Je vis sur la mer quelques fragments épars; en courant à l'endroit où on l'attirait sur le rivage, je n'aperçus plus que de faibles débris, comme si c'étaient seulement les fragments de quelque misérable futaille. La consternation était peinte sur tous les visages. On tira Ham à mes pieds… insensible… mort. On le porta dans la maison la plus voisine, et maintenant, personne ne m'empêcha plus de rester près de lui, occupé avec tous les autres à tenter tout au monde pour le ramener à la vie; mais la grande vague l'avait frappé à mort; son noble coeur avait pour toujours cessé de battre.
J'étais assis près du lit, longtemps après que tout espoir avait cessé; un pêcheur qui m'avait connu jadis, lorsque Émilie et moi nous étions des enfants, et qui m'avait revu depuis, vint m'appeler à voix basse.
«Monsieur, me dit-il avec de grosses larmes qui coulaient sur ses joues bronzées, sur ses lèvres tremblantes, pâles comme la mort; monsieur, pouvez-vous sortir un moment?»
Dans son regard, je retrouvai le souvenir qui m'avait frappé tout à l'heure. Frappé de terreur, je m'appuyai sur le bras qu'il m'offrait pour me soutenir.
«Est-ce qu'il y a, lui dis-je, un autre corps sur le rivage?
— Oui, me répondit-il.
— Est-ce quelqu'un que je connais?»
Il ne répondit rien.
Mais il me conduisit sur la grève, et là, où jadis, enfants tous deux, elle et moi nous cherchions des coquilles, là où quelques débris du vieux bateau détruit par l'ouragan de la nuit précédente, étaient épars au milieu des galets; parmi les ruines de la demeure qu'il avait désolée, je le vis couché, la tête appuyée sur son bras, comme tant de fois jadis je l'avais vu s'endormir dans le dortoir de Salem-House.
La nouvelle et l'ancienne blessure.
Vous n'aviez pas besoin, ô Steerforth, de me dire le jour où je vous vis pour la dernière fois, ce jour que je ne croyais guère celui de nos derniers adieux; non, vous n'aviez plus besoin de me dire «quand vous penserez à moi, que ce soit avec indulgence!» Je l'avais toujours fait; et ce n'est pas à la vue d'un tel spectacle que je pouvais changer.
On apporta une civière, on l'étendit dessus, on le couvrit d'un pavillon, on le porta dans la ville. Tous les hommes qui lui rendaient ce triste devoir l'avaient connu, ils avaient navigué avec lui, ils l'avaient vu joyeux et hardi. Ils le transportèrent, au bruit des vagues, au bruit des cris tumultueux qu'on entendait sur leur passage, jusqu'à la chaumière où l'autre corps était déjà.
Mais, quand ils eurent déposé la civière sur le seuil, ils se regardèrent, puis se tournèrent vers moi, en parlant à voix basse. Je compris pourquoi ils sentaient qu'on ne pouvait les placer côte à côte dans le même lieu de repos.
Nous entrâmes dans la ville, pour le porter à l'hôtel. Aussitôt que je pus recueillir mes pensées, j'envoyai chercher Joram, pour le prier de me procurer une voiture funèbre, qui pût l'emporter à Londres cette nuit même. Je savais que moi seul je pouvais m'acquitter de ce soin et remplir le douloureux devoir d'annoncer à sa mère l'affreuse nouvelle, et je voulais remplir avec fidélité ce devoir pénible.
Je choisis la nuit pour mon voyage, afin d'échapper à la curiosité de toute la ville au moment du départ. Mais, bien qu'il fût près de minuit quand je partis de l'hôtel, dans ma chaise de poste, suivi par derrière de mon précieux dépôt, il y avait beaucoup de monde qui attendait. Tout le long des rues, et même à une certaine distance sur la route, je vis des groupes nombreux; mais enfin je n'aperçus plus que la nuit sombre, la campagne paisible, et les cendres d'une amitié qui avait fait les délices de mon enfance.
Par un beau jour d'automne, à peu près vers midi, lorsque le sol était déjà parfumé de feuilles tombées, tandis que les autres, nombreuses encore, avec leurs teintes nuancées de jaune, de rouge et de violet, toujours suspendues à leurs rameaux, laissaient briller le soleil au travers, j'arrivai à Highgate. J'achevai le dernier mille à pied, songeant en chemin à ce que je devais faire, et laissant derrière moi la voiture qui m'avait suivi toute la nuit, en attendant que je lui fisse donner l'ordre d'avancer.
Lorsque j'arrivai devant la maison, je la revis telle que je l'avais quittée. Tous les stores étaient baissés, pas un signe de vie dans la petite cour pavée, avec sa galerie couverte qui conduisait à une porte depuis longtemps inutile. Le vent s'était apaisé, tout était silencieux et immobile.
Je n'eus pas d'abord le courage de sonner à la porte; et lorsque je m'y décidai, il me sembla que la sonnette même, par son bruit lamentable, devait annoncer le triste message dont j'étais porteur. La petite servante vint m'ouvrir, et me regardant d'un air inquiet, tandis qu'elle me faisait passer devant elle, elle me dit:
«Pardon, monsieur, seriez-vous malade?
— Non, c'est que j'ai été très-agité, et je suis fatigué.
— Est-ce qu'il y a quelque chose, monsieur? Monsieur James?
— Chut! lui dis-je. Oui, il est arrivé quelque chose, que j'ai à annoncer à mistress Steerforth. Est-elle chez elle?»
La jeune fille répondit d'un air inquiet que sa maîtresse sortait très-rarement à présent, même en voiture; qu'elle gardait la chambre, et ne voyait personne, mais qu'elle me recevrait. Sa maîtresse était dans sa chambre, ajouta-t-elle, et miss Dartle était près d'elle. «Que voulez-vous que je monte leur dire de votre part?»
Je lui recommandai de s'observer pour ne pas les effrayer, de remettre seulement ma carte et de dire que j'attendais en bas. Puis je m'arrêtai dans le salon, je pris un fauteuil. Le salon n'avait plus cet air animé qu'il avait autrefois, et les volets étaient à demi fermés. La harpe n'avait pas servi depuis bien longtemps. Le portrait de Steerforth, enfant, était là. À côté, le secrétaire où sa mère serrait les lettres de son fils. Les relisait-elle jamais? les relirait-elle encore?
La maison était si calme, que j'entendis dans l'escalier le pas léger de la petite servante. Elle venait me dire que mistress Steerforth était trop malade pour descendre; mais, que si je voulais l'excuser et prendre la peine de monter, elle serait charmée de me voir. En un instant, je fus près d'elle.
Elle était dans la chambre de Steerforth; et non pas dans la sienne: je sentais qu'elle l'occupait, un souvenir de lui, et que c'était aussi pour la même raison qu'elle avait laissé là, à leur place accoutumée, une foule d'objets dont elle était entourée, souvenirs vivants des goûts et des talents de son fils. Elle murmura, en me disant bonjour, qu'elle avait quitté sa chambre, parce que, dans son état de santé, elle ne lui était pas commode, et prit un air imposant qui semblait repousser tout soupçon de la vérité.
Rosa Dartle se tenait, comme toujours, auprès de son fauteuil. Du moment où elle fixa sur moi ses yeux noirs, je vis qu'elle comprenait que j'apportais de mauvaises nouvelles. La cicatrice parut au même instant. Elle recula d'un pas, comme pour échapper à l'observation de mistress Steerforth, et m'épia d'un regard perçant et obstiné qui ne me quitta plus.
«Je regrette de voir que vous êtes en deuil, monsieur, me dit mistress Steerforth.
— J'ai eu le malheur de perdre ma femme, lui dis-je.
— Vous êtes bien jeune pour avoir éprouvé un si grand chagrin, répondit-elle. Je suis fâchée, très-fâchée de cette nouvelle. J'espère que le temps vous apportera quelque soulagement.
— J'espère, dis-je en la regardant, que le temps nous apportera à tous quelque soulagement. Chère mistress Steerforth, c'est une espérance qu'il faut toujours nourrir, même au milieu de nos plus douloureuses épreuves.»
