Ma tante m'avait présenté à M. Spenlow, qui m'avait reçu très- poliment. Il reprit ensuite:
«Ainsi, M. Copperfield, vous avez quelque idée d'embrasser notre profession. J'ai dit par hasard à miss Trotwood, quand j'ai eu le plaisir de la voir l'autre jour… (nouveau salut de Polichinelle), qu'il y avait chez moi une place vacante; miss Trotwood a eu la bonté de m'apprendre qu'elle avait un neveu qu'elle avait adopté, et qu'elle cherchait à lui assurer une bonne situation. C'est ce neveu, je crois, que j'ai maintenant le plaisir de…» (Encore Polichinelle.)
Je fis un salut de remercîment, et je lui dis que ma tante m'avait parlé de cette vacance, et que cette idée me plaisait beaucoup. J'ajoutai que j'étais très-porté à croire que la carrière me conviendrait, et que j'avais accédé tout de suite à la proposition; que je ne pouvais pourtant pas m'engager positivement avant de mieux connaître la question; que, quoique ce ne fut, à la vérité, qu'une affaire de forme, je ne serais pas fâché d'avoir l'occasion d'essayer si la profession me convenait, avant de me lier d'une manière irrévocable.
«Oh! sans doute, sans doute! dit M. Spenlow; nous proposons toujours chez nous un mois d'essai. Je ne demanderais pas mieux pour mon compte que d'en donner deux… même trois… un temps indéfini, en un mot; mais j'ai un associé, M. Jorkins.
— Et la prime est de mille livres sterling, monsieur? repris-je.
«Et la prime, enregistrement compris, est de mille livres sterling, répondit M. Spenlow, comme je l'ai dit à miss Trotwood. Je ne suis point dirigé par des considérations pécuniaires: il y a peu d'hommes qui y soient moins sensibles que moi, je crois; mais M. Jorkins a son avis sur ce sujet, et je suis obligé de respecter l'avis de M. Jorkins; en un mot, Jorkins trouve que mille livres sterling, ce n'est pas grand'chose.
— Je suppose, monsieur, lui dis-je, toujours pour épargner l'argent de ma tante, que lorsqu'un clerc se rend très-utile, et qu'il est parfaitement au courant de sa profession… (je ne pus m'empêcher de rougir, j'avais l'air de faire d'avance mon propre éloge), je suppose que ce n'est pas l'habitude, dans les dernières années de son engagement, de lui accorder un…»
M. Spenlow, avec un grand effort, réussit à sortir assez sa tête de sa cravate pour pouvoir la secouer, et répondit, sans attendre, le mot «traitement.»
«Non; je ne sais pas quelle opinion je pourrais avoir sur ce sujet, monsieur Copperfield, si j'étais seul, mais M. Jorkins est inébranlable.»
J'étais très-effrayé de l'idée de ce terrible Jorkins; mais je découvris plus tard que c'était un homme doux, un peu lourd, et dont la position dans l'association consistait à se tenir toujours au second plan, et à prêter son nom pour qu'on le représentât comme le plus endurci et le plus cruel des hommes. Si l'un des employés demandait une augmentation de salaire, M. Jorkins ne voulait pas entendre parler de cette proposition; si quelque client mettait du temps à régler son compte, M. Jorkins était décidé à se faire payer, et quelque pénible que des choses pareilles pussent être et fussent réellement pour les sentiments de M. Spenlow, M. Jorkins faisait mettre en prison les retardataires. Le coeur et la main du bon ange Spenlow auraient toujours été ouverts sans ce démon de Jorkins, qui le retenait toujours. En vieillissant, je crois avoir rencontré d'autres maisons dont le commerce était réglé d'après le système Spenlow et Jorkins.
Il fut convenu que je commencerais le mois d'essai quand cela me conviendrait, sans que ma tante eût besoin de rester à Londres ou d'y revenir au terme de cette épreuve; il serait facile de lui envoyer à signer le traité dont je devais être l'objet. Quand nous en fûmes là, M. Spenlow offrit de me faire entrer un moment à la Cour, pour voir les lieux. Comme je ne demandais pas mieux, nous sortîmes ensemble, laissant là ma tante, qui n'avait pas envie, disait-elle, de s'aventurer par là, car elle prenait, si je ne me trompe, toutes les cours judiciaires pour autant de poudrières, toujours prêtes à sauter.
M. Spenlow me conduisit par une cour pavée, entourée de graves maisons de brique, portant inscrits sur leurs portes les noms des docteurs; c'étaient apparemment la demeure officielle des avocats dont m'avait parlé Steerforth. De là nous entrâmes, à gauche, dans une grande salle assez triste, qui ressemblait, selon moi, à une chapelle. Le fond de cette pièce était défendu par une balustrade, et là, des deux côtés d'une estrade en fer à cheval, je vis installés sur des chaises de salle à manger, commodes et de forme ancienne, de nombreux personnages, revêtus de robes rouges et de perruques grises: c'étaient les docteurs en question. Au centre du fer à cheval était un vieillard qui s'appuyait sur un petit pupitre assez semblable à un lutrin. Si j'avais rencontré ce vieux monsieur dans une volière, je l'aurais certainement pris pour un hibou; mais non, informations prises, c'était le juge président. Dans l'espace vide de l'intérieur du fer à cheval, au niveau du plancher, on voyait de nombreux personnages du même rang que M. Spenlow, vêtus comme lui de robes noires garnies de fourrures blanches; ils étaient assis autour d'une grande table verte. Leurs cravates étaient, en général, très-roides, leur mine me semblait de même; mais je ne tardai pas à reconnaître que je leur avais fait tort sous ce rapport, car deux ou trois d'entre eux ayant dû se lever, pour répondre aux questions du dignitaire qui les présidait, j'ai rarement vu rien de plus humble que leurs manières. Le public, représenté par un petit garçon paré d'un cache-nez, et par un homme d'une élégance un peu râpée, qui grignotait, à la sourdine, des miettes de pain qu'il tirait de ses poches, se chauffait près du poêle placé au centre de la Cour. Le calme languissant de ce lieu n'était interrompu que par le pétillement du feu, et par la voix de l'un des docteurs, qui errait à pas lents à travers toute une bibliothèque de témoignages, et s'arrêtait de temps en temps au milieu de son voyage, dans de petites hôtelleries de discussions incidentes qui se trouvaient sur son chemin. Bref, je ne me suis jamais trouvé dans une petite réunion de famille aussi pacifique, aussi somnolente, aussi rococo, aussi surannée, aussi endormante, et je sentis que l'effet qu'elle devait produire à tous ceux qui en faisaient partie, excepté peut-être au plaideur qui demandait justice, devait être celui d'un narcotique puissant.
Satisfait du calme profond de cette retraite, je déclarai à M. Spenlow que j'en avais assez vu pour cette fois, et nous rejoignîmes ma tante, avec laquelle je quittai bientôt les régions desDoctors'-Commons; ah! comme je me sentis jeune en sortant de chez MM. Spenlow et Jorkins, quand je vis les signes que les clercs se faisaient les uns aux autres en me montrant du bout de leur plume.
Nous arrivâmes à Lincoln's-Inn Fields sans nouvelles aventures, à l'exception d'une rencontre avec un âne attelé à la charrette d'un marchand des quatre saisons, qui rappela à ma tante de douloureux souvenirs. Une fois en sûreté chez nous, nous eûmes encore une longue conversation sur mes projets d'avenir, et comme je savais qu'elle était pressée de retourner chez elle, et qu'entre le feu, les comestibles et les voleurs, elle ne passait pas agréablement une demi-heure à Londres, je lui demandai de ne pas s'inquiéter de moi, et de me laisser me tirer d'affaire tout seul.
«Ne croyez pas que je sois à Londres depuis huit jours, mon cher enfant, sans y avoir songé, répliqua-t-elle; il y a un petit appartement meublé à louer dans Adelphi, qui doit vous convenir à merveille.»
Après cette courte préface, elle tira de sa poche une annonce soigneusement découpée dans un journal, et qui déclarait qu'il y avait à louer dans Buckingham-Street, Adelphi, un joli petit appartement de garçon meublé, avec vue sur la rivière, fraîchement décoré, particulièrement propre à servir de résidence pour un jeune gentleman, membre de l'une des corporations légales, ou autre, pour entrer immédiatement en jouissance. Prix modéré; on pouvait le louer au mois.
«Mais, c'est justement ce qu'il me faut, ma tante, dis-je en rougissant de plaisir à la seule idée d'avoir un appartement à moi.
— Alors, venez, dit ma tante en remettant à l'instant le chapeau qu'elle venait d'ôter. Allons voir.»
Nous partîmes. L'écriteau annonçait qu'il fallait s'adresser à mistress Crupp, et nous tirâmes la sonnette de la porte de service que nous supposions communiquer au logis de cette dame. Ce ne fut qu'après avoir sonné deux ou trois fois que nous pûmes réussir à persuader à mistress Crupp de communiquer avec nous. Enfin, pourtant, elle arriva sous la forme d'une grosse commère, bourrée d'un jupon de flanelle qui passait sous une robe de nankin.
