J'ai beaucoup vécu ces temps derniers avec les danseuses du théâtreDel Sol, à Valence. L'on m'assure que plusieurs sont fort chastes; c'est que leur métier est trop fatigant. Vigano leur fait répéter son ballet de laJuive de Tolèdetous les jours, de dix heures du matin à quatre, et de minuit à trois heures du matin; outre cela, il faut qu'elles dansent chaque soir dans les deux ballets.
Cela me rappelle Rousseau qui prescrit de faire beaucoup marcher Émile. Je pensais ce soir, à minuit, en me promenant au frais sur le bord de la mer, avec les petites danseuses, d'abord que cette volupté surhumaine de la fraîcheur de la brise de mer sous le ciel de Valence, en présence de ces étoiles resplendissantes qui semblent tout près de vous, est inconnue à nos tristes pays brumeux. Cela seul vaut les quatre cents lieues à faire, cela aussi empêche de penser à force de sensations. Je pensais que la chasteté de mes petites danseuses explique fort bien la marche que l'orgueil des hommes suit en Angleterre pour recréer doucement les mœurs du sérail au milieu d'une nation civilisée. On voit comment quelques-unes de ces jeunes filles d'Angleterre, d'ailleurs si belles et d'une physionomie si touchante, laissent un peu à désirer pour les idées. Malgré la liberté qui vient seulement d'être chassée de leur île, et l'originalité admirable du caractère national, elles manquent d'idées intéressantes et d'originalité. Elles n'ont souvent de remarquable que la bizarrerie de leurs délicatesses. C'est tout simple, la pudeur des femmes, en Angleterre, c'est l'orgueil de leurs maris. Mais quelque soumise que soit une esclave, sa société est bientôt à charge. De là, pour les hommes, la nécessité de s'enivrer tristement chaque soir[149], au lieu de passer, comme en Italie, leurs soirées avec leur maîtresse. En Angleterre, les gens riches ennuyés de leur maison et sous prétexte d'un exercice nécessaire font quatre ou cinq lieues tous les jours, comme si l'homme était créé et mis au monde pour trotter. Ils usent ainsi le fluide nerveux par les jambes et non par le cœur. Après quoi ils osent bien parler de délicatesse féminine, et mépriser l'Espagne et l'Italie.
[149]Cet usage commence à tomber un peu dans la très bonne compagnie, qui se francise comme partout; mais je parle de l'immense généralité.
[149]Cet usage commence à tomber un peu dans la très bonne compagnie, qui se francise comme partout; mais je parle de l'immense généralité.
Rien de plus désoccupé au contraire que les jeunes Italiens; le mouvement qui leur ôterait leur sensibilité leur est importun. Ils font de temps à autre une promenade de demi-lieue comme remède pénible pour la santé; quant aux femmes, une Romaine ne fait pas en toute l'année les courses d'une jeune miss en une semaine.
Il me semble que l'orgueil d'un mari anglais exalte très adroitement la vanité de sa pauvre femme. Il lui persuade surtout qu'il ne faut pas êtrevulgaire, et les mères qui préparent leurs jeunes filles pour trouver des maris ont fort bien saisi cette idée. De là lamodebien plus absurde et bien plus despotique dans la raisonnable Angleterre qu'au sein de la France légère; c'est dans Bond-street qu'a été inventé lecarefully careless. En Angleterre la mode est un devoir, à Paris c'est un plaisir. La mode élève un bien autre mur d'airain à Londres entre New-Bond-street et Fenchurch-street, qu'à Paris entre la Chaussée d'Antin et la rue Saint-Martin. Les maris permettent volontiers cette folie aristocratique à leurs femmes en dédommagement de la masse énorme de tristesse qu'ils leur imposent. Je trouve bien l'image de la société des femmes en Angleterre, telle que l'a faite le taciturne orgueil des hommes dans les romans autrefois célèbres de miss Burney. Comme demander un verre d'eau quand on a soif est vulgaire, les héroïnes de miss Burney ne manquent pas de se laisser mourir de soif. Pour fuir la vulgarité, l'on arrive à l'affectation la plus abominable.
