Mes vacances, et en particulier certaine après-midi où je fus bien heureux.
À la pointe du jour, en arrivant à l'auberge où s'arrêtait la malle poste (ce n'était pas celle dont je connaissais trop bien le garçon), on me mena dans une petite chambre très-propre sur laquelle était inscrit le nom de DAUPHIN. J'étais gelé en dépit de la tasse de thé chaud qu'on m'avait donnée, et du grand feu près duquel je m'étais installé pour la boire, et je me couchai avec délices dans le lit du Dauphin, en m'enveloppant dans les couvertures du Dauphin jusqu'au col, puis je m'endormis.
M. Barkis, le messager, devait venir me chercher à neuf heures. Je me levai à huit heures, un peu fatigué par une nuit si courte, et j'étais prêt avant le temps marqué. Il me reçut exactement comme si nous venions de nous quitter quelques minutes auparavant, et que je ne fusse entré dans l'hôtel que pour changer une pièce de six pence.
Dès que je fus monté dans la voiture avec ma malle, le conducteur reprit son siège et le cheval partit à son petit trot accoutumé.
«Vous avez très-bonne mine, monsieur Barkis, lui dis-je, dans l'idée qu'il serait bien aise de l'apprendre.»
M. Barkis s'essuya la joue avec sa manche, puis regarda sa manche comme s'il s'attendait à y trouver quelque trace de la fraîcheur de son teint mais ce fut tout ce qu'obtint mon compliment.
«J'ai fait votre commission, monsieur Barkis, repris-je, j'ai écrit à Peggotty.
«Ah! dit M. Barkis qui semblait de mauvaise humeur et répondait d'un ton sec.
— Est-ce que je n'ai pas bien fait, monsieur Barkis? demandai-je avec un peu d'hésitation.
— Mais non, dit M. Barkis.
— N'était-ce pas là votre commission?
— La commission a peut-être été bien faite, dit M. Barkis, mais tout en est resté là.»
Ne comprenant pas ce qu'il voulait dire, je répétai d'un air interrogateur:
«Tout en est resté là, monsieur Barkis?
— Oui, répondit-il en me jetant un regard de côté. Il n'y a pas eu de réponse.
— On attendait donc une réponse, monsieur Barkis? dis-je en ouvrant les yeux, car l'idée était toute nouvelle pour moi.
— Quand un homme dit qu'il veut bien, dit M. Barkis en tournant lentement vers moi ses regards, c'est comme si on disait que cet homme attend une réponse.
— Eh bien! monsieur Barkis?
— Eh bien, dit M. Barkis en reportant son attention sur les oreilles de son cheval, on est encore à attendre une réponse depuis ce moment-là.
— En avez-vous parlé, monsieur Barkis?
— Non… non… grommela M. Barkis d'un air pensif, je n'ai pas de raison d'aller lui parler. Je ne lui ai jamais adressé dix paroles. Je n'ai pas envie d'aller lui conter ça.
— Voulez-vous que je m'en charge, monsieur Barkis? demandai-je d'un ton timide.
— Vous pouvez lui dire si vous voulez, dit M. Barkis en me regardant de nouveau, que Barkis attend une réponse. Vous dites que le nom est?…
— Son nom?
— Oui, dit M. Barkis avec un signe de tête.
— Peggotty.
— Nom de baptême ou nom propre? dit M. Barkis.
— Oh! ce n'est pas son nom de baptême. Elle s'appelle Clara.
— Est-il possible! dit M. Barkis.»
Il semblait trouver ample matière à réflexions dans cette circonstance, car il resta plongé dans ses méditations pendant quelque temps.
«Eh bien, reprit-il enfin. Dites: «Peggotty, Barkis attend une réponse. «Une réponse, à quoi? dira-t-elle peut-être. Alors vous direz «à ce dont je vous ai parlé. «De quoi m'avez vous parlé?» dira-t-elle. Vous répondrez, «Barkis veut bien.»
À cette suggestion pleine d'artifice, M. Barkis ajouta un coup de coude qui me donna un point de côté. Après quoi il concentra toute son attention sur son cheval comme d'habitude, et ne fit plus d'allusion au même sujet. Seulement au bout d'une demi-heure, il tira un morceau de craie de sa poche et écrivit dans l'intérieur de sa carriole: «Clara Peggotty» probablement pour se souvenir du nom.
Quel étrange sentiment j'éprouvais: revenir chez moi, en sentant que je n'y étais pas chez moi, et me voir rappeler par tous les objets qui frappaient mes regards le bonheur du temps passé qui n'était plus à mes yeux qu'un rêve évanoui! Le souvenir du temps où ma mère et moi et Peggotty nous ne faisions qu'un, où personne ne venait se placer entre nous, m'assaillit si vivement sur la route, que je n'étais pas bien sûr de ne pas regretter d'être venu si loin au lieu de rester là-bas à oublier tout cela dans la compagnie de Steerforth. Mais j'arrivais à la maison, et les branches dépouillées des vieux ormes se tordaient sous les coups du vent d'hiver qui emportait sur ses ailes les débris des nids des vieux corbeaux.
Le conducteur déposa ma malle à la porte du jardin et me quitta. Je pris le sentier qui menait à la maison, en regardant toutes les fenêtres, craignant, à chaque pas, d'apercevoir à l'une d'elles le visage rébarbatif de M. Murdstone ou de sa soeur. Je ne vis personne, et arrivé à la maison, j'ouvris la porte sans frapper. Il ne faisait pas nuit encore, et j'entrai d'un pas léger et timide.
Dieu sait comme ma mémoire enfantine se réveilla dans mon esprit au moment où j'entrai dans le vestibule, en entendant la voix de ma mère quand je mis le pied dans le petit salon. Elle chantait à voix basse, tout comme je l'avais entendue chanter quand j'étais un tout petit enfant reposant dans ses bras. L'air était nouveau pour moi, et pourtant il me remplit le coeur à pleins bords, et je l'accueillis comme un vieil ami après une longue absence.
Je crus, à la manière pensive et solitaire dont ma mère murmurait sa chanson, qu'elle était seule, et j'entrai doucement dans sa chambre. Elle était assise près du feu, allaitant un petit enfant dont elle serrait la main contre son cou. Elle le regardait gaiement et l'endormait en chantant. Elle n'avait point d'autre compagnie.
Je parlai, elle tressaillit et poussa un cri, puis m'apercevant, elle m'appela son David, son cher enfant, et venant au devant de moi, elle s'agenouilla au milieu de la chambre et m'embrassa en attirant ma tête sur son sein près de la petite créature qui y reposait, et elle approcha la main de l'enfant de mes lèvres. Je regrette de ne pas être mort alors. Il aurait mieux valu pour moi mourir dans les sentiments dont mon coeur débordait en ce moment. J'étais plus près du ciel que cela ne m'est jamais arrivé depuis.
«C'est ton frère, dit ma mère en me caressant, David, mon bon garçon! Mon pauvre enfant!» et elle m'embrassait toujours en me serrant dans ses bras. Elle me tenait encore quand Peggotty entra en courant et se jeta à terre à côté de nous, faisant toute sorte de folies pendant un quart d'heure.
On ne m'attendait pas sitôt, le conducteur avait devancé l'heure ordinaire. J'appris bientôt que M. et miss Murdstone étaient allés faire une visite dans les environs et qu'ils ne reviendraient que dans la soirée. Je n'avais pas rêvé tant de bonheur. Je n'avais jamais cru possible de retrouver ma mère et Peggotty seules encore une fois; et je me crus un moment revenu au temps jadis.
Nous dînâmes ensemble au coin du feu. Peggotty voulait nous servir, mais ma mère la fit asseoir et manger avec nous. J'avais ma vieille assiette avec son fond brun représentant un vaisseau de guerre voguant à pleines voiles. Peggotty l'avait cachée depuis mon départ, elle n'aurait pas voulu pour cent livres sterling, dit-elle, qu'elle fût cassée. Je retrouvai aussi ma vieille timbale avec mon nom gravé dessus, et ma petite fourchette, et mon couteau qui ne coupait pas.
À dîner, je crus l'occasion favorable pour parler de M. Barkis à Peggotty, mais avant la fin de mon récit, elle se mit à rire et se couvrit la figure de son tablier.
«Peggotty, dit ma mère, de quoi s'agit-il? Peggotty riait encore plus fort, et serrait contre sa figure le tablier que ma mère essayait de tirer; elle avait l'air de s'être mis la tête dans un sac.