«Nous voudrions voir l'appartement, s'il vous plaît, madame, dit ma tante.
— Pour monsieur? dit mistress Crupp en cherchant ses clefs dans sa poche.
— Oui, pour mon neveu, dit ma tante.
— C'est juste son affaire, dit mistress Crupp.»
Et nous montâmes l'escalier.
L'appartement était situé au haut de la maison, grand avantage aux yeux de ma tante, puisqu'il était facile d'arriver sur le toit en cas d'incendie; il se composait d'une antichambre avec imposte vitrée, où l'on ne voyait pas bien clair, d'un office tout à fait noir où l'on ne voyait pas du tout, d'un petit salon et d'une chambre à coucher. Les meubles étaient un peu fanés, mais je n'étais pas difficile, et la rivière passait sous les fenêtres.
J'étais enchanté, ma tante et mistress Crupp se retirèrent dans l'office pour discuter les conditions, pendant que je restais assis sur le canapé du salon, osant à peine croire possible que je fusse destiné à habiter une résidence si cossue. Après un combat singulier qui dura quelque temps, les deux champions reparurent, et je lus avec joie dans la physionomie de mistress Crupp comme dans celle de ma tante que l'affaire était conclue.
«Est-ce le mobilier du dernier locataire? demanda ma tante.
— Oui, madame, dit mistress Crupp.
— Qu'est-il devenu?» demanda ma tante.
Mistress Crupp fut saisie d'une quinte de toux terrible au milieu de laquelle elle articula avec une grande difficulté:
«Il est tombé malade ici, madame, et… Heu! Heu!… Heu!… ah!… il est mort.
— Ah! Et de quoi est-il mort? demanda ma tante.
— Ma foi! madame, il est mort de boisson, dit mistress Crupp en confidence, et de fumée.
— De fumée? vous ne voulez pas dire que les cheminées fument?
— Non, madame, repartit mistress Crupp; je parle de pipes et de cigares.
— C'est un mal qui n'est pas contagieux au moins, Trot, dit ma tante en se tournant vers moi.
— Non, certes,» répondis-je.
En un mot, ma tante, voyant combien j'étais enchanté de l'appartement, l'arrêta pour un mois, avec le droit de le garder un an, après le premier mois d'essai. Mistress Crupp devait fournir le linge et faire la cuisine, toutes les autres nécessités de la vie se trouvaient déjà dans l'appartement, et cette dame s'engagea expressément à ressentir pour moi toute la tendresse d'une mère. Je devais entrer en jouissance dès le surlendemain, et mistress Crupp rendit grâce au ciel d'avoir enfin trouvé quelqu'un à qui prodiguer ses soins.
En rentrant à l'hôtel, ma tante me dit qu'elle comptait sur la vie que j'allais mener, pour me donner de la fermeté et de la confiance en moi-même, la seule chose qui me manquât encore. Elle me répéta le même avis plusieurs fois le lendemain, pendant que nous prenions nos arrangements pour faire venir mes habits et mes livres qui étaient chez M. Wickfield. J'écrivis à ce sujet une longue lettre à Agnès, dans laquelle je lui racontais en même temps mes dernières vacances; ma tante, qui devait partir le jour suivant, se chargea de mon épître. Pour ne pas prolonger ces détails, j'ajouterai seulement qu'elle pourvut libéralement à tous les besoins que je pouvais avoir à satisfaire pendant le mois d'essai; que Steerforth, à notre grand désappointement, n'apparut pas avant son départ; que je ne la quittai qu'après l'avoir vue installée en sûreté dans la diligence de Douvres, avec Jeannette à côté d'elle, et triomphant d'avance des victoires qu'elle allait remporter sur les ânes errants; qu'enfin, après le départ de la diligence, je repris le chemin d'Adelphi, en songeant au temps où je rôdais dans ses arcades souterraines, et aux heureux changements qui m'avaient ramené sur l'eau.
Mes premiers excès.
N'était-ce pas une bien belle chose que d'être chez moi, dans ce bel appartement, et d'éprouver, quand j'avais fermé la porte d'entrée, le même sentiment de fière indépendance que Robinson Crusoé quand il avait escaladé ses fortifications et retiré son échelle derrière lui? N'était-ce pas une belle chose que de me promener dans la ville avec la clef de ma maison dans ma poche, et de savoir que je pouvais inviter qui je voudrais à venir chez moi, sans avoir à craindre de gêner personne, quand cela ne me dérangerait pas moi-même? N'était-ce pas une belle chose que de pouvoir entrer et sortir, aller et venir sans rendre de compte à personne, et, d'un coup de sonnette, de faire monter mistress Crupp tout essoufflée des profondeurs de la terre, quand j'avais besoin d'elle… et quand il lui convenait de venir? Certainement oui, c'était une bien belle chose, mais je dois dire aussi qu'il y avait des moments où c'était bien triste.
C'était charmant le matin, surtout quand il faisait beau. C'était une vie très-agréable et très-libre en plein jour, surtout quand il y avait du soleil; mais quand le jour baissait, le charme de l'existence baissait aussi d'un cran. Je ne sais pas comment cela se faisait, mais elle perdait beaucoup de ses avantages à la chandelle. À cette heure-là, j'avais besoin d'avoir quelqu'un à qui parler. Agnès me manquait. Je trouvais un bien grand vide à la place de l'aimable sourire de ma confidente. Mistress Crupp me faisait l'effet d'être à cent lieues. Je pensais à mon prédécesseur qui était mort à force de boire et de fumer, et j'en étais presque à souhaiter qu'il eût eu plutôt la bonté de vivre au lieu de mourir exprès pour m'emb… pour m'ennuyer.
Après deux jours et deux nuits, il me semblait qu'il y avait un an que je demeurais dans cet appartement, et pourtant je n'avais pas vieilli d'une heure, et j'étais aussi tourmenté que par le passé de mon extrême jeunesse.
Steerforth n'apparaissant pas, ce qui faisait craindre qu'il ne fût malade, je quittai la cour de bonne heure le troisième jour pour prendre le chemin de Highgate. Mistress Steerforth me reçut avec beaucoup de bonté, et me dit que son fils était allé avec un de ses amis d'Oxford voir un de leurs amis communs qui demeurait près de Saint-Albans, mais qu'elle l'attendait le lendemain. Je l'aimais tant que je me sentis jaloux de ses amis d'Oxford.
Elle me pressa de rester à dîner, j'acceptai, et je crois que nous ne parlâmes pas d'autre chose que de lui tout le jour. Je lui racontai les succès qu'il avait eus à Yarmouth, en me félicitant de l'aimable compagnon que j'avais eu là. Miss Dartle n'épargnait ni les insinuations, ni les questions mystérieuses, mais elle prenait le plus grand intérêt à nos faits et gestes, et répéta si souvent: «En vérité?… est-il possible!» qu'elle me fit dire tout ce qu'elle voulait savoir. Elle n'avait point changé du tout depuis le jour où je l'avais vue pour la première fois, mais la société des deux dames me parut si agréable, et j'y trouvai tant de bienveillance, que je vis le moment où j'allais devenir un peu amoureux de miss Dartle. Je ne pus m'empêcher de penser plusieurs fois pendant le soirée, et surtout en retournant chez moi le soir, qu'elle ferait une charmante compagne pour mes soirées de Buckingham-Street.
J'étais en train de déjeuner avec du café et un petit pain, le lendemain matin, avant de me rendre à la Cour (à propos, je crois que c'est le moment de m'étonner, en passant, de la prodigieuse quantité de café que mistress Crupp achetait à mon compte, pour le faire si faible et si insipide), quand Steerforth lui-même entra, à ma grande joie.
«Mon cher Steerforth, m'écriai-je, je commençais à croire que je ne vous reverrais plus jamais.
— J'ai été enlevé à force de bras, dit Steerforth, le lendemain de mon arrivée à la maison… Mais, Pâquerette, dites-moi donc, savez-vous que vous voilà installé comme un bon vieux célibataire.»
Je lui montrai tout mon établissement, sans oublier l'office, avec un certain orgueil, et il ne fut pas avare de ses louanges.
«Tenez! mon vieux, je vais vous dire, reprit-il, je ferai ma maison de ville de votre appartement, à moins que vous ne me donniez congé.»
Quelle agréable promesse! Je lui dis que, s'il attendait son congé, il pourrait bien attendre jusqu'au jugement dernier.
«Mais vous allez prendre quelque chose, lui dis-je en étendant la main vers la sonnette; mistress Crupp va vous faire du café: et moi, je vais vous faire griller quelques tranches de lard sur un petit fourneau que j'ai là.
— Non! non! dit Steerforth, ne sonnez pas! je vais déjeuner avec un de ces jeunes gens qui logent à Piazza-hôtel, près de Covent- Garden!
