CHAPITRE XV.

Je recommence.

M. Dick et moi, nous fûmes bientôt les meilleurs amis du monde, et quand il avait achevé son travail de la journée, nous sortions souvent ensemble pour enlever le grand cerf-volant. Tous les jours de la vie, il travaillait longtemps à son mémoire, qui ne faisait pas le moindre progrès, quelque peine qu'il y prit, car le roi Charles venait toujours se fourrer tantôt au commencement, tantôt à la fin, et alors il n'en fallait plus parler, c'était à recommencer. La patience et le courage avec lesquels il supportait ces désappointements continuels, l'idée vague qu'il avait que le roi Charles Ier n'avait rien à voir là dedans, les faibles efforts qu'il tentait pour le chasser, et l'entêtement avec lequel ce monarque revenait condamner le mémoire à l'oubli, tout cela me fit une profonde impression. Je ne sais pas ce que M. Dick comptait faire du mémoire, dans le cas où il serait terminé, je crois qu'il ne savait pas plus que moi où il avait l'intention de l'envoyer, ni quels effets il en attendait. Mais, au reste, il n'était pas nécessaire qu'il se préoccupât de cette question, car s'il y avait quelque chose de certain sous le soleil, c'est que le mémoire ne serait jamais terminé.

C'était touchant de le voir avec son cerf-volant, quand il l'avait enlevé à une grande hauteur dans les airs. Ce qu'il m'avait dit, dans sa chambre, des espérances qu'il avait conçues de cette manière de disséminer les faits exposés sur les papiers qui le couvraient et qui n'étaient autres que des feuillets sacrifiés de quelque mémoire avorté, pouvait bien le préoccuper quelquefois, mais une fois dehors, il n'y pensait plus. Il ne pensait qu'à regarder le cerf-volant s'envoler et à développer à mesure la pelote de ficelle qu'il tenait à la main. Jamais il n'avait l'air plus serein. Je me disais quelquefois, quand j'étais assis près de lui le soir, sur un tertre de gazon, et que je le voyais suivre des yeux les mouvements du cerf-volant dans les airs, que son esprit sortait alors de sa confusion pour s'élever avec son jouet dans les cieux. Quand il roulait la ficelle, et que le cerf- volant, descendant peu à peu, sortait de l'horizon éclairé par le soleil couchant, pour tomber sur la terre comme frappé de mort, il semblait sortir peu à peu d'un rêve, et je l'ai vu ramasser son cerf-volant, puis regarder autour de lui d'un air égaré, comme s'ils étaient tombés ensemble d'une chute commune, et je le plaignais de tout mon coeur.

Les progrès que je faisais dans l'amitié et l'intimité de M. Dick ne nuisaient en rien à ceux que je faisais dans les bonnes grâces de sa fidèle amie, ma tante. Elle prit assez d'affection pour moi au bout de quelques semaines pour abréger le nom de Trotwood qu'elle m'avait donné, et m'appeler Trot; elle m'encouragea même à espérer que si je continuais comme j'avais commencé, je pouvais arriver à rivaliser dans son coeur avec ma soeur Betsy Trotwood.

«Trot, dit ma tante un soir, au moment où l'on venait comme de coutume d'apporter le trictrac pour elle et pour M. Dick, il ne faut pas oublier votre éducation.»

C'était mon seul sujet d'inquiétude, et je fus enchanté de cette ouverture.

«Cela vous ferait-il plaisir d'aller en pension à Canterbury?»

Je répondis que cela me plaisait d'autant plus que c'était tout près d'elle.

«Bien, dit ma tante, voudriez-vous partir demain?»

Je n'étais plus étranger à la rapidité ordinaire des mouvements de ma tante, je ne fus donc pas surpris d'une proposition si soudaine, et je dis, oui.

«Bien, répéta ma tante. Jeannette, vous demanderez le cheval gris et la petite voiture pour demain à dix heures du matin, et vous emballerez ce soir les effets de M. Trotwood.»

J'étais à la joie de mon coeur en entendant donner ces ordres, mais je me reprochai mon égoïsme, quand je vis leur effet sur M. Dick, qui était si abattu à la perspective de notre séparation et qui jouait si mal en conséquence, qu'après lui avoir donné plusieurs avertissements avec les cornets sur les doigts, ma tante ferma le trictrac et déclara qu'elle ne voulait plus jouer avec lui. Mais en apprenant que je viendrais quelquefois le samedi, et qu'il pouvait quelquefois aller me voir le mercredi, il reprit un peu courage et fit voeu de fabriquer pour ces occasions un cerf- volant gigantesque, bien plus grand que celui dont nous faisions notre divertissement aujourd'hui. Le lendemain, il était retombé dans l'abattement, et il cherchait à se consoler en me donnant tout ce qu'il possédait en or et en argent, mais ma tante étant intervenue, ses libéralités furent réduites à un don de quatre shillings: à force de prières, il obtint de le porter jusqu'à huit. Nous nous séparâmes de la manière la plus affectueuse à la porte du jardin, et M. Dick ne rentra dans la maison que lorsqu'il nous eut perdus de vue.

Ma tante, parfaitement indifférente à l'opinion publique, conduisit de main de maître le cheval gris à travers Douvres; elle se tenait droite et roide comme un cocher de cérémonie, et suivait de l'oeil les moindres mouvements du cheval, décidée à ne lui laisser faire sa volonté sous aucun prétexte. Quand nous fûmes en rase campagne, elle lui donna un peu plus de liberté, et jetant un regard sur une vallée de coussins, dans lesquels j'étais enseveli auprès d'elle, elle me demanda si j'étais heureux.

«Très-heureux, merci, ma tante,» dis-je. Elle en fut si satisfaite que n'ayant pas les mains libres pour me témoigner sa joie, elle me caressa la tête avec le manche de son fouet.

«La pension est-elle nombreuse? ma tante, demandai-je.

— Je n'en sais rien, dit ma tante, nous allons d'abord chezM. Wickfield.

— Est-ce qu'il tient une pension? demandai-je.

— Non, Trot, c'est un homme d'affaires.»

Je ne demandai plus de renseignements sur le compte de M. Wickfield, et ma tante ne m'en offrant pas davantage, la conversation roula sur d'autres sujets, jusqu'au moment où nous arrivâmes à Canterbury. C'était le jour du marché, et ma tante eut beaucoup de peine à faire circuler le cheval gris entre les charrettes, les paniers, les piles de légumes et les mottes de beurre. Il s'en fallait parfois de l'épaisseur d'un cheveu que tout un étalage ne fût renversé, ce qui nous attirait des discours peu flatteurs de la part des gens qui nous entouraient; mais ma tante conduisait toujours avec le calme le plus parfait, et je crois qu'elle aurait traversé avec la même assurance un pays ennemi.

Enfin nous nous arrêtâmes devant une vieille maison qui usurpait sur l'alignement de la rue; les fenêtres du premier étage étaient en saillie, et les solives avançaient également leurs têtes sculptées au-dessus de la chaussée, de sorte que je me demandai un moment si toute la maison n'avait pas la curiosité de se porter ainsi en avant pour voir ce qui se passait dans la rue jusque sur le trottoir. Au reste, cela ne l'empêchait pas d'être d'une propreté exquise. Le vieux marteau de la porte cintrée, au milieu des guirlandes de fleurs et de fruits sculptés qui l'entouraient, brillait comme une étoile. Les marches de pierre étaient aussi nettes que si elles venaient de passer leur linge blanc, et tous les angles, les coins, les sculptures et les ornements, les petits carreaux des vieilles fenêtres, tout cela était aussi éclatant de propreté que la neige qui tombe sur les montagnes.

Quand la voiture s'arrêta à la porte, j'aperçus en regardant la maison une figure cadavéreuse, qui se montra un moment à une petite fenêtre dans une tourelle, à l'un des angles de la maison! puis disparut. La porte cintrée s'ouvrit alors, et je revis ce même visage. Il était aussi pâle que lorsque je l'avais vu à la fenêtre, quoique son teint fût un peu relevé par des taches de son qu'on voit souvent à la peau des personnes rousses; et en effet le personnage était roux: il pouvait avoir quinze ans, à ce que je puis croire, mais il paraissait beaucoup plus âgé; la faux qui avait moissonné ses cheveux les avait coupés ras comme un chaume. De sourcils point, pas plus que de cils; les yeux d'un rouge brun, si dégarnis, si dénudés que je ne m'expliquais pas qu'il pût dormir, ainsi à découvert. Il était haut des épaules, osseux et anguleux, d'une mise décente, habillé de noir, avec un bout de cravate blanche; son habit boutonné jusqu'au cou, une main si longue, si maigre, une vraie main de squelette, qui attira mon attention pendant que, debout à la tête du poney, il se caressait le menton et nous regardait dans la voiture.

