PrésidentDUPATY.Procureur impérialPINARD(redoutable).JugesDELESVAUX.—DE PONTON D'AMÉCOURT.—NACQUART.
Sixième Chambre correctionnelle.
Je veux laisser toutes ces trivialités de côté.
Rappelez-vous que quelqu'un pense à vous, que sa pensée n'a jamais rien de trivial, et qu'il vous en veut un peu de votre malicieuse gaieté.
Je vous prie très ardemment de garder désormais pour vous tout ce que je pourrais vous confier.Vous êtes ma compagnie ordinaire et mon secret. C'est cette intimité, où je me donne la réplique depuis si longtemps, qui m'a donné l'audace de ce ton si familier.
Adieu, chère Madame, je baise vos mains avec toute ma dévotion.
Tous les vers compris entre la page 84 et la page 105 vous appartiennent.
Lundi, 24Août1857.
Très chère amie,
Puisque vous aimezle grand Jules,le voilà! Dumas a repris presque aussitôt son plâtre, moulé sur un bronze du musée de Besançon. Il n'y avait que trois épreuves tirées. Celle-ci est la moins mauvaise.
31Août1857.
J'ai détruit ce torrent d'enfantillages amassé sur ma table. Je ne l'ai pas trouvé assez grave pour vous, chère bien-aimée. Je reprends vos deux lettres, et j'y fais une nouvelle réponse. Il me faut, pour cela, un peu de courage; car j'ai abominablement mal aux nerfs, à en crier, et je me suis réveillé avec l'inexplicable malaise moral que j'ai emporté hier soir de chez vous.
... manque absolu de pudeur.
C'est pour cela que tu m'es encore plus chère.
... il me semble que je suis à toi depuis le premier jour où je t'ai vu. Tu en feras ce que tu voudras, mais je suis à toi, de corps, d'esprit et de cœur.
Je t'engage à bien cacher cette lettre, heureuse!—Sais-tu réellement ce que tu dis?Il y a des gens pour mettre en prison ceux qui ne paient pas leurs lettres de change, mais les serments de l'amitié et de l'amour, personne n'en punit la violation.
Aussi je t'ai dit hier:Vous m'oublierez, vous me trahîtes; celui qui vous amuse vous ennuiera.—Et j'ajoute aujourd'hui:Celui-là seul souffrira qui, comme un imbécile, prend au sérieux les choses de l'âme.—Vous voyez, ma bien belle chérie, que j'aid'odieuxpréjugés à l'endroit des femmes.—Bref, je n'ai pasla foi.—Vous avez l'âme belle, mais en somme c'est une âme féminine.
Voyez comme en peu de jours notre situation a été bouleversée. D'abord, nous sommes tous les deux possédés de la peur d'affliger un honnête homme qui a le bonheur d'être toujours amoureux. Ensuite, nous avons peur de notre propre orage, parce que nous savons (moi surtout) qu'il y a des nœuds difficiles à délier.
Et enfin, il y a quelques jours, tu étais une divinité, ce qui est si commode, ce qui est si beau, si inviolable. Te voilà femme, maintenant.—Et si, par malheur pour moi, j'acquiers le droit d'être jaloux! quelle horreur seulement d'y penser! mais, avec une personne telle que vous, dont les yeux sont pleins de sourires et de grâces pour tout le monde, on doit souffrir le martyre.
La seconde lettre porte un cachet d'une solennité qui me plairait, si j'étais bien sûr que vous la comprenez.Never meet or never part!Cela veut dire positivement qu'il vaudrait bien mieux ne s'être jamais connu, mais que quand on s'est connu on ne doit pas se quitter. Sur une lettre d'adieux, ce cachet serait très plaisant.
Enfin, arrive ce que pourra. Je suis un peu fataliste. Mais, ce que je s c'est que j'ai horreur de la passion,—parce que je la connais, avec toutes ses ignominies;—et voilà que l'image bien-aimée qui dominait toutes les aventures de la vie devient trop séduisante.