«Que faites-vous donc, folle que vous êtes? dit ma mère en riant.
— Oh! le drôle d'homme, s'écria Peggotty. Il veut m'épouser.
— Ce serait un très-bon parti pour vous, n'est-ce pas? dit ma mère.
— Oh! je n'en sais rien, dit Peggotty. Ne m'en parlez pas. Je ne voudrais pas de lui quand il aurait son pesant d'or. D'ailleurs je ne veux de personne.
— Alors, pourquoi ne le lui dites-vous pas?
— Le lui dire, dit Peggotty en écartant un peu son tablier. Mais il ne m'en a jamais dit un mot lui-même. Il s'en garde bien. S'il avait l'audace de m'en parler je lui donnerais un bon soufflet.»
Elle était rouge, rouge comme le feu, mais elle se cacha de nouveau dans son tablier, et après deux ou trois violents accès d'hilarité, elle reprit son dîner.
Je remarquai que ma mère souriait quand Peggotty la regardait mais que sans cela elle avait pris un air sérieux et pensif. J'avais vu dès le premier moment qu'elle était changée. Son visage était toujours charmant, mais délicat et soucieux, et ses mains étaient si maigres et si blanches qu'elles me semblaient presque transparentes. Mais un nouveau changement venait de se faire dans ses manières, elle semblait inquiète et agitée. Enfin elle avança la main et la posa sur celle de sa vieille servante en lui disant d'un ton affectueux.
«Peggotty, ma chère, vous n'allez pas vous marier?
— Moi, madame, répondit Peggotty en ouvrant de grands yeux, bien certainement non!
— Pas tout de suite? insista tendrement ma mère.
— Jamais, dit Peggotty.»
Ma mère lui prit la main et lui dit:
«Ne me quittez pas, Peggotty, restez avec moi. Ce ne sera peut- être pas bien long. Qu'est-ce que je deviendrais sans vous?
— Moi, vous quitter, ma chérie! s'écria Peggotty. Pas pour tout l'or du monde. Mais qui est-ce qui a pu mettre une semblable idée dans votre petite tête?» Car Peggotty avait depuis longtemps l'habitude de parler quelquefois à ma mère comme à un enfant.
Ma mère ne répondit que pour remercier Peggotty, qui continua à sa façon.
«Moi, vous quitter! il me semble que je n'en ai pas envie. Peggotty, vous quitter! Je voudrais bien voir cela! Non, non, non, dit Peggotty en secouant la tête et en se croisant les bras, il n'y a pas de danger ma chérie. Ce n'est pas qu'il n'y ait de bonnes âmes qui en seraient fort aises, mais on ne s'inquiète guère de ce qui leur plaît. Tant pis pour eux s'ils sont mécontents; je resterai avec vous jusqu'à ce que je sois une vieille femme impotente. Et quand je serai trop sourde, trop infirme, trop aveugle, que je ne pourrai plus parler faute de dents, et que je ne serai plus bonne à rien, même à me faire gronder, j'irai trouver mon David et je le prierai de me recueillir.
— Et je serai bien content de vous voir, Peggotty, et je vous recevrai comme une reine.
— Dieu bénisse votre bon coeur! dit Peggotty, j'en étais bien sûre;» et elle m'embrassa d'avance en reconnaissance de mon hospitalité. Après cela elle se couvrit de nouveau la tête de son tablier, et se mit à rire encore de M. Barkis; après cela elle prit mon petit frère dans son berceau et donna quelques soins à sa toilette; après cela elle desservit le dîner; après cela elle reparut avec un autre bonnet, sa boîte à ouvrage, son mètre, le morceau de cire pour lisser son fil, tout enfin comme par le passé.
Nous étions assis auprès du feu, et nous causions avec délices. Je leur racontai comme M. Creakle était un maître sévère, et elles me témoignèrent une grande compassion. Je leur dis aussi quel bon et aimable garçon c'était que Steerforth et comme il me protégeait, et Peggotty déclara qu'elle ferait bien six lieues à pied pour aller le voir. Mon petit frère se réveillait et je le pris dans mes bras tout doucement pour l'endormir, puis je me glissai près de ma mère comme j'en avais l'habitude autrefois, et je mis mes bras autour de sa taille, en appuyant ma tête sur son épaule, et ses cheveux tombaient sur moi comme les ailes d'un ange. Dieu! que j'étais heureux!
Assis ainsi devant le feu, à voir des figures innombrables dans les charbons ardents, il me semblait presque que celles de M. et miss Murdstone n'existaient que dans mon imagination et qu'elles disparaîtraient comme les autres quand le feu s'éteindrait, mais qu'au fond il n'y avait de réel, dans tous mes souvenirs, que ma mère, Peggotty et moi.
Peggotty ravaudait un bas, elle y travailla tant qu'il fit jour, et resta ensuite la main gauche dans son bas comme dans un gant, et son aiguille dans la main droite prête à faire un point quand le feu jetterait un éclat de lumière. Je ne puis imaginer à qui appartenaient les bas que Peggotty ravaudait toujours, ni d'où pouvait venir une provision si inépuisable de bas à raccommoder. Depuis ma plus tendre enfance je l'ai toujours vue occupée de ce genre de travaux à l'aiguille et de celui-là seulement.
«Je me demande, dit Peggotty qui était saisie parfois d'accès de curiosité dans lesquels elle s'adressait des questions sur les sujets les plus inattendus, je me demande ce qu'est devenue la grand'tante de Davy?
— Bon Dieu! Peggotty! dit ma mère sortant de sa rêverie, quelles folies vous dites!
— Mais, madame, je vous assure vraiment que cela m'étonne, ditPeggotty.
— Comment se fait-il que cette grand'tante vous trotte dans la tête? demanda ma mère. N'y a-t-il pas d'autres gens à qui on puisse penser?
— Je ne sais pas, dit Peggotty, à quoi cela tient, c'est peut- être à ma sottise, mais je ne puis pas choisir mes pensées; elles vont et viennent dans ma tête comme il leur convient. Je me demande ce qu'elle peut être devenue?
— Que vous êtes absurde, Peggotty! reprit ma mère; on dirait que vous espérez d'elle une seconde visite.
— À Dieu ne plaise! s'écria Peggotty.
— Eh bien! je vous en prie, ne parlez pas de choses si désagréables, dit ma mère. Miss Betsy s'est probablement enfermée dans sa petite maison au bord de la mer, et elle y restera. En tout cas, il n'est guère probable qu'elle vienne jamais nous déranger.
— Non, répéta Peggotty d'un air pensif, ce n'est pas probable du tout. Je me demande si, dans le cas où elle viendrait à mourir, elle ne laisserait pas quelque chose à Davy?
— Vraiment, Peggotty, vous êtes folle! répondit ma mère, vous savez bien qu'elle a été blessée de ce que le pauvre garçon est venu au monde!
— Je suppose qu'elle ne serait pas disposée à lui pardonner maintenant, suggéra Peggotty.
— Et pourquoi maintenant, je vous prie, dit ma mère un peu vivement.
— Maintenant qu'il a un frère, je veux dire,» répondit Peggotty.
Ma mère se mit à pleurer en disant qu'elle ne comprenait pas comment Peggotty osait lui dire des choses semblables.
«Comme si le pauvre petit innocent dans son berceau vous avait fait du mal, jalouse que vous êtes! dit-elle. Vous feriez bien mieux d'épouser M. Barkis le voiturier. Pourquoi pas?
— Cela ferait trop grand plaisir à miss Murdstone, réponditPeggotty.
— Quel mauvais caractère vous avez, Peggotty! reprit ma mère. Vous êtes vraiment jalouse de miss Murdstone d'une façon ridicule. Vous voudriez garder les clefs, n'est-ce pas, et sortir les provisions vous-même? Cela ne m'étonnerait pas. Quand vous savez si bien qu'elle ne fait tout cela que par bonté et dans les meilleures intentions du monde! Vous le savez bien, Peggotty, vous le savez!»
Peggotty murmura quelque chose comme: «Ils m'embêtent avec leurs bonnes intentions,» et rappela tout bas le proverbe que l'enfer est pavé de bonnes intentions.
«Je sais ce que vous voulez dire, reprit ma mère. Je vous comprends parfaitement, Peggotty, vous le savez bien, et vous n'avez pas besoin de rougir comme le feu; mais ne parlons que d'une chose à la fois: il s'agit pour le moment de miss Murdstone, et vous ne m'échapperez pas, Peggotty. Ne lui avez-vous pas entendu dire cent fois qu'elle me trouve trop étourdie et trop… trop…
— Jolie, suggéra Peggotty.