«M. Wickfield est-il chez lui, Uriah Heep? dit ma tante.

— M. Wickfield est chez lui, madame; si vous voulez vous donner la peine d'entrer ici… dit-il en montrant de sa main décharnée la chambre qu'il voulait désigner.»

Nous mîmes pied à terre, et laissant Uriah Heep tenir le cheval, nous entrâmes dans un salon un peu bas, de forme oblongue, qui donnait sur la rue; je vis par la fenêtre Uriah qui soufflait dans les naseaux du cheval, puis les couvrait précipitamment de sa main, comme s'il y avait jeté un sort. En face de la vieille cheminée étaient placés deux portraits, l'un était celui d'un homme à cheveux gris, mais qui n'était pourtant pas âgé; les sourcils étaient noirs, il regardait des papiers attachés ensemble avec un ruban rouge. L'autre était celui d'une dame, l'expression de son visage était douce et sérieuse; elle me regardait.

Je crois que je cherchais des yeux un portrait d'Uriah, quand une porte s'ouvrit à l'autre bout de la chambre; il entra un monsieur, dont la vue me fit retourner pour m'assurer si par hasard ce ne serait pas le portrait qui serait sorti de son cadre. Mais non, le portrait était paisiblement à sa place; et quand le nouveau venu s'approcha de la lumière, je vis qu'il était plus âgé que lorsqu'il s'était fait faire son portrait.

«Miss Betsy Trotwood, dit-il, entrez je vous prie. J'étais occupé quand vous êtes arrivée, vous me le pardonnerez. Vous connaissez ma vie; vous savez que je n'ai qu'un intérêt au monde.»

Miss Betsy le remercia, et nous entrâmes dans son cabinet qui était meublé comme celui d'un homme d'affaires, de papiers, de livres, de boites d'étain, etc. Il donnait sur le jardin, et il était pourvu d'un coffre-fort en fer, fixé dans la muraille juste au-dessus du manteau de la cheminée; car je me demandais comment les ramoneurs pouvaient faire pour passer derrière, quand ils avaient besoin de nettoyer la cheminée.

«Eh bien! miss Trotwood, dit M. Wickfield; car je découvris bientôt que c'était le maître de la maison, qu'il était avoué et qu'il régissait les terres d'un riche propriétaire des environs, quel vent vous amène ici? C'est un bon vent, dans tous les cas, j'espère?

— Mais oui, répliqua ma tante, je ne suis pas venue pour des affaires de justice.

— Vous avez raison, mademoiselle, dit M. Wickfield: mieux vaut venir pour autre chose.»

Ses cheveux étaient tout à fait blancs alors, quoiqu'il eût encore les sourcils noirs. Son visage était très-agréable, il avait même dû être beau. Son teint était coloré d'une certaine façon dont j'avais appris, grâce à Peggotty, à faire honneur à l'usage du vin de Porto, et j'attribuais à la même origine l'intonation de sa voix et son embonpoint marqué. Il avait une mise très-convenable, un habit bleu, un gilet à raies, un pantalon de nankin; sa chemise à jabot et sa cravate de batiste semblaient si blanches et si fines qu'elles rappelaient à mon imagination vagabonde le cou d'un cygne.

«C'est mon neveu, dit ma tante.

— Je ne savais pas que vous en eussiez un, miss Trotwood, ditM. Wickfield.

— Mon petit neveu, c'est-à-dire,» remarqua ma tante.

— Je ne savais pas que vous eussiez un petit-neveu, je vous assure, dit M. Wickfield.

— Je l'ai adopté, dit ma tante avec un geste qui indiquait qu'elle s'inquiétait fort peu de ce qu'il savait ou de ce qu'il ne savait pas, et je l'ai amené ici pour le mettre dans une pension où il soit bien enseigné et bien traité. Dites-moi où je trouverai cette pension, et donnez-moi enfin tous les renseignements nécessaires.»

«Avant de hasarder un conseil, dit M. Wickfield, permettez; vous savez, ma vieille question en toutes choses, quel est votre but réel?

— Le diable vous emporte! s'écria ma tante. Quel besoin d'aller toujours chercher midi à quatorze heures? Mon but est bien clair et bien simple, c'est de rendre cet enfant heureux et utile.

— Il doit y avoir encore quelque autre chose là-dessous, dit M. Wickfield, en branlant la tête et en souriant d'un air d'incrédulité.

— Quelles balivernes! repartit ma tante. Vous avez la prétention d'agir rondement dans ce que vous faites; vous ne supposez pas, j'espère, que vous soyez la seule personne qui aille tout droit son chemin dans ce monde?

— Je n'ai qu'un seul but dans la vie, miss Trotwood, beaucoup de gens en ont des douzaines, des vingtaines, des centaines: je n'ai qu'un but, voilà la différence; mais nous ne sommes plus dans la question. Vous demandez la meilleure pension? Quel que soit votre motif, vous voulez la meilleure.»

Ma tante fit un signe d'assentiment.

«J'en connais bien une qui vaut mieux que toutes les autres, dit M. Wickfield en réfléchissant, mais votre neveu ne pourrait y être admis pour le moment qu'en qualité d'externe.

«Mais en attendant, il pourrait demeurer quelque autre part, je suppose?» dit ma tante.

M. Wickfield reconnut que c'était possible, après un moment de discussion, il proposa de mener ma tante voir la pension, afin qu'elle pût en juger par elle-même; en revenant on visiterait les maisons où il pensait qu'on pourrait trouver pour moi le vivre et le couvert. Ma tante accepta la proposition, et nous allions sortir tous trois quand il s'arrêta pour me dire:

«Mais notre petit ami que voici pourrait avoir quelques motifs de ne pas vouloir nous accompagner. Je crois que nous ferions mieux de le laisser ici.»

Ma tante semblait disposée à contester la proposition: mais, pour faciliter les choses, je dis que j'étais tout prêt à les attendre chez M. Wickfield, si cela leur convenait, et je rentrai dans le cabinet, où je pris, en les attendant, possession de la chaise que j'avais occupée déjà en arrivant.

Cette chaise se trouvait placée en face d'un corridor étroit qui donnait dans la petite chambre ronde à la fenêtre de laquelle j'avais aperçu le pâle visage d'Uriah Heep. Après avoir mené le cheval dans une écurie des environs, il s'était remis à écrire sur un pupitre et copiait un papier fixé dans un cadre de fer suspendu sur le bureau. Quoiqu'il fût tourné de mon côté, je crus d'abord que le papier qu'il transcrivait et qui se trouvait entre lui et moi l'empêchait de me voir, mais en regardant plus attentivement de ce côté, je vis bientôt avec un certain malaise que ses yeux perçants apparaissaient de temps en temps sous le manuscrit comme deux soleils enflammés, et qu'il me regardait furtivement, au moins pendant une minute, quoiqu'on entendit sa plume courir tout aussi vite qu'à l'ordinaire. J'essayai plusieurs fois d'échapper à ses regards; je montai sur une chaise pour regarder une carte placée de l'autre côté de la chambre; je m'enfonçai dans la lecture du journal du comté, mais ses yeux m'attiraient toujours, et toutes les fois que je jetais un regard sur ces deux soleils brûlants, j'étais sûr de les voir se lever ou se coucher à l'instant même.

À la fin, après une assez longue absence, ma tante et M. Wickfield reparurent, à mon grand soulagement. Le résultat de leurs recherches n'était pas aussi satisfaisant que j'aurais pu le désirer, car si les avantages qu'offrait la pension étaient incontestables, ma tante n'avait pas été également satisfaite des maisons où je pouvais loger.

«C'est très-ennuyeux, dit-elle. Je ne sais que faire, Trot.

— C'est en effet très-ennuyeux, dit M. Wickfield, mais je vais vous dire ce que vous pourriez faire, miss Trotwood.

— Qu'est-ce? dit ma tante.

— Laissez votre neveu ici, pour le moment. C'est un garçon tranquille: il ne me dérangera pas du tout. La maison est bonne pour étudier: elle est aussi tranquille qu'un couvent, et presque aussi spacieuse. Laissez-le ici.»

La proposition était évidemment du goût de ma tante, mais elle hésitait à l'accepter, par délicatesse. Moi de même.

«Allons! miss Trotwood, dit M. Wickfield, il n'y a pas d'autre moyen de tourner la difficulté. C'est seulement un arrangement temporaire, vous savez. Si cela ne va pas bien, si cela nous gêne les uns ou les autres, nous pourrons toujours nous quitter, et dans l'intervalle, on aura le temps de lui trouver quelque chose qui convienne mieux. Mais, quant à présent, vous n'avez rien de mieux à faire que de le laisser ici.

