CHAPITRE III.

Un changement.

Le cheval du voiturier était bien la plus paresseuse bête qu'on puisse imaginer (du moins je l'espère); il cheminait lentement, la tête pendante, comme s'il se plaisait à faire attendre les pratiques pour lesquelles il transportait des paquets. Je m'imaginais même parfois qu'il éclatait de rire à cette pensée, mais le voiturier m'assura que c'était un accès de toux, parce qu'il était enrhumé.

Le voiturier avait, lui aussi, l'habitude de se tenir la tête pendante, le corps penché en avant tandis qu'il conduisait, en dormant à moitié, les bras étendus sur ses genoux. Je dis tandis qu'il conduisait, mais je crois que la carriole aurait aussi bien pu aller à Yarmouth sans lui, car le cheval se conduisait tout seul; et quant à la conversation, l'homme n'en avait pas d'autre que de siffler.

Peggotty avait sur ses genoux un panier de provisions, qui aurait bien pu durer jusqu'à Londres, si nous y avions été par le même moyen de transport. Nous mangions et nous dormions alternativement. Peggotty s'endormait régulièrement le menton appuyé sur l'anse de son panier, et jamais, si je ne l'avais pas entendu de mes deux oreilles, on ne m'aurait fait croire qu'une faible femme pût ronfler avec tant d'énergie.

Nous fîmes tant de détours par une foule de petits chemins, et nous passâmes tant de temps à une auberge où il fallait déposer un bois de lit, et dans bien d'autres endroits encore, que j'étais très-fatigué et bien content d'arriver enfin à Yarmouth, que je trouvai bien spongieux et bien imbibé en jetant les yeux sur la grande étendue d'eau qu'on voyait le long de la rivière; je ne pouvais pas non plus m'empêcher d'être surpris qu'il y eût une partie du monde si plate, quand mon livre de géographie disait que la terre était ronde. Mais je réfléchis que Yarmouth était probablement situé à un des pôles, ce qui expliquait tout.

À mesure que nous approchions, je voyais l'horizon s'étendre comme une ligne droite sous le ciel: je dis à Peggotty qu'une petite colline par-ci par-là ferait beaucoup mieux, et que, si la terre était un peu plus séparée de la mer, et que la ville ne fût pas ainsi trempée dans la marée montante, comme une rôtie dans de l'eau panée, ce serait bien plus joli. Mais Peggotty me répondit, avec plus d'autorité qu'à l'ordinaire, qu'il fallait prendre les choses comme elles sont, et que, pour sa part, elle était fière d'appartenir à ce qu'on appelle lesHarengs de Yarmouth.

Quand nous fûmes au milieu de la rue (qui me parut fort étrange) et que je sentis l'odeur du poisson, de la poix, de l'étoupe et du goudron; quand je vis les matelots qui se promenaient, et les charrettes qui dansaient sur les pavés, je compris que j'avais été injuste envers une ville si commerçante; je l'avouai à Peggotty qui écoutait avec une grande complaisance mes expressions de ravissement et qui me dit qu'il était bien reconnu (je suppose que c'était une chose reconnue par ceux qui ont la bonne fortune d'être des harengs de naissance) qu'à tout prendre, Yarmouth était la plus belle ville de l'univers.

«Voilà mon Am, s'écria Peggotty; comme il est grandi! c'est à ne pas le reconnaître.»

En effet, il nous attendait à la porte de l'auberge; il me demanda comment je me portais, comme à une vieille connaissance. Au premier abord; il me semblait que je ne le connaissais pas aussi bien qu'il paraissait me connaître, attendu qu'il n'était jamais venu à la maison depuis la nuit de ma naissance, ce qui naturellement lui donnait de l'avantage sur moi. Mais notre intimité fit de rapides progrès quand il me prit sur son dos pour m'emporter chez lui. C'était un grand garçon de six pieds de haut, fort et gros en proportion, aux épaules rondes et robustes; mais son visage avait une expression enfantine, et ses cheveux blonds tout frisés lui donnaient l'air d'un mouton. Il avait une jaquette de toile à voiles, et un pantalon si roide qu'il se serait tenu tout aussi droit quand même il n'y aurait pas eu de jambes dedans. Quant à sa coiffure, on ne peut pas dire qu'il portât un chapeau, c'était plutôt un toit de goudron sur un vieux bâtiment.

Ham me portait sur son dos et tenait sous son bras une petite caisse à nous: Peggotty en portait une autre. Nous traversions des sentiers couverts de tas de copeaux et de petites montagnes de sable; nous passions à côté de fabriques de gaz, de corderies, de chantiers de construction, de chantiers de démolition, de chantiers de calfatage, d'ateliers de gréement, de forges en mouvement, et d'une foule d'établissements pareils; enfin nous arrivâmes en face de la grande étendue grise que j'avais déjà vue de loin; Ham me dit:

«Voilà notre maison, monsieur Davy.»

Je regardai de tous côtés, aussi loin que mes yeux pouvaient voir dans ce désert, sur la mer, sur la rivière, mais sans découvrir la moindre maison. Il y avait une barque noire, ou quelque autre espèce de vieux bateau près de là, échoué sur le sable; un tuyau de tôle, qui remplaçait la cheminée, fumait tout tranquillement, mais je n'apercevais rien autre chose qui eût l'air d'une habitation.

«Ce n'est pas ça? dis-je, cette chose qui ressemble à un bateau?

— C'est ça, monsieur Davy,» répliqua Ham.

Si c'eût été le palais d'Aladin, l'oeuf de roc et tout ça, je crois que je n'aurais pas été plus charmé de l'idée romanesque d'y demeurer. Il y avait dans le flanc du bateau une charmante petite porte; il y avait un plafond et des petites fenêtres; mais ce qui en faisait le mérite, c'est que c'était un vrai bateau qui avait certainement vogué sur la mer des centaines de fois; un bateau qui n'avait jamais été destiné à servir de maison sur la terre ferme. C'est là ce qui en faisait le charme à mes yeux. S'il avait jamais été destiné à servir de maison, je l'aurais peut-être trouvé petit pour une maison, ou incommode, ou trop isolé; mais du moment que cela n'avait pas été construit dans ce but, c'était une ravissante demeure.

À l'intérieur elle était parfaitement propre, et aussi bien arrangée que possible. Il y avait une table, une horloge de Hollande, une commode, et sur la commode il y avait un plateau où l'on voyait une dame armée d'un parasol, se promenant avec un enfant à l'air martial qui jouait au cerceau. Une Bible retenait le plateau et l'empêchait de glisser: s'il était tombé, le plateau aurait écrasé dans sa chute une quantité de tasses, de soucoupes et une théière qui étaient rangées autour du livre. Sur les murs, il y avait quelques gravures coloriées, encadrées et sous verre, qui représentaient des sujets de l'Écriture. Toutes les fois qu'il m'est arrivé depuis d'en voir de semblables entre les mains de marchands ambulants, j'ai revu immédiatement apparaître devant moi tout l'intérieur de la maison du frère de Peggotty. Les plus remarquables de ces tableaux, c'étaient Abraham en rouge qui allait sacrifier Isaac en bleu, et Daniel en jaune, au milieu d'une fosse remplie de lions verts. Sur le manteau de la cheminée on voyait une peinture du lougrela Sarah-Jane, construit à Sunderland, avec une vraie petite poupe en bois qui y était adaptée; c'était une oeuvre d'art, un chef-d'oeuvre de menuiserie que je considérais comme l'un des biens les plus précieux que ce monde pût offrir. Aux poutres du plafond, il y avait de grands crochets dont je ne comprenais pas bien encore l'usage, des coffres et autres ustensiles aussi commodes pour servir de chaises.

Dès que j'eus franchi le sol, je vis tout cela d'un clin-d'oeil (on n'a pas oublié que j'étais un enfant observateur). Puis Peggotty ouvrit une petite porte et me montra une chambre à coucher. C'était la chambre la plus complète et la plus charmante qu'on pût inventer, dans la poupe du vaisseau, avec une petite fenêtre par laquelle passait autrefois le gouvernail; un petit miroir placé juste à ma hauteur, avec un cadre en coquilles d'huîtres; un petit lit, juste assez grand pour s'y fourrer, et sur la table un bouquet d'herbes marines dans une cruche bleue. Les murs étaient d'une blancheur éclatante, et le couvre-pieds avait des nuances si vives que cela me faisait mal aux yeux. Ce que je remarquai surtout dans cette délicieuse maison, c'est l'odeur du poisson; elle était si pénétrante, que quand je tirai mon mouchoir de poche, on aurait dit, à l'odeur, qu'il avait servi à envelopper un homard. Lorsque je confiai cette découverte à Peggotty, elle m'apprit que son frère faisait le commerce des homards, des crabes et des écrevisses; je trouvai ensuite un tas de ces animaux, étrangement entortillés les uns dans les autres et toujours occupés à pincer tout ce qu'ils trouvaient au fond d'un petit réservoir en bois, où on mettait aussi les pots et les bouilloires.

