maison et de cette rue! Si vous cherchez à me fuir, je vous arrête, dussé-je vous prendre par les cheveux et soulever contre vous les pierres mêmes de la muraille.»

Un murmure d'effroi fut la seule réponse qui arriva jusqu'à moi; puis il y eut un moment de silence. Je ne savais que faire. Je désirais ardemment mettre un terme à cette entrevue, mais je n'avais pas le droit de me présenter; c'était à M. Peggotty seul qu'il appartenait de la voir et de la réclamer. Quand donc arriverait-il?

«Ainsi, dit Rosa Dartle avec un rire de mépris, je la vois enfin! Je n'aurais jamais cru qu'il se laissât prendre à cette fausse modestie et à ces airs penchés!

— Oh, pour l'amour du ciel, épargnez-moi! s'écriait Émilie. Qui que vous soyez, vous savez ma triste histoire; pour l'amour de Dieu, épargnez-moi, si vous voulez qu'on ait pitié de vous!

— Si je veux qu'on ait pitié de moi! répondit miss Dartle d'un ton féroce, et qu'y a-t-il de commun entre nous, je vous prie?

— Il n'y a que notre sexe, dit Émilie fondant en larmes.

— Et c'est un lien si fort quand il est invoqué par une créature aussi infâme que vous, que, si je pouvais avoir dans le coeur autre chose que du mépris et de la haine pour vous, la colère me ferait oublier que vous êtes une femme. Notre sexe! Le bel honneur pour notre sexe!

— Je n'ai que trop mérité ce reproche, cria Émilie, mais c'est affreux! Oh! madame, chère madame, pensez à tout ce que j'ai souffert et aux circonstances de ma chute! Oh! Marthe, revenez! Oh! quand retrouverai-je l'abri du foyer domestique!»

Miss Dartle se plaça sur une chaise en vue de la porte; elle tenait ses yeux fixés sur le plancher, comme si Émilie rampait à ses pieds. Je pouvais voir maintenant ses lèvres pincées et ses yeux cruellement attachés sur un seul point, dans l'ivresse de son triomphe.

«Écoutez ce que je vais vous dire, continua-t-elle, et gardez pour vos dupes toute votre ruse. Vous ne me toucherez pas plus par vos larmes que vous ne sauriez me séduire par vos sourires, beauté vénale.

— Oh! ayez pitié de moi! répétait Émilie. Montrez-moi quelque compassion, ou je vais mourir folle!

— Ce ne serait qu'un faible châtiment de vos crimes! dit Rosa Dartle. Savez-vous ce que vous avez fait? Osez-vous invoquer encore ce foyer domestique que vous avez désolé?

— Oh! s'écria Émilie, il ne s'est pas passé un jour ni une nuit sans que j'y aie pensé: et je la vis tomber à genoux, la tête en arrière, son pâle visage levé vers le ciel, les mains jointes avec angoisse, ses longs cheveux flottant sur ses épaules, il ne s'est pas écoulé un seul instant où je ne l'aie revue, cette chère maison, présente devant moi, comme dans les jours qui ne sont plus, quand je l'ai quittée pour toujours! Oh! mon oncle, mon cher oncle, si vous aviez pu savoir quelle douleur me causerait le souvenir poignant de votre tendresse, quand je me suis éloignée de la bonne voie, vous ne m'auriez pas témoigné tant d'amour; vous auriez, une fois au moins, parlé durement à Émilie, cela lui aurait servi de consolation. Mais non, je n'ai pas de consolation en ce monde, ils ont tous été trop bons pour moi!»

Elle tomba le visage contre terre, en s'efforçant de toucher le bas de la robe du tyran femelle qui se tenait immobile devant elle.

Rosa Dartle la regardait froidement; une statue d'airain n'eût pas été plus inflexible. Elle serrait fortement les lèvres comme si elle était forcée de se retenir pour ne pas fouler aux pieds la charmante créature qui était si humblement étendue devant elle; je la voyais distinctement, elle semblait avoir besoin de toute son énergie pour se contenir. Quand donc arriverait-il?

«Voyez un peu la ridicule vanité qu'ont ces vers de terre! dit- elle quand elle eut un peu calmé sa fureur qui l'empêchait de parler.Votremaison,votrefoyer domestique! Et vous vous imaginez que je fais à ces gens-là l'honneur d'y songer ou de croire que vous ayez pu faire à un pareil gîte quelque tort qu'on ne puisse payer largement avec de l'argent? Votre famille! mais vous n'étiez pour elle qu'un objet de négoce, comme tout le reste, quelque chose à vendre et à acheter.

— Oh non! s'écria Émilie. Dites de moi tout ce que vous voudrez; mais ne faites pas retomber ma honte (hélas! elle ne pèse que trop sur eux déjà!) sur des gens qui sont aussi respectables que vous. Si vous êtes vraiment une dame, honorez-les du moins, quand vous n'auriez point pitié de moi.

— Je parle, dit miss Dartle, sans daigner entendre cet appel, et elle retirait sa robe comme si Émilie l'eût souillée en y touchant, je parle de sa demeure àlui, celle où j'habite. Voilà, dit-elle avec un rire de dédain, et en regardant la pauvre victime d'un air sarcastique, voilà une belle cause de division entre une mère et un fils! voilà celle qui a mis le désespoir dans une maison où on n'aurait pas voulu d'elle pour laveuse de vaisselle! celle qui y a apporté la colère, les reproches, les récriminations. Vile créature, qu'on a ramassée au bord de l'eau pour s'en amuser pendant une heure, et la repousser après du pied dans la fange où elle est née.

— Non! non! s'écria Émilie, en joignant les mains: la première fois qu'il s'est trouvé sur mon chemin (ah! si Dieu avait permis qu'il ne m'eût rencontrée que le jour où on allait me déposer dans mon tombeau!), j'avais été élevée dans des idées aussi sévères et aussi vertueuses que vous, ou que toute autre femme; j'allais épouser le meilleur des hommes. Si vous vivez près de lui, si vous le connaissez, vous savez peut-être quelle influence il pouvait exercer sur une pauvre fille, faible et vaine comme moi. Je ne me défends pas, mais ce que je sais, et ce qu'il sait bien aussi, au moins ce qu'il saura, à l'heure de sa mort, quand son âme en sera troublée, c'est qu'il a usé de tout son pouvoir pour me tromper, et que moi, je croyais en lui, je me confiais en lui, je l'aimais!»

Rosa Dartle bondit sur sa chaise, recula d'un pas pour la frapper, avec une telle expression de méchanceté et de rage, que j'étais sur le point de me jeter entre elles deux. Le coup, mal dirigé, se perdit dans le vide. Elle resta debout, tremblante de fureur, toute pantelante des pieds à la tête comme une vraie furie; non, je n'avais jamais vu, je ne pourrai jamais revoir de rage pareille.

«Vousl'aimez?vous?» criait-elle, en serrant le poing, comme si elle eût voulu y tenir une arme pour en frapper l'objet de sa haine.

Je ne pouvais plus voir Émilie. Il n'y eut pas de réponse.

«Et vous me dites cela, àmoi, ajouta-t-elle, avec cette bouche dépravée? Ah! que je voudrais qu'on fouettât ces gueuses-là! Oui, si cela ne dépendait que de moi, je les ferais fouetter à mort.»