— Je vous suis très-reconnaissante, dit ma tante, et je vois qu'il l'est comme moi, mais…

— Allons! je sais ce que vous voulez dire, s'écria M. Wickfield.Je ne veux pas vous forcer d'accepter de moi des faveurs, missTrotwood, vous payerez sa pension si vous voulez. Nous nedisputerons pas sur le prix, mais vous payerez si vous voulez.

— Cette condition, dit ma tante, sans diminuer en rien ma reconnaissance du service que vous me rendez, me met plus à mon aise: je serai enchantée de le laisser ici.

— Alors, venez voir ma petite ménagère,» dit M. Wickfield.

En conséquence, nous montâmes un ancien escalier de chêne, avec une rampe si large, qu'on aurait pu aussi aisément marcher dessus, et nous entrâmes dans un vieux salon un peu sombre, éclairé par trois ou quatre des bizarres fenêtres que j'avais remarquées de la rue. Il y avait dans les embrasures, des sièges en chêne, qui semblaient provenir des mêmes arbres que le parquet ciré et les grandes poutres du plafond. La chambre était joliment meublée d'un piano et d'un meuble éclatant, vert et rouge; il y avait des fleurs dans les vases. On n'y voyait que coins et recoins, garnis chacun d'une petite table ou d'un chiffonnier, d'un fauteuil ou d'une bibliothèque, si bien que je me disais à tout moment qu'il n'y avait pas dans la chambre un autre coin aussi charmant que celui où je me trouvais; puis je découvrais l'instant d'après quelque retraite plus agréable encore. Le salon portait le cachet de repos et d'exquise propreté qui caractérisait la maison à l'extérieur.

M. Wickfield frappa à une porte vitrée pratiquée dans un coin de la chambre tapissée de lambris, et une petite fille à peu près de mon âge sortit aussitôt et l'embrassa. Je reconnus immédiatement sur son visage l'expression douce et sereine de la dame dont le portrait m'avait frappé au rez-de-chaussée. Il me semblait dans mon imagination que c'était le portrait qui avait grandi de manière à devenir une femme, mais que l'original était resté enfant. Elle avait l'air gai et heureux, ce qui n'empêchait pas son visage et ses manières de respirer une tranquillité d'âme, une sérénité que je n'ai jamais oubliées, que je n'oublierai jamais.

«Voilà, nous dit M. Wickfield, ma ménagère, ma fille Agnès.» Quand j'entendis le ton dont il prononçait ces paroles, quand je vis la manière dont il tenait sa main, je compris que c'était elle qui était le but unique de sa vie.

Un petit panier en miniature, pour contenir son trousseau de clefs, pendait à son côté, et elle avait l'air d'une maîtresse de maison assez grave et assez entendue pour gouverner cette vieille demeure. Elle écouta d'un air d'intérêt ce que son père lui dit de moi, et quand il eut fini, elle proposa à ma tante de monter avec elle pour voir mon logis. Nous y allâmes tous ensemble; elle nous montra le chemin et ouvrit la porte d'une vaste chambre; une magnifique chambre vraiment, avec ses solives de vieux chêne, comme le reste, et ses petits carreaux à facettes, et la belle balustrade de l'escalier qui montait jusque-là.

Je ne puis me rappeler où et quand j'avais vu, dans mon enfance, des vitraux peints dans une église. Je ne me rappelle pas les sujets qu'ils représentaient. Je sais seulement que lorsque je la vis arriver au haut du vieil escalier et se retourner pour nous attendre sous ce jour voilé, je pensai aux vitraux que j'avais vus jadis, et que leur éclat doux et pur s'associa depuis, dans mon esprit, avec le souvenir d'Agnès Wickfield.

Ma tante était aussi enchantée que moi des arrangements qu'elle venait de prendre, et nous redescendîmes ensemble dans le salon, très-heureux et très-reconnaissants. Elle ne voulut pas entendre parler de rester à dîner, de peur de ne pas arriver avant la nuit chez elle avec le fameux cheval gris, et je crois que M. Wickfield la connaissait trop bien pour essayer de la dissuader; on lui servit donc des rafraîchissements, Agnès retourna près de sa gouvernante, et M. Wickfield dans son cabinet. On nous laissa seuls pour nous dire adieu sans contrainte.

Elle me dit que tout ce qui me regardait serait arrangé par M. Wickfield et que je ne manquerais de rien, puis elle ajouta les meilleurs conseils et les paroles les plus affectueuses.

«Trot, me dit ma tante, en terminant son discours, faites honneur à vous-même, à moi et à M. Dick, et que Dieu soit avec vous!»

J'étais très-ému, et tout ce que je pus faire, ce fut de la remercier, en la chargeant de toutes mes tendresses pour M. Dick.

«Ne faites jamais de bassesse, ne mentez jamais, ne soyez pas cruel. Évitez ces trois vices, Trot, et j'aurai toujours bon espoir pour vous.»

Je promis, du mieux que je pus, que je n'abuserais pas de sa bonté et que je n'oublierais pas ses recommandations.

«Le cheval est à la porte, dit ma tante, je pars. Restez là.»

À ces mots, elle m'embrassa précipitamment et sortit de la chambre en fermant la porte derrière elle. Je fus un peu surpris d'abord de ce brusque départ, et je craignais de lui avoir déplu; mais, en regardant par la fenêtre, je la vis monter en voiture d'un air abattu et s'éloigner sans lever les yeux; je compris mieux alors ce qu'elle éprouvait, et ne lui fis pas l'injustice de croire qu'elle eût rien contre moi.

On dînait à cinq heures chez M. Wickfield; j'avais repris courage et me sentais en appétit. Il n'y avait que deux couverts. Cependant Agnès, qui avait attendu son père dans le salon, descendit avec lui et s'assit en face de lui à table. Je ne pouvais pas croire qu'il dînât sans elle.

On remonta dans le salon après dîner, et dans le coin le plus commode, Agnès apporta un verre pour son père avec une bouteille de vin de Porto. Je crois qu'il n'aurait pas trouvé à son breuvage favori son parfum accoutumé, s'il lui avait été servi par d'autres mains.

Il passa là deux heures, buvant du vin en assez grande quantité, pendant qu'Agnès jouait du piano, travaillait et causait avec lui ou avec moi. Il était, la plupart du temps, gai et en train comme nous, mais parfois il la regardait, puis tombait dans le silence et dans la rêverie. Il me sembla qu'elle s'en apercevait aussitôt, et qu'elle essayait de l'arracher à ses méditations par une question ou une caresse. Alors il sortait de sa rêverie et se versait du vin.

Agnès fit les honneurs du thé, puis le temps s'écoula, comme après le dîner, jusqu'à l'heure du coucher. Son père la prit alors dans ses bras, l'embrassa, puis après son départ il demanda des bougies dans son cabinet. Je montai me coucher aussi.

Pendant la soirée, j'étais sorti un moment dans la rue pour jeter un coup d'oeil sur les vieilles maisons et sur la belle cathédrale, me demandant comment j'avais pu traverser cette ancienne ville dans mon voyage, et passer, sans le savoir, auprès de la maison où je devais demeurer bientôt. En revenant, je vis Uriah Heep qui fermait l'étude; je me sentais en veine de bienveillance à l'égard du genre humain, et je lui dis quelques mots, puis en le quittant, je lui tendis la main. Mais quelle main humide et froide avait touché la mienne! Je crus sentir la main d'un spectre, et elle en avait bien toute l'apparence. Je me frottai les mains pour réchauffer celle qui venait de rencontrer la sienne, et pour faire disparaître jusqu'à la trace de cet odieux attouchement.

Cette idée me poursuivait encore quand je montai dans ma chambre. Je croyais toujours sentir cette main humide et glacée. Je me penchai hors de la fenêtre, et j'aperçus une des figures sculptées au bout des solives, qui me regardait de travers. Il me sembla que c'était Uriah Heep qui était monté, je ne sais comment, jusque-là, et je me hâtai de fermer ma fenêtre.

Je change sous bien des rapports.

Le lendemain après le déjeuner, la vie de pension s'ouvrit de nouveau devant moi. M. Wickfield me conduisit sur le théâtre de mes études futures: c'était un bâtiment grave, le long d'une grande cour, respirant un air scientifique, en harmonie avec les corbeaux et les corneilles qui descendaient des tours de la cathédrale pour se promener d'un pas magistral sur la pelouse.

On me présenta à mon nouveau maître, le docteur Strong. Il me sembla presque aussi rouillé que la grande grille de fer qui ornait la façade de la maison, et presque aussi massif que les grandes urnes de pierre placées à intervalles égaux en haut des piliers, comme un jeu de quilles gigantesques, que le temps devait abattre quelque jour en se jouant. Il était dans sa bibliothèque; ses habits étaient mal brossés, ses cheveux mal peignés, les jarretières de sa culotte courte n'étaient pas attachées, ses guêtres noires n'étaient pas boutonnées, et ses souliers étaient béants comme deux cavernes sur le tapis du foyer. Il tourna vers moi ses yeux éteints qui me rappelèrent ceux d'un vieux cheval aveugle que j'avais vu brouter l'herbe et trébucher sur les tombeaux du cimetière de Blunderstone, puis il me dit qu'il était bien aise de me voir, en me tendant une main dont je ne savais que faire, la voyant si inactive par elle-même.