— Au moins, vous reviendrez pour dîner? dis-je.
— Je ne pense pas, sur ma parole; j'en ai bien du regret, mais il faut que je reste avec mes deux compagnons. Nous partons tous les trois demain matin.
— Alors, amenez-les dîner ici, répliquai-je, si vous croyez qu'ils puissent accepter.
— Oh! ils viendraient bien volontiers, dit Steerforth; mais nous vous gênerions. Vous feriez mieux de venir dîner avec nous, quelque part.»
Je ne voulus pas consentir à cet arrangement, car je m'étais mis dans la tête qu'il fallait absolument que je donnasse une petite fête pour mon installation, et que je ne pouvais rencontrer une meilleure occasion de pendre la crémaillère. J'étais plus fier que jamais de mon appartement, depuis que Steerforth l'avait honoré de son approbation, et je brûlais du désir de lui en développer toutes les ressources. Je lui fis promettre positivement de venir avec ses deux amis, et nous fixâmes le dîner à six heures.
Quand il fut parti, je sonnai mistress Crupp, et je lui annonçai mon hardi projet. Mistress Crupp me dit d'abord que naturellement on ne pouvait pas s'attendre à la voir servir à table, mais qu'elle connaissait un jeune homme très-adroit, qui consentirait peut-être à servir, moyennant cinq schellings, avec une petite gratification en sus. Je lui répondis que certainement il fallait avoir ce jeune homme. Ensuite mistress Crupp ajouta qu'il était bien clair qu'elle ne pouvait pas être en deux endroits à la fois (ce qui me parut raisonnable), et qu'une petite fille installée dans l'office avec un bougeoir, pour laver sans relâche les assiettes, serait indispensable. Je demandai quel pourrait être le prix des services de cette jeune personne; mistress Crupp supposait que dix-huit pence ne me ruineraient pas. Je ne le supposais pas non plus, et ce fut encore un point convenu. Alors, mistress Crupp me dit: «Maintenant, passons au menu du dîner.»
Le fumiste qui avait construit la cheminée de la cuisine de mistress Crupp avait fait preuve d'une rare imprévoyance, en la faisant de manière qu'on n'y pouvait cuire que des côtelettes et des pommes de terre. Quant à une poissonnière, mistress Crupp dit que je n'avais qu'à aller regarder la batterie de cuisine: elle ne pouvait pas m'en dire davantage; je n'avais qu'à venir voir. Comme je n'aurais pas été beaucoup plus avancé d'aller voir, je refusai en disant: «On peut se passer de poisson.» Mais ce n'était pas le compte de mistress Crupp.
«Pourquoi cela? dit-elle. C'est la saison des huîtres, vous ne pouvez pas vous dispenser d'en prendre?
— Va donc pour les huîtres!»
Mistress Crupp me dit alors que son avis serait de composer le dîner comme il suit: Une paire de poulets rôtis… qu'on ferait venir de chez le traiteur; un plat de boeuf à la mode, avec des carottes… de chez le traiteur; deux petites entrées comme une tourte chaude et des rognons sautés… de chez le traiteur; une tarte, et si cela me convenait, une gelée… de chez le traiteur, «Ce qui me permettrait, dit mistress Crupp, de concentrer mon attention sur les pommes de terre, et de servir à point le fromage et le céleri à la poivrade.»
Je me conformai à l'avis de mistress Crupp, et j'allai moi-même faire mes commandes chez le traiteur. En descendant le Strand un peu plus tard, j'aperçus à la fenêtre d'un charcutier un bloc d'une substance veinée qui ressemblait à du marbre, et qui portait cette étiquette: «Fausse tortue.» J'entrai et j'en achetai une tranche suffisante, à ce que j'ai vu depuis, pour quinze personnes. Mistress Crupp consentit avec quelque difficulté à réchauffer cette préparation qui diminua si fort en se liquéfiant, que nous la trouvâmes, comme disait Steerforth, un peu juste pour nous quatre.
Ces préparatifs heureusement terminés, j'achetai un petit dessert au marché de Covent-Garden, et je fis une commande assez considérable chez un marchand de vins en détail du voisinage. Quand je rentrai chez moi, dans l'après-midi, et que je vis les bouteilles rangées en bataille dans l'office, elles me semblèrent si nombreuses (quoiqu'il y en eût deux qu'on ne pût pas retrouver, au grand mécontentement de mistress Crupp), que j'en fus littéralement effrayé.
L'un des amis de Steerforth s'appelait Grainger, et l'autre Markham. Ils étaient tous les deux gais et spirituels; Grainger était un peu plus âgé que Steerforth, Markham avait l'air plus jeune, je ne lui aurais pas donné plus de vingt ans. Je remarquai que ce dernier parlait toujours de lui-même d'une manière indéfinie en se servant de la particule on pour remplacer la première personne du singulier qu'il n'employait presque jamais.
«On pourrait très-bien vivre ici, monsieur Copperfield, ditMarkham, voulant parler de lui-même.
— La situation est assez agréable, répondis-je, et l'appartement est vraiment commode.
— J'espère que vous avez fait provision d'appétit, dit Steerforth à ses amis.
— Sur mon honneur, dit Markham, je crois que c'est Londres qui vous donne comme cela de l'appétit. On a faim toute la journée. On ne fait que manger.»
J'étais un peu embarrassé d'abord, et je me trouvais trop jeune pour présider au repas; je fis donc asseoir Steerforth à la place du maître de la maison, quand on annonça le dîner, et je m'assis en face de lui. Tout était excellent, nous n'épargnions pas le vin, et Steerforth fit tant de frais pour que la soirée se passât gaiement, qu'en effet ce fut une véritable fête d'un bout à l'autre. Pendant le dîner, je me reprochais de ne pas être aussi gracieux pour mes hôtes que je l'aurais voulu mais ma chaise était en face de la porte, et mon attention était troublée par la vue du jeune homme très-adroit qui sortait à chaque instant du salon, et dont j'apercevais la silhouette se dessiner le moment d'après sur le mur de l'antichambre, une bouteille à la bouche. La jeune personne me donnait également quelques inquiétudes, non pas pour la propreté des assiettes, mais dans l'intérêt de ma vaisselle dont je l'entendais faire un carnage affreux. La petite était curieuse, et, au lieu de se renfermer tacitement dans l'office, comme le portaient ses instructions, elle s'approchait constamment de la porte pour nous regarder, puis, quand elle croyait être aperçue, elle se retirait précipitamment sur les assiettes dont elle avait tapissé soigneusement le plancher dans l'office, et vous jugez des conséquences désastreuses de cette retraite précipitée.
Ce n'étaient pourtant, après tout, que de petites misères, et je les eus bientôt oubliées quand on eut enlevé la nappe, et que le dessert fut placé sur la table; on découvrit alors que le jeune homme très-adroit avait perdu la parole; je lui donnai en secret le conseil utile d'aller retrouver mistress Crupp et d'emmener aussi la jeune personne dans les régions inférieures de la maison, après quoi je m'abandonnai tout entier au plaisir.
Je commençai par une gaieté et un entrain singuliers; une foule de sujets à demi oubliés se pressèrent à la fois dans mon esprit, et je parlai avec une abondance inaccoutumée. Je riais de tout mon coeur de mes plaisanteries et de celles des autres; je rappelai Steerforth à l'ordre parce qu'il ne faisait pas circuler le vin; je pris l'engagement d'aller à Oxford; j'annonçai mon intention de donner toutes les semaines un dîner exactement pareil à celui que nous venions d'achever, en attendant mieux, et je pris du tabac dans la tabatière de Grainger avec une telle frénésie que je fus obligé de me retirer dans l'office pour y éternuer à mon aise, dix minutes de suite sans désemparer. Je continuai en faisant circuler le vin toujours plus rapidement, et en me précipitant pour déboucher de nouvelles bouteilles, longtemps avant que ce fut nécessaire. Je proposai la santé de Steerforth, «à mon meilleur ami, au protecteur de mon enfance, au compagnon de ma jeunesse.» Je déclarai que j'avais envers lui des obligations que je ne pourrais jamais reconnaître, et que j'éprouvais pour lui une admiration que je ne pourrais jamais exprimer. Je finis en disant:
«À la santé de Steerforth! que Dieu le protège! Hurrah!»
Nous bûmes trois fois trois verres de vin en son honneur, puis encore un petit coup, puis un bon coup pour en finir. Je cassai mon verre en faisant le tour de la table pour aller lui donner une poignée de main, et je lui dis: (en deux mots) «Steerforthvousêtesl'étoilepolairedemonexist…ence.»