Et elle l'aurait fait, j'en suis sûr. Tant que dura ce regard de Némésis, je n'aurais pas voulu lui confier un instrument de torture. Puis, petit à petit, elle se mit à rire, mais d'un rire saccadé, en montrant du doigt Émilie comme un objet de honte et d'ignominie devant Dieu et devant les hommes.

«Elle l'aime! dit-elle, l'infâme! Et elle voudrait me faire croire qu'il s'est jamais soucié d'elle! Ah! ah! comme c'est menteur ces femmes vénales!»

Sa moquerie dépassait encore sa rage en cruauté; c'était plus atroce que tout: elle ne se déchaînait plus que par moment, et au risque de faire éclater sa poitrine, elle y refoulait sa rage pour mieux torturer sa victime.

«Je suis venue ici, comme je vous disais tout à l'heure, ô pure source d'amour, pour voir à quoi vous pouviez ressembler. J'en étais curieuse. Je suis satisfaite. Je voulais aussi vous conseiller de retourner bien vite chez vous, d'aller vous cacher au milieu de ces excellents parents qui vous attendent et que votre argent consolera du reste. Quand vous aurez tout dépensé, eh bien, vous n'aurez qu'à chercher quelque remplaçant pour croire en lui, vous confier en lui et l'aimer! Je croyais trouver ici un jouet brisé qui avait fait son temps; un bijou de clinquant terni par l'usage et jeté au coin de la borne. Mais puisque, au lieu de cela, je trouve une perle fine, une dame, ma foi! une pauvre innocente qu'on a trompée, avec un coeur encore tout frais, plein d'amour et de vertu, car vraiment vous en avez l'air, et vous jouez bien la comédie, j'ai encore quelque chose à vous dire. Écoutez-moi, et sachez que ce que je vais vous dire je le ferai; vous m'entendez, belle fée? Ce que je dis, je veux le faire.»

Elle ne put réprimer alors sa fureur; mais ce fut l'affaire d'un moment, un simple spasme qui fit place tout de suite à un sourire.

«Allez vous cacher: si se n'est pas dans votre ancienne demeure, que ce soit ailleurs: cachez-vous bien loin. Allez vivre dans l'obscurité, ou mieux encore, allez mourir dans quelque coin. Je m'étonne que vous n'ayez pas encore trouvé un moyen de calmer ce tendre coeur qui ne veut pas se briser. Il y a pourtant de ces moyens-là: ce n'est pas difficile à trouver, ce me semble.»

Elle s'interrompit un moment, pendant qu'Émilie sanglotait: elle l'écoutait pleurer, comme si c'eût été pour elle une ravissante mélodie.

«Je suis peut-être singulièrement faite, reprit Rosa Dartle; mais je ne peux pas respirer librement dans le même air que vous, je le trouve corrompu. Il faut donc que je le purifie, que je le purge de votre présence. Si vous êtes encore ici demain, votre histoire et votre conduite seront connues de tous ceux qui habitent cette maison. On me dit qu'il y a ici des femmes honnêtes; ce serait dommage qu'elles ne fussent pas mises à même d'apprécier un trésor tel que vous. Si, une fois partie d'ici, vous revenez chercher un refuge dans cette ville, en toute autre qualité que celle de femme perdue (soyez tranquille, pour celle-là, je ne vous empêcherai pas de la prendre), je viendrai vous rendre le même service, partout où vous irez. Et je suis sûre de réussir, avec l'aide d'un certain monsieur qui a prétendu à votre belle main, il n'y a pas bien longtemps.»

Il n'arriverait donc jamais, jamais! Combien de temps fallait-il encore supporter cela? Combien de temps pouvais-je être sûr de me contenir encore?

«Ô mon Dieu!» s'écriait la malheureuse Émilie, d'un ton qui aurait dû toucher le coeur le plus endurci.

Rosa Dartle souriait toujours.

«Que voulez-vous donc que je fasse!

— Ce que je veux que vous fassiez! reprit Rosa, mais vous pouvez vivre heureuse, avec vos souvenirs. Vous pouvez passer votre vie à vous rappeler la tendresse de James Steerforth; il voulait vous faire épouser son domestique, n'est-ce pas? Ou bien vous pouvez songer avec reconnaissance à l'honnête homme qui voulait bien accepter l'offre de son maître. Vous pouvez encore, si toutes ces douces pensées, si le souvenir de vos vertus et de la position honorable qu'elles vous ont acquise, ne suffisent pas à remplir votre coeur, vous pouvez épouser cet excellent homme, et mettre à profit sa condescendance. Si cela n'est pas assez pour vous satisfaire, alors mourez! Il ne manque pas d'allées ou de tas d'ordures qui sont bons pour aller y mourir quand on a de ces chagrins-là. Allez en chercher un, pour vous envoler de là vers le ciel!»

J'entendis marcher. J'en étais bien sûr, c'était lui. Que Dieu soit loué!

Elle s'approcha lentement de la porte, et disparut à mes yeux.

«Mais rappelez-vous! ajouta-t-elle d'une voix lente et dure, que je suis bien décidée, par des raisons à moi connues, et des haines qui me sont personnelles, à vous poursuivre partout, à moins que vous ne vous enfuyiez loin de moi, ou que vous jetiez ce beau petit masque d'innocence que vous voulez prendre. Voilà ce que j'avais à vous dire, et ce que je dis, je veux le faire.»

Les pas se rapprochaient, on venait; on entra, on se précipita dans la chambre.

«Mon oncle!»

Un cri terrible suivit ces paroles. J'attendis un moment, avant d'entrer, et je le vis tenant dans ses bras sa nièce évanouie. Un instant il contempla son visage; puis il se baissa pour l'embrasser, oh! avec quelle tendresse! et posa doucement un mouchoir sur la tête d'Émilie.

«Maître Davy, dit-il d'une voix basse et tremblante, quand il eut couvert le visage de la jeune femme, je bénis notre Père céleste, mon rêve s'est réalisé. Je lui rends grâces de tout mon coeur pour m'avoir, selon son bon plaisir, ramené mon enfant!»

Puis il l'enleva dans ses bras, pendant qu'elle restait la face voilée, la tête penchée sur sa poitrine, et serrant contre la sienne les joues pâles et froides de sa nièce chérie, il l'emporta lentement au bas de l'escalier.

Préparatifs d'un plus long voyage.

Le lendemain matin, de bonne heure, je me promenais dans le jardin avec ma tante (qui ne se promenait plus guère ailleurs, parce qu'elle tenait presque toujours compagnie à ma chère Dora), quand on vint me dire que M. Peggotty désirait me parler. Il entra dans le jardin au moment où j'allais à sa rencontre, et s'avança vers nous tête nue, comme il faisait toujours quand il voyait ma tante, pour laquelle il avait un profond respect. Elle savait tout ce qui s'était passé la veille. Sans dire un mot, elle l'aborda d'un air cordial, lui donna une poignée de main, et lui frappa affectueusement sur le bras. Elle y mit tant d'expression, que toute parole eût été superflue. M. Peggotty l'avait parfaitement comprise.

«Maintenant, Trot, dit ma tante, je vais rentrer, pour voir ce que devient Petite-Fleur, qui va se lever bientôt.