Mais il y avait près du docteur Strong une jeune personne très- jolie qui travaillait; il l'appelait Annie, et je supposai que c'était sa fille; elle me tira d'embarras en s'agenouillant sur le tapis pour attacher les souliers du docteur Strong et boutonner ses guêtres, besogne qu'elle accomplit avec beaucoup de promptitude et de bonne grâce. Quand elle eut fini, au moment où nous nous rendions à la salle d'études, je fus très-étonné d'entendre M. Wickfield lui dire adieu sous le nom de mistress Strong, et je me demandais si ce n'était pas par hasard la femme de son fils plutôt que celle du docteur, quand il leva lui-même tous mes doutes.

«À propos, Wickfield, dit-il en s'arrêtant dans un corridor, et en appuyant sa main sur mon épaule, vous n'avez pas encore trouvé une place qui puisse convenir au cousin de ma femme?

— Non, dit M. Wickfield, non, pas encore.

— Je voudrais bien que ce fut fait le plus tôt possible, Wickfield, dit le docteur Strong, car Jack Maldon est pauvre et oisif, et ce sont deux fléaux qui engendrent souvent des maux plus grands encore. Et c'est ce que dit le docteur Watts, ajouta-t-il en me regardant et en branlant la tête; «Satan a toujours de l'ouvrage pour les mains oisives.»

— En vérité, docteur, dit M. Wickfield, si le docteur Watts avait bien connu les hommes, il aurait pu dire avec autant d'exactitude: «Satan a toujours de l'ouvrage pour les mains occupées.» Les gens occupés ont bien leur part du mal qui se fait dans ce monde, vous pouvez y compter. Qu'ont fait, depuis un siècle ou deux, les gens qui ont été le plus affairés à acquérir du pouvoir ou de l'argent? Croyez-vous qu'ils n'aient pas fait aussi bien du mal?

— Jack Maldon ne sera jamais très-affairé pour acquérir ni l'un ni l'autre, je crois, dit le docteur Strong en se frottant le menton d'un air pensif.

— C'est possible, dit M. Wickfield, et vous me ramenez à la question dont je vous demande pardon de m'être écarté. Non, je n'ai pas encore pu pourvoir M. Jack Maldon. Je crois, ajouta-t-il avec un peu d'hésitation, que je devine votre but, et ce n'est pas ce qui rend la chose plus facile.

— Mon but, dit le docteur Strong, est de placer d'une manière convenable un cousin d'Annie, qui est en outre pour elle un ami d'enfance.

— Oui, je sais, dit M. Wickfield, en Angleterre ou à l'étranger!

— Oui, dit le docteur, s'étonnant évidemment de l'affectation avec laquelle il prononçait ces paroles «en Angleterre ou à l'étranger.»

— Ce sont vos propres expressions, dit M. Wickfield, «ou à l'étranger.»

— Sans doute, répondit le docteur, sans doute, l'un ou l'autre.

— L'un ou l'autre? Cela vous est indifférent? demandaM. Wickfield.

— Oui, repartit le docteur.

— Oui? dit l'autre avec étonnement.

— Parfaitement indifférent.

— Vous n'avez point de motif, dit M. Wickfield, pour vouloir dire «à l'étranger,» et non «en Angleterre?»

— Non, répondit le docteur.

— Je suis obligé de vous croire, et il va sans dire que je vous crois, dit M. Wickfield. La commission dont vous m'avez chargé est, en ce cas, beaucoup plus simple que je ne l'avais cru. Mais j'avoue que j'avais là-dessus des idées très-différentes.»

Le docteur Strong le regarda d'un air étonné, qui se termina presque aussitôt par un sourire, et ce sourire m'encouragea fort, car il respirait la bonté et la douceur, avec une simplicité qu'on retrouvait, du reste, dans toutes les manières du docteur, quand on avait brisé la glace formée par l'âge et de longues études, et cette simplicité était bien faite pour attirer et charmer un jeune élève comme moi. Le docteur marchait devant nous d'un pas rapide et inégal, tout en répétant: oui, non, parfaitement, et autres brèves assurances sur le même sujet, tandis que nous marchions derrière lui; et je remarquai que M. Wickfield avait pris un air grave et se parlait à lui-même en hochant la tête, croyant que je ne le voyais pas.

La salle d'étude était grande et reléguée dans un coin paisible de la maison, d'où l'on apercevait d'un côté une demi-douzaine de grandes urnes de pierre, et de l'autre un jardin bien retiré, appartenant au docteur; on pouvait même distinguer de là les pêches qui mûrissaient sur un espalier exposé au midi. Il y avait aussi de grands aloès dans des caisses autour du gazon, et les feuilles roides et épaisses de cette plante sont restées associées depuis lors dans mon esprit avec l'idée du silence et de la retraite. Vingt-cinq élèves à peu près étaient occupés à étudier au moment de notre arrivée: tout le monde se leva pour dire bonjour au docteur, et resta debout en présence de M. Wickfield et de moi.

«Un nouvel élève, messieurs, dit le docteur: TrotwoodCopperfield.»

Un jeune homme appelé Adams, qui était à la tête de la classe, quitta sa place pour me souhaiter la bienvenue. Sa cravate blanche lui donnait l'air d'un jeune ministre anglican, ce qui ne l'empêchait pas d'être très-aimable et d'un caractère enjoué; il me montra ma place et me présenta aux différents maîtres avec une bonne grâce qui m'eût mis à mon aise si cela eût été possible.

Mais il me semblait qu'il y avait si longtemps que je ne m'étais trouvé en pareille camaraderie, que je n'avais vu d'autres garçons de mon âge que Mick Walker et Fécule-de-pommes-de-terre, que j'éprouvai un de ces moments de malaise qui ont été si communs dans ma vie. Je sentais si bien en moi-même que j'avais passé par une existence dont ils ne pouvaient avoir aucune idée, et que j'avais une expérience étrangère à mon âge, ma tournure et ma condition, qu'il me semblait que je me reprochais presque comme une imposture de me présenter parmi eux sans autres façons qu'un camarade ordinaire. J'avais perdu, pendant le temps plus ou moins long que j'avais passé chez Murdstone et Grinby, toute habitude des jeux et des divertissements des jeunes garçons de mon âge; je savais que j'y serais gauche et novice. Le peu que j'avais pu apprendre jadis avait si complètement été effacé de ma mémoire par les soins sordides qui accablaient mon esprit nuit et jour, que lorsqu'on en vint à examiner ce que je savais, il se trouva que je ne savais rien, et qu'on me mit dans la dernière classe de la pension. Mais quelque préoccupé que je fusse de ma maladresse dans les exercices du corps, et de mon ignorance en fait d'études plus sérieuses, j'étais infiniment plus mal à mon aise en pensant à l'abîme mille fois plus grand encore que mon expérience des choses qu'ils ignoraient absolument, et que malheureusement je n'ignorais plus, creusait entre nous. Je me demandais ce qu'ils penseraient s'ils venaient à apprendre que je connaissais intimement la pension du banc du Roi. Mes manières ne révéleraient-elles pas tout ce que j'avais fait dans la société des Micawber, ces ventes au mont-de-piété, ces prêts sur gages et ces soupers qui en étaient la suite? Peut-être quelqu'un de mes camarades m'avait-il vu traverser Canterbury, las et déguenillé, et viendrait-il à me reconnaître? Que diraient-ils, eux qui attachaient si peu de prix à l'argent, s'ils savaient comment je comptais mes sous pour acheter tous les jours la viande ou la bière, ou les tranches de pudding nécessaires pour ma subsistance? Quel effet cela produirait-il sur des enfants qui ne connaissaient pas la vie des rues de Londres, s'ils venaient à savoir que j'avais hanté les plus mauvais quartiers de cette grande ville, quelque honteux que j'en pusse être? Mon esprit était si frappé de ces idées pendant la première journée passée chez le docteur Strong, que je veillais sur mes regards et sur mes mouvements avec anxiété; j'étais tout inquiet dès que l'un de mes camarades approchait, et je m'enfuis en toute hâte dès que la classe fut finie, de peur de me compromettre en répondant à leurs avances amicales.