Je n'ose pas trop relire cette lettre; je serais peut-être obligé de la modifier, car je crains bien de vous affliger; il me semble que j'ai dû laisser percer quelque chose de la vilaine partie de mon caractère.
Il me paraît impossible de vous faire aller ainsi dans cette sale rue J.-J. Rousseau. Car j'ai bien d'autres choses à vous dire. Il faut donc que vous m'écriviez pour m'indiquer un moyen.
Quant à notre petit projet, s'il devient possible, avertissez-moi quelques jours d'avance.
Adieu, chère bien-aimée; je vous en veux un peu d'être trop charmante. Songez donc que, quand j'emporte le parfum de vos bras et de vos cheveux, j'emporte aussi le désir d'y revenir. Et alors quelle insupportable obsession.
Décidément, je porte ceci moi-même rue J.-J. Rousseau, dans la crainte que vous n'y alliez aujourd'hui.—Cela y sera plutôt.
[Le ].
Si je n'ai pas le plaisir de vous trouver, je vous laisserai ces babioles que je désirais vous faire lire. Je les emprunte à un de mes amis.
Tout à vous, de cœur.
[Le ].
Très chère amie,
C'est jouer de malheur; je ne vous ai pas répondu hier, alors que je me croyais sûr de venir ce soir chez vous, et, aujourd'hui, comme tant d'autres dimanches, il m'arrive des ennuis qui font que je vais m'enfermer comme une bête féroce. Tantôt, c'est la fatigue, le besoin de me coucher tout de suite, tantôt, c'est un travail. Dimanche dernier, c'était (ne riez pas, et gardez pour vous ce que je vous dis à l'oreille) une peur épouvantable d'être obligé de parler à Feydeau de son dernier roman.
Si vous supposiez que je ne pense jamais à vous, vous vous tromperiez beaucoup,—et je vous le dirais plus souvent, si vous n'aviez pas adopté pour moi de si vilains yeux. Hier, je voulais vous apporter un album que j'ai fait mettre de côté pour vous, mais j'ai préféré tarder un peu et demander d'autres épreuves.Je ne les ai pas trouvées assez belles.On fera un nouveau tirage, ou bien on en cherchera de meilleures dans un tirage précédent.
Rendez-moi le grand service de dire ce soir à Christophequ'il faut absolument qu'il vienne demain, lundi soir, dîner chez moi, à l'Hôtel de Dieppe. Il le faut.
Saviez-vous que l'infortunée señora Martinez roulait dans les cafés lyriques, et qu'elle chantait, il y a quelques jours, à l'Alcazar?
Je suis si malheureux, et si ennuyé, que je fuis toute distraction. J'ai même, tout récemment, malgré l'envie que j'ai de le connaître, refusé une charmante invitation de Wagner. Je vous raconterai plus tard ce que tout cela veut dire.
Je vous embrasse, avec votre permission, bien cordialement.
Dimanche.
Comme je sens que je ne vous trouverai pas, je prépare un mot, d'avance.
Avant-hier, j'étais venu pour vous dire une chose que vous savez et dont vous ne doutez pas: c'est que je suis toujours consterné et affligé de tout ce qui vous afflige.
Je comptais dîner avec vous et Mosselmann, mais ce fut an dîner dont la grâce était absente. Car vous ne pouvez présumer que le monsieur russe vous ait remplacé.—Pour moi, du moins.
Tout à vous. Mille amitiés.
Mardi, 8Septembre1857.
Chère Madame,
Je vous écris de chez Rouvière qui ne peut m'offrir que deux stalles de balcon pour la première représentation duRoi Lear(vendredi). Je suis vraiment bien honteux, car j'eusse vivement désiré vous envoyer une loge. Ces stalles seront évidemment bonnes, et, si M. Mosselmann voulait bien accepter une de mes stalles, vous iriez demander l'hospitalité à Théophile, qui assurément recevra une loge de la direction du Cirque.
Ayez la bonté de me répondre un petit mot.
Je vous baise très humblement vos royales mains.
10Septembre1857.
Il se trouve, chère Madame, que cette représentation est avancée d'un jour.
