CHAPITRE XXXI.

On me montre deux intéressants pénitents.

Provisoirement… dans tous les cas, jusqu'à ce que mon livre fût achevé, c'est à dire pendant quelques mois encore… j'élus domicile à Douvres, chez ma tante; et là, assis à la fenêtre d'où j'avais contemplé la lune réfléchie dans les eaux de la mer, la première fois que j'étais venu chercher un abri sous ce toit, je poursuivis tranquillement ma tâche.

Fidèle à mon projet de ne faire allusion à mes travaux que lorsqu'ils viennent par hasard se mêler à l'histoire de ma vie, je ne dirai point les espérances, les joies, les anxiétés et les triomphes de ma vie d'écrivain. J'ai déjà dit que je me vouais à mon travail avec toute l'ardeur de mon âme, que j'y mettais tout ce que j'avais d'énergie. Si mes livres ont quelque valeur, qu'ai- je besoin de rien ajouter? Sinon, mon travail ne valant pas grand'chose, le reste n'a d'intérêt pour personne.

Parfois, j'allais à Londres, pour me perdre dans ce vivant tourbillon du monde, ou pour consulter Traddles sur quelque affaire. Pendant mon absence, il avait gouverné ma fortune avec un jugement des plus solides; et, grâce à lui, elle était dans l'état le plus prospère, Comme ma renommée croissante commençait à m'attirer une foule de lettres de gens que je ne connaissais pas, lettres souvent fort insignifiantes, auxquelles je ne savais que répondre, je convins avec Traddles de faire peindre mon nom sur sa porte; là, les facteurs infatigables venaient apporter des monceaux de lettres à mon adresse, et, de temps à autre, je m'y plongeais à corps perdu, comme un ministre de l'intérieur, sauf les appointements.

Dans ma correspondance, je trouvais parfois égarée une offre obligeante de quelqu'un des nombreux individus qui erraient dans la cour desDoctors'-Commons: on me proposait de pratiquer sous mon nom (si je voulais seulement me charger d'acheter la charge de procureur), et de me donner tant pour cent sur les bénéfices. Mais je déclinai toutes ces offres, sachant bien qu'il n'y avait que déjà trop de ces courtiers marrons en exercice, et persuadé que la cour des Commons était déjà bien assez mauvaise comme cela, sans que j'allasse contribuer à la rendre pire encore.

Les soeurs de Sophie étaient retournées en Devonshire, lorsque mon nom vint éclore sur la porte de Traddles, et c'était le petit espiègle qui répondait tout le jour, sans seulement avoir l'air de connaître Sophie, confinée dans une chambre de derrière, d'où elle avait l'agrément de pouvoir, en levant les yeux de dessus son ouvrage, avoir une échappée de vue sur un petit bout de jardin enfumé, y compris une pompe.

Mais je la retrouvais toujours là, charmante et douce ménagère, fredonnant ses chansons du Devonshire quand elle n'entendait pas monter quelques pas inconnus, et fixant par ses chants mélodieux le petit page sur son siège, dans son antichambre officielle.

Je ne comprenais pas, au premier abord, pourquoi je trouvais si souvent Sophie occupée à écrire sur un grand livre, ni pourquoi, dès qu'elle m'apercevait, elle s'empressait de le fourrer dans le tiroir de sa table. Mais le secret me fut bientôt dévoilé. Un jour, Traddles (qui venait de rentrer par une pluie battante) sortit un papier de son pupitre et me demanda ce que je pensais de cette écriture.

— Oh, non, Tom! s'écria Sophie, qui faisait chauffer les pantoufles de son mari.

— Pourquoi pas, ma chère, reprit Tom d'un air ravi. Que dites- vous de cette écriture, Copperfield?

— Elle est magnifique; c'est tout à fait l'écriture légale des affaires. Je n'ai jamais vu, je crois, une main plus ferme.

— Ça n'a pas l'air d'une écriture de femme, n'est-ce pas? ditTraddles.

— De femme! répétai-je. Pourquoi pas d'un moulin à vent?»

Traddles, ravi de ma méprise, éclata de rire, et m'apprit que c'était l'écriture de Sophie; que Sophie avait déclaré qu'il lui fallait bientôt un copiste, et qu'elle voulait remplir cet office; qu'elle avait attrapé ce genre d'écriture à force d'étudier un modèle; et qu'elle transcrivait maintenant je ne sais combien de pages in-folio à l'heure. Sophie était toute confuse de ce qu'on me disait là. «Quand Tom sera juge, disait-elle, il n'ira pas le crier comme cela sur les toits. Mais Tom n'était pas de cet avis; il déclarait au contraire qu'il en serait toujours également fier, quelles que fussent les circonstances.

«Quelle excellente et charmante femme vous avez, mon cherTraddles! lui dis-je, lorsqu'elle fut sortie en riant.

— Mon cher Copperfield, reprit Traddles, c'est sans exception la meilleure fille du monde. Si vous saviez comme elle gouverne tout ici, avec quelle exactitude, quelle habileté, quelle économie, quel ordre, quelle bonne humeur elle vous mène tout cela!

— En vérité, vous avez bien raison de faire son éloge, repris-je. Vous êtes un heureux mortel. Je vous crois faits tous deux pour vous communiquer l'un à l'autre le bonheur que chacun de vous porte en soi-même.

— Il est certain que nous sommes les plus heureux du monde, reprit Traddles; c'est une chose que je ne peux pas nier. Tenez! Copperfield, quand je la vois se lever à la lumière pour mettre tout en ordre, aller faire son marché sans jamais s'inquiéter du temps, avant même que les clercs soient arrivés dans le bureau; me composer je ne sais comment les meilleurs petits dîners, avec les éléments les plus ordinaires; me faire des puddings et des pâtés, remettre chaque chose à sa place, toujours propre et soignée sur sa personne; m'attendre le soir si tard que je puisse rentrer, toujours de bonne humeur, toujours prête à m'encourager, et tout cela pour me faire plaisir: non vraiment, là, il m'arrive quelquefois de ne pas y croire, Copperfield!»

Il contemplait avec tendresse jusqu'aux pantoufles qu'elle lui avait fait chauffer, tout en mettant ses pieds dedans et les étendant sur les chenets d'un air de satisfaction.

«Je ne peux pas le croire, répétait-il. Et si vous saviez que de plaisirs nous avons! Ils ne sont pas chers, mais ils sont admirables. Quand nous sommes chez nous le soir, et que nous fermons notre porte, après avoir tiré ces rideaux…, qu'elle a faits… où pourrions-nous être mieux? Quand il fait beau, et que nous allons nous promener le soir, les rues nous fournissent mille jouissances. Nous nous mettons à regarder les étalages des bijoutiers, et je montre à Sophie lequel de ces serpents aux yeux de diamants, couchés sur du satin blanc, je lui donnerais si j'en avais le moyen; et Sophie me montre laquelle de ces belles montres d'or à cylindre, avec mouvement à échappement horizontal, elle m'achèterait si elle en avait le moyen: puis nous choisissons les cuillers et les fourchettes, les couteaux à beurre, les truelles à poisson ou les pinces à sucre qui nous plairaient le plus, si nous avions le moyen: et vraiment, nous nous en allons aussi contents que si nous les avions achetés! Une autre fois, nous allons flâner dans les squares ou dans les belles rues; nous voyons une maison à louer, alors nous la considérons en nous demandant si cela nous conviendra quand je serai fait juge. Puis nous prenons tous nos arrangements: cette chambre-là sera pour nous, telle autre pour l'une de nos soeurs, etc., etc., jusqu'à ce que nous ayons décidé si véritablement l'hôtel peut ou non nous convenir. Quelquefois aussi nous allons, en payant moitié place, au parterre de quelque théâtre, dont le fumet seul, à mon avis, n'est pas cher pour le prix, et nous nous amusons comme des rois. Sophie d'abord croit tout ce qu'elle entend sur la scène, et moi aussi. En rentrant, nous achetons de temps en temps un petit morceau de quelque chose chez le charcutier, ou un petit homard chez le marchand de poisson, et nous revenons chez nous faire un magnifique souper, tout en causant de ce que nous venons de voir. Eh bien! Copperfield, n'est-il pas vrai que si j'étais lord chancelier, nous ne pourrions jamais faire ça?

— Quoi que vous deveniez, mon cher Traddles, pensai-je en moi- même, vous ne ferez jamais rien que de bon et d'aimable. À propos, lui dis-je tout haut, je suppose que vous ne dessinez plus jamais de squelettes?

— Mais réellement, répondit Traddles en riant et en rougissant, je n'oserais jamais l'affirmer, mon cher Copperfield. Car l'autre jour j'étais au banc du roi, une plume à la main; il m'a pris fantaisie de voir si j'avais conservé mon talent d'autrefois. Et j'ai bien peur qu'il n'y ait un squelette… en perruque… sur le rebord du pupitre.»