Nous fûmes reçus par une femme très-polie qui portait un tablier blanc, et que j'avais vue nous faire la révérence à une demi-lieue de distance, quand j'arrivais sur le dos de Ham. Elle avait près d'elle une ravissante petite fille (du moins c'était mon avis), avec un collier de perles bleues; elle ne voulut jamais me laisser l'embrasser, et alla se cacher quand je lui en fis la proposition. Nous finissions de dîner de la façon la plus somptueuse, avec des poules d'eau bouillies, du beurre fondu, des pommes de terre, et une côtelette à mon usage, lorsque nous vîmes arriver un homme aux longs cheveux qui avait l'air très-bon enfant. Comme il appelait Peggotty «ma mignonne,» et qu'il lui donna un gros baiser sur la joue, je n'eus aucun doute (vu la retenue habituelle de Peggotty) que ce ne fût son frère; en effet, c'était lui, et on me le présenta bientôt comme M. Peggotty, le maître de céans.

«Je suis bien aise de vous voir, monsieur? dit M. Peggotty. Nous sommes de braves gens, monsieur, un peu rudes, mais tout à votre service.»

Je le remerciai, et je lui répondis que j'étais bien sûr d'être heureux dans un aussi charmant endroit.

«Comment va votre maman, monsieur? dit M. Peggotty. L'avez-vous laissée en bonne santé?»

Je répondis à M. Peggotty qu'elle était en aussi bonne santé que je pouvais le souhaiter, et qu'elle lui envoyait ses compliments, ce qui était de ma part une fiction polie.

«Je lui suis bien obligé,» dit M. Peggotty. «Eh bien, monsieur, si vous pouvez vous accommoder de nous, pendant quinze jours, dit-il, en se tournant vers sa soeur, et Ham, et la petite Émilie, nous serons fiers de votre compagnie.»

Après m'avoir fait les honneurs de sa maison de la façon la plus hospitalière, M. Peggotty alla se débarbouiller avec de l'eau chaude, tout en observant que «l'eau froide ne suffisait pas pour lui nettoyer la figure.» Il revint bientôt, ayant beaucoup gagné à cette toilette, mais si rouge que je ne pus m'empêcher de penser que sa figure avait cela de commun avec les homards, les crabes et les écrevisses, qu'elle entrait dans l'eau chaude toute noire, et qu'elle en ressortait toute rouge.

Quand nous eûmes pris le thé, on ferma la porte et on s'établit bien confortablement (les nuits étaient déjà froides et brumeuses), cela me parut la plus délicieuse retraite que pût concevoir l'imagination des hommes. Entendre le vent souffler sur la mer, savoir que le brouillard envahissait toute cette plaine désolée qui nous entourait, et se sentir près du feu, dans une maison absolument isolée, qui était un bateau, cela avait quelque chose de féerique. La petite Émilie avait surmonté sa timidité, elle était assise à côté de moi sur le coffre le moins élevé; il y avait là tout juste de la place pour nous deux au coin de la cheminée; mistress Peggotty avec son tablier blanc, tricotait au coin opposé; Peggotty tirait l'aiguille, avec sa boîte au couvercle de saint Paul et le petit bout de cire qui semblaient n'avoir jamais connu d'autre domicile. Ham qui m'avait donné ma première leçon du jeu de bataille, cherchait à se rappeler comment on disait la bonne aventure, et laissait sur chaque carte qu'il retournait la marque de son pouce. M. Peggotty fumait sa pipe. Je sentis que c'était un moment propre à la conversation et à l'intimité.

«M. Peggotty! lui dis-je.

— Monsieur, dit-il.

— Est-ce que vous avez donné à votre fils le nom de Ham, parce que vous vivez dans une espèce d'arche?»

M. Peggotty sembla trouver que c'était une idée très-profonde, mais il répondit:

«Non, monsieur, je ne lui ai jamais donné de nom.

— Qui lui a donc donné ce nom? dis-je en posant à M. Peggotty la seconde question du catéchisme.

— Mais, monsieur, c'est son père qui le lui a donné, ditM. Peggotty.

— Je croyais que vous étiez son père.

— C'était mon frère Joe qui était son père, dit M. Peggotty.

— Il est mort, M. Peggotty? demandai-je après un moment de silence respectueux.

— Noyé, dit M. Peggotty.»

J'étais très-étonné que M. Peggotty ne fût pas le père de Ham, et je me demandais si je ne me trompais pas aussi sur sa parenté avec les autres personnes présentes. J'avais si grande envie de le savoir, que je me déterminai à le demander à M. Peggotty.

«Et la petite Émilie, dis-je, en la regardant. C'est votre fille, n'est-ce pas, monsieur Peggotty?

— Non, monsieur. C'était mon beau-frère, Tom, qui était son père.»

Je ne pus m'empêcher de lui dire après un autre silence plein de respect: «Il est mort, M. Peggotty?

— Noyé,» dit M. Peggotty.

Je sentais combien il était difficile de continuer sur ce sujet, mais je ne savais pas encore tout, et je voulais tout savoir. J'ajoutai donc:

«Vous avez des enfants, monsieur Peggotty.

— Non, monsieur, répondit-il en riant. Je suis célibataire.

— Célibataire! dis-je avec étonnement. Mais alors, qu'est-ce que c'est que ça, monsieur Peggotty?» Et je lui montrai la personne au tablier blanc qui tricotait.

«C'est mistress Gummidge, dit M. Peggotty.

— Gummidge, monsieur Peggotty?»

Mais ici Peggotty, je veux dire ma Peggotty à moi, me fit des signes tellement expressifs pour me dire de ne plus faire de questions qu'il ne me resta plus qu'à m'asseoir et à regarder toute la compagnie qui garda le silence, jusqu'au moment où on alla se coucher. Alors, dans le secret de ma petite cabine, Peggotty m'informa que Ham et Émilie étaient un neveu et une nièce de mon hôte qu'il avait adoptés dans leur enfance à différentes époques, lorsque la mort de leurs parents les avait laissés sans ressources, et que mistress Gummidge était la veuve d'un marin, son associé dans l'exploitation d'une barque, qui était mort très- pauvre. Mon frère n'est lui-même qu'un pauvre homme, disait Peggotty, mais c'est de l'or en barre, franc comme l'acier, (je cite ses comparaisons). Le seul sujet, à ce qu'elle m'apprit, qui fit sortir son frère de son caractère ou qui le portât à jurer, c'était lorsqu'on parlait de sa générosité. Pour peu qu'on y fit allusion, il donnait sur la table un violent coup de poing de sa main droite (si bien qu'un jour il en fendit la table en deux) et il jura qu'il ficherait le camp et s'en irait au diable, si jamais on lui parlait de ça. J'eus beau faire des questions, personne n'avait la moindre explication grammaticale à me donner de l'étymologie de cette terrible locution: «ficher un camp.» Mais tous s'accordaient à la regarder comme une imprécation des plus solennelles.

Je sentais profondément toute la bonté de mon hôte, et j'avais l'âme très-satisfaite sans compter que je tombais de sommeil, tout en prêtant l'oreille au bruit que faisaient les femmes en allant se coucher dans un petit lit comme le mien, placé à l'autre extrémité du bateau, tandis que M. Peggotty et Ham suspendaient deux hamacs aux crochets que j'avais remarqués au plafond. Le sommeil s'emparait de moi, mais je me sentais pourtant saisi d'une crainte vague, en songeant à la grande profondeur sombre qui m'entourait, en entendant le vent gémir sur les vagues, et les soulever tout à coup. Mais je me dis qu'après tout j'étais dans un bateau, et que s'il arrivait quelque chose, M. Peggotty était là pour venir à notre aide.

Cependant il ne m'arriva pas d'autre mal, que de m'éveiller tranquillement, le lendemain. Dès que le soleil brilla sur le cadre en coquilles d'huîtres qui entourait mon miroir, je sautai hors de mon lit, et je courus sur la plage avec la petite Émilie pour ramasser des coquillages.

«Vous êtes un vrai petit marin, je pense? dis-je à Émilie. Non que j'eusse jamais rien pensé de pareil, mais je trouvai qu'il était du devoir de la galanterie de lui dire quelque chose, et je voyais en ce moment dans les yeux brillants d'Émilie, se réfléchir une petite voile si étincelante, que cela m'inspira cette réflexion.

— Non, dit Émilie, en hochant la tête, j'ai peur de la mer.

— Peur! répétai-je avec un petit air fanfaron, tout en regardant en face le grand Océan. Moi je n'ai pas peur!

— Ah! la mer est si cruelle; dit Émilie. Je l'ai vue bien cruelle pour quelques-uns de nos hommes. Je l'ai vue mettre en pièces un bateau aussi grand que notre maison.