Mais l'influence qui régnait dans la vieille maison de M. Wickfield commença à agir sur moi au moment où je frappais à la porte, mes nouveaux livres sous le bras, et je sentis que mes alarmes commençaient à se dissiper. En montant dans ma vieille chambre, si vaste et si bien aérée, l'ombre sérieuse et grave du vieil escalier de chêne chassa mes doutes et mes craintes et jeta sur mon passé une obscurité propice. Je restai dans ma chambre à étudier diligemment jusqu'à l'heure du dîner (nous sortions de la pension à trois heures), et je descendis avec l'espérance de faire un jour encore un écolier passable.

Agnès était dans le salon, elle attendait son père qui était retenu dans son cabinet par une affaire. Elle vint au-devant de moi avec son charmant sourire, et me demanda ce que je pensais de la pension. Je répondis que j'espérais m'y plaire beaucoup, mais que je ne m'y sentais pas encore bien accoutumé.

«Vous n'avez jamais été en pension, n'est-ce pas? lui dis-je.

— Bien au contraire, j'y suis tous les jours, dit-elle.

— Ah! mais vous voulez dire ici, chez vous?

— Papa ne pourrait pas se passer de moi, dit-elle en souriant et en hochant la tête. Il faut bien qu'il garde sa ménagère à la maison.

— Il vous aime beaucoup, j'en suis sûr?»

Elle me fit signe que oui, et alla à la porte pour écouter s'il montait, afin d'aller au-devant de lui sur l'escalier, mais elle n'entendit rien et revint vers moi.

«Maman est morte au moment de ma naissance, dit-elle de l'air doux et tranquille qui lui était habituel. Je ne connais d'elle que son portrait qui est en bas. Je vous ai vu le regarder hier, saviez- vous qui c'était?

— Oui, lui dis-je, il vous ressemble tant.

— C'est aussi l'avis de papa, dit-elle d'un ton satisfait… Ah! le voilà!»

Son calme et joyeux visage s'illumina de plaisir en allant au- devant de lui, et ils rentrèrent ensemble en se tenant par la main. Il me reçut avec cordialité, et me dit que je serais très- heureux chez le docteur Strong, qui était le meilleur des hommes.

«Il y a peut-être des gens… je n'en sais rien… qui abusent de sa bonté, dit M. Wickfield, ne faites jamais comme eux, Trotwood. C'est l'être le moins soupçonneux qu'on puisse rencontrer, et que ce soit un mérite ou un défaut, c'est toujours une chose dont il faut tenir compte dans tous les rapports grands ou petits qu'on peut avoir avec lui.»

Il me sembla qu'il parlait comme un homme contrarié ou mécontent de quelque chose, mais je n'eus pas le temps de m'en rendre compte. On annonça le dîner, et nous descendîmes pour prendre à table les mêmes places que la veille.

Nous étions à peine assis, quand Uriah Heep présenta sa tête rousse et sa main décharnée à la porte.

«M. Maldon, dit-il, voudrait vous dire un mot, monsieur.

— Comment? Il n'y a qu'un instant que je suis débarrassé deM. Maldon, lui dit son patron.

— C'est vrai, monsieur, répondit Uriah, mais il vient de revenir pour vous dire encore un mot.»

Tout en tenant ainsi la porte entr'ouverte, Uriah m'avait regardé; il avait regardé Agnès, les plats, les assiettes, et tout ce que la chambre contenait, à ce qu'il me sembla, quoiqu'il n'eût l'air de regarder autre chose que son maître, sur lequel ses yeux rouges paraissaient respectueusement attachés.

«Je vous demande pardon. C'est seulement pour vous dire qu'en y réfléchissant…» Ici le nouvel interlocuteur repoussa la tête d'Uriah pour y substituer la sienne… «Excusez mon indiscrétion, je vous prie. Mais puisque je n'ai point le choix, à ce qu'il paraît, plus tôt je partirai, mieux cela vaudra. Ma cousine Annie m'avait dit, quand nous avions parlé de cette affaire, qu'elle aimait mieux avoir ses amis près d'elle que de les voir exilés, et le vieux docteur…

— Le docteur Strong, vous voulez dire? interrompit gravementM. Wickfield.

— Le docteur Strong, cela va sans dire. Je l'appelle le vieux docteur, c'est la même chose, vous savez?

— Je ne sais pas, répondit M. Wickfield.

— Eh bien! le docteur Strong, dit l'autre, avait l'air du même avis. Mais il paraît, d'après ce que vous me proposez, qu'il a changé d'idée; en ce cas, je n'ai plus rien à dire; plus tôt je partirai, mieux cela vaudra. Je suis donc revenu pour vous dire que plus tôt je serai en route, mieux cela vaudra. Quand il faut piquer une tête dans la rivière, à quoi bon lanterner sur la planche?

— Eh bien! puisque lanterner il y a, on ne lanternera pas,M. Maldon, vous pouvez compter là-dessus, dit M. Wickfield.

— Merci, dit l'autre, je vous suis fort obligé. À cheval donné on ne regarde pas aux dents; ce ne serait pas aimable; sans cela, je dirais qu'on aurait pu laisser ma cousine Annie arranger les choses à sa manière. Je suppose qu'elle n'aurait eu qu'à dire au vieux docteur…

— Vous voulez dire que mistress Strong n'aurait eu qu'à dire à son mari… n'est-ce pas? dit M. Wickfield.

— Parfaitement, repartit l'autre, elle n'aurait eu qu'à dire qu'elle désirait que les choses fussent arrangées d'une certaine manière pour que cela se fit tout naturellement.

— Et pourquoi tout naturellement, M. Maldon? demanda M. Wickfield en continuant tranquillement son dîner.

— Ah! parce qu'Annie est une charmante jeune femme, et que le vieux docteur, le docteur Strong, je veux dire, n'est pas précisément un jeune homme, dit M. Jack Maldon en riant. Je ne veux blesser personne, monsieur Wickfield. Je veux seulement dire que je suppose qu'il est nécessaire et raisonnable que, dans un mariage de ce genre, on trouve au moins des compensations.

— Des compensations pour la femme, monsieur? demanda gravementM. Wickfield.

— Pour la femme, monsieur, répondit M. Jack Maldon en riant.»

Mais s'apercevant que M. Wickfield continuait son dîner, du même air grave et impassible, et qu'il n'y avait point d'espoir de lui faire détendre un muscle de son visage, il ajouta:

«Du reste, j'ai dit tout ce que je voulais dire, je vous demande de nouveau pardon de mon indiscrétion, je vais me retirer. Il va sans dire que je suivrai vos avis, et que je considérerai cette affaire comme devant être traitée exclusivement entre vous et moi; je n'y ferai aucune allusion chez le docteur.

— Avez-vous dîné? demanda M. Wickfield en lui montrant la table.

— Merci, dit M. Maldon, je vais dîner chez ma cousine Annie, adieu.»

M. Wickfield, sans se lever, le suivit des yeux d'un air pensif. M. Maldon était, à mon avis, un jeune évaporé, assez joli garçon, la parole dégagée, l'air confiant et hardi. Ce fut là ma première entrevue avec lui; je ne m'étais pas attendu à le voir si tôt, quand j'avais entendu le docteur parler de lui le matin.

Après le dîner, nous prîmes le chemin du salon, et tout se passa comme la veille. Agnès plaça les verres et la bouteille dans le même coin, M. Wickfield s'y établit et but copieusement. Agnès joua du piano, travailla, causa, et fit avec moi plusieurs parties de dominos. À l'heure exacte, elle fit le thé, puis, quand j'eus apporté mes livres, elle y jeta un coup d'oeil, et me montra ce qu'elle en savait (elle était plus savante qu'elle ne le disait), et m'indiqua la meilleure manière d'apprendre et de comprendre. Je vois encore ses manières modestes, paisibles, régulières, j'entends encore sa douce voix en écrivant ces paroles; l'influence bienfaisante qu'elle vint plus tard à exercer sur moi, commence déjà à se faire sentir à mon âme. J'aime la petite Émilie, et ne puis pas dire que j'aime Agnès de la même manière, mais je sens que la bonté, la paix et la vérité habitent auprès d'elle, et que la douce lumière de ce vitrail que j'ai vu jadis dans une église, l'éclaire toujours, et moi aussi, quand je suis près d'elle, et tous les objets qui nous entourent.

L'heure de son coucher était arrivé; elle venait de nous quitter, et je tendis la main à M. Wickfield avant de me retirer aussi. Mais il me retint pour me dire:

«Lequel aimez-vous mieux, Trotwood, de rester ici ou d'aller ailleurs?

— J'aime mieux rester ici, dis-je vivement.

— Vous en êtes sûr?

— Si vous me le permettez, si cela vous convient.

— Mais c'est une vie un peu triste que celle que nous menons ici, mon garçon, j'en ai peur, dit-il.

— Pas plus triste pour moi que pour Agnès, monsieur. Pas triste du tout.

— Que pour Agnès! répéta-t-il, en s'avançant lentement vers la grande cheminée, et en s'appuyant sur le manteau, que pour Agnès!»