Je compare la prudence d'un jeune Anglais de vingt-deux ans, riche, à la profonde méfiance du jeune Italien du même âge. L'Italien y est forcé par sa sûreté, et la dépose, cette méfiance, ou du moins l'oublie dès qu'il est dans l'intimité, tandis que c'est précisément dans le sein de la société la plus tendre en apparence que l'on voit redoubler la prudence et la hauteur du jeune Anglais. J'ai entendu dire: «Depuis sept mois je ne lui parlais pas du voyage à Brighton.» Il s'agissait d'une économie obligée de quatre-vingts louis, et c'était un amant de vingt-deux ans parlant d'une maîtresse, femme mariée, qu'il adorait; mais, dans les transports de sa passion, laprudencene l'avait pas quitté, bien moins encore, avait-il eu l'abandon de dire à cette maîtresse: «Je n'irai pas à Brighton, parce que cela me gênerait.»
Remarquez que le sort de Gianone de Pellico, et de cent autres, force l'Italien à la méfiance, tandis que le jeunebeauAnglais n'est forcé à la prudence que par l'excès et la sensibilité maladive de sa vanité. Le Français, étant aimable avec ses idées de tous les moments, dit tout ce qu'il aime. C'est une habitude; sans cela il manquerait d'aisance, et il sait que sans aisance il n'y a point de grâce.
C'est avec peine et la larme à l'œil que j'ai osé écrire tout ce qui précède; mais, puisqu'il me semble que je ne flatterais pas un roi, pourquoi dirais-je d'un pays autre chose que ce qui m'en semble, et quiof coursepeut être très absurde, uniquement parce que ce pays a donné naissance à la femme la plus aimable que j'aie connue?
Ce serait, sous une autre forme, de la bassesse monarchique. Je me contenterai d'ajouter qu'au milieu de tout cet ensemble de mœurs, parmi tant d'Anglaises victimes dans leur esprit de l'orgueil des hommes, comme il existe une originalité parfaite, il suffit d'une famille élevée loin des tristes restrictions destinées à reproduire les mœurs du sérail pour donner des caractères charmants. Et que ce motcharmantest insignifiant, malgré son étymologie, et commun pour rendre ce que je voudrais exprimer! La douce Imogène, la tendre Ophélie trouveraient bien des modèles vivants en Angleterre; mais ces modèles sont loin de jouir de la haute vénération unanimement accordée à la véritable Anglaiseaccomplie, destinée à satisfaire pleinement à toutes les convenances et à donner à un mari toutes les jouissances de l'orgueil aristocratique le plus maladif et un bonheur à mourir d'ennui[150].
[150]Voir Richardson. Les mœurs de la famille des Harlowe, traduites en manières modernes, sont fréquentes en Angleterre: leurs domestiques valent mieux qu'eux.
[150]Voir Richardson. Les mœurs de la famille des Harlowe, traduites en manières modernes, sont fréquentes en Angleterre: leurs domestiques valent mieux qu'eux.
Dans les grandes enfilades de quinze ou vingt pièces extrêmement fraîches et fort sombres, où les femmes italiennes passent leur vie mollement couchées sur des divans fort bas, elles entendent parler d'amour ou de musique six heures de la journée. Le soir, au théâtre, cachées dans leur loge pendant quatre heures, elles entendent parler de musique ou d'amour.
Donc, outre le climat, la constitution de la vie est aussi favorable à la musique et à l'amour en Espagne et en Italie, qu'elle leur est contraire en Angleterre.
Je ne blâme ni n'approuve, j'observe.
J'aime trop l'Angleterre et je l'ai trop peu vue pour en parler. Je me sers des observations d'un ami.