— Ce n'est pas à cause de moi, madame, j'espère? dit M. Peggotty. Et pourtant, si mon esprit n'a pas pris ce matin la clef du chant, … il voulait dire la clef des champs, … j'ai bien peur que ce ne soit à cause de moi que vous allez nous quitter?

— Vous avez quelque chose à vous dire, mon bon ami, reprit ma tante; vous serez plus à votre aise sans moi.

— Mais, madame, répondit M. Peggotty, si vous étiez assez bonne pour rester… à moins que mon bavardage ne vous ennuie…

— Vraiment? dit ma tante, d'un ton affectueux et bref à la fois.Alors, je reste.»

Elle prit le bras de M. Peggotty et le conduisit jusqu'à une petite salle de verdure qui se trouvait au fond du jardin; elle s'assit sur un banc, et je me plaçai à côté d'elle. M. Peggotty resta debout, la main appuyée sur la table de bois rustique, il était immobile, les yeux fixés sur son bonnet, et je ne pouvais m'empêcher d'observer la vigueur de caractère et de résolution que trahissait la contraction de ses mains nerveuses, si bien en harmonie avec son front honnête et loyal, et ses cheveux gris de fer.

«J'ai emporté hier soir ma chère enfant, dit-il en levant les yeux sur nous, dans le logement que j'avais préparé depuis bien longtemps pour la recevoir. Des heures se sont passées avant qu'elle m'ait bien reconnu, et puis elle est venue s'agenouiller à mes pieds, comme pour dire sa prière, après quoi elle m'a raconté tout ce qui lui était arrivé. Vous pouvez croire que mon coeur s'est serré en entendant sa voix larmoyante, cette voix que j'avais entendue si folâtre à la maison, en la voyant humiliée dans la poussière où Notre Sauveur écrivait autrefois, de sa main bénie, des paroles de miséricorde. J'avais le coeur bien navré au milieu de tous ces témoignages de reconnaissance.»

Il passa sa manche sur ses yeux, sans chercher à dissimuler son émotion; puis il reprit d'une voix plus ferme: «Mais cela n'a pas duré longtemps, car je l'avais retrouvée. Je ne pensai plus qu'à elle, et j'eus bientôt oublié le reste. Je ne sais même pas pourquoi je vous parle maintenant de ce moment de tristesse. Je ne comptais pas vous en dire un mot, il n'y a qu'une minute, mais cela m'est venu si naturellement, que je n'ai pas pu m'en empêcher.

— Vous êtes un noble coeur, lui dit ma tante, et un jour vous en recevrez la récompense.»

Les branches des arbres ombrageaient la figure de M. Peggotty; il s'inclina d'un air surpris, comme pour la remercier de ce qu'elle avait si bonne opinion de lui pour si peu de chose, puis il continua avec un mouvement de colère passagère:

«Quand mon Émilie s'enfuit de la maison où elle était retenue prisonnière par un serpent à sonnettes que maître Davy connaît bien (ce qu'il m'a raconté était bien vrai: que Dieu punisse le traître!); il faisait tout à fait nuit; les étoiles brillaient dans le ciel. Elle était comme folle. Elle courait le long de la plage, croyant retrouver notre vieux bateau, et nous criait, dans son égarement, de nous cacher le visage, parce qu'elle allait passer. Elle croyait, dans ses cris de douleur, entendre pleurer une autre personne, et elle se coupait les pieds en courant sur les pierres et sur les rochers, mais elle ne s'en apercevait pas plus que si elle avait été elle-même un bloc de pierre. Plus elle courait, plus elle sentait sa tête devenir brûlante, et plus elle entendait de bourdonnements dans ses oreilles. Tout d'un coup, ou du moins elle le crut ainsi, le jour parut, humide et orageux, et elle se trouva couchée sur un tas de pierres; une femme lui parlait dans la langue du pays, et lui demandait ce qui lui était arrivé.»

Il voyait tout ce qu'il racontait. Cette scène lui était tellement présente, que, dans son émotion, il décrivait chaque particularité avec une netteté que je ne saurais rendre. Aujourd'hui, il me semble avoir assisté moi-même à tous ces événements, tant les récits de M. Peggotty avaient l'apparence fidèle de la réalité.

«Peu à peu, continua-t-il, Émilie reconnut cette femme pour lui avoir parlé quelque fois sur la plage. Elle avait fait souvent de longues excursions, à pied, ou en bateau, ou en voiture, et elle connaissait tout le pays, le long de la côte. Cette femme venait de se marier et n'avait pas encore d'enfant, mais elle en attendait bientôt un. Dieu veuille permettre que cet enfant soit pour elle un appui, une consolation, un honneur toute sa vie! Qu'il l'aime et qu'il la respecte dans sa vieillesse, qu'il la serve fidèlement jusqu'à la fin; qu'il soit pour elle un ange, sur la terre et dans le ciel!

— Ainsi soit-il, dit ma tante.

— Les premières fois, elle avait été un peu intimidée, et quand Émilie parlait aux enfants sur la grève, elle restait à filer, sans s'approcher. Mais Émilie, qui l'avait remarquée, était allée lui parler d'elle-même, et comme la jeune femme aimait beaucoup aussi les enfants, elles furent bientôt bonnes amies ensemble; si bien que, quand Émilie allait de ce côté, la jeune femme lui donnait toujours des fleurs. C'était elle qui demandait en ce moment à Émilie ce qui lui était arrivé. Émilie le lui dit, et elle… elle l'emmena chez elle. Oui, vraiment, elle l'emmena chez elle, dit M. Peggotty en se couvrant le visage de ses deux mains.»

Il était plus ému de cet acte de bonté, que je ne l'avais jamais vu se laisser émouvoir depuis le jour où sa nièce l'avait quitté. Ma tante et moi, nous ne cherchâmes pas à le distraire.

«C'était une toute petite chaumière, vous comprenez, dit-il bientôt; mais elle trouva moyen d'y loger Émilie; son mari était en mer. Elle garda le secret et obtint des voisins (qui n'étaient pas nombreux) la promesse de n'être pas moins discrets. Émilie tomba malade, et ce qui m'étonne bien, peut-être des gens plus savants le comprendraient-ils mieux que moi, c'est qu'elle perdit tout souvenir de la langue du pays; elle ne se rappelait plus que sa propre langue, et personne ne l'entendait. Elle se souvient, comme d'un rêve, qu'elle était couchée dans cette petite cabane, parlant toujours sa propre langue, et toujours convaincue que le vieux bateau était là tout près, dans la baie; elle suppliait qu'on vint nous dire qu'elle allait mourir, et qu'elle nous conjurait de lui envoyer un mot, un seul mot de pardon. Elle se figurait à chaque instant que l'individu dont j'ai déjà parlé l'attendait sous la fenêtre pour l'enlever, ou bien que son séducteur était dans la chambre, et elle criait à la bonne jeune femme de ne pas la laisser prendre; mais, en même temps, elle savait qu'on ne la comprenait pas, et elle craignait toujours de voir entrer quelqu'un pour l'emmener. Sa tête brûlait comme du feu, des sons étranges remplissaient ses oreilles, elle ne connaissait ni aujourd'hui, ni hier, ni demain, et pourtant tout ce qui s'était passé, ou qui aurait pu se passer dans sa vie, tout ce qui n'avait jamais eu lieu et ne pouvait jamais avoir lieu, lui venait en foule à l'esprit: et au milieu de ce trouble pénible, elle riait et elle chantait! Je ne sais combien de temps cela dura; mais au jour elle s'endormit. Au lieu de se retrouver après dix fois plus forte qu'elle n'était, comme pendant sa fièvre, elle se réveilla faible comme un tout petit enfant.»