— Eh bien! dit ma mère en riant un peu, si elle est assez folle pour être de cet avis-là, est-ce ma faute?
— Personne ne dit que ce soit votre faute, dit Peggotty.
— J'espère bien que non, reprit ma mère. Ne lui avez-vous pas entendu dire cent fois que c'est pour cette raison qu'elle veut m'épargner les tracas du ménage; que je ne suis pas faite pour ces choses-là? et je ne sais vraiment pas moi-même si j'y suis propre. N'est-elle pas sur pied du matin jusqu'au soir, ne regarde-t-elle pas à tout, dans le charbonnier, dans l'office, dans le garde- manger et dans toutes sortes d'endroits assez désagréables! Voudriez-vous par hasard insinuer qu'il n'y a pas là une espèce de dévouement?
— Je ne veux rien insinuer du tout, dit Peggotty.
— Si, Peggotty, reprit ma mère, vous ne faites pas autre chose, sauf votre besogne; vous insinuez toujours, c'est votre bonheur, et quand vous parlez des bonnes intentions de M. Murdstone…»
— Pour ce qui est de ça, je n'en ai jamais parlé, dit Peggotty.
— Non, dit ma mère. Vous ne parlez jamais, mais vous insinuez toujours, c'est ce que je vous disais tout à l'heure, c'est votre mauvais côté. Je vous disais à l'instant que je vous comprenais, et vous voyez que c'était vrai. Quand vous parlez des bonnes intentions de M. Murdstone et que vous avez l'air de les mépriser (ce que vous ne faites pas au fond du coeur, j'en suis sûre, Peggotty), vous devriez être aussi convaincue que moi que ses intentions sont bonnes en toutes choses. S'il semble un peu sévère avec quelqu'un (vous comprenez bien, Peggotty, et Davy aussi, j'en suis sûre, que je ne parle pas de quelqu'un de présent), c'est seulement parce qu'il est convaincu que c'est pour le bien de cette personne. Il aime naturellement cette personne à cause de moi, et il n'agit que pour son bien. Il est plus en état d'en juger que moi, car je sais bien que je suis une pauvre créature jeune, faible et légère, tandis que lui, c'est un homme ferme, grave et sérieux, et qu'il prend beaucoup de peine pour l'amour de moi, dit ma mère le visage inondé de larmes qui prenaient leur source dans un coeur affectueux; je lui en dois beaucoup de reconnaissance, et je ne saurais assez le lui prouver par ma soumission, même dans mes pensées; et quand j'y manque, Peggotty, je me le reproche, et je doute de mon propre coeur, et je ne sais que devenir.»
Peggotty, le menton appuyé sur le pied du bas qu'elle raccommodait, regardait le feu en silence.
«Allons! Peggotty, dit ma mère en changeant de ton, ne nous fâchons pas, je ne pourrais pas m'y résoudre. Vous êtes une amie fidèle, si j'en ai une au monde, je le sais bien. Quand je vous dis que vous êtes ridicule, ou insupportable, ou quelque chose de ce genre, Peggotty, cela veut seulement dire que vous êtes ma bonne et fidèle amie depuis le jour où M. Copperfield m'a amenée ici, et où vous êtes venue à la grille pour me recevoir.»
Peggotty ne se fit pas prier pour ratifier le traité d'amitié en m'embrassant de tout son coeur. Je crois que je comprenais un peu, au moment même, le vrai sens de la conversation, mais je suis sûr maintenant que la bonne Peggotty l'avait provoquée et soutenue pour donner à ma mère l'occasion de se consoler, en la contredisant un peu. Le but était atteint, car je me rappelle que ma mère parut plus à l'aise le reste de la soirée, et que Peggotty l'observa de moins près.
Après le thé, Peggotty attisa le feu et moucha les chandelles, et je fis la lecture d'un chapitre du livre sur les crocodiles. Elle avait tiré le volume de sa poche: je ne sais si elle ne l'avait pas gardé là depuis mon départ. Nous en revînmes ensuite à parler de ma pension, et je repris mes éloges de Steerforth, sujet inépuisable. Nous étions très-heureux, et cette soirée, la dernière de son espèce, celle qui a terminé une page de ma vie, ne s'effacera jamais de ma mémoire.
Il était près de dix heures quand nous entendîmes le bruit des roues. Ma mère me dit, en se levant précipitamment, qu'il était bien tard, et que M. et miss Murdstone tenaient à ce que les enfants se couchassent de bonne heure, que par conséquent je ferais bien de monter dans ma chambre; j'embrassai ma mère et je pris le chemin de mon gîte, mon bougeoir à la main, avant l'entrée de M. et de miss Murdstone. Il me semblait, en entrant dans la chambre où j'avais jadis été tenu emprisonné, qu'il venait d'entrer avec eux dans la maison un souffle de vent froid qui avait emporté comme une plume la douce intimité du foyer.
J'étais très-mal à mon aise le lendemain matin, à l'idée de descendre pour le déjeuner, n'ayant jamais revu M. Murdstone depuis le jour mémorable de mon crime. Il fallait pourtant prendre mon parti, et après être descendu deux ou trois fois jusqu'au milieu de l'escalier pour remonter ensuite précipitamment dans ma chambre, j'entrai enfin dans la salle à manger.
Il était debout près du feu, miss Murdstone faisait le thé. Il me regarda fixement, mais sans faire mine de me reconnaître.
Je m'avançai vers lui après un moment d'hésitation en disant:
«Je vous demande pardon, monsieur, je suis bien fâché de ce que j'ai fait, et j'espère que vous voudrez bien me pardonner.
— Je suis bien aise d'apprendre que vous soyez fâché, Davy.»
Il me donna la main, c'était celle que j'avais mordue. Je ne pus m'empêcher de jeter un regard sur une marque rouge qu'elle portait encore; mais je devins plus rouge que la cicatrice en voyant l'expression sinistre qui se peignait sur son visage.
«Comment vous portez-vous, mademoiselle? dis-je à miss Murdstone.
— Ah! dit miss Murdstone en soupirant et en me tendant la pince à sucre au lieu de ses doigts, combien de temps durent les congés?
— Un mois, mademoiselle.
— À partir de quel jour?
— À partir d'aujourd'hui, mademoiselle.
— Oh! dit miss Murdstone, alors voilà déjà un jour de passé.»
Elle marquait ainsi tous les matins le jour écoulé sur le calendrier. Cette opération s'accomplissait tristement tant qu'elle ne fut pas arrivée à dix; elle reprit courage en voyant deux chiffres, et vers la fin des vacances elle était gaie comme un pinson.
Dès le premier jour j'eus le malheur de la jeter, elle qui n'était pas sujette à de semblables faiblesses, dans un état de profonde consternation. J'entrai dans la chambre où elle travaillait avec ma mère; mon petit frère, qui n'avait encore que quelques semaines, était couché sur les genoux de ma mère, je le pris tout doucement dans mes bras. Tout d'un coup miss Murdstone poussa un tel cri que je laissai presque tomber mon fardeau.
«Ma chère Jeanne! s'écria ma mère.
— Grand Dieu, Clara, voyez-vous? cria miss Murdstone.
— Quoi, ma chère Jeanne? où voyez-vous quelque chose?
— Il l'a pris, criait miss Murdstone; ce garçon tient l'enfant!»
Elle était pétrifiée d'horreur, mais elle se ranima pour se précipiter sur moi et me reprendre mon frère. Après quoi, elle se trouva mal, et on fut obligé de lui apporter des cerises à l'eau- de-vie. Il me fut formellement défendu de toucher désormais à mon petit frère sous aucun prétexte, et ma pauvre mère, qui pourtant n'était pas de cet avis, confirma doucement l'interdiction en disant:
«Sans doute, vous avez raison, ma chère Jeanne.»
Un autre jour, nous étions tous trois ensemble; mon cher petit frère, que j'aimais beaucoup à cause de ma mère, fut encore l'innocente occasion d'une grande colère de miss Murdstone. Ma mère, qui le tenait sur ses genoux et qui regardait ses yeux, me dit:
«David, venez ici!» et se mit à regarder les miens.
Je vis miss Murdstone déposer les perles qu'elle était en train d'enfiler.