L'état actuel de l'Irlande (1822) y réalise, pour la vingtième fois depuis deux siècles[151], cet état singulier de la société si fécond en résolutions courageuses, et si contraire à l'ennui, où des gens qui déjeunent gaiement ensemble peuvent se rencontrer dans deux heures sur un champ de bataille. Rien ne fait un appel plus énergique et plus direct à la disposition de l'âme la plus favorable aux passions tendres: lenaturel. Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais: lecantet labashfulness, [hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante. (Voir le voyage de M. Eustace, en Italie.) Si ce voyageur peint assez mal le pays, en revanche il donne une idée fort exacte de son propre caractère; et ce caractère, ainsi que celui de M. Beattie, le poète (voir sa vie écrite par un ami intime), est malheureusement assez commun en Angleterre. Pour le prêtre honnête homme, malgré sa place, voir les lettres de l'évêque de Landaff[152].]
[151]Le jeune enfant de Spencer brûlé vif en Irlande.
[151]Le jeune enfant de Spencer brûlé vif en Irlande.
[152]Réfuter autrement que par des injures le portrait d'une certaine classe d'Anglais présenté dans ces trois ouvrages, me semble la chose impossible.Satanic school.
[152]Réfuter autrement que par des injures le portrait d'une certaine classe d'Anglais présenté dans ces trois ouvrages, me semble la chose impossible.
Satanic school.
On croirait l'Irlande assez malheureuse, ensanglantée comme elle l'est depuis deux siècles par la tyrannie peureuse et cruelle de l'Angleterre; mais ici fait son entrée dans l'état moral de l'Irlande un personnage terrible: lePRÊTRE…
Depuis deux siècles, l'Irlande est à peu près aussi mal gouvernée que la Sicile. Un parallèle approfondi de ces deux îles, en un volume de 500 pages, fâcherait bien des gens et ferait tomber dans le ridicule bien des théories respectées. Ce qui est évident, c'est que le plus heureux de ces deux pays, également gouvernés par des fous, au seul profit du petit nombre, c'est la Sicile. Ses gouvernants lui ont au moins laissé l'amouret la volupté; ils les lui auraient bien ravis aussi comme tout le reste; mais, grâce au ciel, il y a peu en Sicile de ce mal moral appelé loi et gouvernement[153].
[153]J'appellemal moral, en 1822, tout gouvernement qui n'a pas les deux chambres; il n'y a d'exception que lorsque le chef du gouvernement est grand par la probité, miracle qui se voit en Saxe et à Naples.
[153]J'appellemal moral, en 1822, tout gouvernement qui n'a pas les deux chambres; il n'y a d'exception que lorsque le chef du gouvernement est grand par la probité, miracle qui se voit en Saxe et à Naples.
Ce sont les gens âgés et les prêtres qui font et font exécuter les lois, cela paraît bien à l'espèce de jalousie comique avec laquelle la volupté est poursuivie dans les îles britanniques. Le peuple y pourrait dire à ses gouvernants comme Diogène à Alexandre: «Contentez-vous de vos sinécures et laissez-moi, du moins, mon soleil[154].»
[154]Voir dans le procès de la feue reine d'Angleterre une liste curieuse des pairs avec les sommes qu'eux et leurs familles reçoivent de l'État. Par exemple, lord Lauderdale et sa famille, 36,000 louis. Le demi-pot de bière nécessaire à la chétive subsistance du plus pauvre Anglais paye un sou d'impôt au profit du noble pair. Et, ce qui fait beaucoup à notre objet, ils le savent tous les deux. Dès lors, ni le lord, ni le paysan n'ont plus assez de loisir pour songer à l'amour; ils aiguisent leurs armes, l'un en public et avec orgueil, l'autre en secret et avec rage (L'Yeomanry et les Whiteboys).
[154]Voir dans le procès de la feue reine d'Angleterre une liste curieuse des pairs avec les sommes qu'eux et leurs familles reçoivent de l'État. Par exemple, lord Lauderdale et sa famille, 36,000 louis. Le demi-pot de bière nécessaire à la chétive subsistance du plus pauvre Anglais paye un sou d'impôt au profit du noble pair. Et, ce qui fait beaucoup à notre objet, ils le savent tous les deux. Dès lors, ni le lord, ni le paysan n'ont plus assez de loisir pour songer à l'amour; ils aiguisent leurs armes, l'un en public et avec orgueil, l'autre en secret et avec rage (L'Yeomanry et les Whiteboys).