Ce n'était pas fini: voilà que je m'aperçois tout à coup que quelqu'un en était au milieu d'une chanson, c'était Markham qui chantait:
Quand les soucis nous accablent…
En finissant, il nous proposa de boire à la santé de «la femme!» Je fis des objections et je ne voulus pas admettre le toast. Je n'en trouvais pas la forme assez respectueuse. Jamais je ne permettrais qu'on portât chez moi pareil toast autrement qu'en ces termes: «les dames!» Ce qui fit que je pris un air très-arrogant avec lui, ce fut surtout parce que je voyais que Steerforth et Grainger se moquaient de moi… ou de lui… peut-être de tous les deux. Il me répondit qu'on ne se laissait pas faire la loi. Je lui dis qu'on serait bien obligé de se la laisser faire. Il répliqua qu'on ne devait pas se laisser insulter. Je lui dis qu'il avait raison, et qu'on n'avait pas cela à craindre sous mon toit où les dieux lares étaient sacrés et l'hospitalité toute-puissante. Il dit qu'on ne manquait pas à sa dignité en reconnaissant que j'étais un excellent garçon. Je proposai sur-le-champ de boire à sa santé.
Quelqu'un se mit à fumer. Nous fumâmes tous, moi aussi malgré le frisson qui me gagnait. Steerforth avait fait un discours en mon honneur, pendant lequel j'avais été ému presque jusqu'aux larmes. Je lui répondis en exprimant le voeu que la compagnie présente voulût bien dîner chez moi le lendemain et le jour suivant, et tous les jours à cinq heures, afin que nous pussions jouir du plaisir de la société et de la conversation tout le long de la soirée. Je me crus obligé de porter une santé nominative. Je proposai donc de boire à la santé de ma tante, «miss Betsy Trotwood, l'honneur de son sexe!»
Il y avait quelqu'un qui se penchait à la fenêtre de ma chambre à coucher, en appuyant son front brûlant contre les pierres de la balustrade, et en recevant le vent sur son visage. C'était moi. Je me parlais à moi-même sous le nom de Copperfield. Je me disais: «Pourquoi avez-vous essayé un cigare? Vous saviez bien que vous ne pouvez pas fumer!» Il y avait après cela quelqu'un qui n'était pas bien solide sur ses jambes et qui se regardait dans la glace. C'était encore moi. Je me trouvais l'air pâlot, les yeux vagues, et les cheveux, seulement les cheveux, rien de plus… ivres.
Quelqu'un me dit: «Allons au spectacle, Copperfield!» Je ne vis plus la chambre à coucher, je ne vis que la table branlante, couverte de verres retentissants, avec la lampe dessus; Grainger était à ma droite, Markham à ma gauche, Steerforth en face, tous assis dans le brouillard et loin de moi.
«Au spectacle? sans doute! c'est cela! allons! excusez-moi seulement si je sors le dernier pour éteindre la lampe, de peur du feu.»
Grâce à quelque confusion dans l'obscurité, sans doute, il fallait que la porte fût partie: je ne la trouvais plus. Je la cherchais dans les rideaux de la fenêtre, quand Steerforth me prit par le bras en riant, et me fit sortir. Nous descendîmes l'escalier, les uns après les autres. Au moment d'arriver en bas, quelqu'un tomba et roula jusqu'au palier. Je ne sais quel autre dit que c'était Copperfield. J'étais indigné de ce faux rapport jusqu'au moment où, me trouvant sur le dos dans le corridor, je commençai à croire qu'il y avait peut-être quelque fondement à cette supposition.
Il faisait cette nuit-là un brouillard épais avec des halos de lumière autour des réverbères dans la rue. On disait vaguement qu'il pleuvait. Moi, je trouvais qu'il gelait. Steerforth m'épousseta sous un réverbère, retapa mon chapeau que quelqu'un avait ramassé quelque part, je ne sais comment, car je ne l'avais pas auparavant. Steerforth me dit alors: «Comment vous trouvez- vous, Copperfield?» Et je lui répondis: «Mieux q'jamais.»
Un homme, niché dans un petit coin, m'apparut à travers le brouillard, et reçut l'argent de quelqu'un, en demandant si on avait payé pour moi; il eut l'air d'hésiter (autant que je me rappelle cet instant, rapide comme un éclair) s'il me laisserait entrer ou non. Le moment d'après, nous étions placés très-haut dans un théâtre étouffant; nous plongions de là dans un parterre qui m'avait l'air de fumer, tant les gens qui y étaient entassés se confondaient à mes yeux. Il y avait aussi une grande scène qui paraissait très-propre et très-unie, quand on venait de la rue; et puis il y avait des gens qui s'y promenaient, et qui parlaient de quelque chose, mais d'une manière très-confuse. Il y avait beaucoup de lumière, de la musique, des dames dans les loges, et je ne sais quoi encore. Il me semblait que tout l'édifice prenait une leçon de natation, à voir les oscillations étranges avec lesquelles il m'échappait quand j'essayais de le fixer des yeux.
Sur la proposition de quelqu'un, nous résolûmes de descendre aux premières loges, où étaient les dames. J'aperçus un monsieur en grande toilette, couché tout de son long sur un canapé, une lorgnette à la main, et je vis aussi ma personne en pied dans une glace. On m'introduisit dans une loge où je m'aperçus que je parlais en m'asseyant, et qu'on criait autour de moi silence à quelqu'un; je vis que les dames me jetaient des regards d'indignation et… quoi?… oui!… Agnès, assise devant moi, dans la même loge, à côté d'un monsieur et d'une dame que je ne connaissais pas. Je vois son visage, maintenant bien mieux, probablement, que je ne le vis alors, se tourner vers moi avec une expression ineffaçable d'étonnement et de regret.
«Agnès, dis-je d'une voix tremblante, bonté du ciel, Agnès!
— Chut! je vous en prie! répondit-elle sans que je pusse comprendre pourquoi. Vous dérangez vos voisins. Regardez le théâtre.»
J'essayai, sur son ordre, de voir et d'entendre quelque chose de ce qui se passait, mais ce fut inutile. Je la regardai de nouveau, et je la vis se cacher dans son coin et appuyer son front sur sa main gantée.
«Agnès, lui dis-je, j'aipeurquevousn'soyezsouffrante.
— Non, non, ne faites pas attention à moi, Trotwood, repliqua-t- elle. Écoutez-moi. Partez-vous bientôt?
— Sij'm'envaisbientôt? répétai-je.
— Oui.»
N'avais-je pas la sotte idée de lui répondre que j'attendrais pour lui donner le bras en descendant! Je suppose que j'en exprimai quelque chose, car, après m'avoir regardé attentivement un moment, elle parut comprendre, et répliqua à voix basse:
«Je sais que vous allez faire ce que je vous demande, quand je vous dirai que j'y tiens beaucoup. Allez-vous-en tout de suite, Trotwood, pour l'amour de moi, et priez vos amis de vous ramener chez vous.»
Sa présence avait déjà produit assez d'effet sur moi, pour que je me sentisse tout honteux malgré ma colère, et avec un bref «booir» (qui voulait dire «bonsoir»), je me levai et je sortis. Steerforth me suivit, et je ne fis qu'un pas de la porte de ma loge à celle de ma chambre à coucher où je me trouvai seul avec lui; il m'aidait à me déshabiller, pendant que je lui disais alternativement qu'Agnès était ma soeur, et que je le conjurais de m'apporter le tire-bouchon pour déboucher une autre bouteille de vin.
Il y eut quelqu'un qui passa la nuit dans mon lit à rabâcher sans cesse les mêmes choses, à bâtons rompus, dans un rêve fiévreux, battu par une mer agitée qui ne voulait pas se calmer. Puis quand ce quelqu'un retrouva peu à peu son identité, alors ma gorge commença à se dessécher, il me sembla que ma peau était sèche comme une planche, que ma langue était le fond d'une vieille bouilloire vide qui se calcinait peu à peu sur un petit feu, et que les paumes de mes mains étaient des plaques de métal brûlant que la glace même ne pourrait rafraîchir!
Quelle angoisse d'esprit, quels remords, quelle honte je ressentis quand je revins à moi-même le lendemain! Quelle horreur j'éprouvai en pensant aux mille sottises que j'avais faites sans le savoir et sans pouvoir les réparer jamais! Le souvenir de cet ineffaçable regard d'Agnès; l'impossibilité où je me trouvais d'avoir aucune explication avec elle, puisque je ne savais pas seulement, animal que j'étais, ni pourquoi elle était venue à Londres, ni chez qui elle était descendue; le dégoût que me causait la vue seule de la chambre où avait eu lieu le festin, l'odeur du tabac, la vue des verres, le mal de tête que j'éprouvais sans pouvoir sortir, ni même me lever! Quelle journée que celle-là!