Quand nous eûmes bien ri de tout notre coeur, Traddles se mit à dire, de son ton d'indulgence: «Ce vieux Creakle!

— J'ai reçu une lettre de ce vieux… scélérat, lui dis-je.» car jamais je ne m'étais senti moins disposé à lui pardonner l'habitude qu'il avait prise de battre Traddles comme plâtre, qu'en voyant Traddles si disposé à lui pardonner pour lui-même.

— De Creakle le maître de pension? s'écria Traddles. Oh! non, ce n'est pas possible.

— Parmi les personnes qu'attire vers moi ma renommée naissante, lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur mes lettres, et qui font la découverte qu'elles m'ont toujours été très-attachées, se trouve le susdit Creakle. Il n'est plus maître de pension à présent, Traddles. Il est retiré. C'est un magistrat du comté de Middlesex.»

Je jouissais d'avance de la surprise de Traddles, mais point du tout, il n'en montra aucune.

«Et comment peut-il se faire, à votre avis, qu'il soit devenu magistrat du Middlesex? continuai-je.

— Oh! mon cher ami, répondit Traddles, c'est une question à laquelle il serait bien difficile de répondre. Peut-être a-t-il voté pour quelqu'un ou prêté de l'argent à quelqu'un, ou acheté quelque chose à quelqu'un, ou rendu service à quelqu'un, qui connaissait quelqu'un, qui a obtenu du lieutenant du comté qu'on le mît dans la commission?

— En tout cas, il en est, de la commission, lui dis-je. Et il m'écrit qu'il sera heureux de me faire voir, en pleine vigueur, le seul vrai système de discipline pour les prisons; le seul moyen infaillible d'obtenir des repentirs solides et durables, c'est-à- dire, comme vous savez, le système cellulaire. Qu'en pensez-vous?

— Du système? me demanda Traddles, d'un air grave.

— Non. Mais croyez-vous que je doive accepter son offre, et lui annoncer que vous y viendrez avec moi?

— Je n'y ai pas d'objection, dit Traddles.

— Alors, je vais lui écrire pour le prévenir. Vous rappelez-vous (pour ne rien dire de la façon dont on nous traitait) que ce même Creakle avait mis son fils à la porte de chez lui, et vous souvenez-vous de la vie qu'il faisait mener à sa femme et à sa fille?

— Parfaitement, dit Traddles.

— Eh bien, si vous lisez sa lettre, vous verrez que c'est le plus tendre des hommes pour les condamnés chargés de tous les crimes. Seulement je ne suis pas bien sûr que cette tendresse de coeur s'étende aussi à quelque autre classe de créatures humaines.»

Traddles haussa les épaules, mais sans paraître le moins du monde surpris. Je ne l'étais pas moi-même, j'avais déjà vu trop souvent de semblables parodies en action. Nous fixâmes le jour de notre visite, et j'écrivis le soir même à M. Creakle.

Au jour marqué, je crois que c'était le lendemain, mais peu importe, nous nous rendîmes, Traddles et moi, à la prison où M. Creakle exerçait son autorité. C'était un immense bâtiment qui avait dû coûter fort cher à construire. Comme nous approchions de la porte, je ne pus m'empêcher de songer au tollé général qu'aurait excité dans le pays le pauvre innocent qui aurait proposé de dépenser la moitié de la somme pour construire une école industrielle en faveur des jeunes gens, ou un asile en faveur des vieillards dignes d'intérêt.

On nous fit entrer dans un bureau qui aurait pu servir de rez-de- chaussée à la tour de Babel, tant il était solidement construit. Là nous fûmes présentés à notre ancien maître de pension, au milieu d'un groupe qui se composait de deux ou trois de ces infatigables magistrats, ses collègues, et de quelques visiteurs venus à leur suite. Il me reçut comme un homme qui m'avait formé l'esprit et le coeur, et qui m'avait toujours aimé tendrement. Quand je lui présentai Traddles, M. Creakle déclara, mais avec moins d'emphase, qu'il avait également été le guide, le maître et l'ami de Traddles. Notre vénérable pédagogue avait beaucoup vieilli; mais ce n'était pas à son avantage. Son visage était toujours aussi méchant; ses yeux aussi petits et un peu plus enfoncés encore. Ses rares cheveux gras et gris, avec lesquels je me le représentais toujours, avaient presque absolument disparu, et les grosses veines qui se dessinaient sur son crâne chauve n'étaient pas faites pour le rendre plus agréable à voir.

Après avoir causé un moment avec ces messieurs, dont la conversation aurait pu faire croire qu'il n'y avait dans ce monde rien d'aussi important que le suprême bien-être des prisonniers, ni rien à faire sur la terre en dehors des grilles d'une prison, nous commençâmes notre inspection. C'était justement l'heure du dîner: nous allâmes d'abord dans la grande cuisine, où l'on préparait le dîner de chaque prisonnier (qu'on allait lui passer par sa cellule), avec la régularité et la précision d'une horloge. Je dis tout bas à Traddles que je trouvais un contraste bien frappant entre ces repas si abondants et si soignés et les dîners, je ne dis pas des pauvres, mais des soldats, des marins, des paysans, de la masse honnête et laborieuse de la nation, dont il n'y avait pas un sur cinq cents qui dînât aussi bien de moitié. J'appris que leSystèmeexigeait une forte nourriture, et, en un mot, pour en finir avec leSystème, je découvris que, sur ce point comme sur tous les autres, leSystèmelevait tous les doutes, et tranchait toutes les difficultés. Personne ne paraissait avoir la moindre idée qu'il y eût un autre système que leSystème, qui valût la peine d'en parler.

Tandis que nous traversions un magnifique corridor, je demandai à M. Creakle et à ses amis quels étaient les avantages principaux de ce tout-puissant, de cet incomparable système. J'appris que c'était l'isolement complet des prisonniers, grâce auquel un homme ne pouvait savoir quoi que ce fût de celui qui était enfermé à côté de lui, et se trouvait là réduit à un état d'âme salutaire qui l'amenait enfin à la repentance et à une contrition sincère.

Lorsque nous eûmes visité quelques individus dans leurs cellules et traversé les couloirs sur lesquels donnaient ces cellules; quand on nous eut expliqué la manière de se rendre à la chapelle, et ainsi de suite, je fus frappé de l'idée qu'il était extrêmement probable que les prisonniers en savaient plus long qu'on ne croyait sur le compte les uns des autres, et qu'ils avaient évidemment trouvé quelque bon petit moyen de correspondre ensemble. Ceci a été prouvé depuis, je crois, mais, sachant bien qu'un tel soupçon serait repoussé comme un abominable blasphème contre le Système, j'attendis, pour examiner de plus près les traces de cette pénitence tant vantée.

Mais ici, je fus encore assailli par de grands doutes. Je trouvai que la pénitence était à peu près taillée sur un patron uniforme, comme les habits et les gilets de confection qu'on voit aux étalages des tailleurs. Je trouvai qu'on faisait de grandes professions de foi, fort semblables quant au fond et même quant à la forme, ce qui me parut très-louche. Je trouvai une quantité de renards occupés à dire beaucoup de mal des raisins suspendus à des treilles inaccessibles; mais, de tous ces renards, il n'y en avait pas un seul à qui j'eusse confié une grappe à la portée de ses griffes. Surtout je trouvai que ceux qui parlaient le plus étaient ceux qui excitaient le plus d'intérêt, et que leur amour-propre, leur vanité, le besoin qu'ils avaient de faire de l'effet et de tromper les gens, tous sentiments suffisamment démontrés par leurs antécédents, les portaient à faire de longues professions de foi dans lesquelles ils se complaisaient fort.

Cependant j'entendis si souvent parler, durant le cours de notre visite, d'un certain numéro Vingt-sept qui était en odeur de sainteté, que je résolus de suspendre mon jugement jusqu'à ce que j'eusse vu Vingt-sept. Vingt-huit faisait le pendant, c'était aussi, me dit-on, un astre fort éclatant, mais, par malheur pour lui, son mérite était légèrement éclipsé par le lustre extraordinaire de Vingt-sept. À force d'entendre parler de Vingt- sept, des pieuses exhortations qu'il adressait à tous ceux qui l'entouraient, des belles lettres qu'il écrivait constamment à sa mère, qu'il s'inquiétait de voir dans la mauvaise voie, je devins très-impatient de me trouver en face de ce phénomène.

J'eus à maîtriser quelque temps mon impatience, parce qu'on réservait Vingt-sept pour le bouquet. À la fin, pourtant, nous arrivâmes à la porte de sa cellule, et, là, M. Creakle, appliquant son oeil à un petit trou dans le mur, nous apprit avec la plus vive admiration, qu'il était en train de lire un livre de cantiques.