— J'espère que ce n'était pas la barque où…

— Où mon père a été noyé? dit Émilie. Non ce n'était pas celle- là: je ne l'ai jamais vue, celle-là.

— Et lui, l'avez-vous connu? demandai-je.»

La petite Émilie secoua la tête. «Pas que je me souvienne?»

Quelle coïncidence! Je lui expliquai immédiatement comment je n'avais jamais vu mon père; et comment ma mère et moi nous vivions toujours ensemble parfaitement heureux, ce que nous comptions faire éternellement; et comment le tombeau de mon père était dans le cimetière près de notre maison, à l'ombre d'un arbre sous lequel j'avais souvent été me promener le matin pour entendre chanter les petits oiseaux. Mais il y avait quelques différences entre Émilie et moi, bien que nous fussions tous deux orphelins. Elle avait perdu sa mère avant son père, et personne ne savait où était le tombeau de son père; on savait seulement qu'il reposait quelque part dans la mer profonde.

«Et puis, dit Émilie, tout en cherchant des coquillages et des cailloux, votre père était un monsieur, et votre mère est une dame; et moi, mon père était un pêcheur, ma mère était fille de pêcheur, et mon oncle Dan est un pêcheur.

— Dan est monsieur Peggotty, n'est-ce pas? dis-je.

— Mon oncle Dan là-bas, répondit Émilie, tout en m'indiquant le bateau.

— Oui c'est de lui que je parle. Il doit être très-bon, n'est-ce pas?

— Bon? dit Émilie. Si j'étais une dame, je lui donnerais un habit bleu de ciel avec des boutons de diamant, un pantalon de nankin, un gilet de velours rouge, un chapeau à trois cornes, une grosse montre d'or, une pipe en argent, et un coffre tout plein d'argent.»

Je dis que je ne doutais pas que M. Peggotty ne méritât tous ces trésors. Je dois avouer que j'avais quelque peine à me le représenter parfaitement à son aise dans l'accoutrement que rêvait pour lui sa petite nièce, exaltée par sa reconnaissance, et que j'avais en particulier des doutes sur l'utilité du chapeau à trois cornes; mais je gardai ces réflexions pour moi.

La petite Émilie levait les yeux tout en énumérant ces divers articles, comme si elle contemplait une glorieuse vision. Nous nous remîmes à chercher des pierres et des coquillages.

«Vous aimeriez à être une dame?» lui dis-je.

Émilie me regarda, et se mit à rire en me disant oui.

«Je l'aimerais beaucoup. Alors nous serions tous des messieurs et des dames. Moi, et mon oncle, et Ham, et mistress Gummidge. Alors nous ne nous inquiéterions pas du mauvais temps. Pas pour nous, du moins. Cela nous ferait seulement de la peine pour les pauvres pêcheurs, et nous leur donnerions de l'argent quand il leur arriverait quelque malheur.»

Cela me parut un tableau très-satisfaisant et par conséquent extrêmement naturel. J'exprimai le plaisir que j'avais à y songer, et la petite Émilie se sentit le courage de me dire, bien timidement:

«N'avez-vous pas peur de la mer, maintenant?»

La mer était assez calme pour me rassurer, mais je suis bien sûr que si une vague d'une dimension suffisante s'était avancée vers moi, j'aurais immédiatement pris la fuite, poursuivi par le souvenir de tous ses parents noyés. Cependant je répondis: «Non,» et j'ajoutai: «Mais ni vous non plus, bien que vous prétendiez avoir peur,» car elle marchait beaucoup trop près du bord d'une vieille jetée en bois sur laquelle nous nous étions aventurés, et j'avais vraiment peur qu'elle ne tombât.

«Oh! ce n'est pas de cela que j'ai peur, dit la petite Émilie, mais c'est quand la mer gronde, que ça me réveille, et que je tremble en pensant à l'oncle Dan et à Ham; il me semble que je les entends crier au secours. Voilà pourquoi j'aimerais tant à être une dame. Mais ici je n'ai pas peur. Pas du tout. Regardez-moi!»

Elle s'élança, et se mit à courir le long d'une grosse poutre qui partait de l'endroit où nous étions et dominait la mer d'assez haut, sans la moindre barrière. Cet incident se grava tellement dans ma mémoire, que, si j'étais peintre, je pourrais encore aujourd'hui le reproduire exactement: je pourrais montrer la petite Émilie s'avançant à la mort (je le croyais alors), les yeux fixés au loin sur la mer, avec une expression que je n'ai jamais oubliée.

Elle revint bientôt près de moi, agile, hardie et voltigeante, et je ris de mes craintes, aussi bien que du cri que j'avais poussé, cri inutile en tout cas, puisqu'il n'y avait personne près de là. Mais depuis, je me suis souvent demandé s'il n'était pas possible (il y a tant de choses que nous ne savons pas), que, dans cette témérité subite de l'enfant, et dans son regard de défi jeté aux vagues lointaines, il y eût comme un instinct de pitié filiale qui lui faisait trouver du plaisir à se sentir aussi en danger, à revendiquer sa part du trépas subi par son père, un souhait vague et rapide d'aller ce jour-là le rejoindre dans la mort. Depuis ce temps-là il m'est arrivé de me demander à moi-même: «Je suppose que ce fût là une révélation soudaine de la vie qu'elle allait avoir à traverser, et que, dans mon âme d'enfant, j'eusse été capable de la comprendre; je suppose que sa vie eût dépendu de moi, d'un mouvement de ma main, aurais-je bien fait de la lui tendre pour la sauver de sa chute? Il m'est arrivé, (je ne dis pas que cette réflexion ait duré longtemps), de me demander s'il n'aurait pas alors mieux valu pour la petite Émilie que les eaux se refermassent sur elle, ce matin-là, devant moi, et de me répondre oui, cela aurait mieux valu.» Mais n'anticipons pas: il sera toujours temps d'en parler. N'importe, puisque c'est dit, je le laisse.

Nous errâmes longtemps ensemble, tout en nous remplissant les poches d'un tas de choses que nous trouvions très-curieuses; ensuite nous remîmes soigneusement dans l'eau des étoiles de mer. Je ne connais pas assez les habitudes de cette race d'êtres pour être bien sûr qu'ils nous aient été reconnaissants de cette attention. Puis enfin nous reprîmes le chemin de la demeure de M. Peggotty. Nous nous arrêtâmes près du réservoir aux homards pour échanger un innocent baiser, et nous rentrâmes pour déjeuner, tout rouges de santé et de plaisir.

«Comme deux jeunes grives,» dit M. Peggotty. Ce que je pris pour un compliment.

Il va sans dire que j'étais amoureux de la petite Émilie. Certainement j'aimais cette enfant, avec toute la sincérité et toute la tendresse qu'on peut éprouver plus tard dans la vie; je l'aimais avec plus de pureté et de désintéressement qu'il n'y en a dans l'amour de la jeunesse, quelque grand et quelque élevé qu'il soit. Mon imagination créait autour de cette petite créature aux yeux bleus quelque chose d'idéal qui faisait d'elle un vrai petit ange. Si par une matinée au ciel d'azur, je l'avais vue déployer ses ailes et s'envoler en ma présence, je crois que j'aurais regardé cela comme un événement auquel je devais m'attendre.

Nous nous promenions pendant des heures entières en nous donnant la main près de cette plaine monotone de Yarmouth. Les jours s'écoulaient gaiement pour nous, comme si le temps n'avait pas lui-même grandi, et qu'il fût encore un enfant, toujours prêt à jouer comme nous. Je disais à Émilie que je l'adorais, et que si elle ne m'aimait pas, il ne me restait plus qu'à me passer une épée à travers le corps. Elle me répondait qu'elle m'adorait, elle aussi, et je suis sûr que c'était vrai.

Quant à songer à l'inégalité de nos conditions, à notre jeunesse, ou à tout autre obstacle, la petite Émilie et moi nous ne prenions pas cette peine, nous ne songions pas à l'avenir. Nous ne nous inquiétions pas plus de ce que nous ferions plus tard que de ce que nous avions fait autrefois. En attendant nous faisions l'admiration de mistress Gummidge et de Peggotty, qui murmuraient souvent le soir, lorsque nous étions tendrement assis à côté l'un de l'autre, sur notre petit coffre. «Seigneur Dieu, n'est-ce pas charmant?» M. Peggotty nous souriait tout en fumant sa pipe, et Ham faisait pendant des heures entières des grimaces de satisfaction. Je suppose que nous les amusions à peu près comme aurait pu le faire un joli joujou, ou un modèle en miniature du Colysée.