Et quelle soirée, quand, assis près du feu, je dégustai lentement une tasse de bouillon de mouton couvert de graisse, et que je me dis que je prenais le même chemin que mon prédécesseur, et que je succéderais à son triste sort comme à son appartement! J'avais bien envie d'aller tout de suite à Douvres, faire une confession générale. Quelle soirée, quand mistress Crupp vint chercher la tasse de bouillon, et qu'elle m'apporta, dans un plat à fromage, un rognon, un seul rognon, comme l'unique reste, disait-elle, du festin de la veille! Je fus sur le point de tomber sur son sein de nankin, et de m'écrier dans un repentir véritable: «Oh! mistress Crupp, mistress Crupp, ne me parlez pas de restes! allez! Je suis bien malheureux!» Seulement, ce qui m'arrêta dans cet élan du coeur, c'est que je n'étais pas bien sûr que mistress Crupp fût précisément le genre de femme à qui on dût donner sa confiance!
Le bon et le mauvais ange.
J'allais sortir le matin qui suivit cette déplorable journée de maux de tête, de maux de coeur et de repentance, sans bien savoir la date du dîner que j'avais donné, comme si un escadron de géants avait pris un énorme levier pour refouler l'avant-veille dans un passé de plusieurs mois, quand je vis un commissionnaire qui montait une lettre à la main. Il ne se pressait point pour exécuter sa commission, mais quand il me vit au haut de l'escalier, le regarder par-dessus la rampe, il prit le petit trot et arriva près de moi, aussi essoufflé que s'il venait de courir de manière à se mettre en nage.
«T. Copperfield Esquire?» dit le commissionnaire en touchant son chapeau.
J'étais si troublé par la conviction que cette lettre devait être d'Agnès, que j'étais à peine en état de répondre que c'était moi. Je finis pourtant par lui dire que j'étais le T. Copperfield Esquire en question, et il ne fit aucune difficulté de me croire. «Voici la lettre, me dit-il, il y a réponse.» Je le laissai sur le palier pour attendre, et je fermai sur lui la porte en rentrant chez moi; j'étais si ému que je fus obligé de poser la lettre sur la table, à côté de mon déjeuner, pour me familiariser un peu avec la suscription, avant de me résoudre à rompre le cachet.
Je vis en l'ouvrant que le billet était très-affectueux, et ne faisait aucune allusion à l'état dans lequel je m'étais trouvé la veille au spectacle. Il disait seulement: «Mon cher Trotwood, je suis chez l'homme d'affaires de mon père, M. Waterbrook, Elyplace, Holborn. Pouvez-vous venir me voir aujourd'hui? J'y serai à l'heure que vous voudrez m'indiquer. Tout à vous, très- affectueusement. «Agnès.»
Je mis si longtemps à écrire une réponse qui me satisfit un peu, que je ne sais pas ce que le commissionnaire dut croire, à moins qu'il n'ait imaginé que je prenais une leçon d'écriture. Je suis sûr que je fis au moins une demi-douzaine de brouillons. L'un commençait par: «Comment puis-je espérer, ma chère Agnès, effacer jamais de votre souvenir l'impression de dégoût…» Là, je ne fus pas satisfait, et je le déchirai. Je commençai une autre lettre: «Shakespeare a fait déjà la remarque, ma chère Agnès, qu'il était bien étrange qu'on mit dans sa bouche son ennemi…» Ceonme rappela Markham et je n'allai pas plus loin. J'essayai même de la poésie; je commentai un billet en vers de huit pieds:
Chère Agnès, laissez-moi vous dire.
Mais, je ne sais pourquoi, la tantirelire lire me revint à l'esprit, et cette rime absurde me fit renoncer à tout. Après bien des essais, voici ce que je lui écrivis:
«Ma chère Agnès, votre lettre vous ressemble; que puis-je dire de plus en sa faveur? Je serai chez vous à quatre heures. Croyez à mon affection et à mon repentir. T. C., etc.»
Le commissionnaire partit enfin avec cette missive que je fus vingt fois sur le point de rappeler dès qu'elle fut sortie de mes mains.
Si la journée fut à moitié aussi pénible pour qui que ce soit des légistes employés à Doctors'-Commons qu'elle le fut pour moi, je crois en vérité qu'il expia cruellement la part qui lui était échue de ce vieux fromage ecclésiastique persillé. Je quittai mon bureau à trois heures et demie; quelques minutes après j'errais dans les environs de la maison de M. Waterbrook, et pourtant le moment fixé pour mon rendez-vous était déjà passé depuis un quart- d'heure au moins, d'après l'horloge de Saint-André, Holborn, avant que j'eusse rassemblé assez de courage pour tirer la sonnette particulière à gauche de la porte de M. Waterbrook.
Les affaires courantes de M. Waterbrook se faisaient au rez-de- chaussée, et celles d'un ordre plus relevé, fort nombreuses dans sa clientèle, se traitaient au premier étage. On me fit entrer dans un joli salon, un peu étouffé, où je trouvai Agnès tricotant une bourse.
Elle avait l'air si paisible et si pur, et me rappela si vivement les jours de fraîche et douce innocence que j'avais passés à Canterbury, en contraste avec le misérable spectacle d'ivrognerie et de débauche que je lui avais présenté l'avant-veille, que, me laissant aller à mon repentir et à ma honte, je me conduisis comme un enfant. Oui, il faut que je l'avoue, je me mis à fondre en larmes, et je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si ce n'est pas, au bout du compte, ce que j'avais de mieux à faire, ou si je ne me couvris pas de ridicule.
«Si c'était tout autre que vous qui m'eût vu dans est état, Agnès, lui dis-je en détournant la tête, je n'en serais pas la moitié aussi affligé. Mais que ce fût vous, précisément vous! Ah! je sens que j'aurais mieux aimé mourir!»
Elle posa un instant sur mon bras sa main caressante, et je me sentis consolé et encouragé; je ne pus m'empêcher de porter cette main à mes lèvres et de la baiser avec reconnaissance.
«Asseyez-vous, dit Agnès d'un ton affectueux. Ne vous désolez pas, Trotwood. Si vous ne pouvez pas avoir en moi pleine confiance, à qui donc vous confierez-vous?
— Ah! Agnès, repartis-je, vous êtes mon bon ange!» Elle sourit un peu tristement à ce qu'il me sembla, et secoua la tête.
«Oui, Agnès, mon bon ange! toujours mon bon ange!
— Si cela était véritablement, Trotwood, répliqua-t-elle, il y a une chose qui me tiendrait bien au coeur.»
Je la regardai d'un air interrogateur; mais je devinais déjà ce qu'elle voulait dire.
«Je voudrais vous mettre en garde, dit Agnès en me regardant en face, contre votre mauvais ange.
— Ma chère Agnès, lui dis-je, si vous voulez parler deSteerforth…
— Oui, Trotwood, répondit-elle.
— Alors, Agnès, vous lui faites grand tort. Lui, mon mauvais ange, ou celui de qui que ce soit! Lui, qui n'est pour moi qu'un guide, un appui, un ami! Ma chère Agnès! ce serait une injustice indigne de votre caractère bienveillant de le juger d'après l'état dans lequel vous m'avez vu l'autre soir.
— Je ne le juge pas d'après l'état dans lequel je vous ai vu l'autre soir, répliqua-t-elle tranquillement.
— D'après quoi, alors?
— D'après beaucoup de choses, qui sont des bagatelles en elles- mêmes, mais qui prennent plus d'importance dans leur ensemble. Je le juge, Trotwood, en partie d'après ce que vous m'avez dit de lui vous-même, d'après votre caractère, et l'influence qu'il a sur vous.»
Sa voix douce et modeste semblait faire résonner en moi une corde qui ne vibrait qu'à ce son. Cette voix était toujours pénétrante, mais lorsqu'elle était émue comme elle l'était alors, elle avait un accent qui allait au fond de mon coeur. Je restais là sur ma chaise à l'écouter encore, tandis qu'elle baissait les yeux sur son ouvrage; et l'image de Steerforth, en dépit de mon attachement pour lui, s'obscurcissait à sa voix.
«Je suis bien hardie, dit Agnès, en relevant les yeux, moi qui ai toujours vécu dans la retraite, et qui connais si peu le monde, de vous donner mon avis avec tant d'assurance, peut-être même d'avoir un avis si décidé. Mais je sais d'où vient ma sollicitude, Trotwood; je sais qu'elle remonte au souvenir fidèle de notre enfance commune, et à l'intérêt sincère que je prends à tout ce qui vous regarde. Voilà ce qui m'enhardit. Je suis sûre de ne pas me tromper dans ce que je vous dis. J'en suis certaine. Il me semble que c'est un autre et non pas moi qui vous parle, quand je vous garantis que vous avez là un ami dangereux.»
Je la regardais toujours, je l'écoutais toujours après qu'elle avait parlé, et l'image de Steerforth, quoique gravée encore dans mon coeur, se couvrit de nouveau d'un nuage sombre.
«Je ne suis pas assez déraisonnable pour espérer, dit Agnès, en prenant son ton ordinaire au bout d'un moment, que vous puissiez changer tout d'un coup de sentiments et de conviction, surtout quand il s'agit d'un sentiment qui a sa source dans votre nature confiante. D'ailleurs ce n'est pas une chose que vous deviez faire à la légère. Je vous demande seulement, Trotwood, si vous pensez jamais à moi… je veux dire, continua-t-elle avec un doux sourire, car j'allais l'interrompre et elle savait bien pourquoi… je veux dire, toutes les fois que vous penserez à moi, de vous rappeler le conseil que je vous donne. Me pardonnerez-vous tout ce que je vous dis là?