A force de lois, de règlements, de contre-règlements et de supplices, le gouvernement a créé en Irlande la pomme de terre, et la population de l'Irlande surpasse de beaucoup celle de la Sicile; c'est-à-dire l'on a fait venir quelques millions de paysans avilis et hébétés, écrasés de travail et de misère, traînant pendant quarante ou cinquante ans une vie malheureuse sur les marais de la vieille Érin, mais payant bien la dîme. Voilà un beau miracle! Avec la religion païenne, ces pauvres diables auraient au moins joui d'un bonheur; mais pas du tout, il faut adorer saint Patrick.
En Irlande on ne voit guère que des paysans plus malheureux que des sauvages. Seulement, au lieu d'être cent mille comme ils seraient dans l'état de nature, ils sont huit millions[155], et font vivre richement cinq centsabsenteesà Londres et à Paris.
[155]Plunkell Craig,Vie de Curran.
[155]Plunkell Craig,Vie de Curran.
La société est infiniment plus avancée en Écosse[156]où, sous plusieurs rapports, le gouvernement est bon (la rareté des crimes, la lecture, pas d'évêques, etc.). Les passions tendres y ont donc beaucoup plus de développement, et nous pouvons quitter les idées noires et arriver aux ridicules.
[156]Degré de civilisation du paysan Robert Burns et de sa famille; club de paysans où l'on payait deux sous par séance; questions qu'on y discutait. (Voir les Lettres de Burns).
[156]Degré de civilisation du paysan Robert Burns et de sa famille; club de paysans où l'on payait deux sous par séance; questions qu'on y discutait. (Voir les Lettres de Burns).
Il est impossible de ne pas apercevoir un fond de mélancolie chez les femmes écossaises. Cette mélancolie est surtout séduisante au bal, où elle donne un singulier piquant à l'ardeur et à l'extrême empressement avec lesquels elles sautent leurs danses nationales. Édimbourg a un autre avantage, c'est de s'être soustrait à la vile omnipotence de l'or. Cette ville forme en cela, aussi bien que pour la singulière et sauvage beauté du site, un contraste complet avec Londres. Comme Rome, la belle Édimbourg semble plutôt le séjour de la vie contemplative. Le tourbillon sans repos et les intérêts inquiets de la vie active avec ses avantages et ses inconvénients sont à Londres. Édimbourg me semble payer le tribut au malin par un peu de disposition à la pédanterie. Le temps où Marie Stuart habitait le vieux Holyrood, et où l'on assassinait Riccio dans ses bras, valaient mieux pour l'amour, et toutes les femmes en conviendront, que ceux où l'on discute si longuement, et même en leur présence, sur la préférence à accorder au système neptunien sur le vulcanien de… J'aime mieux la discussion sur le nouvel uniforme donné par le roi à ses gardes ou sur la pairie manquée de sir B. Bloomfield, qui occupait Londres lorsque je m'y trouvais, que la discussion pour savoir qui a le mieux exploré la nature des roches, de Werner ou de . . . . . . . . . . Je ne dirai rien du terrible dimanche écossais, auprès duquel celui de Londres semble une partie de plaisir. Ce jour destiné à honorer le ciel est la meilleure image de l'enfer que j'aie jamais vue sur la terre. Ne marchons pas si vite, disait un Écossais en revenant de l'église à un Français, son ami, nous aurions l'air de nous promener[157].
[157]Le même fait en Amérique. En Écosse, étalage des titres.
[157]Le même fait en Amérique. En Écosse, étalage des titres.