Je découvris bientôt que mistress Gummidge n'était pas toujours aussi aimable qu'on aurait pu s'y attendre, vu les termes dans lesquels elle se trouvait vis-à-vis de M. Peggotty. Mistress Gummidge était naturellement assez grognon, et elle se plaignait plus qu'il ne fallait pour que cela fût agréable dans une si petite colonie. J'en étais très-fâché pour elle, mais souvent je me disais qu'on serait bien mieux à son aise si mistress Gummidge avait une chambre commode, où elle pût se retirer jusqu'à ce qu'elle eût repris un peu sa bonne humeur.

M. Peggotty allait parfois à un cabaret appeléLe bon Vivant. Je découvris cela un soir, deux ou trois jours après notre arrivée, en voyant mistress Gummidge lever sans cesse les yeux sur l'horloge hollandaise, entre huit et neuf heures, tout en répétant qu'il était au cabaret, et que, bien mieux, elle s'était doutée dès le matin qu'il ne manquerait pas d'y aller.

Pendant toute la matinée, mistress Gummidge avait été extrêmement abattue, et dans l'après-midi elle avait fondu en larmes, parce que le feu s'était mis à fumer. «Je suis une pauvre créature perdue sans ressource,» s'écria mistress Gummidge, en voyant ce désagrément, tout me contrarie.

«Oh! ce sera bientôt passé,» dit Peggotty (c'est de notre Peggotty que je parle), et puis, voyez-vous, c'est aussi désagréable pour nous que pour vous.

— Oui, mais moi, je le sens davantage,» dit mistress Gummidge.

C'était par un jour très-froid, le vent était perçant. Mistress Gummidge était, à ce qu'il me semblait, très-bien établie dans le coin le plus chaud de la chambre, elle avait la meilleure chaise, mais ce jour-là rien ne lui convenait. Elle se plaignait constamment du froid, qui lui causait une douleur dans le dos: elle appelait cela desfourmillements. Enfin elle se mit à pleurer et à répéter qu'elle n'était qu'une pauvre créature abandonnée, et que tout tournait contre elle.

«Il fait certainement très-froid, dit Peggotty. Nous le sentons bien tous, comme vous.

— Oui, mais moi, je le sens plus que d'autres,» dit MistressGummidge.

Et de même à dîner, mistress Gummidge était toujours servie immédiatement après moi, à qui on donnait la préférence comme à un personnage de distinction. Le poisson était mince et maigre, et les pommes de terre étaient légèrement brûlées. Nous avouâmes tous que c'était pour nous un petit désappointement, mais mistress Gummidge fondit en larmes et déclara avec une grande amertume qu'elle le sentait plus qu'aucun de nous.

Quand M. Peggotty rentra, vers neuf heures, l'infortunée mistress Gummidge tricotait dans son coin de l'air le plus misérable. Peggotty travaillait gaiement. Ham raccommodait une paire de grandes bottes. Moi, je lisais tout haut, la petite Émilie à côté de moi. Mistress Gummidge avait poussé un soupir de désolation, et n'avait pas, depuis le thé, levé une seule fois les yeux sur nous.

«Eh bien, les amis, dit M. Peggotty en prenant une chaise, comment ça va-t-il?»

Nous lui adressâmes tous un mot de bienvenue, excepté mistressGummidge qui hocha tristement la tête sur son tricot.

«Qu'est-ce qui ne va pas? dit M. Peggotty tout en frappant des mains. Courage, vieille mère» (M. Peggotty voulait dire, vieille fille).

Mistress Gummidge n'avait pas la force de reprendre courage. Elle tira un vieux mouchoir de soie noire et s'essuya les yeux, mais au lieu de le remettre dans sa poche, elle le garda à la main, s'essuya de nouveau les yeux et le garda encore, tout prêt pour une autre occasion.

«Qu'est-ce qui cloche, ma bonne femme? dit M. Peggotty.

— Rien, répondit mistress Gummidge. Vous revenez duBon vivant,Dan?

— Mais oui, j'ai fait ce soir une petite visite auBon vivant, dit M. Peggotty.

— Je suis fâchée que ce soit moi qui vous force à aller là, dit mistress Gummidge.

— Me forcer! mais je n'ai pas besoin qu'on m'y force, repartit M. Peggotty avec le rire le plus franc; je n'y suis que trop disposé.

— Très-disposé, dit mistress Gummidge en secouant la tête et en s'essuyant les yeux. Oui, oui, très-disposé; je suis fâchée que ce soit à cause de moi que vous y soyez si disposé.

— À cause de vous? Ce n'est pas à cause de vous! dit M. Peggotty.N'allez pas croire ça.

— Si, si, s'écria mistress Gummidge, je sais que je suis… je sais que je suis une pauvre créature perdue sans ressources, que non-seulement tout me contrarie, mais que je contrarie tout le monde. Oui, oui, je sens plus que d'autres et je le montre davantage. C'est mon malheur.»

Je ne pouvais m'empêcher, tout en écoutant ce discours, de me dire que son malheur se faisait bien sentir aussi à quelques autres membres de la famille. Mais M. Peggotty se garda bien de faire cette réflexion, et se borna à prier mistress Gummidge de reprendre courage.

«J'aimerais mieux être je ne sais pas quoi, dit mistress Gummidge. Certainement je me connais bien: ce sont mes peines qui m'ont aigrie. Je les sens toujours, et alors elles me contrarient. Je voudrais ne pas les sentir, mais je les sens. Je voudrais avoir le coeur plus dur, mais je ne l'ai pas. Je rends cette maison misérable, je ne m'en étonne pas. Je n'ai fait que tourmenter votre soeur tout le jour et M. Davy aussi.»

Ici l'attendrissement me gagna et je m'écriai dans mon trouble:

«Non, mistress Gummidge, vous ne m'avez pas tourmenté.

— Je sais bien que c'est mal à moi, dit mistress Gummidge. C'est mal reconnaître tout ce qu'on a fait pour moi. Je ferais mieux d'aller mourir à l'hospice. Je suis une pauvre créature perdue sans ressources, et il vaut mieux que je ne reste pas ici à faire aller tout de travers. Si les choses vont tout de travers avec moi et que j'aille moi-même tout de travers, il vaut mieux que j'aille tout de travers dans l'hospice de la paroisse. Dan, laissez-moi y aller mourir, pour vous débarrasser de moi!»

À ces mots mistress Gummidge se retira, et alla se coucher. Quand elle fut partie, M. Peggotty, qui jusque-là lui avait manifesté la plus profonde sympathie, se tourna vers nous, le visage encore tout empreint de ce sentiment, et nous dit à voix basse:

«Elle a pensé à l'ancien.»

Je ne comprenais pas bien sur quel ancien on supposait qu'avait pu méditer mistress Gummidge, mais Peggotty m'expliqua, tout en m'aidant à me coucher, que c'était feu M. Gummidge, et que son frère avait toujours cette explication toute prête dans de telles occasions, explication qui lui causait alors une grande émotion. Je l'entendis répéter à Ham, plusieurs fois, du hamac où il était couché:

«Pauvre femme! c'est qu'elle pensait à l'ancien!»

Et toutes les fois que, durant mon séjour, mistress Gummidge se laissa aller à sa mélancolie (ce qui arriva assez fréquemment) il répéta la même chose pour excuser son abattement, et toujours avec la plus tendre commisération.

Quinze jours se passèrent ainsi, sans autre variété que le changement des marées qui faisait sortir ou rentrer M. Peggotty à d'autres heures, et qui apportait aussi quelque variété dans les occupations de Ham. Quand ce dernier n'avait rien à faire, il se promenait quelquefois avec nous pour nous montrer les vaisseaux et les barques. Une ou deux fois, il nous fit faire une excursion en bateau. Je ne sais pourquoi il y a des impressions qui s'associent plus particulièrement à un lieu qu'à un autre, mais je crois que c'est comme cela pour beaucoup de personnes, surtout pour les souvenirs de leur enfance; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne puis jamais lire ou entendre prononcer le nom de Yarmouth sans me rappeler un certain dimanche matin où nous étions sur la plage: les cloches appelaient les fidèles à l'église: La tête de la petite Émilie reposait sur mon épaule: Ham jetait nonchalamment des cailloux dans la mer, et le soleil, dissipant au loin un épais brouillard, nous faisait entrevoir les vaisseaux à l'horizon.

Enfin le jour de la séparation arriva. Je me sentais le courage de quitter M. Peggotty et mistress Gummidge, mais mon coeur se brisait à la pensée de dire adieu à la petite Émilie. Nous allâmes, en nous donnant le bras, jusqu'à l'auberge où le voiturier descendait, et en chemin je promis de lui écrire (je tins plus tard ma promesse, en lui envoyant une page de caractères plus gros que ceux des affiches ou des annonces des appartements à louer). Au moment de nous quitter, notre émotion fut terrible, et s'il m'est jamais arrivé dans ma vie de sentir se faire dans mon coeur un vide immense, c'est ce jour-là.