Immédiatement il se précipita tant de têtes à la fois pour voir numéro Vingt-sept lire son livre de cantiques, que le petit trou se trouva bloqué en moins de rien par une profondeur de six ou sept têtes. Pour remédier à cet inconvénient, et pour nous donner l'occasion de causer avec Vingt-sept dans toute sa pureté, M. Creakle donna l'ordre d'ouvrir la porte de la cellule et d'inviter Vingt-sept à venir dans le corridor. On exécuta ses instructions, et quel ne fut pas l'étonnement de Traddles et le mien! Cet illustre converti, ce fameux numéro Vingt-sept, c'était Uriah Heep!

Il nous reconnut immédiatement et nous dit, en sortant de sa cellule avec ses contorsions d'autrefois:

«Comment vous portez-vous, monsieur Copperfield? Comment vous portez-vous, monsieur Traddles?»

Cette reconnaissance causa parmi l'assistance une admiration générale que je ne pus m'expliquer qu'en supposant que chacun était émerveillé de voir qu'il ne fût pas fier le moins du monde et qu'il nous fit l'honneur de vouloir bien nous reconnaître.

«Eh bien, Vingt-sept, dit M. Creakle en l'admirant d'un air sentimental, comment vous trouvez-vous aujourd'hui?

— Je suis bien humble, monsieur, répondit Uriah Heep.

— Vous l'êtes toujours, Vingt-sept,» dit M. Creakle.

Ici un autre monsieur lui demanda, de l'air d'un profond intérêt:

«Vous sentez-vous vraiment tout à fait bien?

— Oui, monsieur, merci, dit Uriah Heep en regardant du côté de son interlocuteur, beaucoup mieux ici que je n'ai jamais été nulle part. Je reconnais maintenant mes folies, monsieur. C'est là ce qui fait que je me sens si bien de mon nouvel état.»

Plusieurs des assistants étaient profondément touchés. L'un d'entre eux, s'avançant vers lui, lui demanda, avec une extrême sensibilité, comment il trouvait le boeuf?

«Merci, monsieur, répondit Uriah Heep en regardant du côté d'où venait cette nouvelle question; il était plus dur hier que je ne l'aurais souhaité, mais mon devoir est de m'y résigner. J'ai fait des sottises, messieurs, dit Uriah en regardant autour de lui avec un sourire bénin, et je dois en supporter les conséquences sans me plaindre.»

Il s'éleva un murmure combiné où venaient se mêler, d'une part la satisfaction de voir à Vingt-sept un état d'âme si céleste, et de l'autre un sentiment d'indignation contre le fournisseur pour lui avoir donné quelque sujet de plainte (M. Creakle en prit note immédiatement). Cependant, Vingt-sept restait debout au milieu de nous, comme s'il sentait bien qu'il représentait là la pièce curieuse d'un muséum des plus intéressants. Pour nous porter, à nous autres néophytes, le coup de grâce et nous éblouir, séance tenante, en redoublant à nos yeux ces éclatantes merveilles, on donna l'ordre de nous amener aussi Vingt-huit.

J'avais déjà été tellement étonné, que je n'éprouvai qu'une sorte de surprise résignée quand je vis s'avancer M. Littimer lisant un bon livre.

«Vingt-huit, dit un monsieur à lunettes qui n'avait pas encore parlé, la semaine passée, vous vous êtes plaint du chocolat, mon ami. A-t-il été meilleur cette semaine?

— Merci, monsieur, dit M. Littimer, il était mieux fait. Si j'osais faire une observation, monsieur, je crois que le lait qu'on y mêle n'est pas parfaitement pur; mais je sais, monsieur, qu'on falsifie beaucoup le lait à Londres, et que c'est un article qu'il est difficile de se procurer naturel.»

Je crus remarquer que le monsieur en lunettes faisait concurrence avec son Vingt-huit au Vingt-sept de M. Creakle, car chacun d'eux se chargeait de faire valoir son protégé tour à tour.

«Dans quel état d'âme êtes-vous, Vingt-huit? dit l'interrogateur en lunettes.

— Je vous remercie, monsieur, répondit M. Littimer; je reconnais mes folies, monsieur; je suis bien peiné quand je songe aux péchés de mes anciens compagnons, monsieur, mais j'espère qu'ils obtiendront leur pardon.

— Vous vous trouvez heureux? continua le même monsieur d'un ton d'encouragement.

— Je vous suis bien obligé, monsieur, reprit M. Littimer; parfaitement.

— Y a-t-il quelque chose qui vous préoccupe? Dites-le franchement, Vingt-huit.

— Monsieur, dit M. Littimer sans lever la tête, si mes yeux ne m'ont pas trompé, il y a ici un monsieur qui m'a connu autrefois. Il peut être utile à ce monsieur de savoir que j'attribue toutes mes folies passées à ce que j'ai mené une vie frivole au service des jeunes gens, et que je me suis laissé entraîner par eux à des faiblesses auxquelles je n'ai pas eu la force de résister. J'espère que ce monsieur, qui est jeune, voudra bien profiter de cet avertissement, monsieur, et ne pas s'offenser de la liberté que je prends; c'est pour son bien. Je reconnais toutes mes folies passées; j'espère qu'il se repentira de même de toutes les fautes et des péchés dont il a pris sa part.»

J'observai que plusieurs messieurs se couvraient les yeux de la main comme s'ils venaient d'entrer dans une église.

«Cela vous fait honneur, Vingt-huit: je n'attendais pas moins de vous… Avez-vous encore quelques mots à dire?

— Monsieur, reprit M. Littimer en levant légèrement, non pas les yeux, mais les sourcils seulement, il y avait une jeune femme d'une mauvaise conduite que j'ai essayé, mais en vain, de sauver. Je prie ce monsieur, si cela lui est possible, d'informer cette jeune femme, de ma part, que je lui pardonne ses torts envers moi, et que je l'invite à la repentance. J'espère qu'il aura cette bonté.

— Je ne doute pas, Vingt-huit, continua son interlocuteur, que le monsieur auquel vous faites allusion ne sente très-vivement, comme nous le faisons tous, ce que vous venez de dire d'une façon si touchante. Nous ne voulons pas vous retenir plus longtemps.

— Je vous remercie, monsieur, dit M. Littimer. Messieurs, je vous souhaite le bonjour; j'espère que vous en viendrez aussi, vous et vos familles, à reconnaître vos péchés et à vous amender.»

Là-dessus Vingt-huit se retira après avoir lancé un regard d'intelligence à Uriah. On voyait bien qu'ils n'étaient pas inconnus l'un à l'autre et qu'ils avaient trouvé moyen de s'entendre. Quand on ferma sur lui la porte de sa cellule, on entendait chuchoter de tout côté dans le groupe que c'était là un prisonnier bien respectable, un cas magnifique.

«Maintenant, Vingt-sept, dit M. Creakle rentrant en scène avec son champion, y a-t-il quelque chose qu'on puisse faire pour vous? Vous n'avez qu'à dire.

— Je vous demande humblement, monsieur, reprit Uriah en secouant sa tête haineuse, l'autorisation d'écrire encore à ma mère.

— Elle vous sera certainement accordée, dit M. Creakle.

— Merci, monsieur! Je suis bien inquiet de ma mère. Je crains qu'elle ne soit pas en sûreté.»

Quelqu'un eut l'imprudence de demander quel danger elle courait; mais un «Chut!» scandalisé fut la réponse générale.

«Je crains qu'elle ne soit pas en sûreté pour l'éternité, monsieur, répondit Uriah en se tordant vers la voix; je voudrais savoir ma mère dans l'état où je suis. Jamais je ne serais arrivé à cet état d'âme si je n'étais pas venu ici. Je voudrais que ma mère fût ici. Quel bonheur ce serait pour chacun qu'on pût amener ici tout le monde.»

Ce sentiment fut reçu avec une satisfaction sans limites, une satisfaction telle que ces messieurs n'avaient, je crois, encore rien vu de pareil.

«Avant de venir ici, dit Uriah en nous jetant un regard de côté, comme s'il eût souhaité de pouvoir empoisonner d'un coup d'oeil le monde extérieur auquel nous appartenions; avant de venir ici, je commettais des fautes; mais, je puis maintenant le reconnaître, il y a bien du péché dans le monde; il y a bien du péché chez ma mère. D'ailleurs, il n'y a que péché partout, excepté ici.

— Vous êtes tout à fait changé, dit M. Creakle.

— Oh ciel! certainement, monsieur, cria ce converti de la plus belle espérance.

— Vous ne retomberiez pas, si on vous mettait en liberté? demanda une autre personne.

— Oh ciel! non, monsieur.

— Bien! dit M. Creakle, tout ceci est très-satisfaisant. Vous vous êtes adressé à M. Copperfield, Vingt-sept, avez-vous quelque chose de plus à lui dire?