«En vérité, dit doucement ma mère, ils se ressemblent beaucoup. Je crois que leurs yeux sont comme les miens. Ils sont de la couleur des miens, mais ils se ressemblent d'une manière étonnante.
— De quoi parlez-vous, Clara? dit miss Murdstone.
— Ma chère Jeanne, dit en hésitant ma mère, un peu troublée par cette brusque question, je trouve que les yeux de David et ceux de son frère sont exactement semblables.
— Clara, dit miss Murdstone en se levant avec colère, vous êtes vraiment folle parfois!
— Ma chère Jeanne! reprit ma mère.
— Positivement folle, dit miss Murdstone; autrement, comment pourriez-vous comparer l'enfant de mon frère à votre fils? Il n'y a pas la moindre ressemblance. Ils diffèrent absolument sur tous les points: j'espère qu'il en sera toujours ainsi. Je ne resterai pas ici pour entendre faire de pareilles comparaisons.» Sur ce, elle sortit majestueusement, en lançant la porte derrière elle.
En un mot, je n'étais pas en faveur auprès de miss Murdstone. Je n'étais d'ailleurs en faveur auprès de personne, car ceux qui m'aimaient ne pouvaient pas me le témoigner, et ceux qui ne m'aimaient pas le montraient si clairement que je me sentais toujours embarrassé, gauche et stupide.
Mais je sentais aussi que je rendais le malaise qu'on me faisait éprouver. Si j'entrais dans la chambre pendant que l'on causait, ma mère qui semblait gaie, le moment d'auparavant, devenait triste et silencieuse. Si M. Murdstone était de belle humeur, je le gênais. Si miss Murdstone était de mauvaise humeur, ma présence y ajoutait. J'avais l'instinct que ma mère en était la victime, je voyais qu'elle n'osait pas me parler ou me témoigner son affection de peur de les blesser, et de recevoir ensuite une réprimande; je voyais qu'elle vivait dans une inquiétude constante: elle craignait de les fâcher, elle craignait que je ne vinsse à les fâcher moi-même; au moindre mouvement de ma part, elle interrogeait leurs regards. Aussi pris-je le parti de me tenir le plus possible à l'écart, et bien des heures d'hiver se passèrent dans ma triste chambre où je lisais sans relâche, enveloppé dans mon petit manteau.
Quelquefois, le soir, je descendais dans la cuisine pour voir Peggotty. Je me trouvais bien là, et je n'y éprouvais plus aucun embarras. Mais ni l'un ni l'autre de mes expédients ne convenait aux habitants du salon. L'humeur tracassière qui gouvernait la maison ne s'en accommodait pas. On me regardait encore comme nécessaire pour l'éducation de ma pauvre mère, et en conséquence on ne pouvait me permettre de m'absenter.
«David, dit M. Murdstone après le dîner, au moment où j'allais me retirer comme à l'ordinaire, je suis fâché de voir que vous soyez d'un caractère boudeur.
— Grognon comme un ours!» dit miss Murdstone.
Je ne bougeais pas et je baissais la tête.
«Il faut que vous sachiez, David, qu'un caractère boudeur et obstiné est ce qu'il y a de pis au monde.
— Et ce garçon-là est bien, de tous les caractères de ce genre que j'ai connus, le plus entêté et le plus endurci. Je pense, ma chère Clara, que vous devez vous en apercevoir vous-même.
— Je vous demande pardon, ma chère Jeanne, dit ma mère. Mais êtes-vous bien sûre, … je suis certaine que vous m'excuserez, ma chère Jeanne, … mais êtes-vous bien sûre que vous compreniez David.
— Je serais un peu honteuse, Clara, repartit miss Murdstone, si je ne comprenais pas cet enfant ou tout autre enfant. Je n'ai point de prétention à la profondeur, mais je réclame le droit d'avoir un peu de bon sens.
— Sans doute, ma chère Jeanne, répondit ma mère, vous avez une intelligence très-remarquable…
— Oh! mon Dieu, non! Je vous prie de ne pas dire cela, Clara! reprit miss Murdstone avec colère.
— Je sais bien que votre intelligence est très-remarquable, tout le monde le sait. J'en profite tant moi-même, de tant de manières, du moins je le devrais, que personne ne peut en être plus convaincu que moi. Aussi je ne hasarde devant vous mes opinions qu'avec défiance, ma chère Jeanne, je vous assure.
— Mettons que je ne comprenne pas cet enfant, Clara, répondit miss Murdstone, en arrangeant les chaînes qui ornaient ses poignets. Je ne le comprends pas du tout, il est trop savant pour moi. Mais peut-être la pénétration de mon frère lui permettra-t- elle d'avoir quelque idée de son caractère. Je crois que mon frère entamait ce sujet quand nous l'avons interrompu assez impoliment.
— Je pense, Clara, dit M. Murdstone à demi-voix et d'un air grave, qu'il peut y avoir sur cette question des juges plus équitables et moins prévenus que vous.
— Édouard, dit ma mère timidement, vous êtes un meilleur juge de toutes sortes de questions que je n'ai la prétention de l'être, et Jeanne aussi; je voulais dire seulement…
— Vous vouliez dire seulement quelque chose qui prouvait votre faiblesse et votre défaut de réflexion, répliqua-t-il. Tâchez de ne pas recommencer, ma chère Clara, et de mieux vous observer.»
Les lèvres de ma mère remuèrent comme si elle répondait: «Oui, mon cher Édouard.» Mais elle ne dit rien qui pût s'entendre.
«Je disais, David, que j'étais fâché, reprit Murdstone en se tournant vers moi, de voir que vous étiez d'un caractère boudeur. C'est une disposition que je ne puis laisser développer sous mes yeux, sans faire un effort pour y remédier. Il faut que vous tachiez de changer cela, sinon il faudra que nous tâchions de vous en corriger.
— Je vous demande pardon, monsieur, murmurai-je, je n'ai pas eu l'intention de bouder depuis mon retour.
— N'ayez pas recours au mensonge, dit-il d'un air si irrité que je vis ma mère avancer involontairement une main tremblante pour nous séparer. Vous vous êtes retiré dans votre chambre par humeur. Vous êtes resté dans votre chambre quand vous auriez dû être ici. Vous savez maintenant, une fois pour toutes, que je veux que vous vous teniez ici et non là-haut. J'exige en outre que vous soyez obéissant en tous points. Vous me connaissez, David. Je veux ce que je veux.»
Miss Murdstone poussa un soupir de satisfaction.
«J'exige des manières respectueuses et soumises envers moi, envers ma soeur, et envers votre mère. Je n'entends pas qu'un enfant ait l'air d'éviter cette chambre comme si la peste y était, asseyez- vous.»
Il me parlait comme à un chien. J'obéis comme un chien.
«Une chose encore, dit-il. Je remarque que vous avez du goût pour les compagnies vulgaires. Je vous défends de rechercher les domestiques. La cuisine n'apportera aucune amélioration aux points nombreux de votre caractère qui méritent attention. Quant à la personne qui vous soutient, je n'en parlerai pas, puisque vous- même, Clara, continua-t-il en baissant la voix et en s'adressant à ma mère, avez à son égard une certaine faiblesse provenant d'anciennes habitudes, et d'idées que vous n'avez pas encore abandonnées.
— C'est bien la plus étrange aberration! s'écria miss Murdstone.
— Je dis seulement, reprit-il en s'adressant à moi, que je désapprouve votre goût pour la compagnie de mistress Peggotty, et que j'entends que vous y renonciez. Maintenant, David, vous me comprenez, et vous savez quelles seraient les conséquences de votre désobéissance.»
Je le savais bien, mieux peut-être qu'il ne s'en doutait, pour ce qui regardait ma pauvre mère, et je lui obéis à la lettre. Je ne me retirais plus dans ma chambre. Je ne cherchais plus un refuge auprès de Peggotty, mais je restais tristement dans le salon tout le jour, en soupirant après la nuit, pour aller me coucher.
Quelle cruelle contrainte n'ai-je pas éprouvée à rester dans la même attitude durant de longues heures, sans oser bouger le bras ou la jambe, de peur d'entendre miss Murdstone se plaindre de mon agitation, comme cela lui arrivait au moindre prétexte; sans oser lever les yeux de peur de rencontrer un regard critique ou malveillant qui cherchait à découvrir de nouveaux sujets de plainte dans le mien. Quel intolérable ennui que d'écouter toujours le tic-tac de la pendule et de regarder les perles de miss Murdstone pendant qu'elle les enfilait, en me demandant si elle ne se marierait jamais, et quel pouvait être l'infortuné qui encourrait un pareil sort; enfin quelle triste ressource que de compter les moulures de la cheminée, et de promener mes regards sur les dessins du papier de tenture tout le long de la muraille!