Pendant tout le temps de ma visite, j'avais été assez ingrat pour la maison paternelle; je n'y avais que peu ou point pensé; mais à peine eus-je repris le chemin de ma demeure, que ma conscience enfantine m'en montra le chemin d'un air de reproche, et plus je me sentis désolé, plus je compris que c'était là mon refuge, et que ma mère était mon amie et ma consolation.

À mesure que nous avancions, ce sentiment s'emparait de moi davantage. Aussi, en reconnaissant sur la route tout ce qui m'était familier et cher, je me sentais transporté du désir d'arriver près de ma mère et de me jeter dans ses bras. Mais Peggotty, au lieu de partager mes transports, cherchait à les calmer (bien que très-tendrement) et elle avait l'air tout embarrassé et mal à son aise.

Blunderstone la Rookery devait cependant, en dépit des efforts de Peggotty, apparaître devant moi, lorsque cela plairait au cheval du voiturier. Je le vis enfin, comme je me le rappelle bien encore, par cette froide matinée, sous un ciel gris qui annonçait la pluie!

La porte s'ouvrit; moitié riant, moitié pleurant, dans une douce agitation, je levai les yeux pour voir ma mère. Ce n'était pas elle, mais une servante inconnue.

«Comment, Peggotty! dis-je d'un ton lamentable, elle n'est pas encore revenue?

— Si, si, monsieur Davy, dit Peggotty, elle est revenue. Attendez un moment, monsieur Davy, et… et je vous dirai quelque chose.»

Au milieu de son agitation, Peggotty, naturellement fort maladroite, mettait sa robe en lambeaux dans ses efforts pour descendre de la carriole, mais j'étais trop étonné et trop désappointé pour le lui dire. Quand elle fut descendue, elle me prit par la main, me conduisit dans la cuisine, à ma grande stupéfaction, puis ferma la porte.

«Peggotty, dis-je tout effrayé, qu'est-ce qu'il y a donc?

— Il n'y a rien, mon cher monsieur Davy; que le bon Dieu vous bénisse! répondit-elle, en affectant de prendre un air joyeux.

— Si, je suis sûr qu'il y a quelque chose. Où est maman?

— Où est maman, monsieur Davy? répéta Peggotty.

— Oui. Pourquoi n'est-elle pas à la grille, et pourquoi sommes- nous entrés ici? Oh! Peggotty!» Mes yeux se remplissaient de larmes et il me semblait que j'allais tomber.

«Que Dieu le bénisse, ce cher enfant! cria Peggotty en me saisissant par le bras. Qu'est-ce que vous avez? Mon chéri, parlez-moi!

— Elle n'est pas morte, elle aussi? Oh! Peggotty, elle n'est pas morte?

— Non!» s'écria Peggotty avec une énergie incroyable; puis elle se rassit toute haletante, en disant que je lui avais porté un coup.

Je me mis à l'embrasser de toutes mes forces pour effacer le coup ou pour lui en donner un autre qui rectifiât le premier, puis je restai debout devant elle, silencieux et étonné.

«Voyez-vous, mon chéri, j'aurais dû vous le dire plus tôt, reprit Peggotty, mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. J'aurais dû le faire peut-être, mais voilà… c'est que… je n'ai pas pu m'y décider tout à fait.

— Continuez, Peggotty, dis-je plus effrayé que jamais.

— Monsieur Davy, dit Peggotty en dénouant son chapeau d'une main tremblante et d'une voix entrecoupée, c'est que, voyez-vous, vous avez un papa!»

Je tremblai, puis je pâlis. Quelque chose, je ne saurais dire quoi, quelque chose qui semblait venir du tombeau dans le cimetière, comme si les morts s'étaient réveillés, avait passé auprès de moi, répandant un souffle mortel.

«Un autre, dit Peggotty.

— Un autre?» répétai-je.

Peggotty toussa légèrement, comme si elle avait avalé quelque chose qui lui raclât le gosier, puis me prenant la main, elle me dit:

«Venez le voir.

— Je ne veux pas le voir.

— Et votre maman,» dit Peggotty.

Je ne reculai plus, et nous allâmes droit au grand salon, où elle me laissa. Ma mère était assise à un coin de la cheminée; je vis M. Murdstone assis à l'autre. Ma mère laissa tomber son ouvrage et se leva précipitamment, mais timidement, à ce que je crus voir.

«Maintenant, Clara, ma chère, dit M. Murdstone, souvenez-vous! Il faut vous contenir, il faut toujours vous contenir! Davy, mon garçon, comment vous portez-vous?»

Je lui tendis la main. Après un moment de suspens, j'allai embrasser ma mère: elle m'embrassa aussi, posa doucement la main sur mon épaule, puis se remit à travailler. Je ne pouvais regarder ni elle ni lui, mais je savais bien qu'il nous regardait tous deux; je m'approchai de la fenêtre et je contemplai longtemps quelques arbustes que les frimas faisaient ployer sous leur poids.

Dès que je pus m'échapper, je montai l'escalier. Mon ancienne chambre que j'aimais tant était toute changée, et je devais habiter bien loin de là. Je redescendis pour voir si je trouverais quelque chose qui n'eût pas changé: tout me paraissait si différent! j'errai dans la cour, mais bientôt je fus forcé de m'enfuir, car la niche, jadis vide, était maintenant occupée par un grand chien, à la gueule profonde et à la crinière noire, un vrai diable: à ma vue il s'était élancé vers moi comme pour me happer.

Je tombe en disgrâce.

Si la chambre où on avait transporté mon lit pouvait rendre témoignage de ce qui se passait dans ses murs, je pourrais, aujourd'hui encore (qui est-ce qui demeure là? j'aimerais le savoir), l'appeler en témoignage pour déclarer combien mon coeur était désolé lorsque j'y rentrai ce soir-là. En remontant, j'entendis le gros chien qui continuait d'aboyer après moi; la chambre me paraissait triste et inconnue, j'étais aussi triste qu'elle: je m'assis; mes petites mains se croisèrent machinalement, et je me mis à penser.

Je pensai aux choses les plus bizarres: À la forme de la chambre, aux fentes du plafond, au papier qui recouvrait les murs, aux défauts des carreaux qui faisaient des bosses ou des creux dans le paysage, à ma table de toilette dont les trois pieds boiteux avaient quelque chose de rechigné qui me rappela mistress Gummidge lorsqu'elle songeait à l'Ancien. Et alors je pleurais, mais, sauf que je me sentais tout gelé et misérable, je crois que je ne savais pas bien pourquoi je pleurais. Enfin, dans mon désespoir, il me vint à l'esprit que j'aimais passionnément la petite Émilie, qu'on m'avait enlevé à elle pour m'amener dans un lieu où personne ne m'aimait autant qu'elle. À force de me désoler de cette pensée, je finis par me rouler dans un coin de mon couvre-pied et par m'endormir en pleurant.

Je me réveillai en entendant quelqu'un dire: «Le voilà!» Une main découvrait doucement ma tête brûlante. Ma mère et Peggotty étaient venues me chercher, et c'était la voix de l'une d'elles que j'avais entendue.

«Davy, dit ma mère, qu'est-ce que vous avez donc?»

Comment pouvait-elle se demander cela? Je répondis: «Je n'ai rien.» Mais je détournai la tête pour cacher le tremblement de ma lèvre qui lui en aurait pu dire davantage.

«Davy! dit ma mère, Davy, mon enfant!»

Rien de ce qu'elle aurait pu dire ne m'aurait autant troublé que ces simples mots: «Mon enfant!» Je cachai mes larmes dans mon oreiller, et je repoussai la main de ma mère qui voulait m'attirer vers elle.

«C'est votre faute, Peggotty, méchante que vous êtes! dit ma mère. Je le sais bien. Comment pouvez-vous, je vous le demande, avoir le courage d'indisposer mon cher enfant contre moi ou contre ceux que j'aime. Qu'est-ce que cela veut dire, Peggotty?»

La pauvre Peggotty leva les yeux au ciel et répondit, en commentant la prière d'actions de grâces que je répétais habituellement après le dîner:

«Que le Seigneur vous pardonne, mistress Copperfield, et puissiez- vous ne jamais avoir à vous repentir de ce que vous venez de dire là!

— Il y a de quoi me faire perdre la tête, s'écria ma mère, et cela pendant une lune de miel, quand on devrait croire que mon plus cruel ennemi ne voudrait pas m'enlever un peu de paix et de bonheur. Davy, méchant enfant! Peggotty, atroce femme que vous êtes! Oh! mon Dieu, s'écria ma mère en se tournant de l'un à l'autre avec une irritation capricieuse, quel triste séjour que ce monde, et dans un moment où on devrait s'attendre à n'avoir que des choses agréables!»