Celui des trois pays où il y a le moins d'hypocrisie (Cant, voyez leNew-Monthly-Magazinede janvier 1822, tonnant contre Mozart et lesNozze di Figaro, écrit dans un pays où l'on joue le Citizen. Mais ce sont les aristocrates qui, par tout pays, achètent et jugent un journal littéraire et la littérature; et depuis quatre ans, ceux d'Angleterre ont fait alliance avec les évêques); celui des trois pays où il y a, ce me semble, le moins d'hypocrisie, c'est l'Irlande; on y trouve, au contraire, une vivacité étourdie et fort aimable. En Écosse, il y a la stricte observance du dimanche, mais le lundi on danse avec une joie et un abandon inconnus à Londres. Il y a beaucoup d'amour dans la classe des paysans en Écosse. La toute-puissance de l'imagination a francisé ce pays auXVIesiècle.
Le terrible défaut de la société anglaise, celui qui, en un jour donné, crée une plus grande quantité de tristesse que la dette et ses conséquences, et même que la guerre à mort des riches contre les pauvres, c'est cette phrase que l'on me disait cet automne à Croydon, en présence de la belle statue de l'évêque: «Dans le monde, aucun homme ne veut se mettre en avant, de peur d'être déçu dans son attente.»
Qu'on juge quelles lois, sous le nom depudeur, de tels hommes doivent imposer à leurs femmes et à leurs maîtresses!
L'Andalousie est un des plus aimables séjours que la volupté se soit choisis sur la terre. J'avais trois ou quatre anecdotes qui montraient de quelle manière mes idées sur les trois ou quatre actes de folie différents dont la réunion forme l'amour sont vraies en Espagne; l'on me conseille de les sacrifier à la délicatesse française. J'ai eu beau protester que j'écrivais en langue française, mais non pas certes enlittérature française. Dieu me préserve d'avoir rien de commun avec les littérateurs estimés aujourd'hui!
Les Maures, en abandonnant l'Andalousie, y ont laissé leur architecture et presque leurs mœurs. Puisqu'il m'est impossible de parler des dernières dans la langue de Mmede Sévigné, je dirai du moins de l'architecture mauresque que son principal trait consiste à faire que chaque maison ait un petit jardin entouré d'un portique élégant et svelte. Là, pendant les chaleurs insupportables de l'été, quand, durant des semaines entières, le thermomètre de Réaumur ne descend jamais et se soutient à trente degrés, il règne sous les portiques une obscurité délicieuse. Au milieu du petit jardin, il y a toujours un jet d'eau dont le bruit uniforme et voluptueux est le seul qui trouble cette retraite charmante. Le bassin de marbre est environné d'une douzaine d'orangers et de lauriers-roses. Une toile épaisse en forme de tente recouvre tout le petit jardin, et, le protégeant contre les rayons du soleil et de la lumière, ne laisse pénétrer que les petites brises qui, sur le midi, viennent des montagnes.
Là vivent et reçoivent les charmantes Andalouses à la démarche si vive et si légère; une simple robe de soie noire garnie de franges de la même couleur, et laissant apercevoir un cou-de-pied charmant, un teint pâle, des yeux où se peignent toutes les nuances les plus fugitives des passions les plus tendres et les plus ardentes: tels sont les êtres célestes qu'il m'est défendu de faire entrer en scène.
Je regarde le peuple espagnol comme le représentant vivant du moyen âge.
Il ignore une foule de petites vérités (vanité puérile de ses voisins); mais il sait profondément les grandes, et a assez de caractère et d'esprit pour suivre leurs conséquences jusque dans leurs effets les plus éloignés. Le caractère espagnol fait une belle opposition avec l'esprit français; dur, brusque, peu élégant, plein d'un orgueil sauvage, jamais occupé des autres: c'est exactement le contraste duXVesiècle avec leXVIIIe.
L'Espagne m'est bien utile pour une comparaison: le seul peuple qui ait su résister à Napoléon me semble absolument pur d'honneur bête, et de ce qu'il y a de bête dans l'honneur.
Au lieu de faire de belles ordonnances militaires, de changer d'uniforme tous les six mois et de porter de grands éperons, il a le généralno importa[158].
[158]Voir les charmantes Lettres de M. Pecchio. L'Italie est pleine de gens de cette force; mais, au lieu de se produire, ils se tiennent tranquilles:Paese della virtu sconosciuta.