La gravité de mes paroles et les larmes qui remplissaient mes yeux l'alarmèrent. Ses idées parurent tout à coup s'arrêter, pour prendre un autre cours.
J'essayai de maîtriser mon émotion, quand je prononçai doucement le nom de son fils, mais ma voix tremblait. Elle se le répéta deux ou trois fois à elle-même à voix basse. Puis, se tournant vers moi, elle me dit, avec un calme affecté:
«Mon fils est malade?
— Très-malade.
— Vous l'avez vu?
— Je l'ai vu.
— Vous êtes réconciliés?»
Je ne pouvais pas dire oui, je ne pouvais pas dire non. Elle tourna légèrement la tête vers l'endroit où elle croyait retrouver à ses côtés Rosa Dartle, et je profitai de ce moment pour murmurer à Rosa, du bout des lèvres: «Il est mort.»
Pour que mistress Steerforth n'eût pas l'idée de regarder derrière elle et de lire sur le visage ému de Rosa la vérité qu'elle n'était pas encore préparée à savoir, je me hâtai de rencontrer son regard, car j'avais vu Rosa Dartle lever les mains au ciel avec une expression violente d'horreur et de désespoir, puis elle s'en était voilé la figure avec angoisse.
La belle et noble figure que celle de la mère… Ah! quelle ressemblance! quelle ressemblance!… était tournée vers moi avec un regard fixe. Sa main se porta à son front. Je la suppliai d'être calme et de se préparer à entendre ce que j'avais à lui dire; j'aurais mieux fait de la conjurer de pleurer, car elle était là comme une statue.
«La dernière fois que je suis venu ici, repris-je d'une voix défaillante, miss Dartle m'a dit qu'il naviguait de côté et d'autre. L'avant-dernière nuit a été terrible sur mer. S'il était en mer cette nuit-là, et près d'une côte dangereuse, comme on le dit, et si le vaisseau qu'on a vu était bien celui qui…
— Rosa! dit mistress Steerforth, venez ici.»
Elle y vint, mais de mauvaise grâce, avec peu de sympathie. Ses yeux étincelaient et lançaient des flammes, elle fit éclater un rire effrayant.
«Enfin, dit-elle, votre orgueil est-il apaisé, femme insensée? maintenant qu'il vous a donné satisfaction… par sa mort! Vous m'entendez? par sa mort!»
Mistress Steerforth était retombée roide sur son fauteuil: elle n'avait fait entendre qu'un long gémissement en fixant sur elle ses yeux tout grands ouverts.
«Oui! cria Rosa en se frappant violemment la poitrine, regardez- moi, pleurez et gémissez, et regardez-moi! Regardez! dit-elle en touchant du doigt sa cicatrice, regardez le beau chef-d'oeuvre de votre fils mort!»
Le gémissement que poussait de temps en temps la pauvre mère m'allait au coeur. Toujours le même, toujours inarticulé et étouffé, toujours accompagné d'un faible mouvement de tête, mais sans aucune altération dans les traits; toujours sortant d'une bouche pincée et de dents serrées comme si les mâchoires étaient fermées à clef et la figure gelée par la douleur.
«Vous rappelez-vous le jour où il a fait cela? continua Rosa. Vous rappelez-vous le jour où, trop fidèle au sang que vous lui avez mis dans les veines, dans un transport d'orgueil, trop caressé par sa mère, il m'a fait cela, il m'a défigurée pour la vie? Regardez- moi, je mourrai avec l'empreinte de son cruel déplaisir; et puis pleurez et gémissez sur votre oeuvre!
— Miss Dartle, dis-je d'un ton suppliant, au nom du ciel!
— Je veux parler! dit-elle en me regardant de ses yeux de flamme. Taisez-vous! Regardez-moi, vous dis-je; orgueilleuse mère d'un fils perfide et orgueilleux! Pleurez, car vous l'avez nourri; pleurez, car vous l'avez corrompu! pleurez sur lui pour vous et pour moi.»
Elle serrait convulsivement les mains; la passion semblait consumer à petit feu cette frêle et chétive créature.
«Quoi! c'est vous qui n'avez pu lui pardonner son esprit volontaire! s'écria-t-elle, c'est vous qui vous êtes offensée de son caractère hautain; c'est vous qui les avez combattus, en cheveux blancs, avec les mêmes armes que vous lui aviez données le jour de sa naissance! C'est vous, qui, après l'avoir dressé dès le berceau pour en faire ce qu'il est devenu, avez voulu étouffer le germe que vous aviez fait croître. Vous voilà bien payée maintenant de la peine que vous vous êtes donnée pendant tant d'années!
— Oh! miss Dartle, n'êtes-vous pas honteuse! quelle cruauté!
— Je vous dis, répondit-elle, que jeveuxlui parler. Rien au monde ne saurait m'en empêcher, tant que je resterai ici. Ai-je gardé le silence pondant des années, pour ne rien dire maintenant? Je l'aimais mieux que vous ne l'avez jamais aimé! dit-elle en la regardant d'un air féroce. J'aurais pu l'aimer, moi, sans lui demander de retour. Si j'avais été sa femme, j'aurais pu me faire l'esclave de ses caprices, pour un seul mot d'amour, une fois par an. Oui, vraiment, qui le sait mieux que moi? Mais vous, vous étiez exigeante, orgueilleuse, insensible, égoïste. Mon amour à moi aurait été dévoué… il aurait foulé aux pieds vos misérables rancunes.»
Les yeux ardents de colère, elle en simulait le geste en écrasant du pied le parquet.
«Regardez! dit-elle, en frappant encore sur sa cicatrice. Quand il fut d'âge à mieux comprendre ce qu'il avait fait, il l'a vu et il s'en est repenti. J'ai pu chanter pour lui faire plaisir, causer avec lui, lui montrer avec quelle ardeur je m'intéressais à tout ce qu'il faisait; j'ai pu, par ma persévérance, arriver à être assez instruite pour lui plaire, car j'ai cherché à lui plaire et j'y ai réussi. Quand son coeur était encore jeune et fidèle, il m'a aimée; oui, il m'a aimée. Bien des fois, quand il venait de vous humilier par un mot de mépris, il m'a serrée, moi, contre son coeur!»
Elle parlait avec une fierté insultante qui tenait de la frénésie, mais aussi avec un souvenir ardent et passionné, d'un amour dont les cendres assoupies laissaient jaillir quelque étincelle d'un feu plus doux.
«J'ai eu l'humiliation après… j'aurais dû m'y attendre, s'il ne m'avait pas fascinée par ses ardeurs d'enfant… j'ai eu l'humiliation de devenir pour lui un jouet, une poupée, bonne à servir de passe-temps à son oisiveté, à prendre et à quitter, pour s'en amuser, suivant l'inconstante humeur du moment. Quand il s'est lassé de moi, je me suis lassée aussi. Quand il n'a plus songé à moi, je n'ai pas cherché à regagner mon pouvoir sur lui; j'aurais autant pensé à l'épouser, si on l'avait forcé à me prendre pour femme. Nous nous sommes séparés l'un de l'autre sans un mot. Vous l'avez peut-être vu, et vous n'en avez pas été fâchée. Depuis ce jour, je n'ai plus été pour vous deux qu'un meuble insensible, qui n'avait ni yeux, ni oreilles, ni sentiment, ni souvenirs. Ah! vous pleurez? Pleurez sur ce que vous avez fait de lui. Ne pleurez pas sur votre amour. Je vous dis qu'il y a eu un temps où je l'aimais mieux que vous ne l'avez jamais aimé!»
Elle jetait un regard de colère sur cette figure immobile, dont les yeux ne bougeaient pas, et elle ne s'attendrissait pas plus sur les gémissements répétés de la mère, que s'ils sortaient de la bouche d'une statue.
«Miss Dartle, lui dis-je, s'il est possible que vous ayez le coeur assez dur pour ne pas plaindre cette malheureuse mère…
— Et moi, qui me plaindra? reprit-elle avec amertume. C'est elle qui a semé. Le vent récolte la tempête.