Je sentis tout d'un coup se poser sur moi une main qui n'était ni celle de ma mère ni celle de Peggotty; je me glissai au pied de mon lit. C'était la main de M. Murdstone qui tenait mon bras.

«Qu'est-ce que cela signifie, Clara, mon amour? Avez-vous oublié?Un peu de fermeté, ma chère!

— Je suis bien fâchée, Édouard, dit ma mère, je voulais être raisonnable, mais je me sens si triste!

— Vraiment, dit-il, je suis fâché de vous entendre dire cela; c'est commencer bien tôt, Clara.

— Je dis qu'il est bien dur qu'on me rende malheureuse en ce moment, dit ma mère en faisant une petite moue; et c'est… c'est bien dur… n'est-ce pas?»

Il l'attira à lui, lui murmura quelques mots à l'oreille, et l'embrassa. La tête de ma mère reposait sur son épaule, elle avait passé son bras autour du cou de son mari; je compris dès lors qu'il pourrait toujours, comme il le faisait alors, faire plier à son gré une nature si flexible.

— Descendez, mon amour, dit M. Murdstone, David et moi nous allons revenir tout à l'heure. Ma brave femme, dit-il en se tournant vers Peggotty, lorsqu'il eut vu sortir ma mère de la chambre, en l'accompagnant d'un gracieux sourire, ma brave femme, et il la regardait d'un air menaçant, vous savez le nom de votre maîtresse?

— Il y a longtemps qu'elle est ma maîtresse, monsieur, réponditPeggotty, je dois le savoir.

— C'est vrai, répondit-il, mais tout à l'heure, en montant, j'ai cru vous entendre l'appeler par un nom qui n'est pas le sien. Elle a pris le mien, vous le savez. Ne l'oubliez pas, je vous prie.»

Peggotty sortit sans répondre autrement que par une révérence, tout en me lançant des regards inquiets; elle avait probablement compris qu'on voulait qu'elle s'en allât, et elle n'avait point d'excuse à donner pour rester.

Lorsque nous fûmes tous deux seuls, il ferma la porte, et s'asseyant sur une chaise devant laquelle il se tenait debout, il fixa sur moi un regard perçant; mes yeux à moi s'attachaient aux siens. Il me semble encore entendre battre mon petit coeur.

«David, dit-il, et ses lèvres minces se serraient l'une contre l'autre, quand j'ai à réduire un cheval ou un chien entêté, qu'est-ce que je fais, selon vous?

— Je n'en sais rien.

— Je le bats.»

Je lui avais répondu d'une voix presque éteinte, mais je sentais maintenant que la respiration me manquait tout à fait.

«Je le fais céder et demander grâce. Je me dis, voilà un drôle que je veux dompter, et quand même cela devrait lui coûter tout le sang qu'il a dans les veines, j'en viendrai à bout. Qu'est-ce que je vois-là sur votre joue?

— C'est de la boue, répondis-je.»

Il savait aussi bien que moi que c'était la trace de mes larmes; mais quand même il m'aurait adressé vingt fois la même question, en m'assommant de coups chaque fois, je crois que mon petit coeur se serait brisé avant que je lui répondisse autrement.

«Pour un enfant, vous avez beaucoup d'intelligence, dit-il avec le sourire grave qui lui était familier, et vous m'avez compris, je le vois. Lavez-vous la figure, monsieur, et descendez avec moi.»

Il me montra la toilette, celle que je comparais dans mon esprit à mistress Gummidge, et me fit signe de la tête de lui obéir immédiatement. Je ne doutais pas alors, et je doute encore moins maintenant, qu'il ne fût tout prêt à me rouer de coups, sans le moindre scrupule, si j'avais hésité.

«Clara, ma chère, dit-il, lorsque je lui eus obéi et que nous fûmes descendus au salon, sa main toujours appuyée sur mon bras, on ne vous tourmentera plus, j'espère. Nous corrigerons notre petit caractère.»

Dieu m'est témoin qu'en ce moment un mot de tendresse aurait pu me rendre meilleur pour toute ma vie, peut-être faire de moi une autre créature. En m'encourageant et en m'expliquant ce qui s'était passé, en m'assurant que j'étais le bienvenu et que ce serait toujours là mon chez moi, M. Murdstone aurait pu attirer à lui mon coeur, au lieu de s'assurer une obéissance hypocrite; au lieu de le haïr, j'aurais pu le respecter. Il me sembla que ma mère était fâchée de me voir là debout au milieu de la chambre, l'air malheureux et effaré, et que, lorsqu'elle me vit aller timidement m'asseoir, ses yeux me suivirent plus tristement encore, comme si elle eût souhaité me voir plutôt courir gaiement; mais alors elle ne me dit pas un mot, et plus tard, il n'était plus temps.

Nous dînâmes seuls, tous les trois. Il avait l'air d'aimer beaucoup ma mère, ce qui ne me réconciliait pas avec lui, j'en ai bien peur, et elle, elle l'aimait beaucoup. Je compris à leur conversation qu'ils attendaient ce même soir une soeur aînée de M. Murdstone qui venait demeurer avec eux. Je ne me rappelle pas bien si c'est alors ou plus tard que j'appris, que, sans être positivement dans le commerce, il avait une part annuelle dans les bénéfices d'un négociant en vins de Londres, et que sa soeur avait le même intérêt que lui dans cette maison qui était liée avec sa famille depuis le temps de son arrière grand-père; en tout cas, j'en parle ici par occasion.

Après le dîner, nous étions assis au coin du feu, et je méditais d'aller retrouver Peggotty, mais la crainte que j'avais de mon nouveau maître m'ôtait la hardiesse de m'échapper, lorsqu'on entendit une voiture s'arrêter à la grille du jardin; M. Murdstone sortit pour aller voir qui c'était; ma mère se leva aussi. Je la suivais timidement, quand à la porte du salon elle s'arrêta, et profitant de l'obscurité, elle me prit dans ses bras comme elle faisait jadis, en me disant tout bas qu'il fallait aimer mon nouveau père et lui obéir. Elle me parlait rapidement et en cachette comme si elle faisait mal, mais très-tendrement, et elle me tint une main dans la sienne jusqu'à ce que nous fûmes près de l'endroit du jardin où était son mari, alors elle lâcha ma main et passa la sienne dans le bras de M. Murdstone.

C'était miss Murdstone qui venait d'arriver; elle avait l'air sinistre, les cheveux noirs comme son frère, auquel elle ressemblait beaucoup de figure et de manières; ses sourcils épais se croisaient presque sur son grand nez, comme si elle eût reporté là les favoris que son sexe ne lui permettait pas de garder à leur place naturelle. Elle était suivie de deux caisses noires, dures et farouches comme elle; sur le couvercle on lisait ses initiales en clous de cuivre. Quand elle voulut payer le cocher, elle tira son argent d'une bourse d'acier, elle la renferma ensuite dans un sac qui avait plutôt l'air d'une prison portative suspendue à son bras au moyen d'une lourde chaîne, et qui claquait en se fermant comme une trappe. Je n'avais jamais vu de dame aussi métallique que miss Murdstone.

On la fit entrer dans le salon avec une foule de souhaits de bienvenue, et là elle salua solennellement ma mère comme sa nouvelle et proche parente; puis, levant les yeux sur moi, elle dit:

«Est-ce votre fils, ma belle-soeur?»

Ma mère dit que oui.

«En général, dit miss Murdstone, je n'aime pas les garçons.Comment vous portez-vous, petit garçon?»

Je répondis à ce discours obligeant que je me portais très-bien et que j'espérais qu'il en était de même pour elle, mais j'y mis si peu de grâce que miss Murdstone me jugea immédiatement en deux mots:

«Mauvaises manières!»

Après avoir prononcé cette sentence d'une voix très-sèche, elle demanda à voir sa chambre, qui devint dès lors pour moi un lieu de terreur et d'épouvante. Jamais on n'y vit les deux malles noires s'ouvrir ni rester entr'ouvertes. Une ou deux fois, en passant timidement ma tête à la porte entrebâillée, je vis, en l'absence de miss Murdstone, une série de petits bijoux et de chaînes d'acier pendus autour de la glace dans un appareil formidable; c'était, dans les jours de grande toilette, la parure de miss Murdstone.

Je crus comprendre qu'elle venait s'installer chez nous pour tout de bon, et qu'elle n'avait nulle intention de jamais repartir. Le lendemain matin elle commença à aider ma mère et elle passa toute la journée à mettre tout en ordre, sans respecter en rien les anciens arrangements. Une des premières choses remarquables que j'observai en miss Murdstone, c'est qu'elle était constamment poursuivie par le soupçon que les domestiques tenaient un homme caché quelque part dans la maison. Sous l'influence de cette conviction, elle se plongeait dans la cave au charbon aux heures les plus étranges, et il ne lui arrivait presque jamais d'ouvrir la porte d'un petit recoin obscur sans la refermer brusquement, dans la persuasion, sans doute, qu'elle le tenait.