— Vous m'avez connu longtemps avant mon entrée ici, et mon grand changement, monsieur Copperfield, dit Uriah en me regardant de telle manière que jamais je n'avais vu, même sur son visage, un plus atroce regard… Vous m'avez connu dans le temps où, malgré toutes mes fautes, j'étais humble avec les orgueilleux, et doux avec les violents; vous avez été violent envers moi une fois, monsieur Copperfield; vous m'avez donné un soufflet, vous savez!»

Tableau de commisération générale. On me lance des regards indignés.

«Mais je vous pardonne, monsieur Copperfield, dit Uriah faisant de sa clémence le sujet d'un parallèle odieux, impie, que je croirais blasphémer de répéter. Je pardonne à tout le monde. Ce n'est pas à moi de conserver la moindre rancune contre qui que ce soit. Je vous pardonne de bon coeur, et j'espère qu'à l'avenir vous dompterez mieux vos passions. J'espère que M. Wickfield et miss Wickfield se repentiront, ainsi que toute cette clique de pécheurs. Vous avez été visité par l'affliction, et j'espère que cela vous profitera, mais il vous aurait été encore plus profitable de venir ici. M. Wickfield aurait mieux fait de venir ici, et miss Wickfield aussi. Ce que je puis vous souhaiter de mieux, monsieur Copperfield, ainsi qu'à vous tous, messieurs, c'est d'être arrêtés et conduits ici. Quand je songe à mes folies passées et à mon état présent, je sens combien cela vous serait avantageux. Je plains tous ceux qui ne sont pas amenés ici.»

Il se glissa dans sa cellule au milieu d'un choeur d'approbation; Traddles et moi, nous nous sentîmes tout soulagés quand il fut sous les verrous.

Une conséquence remarquable de tout ce beau repentir, c'est qu'il me donna l'envie de demander ce qu'avaient fait ces deux hommes pour être mis en prison. C'était évidemment le dernier aveu sur lequel ils fussent disposés à s'étendre. Je m'adressai à un des deux gardiens qui, d'après l'expression de leur visage, avaient bien l'air de savoir à quoi s'en tenir sur toute cette comédie.

«Savez-vous, leur dis-je, tandis que nous suivions le corridor, quelle a été la dernière erreur du numéro vingt-sept.»

On me répondit que c'était un cas de banque.

«Une fraude sur la banque d'Angleterre? demandai-je.

— Oui, monsieur. Un cas de fraude, de faux et de complot, car il n'était pas seul; c'était lui qui menait la bande. Il s'agissait d'une grosse somme. On les a condamnés à la déportation perpétuelle. Vingt-sept était le plus rusé de la troupe, il avait su se tenir presque complètement dans l'ombre. Pourtant il n'a pu y réussir tout à fait. La banque n'a pu que lui mettre un grain de sel sur la queue… et ce n'était pas facile.

— Savez-vous le crime de Vingt-huit?

— Vingt-huit, reprit le gardien, en parlant à voix basse, et par- dessus l'épaule, sans retourner la tête, comme s'il craignait que Creakle et consorts ne l'entendissent parler avec cette coupable irrévérence sur le compte de ces créatures immaculées, Vingt-huit (également condamné à la déportation) est entré au service d'un jeune maître à qui, la veille de son départ pour l'étranger, il a volé deux cent cinquante livres sterling tant en argent qu'en valeurs. Ce qui me rappelle tout particulièrement son affaire, c'est qu'il a été arrêté par une naine.

— Par qui?

— Par une toute petite femme dont j'ai oublié le nom.

— Ce n'est pas Mowcher?

— Précisément. Il avait échappé à toutes les poursuites, il partait pour l'Amérique avec une perruque et des favoris blonds, jamais vous n'avez vu pareil déguisement, quand cette petite femme, qui se trouvait à Southampton, le rencontra dans la rue, le reconnut de son oeil perçant, courut se jeter entre ses jambes pour le faire tomber et le tint ferme, comme la mort.

— Excellente miss Mowcher! m'écriai-je.

— C'était bien le cas de le dire, si vous l'aviez vue comme moi, debout sur une chaise, au banc des témoins, le jour du jugement. Quand elle l'avait arrêté, il lui avait fait une grande balafre à la figure, et l'avait maltraitée de la façon la plus brutale, mais elle ne l'a lâché que quand elle l'a vu sous les verrous. Et même elle le tenait si obstinément, que les agents de police ont été obligés de les emmener ensemble. Il n'y avait rien de plus drôle que sa déposition; elle a reçu des compliments de toute la Cour, et on l'a ramenée chez elle en triomphe. Elle a dit devant le tribunal que, le connaissant comme elle le connaissait, elle l'aurait arrêté tout de même, quand elle aurait été manchotte, et qu'il eût été fort comme Samson. Et, en conscience, je crois qu'elle l'aurait fait comme elle le disait.»

C'était aussi mon opinion, et j'en estimais davantage missMowcher.

Nous avions vu tout ce qu'il y avait à voir. En vain nous aurions essayé de faire comprendre à un homme comme le vénérable M. Creakle, que Vingt-sept et Vingt-huit étaient des gens de caractère qui n'avaient nullement changé, qu'ils étaient ce qu'ils avaient toujours été: de vils hypocrites faits tout exprès pour cette espèce de confession publique: qu'ils savaient aussi bien que nous, que tout cela était coté à la bourse de la philanthropie et qu'on leur en tiendrait compte aussitôt qu'ils allaient être loin de leur patrie; en un mot, que ce n'était d'un bout à l'autre qu'un calcul infâme, une imposture exécrable. Nous laissâmes là leSystèmeet ses adhérents, et nous reprîmes le chemin de la maison, encore tout abasourdis de ce que nous venions de voir.

«Traddles, dis-je à mon ami, quand on a enfourché un mauvais dada, il vaut peut-être mieux en effet le surmener comme cela, pour le crever plus vite.

— Dieu vous entende!» me répondit-il.

Une étoile brille sur mon chemin.

Nous étions arrivés à Noël; il y avait plus de deux mois que j'étais de retour. J'avais vu souvent Agnès. Quelque plaisir que j'éprouvasse à m'entendre louer par la grande voix du public, voix puissante pour m'encourager à redoubler d'efforts, le plus petit mot d'éloge sorti de la bouche d'Agnès valait pour moi mille fois plus que tout le reste.

J'allais à Canterbury au moins une fois par semaine, souvent davantage, passer la soirée avec elle. Je revenais la nuit, à cheval, car j'étais alors retombé dans mon humeur mélancolique… surtout quand je la quittais… et j'étais bien aise de prendre un exercice forcé pour échapper aux souvenirs du passé qui me poursuivaient dans de pénibles veilles, ou dans des rêves plus pénibles encore. Je passais donc à cheval la plus grande partie de mes longues et tristes nuits, évoquant, le long du chemin, les douloureux regrets qui m'avaient occupé pendant ma longue absence.

Ou plutôt j'écoutais l'écho de ces regrets, que j'entendais dans le lointain. C'était moi qui les avais, de moi-même, exilés si loin de moi; je n'avais plus qu'à accepter le rôle inévitable que je m'étais fait à moi-même. Quand je lisais à Agnès les pages que je venais d'écrire, quand je la voyais m'écouter si attentivement, se mettre à rire ou fondre en larmes; quand sa voix affectueuse se mêlait avec tant d'intérêt au monde idéal où je vivais, je songeais à ce qu'aurait pu être ma vie; mais j'y songeais, comme jadis, après avoir épousé Dora, j'avais songé trop tard à ce que j'aurais voulu que fût ma femme.

Mes devoirs envers Agnès, qui m'aimait d'une tendresse que je ne devais point songer à troubler; sans me rendre coupable envers elle d'un égoïsme misérable, impuissant d'ailleurs à réparer le mal; l'assurance où j'étais, après mûre réflexion, qu'ayant volontairement gâté moi-même ma destinée, et obtenu le genre d'attachement que mon coeur impétueux lui avait demandé, je n'avais pas le droit de murmurer, et que je n'avais plus qu'à souffrir: voilà tout ce qui occupait mon âme et ma pensée; mais je l'aimais, et je trouvais quelque consolation à me dire qu'un jour viendrait peut-être où je pourrais l'avouer sans remords, un jour bien éloigné où je pourrais lui dire: «Agnès, voilà où j'en étais quand je suis revenu près de vous; et maintenant je suis vieux, et je n'ai jamais aimé depuis!» Pour elle, elle ne montrait aucun changement dans ses sentiments ni dans ses manières: ce qu'elle avait toujours été pour moi, elle l'était encore; rien de moins, rien de plus.

Entre ma tante et moi, ce sujet semblait être banni de nos conversations, non que nous eussions un parti pris de l'éviter; mais, par une espèce d'engagement tacite, nous y songions chacun de notre côté, sans formuler en commun nos pensées. Quand, suivant notre ancienne habitude, nous étions assis le soir au coin du feu, nous restions absorbés dans ces rêveries, mais tout naturellement, comme si nous en eussions parlé sans réserve. Et cependant nous gardions le silence. Je crois qu'elle avait lu dans mon coeur, et qu'elle comprenait à merveille pourquoi je me condamnais à me taire.