— Et si les défauts de son fils… continuai-je.
— Les défauts! s'écria-t-elle en fondant en larmes passionnées. Qui ose dire du mal de lui? Il valait dix mille fois mieux que les amis auxquels il avait fait l'honneur de les élever jusqu'à lui!
— Personne ne peut l'avoir aimé plus que moi, personne ne lui conserve un plus cher souvenir, répondis-je. Ce que je voulais dire, c'est que, lors même que vous n'auriez pas compassion de sa mère, lors même que les défauts du fils, car vous ne les avez pas ménagés vous-même…
— C'est faux, s'écria-t-elle en arrachant ses cheveux noirs, je l'aimais!
— Lors même, repris-je, que ses défauts ne pourraient, dans un pareil moment, être bannis de votre souvenir, vous devriez du moins regarder cette pauvre femme comme si vous ne l'aviez jamais vue auparavant, et lui porter secours.»
Mistress Steerforth n'avait pas bougé, pas fait un geste. Elle restait immobile, froide, le regard fixe; continuant à gémir de temps en temps, avec un faible mouvement de la tête, mais sans donner autrement signe de vie. Tout d'un coup, miss Dartle s'agenouilla devant elle, et commença à lui desserrer sa robe.
«Soyez maudit! dit-elle, en me regardant avec une expression de rage et de douleur réunies. Maudite soit l'heure où vous êtes jamais venu ici! Malédiction sur vous! sortez.»
Je quittai la chambre, mais je rentrai pour sonner, afin de prévenir les domestiques. Elle tenait dans ses bras, la forme impassible de mistress Steerforth, elle l'embrassait en pleurant, elle l'appelait, elle la pressait sur son sein comme si c'eût été son enfant. Elle redoublait de tendresse pour rappeler la vie dans cet être inanimé. Je ne redoutais plus de les laisser seules; je redescendis sans bruit, et je donnai l'alarme dans la maison, en sortant.
Je revins à une heure plus avancée de l'après-midi; nous couchâmes le fils sur un lit, dans la chambre de sa mère. On me dit qu'elle était toujours de même; miss Dartle ne la quittait pas; les médecins étaient auprès d'elle; on avait essayé de bien des remèdes, mais elle restait dans le même état, toujours comme une statue, faisant entendre seulement, de temps en temps, un gémissement plaintif.
Je parcourus cette maison funeste; je fermai tous les volets. Je finis par ceux de la chambre où il reposait. Je soulevai sa main glacée et je la plaçai sur mon coeur; le monde entier n'était pour moi que mort et silence. Seulement, par intervalles, j'entendais éclater le douloureux gémissement de la mère.
Les émigrants.
J'avais encore une chose à faire avant de céder au choc de tant d'émotions. C'était de cacher à ceux qui allaient partir ce qui venait d'arriver, et de les laisser entreprendre leur voyage dans une heureuse ignorance. Pour cela, il n'y avait pas de temps à perdre.
Je pris M. Micawber à part ce soir-là, et je lui confiai le soin d'empêcher cette terrible nouvelle d'arriver jusqu'à M. Peggotty. Il s'en chargea volontiers et me promit d'intercepter tous les journaux, qui, sans cette précaution, pourraient la lui révéler.
«Avant d'arriver jusqu'à lui, monsieur, dit M. Micawber en se frappant la poitrine, il faudra plutôt que cette triste histoire me passe à travers le corps!»
M. Micawber avait pris, depuis qu'il était question pour lui de s'adapter à un nouvel état de société, des airs de boucanier aventureux, pas encore précisément en révolte avec la loi, mais sur le qui-vive, et le chapeau sur le coin de l'oreille. On aurait pu le prendre pour un enfant du désert, habitué depuis longtemps à vivre loin des confins de la civilisation, et sur le point de retourner dans ses solitudes natales.
Il s'était pourvu, entre autres choses, d'un habillement complet de toile cirée et d'un chapeau de paille, très-bas de forme, enduit à l'extérieur de poix ou de goudron. Dans ce costume grossier, un télescope commun de simple matelot sous le bras, tournant à chaque instant vers le ciel un oeil de connaisseur, comme s'il s'attendait à du mauvais temps, il avait un air bien plus nautique que M. Peggotty. Il avait, pour ainsi dire, donné le branle-bas dans toute sa famille. Je trouvai mistress Micawber coiffée du chapeau le plus hermétiquement fermé et le plus discret, solidement attaché sous le menton, et revêtue d'un châle qui l'entortillait, comme on m'avait entortillé chez ma tante, le jour où j'allai la voir pour la première fois, c'est-à-dire comme un paquet, avant de se consolider à la taille par un noeud robuste. Miss Micawber, à ce que je pus voir, ne s'était pas non plus oubliée pour parer au mauvais temps, quoiqu'elle n'eût rien de superflu dans sa toilette. Maître Micawber était à peine visible à l'oeil nu, dans sa vaste chemise bleue, et sous l'habillement de matelot le plus velu que j'aie jamais vu de ma vie. Quant aux enfants, on les avait emballés, comme des conserves, dans des étuis imperméables. M. Micawber et son fils aîné avaient retroussé leurs manches, pour montrer qu'ils étaient prêts à donner un coup de main n'importe où, à monter sur le pont et à chanter en choeur avec les autres pour lever l'ancre: «yeo, - - démarre, — yeo,» au premier commandement.
C'est dans cet appareil que nous les trouvâmes tous, le soir, réunis sous l'escalier de bois qu'on appelait alors lesmarches de Hungerford; ils surveillaient le départ d'une barque qui emmenait une partie de leurs bagages. J'avais annoncé à Traddles le cruel événement qui l'avait douloureusement ému; mais il sentait comme moi qu'il fallait le tenir secret, et il venait m'aider à leur rendre ce dernier service. Ce fut là que j'emmenai M. Micawber à l'écart, et que j'obtins de lui la promesse en question.
La famille Micawber logeait dans un sale petit cabaret borgne, tout à fait au pied des Marches de Hungerford, et dont les chambres à pans de bois s'avançaient en saillie sur la rivière. La famille des émigrants excitant assez de curiosité dans le quartier, nous fûmes charmés de pouvoir nous réfugier dans leur chambre. C'était justement une de ces chambres en bois sous lesquelles montait la marée. Ma tante et Agnès étaient là, fort occupées à confectionner quelques vêtements supplémentaires pour les enfants. Peggotty les aidait; sa vieille boîte à ouvrage était devant elle, avec son mètre, et ce petit morceau de cire qui avait traversé, sain et sauf, tant d'événements.
J'eus bien du mal à éluder ses questions; bien plus encore à insinuer tout bas, sans être remarqué, à M. Peggotty, qui venait d'arriver, que j'avais remis la lettre et que tout allait bien. Mais enfin, j'en vins à bout, et les pauvres gens étaient bien heureux. Je ne devais pas avoir l'air très-gai, mais j'avais assez souffert personnellement pour que personne ne pût s'en étonner.
«Et quand le vaisseau met-il à la voile, monsieur Micawber?» demanda ma tante.
M. Micawber jugea nécessaire de préparer par degrés ma tante, ou sa femme, à ce qu'il avait à leur apprendre, et dit que ce serait plus tôt qu'il ne s'y attendait la veille.
«Le bateau vous a prévenus, je suppose? dit ma tante.
— Oui, madame, répondit-il.
— Eh bien! dit ma tante, on met à la voile…
— Madame, répondit-il, je suis informé qu'il faut que nous soyons à bord, demain matin, avant sept heures.
— Eh! dit ma tante, c'est bien prompt. Est-ce un fait certain, monsieur Peggotty?
— Oui, madame. Le navire descendra la rivière avec la prochaine marée. Si maître Davy et ma soeur viennent à Gravesend avec nous, demain dans l'après-midi, ils nous feront leurs adieux.
— Vous pouvez en être sûr, lui dis-je.