Il avait bu ce soir-là (peut-être était-ce une illusion) jusqu'à en avoir les yeux injectés de sang. Je ne les voyais pas alors: ses regards étaient fixés sur la terre, et il couvrait ses yeux de sa main, mais je l'avais remarqué un moment auparavant.

«Je me demande, murmura-t-il, si mon Agnès est lasse de moi. Je sais bien que moi, je ne me lasserai jamais d'elle, mais c'est différent… bien différent.»

C'était une réflexion qu'il se faisait en lui-même, ce n'est pas à moi qu'il l'adressait; je restai donc immobile.

«C'est une vieille maison un peu triste et une vie bien monotone, mais il faut qu'elle reste près de moi. Il faut que je la garde près de moi. Si la pensée que je puis mourir et quitter mon enfant chérie, ou que ce cher trésor peut venir à mourir et me quitter elle-même, trouble déjà comme un spectre mes moments les plus heureux; si je ne puis la noyer que dans…»

Il ne prononça pas le mot, mais il s'avança lentement vers la table où étaient posés les verres, fit d'un air distrait le geste de verser du vin de la bouteille vide, puis la posa et se remit à marcher dans la chambre.

«Si cette pensée est déjà si cruelle à supporter quand elle est ici, dit-il, que serait-ce si elle était loin de moi? Non, non. Je ne puis m'y décider.»

Il s'appuya contre le manteau de la cheminée, et resta si longtemps plongé dans ses méditations que je ne savais si je devais risquer de le déranger en me retirant, ou rester tranquillement à ma place, jusqu'à ce qu'il fût sorti de sa rêverie. Enfin, il fit un effort, et ses yeux me cherchèrent dans la chambre.

«Vous voulez rester avec nous, Trotwood, dit-il de son ton ordinaire, et comme s'il répondait sans intervalle à quelque chose que je venais de lui dire, j'en suis bien aise. Vous nous tiendrez compagnie à tous deux. Cela nous fera du bien de vous avoir ici, ce sera bon pour moi, bon pour Agnès, et peut-être pour vous aussi.

— Pour moi, j'en suis sûr, monsieur, répondis-je. Je suis si content d'être ici!

— Vous êtes un brave garçon, dit M. Wickfield; tant qu'il vous conviendra d'y rester, vous y serez le bienvenu.»

Il me donna une poignée de main, puis me frappant sur l'épaule, il me dit que lorsque j'aurais quelque chose à faire le soir après le départ d'Agnès, ou quand je voudrais lire pour mon plaisir, je pouvais descendre dans son cabinet s'il y était, et si je désirais un peu de société pour passer la soirée avec lui. Je le remerciai de ses bontés, et comme il s'y rendit un moment après, et que je n'étais pas fatigué, je descendis aussi un livre à la main, pour profiter, pendant une demi-heure, de la permission qu'il venait de me donner.

Mais, apercevant une lumière dans le petit cabinet circulaire, je me sentis à l'instant attiré par Uriah Heep qui exerçait sur moi une sorte de fascination, et j'entrai. Je le trouvai occupé à lire un gros livre avec une attention si évidente qu'il suivait chaque ligne de son doigt maigre, laissant en chemin sur la page, à ce qu'il me semblait, des traces gluantes, comme un limaçon.

«Vous travaillez bien tard ce soir, Uriah, lui dis-je.

— Oui, monsieur Copperfield.»

En prenant un tabouret en face de lui, pour lui parler plus à mon aise je remarquai qu'il ne savait pas sourire: il ouvrait seulement la bouche et dessinait, en l'ouvrant, deux rides profondes dans ses joues: c'était là tout.

«Je ne travaille pas pour l'étude, monsieur Copperfield, ditUriah.

— Que faites-vous donc, alors? demandai-je.

— Je tâche d'avancer dans la science du droit, monsieur Copperfield. J'étudie en ce moment-ci la Pratique de Tidd. Ah! quel écrivain que ce Tidd, monsieur Copperfield!»

Mon tabouret était un observatoire si commode, qu'en le regardant reprendre sa lecture après cette exclamation d'enthousiasme, je remarquai, pendant qu'il suivait les mots avec son doigt, que ses narines minces et pointues, toujours en mouvement avec une puissance de contraction et de dilatation surprenante, servaient d'interprète à sa pensée: il clignait du nez comme les autres clignent de l'oeil; ses yeux, à lui, ne disaient rien du tout.

«Je suppose que vous êtes un grand légiste? dis-je après l'avoir observé quelque temps en silence.

— Moi, monsieur Copperfield! dit Uriah. Oh! non; je suis dans une situation si humble.»

Je remarquai que l'étrange sensation que m'avait fait éprouver le contact de sa main ne devait pas être un fruit de mon imagination, car il les frottait sans cesse comme s'il voulait les sécher et les réchauffer, puis il les essuyait à la dérobée avec son mouchoir.

«Je sais bien que je suis dans la situation la plus humble, dit Uriah modestement, en comparaison des autres. Ma mère est très- humble aussi, nous vivons dans une humble demeure, monsieur Copperfield, et nous avons reçu beaucoup de grâces. La vocation de mon père était très-humble: il était fossoyeur.

— Qu'est-il devenu? demandai-je.

— C'est maintenant un corps glorieux, monsieur Copperfield. Mais nous avons reçu de grandes grâces. Quelle grâce du ciel, par exemple, de demeurer chez M. Wickfield!»

Je demandai à Uriah s'il y était depuis longtemps.

«Il y a bientôt quatre ans, monsieur Copperfield, dit Uriah en fermant son livre, après avoir soigneusement marqué l'endroit auquel il s'arrêtait. Je suis entré chez lui un an après la mort de mon père, et quelle grande grâce encore! Quelle grâce je dois à la bonté de M. Wickfield, qui me permet de faire gratuitement des études qui auraient été au-dessus des humbles ressources de ma mère et des miennes!

— Alors je suppose qu'une fois vos études de droit finies, vous deviendrez procureur en titre? lui dis-je.

— Avec la bénédiction de la Providence, monsieur Copperfield, répondit Uriah.

— Qui sait si vous ne serez pas un jour l'associé de M. Wickfield, répliquai-je pour lui faire plaisir, et alors ce sera Wickfield et Heep, ou peut-être Heep successeur de Wickfield.

— Oh! non, monsieur Copperfield, dit Uriah en hochant la tête, je suis dans une situation beaucoup trop humble pour cela.»

Il ressemblait certainement d'une manière frappante à la figure sculptée au bout de la poutre, près de ma fenêtre, à le voir assis, dans son humilité, me lançant des yeux de côté, la bouche toute grande ouverte et les joues ridées en manière de sourire.

«M. Wickfield est un excellent homme, monsieur Copperfield, dit Uriah; mais, si vous le connaissez depuis longtemps, vous en savez certainement plus là-dessus que je ne puis vous en apprendre.»

Je répliquai que j'en étais bien convaincu, mais qu'il n'y avait pas longtemps que je le connaissais, quoique ce fût un ami de ma tante.

«Ah! en vérité, monsieur Copperfield, dit Uriah, votre tante est une femme bien aimable, monsieur Copperfield.»

Quand il voulait exprimer de l'enthousiasme, il se tortillait de la façon la plus étrange: je n'ai jamais rien vu de plus laid; aussi j'oubliai un moment les compliments qu'il me faisait de ma tante pour considérer ces sinuosités de serpent qu'il imprimait à tout son corps, depuis les pieds jusqu'à la tête.

«…Une dame très-aimable, monsieur Copperfield, reprit-il; elle a une grande admiration pour miss Agnès, je crois, monsieur Copperfield?»

Je répondis «oui,» hardiment, sans en rien savoir: Dieu me pardonne!

«J'espère que vous pensez comme elle, monsieur Copperfield, ditUriah; n'est-il pas vrai?

— Tout le monde doit être du même avis là-dessus, répondis-je.

— Oh! je vous remercie de cette remarque, monsieur Copperfield, dit Uriah Heep; ce que vous dites là est si vrai! Même dans l'humilité de ma situation, je sais que c'est si vrai! Oh! merci, monsieur Copperfield!»

Et il se tortilla si bien que, dans l'exaltation de ses sentiments, il s'enleva de son tabouret et commença à faire ses préparatifs de départ.

«Ma mère doit m'attendre, dit-il en regardant une montre terne et insignifiante qu'il tira de sa poche; elle doit commencer à s'inquiéter, car quelque humbles que nous puissions être, monsieur Copperfield, nous avons beaucoup d'attachement l'un pour l'autre. Si vous vouliez venir nous voir un jour et prendre une tasse de thé dans notre pauvre demeure, ma mère serait aussi fière que moi de vous recevoir.»