— Je vous pardonnerai, Agnès, répliquai-je, quand vous aurez fini par rendre justice à Steerforth et à l'aimer comme je l'aime.
— Pas avant?» dit Agnès.
Je vis passer une ombre sur sa figure, quand je prononçai le nom de Steerforth; mais elle me rendit bientôt mon sourire, et nous reprîmes toute notre confiance d'autrefois.
«Et vous, Agnès, quand est-ce que vous me pardonnerez cette soirée?
— Quand je vous en reparlerai, dit Agnès. Elle voulait ainsi écarter ce souvenir, mais moi j'en étais trop préoccupé pour y consentir, et j'insistai pour lui raconter comment j'en étais venu à m'abaisser jusque-là, et je lui déroulai la chaîne de circonstances dont le théâtre n'avait été, pour ainsi dire, que le dernier anneau. Ce fut pour moi un grand soulagement, et je me donnai en même temps le plaisir de m'étendre sur les obligations que j'avais à Steerforth, et sur les soins qu'il avait pris de moi dans un temps où je n'étais pas en état de prendre, soin de moi- même.
— N'oubliez pas, dit Agnès, en changeant tranquillement la conversation dès que j'eus fini, que vous vous êtes engagé à me raconter non-seulement vos peines, mais aussi vos passions. Qui est-ce qui a succédé à miss Larkins, Trotwood?
— Personne, Agnès.
— Quelqu'un, Trotwood, dit Agnès en riant et en me menaçant du doigt.
— Non, Agnès, sur ma parole. Il y a certainement chez mistress Steerforth une dame qui a beaucoup d'esprit, et avec laquelle j'aime à causer, miss Dartle… Mais je ne l'adore pas.»
Agnès se mit à rire de sa pénétration, et me dit que, si je lui conservais ma confiance, elle avait l'intention de tenir un petit registre de mes attachements violents avec la date de leur naissance et de leur fin, comme la table des règnes de chaque roi et de chaque reine dans l'histoire d'Angleterre. Après quoi elle me demanda si j'avais vu Uriah.
«Uriah Heep? dis-je. Non, est-ce qu'il est à Londres?
— Il vient tous les jours ici dans les bureaux du rez-de-chaussée, répliqua Agnès. Il était à Londres huit jours avant moi.Je crains que ce ne soit pour quelque affaire désagréable,Trotwood.
— Quelque affaire qui vous inquiète, je le vois, Agnès. Qu'est-ce donc?»
Agnès posa son ouvrage, et me répondit en croisant les mains et en me regardant d'un air pensif avec ses beaux yeux si doux:
«Je crois qu'il va devenir l'associé de mon père!
— Qui? Uriah! le misérable aurait-il réussi par ses bassesses insinuantes à se glisser dans un si beau poste! m'écriai-je avec indignation. N'avez-vous pas essayé quelque remontrance, Agnès? Songez aux relations qui vont s'ensuivre. Il faut parler; il ne faut pas laisser votre père faire une démarche si imprudente: il faut l'empêcher, Agnès, pendant qu'il en est encore temps!»
Agnès, me regardant toujours, secouait sa tête en souriant faiblement de la chaleur que j'y mettais, puis elle me répondit:
«Vous vous rappelez notre dernière conversation à propos de papa? Ce fut peu de temps après… deux ou trois jours peut-être, qu'il me laissa entrevoir pour la première fois ce que je vous apprends aujourd'hui. C'était bien triste de le voir lutter contre son désir de me faire accroire que c'était une affaire de son libre choix, et la peine qu'il avait à me cacher qu'il y était obligé. J'en ai eu bien du chagrin.
— Obligé! Agnès! qu'est-ce qui l'y oblige?
— Uriah, répondit-elle après un moment d'hésitation, s'est arrangé pour lui devenir indispensable. Il est fin et vigilant. Il a deviné les faiblesses de mon père, il les a encouragées, il en a profité; enfin, si vous voulez que je vous dise tout ce que je pense, Trotwood, papa a peur de lui.»
Je vis clairement qu'elle eût pu en dire davantage; qu'elle en savait ou qu'elle en devinait plus long. Je ne voulus pas lui donner le chagrin de lui demander ce qu'elle me cachait: je savais qu'elle se taisait pour épargner son père: Je savais que, depuis longtemps, les choses prenaient ce chemin; oui, en y réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler qu'il y avait longtemps que cet événement se préparait. Je gardai le silence.
«Son ascendant sur papa est très-grand, dit Agnès. Il professe beaucoup d'humilité et de reconnaissance, c'est peut-être vrai… je l'espère, mais il a vraiment pris une position qui lui donne beaucoup de pouvoir, et je crains qu'il n'en use durement.
— Lui! ce n'est qu'un chacal; lui dis-je, et ce fut pour moi, sur le moment, un grand soulagement.
— Au moment dont je parle, celui où papa me fit cette confidence, poursuivit Agnès, Uriah lui avait dit qu'il allait le quitter; qu'il en était bien fâché; que cela lui faisait beaucoup de peine, mais qu'on lui faisait de très-belles propositions. Papa était très-abattu et plus accablé de soucis que nous ne l'avions jamais vu, vous et moi, mais il a semblé soulagé par cet expédient d'association, quoiqu'il parût en même temps en être blessé et humilié.
— Et comment avez-vous reçu cette nouvelle, Agnès?
— J'ai fait ce que je devais, je l'espère, Trotwood, répliqua-t- elle. J'étais certaine qu'il était nécessaire pour la tranquillité de papa que ce sacrifice fut accompli; je l'ai donc prié de le faire. Je lui ai dit que ce serait un grand poids de moins pour lui… puissé-je avoir dit vrai!… et que cela me donnerait plus d'occasions encore que par le passé de lui tenir compagnie. Oh! Trotwood, s'écria Agnès en couvrant son visage de ses mains pour cacher ses larmes, il me semble presque que j'ai joué le rôle d'une ennemie de mon père, plutôt que celui d'une fille pleine de tendresse, car je sais que les changements que nous avons remarqués en lui ne viennent que de son dévouement pour moi. Je sais que s'il a rétréci le cercle de ses devoirs et de ses affections, c'était pour les concentrer sur moi tout entiers. Je sais toutes les privations qu'il s'est imposées pour moi, toutes les sollicitudes paternelles qui ont assombri sa vie, énervé ses forces et son énergie, en concentrant toutes ses pensées sur une seule idée. Ah! si je pouvais tout réparer! si je pouvais réussir à le relever, comme j'ai été la cause innocente de son abaissement!»
Je n'avais jamais vu pleurer Agnès. J'avais bien vu des larmes dans ses yeux chaque fois que je rapportais de nouveaux prix de la pension, j'en avais vu encore la dernière fois que nous avions parlé de son père; je l'avais vue détourner son doux visage quand nous nous étions séparés, mais je n'avais jamais été témoin d'un chagrin pareil. J'en étais si triste que je ne pouvais pas lui dire autre chose que des enfantillages comme ces simples paroles: «Je vous en prie, Agnès, je vous en prie, ne pleurez pas, ma chère soeur!»
Mais Agnès m'était trop supérieure par le caractère et la persévérance (je le sais maintenant, que je le comprisse ou non alors), pour avoir longtemps besoin de mes prières. La sérénité angélique de ses manières qui l'a marquée dans mon souvenir d'un sceau si différent de toute autre créature, reparut bientôt, comme lorsqu'un nuage s'efface d'un ciel serein.
«Nous ne serons probablement pas seuls bien longtemps, dit Agnès, et puisque j'en ai l'occasion, permettez-moi de vous demander instamment, Trotwood, de montrer de la bienveillance pour Uriah. Ne le rebutez pas. Ne lui en voulez pas (comme je sais que vous y êtes en général disposé) de ce que vos caractères n'ont pas de sympathie. Ce n'est peut-être que lui rendre justice, car nous ne savons rien de positif contre lui. En tous cas, pensez d'abord à papa et à moi!»
Agnès n'eut pas le temps d'en dire davantage, car la porte s'ouvrit et mistress Waterbrook, une femme étoffée, ou qui portait une robe très-étoffée, je ne sais lequel, car je ne pouvais pas distinguer ce qui appartenait à la robe de ce qui appartenait à la dame, entra toutes voiles dehors. J'avais un vague souvenir de l'avoir vue au spectacle, comme si elle avait passé devant moi dans une lanterne magique mal éclairée; mais elle eut l'air de se rappeler parfaitement ma personne, qu'elle soupçonnait encore d'être en état d'ivresse.