Ici il s'arrêta: il se sentait soulagé de n'avoir plus à raconter cette terrible maladie. Après un moment de silence, il poursuivit:

«Quand elle se réveilla, il faisait beau, et la mer était si tranquille qu'on n'entendait que le bruit des lames bleues, qui se brisaient tout doucement sur la grève. D'abord elle crut que c'était dimanche et qu'elle était chez nous; mais les feuilles de vigne qui passaient par la fenêtre, et les collines qu'on voyait à l'horizon lui firent bien voir qu'elle n'était pas chez nous, et qu'elle se trompait. Alors son amie s'approcha de son lit; et elle comprit que le vieux bateau n'était pas là tout près, à la pointe de la baie, mais qu'il était bien loin: et elle se rappela où elle était, et pourquoi. Alors elle se mit à pleurer sur le sein de cette bonne jeune femme, là où son enfant repose maintenant, j'espère, réjouissant sa vue avec ses jolis petits yeux.»

Il avait beau faire, il ne pouvait parler de l'amie de son Émilie sans fondre en larmes, il se mit à pleurer de nouveau en murmurant: «Dieu la bénisse!

— Cela fit du bien à Émilie, dit-il avec une émotion que je ne pouvais m'empêcher de partager; quant à ma tante, elle pleurait de tout son coeur. Cela fit du bien à mon Émilie, et elle commença à se remettre. Mais elle avait oublié le langage du pays et elle en était réduite à parler par signes. Peu à peu, cependant, elle se mit à rapprendre le nom des choses usuelles, comme si elle ne l'avait jamais su: mais un soir qu'elle était à sa fenêtre, à voir jouer une petite fille sur la grève, l'enfant lui tendit la main en disant: «Fille de pêcheur, voilà une coquille!» Il faut que vous sachiez que dans les commencements on l'appelait: «ma jolie dame,» comme c'est la coutume du pays, et qu'elle leur avait appris à l'appeler: «Fille de pêcheur.» Tout à coup, l'enfant s'écria: «Fille de pêcheur, voilà une coquille!» Émilie l'avait comprise, elle lui répond en fondant en larmes; depuis ce jour, elle a retrouvé la langue du pays!

«Quand Émilie a eu un peu repris ses forces, dit M. Peggotty après un court moment de silence, elle s'est décidée à quitter cette excellente jeune créature et à retourner dans son pays. Le mari était revenu au logis, et ils la menèrent tous deux à Livourne, où elle s'embarqua sur un petit bâtiment de commerce, qui devait la ramener en France. Elle avait un peu d'argent, mais ils ne voulurent rien accepter en retour de tout ce qu'ils avaient fait pour elle. Je crois que j'en suis bien aise, quoiqu'ils fussent si pauvres! Ce qu'ils ont fait est en dépôt là où les vers ni la rouille ne peuvent rien ronger, et où les larrons n'ont rien à prendre. Maître Davy, ce trésor-là vaut mieux que tous les trésors du monde.

«Émilie arriva en France, et elle se plaça dans un hôtel, pour servir les dames en voyage. Mais voilà qu'un jour arrive ce serpent. Qu'il ne m'approche jamais; je ne sais pas ce que je lui ferais! Dès qu'elle l'aperçut (il ne l'avait pas vue), son ancienne terreur lui revint, et elle fuit loin de cet homme. Elle vint en Angleterre, et débarqua à Douvres.

«Je ne sais pas bien, dit M. Peggotty, quand est-ce que le courage commença à lui manquer; mais tout le long du chemin, elle avait pensé à venir nous retrouver. Dès qu'elle fut en Angleterre, elle tourna ses pas vers son ancienne demeure. Mais soit qu'elle craignit qu'on ne lui pardonnât pas, et qu'on ne la montrât partout au doigt; soit qu'elle eût peur que quelqu'un de nous ne fût mort, elle ne put pas aller plus loin. «Mon oncle, mon oncle, m'a-t-elle dit, ce que je redoutais le plus au monde, c'était de ne pas me sentir digne d'accomplir ce que mon pauvre coeur désirait si passionnément! Je changeai de route, et pourtant je ne cessais de prier Dieu, pour qu'il me permît de me traîner jusqu'à votre seuil, pendant le nuit, de le baiser, d'y reposer ma tête coupable, pour qu'on m'y retrouvât morte le lendemain matin.

«Elle vint à Londres, dit M. Peggotty d'une voix murmurante, troublée par l'émotion. Elle qui n'avait jamais vu Londres, elle y vint, toute seule, sans un sou, jeune et charmante, comme elle est, vous jugez! Elle était à peine arrivée que, dans son isolement, elle crut avoir trouvé une amie; une femme à l'air respectable vint lui offrir de l'ouvrage à l'aiguille, comme elle en faisait jadis, lui proposa un logement pour la nuit, en lui promettant de s'enquérir le lendemain de moi et de tout ce qui l'intéressait. Mon enfant, dit-il avec une reconnaissance si profonde qu'il tremblait de tout son corps, mon enfant était sur le bord de l'abîme, je n'ose ni en parler, ni y songer, quand Marthe, fidèle à sa promesse, est venue la sauver.»

Je ne pus retenir un cri de joie.

«Maître Davy! dit-il en serrant mon bras dans sa robuste main, c'est vous qui m'avez parlé d'elle; je vous remercie, monsieur! Elle a été jusqu'au bout. Elle savait par une amère expérience où il fallait veiller et ce qu'il y avait à faire. Elle l'a fait, qu'elle soit bénie, et le Seigneur au-dessus de tout! Elle vint, pâle et tremblante, appeler Émilie pendant son sommeil. Elle lui dit: «Levez-vous, fuyez un danger pire que la mort, et venez avec moi!» Ceux à qui appartenait la maison voulaient l'empêcher; mais ils auraient aussi bien pu tenter d'arrêter les flots de la mer. «Retirez-vous, leur dit-elle, je suis un fantôme qui vient l'arracher au sépulcre ouvert devant elle!» Elle dit à Émilie qu'elle m'avait vu et qu'elle savait que je lui pardonnais et que je l'aimais. Elle l'aida précipitamment à s'habiller, puis elle lui prit le bras et l'emmena toute faible et chancelante. Elle n'écoutait pas plus ce qu'on lui disait que si elle n'avait pas eu d'oreilles. Elle passa au travers de tous ces gens-là en tenant mon enfant, ne songeant qu'à elle, et elle l'enleva saine et sauve, au milieu de la nuit, du fond de l'abîme de perdition!

«Elle soigna mon Émilie, continua-t-il, la main appuyée sur son coeur qui battait trop vite; elle s'épuisa à la soigner et à courir pour elle de côté et d'autre, jusqu'au lendemain soir. Puis elle vint me chercher, et vous aussi, maître Davy. Elle ne dit pas à Émilie où elle allait, de peur que le courage ne vînt à lui manquer et qu'elle n'eût l'idée de se dérober à nos yeux. Je ne sais comment la méchante dame apprit qu'elle était là. Peut-être l'individu dont je n'ai que trop parlé les avait-il vues entrer; ou plutôt, peut-être l'avait-il su de cette femme qui avait voulu la perdre. Mais, qu'importe! ma nièce est retrouvée.