Je n'entends pas grand'chose aux billets. Cependant ceux-ci ne me paraissent pas mauvais. Si vous jugez à propos de vous en servir, je, m'arrangerai pour aller là-bas de mon côté; si vous jugez bon que j'aille chercher Mosselmann chez vous, j'irai, à l'heure que vous voudrez bien m'indiquer.
Ayez l'obligeance de me répondre par le commissionnaire, car je ne rentrerai chez moi que tard.
Tout à vous.
Dimanche, 13Septembre1857.
Chère Madame,
Je serai obligé, ce soir, de me priver du plaisir de dîner chez vous. Je suis accablé d'affaires empiétant même sur le dimanche soir. De plus, quelques mésaventures, que je n'ai pas méritées, m'ont mis assez de noir dans l'esprit pour faire de moi un piteux convive,—plus piteux que d'ordinaire,—n'étant jamais bien gai.
Cependant, je saurai aller vous souhaiter un petit bonsoir, ainsi qu'à nos excellents amis.—Je vous supplie de ne pas mal interpréter mes très humbles excuses.
Présentez mes amitiés à tout le monde.
Vendredi, 25Septembre1857.
Très chère amie,
J'ai commis hier une énorme sottise. Sachant que vous aimiez les vieilleries et les bibelots, j'avais avisé depuis longtemps un encrier qui pouvait vous plaire. Mais je n'osais pas vous l'envoyer. Un de mes amis a montré l'intention de s'en emparer, et cela m'a décidé. Mais jugez de mon désappointement quand j'ai trouvé un objet usé, écorné, éraillé, qui avait l'air si joli, derrière la vitre.
Quant à la grosse sottise, la voici: je n'ai laissé au marchand ni ma carte, ni un mot pour vous, de façon que l'objet a dû tomber chez vous, comme un mystère: c'est moi, le coupable. Ne soupçonnez donc personne. Je n'ai réfléchi à ma sottise que ce soir.
Croyez aux affectueux sentiments de votre bien dévoué ami et serviteur.
17Novembre1857.
Très chère amie,
Je me proposais de vous demander, aujourd'hui, la permission de vous faire une de ces bonnes visites où vous jouez, sans le savoir, le rôle divin du médecin. Mais je viens de recevoir unMonsieurgalonné, muni d'une lettre du Ministre qui veut me voir aujourd'hui. Cela me dérange et m'ennuie.
J'ignore absolument quand je pourrai jouir de votre dimanche, car j'ai commencé ce tour de force dont je ne suis capable que si rarement.
Je vous envoie les livres que je désirais vous faire lire.L'Ensorceléeest d'une nature beaucoup plus élevée queLa Vieille Maîtresse.Mais j'ai le malheur m'entendre de si peu avec vous que je crains que vous ne partagiez pas mon enthousiasme,—enthousiasme ancien, il est vrai, et que je vérifierai de nouveau, quand vous aurez fini.
Mes amitiés à M. Mosselmann.
Votre bien dévoué.
Dimanche, 3Janvier1858.
Que je vous demande pardon de ne pas aller ce soir à cette bonne réunion! Outre que je suis peu gai, j'ai fait, toute la journée, des préparatifs de départ,et j'en suis fatigué. Je vais passer par Alençon, et puis j'irai peut-être inspecter mon futur domicile, au bord de la mer.
Faites bien toutes mes amitiés à Théophile et à Mosselmann, et dites à Flaubert qu'il va recevoir de mes nouvelles.
Votre bien dévoué.
Lundi, 11Janvier1858.
Hélas! votre lettre m'arrive ou plutôt m'est remise, comme je rentre, à 3 h.
Mais, pour dire toute la vérité, je l'aurais eue dès hier, que je ne crois pas que j'eusse réussi. Je ne connais là-bas que Rouvière, que je ne vois plus depuis longtemps, et je sais que le sieur B*** est affreusement avare avec ses comédiens.
Ne m'en veuillez pas trop, vous en prie.
Bouvière n'a évidemment pas reçu plus d'une ou deux stalles.
Mardi, 12Janvier1858.