Bien que miss Murdstone n'eût rien de très-aérien, elle se levait aussitôt que les alouettes. Avant que personne eût bougé dans la maison, elle était toujours, à ce que je crois encore aujourd'hui, à la recherche de son homme. Peggotty assurait qu'elle dormait un oeil ouvert, mais je n'étais pas de son avis, car, lorsqu'elle eut avancé cette opinion, je voulus en faire sur moi l'expérience, et je la trouvai tout à fait impraticable.

Le matin qui suivit son arrivée elle avait sonné avant le premier chant du coq. Quand ma mère descendit pour le déjeuner, miss Murdstone s'approcha d'elle, au moment où elle allait faire le thé, posa une seconde sa joue contre la sienne, c'était sa manière d'embrasser, et lui dit:

«Vous savez, ma chère Clara, que je suis venue ici pour vous épargner toute espèce d'embarras. Vous êtes beaucoup trop jolie et trop enfant (ma mère rougit et sourit, ce rôle semblait ne pas lui trop déplaire) pour vous charger de devoirs que je pourrai remplir à votre place. Ainsi, ma chère, si vous voulez bien me donner vos clefs, à l'avenir je m'occuperai de tout cela.»

À partir de ce jour, miss Murdstone garda les clefs dans son sac d'acier durant la journée, sous son oreiller pendant la nuit, et ma mère n'eut pas à s'en occuper plus que moi.

Ma mère n'abandonna pourtant pas son autorité à une autre sans essayer de protester. Un soir que miss Murdstone développait à son frère certains plans intérieurs auxquels il donnait son approbation, ma mère se mit tout d'un coup à pleurer en disant qu'il lui semblait qu'au moins on aurait pu la consulter.

«Clara! dit sévèrement M. Murdstone, Clara! vous m'étonnez.

— Oh, vous pouvez bien dire que je vous étonne, Édouard, s'écria ma mère, et répéter qu'il faut de la fermeté, mais je suis bien sûre que cela ne vous plairait pas plus qu'à moi.»

Ici je ferai remarquer que la fermeté était la qualité dominante dont se piquaient M. et miss Murdstone. Je ne sais pas quel nom j'eusse donné alors à cette fermeté, mais je sentais très- clairement que c'était, sous un autre nom, une véritable tyrannie, une humeur opiniâtre, arrogante et diabolique qui leur était commune à tous deux. Leur doctrine, la voici. M. Murdstone était ferme; personne autour de lui ne devait être aussi ferme que M. Murdstone; personne autour de lui ne devait être le moins du monde ferme, car tous devaient plier devant lui. Miss Murdstone faisait exception. Il lui était permis d'être ferme, mais seulement par alliance, et à un degré inférieur et tributaire. Ma mère était une autre exception. Il lui était permis d'être ferme; cela lui était même recommandé; mais seulement à condition d'obéir à leur fermeté, et de croire fermement qu'il n'y avait qu'eux sur la terre qui eussent de la fermeté.

«Il est bien dur, disait ma mère, que dans ma maison…

— Dansmamaison? répéta M. Murdstone. Clara!

— Dansnotremaison, je veux dire, balbutia ma mère, évidemment très-effrayée, j'espère que vous savez ce que je veux dire, Édouard, il est bien dur que dans notre maison je n'aie pas la permission de dire un mot sur les affaires du ménage. Je m'en tirais certainement très-bien avant notre mariage. Il y a des témoins, dit ma mère en sanglotant, demandez à Peggotty si je ne m'en tirais pas très-bien quand on ne se mêlait pas de mes affaires.

— Édouard, dit miss Murdstone, mettons fin à tout ceci. Je pars demain.

— Jane Murdstone, dit son frère, taisez-vous! On croirait à vous entendre que vous ne me connaissez pas?

— Je puis bien dire, reprit ma pauvre mère, qui perdait du terrain et qui pleurait à chaudes larmes, je puis bien dire que je ne désire pas que personne s'en aille. Je serais très-malheureuse et très-misérable si quelqu'un s'en allait. Je ne demande pas grand'chose. Je ne suis pas déraisonnable. Je demande seulement qu'on me consulte quelquefois. Je suis très-reconnaissante à tous ceux qui veulent bien m'aider, et je demande seulement qu'on me consulte quelquefois pour la forme. Je croyais autrefois que vous m'aimiez parce que j'étais jeune et sans expérience. Édouard, je me rappelle bien que vous me le disiez alors, mais maintenant vous avez l'air de me haïr à cause de cela même, vous êtes si sévère!

— Édouard, dit miss Murdstone une seconde fois, mettons fin à tout ceci. Je pars demain.

— Jane Murdstone, répondit M. Murdstone d'une voix de tonnerre.Voulez-vous vous taire? Comment osez-vous?…»

Miss Murdstone tira de prison son mouchoir de poche, et le mit devant ses yeux.

«Clara, continua-t-il en se tournant vers ma mère, vous me surprenez! Vous m'étonnez! Oui, j'avais eu quelque plaisir à épouser une personne simple et sans expérience; je voulais former son caractère et lui donner un peu de cette fermeté et de cette décision dont elle avait besoin. Mais quand Jane Murdstone a la bonté de venir m'aider dans cette entreprise, quand elle consent à remplir, par affection pour moi, une condition qui est presque celle d'une femme de charge, et quand je vois que, pour la récompenser, on la traite grossièrement…

— Oh, je vous en prie, Édouard, je vous en prie, cria ma mère, ne m'accusez pas d'ingratitude. Je ne suis pas ingrate, assurément. Personne ne me l'a jamais reproché. J'ai bien des défauts, mais je n'ai pas celui-là. Oh non, mon ami!

— Quand je vois, reprit-il, sitôt que ma mère eut fini de parler, quand je vois qu'on traite grossièrement Jane Murdstone, mes sentiments s'altèrent et se refroidissent.

— Oh ne dites pas cela, mon ami, reprit ma mère d'un ton suppliant. Oh non, Édouard, je ne peux pas le supporter. Quelques défauts que je puisse avoir, je suis affectueuse. Je sais que je suis affectueuse. Je ne le dirais pas si je n'en étais pas bien sûre. Demandez à Peggotty. Elle vous dira, j'en suis sûre, que je suis affectueuse.

— Il n'y a point de faiblesse, quelle qu'elle soit, qui puisse avoir le moindre poids à mes yeux, Clara, répondit M. Murdstone, remettez-vous.

— Je vous en prie, soyons toujours bien ensemble, dit ma mère. Je ne pourrais supporter la froideur ou la dureté. Je suis si fâchée! J'ai bien des défauts, je le sais, et c'est très-bon à vous, Édouard, qui avez tant de force d'âme, de chercher à me corriger. Jane, je ne fais d'objection à rien. Je serais au désespoir si vous aviez l'idée de nous quitter… Ma mère ne put aller plus loin.

— Jane Murdstone, dit M. Murdstone à sa soeur, des paroles amères, sont, je l'espère, peu ordinaires entre nous. Ce n'est pas ma faute s'il s'est passé ce soir une scène si étrange: j'y ai été entraîné par d'autres. Ce n'est pas non plus votre faute, vous y avez été entraînée par d'autres. Cherchons tous deux à l'oublier. Et comme, ajouta-t-il, après ces paroles magnanimes, cette scène est peu convenable devant l'enfant, David, allez vous coucher!»

Mes larmes m'empêchaient de trouver la porte. J'étais si désolé du chagrin de ma mère! Je sortis à tâtons, et je montai à l'aveuglette jusqu'à ma chambre, sans avoir seulement le courage de dire bonsoir à Peggotty, ni de lui demander une lumière. Quand elle vint une heure après voir ce que je faisais, elle me réveilla en entrant et me dit que ma mère s'était couchée assez souffrante, et que M. et miss Murdstone étaient restés seuls au salon.

Le lendemain matin je descendais plus tôt que de coutume, lorsque, en passant près de la porte de la salle à manger, j'entendis la voix de ma mère. Elle demandait très-humblement à miss Murdstone de lui pardonner, ce que miss Murdstone lui accordait, et une réconciliation complète avait lieu. Depuis je n'ai jamais vu ma mère dire son avis sur la moindre chose, sans avoir d'abord consulté miss Murdstone, ou sans s'être assurée, par quelques moyens positifs, de l'opinion de miss Murdstone, et je n'ai jamais vu miss Murdstone, les jours où elle était en colère (toute ferme qu'elle était, elle avait cette faiblesse) avancer la main vers son sac comme pour en tirer les clefs et les rendre, sans voir en même temps ma mère pâmée de frayeur.