Noël était proche, et Agnès ne m'avait rien dit: je commençai à craindre qu'elle n'eût compris l'état de mon âme, et qu'elle ne gardât son secret, de peur de me faire de la peine. Si cela était, mon sacrifice était inutile, je n'avais pas rempli le plus simple de mes devoirs envers elle; je faisais chaque jour ce que j'avais résolu d'éviter. Je me décidai à trancher la difficulté; s'il existait entre nous une telle barrière, il fallait la briser d'une main énergique.

C'était par un jour d'hiver, froid et sombre! que de raisons j'ai de me le rappeler! Il était tombé, quelques heures auparavant, une neige qui, sans être épaisse, s'était gelée sur le sol qu'elle recouvrait. Sur la mer, je voyais à travers les vitres de ma fenêtre le vent du nord souffler avec violence. Je venais de penser aux rafales qui devaient balayer en ce moment les solitudes neigeuses de la Suisse, et ses montagnes inaccessibles aux humains dans cette saison, et je me demandais ce qu'il y avait de plus solitaire, de ces régions isolées, ou de cet océan désert.

«Vous sortez à cheval aujourd'hui, Trot? dit ma tante en entr'ouvrant ma porte.

— Oui, lui dis-je, je pars pour Canterbury. C'est un beau jour pour monter à cheval.

— Je souhaite que votre cheval soit de cet avis, dit ma tante, mais pour le moment il est là devant la porte, l'oreille basse et la tête penchée comme s'il aimait mieux son écurie.»

Ma tante, par parenthèse, permettait à mon cheval de traverser la pelouse réservée, mais sans se relâcher de sa sévérité pour les ânes.

«Il va bientôt se ragaillardir, n'ayez pas peur.

— En tout cas, la promenade fera du bien à son maître, dit ma tante, en regardant les papiers entassés sur ma table. Ah! mon enfant, vous passez à cela bien des heures. Jamais je ne me serais doutée, quand je lisais un livre autrefois, qu'il eût coûté tant de peine, tant de peine à l'auteur.

Il n'en coûte guère moins au lecteur, quelquefois, répondis-je. Quant à l'auteur, son travail n'est pas pour lui sans charme, ma tante.

— Ah! oui, dit ma tante, l'ambition, l'amour de la gloire, la sympathie, et bien d'autres choses encore, je suppose? Eh bien! bon voyage!

— Savez-vous quelque chose de plus, lui dis-je d'un air calme, tandis qu'elle s'asseyait dans mon fauteuil, après m'avoir donné une petite tape sur l'épaule, … savez-vous quelque chose de plus sur cet attachement d'Agnès dont vous m'aviez parlé?»

Elle me regarda fixement, avant de me répondre:

«Je crois que oui, Trot.

— Et votre première impression se confirme-t-elle?

— Je crois que oui, Trot.»

Elle me regardait en face, avec une sorte de doute, de compassion, et de défiance d'elle-même, en voyant que je m'étudiais de mon mieux à lui montrer un visage d'une gaieté parfaite.

«Et ce qui est bien plus fort, Trot, … dit ma tante.

— Eh bien!

— C'est que je crois qu'Agnès va se marier.

— Que Dieu la bénisse! lui dis-je gaiement.

— Oui, que Dieu la bénisse! dit ma tante, et son mari aussi!»

Je me joignis à ce voeu, en lui disant adieu, et, descendant rapidement l'escalier, je me mis en selle et je partis. «Raison de plus, me dis-je en moi-même, pour hâter l'explication.»

Comme je me rappelle ce voyage triste et froid! Les parcelles de glace, balayées par le vent, à la surface des prés, venaient frapper mon visage, les sabots de mon cheval battaient la mesure sur le sol durci; la neige, emportée par la brise, tourbillonnait sur les carrières blanchâtres; les chevaux fumants s'arrêtaient au haut des collines pour souffler, avec leurs chariots chargés de foin, et secouaient leurs grelots harmonieux; les coteaux et les plaines qu'on voyait au bas de la montagne se dessinaient sur l'horizon noirâtre, comme des lignes immenses tracées à la craie sur une ardoise gigantesque.

Je trouvai Agnès seule. Ses petites élèves étaient retournées dans leurs familles; elle lisait au coin du feu. Elle posa son livre en me voyant entrer, et m'accueillant avec sa cordialité accoutumée, elle prit son ouvrage, et s'établit dans une des fenêtres cintrées de sa vieille maison.

Je m'assis près d'elle et nous nous mîmes à parler de ce que je faisais, du temps qu'il me fallait encore pour finir mon ouvrage, du travail que j'avais fait depuis ma dernière visite. Agnès était très-gaie; et elle me prédit en riant que bientôt je deviendrais trop fameux pour qu'on osât me parler sur de pareils sujets.

«Aussi vous voyez que je me dépêche d'user du présent, me dit- elle, et que je ne vous épargne pas les questions, tandis que cela m'est encore permis.»

Je regardais ce beau visage, penché sur son ouvrage; elle leva les yeux, et vit que je la regardais.

«Vous avez l'air préoccupé aujourd'hui, Trotwood!

— Agnès, vous dirai-je pourquoi? Je suis venu pour vous le dire.»

Elle posa son ouvrage, comme elle avait coutume de le faire quand nous discutions sérieusement quelque point, et me donna toute son attention.

«Ma chère Agnès, doutez-vous de ma sincérité avec vous?

— Non! répondit-elle avec un regard étonné.

— Doutez-vous que je sois dans l'avenir ce que j'ai toujours été pour vous?

— Non, répondit-elle comme la première fois.

— Vous rappelez-vous ce que j'ai essayé de vous dire, lors de mon retour, chère Agnès, de la dette de reconnaissance que j'ai contractée envers vous, et de l'ardeur d'affection que je vous porte?

— Je me le rappelle très-bien, dit-elle doucement.

— Vous avez un secret, dis-je. Agnès, permettez-moi de le partager.»

Elle baissa les yeux: elle tremblait.

«Je ne pouvais toujours pas ignorer, Agnès, quand je ne l'aurais pas appris déjà par d'autres que par vous (n'est-ce pas étrange?) qu'il y a quelqu'un à qui vous avez donné le trésor de votre amour. Ne me cachez pas ce qui touche de si près à votre bonheur. Si vous avez confiance en moi (et vous me le dites, et je vous crois), traitez-moi en ami, en frère, dans cette occasion surtout!»

Elle me jeta un regard suppliant et presque de reproche; puis, se levant, elle traversa rapidement la chambre comme si elle ne savait où aller, et, cachant sa tête dans ses mains, elle fondit en larmes.

Ses larmes m'émurent jusqu'au fond de l'âme, et cependant elles éveillèrent en moi quelque chose qui ranimait mon courage. Sans que je susse pourquoi, elles s'alliaient dans mon esprit au doux et triste sourire qui était resté gravé dans ma mémoire, et me causaient une émotion d'espérance plutôt que de tristesse.

«Agnès! ma soeur! mon amie! qu'ai-je fait?

— Laissez-moi sortir, Trotwood. Je ne suis pas bien. Je suis hors de moi; je vous parlerai… une autre fois. Je vous écrirai. Pas maintenant, je vous en prie, je vous en supplie!»

Je cherchai à me rappeler ce qu'elle m'avait dit le soir où nous avions causé, sur la nature de son affection qui n'avait pas besoin de retour. Il me sembla que je venais de traverser tout un monde en un moment.

«Agnès, je ne puis supporter de vous voir ainsi, et surtout par ma faute. Ma chère enfant, vous que j'aime plus que tout au monde, si vous êtes malheureuse, laissez-moi partager votre chagrin. Si vous avez besoin d'aide ou de conseil, laissez-moi essayer de vous venir en aide. Si vous avez un poids sur le coeur, laissez-moi essayer de vous en adoucir la peine. Pour qui donc est-ce que je supporte la vie, Agnès, si ce n'est pour vous!

— Oh! épargnez-moi!… Je suis hors de moi!… Une autre fois!»Je ne pus distinguer que ces paroles entrecoupées.

Était-ce une erreur? mon amour-propre m'entraînait-il malgré moi? Ou bien, était-il vrai que j'avais droit d'espérer, de rêver que j'entrevoyais un bonheur auquel je n'avais pas seulement osé penser?

«Il faut que je vous parle. Je ne puis vous laisser ainsi. Pour l'amour de Dieu, Agnès, ne nous abusons pas l'un l'autre après tant d'années, après tout ce qui s'est passé! Je veux vous parler ouvertement. Si vous avez l'idée que je doive être jaloux de ce bonheur que vous pouvez donner; que je ne saurai me résigner à vous voir aux mains d'un plus cher protecteur, choisi par vous; que je ne pourrai pas, dans mon isolement, voir d'un oeil satisfait votre bonheur, bannissez cette pensée: vous ne me rendez pas justice. Je n'ai pas tant souffert pour rien. Vous n'avez pas perdu vos leçons. Il n'y a pas le moindre alliage d'égoïsme dans la pureté de mes sentiments pour vous.»