— Jusque là, et jusqu'au moment où nous serons en mer, reprit M. Micawber en me lançant un regard d'intelligence, M. Peggotty et moi, nous surveillerons ensemble nos malles et nos effets. Emma, mon amour, dit M. Micawber en toussant avec sa majesté ordinaire, pour s'éclaircir la voix, mon ami M. Thomas Traddles a la bonté de me proposer tout bas de vouloir bien lui permettre de commander tous les ingrédients nécessaires à la composition d'une certaine boisson, qui s'associe naturellement dans nos coeurs, au rosbif de la vieille Angleterre; je veux dire… du punch. Dans d'autres circonstances, je n'oserais demander à miss Trotwood et à miss Wickfield… mais…
— Tout ce que je peux vous dire, répondit ma tante, c'est que, pour moi, je boirai à votre santé et à votre succès avec le plus grand plaisir, monsieur Micawber.
— Et moi aussi! dit Agnès, en souriant.»
M. Micawber descendit immédiatement au comptoir, et revint chargé d'une cruche fumante. Je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il pelait les citrons avec son couteau poignard, qui avait, comme il convenait au couteau d'un planteur consommé, au moins un pied de long, et qu'il l'essuyait avec quelque ostentation sanguinaire, sur la manche de son habit. Mistress Micawber et les deux aînés de leurs enfants étaient munis aussi de ces formidables instruments; quant aux plus jeunes, on leur avait attaché à chacun, le long du corps, une cuiller de bois pendue à une bonne ficelle. De même aussi, pour prendre un avant-goût de la vie à bord, ou de leur existence future au milieu des forêts, M. Micawber se complut à offrir du punch à mistress Micawber et à sa fille, dans d'horribles petits pots d'étain, au lieu d'employer les verres dont il y avait une pleine tablette sur le buffet; quant à lui, il n'avait jamais été si ravi que de boire dans sa propre pinte d'étain, et de la remettre ensuite bien soigneusement dans sa poche, à la fin de la soirée.
«Nous abandonnons, dit M. Micawber, le luxe de notre ancienne patrie.» Et il semblait y renoncer avec la plus vive satisfaction. «Les citoyens des forêts ne peuvent naturellement pas s'attendre à retrouver là les raffinements de cette terre de liberté.»
Ici, un petit garçon vint dire qu'on demandait en bas M. Micawber.
«J'ai un pressentiment, dit mistress Micawber, en posant sur la table son pot d'étain, que c'est un membre de ma famille!
— S'il en est ainsi, ma chère, fit observer M. Micawber avec la vivacité qui lui était habituelle lorsqu'il abordait ce sujet, comme le membre de votre famille, quel qu'il puisse être, mâle ou femelle, nous a fait attendre fort longtemps, peut-être ce membre voudra-t-il bien attendre aussi que je sois prêt à le recevoir.
— Micawber, dit sa femme à voix basse, dans un moment comme celui-ci…
— Il n'y aurait pas de générosité, dit M. Micawber en se levant, à vouloir se venger de tant d'offenses! Emma, je sens mes torts.
— Et d'ailleurs, ce n'est pas vous qui en avez souffert, Micawber, c'est ma famille. Si ma famille sent enfin de quel bien elle s'est volontairement privée, si elle veut nous tendre maintenant la main de l'amitié, ne la repoussons pas.
— Ma chère, reprit-il, qu'il en soit ainsi!
— Si ce n'est pas pour eux, Micawber, que ce soit pour moi.
— Emma, répondit-il, je ne saurais résister à un pareil appel. Je ne peux pas, même en ce moment, vous promettre de sauter au cou de votre famille; mais le membre de votre famille, qui m'attend en bas, ne verra point son ardeur refroidie par un accueil glacial.»
M. Micawber disparut et resta quelque temps absent; mistress Micawber n'était pas sans quelque appréhension qu'il ne se fût élevé quelque discussion entre lui et le membre de sa famille. Enfin, le même petit garçon reparut, et me présenta un billet écrit au crayon avec l'en-tête officielle: «Heep contre Micawber.»
J'appris par ce document que M. Micawber, se voyant encore arrêté, était tombé dans le plus violent paroxysme de désespoir; il me conjurait de lui envoyer par le garçon son couteau poignard et sa pinte d'étain, qui pourraient lui être utiles dans sa prison, pendant les courts moments qu'il avait encore à vivre. Il me demandait aussi, comme dernière preuve d'amitié, de conduire sa famille à l'hospice de charité de la paroisse, et d'oublier qu'il eût jamais existé une créature de son nom.
Comme de raison, je lui répondis, en m'empressant de descendre pour payer sa dette; je le trouvai assis dans un coin, regardant d'un air sinistre l'agent de police qui s'était saisi de sa personne. Une fois relâché, il m'embrassa avec la plus vive tendresse, et se dépêcha d'inscrire cet item sur son carnet, avec quelques notes, où il eut bien soin, je me le rappelle, de porter un demi-penny que j'avais omis, par inadvertance, dans le total.
Cet important petit carnet lui remémora justement une autre transaction, comme il l'appelait. Quand nous fûmes remontés, il me dit que son absence avait été causée par des circonstances indépendantes de sa volonté; puis il tira de sa poche une grande feuille de papier, soigneusement pliée, et couverte d'une longue addition. Au premier coup-d'oeil que je jetai dessus, je me dis que je n'en avais jamais vu d'aussi monstrueuse sur un cahier d'arithmétique. C'était, à ce qu'il paraît, un calcul d'intérêt composé sur ce qu'il appelait «le total principal de quarante et une livres dix shillings onze pence et demi,» à des échéances diverses. Après avoir soigneusement examiné ses ressources et comparé les chiffres, il en était venu à établir la somme qui représentait le tout, intérêt et principal, pour deux années quinze mois et quatorze jours, à dater du moment présent. Il en avait souscrit, de sa plus belle main, un billet à ordre qu'il remit à Traddles, avec mille remercîments, pour acquit de sa dette intégrale (comme cela se doit d'homme à homme).
«C'est égal, j'ai toujours le pressentiment, dit mistress Micawber en secouant la tête d'un air pensif, que nous retrouverons ma famille à bord avant notre départ définitif.»
M. Micawber avait évidemment un autre pressentiment sur le même sujet, mais il le renfonça dans son pot d'étain, et avala le tout.
«Si vous avez, durant votre passage, quelque occasion d'écrire en Angleterre, mistress Micawber, dit ma tante; ne manquez pas de nous donner de vos nouvelles.
— Ma chère miss Trotwood, répondit-elle; je serai trop heureuse de penser qu'il y a quelqu'un qui tienne à entendre parler de nous; je ne manquerai pas de vous écrire. M. Copperfield, qui est depuis si longtemps notre ami, n'aura pas, j'espère, d'objection à recevoir, de temps à autre, quelque souvenir d'une personne qui l'a connu avant que les jumeaux eussent conscience de leur propre existence.»
Je répondis que je serais heureux d'avoir de ses nouvelles, toutes les fois qu'elle aurait l'occasion d'écrire.
«Les facilités ne nous manqueront pas, grâce à Dieu, dit M. Micawber; l'Océan n'est à présent qu'une grande flotte, et nous rencontrerons sûrement plus d'un vaisseau pendant la traversée. C'est une plaisanterie que ce voyage, dit M. Micawber, en prenant son lorgnon; une vraie plaisanterie. La distance est imaginaire.»
Quand j'y pense, je ne puis m'empêcher de sourire. C'était bien là M. Micawber… Autrefois, lorsqu'il allait de Londres à Canterbury, il en parlait comme d'un voyage au bout du monde; et maintenant qu'il quittait l'Angleterre pour l'Australie, il semblait qu'il partît pour traverser la Manche.
«Pendant le voyage, j'essayerai, dit M. Micawber, de leur faire prendre patience en leur défilant mon chapelet, et j'ai la confiance que, durant nos longues soirées, on ne sera pas fâché d'entendre les mélodies de mon fils Wilkins, autour du feu. Quand mistress Micawber aura le pied marin, et qu'elle ne se sentira plus mal au coeur (pardon de l'expression), elle leur chantera aussi sa petite chansonnette. Nous verrons, à chaque instant, passer près de nous, des marsouins et des dauphins; sur le bâbord comme sur le tribord, nous découvrirons à tout moment des objets pleins d'intérêt. En un mot, dit M. Micawber, avec son antique élégance, il est probable que nous aurons autour de nous tant de sujets de distraction, que, lorsque nous entendrons crier: «Terre,» en haut du grand mât, nous serons on ne peut pas plus étonnés!»