Je répondis que je m'y rendrais avec plaisir.

«Merci, monsieur Copperfield, dit Uriah, en posant son livre sur une tablette. Je suppose que vous êtes ici pour quelque temps, monsieur Copperfield?»

Je lui dis que je pensais que j'habiterais chez M. Wickfield tout le temps que je resterais à la pension.

«Ah! vraiment! s'écria Uriah; il me semble que vous avez beaucoup de chances de finir par devenir associé de M. Wickfield, monsieur Copperfield?»

Je protestai que je n'en avais pas la moindre intention, et que personne n'y avait songé pour moi; mais Uriah s'entêtait à répondre poliment à toutes mes assurances: «Oh! que si, monsieur Copperfield, vous avez beaucoup de chances!» et «Oui, certainement, monsieur Copperfield, rien n'est plus probable!» Enfin, quand il eut terminé ses préparatifs, il me demanda si je lui permettais d'éteindre la bougie, et sur ma réponse affirmative, il la souffla à l'instant même. Après m'avoir donné une poignée de main (et il me sembla que je venais de toucher un poisson dans l'obscurité), il entr'ouvrit la porte de la rue, se glissa dehors et la referma, me laissant retrouver mon chemin à tâtons; ce que je fis à grand'peine, après m'être cogné contre son tabouret. C'est sans doute pour cela que je rêvai de lui la moitié de la nuit; et qu'entre autres choses je le vis lancer à la mer la maison de M. Peggotty pour se livrer à une expédition de piraterie sous un drapeau noir, portant pour devise: «la Pratique, par Tidd,» et nous entraînant à sa suite sous cette enseigne diabolique, la petite Émilie et moi, pour nous noyer dans les mers espagnoles.

Le lendemain à la pension je parvins à vaincre ma timidité: le jour suivant, je me tirai encore mieux d'affaire, et mon embarras disparaissant par degrés, je me trouvai au bout de quinze jours parfaitement familiarisé avec mes nouveaux camarades, et très- heureux au milieu d'eux. J'étais maladroit à tous les jeux et fort en retard pour mes études. Mais je comptais sur la pratique pour me perfectionner dans le point le moins important, et sur un travail assidu pour faire des progrès dans l'autre. En conséquence, je me mis activement à l'oeuvre, en classe comme en récréation, et je n'y perdis pas mon temps. La vie que j'avais menée chez Murdstone et Grinby me parut bientôt si loin de moi que j'y croyais à peine, tandis que mon existence actuelle m'était devenue si habituelle, qu'il me semblait que je n'avais jamais fait que cela.

La pension du docteur Strong était excellente, et ressemblait aussi peu à celle de M. Creakle que le bien au mal. Elle était conduite avec beaucoup d'ordre et de gravité, d'après un bon système; on y faisait appel en toutes choses à l'honneur et à la bonne foi des élèves, avec l'intention avouée de compter sur ces qualités de leur part tant qu'ils n'avaient pas donné la preuve du contraire. Cette confiance produisait les meilleurs résultats. Nous sentions tous que nous avions notre part dans la direction de l'établissement, et que c'était à nous d'en maintenir la réputation et l'honneur. Aussi nous étions tous vivement attachés à la maison; j'en puis répondre pour mon compte, et je n'ai jamais vu un seul de mes camarades qui ne pensât comme moi. Nous étudiions de tout notre coeur, pour faire honneur au docteur. Nous faisions de belles parties de jeu dans nos récréations et nous jouissions d'une grande liberté; mais je me souviens qu'avec tout cela nous avions bonne réputation dans la ville, et que nos manières et notre conduite faisaient rarement tort à la renommée du docteur Strong et de son institution.

Quelques-uns des plus âgés d'entre nous logeaient chez le docteur, et c'est d'eux que j'appris quelques détails sur son compte. Il n'y avait pas encore un an qu'il avait épousé la belle jeune personne que j'avais vue dans son cabinet; c'était de sa part un mariage d'amour; la dame n'avait pas le sou, mais en revanche elle possédait, à ce que disaient nos camarades, une quantité innombrable de parents pauvres, toujours prêts à envahir la maison de son mari. On attribuait les manières distraites du docteur aux recherches constantes auxquelles il se livrait sur lesracinesgrecques. Dans mon innocence, ou plutôt dans mon ignorance, je supposai que c'était chez le docteur une espèce de folie botanique, d'autant mieux qu'il regardait toujours par terre en marchant; ce ne fut que plus tard que je vins à savoir qu'il s'agissait des racines des mots dont il avait l'intention de faire un nouveau dictionnaire. Adams, qui était le premier de la classe et qui avait des dispositions pour les mathématiques, avait fait le calcul du temps que ce dictionnaire devait lui prendre avant d'être terminé, d'après le plan primitif et les résultats déjà obtenus. Il calculait qu'il faudrait, pour mener à fin cette entreprise, mille six cent quarante-neuf ans, à partir du dernier anniversaire du docteur, qui avait eu alors soixante-deux ans.

Quant au docteur, il était l'idole de tous les élèves, et il aurait fallu que la pension fût bien mal composée pour qu'il en fût autrement, car c'était bien le meilleur des hommes, et rempli d'une foi si simple qu'elle eût pu toucher même les coeurs de pierre des grandes urnes rangées le long de la muraille. Quand il marchait en long et en large dans la cour, près de la grille, sous les regards des corbeaux et des corneilles qui le regardaient en retroussant leur tête d'un air de pitié, comme s'ils savaient bien qu'ils étaient beaucoup plus au courant que lui des affaires de ce monde, si un vagabond alléché par le craquement de ses souliers pouvait s'approcher assez près de lui pour attirer son attention sur un récit lamentable, il était bien sûr d'obtenir de sa charité de quoi le mettre à son aise pour deux jours. On savait si bien cela dans la maison que les maîtres et les élèves les plus âgés sautaient souvent par la fenêtre pour chasser les mendiants de la cour, avant que le docteur pût s'apercevoir de leur présence, et souvent même on avait déjà fait cette expédition à quelques pas de lui, qu'il ne se doutait seulement pas le moins du monde de ce qui se passait. Une fois sorti de ses domaines et dépourvu de toute protection, c'était comme une brebis égarée, la proie du premier mécréant qui voulait tondre sa toison. Il aurait volontiers déboutonné ses guêtres pour les donner. À vrai dire, il courait parmi nous une histoire, remontant à je ne sais quelle époque, et fondée sur je ne sais quelle autorité, mais que je crois encore véritable; on disait que par un jour d'hiver, où il faisait très- froid, le docteur avait positivement donné ses guêtres à une mendiante, qui avait ensuite excité quelque scandale dans le voisinage, en promenant de porte en porte un petit enfant enveloppé dans ces langes improvisés, à la surprise générale, car les guêtres du docteur étaient aussi connues que la cathédrale dans les environs. La légende ajoutait que la seule personne qui ne les reconnut pas fut le docteur lui-même, qui les aperçut peu de temps après à l'étalage d'une échoppe de revendeuse mal famée, où l'on recevait toutes sortes d'effets en échange d'un verre de genièvre; et qu'il s'arrêta pour les examiner d'un air approbateur, comme s'il y remarquait quelque perfectionnement nouveau dans la coupe qui leur donnait un avantage signalé sur les siennes.

Ce qui était charmant à voir, c'étaient les manières du docteur avec sa jeune femme. Il avait une façon affectueuse et paternelle de lui témoigner sa tendresse, qui semblait, à elle seule, résumer toutes les vertus de ce brave homme. On les voyait souvent se promener dans le jardin, près des espaliers, et j'avais parfois l'occasion de les observer de plus près dans le cabinet ou le salon. Elle me paraissait prendre grand soin de lui et l'aimer beaucoup; mais l'intérêt qu'elle portait au dictionnaire me semblait assez faible, quoique les poches et la coiffe du chapeau du docteur fussent toujours encombrées de quelques feuillets de ce grand ouvrage dont il lui expliquait le plan en se promenant avec elle.

Je voyais souvent mistress Strong; elle avait pris du goût pour moi le jour où M. Wickfield m'avait présenté à son mari, et elle continua toujours de s'intéresser à moi avec beaucoup de bonté; en outre elle aimait beaucoup Agnès et venait souvent la voir; mais elle semblait mal à son aise avec M. Wickfield, et je trouvais qu'elle avait toujours l'air d'avoir peur de lui. Quand elle venait chez nous le soir, elle évitait d'accepter son bras pour retourner chez elle, et c'est à moi qu'elle demandait de l'accompagner. Parfois, quand nous traversions gaiement ensemble la cour de la cathédrale, sans nous attendre à rencontrer personne, nous voyions apparaître M. Jack Maldon qui était tout étonné de nous trouver là.