Quelles promenades n'ai-je pas faites tout seul par le mauvais temps d'hiver, par des sentiers boueux, portant en tous lieux sur mes épaules le salon, et M. et miss Murdstone avec, pesant fardeau que je ne pouvais secouer, cauchemar insupportable dont je ne pouvais m'affranchir, poids affreux qui écrasait mon intelligence et m'abrutissait tout à fait!
Que de repas passés dans le silence et dans l'embarras, en sentant toujours qu'il y avait une fourchette de trop et que c'était la mienne, un appétit de trop et que c'était le mien, une chaise de trop et que c'était la mienne, quelqu'un de trop et que c'était moi!
Quelles soirées… quand les lumières étaient venues et qu'on m'obligeait à m'occuper tout seul! Je n'osais pas lire un livre amusant, et je méditais sur quelque traité indigeste d'arithmétique; les tables des poids et des mesures se transformaient en chansons dans ma tête, sur l'air deMarlborough s'en va-t-en guerreou deCadet Roussel; mes leçons refusaient de se laisser apprendre par coeur; tout m'entrait par une oreille pour sortir par l'autre.
Quels bâillements je poussais en dépit de tous mes soins pour les vaincre! Comme je tressaillais en me sentant gagner par un petit somme irrésistible! comme on répondait peu aux observations que je faisais parfois! comme je semblais être un zéro auquel personne ne faisait attention et qui gênait pourtant tout le monde, et avec quel soulagement j'entendais miss Murdstone me donner l'ordre d'aller me coucher, au premier coup de neuf heures!
Les vacances se traînèrent ainsi péniblement jusqu'au matin où miss Murdstone s'écria: «Voilà le dernier jour!» en me donnant la dernière tasse de thé pour la clôture.
Je n'étais pas fâché de partir. J'étais tombé dans un état d'abrutissement, dont je ne sortais un peu qu'à l'idée de revoir Steerforth, quoique M. Creakle apparût au second plan dans le paysage. M. Barkis se trouva de nouveau devant la grille, et miss Murdstone répéta: «Clara!» de sa voix la plus sévère, au moment où ma mère se pencha vers moi pour me dire adieu.
Je l'embrassai ainsi que mon petit frère, et je me sentais bien triste, non de les quitter pourtant, car le gouffre qui existait entre ma mère et moi était toujours présent, et la séparation avait eu lieu tous les jours, et quelque tendre que fût son baiser, il n'est pas aussi présent à ma mémoire que ce qui suivit nos adieux.
J'étais déjà dans la carriole du conducteur quand je l'entendis m'appeler. Je regardai: ma mère était seule à la porte du jardin, soulevant dans ses bras son petit enfant pour que je pusse le voir. Il faisait froid, mais le temps était calme; pas un de ses cheveux, pas un pli de sa robe ne bougeait, pendant qu'elle me regardait fixement en me montrant son enfant.
C'est ainsi que je la perdis. C'est ainsi que je l'ai revue plus tard en rêve, à ma pension, silencieuse et présente auprès de mon lit, me regardant toujours fixement en tenant son enfant dans ses bras.
Je n'oublierai jamais cet anniversaire de ma naissance.
Je passe sur les événements qui eurent lieu à ma pension, jusqu'à l'anniversaire de ma naissance, qui tombait au mois de mars. Je me souviens seulement que Steerforth était plus digne d'admiration que jamais. Il devait sortir de pension au semestre, sinon plus tôt, et il était plus aimé et plus indépendant que jamais, par conséquent plus aimable encore à mes yeux, mais je ne me souviens pas d'autres incidents. Le grand souvenir qui marque pour moi cette époque semble avoir absorbé tous les autres pour subsister seul dans ma mémoire.
J'ai même quelque peine à croire qu'il y eût un intervalle de deux mois entre le moment de mon retour en pension et le jour de mon anniversaire. Je suis bien obligé de le comprendre, parce que je sais que c'est vrai, mais sans cela je serais convaincu que mes vacances et mon anniversaire se sont suivis sans interruption.
Je me rappelle si bien le temps qu'il faisait ce jour-là! Je sens le brouillard qui enveloppait tous les objets; j'aperçois au travers le givre qui couvre les arbres; je sens mes cheveux humides se coller à mes joues; je vois la longue suite de pupitres dans la salle d'étude, et les chandelles fongueuses qui éclairent de distance en distance cette matinée brumeuse; je vois les petits nuages de vapeur produits par notre haleine serpenter et fumer dans l'air froid pendant que nous soufflons sur nos doigts, et que nous tapons du pied sur le plancher pour nous réchauffer.
C'était après le déjeuner, nous venions de rentrer de la récréation, quand M. Sharp arriva et dit:
«Que David Copperfield descende au parloir!» Je m'attendais à un panier de provisions de la part de Peggotty, et mon visage s'illumina en recevant cet ordre. Quelques-uns de mes camarades me recommandèrent de ne pas les oublier dans la distribution des bonnes choses dont l'eau nous venait à la bouche, au moment où je me levai vivement de ma place.
«Ne vous pressez pas tant, David, dit M. Sharp, vous avez le temps, mon garçon, ne vous pressez pas.»
J'aurais dû être surpris du ton compatissant dont il me parlait, si j'avais pris le loisir de réfléchir, mais je n'y pensai que plus tard. Je descendis précipitamment au parloir. M. Creakle était assis à table et déjeunait, sa canne et son journal devant lui; mistress Creakle tenait à la main une lettre ouverte. Mais de panier, point.
«David Copperfield, dit mistress Creakle en me conduisant à un canapé et en s'asseyant près de moi, j'ai besoin de vous parler, j'ai quelque chose à vous dire, mon enfant.»
M. Creakle, que je regardais naturellement, hocha la tête sans me regarder, et étouffa un soupir en avalant un gros morceau de pain et de beurre.
«Vous êtes trop jeune pour savoir comment le monde change tous les jours, dit mistress Creakle, et comment les gens qui l'habitent disparaissent. Mais c'est une chose que nous devons apprendre tous, David, les uns pendant leur jeunesse, les autres quand ils sont vieux, d'autres, toute leur vie.»
Je la regardai avec attention.
«Quand vous êtes revenu ici après les vacances, dit mistress Creakle après un moment de silence, tout le monde se portait-il bien chez vous?» Après un nouveau silence, elle reprit: «Votre maman était-elle bien?»
Je tremblais sans savoir pourquoi, et je la regardais fixement sans avoir la force de répondre.
«Parce que, dit-elle, je regrette de vous dire que j'ai appris ce matin que votre maman était très-malade.»
Un brouillard s'éleva entre mistress Creakle et moi, et pendant un moment elle disparut à mes yeux. Puis je sentis des larmes brûlantes couler le long de mon visage, et je la revis devant moi.
«Elle est en grand danger,» ajouta-t-elle.
Je savais déjà tout.
«Elle est morte.»
Il n'était pas nécessaire de me le dire. J'avais déjà poussé le cri de désespoir de l'orphelin, et je me sentais seul au monde.
Mistress Creakle fut pleine de bonté pour moi. Elle me garda près d'elle tout le jour, et me laissa seul quelques instants; je pleurais, puis je m'endormais de fatigue, pour me réveiller et pleurer encore. Quand je ne pouvais plus pleurer, je commençais à penser, et le poids qui m'étouffait pesait plus lourdement encore sur mon âme, et mon chagrin devenait une douleur sourde que rien ne pouvait soulager.
Cependant mes pensées étaient vagues encore, elles ne portaient pas sur le malheur qui accablait mon coeur, elles erraient à l'entour. Je pensais à notre maison fermée et silencieuse. Je pensais à mon petit frère qui languissait depuis quelque temps, m'avait dit mistress Creakle, et qu'on supposait près de mourir aussi. Je pensais au tombeau de mon père dans le cimetière près de notre maison, et je voyais ma mère couchée sous cet arbre que je connaissais si bien. Je montai sur une chaise quand je fus seul, pour regarder à la glace comme mes yeux étaient rouges et comme j'avais l'air triste. Je me demandai, au bout de quelques heures si mes larmes, qui s'étaient arrêtées, ne recommenceraient pas, quand j'approcherais de la maison, car on me faisait venir pour l'enterrement, et c'était un nouveau chagrin, en pensant à la perte que je venais de faire; car je sentais, je me le rappelle, que j'avais une dignité à garder parmi mes petits camarades, et que mon affliction même m'imposait un décorum en rapport avec l'importance de ma position.
