«Geoffroy Rudel, de Blaye, fut un très grand gentilhomme, prince de Blaye, et il devint amoureux de la princesse de Tripoli sans la voir, pour le grand bien et pour la grande courtoisie qu'il entendit dire d'elle aux pèlerins qui venaient d'Antioche, et fit pour elle beaucoup de belles chansons, avec de bons airs et de chétives paroles; et, par volonté de la voir, il se croisa et se mit en mer pour aller vers elle. Et advint qu'en le navire le prit une très grande maladie, de telle sorte que ceux qui étaient avec lui crurent qu'il fût mort, mais tant firent qu'ils le conduisirent à Tripoli, dans une hôtellerie, comme un homme mort. On le fit savoir à la comtesse, et elle vint à son lit et le prit entre ses bras. Il sut qu'elle était la comtesse; il recouvra le voir, l'entendre, et il loua Dieu, et lui rendit grâce qu'il lui eût soutenu la vie jusqu'à ce qu'il l'eût vue. Et ainsi il mourut dans les bras de la comtesse, et elle le fit honorablement ensevelir dans la maison du Temple, à Tripoli. Et puis en ce même jour elle se fit religieuse pour la douleur qu'elle eut de lui et de sa mort[243].»
[243]Traduit d'un manuscrit provençal duXIIIesiècle.
[243]Traduit d'un manuscrit provençal duXIIIesiècle.
Voici une singulière preuve de la folie nommée cristallisation, que l'on trouve dans les Mémoires de mistriss Hutchinson:
… «He told to M. Hutchinson a very true story of a gentleman who not long before had come for some time to lodge in Richmond, and found all the people he came in company with, bewailing the death of a gentlewoman that had lived there. Hearing her so much deplored he made inquiry after her, and grew so in love with the description, that no other discourse could at first please him, nor could he at last endure any other; he grew desperately melancholy, and would go to a mount where the print of her foot was cut, and lie there pining and kissing of it all the day long, till at length death in some months space concluded his languishment. This story was very true.» (Tome I, page 83.)
Lisio Visconti n'était rien moins qu'un grand lecteur de livres. Outre ce qu'il avait pu voir en courant le monde, cet essai est fondé sur les mémoires de quinze ou vingt personnages célèbres. S'il se rencontrait, par hasard, un lecteur qui trouvât ces bagatelles dignes d'un instant d'attention, voici les livres desquels Lisio a tiré ses réflexions et conclusions:
Vie de Benvenuto Cellini, écrite par lui-même.
LesNouvellesde Cervantès et de Scarron.
Manon Lescautet leDoyen de Killerine, de l'abbé Prévôt.
Lettres latines d'Héloïse à Abailard.
Tom Jones.
Lettres d'une Religieuse portugaise.
Deux ou trois romans d'Auguste La Fontaine.
L'Histoire de Toscane, de Pignotti.
Werther.
Brantôme.
Mémoiresde Carlo Gozzi (Venise, 1760), seulement les 80 pages sur l'histoire de ses amours.
Mémoiresde Lauzun, Saint-Simon, d'Épinay, de Staël, Marmontel, Bezenval, Roland, Duclos, Horace Walpole, Évelyn, Hutchinson.
Lettresde MlleLespinasse.
Un des plus grands personnages de ce temps-là, un des hommes les plus marquants dans l'Église et dans l'État, nous a conté, ce soir (janvier 1822), chez Mmede M…, les dangers fort réels qu'il avait courus du temps de la Terreur.
«J'avais eu le malheur d'être au nombre des membres les plus marquants de l'Assemblée constituante: je me tins à Paris, cherchant à me cacher tant bien que mal, tant qu'il y eut quelque espoir de succès pour la bonne cause. Enfin, les dangers augmentant et les étrangers ne faisant rien d'énergique pour nous, je me déterminai à partir mais il fallait partir sans passeport. Comme tout le monde s'en allait à Coblentz, j'eus l'idée de sortir par Calais. Mais mon portrait avait été si fort répandu, dix-huit mois auparavant, que je fus reconnu à la dernière poste; cependant on me laissa passer. J'arrivai à une auberge à Calais, où, comme vous pouvez penser, je ne dormis guère, et fort heureusement pour moi, car vers les quatre heures du matin j'entendis très distinctement prononcer mon nom. Pendant que je me lève et m'habille à la hâte, je distingue fort bien, malgré l'obscurité, des gardes nationaux avec leurs fusils, pour lesquels on ouvre la grande porte et qui entrent dans la cour de l'auberge. Heureusement il pleuvait à verse; c'était une matinée d'hiver fort obscure avec un grand vent. L'obscurité et le bruit du vent me permirent de me sauver par la cour de derrière et l'écurie des chevaux. Me voilà dans la rue à sept heures du matin, sans ressource aucune.