Là-dessus, il brandit victorieusement son petit pot d'étain, comme s'il avait déjà accompli le voyage, et qu'il vînt de passer un examen de première classe devant les autorités maritimes les plus compétentes.
«Pour moi, ce que j'espère surtout, mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber; c'est qu'un jour nous revivrons dans notre ancienne patrie, en la personne de quelques membres de notre famille. Ne froncez pas le sourcil, Micawber! ce n'est pas à ma propre famille que je veux faire allusion, c'est aux enfants de nos enfants. Quelque vigoureux que puisse être le rejeton transplanté, dit mistress Micawber en secouant la tête, je ne saurais oublier l'arbre d'où il sera sorti; et lorsque notre race sera parvenue à la grandeur et à la fortune, j'avoue que je serai bien aise de penser que cette fortune viendra refluer dans les coffres de la Grande-Bretagne.
«Ma chère, dit M. Micawber, que la Grande-Bretagne se tire de là comme elle pourra; je suis forcé de dire qu'elle n'a jamais fait grand'chose pour moi, et que je ne m'inquiète pas beaucoup de ce qu'elle deviendra.
— Micawber, continua mistress Micawber; vous avez tort. Quand vous partez, Micawber, pour un pays lointain, ce n'est pas pour affaiblir, c'est pour fortifier le lien qui nous unit à Albion.
— Le lien en question, ma chère amie, reprit M. Micawber, ne m'a pas, je le répète, chargé d'assez d'obligations personnelles, pour que je redoute le moins du monde d'en former d'autres.
— Micawber, repartit mistress Micawber, je vous le répète, vous avez tort; vous ne savez pas vous-même de quoi vous êtes capable, Micawber; c'est là-dessus que je compte pour fortifier, même en vous éloignant de votre patrie, le lien qui vous unit à Albion.»
M. Micawber s'assit dans son fauteuil, les sourcils légèrement froncés; il avait l'air de n'admettre qu'à demi les idées de mistress Micawber, à mesure qu'elle les énonçait, bien qu'il fût profondément pénétré de la perspective qu'elle ouvrait devant lui.
«Mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, je désire que M. Micawber comprenne sa position. Il me paraît extrêmement important, qu'à dater du jour de son embarquement, M. Micawber comprenne sa position. Vous me connaissez assez, mon cher monsieur Copperfield, pour savoir que je n'ai pas la vivacité d'humeur de M. Micawber. Moi, je suis, qu'il me soit permis de le dire, une femme éminemment pratique. Je sais que nous allons entreprendre un long voyage; je sais que nous aurons à supporter bien des difficultés et bien des privations, c'est une vérité trop claire; mais je sais aussi ce qu'est M. Micawber, je sais mieux que lui ce dont il est capable. Voilà pourquoi je regarde comme extrêmement important que M. Micawber comprenne sa position.
— Mon amour, répondit-il; permettez-moi de vous faire observer qu'il m'est impossible de comprendre ma position dans le moment présent.
— Je ne suis pas de cet avis, Micawber, reprit-elle; pas complètement du moins. Mon cher monsieur Copperfield, la situation de M. Micawber n'est pas comme celle de tout le monde; M. Micawber se rend dans un pays éloigné, précisément pour se faire enfin connaître et apprécier pour la première fois de sa vie. Je désire que M. Micawber se place sur la proue de ce vaisseau, et qu'il dise d'une voix assurée: «Je viens conquérir ce pays! Avez-vous des honneurs? avez-vous des richesses? avez-vous des fonctions largement rétribuées? qu'on me les apporte; elles sont à moi!»
M. Micawber nous lança un regard qui voulait dire: Il y a ma foi! beaucoup de bon dans ce qu'elle dit là.
«En un mot, dit mistress Micawber, du ton le plus décisif, je veux que M. Micawber soit le César de sa fortune. Voilà comment j'envisage la véritable position de M. Micawber, mon cher monsieur Copperfield. Je désire qu'à partir du premier jour de ce voyage, M. Micawber se place sur la proue du vaisseau, pour dire: «Assez de retard comme cela, assez de désappointement, assez de gêne; c'était bon dans notre ancienne patrie, mais voici la patrie nouvelle; vous me devez une réparation! apportez-la-moi.»
M. Micawber se croisa les bras d'un air résolu, comme s'il était déjà debout, dominant la figure qui décorait la proue du navire.
«Et s'il comprend sa position, dit mistress Micawber, n'ai-je pas raison de dire que M. Micawber fortifiera le lien qui l'unit à la Grande-Bretagne, bien loin de l'affaiblir? Prétendra-t-on qu'on ne ressentira pas jusques dans la mère patrie, l'influence de l'homme important, dont l'astre se lèvera sur un autre hémisphère? Aurais- je la faiblesse de croire qu'une fois en possession du sceptre de la fortune et du génie en Australie, M. Micawber ne sera rien en Angleterre? Je ne suis qu'une femme, mais je serais indigne de moi-même et de papa, si j'avais à me reprocher cette absurde faiblesse!»
Dans sa profonde conviction qu'il n'y avait rien à répondre à ces arguments, mistress Micawber avait donné à son ton une élévation morale que je ne lui avais jamais connue auparavant.
«C'est pourquoi, dit-elle; je souhaite d'autant plus que nous puissions revenir habiter un jour le sol natal; M. Micawber sera peut-être, je ne saurais me dissimuler que cela est très-probable, M. Micawber sera un grand nom dans le Livre de l'histoire, et ce sera le moment, pour lui, de reparaître glorieux dans le pays qui lui avait donné naissance, et qui n'avait pas su employer ses grandes facultés.
— Mon amour, repartit M. Micawber, il m'est impossible de ne pas être touché de votre affection; je suis toujours prêt à m'en rapporter à votre bon jugement. Ce qui sera, sera! Le ciel me préserve de jamais vouloir dérober à ma terre natale la moindre part des richesses qui pourront, un jour, s'accumuler sur nos descendants!
— C'est bien, dit ma tante, en se tournant vers M. Peggotty; et je bois à votre santé à tous; que toute sorte de bénédictions et de succès vous accompagnent!»
M. Peggotty mit par terre les deux enfants qu'il tenait sur ses genoux, et se joignit à M. et à mistress Micawber pour boire, en retour, à notre santé; puis les Micawber et lui se serrèrent cordialement la main, et en voyant un sourire venir illuminer son visage bronzé, je sentis qu'il saurait bien se tirer d'affaire, établir sa bonne renommée, et se faire aimer partout où il irait.
Les enfants eurent eux-mêmes la permission de tremper leur cuiller de bois dans le pot de M. Micawber, pour s'associer au voeu général; après quoi ma tante et Agnès se levèrent et prirent congé des émigrants. Ce fut un douloureux moment. Tout le monde pleurait; les enfants s'accrochaient à la robe d'Agnès, et nous laissâmes le pauvre M. Micawber dans un violent désespoir, pleurant et sanglotant à la lueur d'une seule bougie, dont la simple clarté, vue de la Tamise, devait donner à sa chambre l'apparence d'un pauvre fanal.
Le lendemain matin, j'allai m'assurer qu'ils étaient partis. Ils étaient montés dans la chaloupe à cinq heures du matin. Je compris quel vide laissent de tels adieux, en trouvant à la misérable petite auberge, où je ne les avais vus qu'une seule fois, un air triste et désert, maintenant qu'ils en étaient partis.
Le surlendemain, dans l'après-midi, nous nous rendîmes à Gravesend, ma vieille bonne et moi; nous trouvâmes le vaisseau environné d'une foule de barques, au milieu de la rivière. Le vent était bon, le signal du départ flottait au haut du mât. Je louai immédiatement une barque, et nous pénétrâmes à bord, à travers la confusion étourdissante à laquelle le navire était en proie.