Si jamais un enfant fut atteint d'une douleur sincère, c'était bien moi. Et pourtant je me souviens que cette importance me donnait une certaine satisfaction, quand je me promenais dans le jardin pendant que mes camarades étaient en classe. Quand je les voyais me regarder furtivement par la fenêtre, je sentais comme de l'orgueil, et je marchais plus lentement, d'un air plus mélancolique. Quand l'heure de la classe fut passée, et qu'ils vinrent tous me parler, je me félicitai en moi-même de ne pas être fier avec eux, et de les accueillir tous absolument avec la même bienveillance qu'autrefois.
Je devais partir le lendemain soir, non par la diligence, mais par une voiture de nuit, appelée laFermière, et destinée en général aux gens de la campagne, qui n'avaient à faire qu'un petit trajet sur la route. Je ne racontai pas d'histoires ce soir-là, et Traddles voulut absolument me prêter son oreiller. Je ne sais pas quel bien il pensait que cela pouvait me faire, puisque j'avais un oreiller à moi; mais c'était tout ce que le pauvre garçon avait à me prêter, sauf une feuille de papier couverte de squelettes, qu'il me remit au moment de mon départ pour me consoler de mes chagrins, et contribuer un peu à rétablir la paix de mon âme.
Je quittai la pension le lendemain dans l'après-midi, ne me doutant guère que je n'y reviendrais jamais. Nous voyagions très- lentement et ce ne fut qu'à neuf ou dix heures du matin que j'arrivai à Yarmouth. Je cherchais des yeux M. Barkis, mais il ne parut pas, et je vis à sa place un gros petit homme, un peu poussif, à l'air jovial, déjà avancé en âge, vêtu de noir, avec des petits noeuds de ruban au bas de sa culotte courte, des bas noirs et un chapeau à larges bords; il s'avança vers la portière de la voiture en appelant:
«Monsieur Copperfield?
— Me voici, monsieur.
— Voulez-vous venir avec moi, mon jeune monsieur, s'il vous plaît? dit-il en ouvrant la portière, et j'aurai le plaisir de vous mener chez vous.»
Je pris sa main, me demandant qui ce pouvait être, et nous arrivâmes à la porte d'une boutique dans une rue étroite. L'enseigne portait:
OMER,Drapier, tailleur, marchand de nouveautés, fournit les articles de deuil, etc.
C'était une petite boutique très-étroite, on y étouffait; la pièce était remplie de vêtements de toutes sortes, confectionnés ou en pièces. Une des fenêtres était garnie de chapeaux d'hommes et de femmes. Nous entrâmes dans une petite chambre située derrière la boutique; il y avait là trois jeunes filles qui travaillaient à des vêtements noirs; il y en avait un paquet sur la table, et le plancher était couvert de petits chiffons noirs. Il y avait un bon feu dans la chambre, et une odeur étouffante de crêpe roussi. C'est une odeur que je ne connaissais pas encore; je la connais maintenant.
Les trois jeunes filles, qui avaient l'air très-gai et très-actif, levèrent la tête pour me regarder, puis reprirent leur ouvrage. Elles cousaient, cousaient, cousaient. En même temps on entendait sortir d'un atelier situé de l'autre côté de la cour un bruit régulier de marteaux en cadence: Rat-ta-tat. Rat-ta-tat. Rat-ta- tat, sans aucune variation.
«Eh bien! dit mon guide à l'une des jeunes filles, où en êtes- vous, Marie?
— Oh! nous serons prêtes à temps, dit-elle gaiement sans lever les yeux. Ne vous inquiétez pas, mon père.»
M. Omer ôta son chapeau à larges bords, s'assit et soupira. Il était si gros qu'il fut obligé de pousser encore plus d'un soupir avant de pouvoir dire:
«C'est bon.
— Mon père, dit Marie en riant, vous serez bientôt gros comme un muid.
— C'est vrai, ma chère! je ne sais pas ce que ça veut dire, répliqua-t-il en y réfléchissant. Le fait est que j'en prends le chemin.
— C'est qu'aussi vous vivez bien, dit Marie, et vous ne vous faites pas de mauvais sang.
— Et pourquoi m'en ferais-je? cela ne me servirait à rien, ma chère, dit M. Omer.
— Non, sans doute, répondit sa fille. Nous sommes tous assez gais, ici, grâce à Dieu, n'est-ce pas, mon père?
— Je l'espère, ma chère, dit M. Omer. Maintenant que j'ai repris haleine, je vais prendre la mesure de ce jeune écolier. Voulez- vous venir dans la boutique, monsieur Copperfield?»
Je passai devant M. Omer, qui m'en fit la politesse, et après m'avoir montré un ballot de drap: «Extra-superfin, me dit-il, et trop beau pour faire des habits de deuil en toute autre occasion que pour la perte d'un père ou d'une mère,» il prit ma mesure et écrivit dans un livre mes dimensions en tous sens. Tout en notant ces renseignements, il appela mon attention sur les objets qui remplissaient son magasin, et me montra des modes qui venaient de paraître et d'autres qui venaient de passer.
«C'est comme cela que nous perdons beaucoup d'argent, dit M. Omer; mais les modes sont comme les humains, elles vous arrivent personne ne sait quand, ni comment, ni pourquoi; et elles passent sans que personne sache davantage ni quand, ni pourquoi, ni comment; sous ce rapport, c'est comme la vie, tout à fait la même chose.»
J'étais trop triste pour discuter la question, qui, d'ailleurs, aurait peut-être été au-dessus de moi, et M. Omer me ramena dans la chambre où travaillait sa fille, en respirant avec quelque peine en chemin.
Il ouvrit ensuite une porte qui donnait sur un petit escalier qui m'avait l'air d'un vrai casse-cou, et cria:
«Montez le thé, le pain et le beurre.»
Les rafraîchissements firent leur apparition sur un plateau, au bout d'un moment que j'avais passé à réfléchir, en écoutant le bruit des aiguilles dans la chambre et l'air qui résonnait sous les marteaux de l'autre côté de la cour. Ce déjeuner m'était destiné.
«Je vous connais depuis bien longtemps, mon petit ami, dit M. Omer après m'avoir examiné un moment sans que je fisse, pendant ce temps, grand tort au déjeuner; ces vêtements de deuil m'ôtaient l'appétit; je vous connais depuis longtemps.
— Vraiment, monsieur?
— Depuis que vous êtes né, dit M. Omer. Je puis même dire avant cette époque. J'ai connu votre père avant vous. Il avait cinq pieds six pouces, et son tombeau a vingt-cinq pieds de long.
— Rat-ta-tat, rat-ta-tat, rat-ta-tat, de l'autre côté de la cour.
— Son tombeau a vingt-cinq pieds de long, sans rabattre un pouce, dit M. Omer toujours plaisant. J'oublie si c'est lui ou elle qui l'avait ordonné.
— Savez-vous comment va mon petit frère, monsieur, demandai-je.»
M. Omer secoua la tête.
«Rat-ta-tat, rat-ta-tat, rat-ta-tat.
— Il est dans les bras de sa mère, dit-il.
— Oh! le pauvre petit est-il mort?
— Ne vous chagrinez pas plus que de raison, dit M. Omer; oui, l'enfant est mort.»
Toutes mes blessures se rouvrirent à cette nouvelle. Je quittai mon déjeuner presque sans y avoir touché, et j'allai reposer ma tête sur une autre table dans un coin de la petite chambre. Marie enleva bien vite les habits de deuil qui la couvraient, de peur que mes larmes n'y fissent des taches. C'était une jolie fille, qui avait un air de bonté; elle écarta doucement les cheveux qui me tombaient sur les yeux, mais elle était très-gaie de voir qu'elle avait presque fini son ouvrage, et d'être prête à temps; et moi, c'était si différent!
L'air que chantaient les marteaux s'arrêta, et un jeune homme de bonne mine traversa la cour pour entrer dans la chambre où nous étions. Il avait un marteau à la main et sa bouche était pleine de petits clous, qu'il fut obligé d'ôter avant de pouvoir parler.
«Eh bien, Joram! dit M. Omer, où en êtes-vous?
— Tout est prêt, dit Joram; j'ai fini, monsieur.»
Marie rougit un peu, et les deux autres jeunes filles se regardèrent en souriant.