[158]Voir les charmantes Lettres de M. Pecchio. L'Italie est pleine de gens de cette force; mais, au lieu de se produire, ils se tiennent tranquilles:Paese della virtu sconosciuta.
Si l'Italien, toujours agité entre la haine et l'amour, vit de passions, et le Français de vanité, c'est d'imagination que vivent les bons et simples descendants des anciens Germains. A peine sortis des intérêts sociaux les plus directs et les plus nécessaires à leur subsistance, on les voit avec étonnement s'élancer dans ce qu'ils appellent leur philosophie; c'est une espèce de folie douce, aimable, et surtout sans fiel. Je vais citer, non pas tout à fait de mémoire, mais sur des notes rapides, un ouvrage qui, quoique fait dans un sens d'opposition, montre bien, même par les admirations de l'auteur, l'esprit militaire dans tout son excès: c'est le voyage en Autriche, par M. Cadet-Gassicourt, en 1809. Qu'eût dit le noble et généreux Desaix s'il eût vu le pur héroïsme de 95 conduire à cet exécrable égoïsme?
Deux amis se trouvent ensemble à une batterie à la bataille de Talavera: l'un comme capitaine commandant, l'autre comme lieutenant. Un boulet arrive qui culbute le capitaine. «Bon, dit le lieutenant tout joyeux, voilà François mort: c'est moi qui vais être capitaine.—Pas encore tout à fait! s'écrie François en se relevant. Il n'avait été qu'étourdi par le boulet. Le lieutenant, ainsi que son capitaine, étaient les meilleurs garçons du monde, point méchants, seulement un peu bêtes; enthousiastes de l'empereur, l'ardeur de la chasse et l'égoïsme furieux que cet homme avait su éveiller en le décorant du nom de gloire leur faisaient oublier l'humanité.
Au milieu du spectacle sévère donné par de tels hommes, se disputant aux parades de la Schœnbrunn un regard du maître et un titre de baron, voici comment l'apothicaire de l'empereur décrit l'amour allemand, page 188:
«Rien n'est plus complaisant, plus doux, qu'une Autrichienne. Chez elle, l'amour est un culte, et, quand elle s'attache à un Français, elle l'adore dans toute la force du terme.
«Il y a des femmes légères et capricieuses partout, mais en général les Viennoises sont fidèles et ne sont nullement coquettes; quand je dis qu'elles sont fidèles, c'est à l'amant de leur choix, car les maris sont à Vienne comme partout.»
7 juin 1809.
La plus belle personne de Vienne a agréé l'hommage d'un ami à moi, M. M…, capitaine attaché au quartier général de l'empereur. C'est un jeune homme doux et spirituel; mais certainement sa taille ni sa figure n'ont rien de remarquable.
Depuis quelques jours, sa jeune amie fait la plus vive sensation parmi nos brillants officiers d'état-major, qui passent leur vie à fureter tous les coins de Vienne. C'est à qui sera le plus hardi; toutes les ruses de guerre possibles ont été employées, la maison de la belle a été mise en état de siège par les plus jolis et les plus riches. Les pages, les brillants colonels, les généraux de la garde, les princes mêmes, sont allés perdre leur temps sous les fenêtres de la belle, et leur argent auprès de ses gens. Tous ont été éconduits. Ces princes n'étaient guère accoutumés à trouver des cruelles à Paris ou à Milan. Comme je riais de leur déconvenue avec cette charmante personne: «Mais, mon Dieu, me disait-elle, est-ce qu'ils ne savent pas que j'aime M. M…?»
Voilà un singulier propos et assurément fort indécent.