Elle était redevenue calme. Au bout d'un moment, elle tourna vers moi son visage pâle encore, et me dit d'une voix basse, entrecoupée par l'émotion, mais très-distincte.

«Je dois à votre amitié pour moi, Trotwood, de vous déclarer que vous vous trompez. Je ne puis vous en dire davantage. Si j'ai parfois eu besoin d'appui et de conseil, ils ne m'ont pas fait défaut. Si quelquefois j'ai été malheureuse, mon chagrin s'est dissipé. Si j'ai eu à porter un fardeau, il a été rendu plus léger. Si j'ai un secret, il n'est pas nouveau… et ce n'est pas ce que vous supposez. Je ne puis ni le révéler, ni le faire partager à personne. Voilà longtemps qu'il est à moi seule, et c'est moi seule qui dois le garder.

— Agnès! attendez! Encore un moment!»

Elle s'éloignait, mais je la retins. Je passai mon bras autour de sa taille. «Si quelquefois j'ai été malheureuse!… Mon secret n'est pas nouveau!» Des pensées et des espérances inconnues venaient d'assaillir mon âme: un nouveau jour venait d'illuminer ma vie.

«Mon Agnès! vous que je respecte et que j'honore, vous que j'aime si tendrement! Quand je suis venu ici aujourd'hui, je croyais que rien ne pourrait m'arracher un pareil aveu. Je croyais qu'il demeurerait enseveli au fond de mon coeur, jusqu'aux jours de notre vieillesse. Mais, Agnès, si j'entrevois en ce moment l'espoir qu'un jour peut-être il me sera permis de vous donner un autre nom, un nom mille fois plus doux que celui de soeur!…»

Elle pleurait, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes: j'y voyais briller mon espoir.

«Agnès! vous qui avez toujours été mon guide et mon plus cher appui! Si vous aviez pensé un peu plus à vous-même, et un peu moins à moi, lorsque nous grandissions ici ensemble, je crois que mon imagination vagabonde ne se serait jamais laissé entraîner loin de vous. Mais vous étiez tellement au-dessus de moi, vous m'étiez si nécessaire dans mes chagrins ou dans mes joies d'enfant, que j'ai pris l'habitude de me confier en vous, de m'appuyer sur vous en toute chose, et cette habitude est devenue chez moi une seconde nature qui a usurpé la place de mes premiers sentiments, du bonheur de vous aimer comme je vous aime.»

Elle pleurait toujours, mais ce n'étaient plus des larmes de tristesse; c'étaient des larmes de joie! Et je la tenais dans mes bras comme je ne l'avais jamais fait, comme je n'avais jamais rêvé de le faire!

«Quand j'aimais Dora, Agnès, vous savez si je l'ai tendrement aimée.

— Oui! s'écria-t-elle vivement. Et je suis heureuse de le savoir!

— Quand je l'aimais, même alors mon amour aurait été incomplet sans votre sympathie. Je l'avais, et alors il ne me manquait plus rien. Quand je l'ai perdue, Agnès, qu'aurais-je été sans vous?»

Et je la serrais encore dans mes bras, plus près de mon coeur: sa tête tremblante reposait sur mon épaule; ses yeux si doux cherchaient les miens, brillant de joie à travers ses larmes!

«Quand je suis parti, mon Agnès, je vous aimais. Absent, je n'ai cessé de vous aimer toujours… De retour ici, je vous aime!»

Alors j'essayai de lui raconter la lutte que j'avais eu à soutenir en moi-même et la conclusion à laquelle j'étais arrivé. J'essayai de lui révéler toute mon âme. J'essayai de lui faire comprendre comment j'avais cherché à la mieux connaître et à mieux me connaître moi-même; comment je m'étais résigné à ce que j'avais cru découvrir, et comment ce jour-là même j'étais venu la trouver, fidèle à ma résolution. Si elle m'aimait assez (lui disais-je) pour m'épouser, je savais bien que ce n'était pas à cause de mes mérites personnels: je n'en avais d'autre que de l'avoir fidèlement aimée, et d'avoir beaucoup souffert; c'était là ce qui m'avait décidé à lui tout avouer. «Et en ce moment, ô mon Agnès! je vis briller dans tes yeux l'âme de ma femme-enfant; elle me disait: «C'est bien!» et je retrouvai, en toi, le plus précieux souvenir de la fleur qui s'était flétrie dans tout son éclat!

— Je suis si heureuse, Trotwood! j'ai le coeur si plein! mais il faut que je vous dise une chose.

— Quoi donc, ma bien-aimée?»

Elle posa doucement ses mains sur mes épaules, et me regarda longtemps.

«Savez-vous ce que c'est?

— Je n'ose pas y songer. Dites-le-moi, mon Agnès.

— Je vous ai aimé toute ma vie!»

Oh! que nous étions heureux, mon Dieu! que nous étions heureux! Nous ne pleurions pas sur nos épreuves passées! (les siennes dépassaient bien les miennes!) Non, ce n'était pas sur ces épreuves d'autrefois, la source de notre joie d'aujourd'hui, que nous versions des pleurs: nous pleurions du bonheur de nous voir ainsi l'un à l'autre… pour ne jamais nous séparer.

Nous allâmes nous promener ensemble dans les champs, par cette soirée d'hiver: la nature semblait partager la joie paisible qui remplissait notre âme. Les étoiles brillaient au-dessus de nous, et, les yeux fixés sur le ciel, nous bénissions Dieu de nous avoir dirigés vers le port tranquille.

Debout ensemble à la fenêtre ouverte, nous contemplâmes la lune qui paraissait au milieu des étoiles: Agnès levait vers elle ses yeux si calmes, et moi je suivais son regard. Un long espace semblait s'entr'ouvrir devant moi, et j'apercevais dans le lointain, sur cette route laborieuse, un pauvre petit garçon déguenillé, seul et abandonné, qui ne se doutait guère qu'un jour il sentirait battre un autre coeur, surtout celui-là, contre le sien, et pourrait dire: «Il est à moi.»

L'heure du dîner approchait quand nous parûmes chez ma tante le lendemain. Peggotty me dit qu'elle était dans mon cabinet: elle mettait son orgueil à le tenir en ordre, tout prêt à me recevoir. Nous la trouvâmes lisant avec ses lunettes, au coin du feu.

«Bon Dieu! me dit ma tante en nous voyant entrer, qu'est-ce que vous m'amenez là à la maison?

— C'est Agnès,» lui dis-je.

Nous étions convenus de commencer par être très-discrets. Ma tante fut extrêmement désappointée. Quand j'avais dit: «C'est Agnès,» elle m'avait lancé un regard plein d'espoir; mais, voyant que j'étais aussi calme que de coutume, elle ôta ses lunettes de désespoir, et s'en frotta vigoureusement le bout du nez.

Néanmoins, elle accueillit Agnès de grand coeur, et bientôt nous descendîmes pour dîner. Deux ou trois fois, ma tante mit ses lunettes pour me regarder, mais elle les ôtait aussitôt, d'un air désappointé, et s'en frottait le nez. Le tout au grand déplaisir de M. Dick, qui savait que c'était mauvais signe.

«À propos, ma tante, lui dis-je après dîner, j'ai parlé à Agnès de ce que vous m'aviez dit.

— Alors, Trot, dit ma tante en devenant très-rouge, vous avez eu grand tort, et vous auriez dû tenir mieux votre promesse.

— Vous ne m'en voudrez pas, ma tante, j'espère, quand vous saurez qu'Agnès n'a pas d'attachement qui la rende malheureuse.

— Quelle absurdité!» dit ma tante.

En la voyant très-vexée, je crus qu'il valait mieux en finir. Je pris la main d'Agnès, et nous vînmes tous deux nous agenouiller auprès de son fauteuil. Elle nous regarda, joignit les mains, et, pour la première et la dernière fois de sa vie, elle eut une attaque de nerfs.

Peggotty accourut. Dès que ma tante fut remise, elle se jeta à son cou, l'appela une vieille folle et l'embrassa à grands bras. Après quoi elle embrassa M. Dick (qui s'en trouva très-honoré, mais encore plus surpris); puis elle leur expliqua tout. Et nous nous livrâmes tous à la joie.

Je n'ai jamais pu découvrir si, dans sa dernière conversation avec moi, ma tante s'était permis une fraude pieuse, ou si elle s'était trompée sur l'état de mon âme. Tout ce qu'elle avait dit, me répéta-t-elle, c'est qu'Agnès allait se marier, et maintenant je savais mieux que personne si ce n'était pas vrai.