M. Peggotty nous attendait sur le pont. Il me dit que M. Micawber venait d'être arrêté de nouveau (et pour la dernière fois), à la requête de M. Heep, et que, d'après mes instructions, il avait payé le montant de la dette, que je lui rendis aussitôt. Puis il nous fit descendre dans l'entre-pont, et là, se dissipèrent les craintes que j'avais pu concevoir, qu'il ne vint à savoir ce qui s'était passé à Yarmouth. M. Micawber s'approcha de lui, lui prit le bras d'un air d'amitié et de protection, et me dit à voix basse que, depuis l'avant-veille, il ne l'avait pas quitté.
C'était pour moi un spectacle si étrange, l'obscurité me semblait si grande, et l'espace si resserré, qu'au premier abord, je ne pus me rendre compte de rien; mais peu à peu mes yeux s'habituèrent à ces ténèbres, et je me crus au centre d'un tableau de Van Ostade. On apercevait au milieu des poutres, des agrès, des ralingues du navire, les hamacs, les malles, les caisses, les barils composant le bagage des émigrants; quelques lanternes éclairaient la scène; plus loin, la pâle lueur du jour pénétrait par une écoutille ou une manche à vent. Des groupes divers se pressaient en foule; on faisait de nouveaux amis, on prenait congé des anciens, on parlait, on riait, on pleurait, on mangeait et on buvait; les uns, déjà installés dans les quelques pieds de parquet qui leur étaient assignés, s'occupaient à disposer leurs effets, et plaçaient de petits enfants sur des tabourets ou dans leurs petites chaises; d'autres, ne sachant où se caser, erraient d'un air désolé. Il y avait des enfants qui ne connaissaient encore la vie que depuis huit jours, et des vieillards voûtés qui semblaient ne plus avoir que huit jours à la connaître; des laboureurs qui emportaient avec leurs bottes quelque motte du sol natal, et des forgerons, dont la peau allait donner au nouveau-monde un échantillon de la suie et de la fumée de l'Angleterre; dans l'espace étroit de l'entre-pont, on avait trouvé moyen d'entasser des spécimens de tous les âges et de tous les états.
En jetant autour de moi un coup d'oeil, je crus voir, assise à côté d'un des petits Micawber, une femme dont la tournure me rappelait Émilie. Une autre femme se pencha vers elle pour l'embrasser, puis s'éloigna rapidement à travers la foule, me laissant un vague souvenir d'Agnès. Mais au milieu de la confusion universelle, et du désordre de mes pensées, je la perdis bientôt de vue; je ne vis plus qu'une chose, c'est qu'on donnait le signal de quitter le pont à tous ceux qui ne partaient pas; que ma vieille bonne pleurait à côté de moi, et que mistress Gummidge s'occupait activement d'arranger les effets de M. Peggotty, avec l'assistance d'une jeune femme, vêtue de noir, qui me tournait le dos.
«Avez-vous encore quelque chose à me dire, maître Davy? me demanda M. Peggotty; n'auriez-vous pas quelque question à me faire pendant que nous sommes encore là?
«Une seule, lui dis-je. Marthe…»
Il toucha le bras de la jeune femme que j'avais vue près de lui, elle se retourna, c'était Marthe.
«Que Dieu vous bénisse, excellent homme que vous êtes! m'écriai- je; vous l'emmenez avec vous?»
Elle me répondit pour lui, en fondant en larmes. Il me fut impossible de dire un mot, mais je serrai la main de M. Peggotty; et si jamais j'ai estimé et aimé un homme au monde, c'est bien celui-là.
Les étrangers évacuaient le navire. Mon plus pénible devoir restait encore à accomplir. Je lui dis ce que j'avais été chargé de lui répéter, au moment de son départ, par le noble coeur qui avait cessé de battre. Il en fut profondément ému. Mais, lorsqu'à son tour, il me chargea de ses compliments d'affection et de regret pour celui qui ne pouvait plus les entendre, je fus bien plus ému encore que lui.
Le moment était venu. Je l'embrassai. Je pris le bras de ma vieille bonne tante en pleurs, nous remontâmes sur le pont. Je pris congé de la pauvre mistress Micawber. Elle attendait toujours sa famille d'un air inquiet; et ses dernières paroles furent pour me dire qu'elle n'abandonnerait jamais M. Micawber.
Nous redescendîmes dans notre barque; à une petite distance, nous nous arrêtâmes pour voir le vaisseau prendre son élan. Le soleil se couchait. Le navire flottait entre nous et le ciel rougeâtre: on distinguait le plus mince de ses espars et de ses cordages sur ce fond éclatant. C'était si beau, si triste, et en même temps si encourageant, de voir ce glorieux vaisseau immobile encore sur l'onde doucement agitée, avec tout son équipage, tous ses passagers, rassemblés en foule sur le pont, silencieux et tête nue, que je n'avais jamais rien vu de pareil.
Le silence ne dura qu'un moment. Le vent souleva les voiles, le vaisseau s'ébranla; trois hourrahs retentissants, partis de toutes les barques, et répétés à bord vinrent d'écho en écho mourir sur le rivage. Le coeur me faillit à ce bruit, à la vue des mouchoirs et des chapeaux qu'on agitait en signe d'adieu, et c'est alors que je la vis.
Oui, je la vis à côté de son oncle, toute tremblante contre son épaule. Il nous montrait à sa nièce, elle nous vit à son tour, et m'envoya de la main un dernier adieu. Allez, pauvre Émilie! belle et frêle plante battue par l'orage! Attachez-vous à lui comme le lierre, avec toute la confiance que vous laisse votre coeur brisé, car il s'est attaché à vous avec toute la force de son puissant amour.
Au milieu des teintes roses du ciel, elle, appuyée sur lui, et lui la soutenant dans ses bras, ils passèrent majestueusement et disparurent. Quand nous tournâmes nos rames vers le rivage, la nuit était tombée sur les collines du Kent… Elle était aussi tombée sur moi, bien ténébreuse.
Absence.
Oh! oui, une nuit bien longue et bien ténébreuse, troublée par tant d'espérances déçues, tant de chers souvenirs, tant d'erreurs passées, tant de chagrins stériles, tant de regrets amers qui venaient la hanter comme des spectres nocturnes.
Je quittai l'Angleterre, sans bien comprendre encore toute la force du coup que j'avais à supporter. Je quittai tous ceux qui m'étaient chers et je m'en allai; je croyais que j'en étais quitte, et que tout était fini comme cela. De même que, sur un champ de bataille, un soldat vient de recevoir une balle mortelle sans savoir seulement qu'il est blessé; de même, laissé seul avec mon coeur indiscipliné, je ne me doutais pas non plus de la profonde blessure contre laquelle il allait avoir à lutter.
Je le compris enfin, mais non point tout d'un coup; ce ne fut que petit à petit et comme brin à brin. Le sentiment de désolation que j'emportais en m'éloignant ne fit que devenir plus vif et plus profond d'heure en heure. Ce n'était d'abord qu'un sentiment vague et pénible de chagrin et d'isolement. Mais il se transforma, par degrés imperceptibles, en un regret sans espoir de tout ce que j'avais perdu, amour, amitié, intérêt: de tout ce que l'amour avait brisé dans mes mains; une première foi, une première affection, le rêve entier de ma vie. Que me restait-il désormais? un vaste désert qui s'étendait autour de moi sans interruption, presque sans horizon.
Si ma douleur était égoïste, je ne m'en rendais pas compte. Je pleurais sur ma femme-enfant, enlevée si jeune, à la fleur de son avenir. Je pleurais sur celui qui aurait pu gagner l'amitié et l'admiration de tous, comme jadis il avait su gagner la mienne. Je pleurais sur le coeur brisé qui avait trouvé le repos dans la mer orageuse; je pleurais sur les débris épars de cette vieille demeure, où j'avais entendu souffler le vent du soir, quand je n'étais encore qu'un enfant.