«Toute la nuit, dit M. Peggotty, nous sommes restés ensemble, Émilie et moi. Elle ne m'a pas dit grand'chose, au milieu de ses larmes; j'ai à peine vu le cher visage de celle qui a grandi sous mon toit. Mais, toute la nuit j'ai senti ses bras autour de mon cou; sa tête a reposé sur mon épaule, et nous savons maintenant que nous pouvons avoir confiance l'un dans l'autre, et pour toujours.»

Il cessa de parler et posa sa main sur la table avec une énergie capable de dompter un lion.

«Quand j'ai pris autrefois la résolution d'être marraine de votre soeur, Trot, dit ma tante, de Betsy Trotwood, qui, par parenthèse, m'a fait faux bond, je ne peux pas vous dire quel bonheur je m'en étais promis. Mais, après cela, rien au monde n'aurait pu me faire plus de plaisir que d'être marraine de l'enfant de cette bonne jeune femme!»

M. Peggotty fit un signe d'assentiment, mais il n'osa pas prononcer de nouveau le nom de celle dont ma tante faisait l'éloge. Nous gardions tous le silence, absorbés dans nos réflexions (ma tante s'essuyait les yeux, elle pleurait, elle riait, elle se moquait de sa propre faiblesse). Enfin je me hasardai à dire:

«Vous avez pris un parti pour l'avenir, mon bon ami? J'ai à peine besoin de vous le demander?

— Oui, maître Davy, répondit-il, et je l'ai dit à Émilie. Il y a de grands pays, loin d'ici. Notre vie future se passera au delà des mers!

— Ils vont émigrer ensemble, ma tante; vous l'entendez!

— Oui! dit M. Peggotty avec un sourire plein d'espoir; en Australie, personne n'aura rien à reprocher à mon enfant. Nous recommencerons là une nouvelle vie.»

Je lui demandai s'il savait déjà à quelle époque ils partiraient.

«J'ai été à la douane ce matin, monsieur, me répondit-il, pour prendre des renseignements sur les vaisseaux en partance. Dans six semaines ou deux mois il y en aura un qui mettra à la voile, j'ai été à bord de ce bâtiment: c'est sur celui-là que nous nous embarquerons.

— Tout seuls? demandai-je.

— Oui, maître Davy! répondit-il; ma soeur, voyez-vous, vous aime trop vous et les vôtres; elle ne voit rien de si beau que son pays natal; il ne serait pas juste de la laisser partir. D'ailleurs, maître Davy, elle a à prendre soin de quelqu'un qu'il ne faut pas oublier.

— Pauvre Ham!» m'écriai-je.

— Ma bonne soeur prend soin de son ménage, voyez-vous, madame, et lui, il a beaucoup d'amitié pour elle, ajouta-t-il pour mettre ma tante bien au courant. Il lui parlera peut-être tout tranquillement, quand il ne pourrait pas ouvrir la bouche à d'autres. Pauvre garçon! dit M. Peggotty en hochant la tête, il lui reste si peu de chose! on peut bien au moins lui laisser ce qu'il a.

— Et mistress Gummidge? demandai-je.

— Ah! répondit M. Peggotty, d'un air embarrassé, qui ne tarda pas à se dissiper, à mesure qu'il parlait, mistress Gummidge m'a donné bien à penser. Voyez-vous, quand mistress Gummidge se met à broyer du noir, en songeant à l'ancien, elle n'est pas ce qu'on appelle d'une compagnie bien agréable. Entre nous, maître Davy, et vous, madame, quand mistress Gummidge se met à pleurnicher, ceux qui n'ont pas connu l'ancien la trouvent grognon. Moi qui ai connu l'ancien, ajouta-t-il, et qui sais tout ce qu'il valait, je puis la comprendre; mais ce n'est pas la même chose pour les autres, voyez-vous, c'est tout naturel!»

Nous fîmes un signe d'approbation.

«Ma soeur, reprit M. Peggotty, pourrait bien, ce n'est pas sûr, mais c'est possible, pourrait bien trouver parfois mistress Gummidge un peu ennuyeuse. Je n'ai donc pas l'intention de laisser mistress Gummidge demeurer chez eux; je lui trouverai un endroit où elle pourra se tirer d'affaire. Et pour cela, dit M. Peggotty, je compte lui faire une petite pension qui puisse la mettre à son aise. C'est la meilleure des femmes! Mais, à son âge, on ne peut s'attendre à ce que cette bonne vieille mère, qui est déjà si seule et si triste, aille s'embarquer pour venir vivre dans le désert, au milieu des forêts d'un pays quasi sauvage. Voilà donc ce que je compte faire d'elle.»

Il n'oubliait personne. Il pensait aux besoins et au bonheur de tous, excepté au sien.

«Émilie restera avec moi, continua-t-il, pauvre enfant! elle a si grand besoin de repos et de calme jusqu'au moment de notre départ! Elle préparera son petit trousseau de voyage, et j'espère qu'une fois près de son vieil oncle qui l'aime tant, malgré la rudesse de ses façons, elle finira par oublier le temps où elle était malheureuse.»

Ma tante confirma cette espérance par un signe de tête, ce qui causa à M. Peggotty une vive satisfaction.

«Il y a encore une chose, maître Davy, dit-il, en remettant la main dans la poche de son gilet, pour en tirer gravement le petit paquet de papiers que j'avais déjà vu, et qu'il déroula sur la table. Voilà ces billets de banque! l'un de cinquante livres sterling, l'autre de dix. Je veux y ajouter l'argent qu'elle a dépensé pour son voyage, je lui ai demandé combien c'était, sans lui dire pourquoi, et j'ai fait l'addition; mais je ne suis pas fort en arithmétique. Voulez-vous être assez bon pour voir si c'est juste?»

Il me tendit un morceau de papier, et ne me quitta pas des yeux, tandis que j'examinais son addition. Elle était parfaitement exacte.

«Merci, monsieur, me dit-il, en resserrant le papier. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, maître Davy, je mettrai cette somme sous enveloppe, avant de m'en aller, à son adresse à lui, et le tout dans une autre enveloppe adressée à sa mère; à qui je dirai seulement ce qu'il en est, et, comme je serai parti, il n'y aura pas moyen de me le renvoyer.»

Je trouvai qu'il avait raison, parfaitement raison.

«J'ai dit qu'il y avait encore une chose, continua-t-il avec un grave sourire, en remettant le petit paquet dans sa poche, mais il y en avait deux. Je ne savais pas bien ce matin si je ne devais pas aller moi-même annoncer à Ham notre grand bonheur. J'ai fini par écrire une lettre que j'ai mise à la poste, pour leur dire à tous ce qui s'était passé; et demain j'irai décharger mon coeur de ce qui n'a que faire d'y rester, et, probablement, faire mes adieux à Yarmouth!

— Voulez-vous que j'aille avec vous? lui dis-je, voyant qu'il avait encore quelque chose à me demander…

— Si vous étiez assez bon pour cela, maître Davy, répondit-il, je sais que ça leur ferait du bien de vous voir.»