Découvrant pourtant par degrés que j'étais de sens rassis, et, j'espère aussi, que j'étais un jeune homme bien élevé, mistress Waterbrook s'adoucit considérablement à mon égard, et commença par me demander si je me promenais beaucoup dans les parcs, puis, en second lieu, si j'allais souvent dans le monde. Sur ma réponse négative à ces deux questions, il me sembla que je recommençais à perdre beaucoup dans son estime: cependant elle mit beaucoup de bonne grâce à dissimuler la chose, et m'invita à dîner pour le lendemain. J'acceptai l'invitation et je pris congé d'elle, en demandant Uriah dans les bureaux en sortant; il était absent et je laissai ma carte.
Quand j'arrivai pour dîner le lendemain, la porte de la rue, en s'ouvrant, me permit de pénétrer dans un bain de vapeur, parfumé d'une odeur de mouton, qui me fit deviner que je n'étais pas le seul invité; je reconnus à l'instant le commissionnaire revêtu d'une livrée et posté au bas de l'escalier pour aider le domestique à annoncer. Il fit de son mieux pour avoir l'air de ne pas me connaître, quand il me demanda mon nom en confidence, mais moi, je le reconnus bien, et lui aussi, ce qui ne nous mettait pas à notre aise: ce que c'est que la conscience!
Je trouvai dans M. Waterbrook un monsieur entre deux âges, le cou très-court, avec un col de chemise très-vaste; il ne lui manquait que d'avoir le nez noir pour ressembler parfaitement à un roquet, il me dit qu'il était heureux d'avoir l'honneur de faire ma connaissance, et quand j'eus déposé mes hommages aux pieds de mistress Waterbrook, il me présenta avec beaucoup de cérémonie à une dame très-imposante, revêtue d'une robe de velours noir, avec une grande toque de velours noir sur la tête; bref, je la pris pour une proche parente d'Hamlet, sa tante par exemple.
Elle s'appelait mistress Henry Spiker; son mari était là aussi et il avait un air si glacial, que ses cheveux me firent l'effet, non pas d'être gris, mais d'être parsemés de givre ou de frimas. On montrait la plus grande déférence au couple Spiker; Agnès m'apprit que cela venait de ce que M. Henry Spiker était l'avoué de quelqu'un ou de quelque chose, je ne sais lequel, qui tenait de loin à la trésorerie.
Je trouvai Uriah Heep vêtu de noir au milieu de la compagnie. Il était plein d'humilité et me dit, quand je lui donnai une poignée de main, qu'il était fier de ce que je voulais bien faire attention à lui, et qu'il m'était très-obligé de ma condescendance. J'aurais voulu qu'il en fût un peu moins touché, car, dans l'excès de sa reconnaissance, il ne fit que roder toute la soirée autour de moi, et chaque fois que je disais un mot à Agnès, j'étais sûr d'apercevoir dans un coin ses yeux vitreux et son visage cadavéreux, qui nous hantaient comme ceux d'un déterré.
Les autres invités me firent l'effet d'avoir été frappés à la glace comme le champagne. L'un d'eux pourtant attira mon attention avant même d'être introduit; j'avais entendu annoncer M. Traddles; mes pensées se reportèrent à l'instant vers Salem-House; serait-il possible, me disais-je, que ce fut ce Tommy qui dessinait toujours des squelettes!
J'attendais l'entrée de M. Traddles avec un intérêt inaccoutumé. Je vis un jeune homme tranquille, à l'air grave, aux manières modestes, avec des cheveux très-étranges et des yeux un peu trop ouverts; il disparut si vite dans un coin sombre, que j'eus quelque peine à l'examiner. Enfin je parvins à le voir en face, et mes yeux me trompaient bien si ce n'était pas mon pauvre vieux Tommy.
Je m'approchai de M. Waterbrook pour lui dire que je croyais avoir le plaisir de retrouver chez lui un ancien camarade.
«En vérité? dit M. Waterbrook d'un air étonné, vous êtes trop jeune pour avoir été en pension avec M. Henry Spiker?
— Oh! ce n'est pas de lui que je parle, repartis-je. Je parle d'un monsieur qui s'appelle Traddles.
— Oh! oui, oui, en vérité? dit mon hôte avec beaucoup moins d'intérêt, c'est possible.
— Si c'est véritablement mon ancien camarade, dis-je en regardant du côté de Traddles, nous avons été ensemble dans une pension qui s'appelait Salem-House: c'était un excellent garçon.
— Oh! oui, Traddles est un bon garçon, répliqua mon hôte en hochant la tête d'un air de condescendance; Traddles est un très- bon garçon.
— C'est vraiment, lui dis-je, une coïncidence assez curieuse.
— D'autant plus, répondit mon hôte, que c'est par hasard qu'il est ici: il n'a été invité ce matin que parce qu'il s'est trouvé une place vacante à table, par suite de l'indisposition du père de mistress Henry Spiker. C'est un homme très-bien élevé que le père de mistress Henry Spiker, M. Copperfield.»
Je murmurai quelques mots d'assentiment très-chaleureux et véritablement méritoires de la part d'un homme qui n'avait jamais entendu parler de lui; puis je demandai quelle était la profession de M. Traddles.
«Traddles, dit M. Waterbrook, étudie pour le barreau; c'est un très-bon garçon… incapable de faire du mal à personne qu'à lui- même.
— Quel mal peut-il se faire à lui-même? répliquai-je, contrarié d'apprendre cette mauvaise nouvelle.
— Voyez-vous, repartit M. Waterbrook en faisant une petite moue et en jouant avec sa chaîne de montre, d'un certain air d'aisance presque impertinente, je ne crois pas qu'il arrive jamais à grand'chose. Je parierais, par exemple, qu'il n'aura jamais vaillant cinq cents livres sterling. Traddles m'a été recommandé par un de mes amis du barreau. Oh! certainement, certainement, il ne manque pas de quelque talent pour étudier une cause et pour exposer clairement une question par écrit, mais voilà tout. J'ai le plaisir de lui jeter de temps en temps quelque affaire qui ne laisse pas que d'être considérable… pour lui s'entend. Oh! certainement, certainement!»
J'étais très-frappé de l'air de satisfaction dégagée dont M. Waterbrook prononçait de temps en temps son petit «Oh! certainement!» L'expression qu'il y mettait était étrange. Cela vous donnait tout de suite l'idée d'un homme qui était né, non pas comme on dit, avec une cuiller d'argent dans la bouche, mais avec une échelle à la main, et qui avait escaladé l'un après l'autre tous les échelons de la vie jusqu'à ce qu'il pût jeter du faîte un regard de patronage philosophique sur les gens qui pataugaient en bas dans le fossé.
Je continuai de réfléchir sur ce sujet, quand on annonça le dîner. M. Waterbrook offrit son bras à la tante d'Hamlet; M. Henry Spiker donna le sien à mistress Waterbrook; Agnès, que j'avais envie de réclamer, fut confiée à un monsieur souriant qui avait les jambes un peu grêles. Uriah, Traddles et moi, en notre qualité de jeunesse, nous descendîmes les derniers, sans cérémonie. Je ne fus pas tout à fait aussi contrarié que je l'aurais été d'avoir manqué le bras d'Agnès, en trouvant l'occasion, sur l'escalier, de renouer connaissance avec Traddles, qui fut ravi de me revoir, tandis qu'Uriah se tortillait près de nous avec une humilité et une satisfaction si indiscrètes, que j'avais grande envie de le jeter par-dessus la rampe.
Nous fûmes séparés à table, Traddles et moi. Nous étions aux deux bouts opposés; il était perdu dans l'éclat éblouissant d'une robe de velours rouge, et moi dans le deuil de la tante d'Hamlet. Le dîner fut très-long, et la conversation roula tout entière sur l'aristocratie de naissance, sur ce qu'on appelle… le sang. Mistress Waterbrook nous répéta plusieurs fois que, si elle avait une faiblesse, c'était pour le sang.
Il me vint plusieurs fois à l'esprit que nous n'en aurions pas été plus mal, si nous n'avions pas été si comme il faut. Nous étions tellement comme il faut, que le cercle de la conversation était extrêmement restreint. Il y avait au nombre des invités un monsieur et une madame Gulpidge, qui avaient quelque rapport (M. Gulpidge, du moins) de seconde main avec les affaires légales de la Banque; et entre la Banque et la Trésorerie, nous étions aussi exclusifs que le journal de la Cour, qui ne sort pas de là. Pour ajouter à l'agrément de la chose, la tante d'Hamlet avait le défaut de la famille et se livrait constamment à des soliloques décousus sur tous les sujets auxquels on faisait allusion. Il est vrai de dire qu'ils étaient peu nombreux, mais comme nous retombions toujours sur le sang, elle avait un champ aussi vaste pour donner carrière à ses spéculations abstraites que son neveu lui-même.
Le sang! le sang! on aurait pu se croire à un dîner d'ogres, tant la conversation prenait un ton sanguinaire.