«Comment, vous avez donc travaillé hier au soir, à la chandelle, pendant que j'étais au club? Il le faut bien, ajouta M. Omer en fermant malicieusement un oeil.
— Oui, dit Joram; comme vous nous aviez dit que nous pourrions faire cette petite course si l'ouvrage était fini, Marie et moi… avec vous…
— Oh! j'ai cru que vous alliez me laisser tout à fait de côté ditM. Omer, en riant si fort qu'il se mit à tousser.
— Comme vous aviez dit cela, continua le jeune homme, j'y ai mis toute ma bonne volonté. Voulez-vous voir si vous êtes content?
— Oui, dit M. Omer en se levant. Mon cher enfant, dit-il en se tournant vers moi, aimeriez-vous à voir le…
— Non, mon père, interrompit Marie.
— Je pensais que cela pourrait lui être agréable, ma chère, ditM. Omer; mais peut-être avez-vous raison.»
Je ne puis dire comment je savais qu'ils allaient regarder le cercueil de ma chère, chère maman. Je n'avais jamais entendu faire un cercueil, je ne crois pas que j'en eusse jamais vu, mais cette idée était entrée dans mon esprit en entendant le bruit qui retentissait dans l'atelier, et quand le jeune homme entra, je savais bien la besogne qu'il venait de faire.
L'ouvrage était fini, les deux jeunes filles, dont je n'avais pas entendu prononcer le nom, brossèrent les bouts de fil et le duvet qui étaient attachés à leurs robes, et entrèrent dans la boutique pour la mettre en ordre et attendre les pratiques. Marie resta en arrière pour plier leur ouvrage et emballer le tout dans deux grands paniers. Elle était plongée dans cette occupation, à genoux et en chantant un petit air guilleret. Joram, son amoureux, cela était clair, entra sur la pointe du pied et lui déroba un baiser pendant qu'elle était ainsi occupée, sans s'inquiéter le moins du monde de ma présence; il lui dit que son père était allé chercher la voiture, et qu'il allait se préparer en toute hâte. Il sortit; alors elle mit son dé et ses ciseaux dans sa poche, piqua soigneusement une aiguille enfilée de fil noir sur le corsage de sa robe, ajusta son manteau et son chapeau avec le plus grand soin, en se regardant à une petite glace placée derrière la porte et dans laquelle je voyais se réfléchir son visage satisfait.
J'observai tout cela du coin de la table près de laquelle je m'étais assis, la tête posée sur ma main, en pensant à des choses très-diverses. La voiture arriva bientôt à la porte: on y plaça d'abord les paniers, moi ensuite, mes compagnons suivirent. C'était, autant qu'il m'en souvient, une espèce de carriole, ressemblant un peu aux voitures dans lesquelles on transporte les pianos, peinte de couleur sombre, et traînée par un cheval noir avec une longue queue. Il y avait amplement de la place pour nous tous.
Je ne sais pas si j'ai jamais éprouvé de ma vie (peut-être parce que j'ai plus d'expérience maintenant) un sentiment plus étrange que celui que j'éprouvais alors, en les voyant si heureux d'aller en voiture au sortir d'une pareille besogne. Je n'étais pas fâché, j'avais plutôt un peu peur, il me semblait que j'étais avec des créatures d'une autre nature que la mienne. Ils étaient très-gais. Le vieillard était assis sur la banquette de devant et conduisait; les deux jeunes gens étaient assis derrière lui, et quand il leur parlait, ils se penchaient tous deux en avant, chacun d'un côté de son joyeux visage, en ayant l'air d'être tout à lui, les hypocrites! Ils auraient voulu me parler, mais je restais dans mon coin, ennuyé de les voir se faire la cour, et troublé par leur gaieté qui n'était pourtant pas bruyante, m'étonnant presque de ce que Dieu ne les punissait pas de la dureté de leur coeur.
Quand ils s'arrêtèrent pour donner de l'avoine au cheval, ils burent, mangèrent et se divertirent, mais je ne pus toucher à rien, et je restai à jeun. En approchant de la maison, je descendis de la carriole par derrière aussi vite que je le pus, afin de ne pas me trouver en semblable compagnie devant ces fenêtres solennelles, fermées du haut en bas, qui avaient l'air de me regarder sans me voir comme des yeux d'aveugle jadis brillants et maintenant éteints. Oh! j'aurais bien pu me dispenser de me demander à Salem-House si je retrouverais mes larmes en rentrant à la maison, je n'avais qu'à voir la fenêtre de ma mère devant moi, et à côté celle qui, dans des temps meilleurs, avait été la mienne.
Je me trouvai dans les bras de Peggotty avant d'arriver à la porte, et elle m'emmena dans la maison. Son chagrin éclata d'abord à ma vue, mais elle le dompta bientôt, et se mit à parler tout bas et à marcher doucement, comme si elle avait craint de réveiller les morts. J'appris qu'elle ne s'était pas couchée depuis bien longtemps. Elle veillait encore toutes les nuits. Tant que sa pauvre chérie n'était pas en terre, disait-elle, elle ne pouvait pas se résoudre à la quitter.
M. Murdstone ne fit pas attention à moi quand j'entrai dans le salon où il était assis auprès du feu, pleurant en silence et réfléchissant à l'aise dans son fauteuil. Miss Murdstone écrivait sur son pupitre, qui était couvert de lettres et de papiers; elle me donna le bout de ses doigts, et me demanda d'un ton glacial si on avait pris ma mesure pour mes habits de deuil.
«Oui.
— Et vos chemises, dit miss Murdstone, les avez-vous rapportées?
— Oui, mademoiselle, j'ai toutes mes affaires avec moi.» Ce fut toute la consolation que m'offrit sa fermeté. Je suis sûr qu'elle avait un grand plaisir à déployer dans une pareille occasion ce qu'elle appelait sa présence d'esprit, son courage, sa force d'âme, son bon sens, et tout le diabolique catalogue de ses qualités désagréables. Elle était très-fière de son talent pour les affaires, et le prouvait pour le moment en réduisant toutes choses à une question de plumes et d'encre. Elle passa tout le reste de cette journée et les jours suivants devant ce même pupitre sans manifester aucune émotion, écrivant toujours avec une plume très-dure, parlant à tout le monde du même ton imperturbable, sans qu'un muscle de son visage se relâchât, sans que le son de sa voix s'adoucît un instant, sans qu'un atome de sa toilette se permit le moindre dérangement.
Son frère prenait parfois un livre, mais je ne le voyais jamais lire. Il ouvrait le volume et regardait devant lui comme s'il lisait, mais il restait une heure entière sans tourner la page, puis posait son livre et marchait de long en large dans la chambre. Je restais des heures entières assis, les mains croisées à le regarder et à compter ses pas. Il parlait très-rarement à sa soeur et ne m'adressait jamais la parole. Il n'y avait que lui… et les pendules qui fussent en mouvement dans le repos solennel de la maison.
Je vis à peine Peggotty pendant les jours qui précédèrent l'enterrement; seulement, en montant et en descendant l'escalier, je la trouvais toujours tout près de la chambre où reposaient ma mère et son enfant, et le soir elle venait dans la mienne, où elle restait auprès de mon lit jusqu'à ce que je fusse endormi. Un jour ou deux avant les funérailles, à ce que je peux croire, car je sens que je dois confondre les temps dans cette triste époque où rien ne rompait la monotonie de mon chagrin, Peggotty me mena dans la chambre de ma mère. Je me souviens seulement que, sous un linceul blanc dont le lit était couvert avec une grande propreté et une grande fraîcheur tout autour, je crus voir reposer en personne le silence solennel qui régnait dans la maison, et quand elle voulut relever doucement le drap, je criai: «Oh! non! oh! non!» et je retins sa main.
L'enterrement aurait eu lieu hier qu'il ne serait pas plus présent à mon esprit. L'apparence du salon, au moment de mon entrée, l'éclat du feu, le vin qui brillait dans les carafes, la forme des verres et des assiettes, le parfum des gâteaux, l'odeur de la robe de miss Murdstone, et nos vêtements de deuil, rien n'y manque. M. Chillip est là et vient me parler.
«Et comment va monsieur David?» me dit-il avec bonté.
Je ne pouvais pas lui répondre: «très-bien.» Je lui donne la main, et il la retient dans les siennes.