Page 290: «Pendant que nous étions à Schœnbrunn, je remarquai que deux jeunes gens attachés à l'empereur ne recevaient jamais personne dans leur logement à Vienne. Nous les plaisantions beaucoup sur cette discrétion. L'un d'eux me dit un jour: «Je n'aurai pas de secret pour vous: une jeune femme de la ville s'est donnée à moi, sous la condition qu'elle ne quitterait jamais mon appartement, et que je ne recevrais qui que ce soit sans sa permission.» Je fus curieux, dit le voyageur, de connaître cette recluse volontaire, et ma qualité de médecin me donnant comme dans l'Orient un prétexte honnête, j'acceptai un déjeuner que mon ami m'offrit. Je trouvai une femme très éprise, ayant le plus grand soin du ménage, ne désirant nullement sortir, quoique la saison invitât à la promenade, et d'ailleurs convaincue que son amant la ramènerait en France.
L'autre jeune homme, qu'on ne trouvait non plus jamais à son logement en ville, me fit bientôt après une confidence pareille. Je vis aussi sa belle; comme la première, elle était blonde, fort jolie, très bien faite.
«L'une, âgée de dix-huit ans, était la fille d'un tapissier fort à son aise; l'autre, qui avait environ vingt-quatre ans, était la femme d'un officier autrichien qui faisait la campagne à l'armée de l'archiduc Jean. Cette dernière poussa l'amour jusqu'à ce qui nous semblerait de l'héroïsme en pays de vanité. Non seulement son ami lui fut infidèle, mais il se trouva dans le cas de lui faire les aveux les plus scabreux. Elle le soigna avec un dévouement parfait, et, s'attachant par la gravité de la maladie de son amant, qui bientôt fut en péril, elle ne l'en chérit peut-être que davantage.
«On sent qu'étranger et vainqueur, et toute la haute société de Vienne s'étant retirée à notre approche dans ses terres de Hongrie, je n'ai pu observer l'amour dans les hautes classes; mais j'en ai vu assez pour me convaincre que ce n'est pas de l'amour comme à Paris.
«Ce sentiment est regardé par les Allemands comme une vertu, comme une émanation de la Divinité, comme quelque chose de mystique. Il n'est pas vif, impétueux, jaloux, tyrannique, comme dans le cœur d'une Italienne: il est profond et ressemble à l'illuminisme; il y a mille lieues de là à l'Angleterre.
«Il y a quelques années, un tailleur de Leipzig, dans un accès de jalousie, attendit son rival dans le jardin public, et le poignarda. On le condamna à perdre la tête. Les moralistes de la ville, fidèles à la bonté et à la facilité d'émotion des Allemands (faisant faiblesse de caractère), discutèrent le jugement, le trouvèrent sévère, et, établissant une comparaison entre le tailleur et Orosmane, apitoyèrent sur son sort. On ne put cependant faire réformer l'arrêt. Mais le jour de l'exécution toutes les jeunes filles de Leipzig, vêtues de blanc, se réunirent et accompagnèrent le tailleur à l'échafaud en jetant des fleurs sur sa route.
«Personne ne trouva cette cérémonie singulière; cependant, dans un pays qui croit être raisonneur, on pouvait dire qu'elle honorait une espèce de meurtre. Mais c'était une cérémonie, et tout ce qui est cérémonie est sûr de n'être jamais ridicule en Allemagne. Voyez les cérémonies des cours des petits princes qui nous feraient mourir de rire, et semblent fort imposantes à Meinungen ou à Kœthen. Ils voient dans les six gardes chasses qui défilent devant leur petit prince, garni de son crachat, les soldats d'Hermann marchant à la rencontre des légions de Varus.
«Différence des Allemands à tous les autres peuples: ils s'exaltent par la méditation, au lieu de se calmer. Seconde nuance: ils meurent d'envie d'avoir du caractère.
«Le séjour des cours, ordinairement si favorable au développement de l'amour, l'hébète en Allemagne. Vous n'avez pas d'idée de l'océan de minuties incompréhensibles et de petitesses qui forment ce qu'on appelle une cour d'Allemagne[159], même celle des meilleurs princes (Munich, 1820).
[159]Voir lesMémoires de la margrave de Bareuth, etVingt ans de séjour à Berlin, par M. Thiébaut.
[159]Voir lesMémoires de la margrave de Bareuth, etVingt ans de séjour à Berlin, par M. Thiébaut.