«J'avoue que je suis de l'avis de mistress Waterbrook, dit M. Waterbrook en élevant son verre à la hauteur de ses yeux. Il y a bien des choses qui ont aussi leur valeur, mais moi je tiens pour le sang!
— Oh! il n'y a rien d'aussi satisfaisant, observa la tante d'Hamlet, il n'y a rien qui rappelle autant le beau idéal de toutes ces sortes de choses en général. Il y a des esprits vulgaires (il y en a peu, j'espère, mais enfin il y en a) qui aiment mieux se prosterner devant ce que j'appellerais des idoles, positivement des idoles: devant de grands services rendus, des facultés éminentes, et ainsi de suite. Mais tout cela ce sont des êtres d'imagination. Il n'en est pas ainsi du sang. On voit le sang dans un nez, et on le reconnaît; on le rencontre dans un menton, et on dit: «Le voilà, voilà du sang!» C'est quelque chose de positif; on le touche au doigt, cela n'admet pas de doute.»
Le monsieur souriant, doué de jambes grêles, qui avait donné le bras à Agnès, posa la question d'une manière plus nette encore, à ce qu'il me sembla.
«Dame! vous savez, dit ce monsieur, en jetant un regard stupide tout autour de la table; nous ne pouvons pas nous défaire de ça, voyez-vous; nous avons du sang, bon gré mal gré, voyez-vous. Il y a des jeunes gens, voyez-vous, qui peuvent être un peu au-dessous de leur rang comme éducation et comme manières, qui font quelques sottises, voyez-vous, et qui se mettent dans de grands embarras, eux et les autres,et cætera. Mais du diable si on n'a pas toujours du plaisir à trouver qu'au fond ils ont du sang, voyez- vous. Pour mon compte, j'aimerais mieux, en tout cas, être jeté à terre par un homme qui aurait du sang, que d'être ramassé par quelqu'un qui n'en aurait pas.»
Cette déclaration, qui résumait admirablement l'essence de la question, eut le plus grand succès, et attira l'attention sur l'orateur jusqu'au moment de la retraite des dames. Je remarquai alors que M. Gulpidge et M. Henry Spiker, qui jusque-là s'étaient tenus à distance réciproque, formèrent une ligne défensive contre nous, gens de rien, comme étant l'ennemi commun, et échangèrent à travers la table un dialogue mystérieux pour notre mystification.
«Cette affaire de la première créance de quatre mille cinq cents livres sterling n'a pas suivi le cours auquel on s'attendait, Gulpidge, dit M. Henry Spiker.
— Voulez-vous parler du D. de A.? dit M. Spiker.
— Du C. de B.,» dit M. Gulpidge.
M. Spiker fit un mouvement de sourcils et parut très-ému.
«Quand la question fut présentée à lord ***, je n'ai pas besoin de le nommer… dit M. Gulpidge en s'arrêtant.
— Je comprends, dit M. Spiker, W***.»
M. Gulpidge fit un signe mystérieux.
«Quand la question lui fut présentée, il répondit: «Point d'argent, point de liberté!»
— Bonté du ciel! s'écria M. Spiker.
— Point d'argent point de liberté, répéta M. Gulpidge d'un ton ferme. L'héritier présomptif, vous me comprenez?…
— K… dit M. Spiker avec un regard de connivence.
— K… alors a refusé absolument de signer. On l'a suivi jusqu'à New-Market pour le faire rétracter, et il a péremptoirement refusé sa signature.»
L'intérêt de M. Spiker devint si vif qu'il en était pétrifié.
«Voilà où en sont les choses, dit M. Gulpidge en se rejetant dans son fauteuil. Notre ami Waterbrook me pardonnera si j'évite de m'expliquer plus clairement, par égard pour l'importance des intérêts en jeu.»
M. Waterbrook était trop heureux, c'était facile à voir, qu'on voulût bien à sa table traiter, même par allusion, des intérêts si distingués et sous-entendre de tels noms. Il revêtit une expression de grave intelligence, quoique je sois persuadé qu'il ne comprenait pas plus que moi le sujet de la discussion, et exprima sa haute approbation de la discrétion qu'on observait. M. Spiker, après avoir reçu de son ami, M. Gulpidge, une confidence si importante, désira naturellement lui rendre la pareille. Le dialogue précédent fut suivi d'un autre qui fit le pendant; ce fut au tour de M. Gulpidge à témoigner sa surprise; puis il reprit; M. Spiker fut surpris à son tour, et ainsi de suite. Pendant ce temps, nous autres profanes, nous étions accablés par la grandeur des intérêts enveloppés dans cette conversation mystérieuse, et notre hôte nous regardait avec orgueil comme des victimes d'une admiration et d'un respect salutaires.
Jugez si j'eus du plaisir à rejoindre Agnès dans le salon! Après avoir causé avec elle dans un coin, je lui présentai Traddles qui était timide, mais très-aimable et toujours aussi bon enfant qu'autrefois. Il était obligé de nous quitter de bonne heure, attendu qu'il partait le lendemain matin pour un mois, de sorte que je ne pus pas causer avec lui aussi longtemps que je l'aurais voulu; mais nous nous promîmes, en échangeant nos adresses, de nous donner le plaisir de nous revoir quand il serait de retour à Londres. Il apprit avec grand intérêt que j'avais retrouvé Steerforth, et parla de lui avec un tel enthousiasme, que je lui fis répéter devant Agnès ce qu'il en pensait. Mais Agnès se contenta de me regarder et de secouer un peu la tête quand elle fut sûre que j'étais seul à la voir.
Comme elle se trouvait entourée de gens avec lesquels il me semblait qu'elle ne devait pas être à son aise, je fus presque content de lui entendre dire qu'elle devait retourner chez elle au bout de peu de jours, malgré tous mes regrets de la perdre si vite. L'idée de cette séparation prochaine m'engagea à rester jusqu'à la fin de la soirée. Je me rappelais avec tant de plaisir, en causant avec elle et en l'entendant vanter l'heureuse vie que j'avais menée dans la vieille et grave maison qu'elle parait de tant de charmes, que j'aurais volontiers passé ainsi la moitié de la nuit. Mais à la fin, je n'avais plus d'excuses pour rester plus longtemps; toutes les lumières de la soirée de M. Waterbrook étaient éteintes, et je fus bien obligé de partir à mon tour. Je sentis alors plus que jamais qu'elle était mon bon ange, et, en voyant son doux sourire et son visage serein, si je crus que c'étaient ceux d'un ange qui brillaient sur moi d'une sphère éloignée, j'espère qu'on me pardonnera cette illusion innocente.
J'ai dit que toute la société s'était retirée, j'aurais dû en excepter Uriah que je ne comprenais pas dans cette catégorie, et qui n'avait pas cessé de nous poursuivre. Il descendit l'escalier derrière moi. Il sortit de la maison derrière moi, et je le vois encore, faisant glisser sur ses longs doigts de squelette les doigts plus longs encore d'une paire de gants, qui semblaient faits pour la main de Guy Fawkes.
Je n'étais pas d'humeur à me soucier de la compagnie d'Uriah, mais je me souvins de la prière d'Agnès, et je lui demandai s'il voulait venir chez moi prendre une tasse de café.
«Oh! vraiment, M. Trotwood, répliqua-t-il, je devrais dire M. Copperfield, mais l'autre nom me vient tout naturellement à la bouche… je ne voudrais pas vous gêner; ne vous croyez pas obligé, je vous prie, d'inviter un humble personnage comme moi à venir chez vous.
— Cela ne me gêne pas, répondis-je, voulez-vous venir?
— J'en serais bien heureux, répliqua Uriah, en se tortillant.
— Eh bien! alors, venez!»
Je ne pouvais m'empêcher de lui parler un peu sèchement, mais il n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Nous prîmes le chemin le plus court, sans entretenir grande conversation en route, et il avait poussé l'humilité jusqu'à ne faire autre chose tout le long du chemin, que de mettre perpétuellement ses abominables gants; il les mettait encore quand nous arrivâmes à ma porte.
L'escalier était sombre, et je le pris par la main pour éviter qu'il se cognât la tête contre les murs, quoiqu'il me semblât que je tenais une grenouille dans la main, tant la sienne était froide et humide; si bien que je fus tenté vingt fois de le lâcher et de m'enfuir. Mais Agnès et l'hospitalité l'emportèrent, et je l'amenai jusqu'au coin de mon feu. Quand j'eus allumé les bougies, il entra dans des transports d'humilité à la vue du salon qui lui était révélé, et quand je fis chauffer le café dans un simple pot d'étain que mistress Crupp affectionnait particulièrement pour cet usage (sans doute parce qu'il n'avait pas été fait pour cela, mais bien plutôt pour contenir l'eau chaude destinée à se faire la barbe, et peut-être aussi parce qu'il y avait une cafetière brevetée, d'un grand prix, qu'elle laissait moisir dans l'office), il manifesta une telle émotion que j'avais la plus grande envie de la lui verser sur la tête pour l'échauder.