Notre mariage eut lieu quinze jours après. Traddles et Sophie, le docteur et mistress Strong furent seuls invités à notre paisible union. Nous les quittâmes le coeur plein de joie, pour monter tous deux en voiture. Je tenais dans mes bras celle qui avait été pour moi la source de toutes les nobles émotions que j'avais pu ressentir, le centre de mon âme, le cercle de ma vie, ma… ma femme! et mon amour pour elle était bâti sur le roc!

«Mon mari bien-aimé, dit Agnès, maintenant que je puis vous donner ce nom, j'ai encore quelque chose à vous dire.

— Dites-le-moi, mon amour.

— C'est un souvenir de la nuit où Dora est morte. Vous savez, elle vous avait prié d'aller me chercher?

— Oui.

— Elle m'a dit qu'elle me laissait quelque chose. Savez-vous ce que c'était?»

Je croyais le deviner. Je serrai plus près de mon coeur la femme qui m'aimait depuis si longtemps.

«Elle me dit qu'elle me faisait une dernière prière et qu'elle me laissait un dernier devoir à remplir.

— Eh bien?

— Elle m'a demandé de venir un jour prendre la place qu'elle laissait vide.»

Et Agnès mit sa tête sur mon sein: elle pleura et je pleurai avec elle, quoique nous fussions bien heureux.

Un visiteur.

Je touche au terme du récit que j'ai voulu faire; mais il y a encore un incident sur lequel mon souvenir s'arrête souvent avec plaisir, et sans lequel un des fils de ma toile resterait emmêlé.

Ma renommée et ma fortune avaient grandi, mon bonheur domestique était parfait, j'étais marié depuis dix ans. Par une soirée de printemps, nous étions assis au coin du feu, dans notre maison de Londres, Agnès et moi. Trois de nos enfants jouaient dans la chambre, quand on vint me dire qu'un étranger voulait me parler.

On lui avait demandé s'il venait pour affaire, et il avait répondu que non: il venait pour avoir le plaisir de me voir, et il arrivait d'un long voyage. Mon domestique disait que c'était un homme d'âge qui avait l'air d'un fermier.

Cette nouvelle produisit une certaine émotion; elle avait quelque chose de mystérieux qui rappelait aux enfants le commencement d'une histoire favorite que leur mère se plaisait à leur raconter, et où l'on voyait arriver ainsi déguisée sous son manteau, une méchante vieille fée qui détestait tout le monde. L'un de nos petits garçons cacha sa tête dans les genoux de sa maman pour être à l'abri de tout danger, et la petite Agnès (l'aînée de nos enfants), assit sa poupée sur une chaise, pour figurer à sa place, et courut derrière les rideaux de la fenêtre d'où elle laissait passer la forêt de boucles dorées de sa petite tête blonde, curieuse de voir ce qui allait se passer.

«Faites entrer!» dis-je.

Nous vîmes bientôt apparaître et s'arrêter dans l'ombre, sur le seuil de la porte, un vieillard vert et robuste, avec des cheveux gris. La petite Agnès, attirée par son air avenant, avait couru à sa rencontre pour le faire entrer, et je n'avais pas encore bien reconnu ses traits, quand ma femme, se levant tout à coup, s'écria d'une voix émue que c'était M. Peggotty.

C'était M. Peggotty! Il était vieux à présent, mais de ces vieillesses vermeilles, vives et vigoureuses. Quand notre première émotion fut calmée et qu'il fut établi, avec les enfants sur ses genoux, devant le feu, dont la flamme illuminait sa face, il me parut aussi fort et aussi robuste, je dirai même aussi beau, pour son âge, que jamais.

«Maître Davy!» dit-il. Et comme ce nom d'autrefois, prononcé du même temps qu'autrefois, réjouissait mon oreille! «Maître Davy, c'est un beau jour que celui où je vous revois, avec votre excellente femme!

— Oui, mon vieil ami, c'est vraiment un beau jour! m'écriai-je.

— Et ces jolis enfants! dit M. Peggotty. Les belles petites fleurs que cela fait! Maître Davy, vous n'étiez pas plus grand que le plus petit de ces trois enfants-là, quand je vous ai vu pour la première fois. Émilie était de la même taille, et notre pauvre garçon n'était qu'un petit garçon!

— J'ai changé plus que vous depuis ce temps-là, lui dis-je. Mais laissons tous ces bambins aller se coucher, et comme il ne peut pas y avoir en Angleterre d'autre gîte pour vous ce soir que celui-ci, dites-moi où je puis envoyer chercher vos bagages? est- ce toujours le vieux sac noir qui a tant voyagé? Et puis, tout en buvant un verre de grog de Yarmouth, nous causerons de tout ce qui s'est passé depuis dix ans.

— Êtes-vous seul? dit Agnès.

— Oui, madame, dit-il en lui baisant la main, je suis tout seul.»

Il s'assit entre nous: nous ne savions comment lui témoigner notre joie, et en écoutant cette voix qui m'était si familière, j'étais tenté de croire qu'il en était encore au temps où il poursuivait son long voyage à la recherche de sa nièce chérie.

«Il y a une fameuse pièce d'eau à traverser, dit-il, pour rester seulement quelques semaines. Mais l'eau me connaît (surtout quand elle est salée) et les amis sont les amis; aussi, nous voilà réunis. Tiens! ça rime, dit M. Peggotty surpris de cette découverte; mais, ma parole! c'est sans le vouloir.

— Est-ce que vous comptez refaire bientôt tous ces milliers de lieues-là? demanda Agnès.

— Oui, madame, répondit-il, je l'ai promis à Émilie avant de partir. Voyez-vous, je ne rajeunis pas à mesure que je prends des années, et si je n'étais pas venu ce coup-ci, il est probable que je ne l'aurais jamais fait. Mais j'avais trop grande envie de vous voir, maître Davy et vous, dans votre heureux ménage, avant de devenir trop vieux.»

Il nous regardait comme s'il ne pouvait pas rassasier ses yeux. Agnès écarta gaiement les longues mèches de ses cheveux gris sur son front, pour qu'il pût nous voir mieux à son aise.

«Et maintenant, racontez-nous, lui dis-je, tout ce qui vous est arrivé.

— Ça ne sera pas long, maître Davy. Nous n'avons pas fait fortune, mais nous avons prospéré tout de même. Nous avons bien travaillé pour y arriver: nous avons mené d'abord une vie un peu dure, mais nous avons prospéré tout de même. Nous avons fait de l'élève de moutons, nous avons fait de la culture, nous avons fait un peu de tout, et nous avons, ma foi! fini par être aussi bien que nous pouvions espérer de l'être. Dieu nous a toujours protégés, dit-il en inclinant respectueusement la tête, et nous n'avons fait que réussir: c'est-à-dire, à la longue, pas du premier coup: si ce n'était hier, c'était aujourd'hui; si ce n'était pas aujourd'hui, c'était demain.

— Et Émilie? dîmes-nous à la fois, Agnès et moi.

— Émilie, madame, n'a jamais, depuis notre départ, fait sa prière du soir en allant se coucher, là-bas, dans les bois où nous étions établis, de l'autre côté du soleil, sans que je l'aie entendue murmurer votre nom. Quand vous l'avez eu quittée et que nous avons eu perdu de vue maître Davy, ce fameux soir qui nous a vus partir, elle a été d'abord très-abattue, et je suis sûr et certain que, si elle avait su alors ce que maître Davy avait eu la prudence et la bonté de nous cacher, elle n'aurait pas pu résister à ce coup-là. Mais il y avait à bord des pauvres gens qui étaient malades, et elle s'est occupée à les soigner; il y avait des enfants, et elle les a soignés aussi: ça l'a distraite; en faisant du bien autour d'elle, elle s'en est fait à elle-même.

— Quand est-ce qu'elle a appris le malheur? lui demandai-je.

— Je le lui ai caché, après que je l'ai su moi-même, dit M. Peggotty. Nous vivions dans un lieu solitaire, mais au milieu des plus beaux arbres et des roses qui montaient jusque sur notre toit. Un jour, tandis que je travaillais aux champs, il est venu un voyageur anglais de notre Norfolk ou de notre Suffolk (je ne sais plus trop lequel des deux); et comme de raison, nous l'avons fait entrer, pour lui donner à boire et à manger; nous l'avons reçu de notre mieux. C'est ce que nous faisons tous dans la colonie. Il avait sur lui un vieux journal, où se trouvait le récit de la tempête. C'est comme ça qu'elle l'a appris. Quand je suis rentré le soir, j'ai vu qu'elle le savait.»

Il baissa la voix à ces mots, et sa figure reprit cette expression de gravité que je ne lui avais que trop connue.

«Cela l'a-t-il beaucoup changée?

— Oui, pendant longtemps, dit-il, peut-être même jusqu'à ce jour. Mais je crois que la solitude lui a fait du bien. Elle a eu beaucoup à faire à la ferme; il lui a fallu soigner la volaille et le reste; elle a eu du mal, ça lui a fait du bien. Je ne sais, dit-il d'un air pensif, si vous reconnaîtriez à présent notre Émilie, maître Davy!