«Je pensai qu'on allait me courir après de mon auberge. Ne sachant trop ce que je faisais, j'allai près du port, sur la jetée. J'avoue que j'avais un peu perdu la tête: je ne me voyais pour toute perspective que la guillotine.
«Il y avait un paquebot qui sortait du port par une mer fort grosse et qui était déjà à vingt toises de la jetée. Tout à coup j'entends des cris du côté de la mer, comme si l'on m'appelait. Je vois s'approcher un petit bateau. «Allons, donc, monsieur, venez, on vous attend.» Je passe machinalement dans le bateau. Il y avait un homme qui me dit à l'oreille: «Vous voyant marcher sur la jetée d'un air effaré, j'ai pensé que vous pourriez bien être un malheureux proscrit. J'ai dit que vous étiez mon ami que j'attendais; faites semblant d'avoir le mal de mer et allez vous cacher en bas dans un coin obscur de la chambre.»
—Ah! le beau trait, s'écria la maîtresse de la maison respirant à peine, et qui était émue jusqu'aux larmes par le long récit fort bien fait des dangers de l'abbé. Que de remercîments vous dûtes faire à ce généreux inconnu! Comment s'appelait-il?
—Je ne sais pas son nom, a répondu l'abbé un peu confus.
Et il y a eu un moment de profond silence dans le salon.
Dialogue de 1787.
LE PÈRE(ministre de la…).
«Je vous félicite, mon fils; c'est une chose fort agréable pour vous d'être invité chez M. le duc d'…; c'est une distinction pour un homme de votre âge. Ne manquez pas d'être au Palais à six heures précises.
LE FILS.
«Je pense, monsieur, que vous y dînez aussi?
LE PÈRE
«M. le duc d'…, toujours parfait pour notre famille, vous engageant pour la première fois, a bien voulu m'inviter aussi.»
Le fils, jeune homme fort bien né et de l'esprit le plus distingué, ne manque pas d'être au Palais… à six heures. On servit à sept. Le fils se trouva placé vis-à-vis du père. Chaque convive avait à côté de soi une femme nue. L'on était servi par une vingtaine de laquais en grande livrée[244].
[244]From december 27, 1819 till the 3 june 1820, Mil.
[244]From december 27, 1819 till the 3 june 1820, Mil.
Londres, août 1817.
Je n'ai de ma vie été frappé et intimidé de la présence de la beauté comme ce soir, à un concert que donnait MmePasta.
Elle était environnée, en chantant, de trois rangs de jeunes femmes tellement belles, d'une beauté tellement pure et céleste, que je me suis senti baisser les yeux par respect, au lieu de les lever pour admirer et jouir. Cela ne m'est arrivé dans aucun pays, pas même dans ma chère Italie.
Une chose est absolument impossible dans les arts, en France, c'est la verve. Il y aurait trop de ridicule pour l'homme entraîné,il a l'air trop heureux. Voir un Vénitien réciter les satires de Burati.
Il y avait à Valence, en Espagne, deux amies, femmes très honnêtes, et des familles les plus distinguées. L'une d'elles fut courtisée par un officier français, qui l'aima avec passion, et au point de manquer la croix après une bataille, en restant dans un cantonnement auprès d'elle, au lieu d'aller au quartier général faire la cour au général en chef.
A la fin, il en fut aimé. Après sept mois de froideur aussi désespérante le dernier jour que le premier, elle lui dit un soir: «Bon Joseph, je suis à vous.» Il restait l'obstacle d'un mari, homme d'infiniment d'esprit, mais le plus jaloux des hommes. En ma qualité d'ami, j'ai dû lire avec lui toute l'histoire de Pologne, de Rulhière, qu'il n'entendait pas bien. Il s'écoula trois mois sans qu'on pût le tromper. Il y avait un télégraphe les jours de fêtes, pour indiquer l'église où l'on irait à la messe.
Un jour, je vis mon ami plus sombre qu'à l'ordinaire; voici ce qui allait se passer. L'amie intime de Doña Inezilla était dangereusement malade. Celle-ci demanda à son mari la permission de passer la nuit auprès de la malade, ce qui fut aussitôt accordé, à condition que le mari choisirait le jour. Un soir, il conduit doña Inezilla chez son amie, et dit, en badinant et comme inopinément, qu'il dormira fort bien sur un canapé, dans un petit salon attenant à la chambre à coucher, et dont la porte fut laissée ouverte. Depuis onze jours, tous les soirs, l'officier français passait deux heures, caché sous le lit de la malade. Je n'ose ajouter le reste.
Je ne crois pas que la vanité permette ce degré d'amitié à une Française.