Ma petite Dora se sentait mieux et montrait un vif désir que j'allasse avec M. Peggotty; je lui promis donc de l'accompagner. Et le lendemain matin nous étions dans la diligence de Yarmouth, pour parcourir une fois encore ce pays que je connaissais si bien.

Tandis que nous traversions la rue qui m'était familière (M. Peggotty avait voulu, à toute force se charger de porter mon sac de nuit), je jetai un coup d'oeil dans la boutique d'Omer et Joram, et j'y aperçus mon vieil ami M. Omer, qui fumait sa pipe. J'aimais mieux ne pas assister à la première entrevue de M. Peggotty avec sa soeur et avec Ham; M. Omer me servit de prétexte pour rester en arrière.

«Comment va M. Omer? il y a bien longtemps que je ne l'ai vu,» dis-je en entrant.

Il détourna sa pipe pour mieux me voir, et me reconnut bientôt à sa grande joie.

«Je devrais me lever, monsieur, pour vous remercier de l'honneur que vous me faites, dit-il, mais mes jambes ne sont plus très- alertes, et on me roule dans un fauteuil. Du reste, sauf mes jambes, et ma respiration qui est un peu courte, je me porte, grâce à Dieu, aussi bien que possible.»

Je le félicitai de son air de contentement et de ses bonnes dispositions. Je vis alors qu'il avait un fauteuil à roulettes.

«C'est très-ingénieux, n'est-ce pas? me demanda-t-il, en suivant la direction de mes yeux, et en passant son bras sur l'acajou pour le polir. C'est léger comme une plume, et sûr comme une diligence. Ma petite Minnie, ma petite fille, vous savez, l'enfant de Minnie, n'a qu'à s'appuyer contre le dossier, et me voilà parti le plus joyeusement du monde! Et puis, savez-vous, c'est une excellente chaise pour y fumer sa pipe.»

Jamais je n'ai vu un aussi bon vieillard que M. Omer, toujours prêt à voir le beau côté des choses, ou à s'en trouver satisfait. Il avait l'air radieux, comme si son fauteuil, son asthme et ses mauvaises jambes avaient été les diverses branches d'une grande invention destinée à ajouter aux agréments d'une pipe.

«Je vous assure que je reçois beaucoup de monde dans ce fauteuil: beaucoup plus qu'auparavant, reprit M. Omer; vous seriez surpris de la quantité de gens qui entrent pour faire une petite causette. Vraiment oui! Et puis, depuis que je me sers de ce fauteuil, le journal contient dix fois plus de nouvelles qu'auparavant. Je lis énormément. Voilà ce qui me réconforte, voyez-vous. Si j'avais perdu les yeux, que serais-je devenu? Mais mes jambes, qu'est-ce que cela fait? Elles ne servaient qu'à rendre ma respiration encore plus courte. Et maintenant, si j'ai envie de sortir dans la rue ou sur la plage, je n'ai qu'à appeler Dick, le plus jeune des apprentis de Joram, et me voilà parti, dans mon équipage, comme le lord-maire de Londres.»

Il se pâmait de rire.

«Que le bon Dieu vous bénisse! dit M. Omer, en reprenant sa pipe; il faut bien savoir prendre le gras et le maigre dont ce monde est entrelardé. Joram réussit à merveille dans ses affaires.

— Je suis enchanté de cette bonne nouvelle.

— J'en étais bien sûr, dit M. Omer. Et Joram et Minnie sont comme deux tourtereaux! Qu'est-ce qu'on peut demander de plus? Qu'est-ce que c'est que desjambesau prix de ça?»

Son souverain mépris pour ses jambes me paraissait une des choses les plus comiques que j'eusse jamais vues.

«Et depuis que je me suis mis à lire, vous vous êtes mis à écrire, vous, monsieur? dit M. Omer, en m'examinant d'un air d'admiration. Quel charmant ouvrage vous avez fait! Quels récits intéressants! Je n'en ai pas sauté une ligne. Et quand à avoir sommeil, oh! pas le moins du monde!»

J'exprimai ma satisfaction en riant, mais j'avoue que cette association d'idées me parut significative.

«Je vous donne ma parole d'honneur, monsieur, dit M. Omer, que quand je pose ce livre sur la table et que j'en regarde le dos, trois jolis petits volumes compactes, un, deux, trois, je suis tout fier de penser que j'ai eu jadis l'honneur de connaître votre famille. Il y a bien longtemps de ça, voyons! C'était à Blunderstone. Il y avait là un joli petit individu couché près de l'autre. Vous-même, vous n'étiez pas bien gros non plus. Ce que c'est! ce que c'est!»

Je changeai de sujet de conversation, en parlant d'Émilie. Après avoir assuré M. Omer que je n'avais pas oublié avec quelle bonté et quel intérêt il l'avait toujours traitée, je lui racontai en gros comment son oncle l'avait retrouvée, avec l'aide de Marthe; j'étais sûr que cela ferait plaisir au vieillard. Il m'écouta avec la plus grande attention, puis il me dit d'un ton ému:

«J'en suis enchanté, monsieur! Il y a longtemps que je n'avais appris de si bonnes nouvelles. Ah! mon Dieu, mon Dieu! Et que va- t-on faire pour cette pauvre Marthe?

— Vous touchez là une question qui me préoccupe depuis hier, M. Omer, mais sur laquelle je ne puis encore vous donner aucun renseignement. M. Peggotty ne m'en a pas parlé, et je n'ose le questionner. Mais je suis sûr qu'il ne l'a pas oubliée. Il n'oublie jamais les gens qui montrent, comme elle, une bonté désintéressée.

— Parce que, voyez-vous, dit M. Omer, en reprenant sa phrase là où il l'avait laissée, quand on fera quelque chose pour elle, je désire m'y associer. Inscrivez mon nom pour telle somme que vous jugerez convenable, et faites-le moi savoir, je n'ai jamais pu croire que cette fille fut aussi odieuse qu'on le disait, et je suis bien aise de voir que j'avais raison. Ma fille Minnie en sera contente aussi, les jeunes femmes vous disent souvent des choses qu'elles ne pensent pas, pour vous contrarier. Sa mère était tout comme elle: mais avec tout ça leurs coeurs sont bons et tendres; si Minnie fait la grosse voix quand elle parle de Marthe, ce n'est que pour le monde. Pourquoi cela? je n'en sais rien; mais au fond croyez bien que ce n'est sas sérieux. Elle ferait tout, au contraire, pour lui rendre service en cachette. Ainsi inscrivez mon nom, je vous prie, pour ce que vous croirez convenable, et écrivez-moi une ligne pour me dire où je dois vous adresser mon offrande. Ah! dit M. Omer, quand on arrive à cette époque de la vie, où les deux extrêmes se touchent, quand on se voit forcé, quelque robuste qu'on soit, de se faire rouler pour la seconde fois dans une espèce de chariot, on est trop heureux de rendre service à quelqu'un. On a soi-même tant besoin des autres! Je ne parle pas de moi; seulement, dit M. Omer, parce que, monsieur, je dis que nous descendons tous la colline, quelque âge que nous ayons; le temps ne reste jamais immobile. Faisons donc du bien aux autres, ne fût-ce que pour nous rendre heureux nous-mêmes. Voilà mon opinion.»

Il secoua la cendre de sa pipe, qu'il posa dans un petit coin du dossier de son fauteuil, adapté à cet usage.