La mère de mistress Strong me plaisait infiniment. Elle s'appelait mistress Markleham, mais nous avions coutume, à la pension, de l'appeler le Vieux-Troupier, pour reconnaître la tactique avec laquelle elle faisait manoeuvrer la nombreuse armée de parents qu'elle conduisait en campagne contre le docteur. C'était une petite femme avec des yeux perçants. Elle portait toujours, lorsqu'elle était en grande toilette, un éternel bonnet orné de fleurs artificielles et de deux papillons voltigeant au-dessus des fleurs. On disait parmi nous que ce bonnet venait assurément de France, et ne pouvait tirer son origine que de cette ingénieuse nation; tout ce que je sais, c'est qu'il apparaissait le soir partout où mistress Markleham faisait son entrée; qu'elle avait un panier chinois pour l'emporter dans les maisons où elle devait passer la soirée, que les papillons avaient le don de voltiger sur leurs ailes tremblotantes, aussi agiles, aussi actifs que «l'abeille diligente!» si ce n'est qu'ils ne rapportaient au docteur Strong que des frais.

Je pus faire à mon aise des observations sur le Vieux-Troupier, soit dit sans lui manquer de respect, un soir qui me devint mémorable par un autre incident que je vais raconter. Le docteur recevait quelques personnes ce soir-là, à l'occasion du départ de M. Jack Maldon pour les Indes, où il allait entrer comme cadet dans un régiment, je crois, M. Wickfield ayant enfin terminé cette affaire. Ce jour-là se trouvait justement aussi l'anniversaire du docteur. Nous avions congé, nous lui avions fait notre cadeau le matin; Adams avait fait un discours au nom de tous les élèves, et nous avions applaudi à nous enrouer, ce qui avait fait pleurer le bon docteur. Le soir M. Wickfield, Agnès et moi, nous allâmes prendre le thé chez lui, en particulier.

M. Jack Maldon y était déjà: mistress Strong, vêtue d'une robe blanche ornée de rubans cerise, jouait du piano au moment de notre arrivée, et il se penchait vers elle pour tourner les pages. Elle me parut un peu plus pâle qu'à l'ordinaire quand elle se retourna, mais elle était jolie, remarquablement jolie.

«J'ai oublié de vous faire mes compliments pour votre anniversaire, docteur, dit la mère de mistress Strong quand nous fûmes assis; croyez bien, d'ailleurs, que ce ne sont pas de simples compliments de ma part. Permettez-moi de vous souhaiter une bonne année accompagnée de plusieurs autres.

— Je vous remercie, madame, dit le docteur.

— De beaucoup, beaucoup d'autres, dit le Vieux-Troupier, non- seulement pour votre bonheur, mais pour celui d'Annie, de Jack Maldon et de la compagnie. Il me semble que c'était hier, John, que vous étiez encore un petit garçon avec la tête de moins que M. Copperfield, et que vous faisiez des déclarations à Annie derrière les groseilliers, dans le fond du jardin.

— Ma chère maman! dit mistress Strong, à quoi allez-vous penser?

— Allons, Annie, pas d'absurdités, dit sa mère; si vous rougissez de cela, maintenant que vous êtes une vieille matrone, quand donc cesserez-vous d'en rougir?

— Vieille! s'écria M. Jack Maldon; Annie, vieille! allons donc!

— Oui, John, répliqua le Troupier; c'est de fait une vieille matrone. Je ne veux pas dire qu'elle soit vieille par les années, je ne suppose pas qu'on me croie assez simple pour prétendre qu'une enfant de vingt ans soit vieille, mais votre cousine est la femme du docteur, et c'est par là qu'elle mérite le titre respectable que je lui donne. Et c'est fort heureux pour vous, John, que votre cousine soit la femme du docteur; vous avez trouvé en lui un ami dévoué et influent, qui ne finira pas là ses bontés, si vous les méritez, j'en suis sûre. Je n'ai point de faux orgueil, je n'hésite point à avouer franchement qu'il y a dans notre famille des personnes qui ont besoin d'un ami; vous, par exemple, vous étiez dans ce cas-là, avant que l'influence de votre cousine vous eût procuré cet ami secourable.»

Le docteur, dans la générosité de son coeur, fit un signe de la main comme pour dire que cela n'en valait pas la peine, et pour épargner à M. Jack Maldon un nouvel appel fait à sa reconnaissance; mais mistress Markleham changea de chaise pour aller s'asseoir plus près du docteur, et là elle appuya son éventail sur le bras de son gendre, en disant:

«Non, en vérité, mon cher docteur; je vous prie de m'excuser si je reviens souvent sur ce sujet qui excite en moi des sentiments si vifs; c'est une vraie monomanie de ma part, mais vous êtes une bénédiction pour nous tous. Votre mariage avec Annie a été le plus grand bonheur qui pût nous arriver.

— Allons donc, allons donc! dit le docteur.

— Non, non, je vous demande pardon, reprit le Vieux-Soldat; nous sommes seuls, à l'exception de notre excellent ami M. Wickfield, et je ne consentirai pas à me laisser fermer la bouche; je réclamerai plutôt mes privilèges de belle-mère pour vous gronder, si vous le prenez comme cela. Je suis franche et j'ai le coeur sur la main: ce que j'ai dit là, c'est ce que j'ai dit tout de suite quand vous m'avez jetée dans un si grand étonnement… Vous vous rappelez ma surprise? en demandant la main d'Annie; non pas que la proposition en elle-même fût bien extraordinaire, je ne suis pas assez sotte pour le dire, mais comme vous aviez connu son pauvre père et qu'elle, vous l'aviez vue naître, je n'avais jamais pensé que vous dussiez devenir son mari, … ni le mari de personne, pour mieux dire: voilà tout!

— C'est bon, c'est bon, dit le docteur d'un ton de bonne humeur, n'y pensons plus.

— Mais je veux y penser, moi, dit le Vieux-Troupier en lui fermant la bouche avec son éventail; je tiens à y penser; je veux rappeler ce qui s'est passé, pour qu'on me contredise si je me trompe. Si bien donc que je parlai à Annie, et je lui racontai l'affaire. «Ma chère, lui dis-je, le docteur Strong est venu me trouver et m'a chargé de vous faire sa déclaration et de demander votre main.» Vous entendez bien que je n'ai pas insisté le moins du monde; voilà tout ce que je lui ai dit: «Annie, dites-moi la vérité tout de suite, votre coeur est-il libre? — Maman, dit-elle en pleurant, je suis bien jeune, ce qui était parfaitement vrai, et je sais à peine si j'ai un coeur. — Alors, ma chère, vous pouvez être sûre qu'il est libre. En tout cas, mon enfant, ai-je ajouté, le docteur Strong est trop agité pour qu'on lui fasse attendre une réponse; nous ne pouvons le tenir en suspens. — Maman, dit Annie toujours en pleurant, croyez-vous qu'il fût malheureux sans moi; en ce cas, je l'estime et je le respecte tant, que je crois que je l'épouserais,» Voilà donc une affaire décidée, et c'est alors seulement que je dis à ma fille: «Annie, le docteur Strong ne sera pas seulement votre mari, mais il représentera encore votre défunt père; il représentera le chef de la famille; il représentera la sagesse, le rang et je puis dire aussi la fortune de la famille, en un mot, il sera une bénédiction pour nous tous.» Oui, c'est le mot que j'ai employé alors, et je le répète aujourd'hui: si j'ai un mérite, c'est la constance.»

Sa fille était restée immobile et silencieuse pendant ce discours; ses yeux étaient fixés sur la terre; son cousin debout près d'elle avait aussi les yeux baissés. Elle dit alors très-bas et d'une voix tremblante:

«Maman, j'espère que vous avez fini?

— Non, ma chère amie, répliqua le Vieux-Troupier, je n'ai pas tout à fait fini. Puisque vous me faites cette question, mon amour, je vous réponds que je n'ai pas fini. J'ai encore à me plaindre d'un peu de froideur de votre part envers votre propre famille, et comme on ne gagne rien à vous adresser des plaintes, c'est à votre mari que je les adresserai désormais. Maintenant, mon cher docteur, regardez cette sotte petite femme.»

Quand le docteur se retourna vers elle avec un sourire plein de bonté, mistress Strong baissa encore la tête. Je remarquai que M. Wickfield ne la perdait pas de vue un moment.

«Quand il m'est arrivé, l'autre jour, de dire à cette méchante fille, continua sa mère, en secouant la tête et en désignant mistress Strong du bout de son éventail, qu'il y avait une petite affaire de famille, dont elle pouvait, dont elle devait même vous entretenir, ne m'a-t-elle pas répondu que, si elle vous en parlait ce serait comme si elle vous demandait une faveur, parce que vous étiez si généreux qu'il lui suffisait de demander pour obtenir; qu'aussi elle ne voulait plus vous parler de rien?


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