La teinte sombre qui dominait dans le sang des Murdstone assombrissait aussi la religion des Murdstone qui était austère et farouche. J'ai pensé depuis que c'était la conséquence nécessaire de la fermeté de M. Murdstone qui ne pouvait souffrir que personne échappât aux châtiments les plus sévères qu'il pût inventer. Quoi qu'il en soit, je me rappelle bien les visages menaçants qui m'entouraient quand j'allais à l'église, et comme tout était changé autour de moi. Ce dimanche tant redouté paraît de nouveau, et j'entre le premier dans notre ancien banc, comme un captif qu'on amène sous bonne escorte, pour assister au service des condamnés. Voilà miss Murdstone, avec sa robe de velours noir qui a l'air d'avoir été taillée dans un drap mortuaire: elle me suit de très-près; puis ma mère, puis son mari. Il n'y a plus, comme jadis, de Peggotty. J'entends miss Murdstone qui marmotte les réponses, en appuyant avec une énergie cruelle sur tous les mots terribles. Je la vois rouler tout autour de l'église ses grands yeux noirs quand elle dit «misérables pécheurs» comme si elle appelait par leurs noms tous les membres de la congrégation. Je vois parfois, ma mère, remuant timidement les lèvres, entre sa belle-soeur et son mari, qui font résonner les prières à ses oreilles comme le grondement d'un tonnerre éloigné. Je me demande, saisi d'une crainte soudaine, s'il est probable que notre bon vieux pasteur soit dans l'erreur, que M. et miss Murdstone aient raison, et que tous les anges du ciel soient des anges destructeurs. Et si, par malheur, je remue le petit doigt ou que je bouge la tête, miss Murdstone me donne dans les côtes avec son livre de prières de bonnes bourrades qui me font grand mal.

Je vois encore, en revenant à la maison, quelques-uns de nos voisins, qui regardent ma mère, puis moi, et qui se parlent à l'oreille. Plus loin, quand le trio marche devant, et que je reste un peu en arrière, je me demande s'il est vrai que ma mère marche d'un pas moins joyeux, et que sa beauté ait déjà presque entièrement disparu. Enfin je me demande si nos voisins se rappellent comme moi le temps où nous revenions de l'église moi et ma mère, et je passe toute cette triste journée à me creuser la tête à ce sujet.

Il avait plusieurs fois été question de me mettre en pension. M. et miss Murdstone l'avaient proposé, et ma mère avait, bien entendu, été de leur avis. Cependant, il n'y avait encore rien de décidé. En attendant je prenais mes leçons à la maison.

Comment pourrais-je oublier ces leçons? Ma mère y présidait nominalement, mais en réalité je les recevais de M. Murdstone et de sa soeur qui étaient toujours présents, et qui trouvaient l'occasion favorable pour donner à ma mère quelques notions de cette fermeté, si mal nommée, qui était le fléau de nos deux existences. Je crois qu'ils me gardaient à la maison dans ce seul but. J'avais assez de facilité et de plaisir à apprendre, quand nous vivions seuls ensemble, moi et ma mère. Je me souviens du temps où j'apprenais l'alphabet sur ses genoux. Aujourd'hui encore quand je regarde les grosses lettres noires du livre d'office, la nouveauté alors embarrassante pour moi de leur forme, et les contours alors faciles à retenir de l'O, de l'L et de l'S, me reviennent à l'esprit comme aux jours de mon enfance; mais ils ne me rappellent nul souvenir de dégoût ou de regret. Au contraire, il me semble que j'ai été conduit à travers un sentier de fleurs jusqu'au livre des crocodiles, encouragé le long du chemin par la douce voix de ma mère. Mais les leçons solennelles qui suivirent celles-là furent un coup mortel porté à mon repos, un labeur pénible, un chagrin de tous les jours. Elles étaient très-longues, très-nombreuses, très-difficiles. La plupart étaient parfaitement inintelligibles pour moi; et j'en avais bien peur, autant, je crois, que ma pauvre mère.

Voici comment les choses se passaient presque tous les matins.

Je descends après le déjeuner dans le petit salon avec mes livres, mon cahier et une ardoise. Ma mère m'attend près de son pupitre, mais elle n'est pas si disposée à m'entendre que M. Murdstone, qui fait semblant de lire dans son fauteuil près de la fenêtre, ou de miss Murdstone, qui enfile des perles d'acier à côté de ma mère. La vue de ces deux personnages exerce sur moi une telle influence, que je commence à sentir m'échapper, pour courir la prétentaine, les mots que j'ai eu tant de peine à me fourrer dans la tête. Par parenthèse, j'aimerais bien qu'on pût me dire où vont ces mots?

Je tends mon premier livre à ma mère. C'est un livre de grammaire, ou d'histoire, ou de géographie. Avant de le lui donner, je jette un dernier regard de désespoir sur la page, et je pars au grand galop pour la réciter tandis que je la sais encore un peu. Je saute un mot. M. Murdstone lève les yeux. Je saute un autre mot. Miss Murdstone lève les yeux. Je rougis, je passe une demi- douzaine de mots, et je m'arrête. Je crois que ma mère me montrerait bien le livre, si elle l'osait, mais elle n'ose pas, et me dit doucement:

«Oh! Davy! Davy!

— Voyons, Clara, dit M. Murdstone, soyez ferme avec cet enfant. Ne dites pas: «Oh! Davy! Davy!» C'est un enfantillage, il sait, ou il ne sait pas sa leçon.

— Il ne la sait pas, reprit miss Murdstone d'une voix terrible.

— J'en ai peur, dit ma mère.

— Vous voyez bien, Clara, ajouta miss Murdstone, qu'il faut lui rendre le livre et qu'il aille rapprendre sa leçon.

— Oui, certainement, dit ma mère, c'est ce que je vais faire, ma chère Jane. Voyons Davy, recommence, et ne sois pas si stupide.»

J'obéis à la première de ces injonctions, et je me remets à apprendre, mais je ne réussis pas en ce qui concerne la seconde, car je suis plus stupide que jamais. Je m'arrête avant d'arriver à l'endroit fatal, à un passage que je savais parfaitement tout à l'heure, et je me mets à réfléchir, mais ce n'est pas à ma leçon que je réfléchis. Je pense au nombre de mètres de tulle qu'on peut avoir employés au bonnet de miss Murdstone, ou bien au prix qu'a dû coûter la robe de chambre de M. Murdstone, ou à quelque autre problème absurde qui ne me regarde pas, et dont je n'aurai jamais que faire. M. Murdstone fait un geste d'impatience que j'attends depuis longtemps. Miss Murdstone en fait autant. Ma mère les regarde d'un air résigné, ferme le livre et le met de côté comme un arriéré que j'aurai à acquitter quand mes autres devoirs seront finis.

Bientôt le nombre des arriérés va grossissant comme une boule de neige. Plus il augmente, et plus je deviens bête. Le cas est tellement désespéré, et je sens qu'on me farcit la tête d'une telle quantité de sottises, que je renonce à l'idée de pouvoir jamais m'en tirer et que je m'abandonne à mon sort. Il y a quelque chose de profondément mélancolique dans les regards désespérés que nous nous jetons ma mère et moi, à chaque nouvelle erreur. Mais le plus terrible moment de ces malheureuses leçons, c'est quand ma mère, croyant que personne ne la regarde, essaye de me souffler le mot fatal. À cet instant miss Murdstone, qui depuis longtemps est aux aguets, dit d'une voix grave:

«Clara!»

Ma mère tressaille, rougit et sourit faiblement; M. Murdstone se lève, prend le livre, me le jette à la tête, ou me donne un soufflet, et me fait sortir brusquement de la chambre.

Quand j'ai fini d'apprendre mes leçons, il me reste encore à faire ce qu'il y a de plus terrible, une effrayante multiplication. C'est une torture inventée à mon usage, et M. Murdstone me dicte lui-même cet énoncé:

«Je vais chez un marchand de fromages, j'achète cinq mille fromages de Glocester à six pence pièce, ce qui fait en tout…»

Je vois la joie secrète de miss Murdstone. Je médite sur ces fromages sans le moindre résultat, jusqu'à l'heure du dîner; je me noircis les doigts à force de tripoter mon ardoise. On me donne un morceau de pain sec pour m'aider à compter mes fromages, et je passe en pénitence le reste de la soirée.

Il me semble, autant que je puis me le rappeler, que c'était ainsi que finissaient presque toujours mes malheureuses leçons. Je m'en serais très-bien tiré sans les Murdstone; mais les Murdstone exerçaient sur moi une sorte de fascination, comme celle d'un serpent à sonnette vis-à-vis d'un petit oiseau. Même lorsqu'il m'arrivait de passer assez bien la matinée, je n'y gagnais autre chose que mon dîner; car miss Murdstone ne pouvait souffrir de me voir loin de mes cahiers, et si j'avais la folie de laisser apercevoir que je n'étais pas occupé, elle appelait sur moi l'attention de son frère, en disant:


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