«Voyez le cousin d'Émilie, celui qu'elle devait épouser, dit M. Omer, en se frottant lentement les mains; un brave garçon comme il n'y en a pas dans tout Yarmouth! Il vient souvent le soir causer avec moi, ou me faire la lecture une heure de suite. Voilà de la bonté, j'espère! mais toute sa vie n'est que bonté parfaite.

— Je vais le voir de ce pas, lui dis-je.

— Ah! vraiment, dit M. Omer; dites-lui que je me porte bien, et que je lui présente mes respects. Minnie et Joram sont à un bal; ils seraient aussi heureux que moi de vous voir, s'ils étaient au logis. Minnie ne sort presque jamais, à cause de son père, comme elle dit; aussi ce soir, je lui avais juré que si elle n'allait pas au bal, je me coucherais à six heures; et elle est allée au bal avec Joram!» M. Omer secouait son fauteuil, tout joyeux d'avoir si bien réussi dans sa ruse innocente.

Je lui serrai la main en lui disant bonsoir.

«Encore une demi-minute, monsieur, dit M. Omer; si vous vous en alliez sans voir mon petit éléphant, vous perdriez le plus charmant de tous les spectacles. Vous n'avez jamais vu rien de pareil!… Minnie!»

On entendit une petite voix mélodieuse, qui répondait de l'étage supérieur: «Me voilà, grand-père!» Et une jolie petite fille, aux longues boucles blondes, arriva bientôt en courant.

«Voilà mon petit éléphant, monsieur, me dit M. Omer, en embrassant l'enfant! pur sang de Siam, monsieur. Allons, petit éléphant!»

Le petit éléphant ouvrit la porte du salon, qu'on avait transformé en une chambre à coucher pour M. Omer, parce qu'il avait de la peine à monter; puis il appuya son joli front, et laissa tomber ses longs cheveux contre le dossier du fauteuil de M. Omer.

«Les éléphants vont tête baissée quand ils se dirigent vers un objet, vous savez, monsieur, me dit M. Omer en me guignant de l'oeil. Petit éléphant! un, deux, trois!»

À ce signal, le petit éléphant fit tourner le fauteuil de M. Omer, avec une dextérité merveilleuse chez un si petit animal, et le fit entrer dans le salon, sans l'accrocher à la porte, tandis que M. Omer me regardait avec une joie indicible, à la vue de cette évolution, comme s'il était tout glorieux de finir par ce tour de force les succès de sa vie passée.

Après avoir erré dans la ville, je me rendis à la maison de Ham. Peggotty y habitait avec lui; elle avait loué sa propre chaumière au successeur de M. Barkis, qui lui avait acheté le fond de clientèle, la charrette et le cheval. Je crois que c'était toujours le même coursier pacifique que du temps de M. Barkis.

Je les trouvai dans une petite cuisine très-bien tenue, en compagnie de mistress Gummidge, que M. Peggotty avait amenée du vieux bateau. Je doute qu'un autre eût pu la décider à abandonner son poste. Il leur avait évidemment tout dit. Peggotty et mistress Gummidge s'essuyaient les yeux avec leurs tabliers. Ham était sorti pour faire un tour sur la grève. Il rentra bientôt, et parut charmé de me voir; j'espère que ma visite leur fit du bien. Nous parlâmes, le plus gaiement qu'il nous fut possible, de la fortune qu'allait faire M. Peggotty dans son nouveau pays, et des merveilles qu'il nous décrirait dans ses lettres, nous ne nommâmes pas Émilie, mais plus d'une fois on fit allusion à elle. Ham avait l'air plus serein que personne.

Mais Peggotty me dit, quand elle m'eut fait monter dans une petite chambre, où le livre aux crocodiles m'attendait sur la table, que Ham était toujours le même; elle était sûre qu'il avait le coeur brisé (me dit-elle en pleurant); mais il était plein de courage et de douceur, et il travaillait avec plus d'activité et d'adresse que tous les constructeurs de barques du port. Parfois, le soir, il rappelait leur vie passée à bord du vieux bateau; et alors il parlait d'Émilie, quand elle était toute petite; mais jamais il ne parlait d'elle, devenue femme.

Je crus lire sur le visage du jeune homme qu'il avait envie de causer seul avec moi. Je résolus donc de me trouver sur son chemin le lendemain soir, quand il reviendrait de son travail; puis je m'endormis. Cette nuit-là, pour la première fois depuis bien longtemps, on éteignit la lumière qui brillait toujours à la fenêtre du vieux bateau, et M. Peggotty se coucha dans son vieux hamac, au son du vent qui gémissait, comme autrefois, autour de lui.

Le lendemain, il s'occupa à disposer sa barque de pêche et tous ses filets; à emballer et à diriger sur Londres, par le roulage, les effets mobiliers qui pouvaient lui servir dans son ménage; à donner à mistress Gummidge ce dont il croyait ne pas avoir besoin. Elle ne le quitta pas de tout le jour. J'avais un triste désir de revoir ce lieu où j'avais vécu jadis, avant qu'on l'abandonnât. Je convins donc avec eux, de venir les y retrouver le soir; mais je m'arrangeai pour voir Ham auparavant.

Comme je savais où il travaillait, il m'était facile de le trouver en chemin. J'allai l'attendre dans un coin retiré de la grève, que je savais qu'il devait traverser, et je m'en revins avec lui, pour qu'il eût le temps de me parler, s'il en avait vraiment envie. Je ne m'étais pas mépris sur l'expression de son visage; nous n'avions pas fait vingt pas qu'il me dit, sans lever les yeux sur moi:

«Maître David, vous l'avez vue?

— Seulement un instant, pendant qu'elle était évanouie, répondis- je doucement.»

Nous marchâmes un instant en silence, puis il me dit:

«Est-ce que vous la reverrez, monsieur David?

— Cela lui serait peut-être trop pénible.

— J'y ai pensé, répondit-il; c'est probable, monsieur, c'est probable.

— Mais, Ham, lui dis-je doucement, si vous vouliez que je lui écrivisse quelque chose de votre part, dans le cas où je ne pourrais pas le lui dire; si vous aviez quelque chose à lui communiquer par mon entremise, je regarderais cette confidence comme un dépôt sacré.

— J'en suis sûr. Vous êtes bien bon, monsieur, je vous remercie! je crois qu'il y a quelque chose que je voudrais lui faire dire ou lui faire écrire.

— Qu'est-ce donc?

Nous allâmes encore quelques pas, puis il reprit:

«Il ne s'agit pas de dire que je lui pardonne, cela n'en vaudrait pas la peine; mais c'est que je la prie de me pardonner de lui avoir presque imposé mon affection. Souvent je me dis, monsieur, que, si elle ne m'avait pas promis de m'épouser, elle aurait eu assez de confiance en moi, en raison de notre amitié, pour venir me dire la lutte qu'elle souffrait dans son coeur, et s'adresser à mes conseils; je l'aurais peut-être sauvée.»

Je lui serrai la main.

«Est-ce tout?

— Il y a encore quelque chose, dit-il; si je peux seulement vous le dire, maître David.»