Chère amie,
Si, c'est bien moi que Mosselmann a vu, il m'a vu dans un piteux état, cherchant partout une voiture. J'étais, parvenu à détruire les étouffements, avec tes capsules d'éther, et les coliques, avec l'opium, quand une nouvelle infirmité est tombée sur moi. Je ne peux marcher qu'avec beaucoup de peine; quant à descendre un escalier tout seul, c'est une grande histoire. Pour comble de malheur, je suis plein de courses et d'affaires. Je n'ai pas besoin de vous dire que le ridicule de la douleur me fait plus de mal que la douleur.
J'irai vous voir dans peu de jours,—mais quand toutefois je ne boiterai plus, et quand je me sentirai très gai; vous connaissez mes principes.
Il m'est arrivé, relativement à vous, un petit chagrin que je veux vous avouer, parce qu'il est irréparable.—J'avais, vers la fin du mois, avisé deux éventails ou plutôt deux modèles d'éventailempirefort bien peints,—dont l'un, le tableau deThésée et Hippolyte,de Guérin;—je me proposais de vous les offrir, connaissant votre passion pour les choses de cette époque. Mais je me figure à tort que personne n'a les mêmes idées que moi et que les choses doivent m'attendre interminablement dans les boutiques. À mon retour, ils avaient disparu.
Je vous remercie de tout mon cœur des excellents conseils littéraires que vous m'adressez. Ils sont excellents (abstractivement et généralement), surtout parce qu'ils viennent d'un excellent cœur; mais je vous assure que, dans le cas présent, ils ont tort. Avant de faire mon installation définitive, il faut bien que je me débarrasse de tout ce que je ne pourrai pas faire là-bas.
Amitiés à Mosselmann.
All yours.
Dimanche, 2Mai1858.
Voilà, ma chère amie, le petit livre dont je vous avais parlé et qui vous amusera, j'en suis sûr.
Que vous avez été méchante de ne pas même me laisser le temps de vous remercier de toute la joie que j'ai trouvée dimanche et hier auprès de vous!
Votre extraordinaire Madame Nieri a commis en me quittant un enfantillage digne d'une étrangère. Avant que j'eusse eu le temps de donner mon adresse au cocher, elle s'était avisée de le payer, et, comme je me fâchais, elle a dit:Il est trop tard, c'est fait!—et puis, avec une vitesse aussi extraordinaire qu'elle, elle s'est élancée, elle et ses jupes, dans le grand escalier de l'hôtel.
Tout à vous.—Je vous embrasse comme untrès anciencamarade que j'aimerai toujours. (Le motcamaradeest un mensonge; il est trop vulgaire, et il n'est pas assez tendre.)
À JEANNE DUVAL
Honfleur, 17Décembre1859.
Ma chère fille,
Il ne faut pas m'en vouloir si j'ai brusquement quitté Paris sans avoir été te chercher, pour te divertir un peu. Tu sais combien j'étais exténué par l'inquiétude. De plus, ma mère, qui savait que sur ma terrible échéance de 5,000 fr. il y avait 2,000 fr. payables à Honfleur, me tourmentait beaucoup. D'ailleurs, elle s'ennuie. Tout s'est arrangé heureusement, mais figure-toi que la veille il manquait 1.600 fr. De Calonne s'est conduit très généreusement et nous a tirés d'affaire. Je te jure que je vais revenir dans quelques jours; il faut que je m'entende avec Malassis, et d'ailleurs j'ai laissé tous mes cartons à l'Hôtel. Désormais, je ne veux plus faire à Paris de ces énormes séjours qui me coûtent tant d'argent. Il vaut mieux pour moi venir souvent et ne rester que quelques jours. En attendant, comme je puis rester une semaine absent, et que je ne veux pas que dans ton état tu restes privée d'argent, même un jour, adresse-toi à M. Ancelle. Je sais que je suis un peu en avance sur l'année prochaine, mais tu sais que malgré ses hésitations il est assez généreux. Cette petite somme te suffira pour m'attendre, et les environs du Jour de l'An m'apporteront de l'argent. Mets donc ce billet dans une nouvelle enveloppe, et, puisque tu n'as pas le courage d'écrire de la main gauche, fais écrire l'adresse par ta domestique.
