Undemi-monsieur, comme on dit dans le pays, maire d'une commune de la montagne et camarade de Philippe pour la chasse au chamois, consentit à l'amener, sous le déguisement de son domestique, au grand dîner du château de S***, où il fut reconnu par Ernestine.
Ernestine, sentant qu'elle rougissait prodigieusement, eut une idée affreuse: «Il va croire que je l'aime à l'étourdie, sans le connaître; il me méprisera comme un enfant, il partira pour Paris, il ira rejoindre sa MmeDayssin; je ne le verrai plus.» Cette idée cruelle lui donna le courage de se lever et de monter chez elle. Elle y était depuis deux minutes quand elle entendit ouvrir la porte de l'antichambre de son appartement. Elle pensa que c'était sa gouvernante, et se leva, cherchant un prétexte pour la renvoyer. Comme elle s'avançait vers la porte de sa chambre, cette porte s'ouvre: Philippe est à ses pieds.
«Au nom de Dieu, pardonnez-moi ma démarche, lui dit-il; je suis au désespoir depuis deux mois; voulez-vous de moi pour époux?»
Ce moment fut délicieux pour Ernestine. «Il me demande en mariage, se dit-elle; je ne dois plus craindre MmeDayssin.» Elle cherchait une réponse sévère, et, malgré des efforts incroyables, peut-être elle n'eût rien trouvé. Deux mois de désespoir étaient oubliés; elle se trouvait au comble du bonheur. Heureusement, à ce moment, on entendit ouvrir la porte de l'antichambre. Ernestine lui dit: «Vous me déshonorez.—N'avouez rien!» s'écria Philippe d'une voix contenue, et, avec beaucoup d'adresse, il se glissa entre la muraille et le joli lit d'Ernestine, blanc et rose. C'était la gouvernante, fort inquiète de la santé de sa pupille, et l'état dans lequel elle la retrouva était fait pour augmenter ses inquiétudes. Cette femme fut longue à renvoyer. Pendant son séjour dans la chambre, Ernestine eut le temps de s'accoutumer à son bonheur; elle put reprendre son sang-froid. Elle fit une réponse superbe à Philippe quand, la gouvernante étant sortie, il risqua de paraître.
Ernestine était si belle aux yeux de son amant, l'expression de ses traits si sévère, que le premier mot de sa réponse donna l'idée à Philippe que tout ce qu'il avait pensé jusque-là n'était qu'une illusion, et qu'il n'était pas aimé. Sa physionomie changea tout à coup et n'offrit plus que l'apparence d'un homme au désespoir. Ernestine, émue jusqu'au fond de l'âme de son air désespéré, eut cependant la force de le renvoyer. Tout le souvenir qu'elle conserva de cette singulière entrevue, c'est que, lorsqu'il l'avait suppliée de lui permettre de demander sa main, elle avait répondu que ses affaires, comme ses affections, devaient le rappeler à Paris. Il s'était écrié alors que la seule affaire au monde était de mériter le cœur d'Ernestine, qu'il jurait à ses pieds de ne pas quitter le Dauphiné tant qu'elle y serait, et de ne rentrer de sa vie dans le château qu'il avait habité avant de la connaître.
Ernestine fut presque au comble du bonheur. Le jour suivant, elle revint au pied du grand chêne, mais bien escortée par la gouvernante et le vieux botaniste. Elle ne manqua pas d'y trouver un bouquet, et surtout un billet. Au bout de huit jours, Astézan l'avait presque décidée à répondre à ses lettres lorsque, une semaine après, elle apprit que MmeDayssin était revenue de Paris en Dauphiné. Une vive inquiétude remplaça tous les sentiments dans le cœur d'Ernestine. Les commères du village voisin, qui, dans cette conjoncture, sans le savoir, décidaient du sort de sa vie, et qu'elle ne perdait pas une occasion de faire jaser, lui dirent enfin que MmeDayssin, remplie de colère et de jalousie, était venue chercher son amant, Philippe Astézan, qui, disait-on, était resté dans le pays avec l'intention de se faire chartreux. Pour s'accoutumer aux austérités de l'ordre, il s'était retiré dans les solitudes de Crossey. On ajoutait que MmeDayssin était au désespoir.
Ernestine sut quelques jours après que jamais MmeDayssin n'avait pu parvenir à voir Philippe, et qu'elle était repartie furieuse pour Paris. Tandis qu'Ernestine cherchait à se faire confirmer cette douce certitude, Philippe était au désespoir; il l'aimait passionnément et croyait n'en être point aimé. Il se présenta plusieurs fois sur ses pas, et fut reçu de manière à lui faire penser que, par ses entreprises, il avait irrité l'orgueil de sa jeune maîtresse. Deux fois il partit pour Paris, deux fois, après avoir fait une vingtaine de lieues, il revint à sa cabane, dans les rochers de Crossey. Après s'être flatté d'espérances que maintenant il trouvait conçues à la légère, il cherchait à renoncer à l'amour, et trouvait tous les autres plaisirs de la vie anéantis pour lui.
Ernestine, plus heureuse, était aimée, elle aimait. L'amour régnait dans cette âme que nous avons vue passer successivement par les sept périodes diverses qui séparent l'indifférence de la passion, et au lieu desquelles le vulgaire n'aperçoit qu'un seul changement, duquel encore il ne peut expliquer la nature.
Quant à Philippe Astézan, pour le punir d'avoir abandonné une ancienne amie aux approches de ce qu'on peut appeler l'époque de la vieillesse pour les femmes, nous le laissons en proie à l'un des états les plus cruels dans lesquels puisse tomber l'âme humaine. Il fut aimé d'Ernestine, mais ne put obtenir sa main. On la maria l'année suivante à un vieux lieutenant général fort riche et chevalier de plusieurs ordres.