Nous marchâmes longtemps sans qu'il ouvrît la bouche; enfin, il parla. Il ne pleurait pas; quand il s'arrêtait aux endroits où le lecteur verra des points, il se recueillait seulement pour s'expliquer plus clairement:

«Je l'aimais trop… et sa mémoire… m'est, trop chère… pour que je puisse chercher à lui faire croire que je suis heureux. Je ne pourrais être heureux… qu'en l'oubliant, et je crains bien de ne pouvoir supporter qu'on lui promette pour moi pareille chose; mais, si vous, maître David, qui êtes si savant, si vous pouviez trouver quelque chose à lui dire pour lui faire croire que je n'ai pas trop souffert, que je l'aime toujours, et que je la plains; si vous pouviez lui faire croire que je ne suis pas las de la vie, qu'au contraire, j'espère la voir un jour, sans reproches, là où les méchante cessent de troubler les bons, et où on trouve le repos de ses peines… Si vous pouviez lui dire quelque chose qui soulagerait son chagrin, sans pourtant lui faire croire que je me marierai jamais, ou que jamais une autre me sera de rien, je vous demanderais de bien vouloir le dire… et encore que je prie pour elle… elle qui m'était si chère.»

Je serrai encore vivement la main de Ham entre les miennes, et je lui promis de m'acquitter de mon mieux de sa commission.

«Je vous remercie, monsieur, répondit-il; vous avez été bien bon de venir me trouver; vous avez été bien bon aussi d'accompagner mon oncle jusqu'ici, maître Davy; je comprends bien que je ne le reverrai plus, quoique ma tante doive aller les revoir encore à Londres, et leur dire adieu avant leur départ. J'y suis bien décidé; nous ne nous le disons pas, mais c'est sûr, et cela vaut mieux. La dernière fois que vous le verrez, au dernier moment, voulez-vous lui dire tous les remercîments, toute la respectueuse affection de l'orphelin pour lequel il a été plus qu'un père?»

Je le lui promis.

«Merci encore, monsieur, dit-il, en me pressant cordialement la main; je sais où vous allez. Adieu.»

Il fit un petit signe de la main, comme pour m'expliquer qu'il ne pouvait pas retourner dans ce lieu qu'il avait aimé autrefois, puis s'éloigna. Je le vis tourner les yeux vers une bande de lumière argentée, sur les flots, et passer son chemin en la regardant, jusqu'au moment où il ne fut plus qu'une ombre dans le lointain.

La porte du vieux bateau était ouverte lorsque j'en approchai; je vis qu'il n'y avait plus de meubles, sauf un vieux coffre, sur lequel était assise mistress Gummidge, avec un panier sur les genoux. Elle regardait M. Peggotty, qui avait le coude appuyé sur la cheminée, et semblait examiner les cendres rougeâtres d'un feu à demi éteint; mais il leva la tête d'un air serein, et me dit:

«Ah! vous voilà, maître Davy; vous venez dire adieu à notre vieille maison, comme vous l'aviez promis. C'est un peu nu, n'est- ce pas?

— Vous n'avez pas perdu votre temps, lui dis-je.

— Oh non, monsieur, nous avons bien travaillé; mistress Gummidge a travaillé comme un… je ne sais vraiment pas comme quoi mistress Gummidge n'a pas travaillé, dit M. Peggotty en la regardant, sans avoir pu trouver de comparaison assez flatteuse.»

Mistress Gummidge, toujours appuyée sur son panier, ne fit aucune réflexion.

«Voilà le coffre sur lequel vous vous asseyiez jadis à côté d'Émilie, dit M. Peggotty à voix basse; je vais l'emporter avec moi. Et voilà votre ancienne chambre, maître David, elle est aussi nue qu'on peut le désirer.»

Le vent soufflait doucement, avec un gémissement solennel, qui enveloppait cette demeure à demi déserte d'une atmosphère pleine de tristesse. Tout était parti, jusqu'au petit miroir avec son cadre de nacre. Je pensai au temps où, pour la première fois, j'avais couché là, tandis qu'un si grand changement s'accomplissait dans la maison de ma mère. Je pensai à l'enfant aux yeux bleus qui m'avait charmé. Je pensai à Steerforth, et, tout d'un coup, je me sentis saisi d'une folle crainte qu'il ne fût près de là et qu'on ne pût le rencontrer au premier moment.

«Il se passera du temps avant que le bateau soit habité de nouveau, dit tout bas Peggotty. On le regarde ici à présent comme un lieu de malédiction.

— Appartient-il à quelqu'un du pays? demandai-je.

— À un constructeur de mâts de Yarmouth, dit M. Peggotty. Je compte lui remettre la clef ce soir.»

Nous entrâmes dans l'autre petite chambre, puis nous vînmes retrouver mistress Gummidge, qui était toujours assise sur le coffre. M. Peggotty posa la bougie sur la cheminée, et pria la bonne femme de se lever pour qu'il pût transporter le coffre dehors avant d'éteindre la bougie.

«Daniel, dit mistress Gummidge en quittant tout à coup son panier pour s'attacher au bras de M. Peggotty, mon cher Daniel, voici mes dernières paroles en m'éloignant de cette maison: c'est que je ne veux pas me séparer de vous. Ne pensez pas à me laisser là, Daniel! Oh! non, n'en faites rien.»

M. Peggotty, surpris, regarda mistress Gummidge et puis moi, comme s'il sortait d'un songe.

«N'en faites rien, mon bon Daniel, je vous en conjure, cria mistress Gummidge du ton le plus ému. Emmenez-moi avec vous, Daniel, emmenez-moi avec vous, avec Émilie! Je serai votre servante, votre constante et fidèle servante. S'il y a des esclaves dans le pays où vous allez, je serai votre esclave, et j'en serai bien contente, mais ne m'abandonnez pas, Daniel, je vous en conjure!

— Ma chère amie, dit M. Peggotty en secouant la tête, vous ne savez pas comme le voyage est long et comme la vie sera rude!

— Si, Daniel, je le sais bien! Je le devine! s'écria mistress Gummidge. Mais, je vous le répète, voici mes dernières paroles avant notre séparation: c'est que, si vous me laissez là, je veux rentrer dans cette maison pour y mourir. Je sais bêcher, Daniel; je sais travailler; je sais ce que c'est que la peine. Je serai bonne et patiente, Daniel, plus que vous ne croyez. Voulez-vous seulement essayer? Je ne toucherai jamais un sou de cette pension, Daniel Peggotty, non; pas même quand je mourrais de faim; mais si vous voulez m'emmener, j'irai avec vous et Émilie jusqu'au bout du monde. Je sais bien ce que c'est; je sais que vous croyez que je suis maussade et grognon; mais, mon cher ami, ce n'est déjà plus comme autrefois, je ne suis pas restée toute seule ici sans gagner quelque chose à penser à tous vos chagrins. Maître David, parlez- lui pour moi! Je connais ses habitudes et celles d'Émilie; je connais aussi leurs chagrins, je pourrai les consoler quelquefois, et je travaillerai toujours pour eux. Daniel, mon cher Daniel, laissez-moi aller avec vous!»

Mistress Gummidge prit sa main et la baisa avec une émotion et une tendresse reconnaissante qu'il méritait bien.

Nous transportâmes le coffre hors de la maison, on éteignit les lumières, on ferma la porte, et on quitta le vieux bateau, qui resta comme un point noir au milieu d'un ciel chargé d'orages. Le lendemain, nous retournions à Londres sur l'impériale de la diligence; mistress Gummidge était installée avec son panier dans la rotonde, et elle était bien heureuse.


Back to IndexNext