Je ne voyais aucune issue à cet abîme de tristesse où j'étais tombé. J'errais de lieu en lieu, portant partout mon fardeau avec moi. J'en sentais tout le poids, je pliais sous le faix, et je me disais dans mon coeur que jamais il ne pourrait être allégé.
Dans ces moments de crise et de découragement, je croyais que j'allais mourir. Parfois je me disais que je voulais mourir au moins près des miens, et je revenais sur mes pas, pour être plutôt avec eux. D'autrefois, je continuais mon chemin, j'allais de ville en ville, poursuivant je ne sais quoi devant moi, et voulant laisser derrière moi je ne sais quoi non plus.
Il me serait impossible de retracer une à une toutes les phases douloureuses que j'eus à traverser dans ma détresse. Il y a de ces rêves qu'on ne saurait décrire que d'une manière vague et imparfaite; et quand je prends sur moi de me rappeler cette époque de ma vie, il me semble que c'est un de ces rêves-là qui me reviennent à l'esprit. Je revois, en passant, des villes inconnues, des palais, des cathédrales, des temples, des tableaux, des châteaux et des tombes, des rues fantastiques, tous les vieux monuments de l'histoire et de l'imagination. Mais non, je ne les revois pas, je les rêve, portant toujours partout mon fardeau pénible, et ne reconnaissant qu'à peine les objets qui passent et disparaissent dans cette fantasmagorie de mon esprit. Ne rien voir, ne rien entendre, uniquement absorbé dans le sentiment de ma douleur, voilà la nuit qui tomba sur mon coeur indiscipliné, mais sortons-en… comme je finis par en sortir, Dieu merci!… Il est temps de secouer ce long et triste rêve, et de quitter les ténèbres pour une nouvelle aurore.
Pendant plusieurs mois je voyageai ainsi, avec ce nuage obscur sur l'esprit. Des raisons mystérieuses semblaient m'empêcher de reprendre le chemin de mon pays natal, et m'engager à poursuivre mon pèlerinage. Tantôt je prenais ma course de pays en pays, sans me reposer, sans m'arrêter nulle part. Tantôt je restais longtemps au même endroit, sans savoir pourquoi. Je n'avais ni but, ni mobile.
J'étais en Suisse. Je revenais d'Italie, par un des grands passages à travers les Alpes, où j'errais, avec un guide, dans les sentiers écartés des montagnes. Si ces solitudes majestueuses parlaient à mon coeur, je n'en savais en vérité rien. J'avais trouvé quelque chose de merveilleux et de sublime dans ces hauteurs prodigieuses, dans ces précipices horribles, dans ces torrents mugissants, dans ces chaos de neige et de glace, mais c'était tout ce que j'y avais vu.
Un soir, je descendais, avant le coucher du soleil, au fond d'une vallée où je devais passer la nuit. À mesure que je suivais le sentier autour de la montagne d'où je venais de voir l'astre du jour bien au-dessus de moi, je crus sentir le goût du beau et l'instinct d'un bonheur tranquille s'éveiller chez moi, sous la douce influence de ce spectacle paisible, et ranimer dans mon coeur une faible lueur de ces émotions depuis longtemps inconnues. Je me souviens que je m'arrêtai dans ma marche avec une espèce de chagrin dans l'âme qui ne ressemblait plus à l'accablement et au désespoir. Je me souviens que je fus tenté d'espérer qu'il n'était pas impossible qu'il vînt à s'opérer en moi quelque bienheureux changement.
Je descendis dans la vallée au moment où le soleil du soir dorait les cimes couvertes de neige qui allaient le masquer comme d'un nuage éternel. La base de la montagne qui formait la gorge où se trouvait situé le petit village, était d'une riche verdure; au- dessus de cette joyeuse végétation croissaient de sombres forêts de sapins, qui fendaient ces masses de neige comme un coin, et soutenaient l'avalanche. Plus haut, on voyait des rochers grisâtres, des sentiers raboteux, des glaçons et de petites oasis de pâturage qui allaient se perdre dans la neige dont la cime des monts était couronnée. Ça et là, sur le revers de la montagne, quelques points sur la neige, et chaque point était une maison. Tous ces chalets solitaires, écrasés par la grandeur sublime des cimes gigantesques qui les dominaient, paraissaient trop petits, en comparaison, pour des jouets d'enfant. Il en était de même du village, groupé dans la vallée, avec son pont de bois jeté sur le ruisseau qui tombait en cascade sur les rochers brisés, et courait à grand bruit au milieu des arbres. On entendait au loin, dans le calme du soir, une espèce de chant; c'étaient les voix des bergers, et en voyant un nuage, éclatant des feux du soleil couchant, flotter à mi-côte sur le flanc de la montagne, je croyais presque entendre sortir de son sein les accents de cette musique sereine qui n'appartenait pas à la terre. Tout d'un coup, au milieu de cette grandeur imposante, la voix, la grande voix de la nature me parla; docile à son influence secrète, je posai sur le gazon ma tête fatiguée, je pleurai comme je n'avais pas pleuré encore depuis la mort de Dora.
J'avais trouvé quelques instants auparavant un paquet de lettres qui m'attendait, et j'étais sorti du village pour les lire pendant qu'on préparait mon souper. D'autres paquets s'étaient égarés, et je n'en avais pas reçu depuis longtemps. Sauf une ligne ou deux, pour dire que j'étais bien et que j'étais arrivé à cet endroit, je n'avais eu ni le courage ni la force d'écrire une seule lettre depuis mon départ.
Le paquet était entre mes mains. Je l'ouvris, et je reconnus l'écriture d'Agnès.
Elle était heureuse, comme elle nous l'avait dit, de se sentir utile. Elle réussissait dans ses efforts, comme elle l'avait espéré. C'était tout ce qu'elle me disait sur son propre compte. Le reste avait rapport à moi.
Elle ne me donnait pas de conseils; elle ne me parlait pas de mes devoirs; elle me disait seulement, avec sa ferveur accoutumée, qu'elle avait confiance en moi. Elle savait, disait-elle, qu'avec mon caractère je ne manquerais pas de tirer une leçon salutaire du chagrin même qui m'avait frappé. Elle savait que les épreuves et la douleur ne feraient qu'élever et fortifier mon âme. Elle était sûre que je donnerais à tous mes travaux un but plus noble et plus ferme, après le malheur que j'avais eu à souffrir. Elle qui se réjouissait tant du nom que je m'étais déjà fait, et qui attendait avec tant d'impatience les succès qui devaient l'illustrer encore, elle savait bien que je continuerais à travailler. Elle savait que dans mon coeur, comme dans tous les coeurs vraiment bons et élevés, l'affliction donne de la force et non de la faiblesse… De même que les souffrances de mon enfance avaient contribué à faire de moi ce que j'étais devenu; de même des malheurs plus grands, en aiguisant mon courage, me rendraient meilleur encore, pour que je pusse transmettre aux autres, dans mes écrits, l'enseignement que j'en avais reçu moi-même. Elle me remettait entre les mains de Dieu, de celui qui avait recueilli dans son repos mon innocent trésor; elle me répétait qu'elle m'aimait toujours comme une soeur, et que sa pensée me suivait partout, fière de ce que j'avais fait, mais infiniment plus fière encore de ce que j'étais destiné à faire un jour.
Je serrai sa lettre sur mon coeur, je pensai à ce que j'étais une heure auparavant, lorsque j'écoutais les voix qui expiraient dans le lointain: et en voyant les nuages vaporeux du soir prendre une teinte plus sombre, toutes les couleurs nuancées de la vallée s'effacer; la neige dorée sur la cime des montagnes se confondre avec le ciel pâle de la nuit, je sentis la nuit de mon âme passer et s'évanouir avec ces ombres et ces ténèbres. Il n'y avait pas de nom pour l'amour que j'éprouvais pour elle, plus chère désormais à mon coeur qu'elle ne l'avait jamais été.
Je relus bien des fois sa lettre, je lui écrivis avant de me coucher. Je lui dis que j'avais eu grand besoin de son aide, que sans elle je ne serais pas, je n'aurais jamais été ce qu'elle croyait, mais qu'elle me donnait l'ambition de l'être, et le courage de l'essayer.