J'ai trouvé un logement transformé. Et ma mère, qui ne peut pas rester une minute en repos, a arrangé et embelli (elle a cru embellir) mon logement.
Je vais donc revenir, et si, comme je le crois, je suisdouéde quelque argent, je tâcherai de t'amuser.
Avec ces chemins glissants, ne sors pas sans être accompagnée.
Ne perds pas mes vers et mes articles.
À CHARLES ASSELINEAU
Jeudi, 13Mars1856.
Mon cher ami.
Puisque les rêves vous amusent, en voilà un qui, j'en suis sûr, ne vous déplaira pas. Il est 5 h. du matin, il est donc tout chaud. Remarquez que ce n'est qu'un des mille échantillons des rêves dont je suis assiégé, et je n'ai pas besoin de vous dire que leur singularité complète, leur caractère général qui est d'être absolument étrangers à mes occupations ou à mes aventures passionnelles, me poussent toujours à croire qu'ils sont un langage hiéroglyphique, dont je n'ai pas la clef.
Il était (dans mon rêve) 2 ou 3 h. du matin, et je me promenais seul dans les rues. Je rencontre Castille, qui avait, je crois, plusieurs courses à faire, et je lui dis que je l'accompagnerai et que je profiterai de la voiture pour faire une course personnelle. Nous prenons donc une voiture. Je considérais comme undevoird'offrir à la maîtresse d'une grande maison de prostitution un livre de moi qui venait de paraître. En regardant mon livre, que je tenais à la main,il se trouvaque c'était un livre obscène, ce qui m'expliqua la nécessité d'offrir cet ouvrage à cette femme. De plus, dans mon esprit, cette nécessité était au fond un prétexte, une occasion de b***, en passant, une des filles de la maison; ce qui implique que, sans la nécessité d'offrir le livre, je n'aurais pas osé aller dans une pareille maison.
Je ne dis rien de tout cela à Castille, je fais arrêter la voiture à la porte de cette maison, et je laisse Castille dans la voiture, me promettant de ne pas le faire attendre longtemps.
Aussitôt après avoir sonné et être entré, je m'aperçois que ma *** pend par la fente de mon pantalon déboutonné, et je juge qu'il est indécent de me présenter ainsi (même dans un pareil endroit). De plus, me sentant les pieds très mouillés, je m'aperçois que j'ailes pieds nus,et que je les ai posés dans un mare humide, au bas de l'escalier. Bah! me dis-je,je les laverai avant de b*** et avant de sortir de la maison.Je monte.—À partir de ce moment, il n'est plus question du livre.
Je me trouve dans de vastes galeries, communiquant ensemble,—mal éclairées,—d'un caractère triste et fané,—comme les vieux cafés, les anciens cabinets de lecture, ou les vilaines maisons de jeu. Les filles, éparpillées à travers ces vastes galeries, causent avec des hommes, parmi lesquels je vois des collégiens.—Je me sens très triste et très intimidé; je crains qu'on ne voie mes pieds. Je les regarde, je m'aperçois qu'il y en a un qui porte un soulier.—Quelque temps après, je m'aperçois qu'ils sont chaussés tous deux.—Ce qui me frappe, c'est que les murs de ces vastes galeries sont ornés de dessins de toutes sortes, dans des cadres. Tous ne sont pas obscènes. Il y a même des dessins d'architecture et des figures égyptiennes. Comme je me sens de plus en plus intimidé, et que je n'ose pas aborder une fille, je m'amuse à examiner minutieusement tous les dessins.
Dans une partie reculée d'une de ces galeries, je trouve une série très singulière.—Dans une foule de petits cadres, je vois des dessins, des miniatures, des épreuves photographiques. Cela représente des oiseaux coloriés, avec des plumages très brillants, dont l'œil estvivant.Quelquefois, il n'y a que des moitiés d'oiseaux.—Cela représente quelquefois des images d'êtres bizarres, monstrueux, presque amorphes, comme des aérolithes.—Dans un coin de chaque dessin, il y a une note:La fille une telle, âgée de ***, a donné le jour à ce fœtus, en telle année.Et d'autres notes de ce genre.