«Quand nous arrivions avec un état-major, dans une ville d'Allemagne, au bout de la première quinzaine, les dames du pays avaient fait leur choix. Mais ce choix était constant; et j'ai ouï dire que les Français étaient l'écueil de beaucoup de vertus irréprochables jusqu'à eux.»
Les jeunes Allemands que j'ai rencontrés à Gœttingue, Dresde, Kœnigsberg, etc., sont élevés au milieu de systèmes prétendus philosophiques qui ne sont qu'une poésie obscure et mal écrite, mais, sous le rapport moral, de la plus haute et sainte sublimité. Il me semble voir qu'ils ont hérité de leur moyen âge, non le républicanisme, la défiance et le coup de poignard, comme les Italiens, mais une forte disposition à l'enthousiasme et à la bonne foi. C'est pour cela que, tous les dix ans, ils ont un nouveau grand homme qui doit effacer tous les autres (Kant, Steding, Fichte, etc., etc.[160]).
[160]Voir en 1821 leur enthousiasme pour la tragédie duTriomphe de la croix, qui fait oublierGuillaume Tell.
[160]Voir en 1821 leur enthousiasme pour la tragédie duTriomphe de la croix, qui fait oublierGuillaume Tell.
Luther fit jadis un appel puissant au sens moral, et les Allemands se battirent trente ans de suite pour obéir à leur conscience. Belle parole et bien respectable, quelque absurde que soit la croyance; je dis respectable, même pour l'artiste. Voir les combats dans l'âme de S… entre le troisième commandement de Dieu:Tu ne tueras point, et ce qu'il croyait l'intérêt de la patrie.
L'on trouve de l'enthousiasme mystique pour les femmes et l'amour jusque dans Tacite, si toutefois cet écrivain n'a pas fait uniquement une satire de Rome[161].
[161]J'ai eu le bonheur de rencontrer un homme de l'esprit le plus vif et en même temps savant comme dix savants allemands, et exposant ce qu'il a découvert en termes clairs et précis. Si jamais M. F… imprime, nous verrons le moyen âge sortir brillant de lumière à nos yeux, et nous l'aimerons.
[161]J'ai eu le bonheur de rencontrer un homme de l'esprit le plus vif et en même temps savant comme dix savants allemands, et exposant ce qu'il a découvert en termes clairs et précis. Si jamais M. F… imprime, nous verrons le moyen âge sortir brillant de lumière à nos yeux, et nous l'aimerons.
L'on n'a pas plutôt fait cinq cents lieues en Allemagne que l'on distingue, dans ce peuple désuni et morcelé, un fond d'enthousiasme doux et tendre plutôt qu'ardent et impétueux.
Si l'on ne voyait pas bien clairement cette disposition, l'on pourrait relire trois ou quatre des romans d'Auguste la Fontaine que la jolie Louise, reine de Prusse, fit chanoine de Magdebourg, en récompense d'avoir si bien peint lavie paisible[162].
[162]Titre d'un des romans d'Auguste la Fontaine, laVie paisible, autre grand trait des mœurs allemandes, c'est lefarnientede l'Italien, c'est la critique physiologique dudroskirusse ou duhorsebackanglais.
[162]Titre d'un des romans d'Auguste la Fontaine, laVie paisible, autre grand trait des mœurs allemandes, c'est lefarnientede l'Italien, c'est la critique physiologique dudroskirusse ou duhorsebackanglais.
Je vois une nouvelle preuve de cette disposition commune aux Allemands dans le code autrichien, qui exige l'aveu du coupable pour la punition de presque tous les crimes. Ce code, calculé pour un peuple où les crimes sont rares, et plutôt un accès de folie chez un être faible que la suite d'un intérêt courageux, raisonné, et en guerre constante avec la société, est précisément le contraire de ce qu'il faut à l'Italie, où l'on cherche à l'implanter; mais c'est une erreur d'honnêtes gens.
J'ai vu les juges allemands en Italie se désespérer des sentences de mort, ou l'équivalent, les fers durs, qu'ils étaient obligés de prononcer sans l'aveu des coupables.