Je l'essayai en effet. Encore trois mois, et il y aurait un an que j'avais été si douloureusement frappé. Je résolus de ne prendre aucune résolution avant l'expiration de ce terme, mais d'essayer seulement de répondre à l'estime d'Agnès. Je passai tout ce temps- là dans la petite vallée où j'étais et dans les environs.
Les trois mois écoulés, je résolus de rester encore quelque temps loin de mon pays; de m'établir pour le moment dans la Suisse, qui m'était devenue chère par le souvenir de cette soirée; de reprendre une plume, de me remettre au travail.
Je me conformai humblement aux conseils d'Agnès; j'interrogeai la nature, qu'on n'interroge jamais en vain; je ne repoussai plus loin de moi les affections humaines. Bientôt j'eus presque autant d'amis dans la vallée, que j'en avais jadis à Yarmouth, et quand je les quittai à l'automne pour aller à Genève, ou que je vins les retrouver au printemps, leurs regrets et leur accueil affectueux m'allaient au coeur, comme s'ils me les adressaient dans la langue de mon pays.
Je travaillais ferme et dur; je commençais de bonne heure et je finissais tard. J'écrivais une nouvelle dont je choisis le sujet en rapport avec mes peines récentes; je l'envoyai à Traddles, qui s'entremit pour la publication, d'une façon très-avantageuse à mes intérêts; et le bruit de ma réputation croissante fut porté jusqu'à moi par le flot de voyageurs que je rencontrais sur mon chemin. Après avoir pris un peu de repos et de distraction, je me remis à l'oeuvre avec mon ardeur d'autrefois, sur un nouveau sujet d'imagination, qui me plaisait infiniment. À mesure que j'avançais dans l'accomplissement de cette tâche, je m'y attachais de plus en plus, et je mettais toute mon énergie à y réussir. C'était mon troisième essai en ce genre. J'en avais écrit à peu près la moitié, quand je songeai, dans un intervalle de repos, à retourner en Angleterre.
Depuis longtemps, sans nuire à mon travail patient et à mes études incessantes, je m'étais habitué à des exercices robustes. Ma santé, gravement altérée lorsque j'avais quitté l'Angleterre, s'était entièrement rétablie. J'avais beaucoup vu; j'avais beaucoup voyagé, et j'espère que j'avais appris quelque chose dans mes voyages.
J'ai raconté maintenant tout ce qu'il me paraissait utile de dire sur cette longue absence… Cependant, j'ai fait une réserve. Si je l'ai faite, ce n'est pas que j'eusse l'intention de taire une seule de mes pensées, car, je l'ai déjà dit, ce récit est ma mémoire écrite. J'ai voulu garder pour la fin ce secret enseveli au fond de mon âme. J'y arrive à présent.
Je ne puis sonder assez avant ce secret de mon propre coeur pour pouvoir dire à quel moment je commençai à penser que j'aurais pu jadis faire d'Agnès l'objet de mes premières et de mes plus chères espérances. Je ne puis dire à quelle époque de mon chagrin j'en vins à songer que, dans mon insouciante jeunesse, j'avais rejeté loin de moi le trésor de son amour. Peut-être avais-je recueilli quelque murmure de cette lointaine pensée chaque fois que j'avais eu le malheur de sentir la perte ou le besoin de ce quelque chose qui ne devait jamais se réaliser et qui manquait à mon bonheur. Mais c'est une pensée que je n'avais voulu accueillir, quand elle s'était présentée, que comme un regret mêlé de reproche pour moi- même lorsque la mort de Dora me laissa triste et seul dans le monde.
Si, à cette époque, je m'étais trouvé souvent près d'Agnès peut- être, dans ma faiblesse, eussé-je trahi ce sentiment intime. Ce fut là la crainte vague qui me poussa d'abord à rester loin de mon pays. Je n'aurais pu me résigner à perdre la plus petite part de son affection de soeur, et, mon secret une fois échappé, j'aurais mis entre nous deux une barrière jusque-là inconnue.
Je ne pouvais pas oublier que le genre d'affection qu'elle avait maintenant pour moi était mon oeuvre; que, si jamais elle m'avait aimé d'un autre amour, et parfois je me disais que cela avait peut-être existé dans son coeur, je l'avais repoussé. Quand nous n'étions que des enfants, je m'étais habitué à le regarder comme une chimère. J'avais donné tout mon amour à une autre femme; je n'avais pas fait ce que j'aurais pu faire; et si Agnès était aujourd'hui pour moi ce qu'elle était, une soeur, et non pas une amante, c'était moi qui l'avais voulu: son noble coeur avait fait le reste.
Lorsque je commençai à me remettre, à me reconnaître et à m'observer, je songeai qu'un jour peut-être, après une longue attente, je pourrais réparer les fautes du passé; que je pourrais avoir le bonheur indicible de l'épouser. Mais en s'écoulant, le temps emporta cette lointaine espérance. Si elle m'avait jamais aimé, elle ne devait m'en être que plus sacrée; n'avait-elle pas toutes mes confidences? Ne l'avais-je pas mise au courant de toutes mes faiblesses? Ne s'était-elle pas immolée jusqu'à devenir ma soeur et mon amie? Cruel triomphe sur elle-même! Si au contraire elle ne m'avait jamais aimé, pouvais-je croire qu'elle m'aimerait à présent?
Je m'étais toujours senti si faible en comparaison de sa persévérance et de son courage! maintenant je le sentais encore davantage. Quoique j'eusse pu être pour elle, ou elle pour moi, si j'avais été autrefois plus digne d'elle, ce temps était passé. Je l'avais laissé fuir loin de moi. J'avais mérité de la perdre.
Je souffris beaucoup dans cette lutte; mon coeur était plein de tristesse et de remous, et pourtant je sentais que l'honneur et le devoir m'obligeaient à ne pas venir faire offrande à cette personne si chère, de mes espérances évanouies, moi qui, par un caprice frivole, étais allé en porter l'hommage ailleurs, quand elles étaient dans toute leur fraîcheur de jeunesse. Je ne cherchais pas à me cacher que je l'aimais, que je lui étais dévoué pour la vie, mais je me répétais qu'il était trop tard, à présent, pour rien changer à la nature de nos relations convenues.
J'avais souvent réfléchi à ce que me disait ma Dora quand elle me parlait, à ses derniers moments, de ce qui nous serait arrivé dans notre ménage, si nous avions eu de plus longs jours à passer ensemble; j'avais compris que bien souvent les choses qui ne nous arrivent pas ont sur nous autant d'effet en réalité que celles qui s'accomplissent. Cet avenir dont elle s'effrayait pour moi, c'était maintenant une réalité que le destin m'avait envoyée pour me punir, comme elle l'aurait fait tôt ou tard, même auprès d'elle, si la mort ne nous avait pas séparés auparavant. J'essayai de songer à tous les heureux effets qu'aurait pu exercer sur moi l'influence d'Agnès, pour devenir plus courageux, moins égoïste, plus attentif à veiller sur mes défauts et à corriger mes erreurs. Et c'est ainsi qu'à force de penser à ce qui aurait pu être, j'arrivai à la conviction sincère que cela ne serait jamais.
Voilà quel était le sable mouvant de mes pensées; voilà dans quel accès de perplexités et de doutes je passai les trois ans qui s'écoulèrent depuis mon départ, jusqu'au jour où je repris le chemin de ma patrie. Oui, il y avait trois ans que le vaisseau, chargé d'émigrants, avait mis à la voile; et c'était trois ans après qu'au même endroit, à la même heure, au toucher du soleil, j'étais debout sur le pont du paquebot qui me ramenait en Angleterre, les yeux fixés sur l'onde aux teintes roses, où j'avais vu réfléchir l'image de ce vaisseau.
Trois ans! c'est bien long dans son ensemble, quoique ce soit bien court en détail! Et mon pays m'était bien cher, et Agnès aussi!… Mais elle n'était pas à moi… jamais elle ne serait à moi… Cela aurait pu être autrefois, mais c'était passé!…