— Elle est donc bien changée?

— Je n'en sais rien. Je la vois tous les jours, je ne peux pas savoir; mais il y a des moments où je trouve qu'elle est bien mince, dit M. Peggotty en regardant le feu, un peu vieillie, un peu languissante, triste, avec ses yeux bleus; l'air délicat, une jolie petite tête un peu penchée, une voix tranquille… presque timide. Voilà mon Émilie!»

Nous l'observions en silence, tandis qu'il regardait toujours le feu d'un air pensif.

«Les uns croient, dit-il, qu'elle a mal placé son affection, d'autres, que son mariage a été rompu par la mort. Personne ne sait ce qu'il en est. Elle aurait pu se marier, ce ne sont pas les occasions qui ont manqué; mais elle m'a dit: «Non, mon oncle, c'est fini pour toujours.» Avec moi, elle est toujours gaie; mais elle est réservée quand il y a des étrangers; elle aime à aller au loin pour donner une leçon à un enfant, ou pour soigner un malade, ou pour faire quelque cadeau à une jeune fille qui va se marier, car elle a fait bien des mariages, mais sans vouloir jamais assister à une noce. Elle aime tendrement son oncle, elle est patiente; tout le monde l'aime, jeunes et vieux. Tous ceux qui souffrent viennent la trouver. Voilà mon Émilie!»

Il passa sa main sur les yeux, et avec un soupir à demi réprimé, il releva la tête.

«Marthe est-elle encore avec vous? demandai-je.

— Marthe s'est mariée dès la seconde année, maître Davy. Un jeune homme, un jeune laboureur, qui passait devant notre maison en se rendant au marché avec les denrées de son maître… le voyage est de cinq cents milles pour aller et revenir… lui a offert de l'épouser (les femmes sont très-rares de ce côté-là), pour aller ensuite s'établir à leur compte dans les grands bois. Elle m'a demandé de raconter à cet homme son histoire, sans rien cacher. Je l'ai fait; ils se sont mariés, et ils vivent à quatre cents milles de toute voix humaine. Ils n'en entendent pas d'autre que la leur, et celle des petits oiseaux.

— Et mistress Gummidge?» demandai-je.

Il faut croire que nous avions touché là une corde sensible, car M. Peggotty éclata de rire, et se frotta les mains tout le long des jambes, de haut en bas, comme il faisait jadis quand il était de joyeuse humeur, sur le vieux bateau.

«Vous me croirez si vous voulez, dit-il; mais figurez-vous qu'elle a trouvé un épouseur. Si le cuisinier d'un navire, qui s'est fait colon là-bas, M. Davy, n'a pas demandé mistress Gummidge en mariage, je veux être pendu! Je ne peux pas dire mieux!»

Jamais je n'avais vu Agnès rire de si bon coeur. L'enthousiasme subit de Peggotty l'amusait tellement, qu'elle ne pouvait se tenir; plus elle riait et plus elle me faisait rire, plus l'enthousiasme de M. Peggotty allait croissant et plus il se frottait les jambes.

«Et qu'est-ce que mistress Gummidge a dit de ça? demandai-je, quand j'eus repris un peu de sang-froid.

— Eh bien! dit M. Peggotty, au lieu de lui répondre: «Merci bien, je vous suis très-obligée; mais je ne veux pas changer de condition à l'âge que j'ai,» mistress Gummidge a saisi un baquet plein d'eau qui était à côté d'elle, et elle le lui a vidé sur la tête. Le malheureux cuisinier en était submergé. Il s'est mis à crier au secours de toutes ses forces; si bien que j'ai été obligé d'aller à la rescousse.»

Là-dessus, M. Peggotty d'éclater de rire, et nous de lui faire compagnie.

«Mais je dois vous dire une chose, pour rendre justice à cette excellente créature, reprit-il en s'essuyant les yeux, qu'il avait pleins de larmes à force de rire. Elle nous a tenu tout ce qu'elle nous avait promis, et elle a fait mieux. C'est bien maintenant la plus obligeante, la plus fidèle, la plus honnête femme qui ait jamais existé, maître Davy. Elle ne s'est pas plainte une seule minute d'être seule et abandonnée, pas même lorsque nous nous sommes trouvés bien en peine, en face de la colonie, comme de nouveaux débarqués. Et quant à l'ancien, elle n'y a plus pensé, je vous assure, depuis son départ d'Angleterre.

— À présent, lui dis-je, parlons de M. Micawber. Vous savez qu'il a payé tout ce qu'il devait ici, jusqu'au billet de Traddles? Vous vous le rappelez, ma chère Agnès? par conséquent nous devons supposer qu'il réussit dans ses entreprises. Mais donnez-nous de ses dernières nouvelles.»

M. Peggotty mit en souriant la main à la poche de son gilet, et en tira un paquet de papier bien plié d'où il sortit, avec le plus grand soin, un petit journal qui avait une drôle de mine.

«Il faut vous dire, maître Davy, ajouta-t-il, que nous avons quitté les grands bois, et que nous vivons maintenant près du port de Middlebay, où il y a ce que nous appelons une ville.

— Est-ce que M. Micawber était avec vous dans les grands bois?

— Je crois bien, dit M. Peggotty; et il s'y est mis de bon coeur. Jamais vous n'avez rien vu de pareil. Je le vois encore, avec sa tête chauve, maître Davy, tellement inondée de sueur sous un soleil ardent, que j'ai cru qu'elle allait se fondre en eau. Et maintenant il est magistrat.

— Magistrat?» dis-je.

M. Peggotty mit le doigt sur un paragraphe du journal, où je lus l'extrait suivant duTimesde Middlebay:

«Le dîner solennel offert à notre éminent colon et concitoyenWilkins Micawber, magistrat du district de Middlebay, a eu lieu hier dans la grande salle de l'hôtel, où il y avait une foule à étouffer. On estima qu'il n'y avait pas moins de quarante-sept personnes à table, sans compter tous ceux qui encombraient le corridor et l'escalier. La société la plus charmante, la plus élégante et la plus exclusive de Middlebay s'y était donné rendez- vous, pour venir rendre hommage à cet homme si remarquable, si estimé et si populaire. Le docteur Mell (de l'école normale de Salem-House, port Middlebay), présidait le banquet; à sa droite était assis notre hôte illustre. Lorsqu'on a eu enlevé la nappe, et exécuté d'une manière admirable notre chant national deNon Nobis, dans lequel nous avons particulièrement distingué la voix métallique du célèbre amateurWilkins Micawber junior, on a porté, selon l'usage, les toasts patriotiques de tout fidèle Américain, aux acclamations de l'assemblée. Dans un discours plein de sentiment, le docteur Mell a proposé la santé de notre hôte illustre, l'ornement de notre ville. «Puisse-t-il ne jamais nous quitter, que pour grandir encore, et puisse son succès parmi nous être tel, qu'il lui soit impossible de s'élever plus haut!» Rien ne saurait décrire l'enthousiasme avec lequel ce toast a été accueilli. Les applaudissements montaient, montaient toujours, roulant avec impétuosité comme les vagues de l'Océan. À la fin on fit silence, etWilkins Micawberse leva pour faire entendre ses remercîments. Nous n'essayerons pas, vu l'état encore relativement imparfait des ressources intellectuelles de notre établissement, de suivre notre éloquent concitoyen dans la volubilité des périodes de sa réponse, ornée des fleurs les plus élégantes. Qu'il nous suffise de dire que c'était un chef-d'oeuvre d'éloquence, et que les larmes ont rempli les yeux de tous les assistants, lorsque, remontant au début de son heureuse carrière, il a conjuré les jeunes gens qui se trouvaient dans son auditoire de ne jamais se laisser entraîner à contracter des engagements pécuniaires qu'il leur serait impossible de remplir. On a encore porté des toasts audocteur Mell; àmistress Micawber, qui a remercié par un gracieux salut de la grande porte, où une voie lactée de jeunes beautés étaient montées sur des chaises, pour admirer et pour embellir à la fois cet émouvant spectacle; àmistress Ridger Begs(ci-devant miss Micawber); àmistress Mell; àWilkins Micawber junior(qui a fait pâmer de rire toute l'assemblée en demandant la permission d'exprimer sa reconnaissance par une chanson, plutôt que par un discours); à lafamille de M. Micawber(bien connue, il est inutile de le faire remarquer, dans la mère patrie), etc., etc. À la fin de la séance, les tables ont disparu, comme par enchantement, pour faire place aux danseurs. Parmi les disciples de Terpsichore, qui n'ont cessé leurs ébats que lorsque le soleil est venu leur rappeler le moment du départ, on remarquait en particulier Wilkins Micawber junior et la charmante miss Héléna, quatrième fille du docteur Mell.»


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