La réflexion me vient que ce genre de dessin est bien peu fait pour donner des idées d'amour.
Une autre réflexion est celle-ci: Il n'y a vraiment dans le monde qu'un seul journal, et c'estLe Siècle,qui puisse être assez bête pour ouvrir une maison de prostitution, et pour y mettre en même temps une espèce de musée médical.En effet,me dis-je soudainement,c'estLe Sièclequi a fait les fonds de cette spéculation de b***, et le musée médical s'explique par sa manière de progrès, de science, de diffusion des lumières.—Alors, je réfléchis que la bêtise et la sottise modernes ont leur utilité mystérieuse, et que, souvent, ce qui a été fait pour le mal, par une mécanique spirituelle, tourne pour le bien. J'admire en moi-même la justesse de mon esprit philosophique.
Mais, parmi tous ces êtres, il y en a un qui a vécu. C'est un monstre né dans la maison, et qui se tient éternellement sur un piédestal. Quoique vivant, il fait donc partie du musée. Il n'est pas laid. Sa figure est même jolie, très basanée, d'une couleur orientale. Il y a en lui beaucoup de rose et de vert. Il se tient accroupi, mais dans une position bizarre et contournée. Il y a de plus quelque chose de noirâtre qui tourne plusieurs fois autour de lui, et autour de ses membres, comme un gros serpent. Je lui demande ce que c'est; il me dit que c'est un appendice monstrueux qui lui part de la tête, quelque chose d'élastique comme du caoutchouc, et si long, si long, que, s'il le roulait sur sa tête comme une queue de cheveux, cela serait beaucoup trop lourd, et absolument impossible à porter;—que, dès lors, il est obligé de le rouler autour de ses membres, ce qui, d'ailleurs, fait un plus bel effet. Je cause longuement avec le monstre. Il me fait part de ses ennuis et de ses chagrins. Voilà plusieurs années qu'il est obligé de se tenir dans cette salle, sur ce piédestal, pour la curiosité du public. Mais son principal ennui, c'est à l'heure du souper. Étant un être vivant, il est obligé de souper avec les filles de l'établissement,—de marcher en chancelant, avec son appendice de caoutchouc, jusqu'à la salle du souper,—où il lui faut le garder roulé autour de lui, ou le placer comme un paquet de cordes sur une chaise, car, s'il le laissait trainer par terre, cela lui renverserait la tête en arrière.
De plus, il est obligé, lui, petit et ramassé, de manger à côté d'une fille grande et bien faite.—Il me donne du reste toutes ces explications sans amertume.—Je n'ose pas le toucher,—mais je m'intéresse à lui.
En ce moment,—(ceci n'est plus du rêve),—ma femme fait du bruit avec un meuble dans la chambre, ce qui me réveille.—Je me réveille fatigué, brisé, moulu par le dos, les jambes, et les hanches.—Je présume que je dormais dans la position contournée du monstre.
J'ignore si tout cela vous paraîtra aussi drôle qu'à moi. Le bonMinotserait fort empêché, je présume, d'y trouver une adaptation morale.
Tout à vous.
TABLE DES MATIÈRES
BAUDELAIRE PAR ÉDOUARD MANET, 1895FAC-SIMILE D'UNE PAGE DU CARNET DE BAUDELAIRELA VIE AMOUREUSE DE BAUDELAIREJEANNE DUVAL PAR BAUDELAIREFAC-SIMILE D'UNE PAGE DU CARNET DE BAUDELAIREDE L'AMOURFAC-SIMILE D'UNE PAGE DU CARNET DE BAUDELAIRELETTRES DE BAUDELAIRE
(Baudelaire par Manet et Jeanne Duval par Baudelaire.Source: Charles Baudelaire, A Study by Arthur Symons.Also available at Project Gutenberg.—Transcribers' note.)