«Allons! dit M. Chillip avec un doux sourire et les larmes aux yeux, voilà nos petits amis qui vont grandir autour de nous. Nous ne les reconnaîtrons bientôt plus. De grands progrès, il me semble, mademoiselle,» continue-t-il en s'adressant à miss Murdstone.
Miss Murdstone ne répond que par un froid salut, elle fronce les sourcils; M. Chillip, un peu décontenancé, va s'asseoir dans un coin sans mot dire et m'emmène avec lui.
Je remarque ce fait, parce que je remarque tout, mais sans prendre le moindre intérêt à ce qui m'arrive, depuis que je suis de retour à la maison. Les cloches commencent à sonner, et M. Omer vient avec un autre homme faire les derniers apprêts. Peggotty m'avait raconté autrefois que les invités pour le convoi de mon père s'étaient réunis jadis dans la même chambre pour le conduire au même tombeau.
Il y a M. Murdstone, notre voisin M. Gayper, M. Chillip et moi. Quand nous sortons de la maison, les porteurs sont dans le jardin avec leur fardeau, et ils marchent devant nous le long du sentier, sous les ormes; ils passent par la grille et entrent dans le cimetière où j'ai si souvent entendu chanter les oiseaux pendant l'été.
Nous entourons le tombeau. Le jour me paraît différent des jours ordinaires, il me semble que le ciel n'a plus la même teinte, il est plus sombre. Il y a un silence solennel que nous avons apporté de la maison avec ce qu'il y a dans la bière, et pendant que nous sommes debout, la tête nue, j'entends résonner la voix du pasteur qui dit distinctement: «Je suis la résurrection et la vie, a dit le Seigneur.» Puis j'entends des sanglots et je vois un peu à part, dans la foule des curieux, cette bonne et fidèle servante, qui est ce que j'aime le mieux sur la terre, et à qui je suis convaincu, dans ma joie d'enfant, que le Seigneur dira un jour: «Je suis content.»
Il y a beaucoup de visages de ma connaissance, des visages que je reconnais pour les avoir vus à l'église pendant que je regardais de tous les côtés, des visages de gens qui avaient connu ma mère quand elle était arrivée au village dans tout l'éclat de sa jeunesse. Je ne fais pas attention à eux, je ne pense qu'à mon chagrin, et pourtant je vois et je reconnais tout le monde, même Marie qui est dans le fond, occupée à lancer des oeillades à son fiancé qui est tout près de moi.
C'est fini, la terre est rejetée dans la fosse, et nous reprenons le chemin de la maison qui se dresse devant nous; elle est toujours jolie, elle n'a pas changé, mais elle est tellement unie dans mon esprit aux souvenirs de mon enfance, de tout ce qui n'est plus, que mon chagrin de tout à l'heure n'est plus rien en comparaison de celui que j'éprouve à sa vue. On m'emmène pourtant toujours; M. Chillip me parle, et quand nous arrivons à la maison, il me fait boire un verre d'eau, puis je lui demande la permission de monter dans ma chambre, et il me dit adieu avec une douceur de femme.
Je répète que tout cela est pour moi un événement d'hier. Des faits plus récents m'ont échappé pour flotter vers ce rivage où s'accumule, pour reparaître un jour, tout ce qui a été oublié, mais ce jour de ma vie est devant moi comme un grand rocher debout dans l'Océan.
Je savais bien que Peggotty viendrait me rejoindre dans ma chambre. Le repos de ce jour ressemblait à celui du dimanche, c'est ce qu'il nous fallait à tous. Elle s'assit à côté de moi sur mon petit lit, en tenant ma main dans les siennes: tantôt elle la baisait tendrement, tantôt elle me caressait comme elle aurait pu consoler mon petit frère, et elle me raconta à sa manière tout ce qu'elle avait à me dire sur ce qui venait de se passer.
«Il y avait longtemps qu'elle n'était pas bien, dit Peggotty. Son esprit était tourmenté, elle n'était pas heureuse. Quand son enfant fut né, je pensais d'abord qu'elle allait se remettre, mais elle devenait au contraire plus délicate tous les jours. Avant la naissance de son enfant, elle aimait à rester seule, et alors elle pleurait; quand elle eut son enfant, elle lui chantait si doucement qu'il me semblait une fois, en l'écoutant, que c'était une voix dans les airs, qui montait toujours vers le ciel.
«Elle était devenue plus timide et s'effrayait aisément; une parole dure lui donnait un coup terrible, mais je dois dire qu'elle a toujours été la même avec moi. Ma pauvre chérie, elle n'a jamais changé pour sa vieille Peggotty!»
Ici Peggotty s'arrêta et caressa doucement ma main pendant un petit moment.
«La dernière fois que je l'ai vue comme dans l'ancien temps, c'est le soir de votre arrivée, mon cher enfant. Le jour de votre départ elle me dit: «Je ne reverrai plus mon pauvre petit, je sens là quelque chose qui me le dit, et je sais que c'est la vérité.»
«Elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour se soutenir, et bien des fois, quand ils lui reprochaient son étourderie et son caractère insouciant, elle faisait semblant de croire que c'était vrai, mais il y avait longtemps que tout cela était passé. Elle n'avait jamais dit à son mari ce qu'elle m'avait dit, elle avait peur d'en parler à personne; un soir pourtant, un peu plus de huit jours avant sa mort, elle lui dit: «Mon ami, je crois que je vais mourir. J'ai l'esprit en repos, maintenant, Peggotty, me dit-elle ce soir-là pendant que je la couchais. Il se fera tout doucement, pendant quelques jours, à cette idée-là, le pauvre homme, et puis, ce sera bientôt passé. Je suis bien fatiguée. Si c'est du sommeil, restez près de moi pendant que je vais dormir, ne me quittez pas! Dieu bénisse mes deux enfants! Dieu protège et garde mon pauvre garçon sans père!»
«Je ne l'ai pas quittée depuis, dit Peggotty. Elle parlait souvent à ces gens d'en bas, le frère et la soeur, car elle les aimait, elle ne pouvait vivre sans aimer ceux qui l'entouraient, mais quand ils la quittaient, elle se retournait de mon côté comme si elle ne trouvait le repos qu'auprès de Peggotty, et ne s'endormait jamais autrement.
«La dernière nuit, dans la soirée, elle m'embrassa et me dit: «Si mon petit enfant meurt aussi, Peggotty, je vous prie de le mettre dans mes bras, et qu'on nous enterre ensemble (c'est ce qu'on a fait, car le pauvre enfant n'a vécu qu'un jour de plus qu'elle). Que mon David nous accompagne à notre lieu de repos, dit-elle, et répétez lui que sa mère, à son lit de mort, l'a béni mille fois.»
Un autre silence suivit ces paroles, Peggotty me caressait toujours.
«La nuit était assez avancée, dit Peggotty, quand elle me demanda à boire, et, après avoir bu, elle me sourit d'un sourire si doux, ma pauvre chérie!
«Le jour commençait et le soleil se levait; elle me dit alors que M. Copperfield avait toujours été bon et indulgent pour elle, qu'il était doux et patient, et qu'il lui avait dit souvent, quand elle doutait d'elle-même, qu'un coeur aimant valait mieux que toute la sagesse du monde, et qu'elle le rendait bien heureux! «Peggotty, ma chère, ajouta-t-elle, approchez-moi de vous (elle était très-faible), mettez votre bras sous mon cou, dit-elle, et tournez-moi de votre côté: votre visage s'éloigne de moi, et je veux le voir.» Je fis ce qu'elle me demandait, et le temps était venu, David, où ce que je vous avais dit une fois est arrivé: elle a posé sa pauvre tête sur le bras de sa vieille et triste Peggotty, et elle est morte comme un enfant qui s'endort.»
Ainsi finit le récit de Peggotty. Depuis le moment où j'avais appris la mort de ma mère, le souvenir de ce qu'elle avait été récemment avait disparu de mon esprit. Je me la rappelai depuis ce moment comme la jeune mère de ma petite enfance, qui roulait ses belles boucles autour de ses doigts et qui dansait avec moi le soir dans le salon. Le récit de Peggotty, au lieu de me rappeler les derniers temps de sa vie, confirma dans mon esprit la première image. C'est peut-être étrange, mais c'est vrai. Dans sa mort elle avait, à mes yeux, repris son vol vers sa paisible jeunesse; tout le reste s'était effacé.
La mère qui dormait dans son tombeau était la mère de mon enfance; la petite créature qui reposait dans ses bras pour toujours, c'était moi qu'elle avait jadis pressé ainsi contre son sein.