The Project Gutenberg eBook ofDe l'amour

The Project Gutenberg eBook ofDe l'amourThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: De l'amourAuthor: Charles BaudelaireEditor: Félix-François GautierRelease date: March 29, 2017 [eBook #54456]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe atFree Literature (back online soon in an extended version,also linking to free sources for education worldwide ...MOOC's, educational materials,...) (Images generously madeavailable by Gallica, bibliothèque nationale de France.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'AMOUR ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: De l'amourAuthor: Charles BaudelaireEditor: Félix-François GautierRelease date: March 29, 2017 [eBook #54456]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe atFree Literature (back online soon in an extended version,also linking to free sources for education worldwide ...MOOC's, educational materials,...) (Images generously madeavailable by Gallica, bibliothèque nationale de France.)

Title: De l'amour

Author: Charles BaudelaireEditor: Félix-François Gautier

Author: Charles Baudelaire

Editor: Félix-François Gautier

Release date: March 29, 2017 [eBook #54456]Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe atFree Literature (back online soon in an extended version,also linking to free sources for education worldwide ...MOOC's, educational materials,...) (Images generously madeavailable by Gallica, bibliothèque nationale de France.)

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Baudelaire par Édouard Manet, 1865.

Baudelaire par Édouard Manet, 1865.

Fac-simile d'une page du carnet de Baudelaire

Fac-simile d'une page du carnet de Baudelaire

Table des matières

...Il s'imposait à nos admirations passionnées de remettre, autant que possible, toutes choses au point, et de concilier ces contradictions évidentes, pour fixer de façon précise la vie amoureuse de Baudelaire, et ensuite conclure cet Évangile d'Amour dont il avait projeté d'être l'Apôtre, aux débuts de sa carrière littéraire, vers 1846.

Quelques correspondances amoureuses, publiées au hasard des trouvailles; ses théories sur la Femme et sur l'Amour, éparpillées à toutes les pages de son œuvre, reconstituées et groupées autour de cet essai primitif: Choix de maximes consolantes sur l'Amour,afin de préjuger ce livre qu'il comptait écrire: Le Catéchisme de la Femme mariée;des souvenirs de ses contemporains, des échos glanés ça et là, et des anecdotes; surtout de piquantes lettres inédites; enfin, sonCarnet Intime,ont permis d'esquisser un Baudelaire amoureux dans la seule intention—non de satisfaire de vaines curiosités, et ainsi de profaner une mémoire bien sympathique,—mais d'expliquer l'œuvre par l'homme, et de donner ainsi plus d'éclat et plus de couleurs aux Fleurs qu'il cueillit en gerbes parfumées aux jardins de ses amours: la vie amoureuse de Baudelaire s'est reflétée toute dans son œuvre. Baudelaire n'aima ses maîtresses que pour l'éternel désir de mieux contempler son âme dans leurs prunelles...lacs où son âme tremble et s'y voit à l'envers...,parce que c'est là le grand secret de la loi de l'Amour de chercher à se retrouver et à se survivre en autrui, par cette inconsciente peur de la Mort, divin témoignage de la Beauté de vivre.

...Une de ses premières amours (je passe l'inversion sentimentale, et sensuelle peut-être, qui fit renvoyer Baudelaire de Louis-le-Grand)—sans doute le premier, si l'on tient pour nulles, et il le faut, les initiations érotiques des rues chaudes—un de ses premiers amours, la maigre nudité d'une petite chanteuse des cours: une blanche fille..., aux cheveux roux, son jeune corps maladif plein de taches de rousseur, deux beaux seins radieux comme des yeux...,qu'il rencontre en flânant. Poète chétif, il lui dédie la primeur de ses vers, à cette pauvre gueuse de carrefour; il glorifie ses haillons et ses sabots et nous perpétue le souvenir de sa beauté. Un ami de Baudelaire, peintre d'un joli talent, de Roy, exposeLa Petite Guitariste au Salon.—Simplement, comme ils s'étaient rencontrés, simplement, ils se quittèrent, ces deux vagabonds d'idéal. Baudelaire conserva toujours le parfum de cette fleur de printemps. Quand il parlera avec tant d'émotion de cette humble péripatéticienne des rues de Londres qui par l'amour sauva de la faim et de la mort l'aventureux Thomas de Quincey, il reverra dans un coin de son âme sensible cette petite créature gracieuse de faiblesse et de sa gentille mendiante rousse. Et, quand le mangeur d'opium et l'amant du haschisch rôderont plus tard, les nuits pleines de lune, dans Oxford Street ou sur les boulevards extérieurs du Mont-Parnasse, les regards tournés vers leurs adolescences attristées, ils se diront: «Ah! Si j'avais les ailes de la tourterelle, c'est vers Elle que je m'envolerais pour chercher la consolation.»Toujours la douceur des premiers baisers laisse, pour les heures de doute et de sécheresse, une source délicieusement fraîche qui fait oublier la douleur et qui murmure, gaiement, de l'espérance.

Baudelaire ensuite promena sa fantaisie curieuse par les quartiers bohèmes, courut les guinguettes de Paris et de la banlieue, les bals et les jardins publics; il y connut les Demoiselles et les Dames aux doux regards, celles de la basse volée et celle de la haute; il fréquenta les Danaë de la place Saint-Georges et effeuilla des roses à la statue de Léda. Il tint même les boulevards, soupa à la Maison d'Or et chez Bonvalet, après les haltes à l'Alhambra et au Vauxhall. Ils étaient alors toute une bande d'excentriques qui effaraient les profanes par leurs cheveux hirsutes, leurs allures féroces et leurs accoutrements singuliers,—Baudelaire cependant, qui détestait la mauvaise tenue, accusait déjà quelque noble beauté dans son entente de s'habiller; son élégance faisait valoir son air très distingué.—Ils tenaient leurs assises aux moulins de Montsouris et des barrières de Plaisance ils descendaient en vainqueurs sur la capitale. Un grand gaillard à la peau rousse, à la tignasse fauve, Privat d'Anglemont, paraît avoir été le boute-en-train de la bande habituelle de Baudelaire; il invitait les amis à lui offrir le vin d'Anjou sous la tonnelle d'un vide-bouteilles du boulevard Mont-Parnasse; pour les remercier, il leur récitait ses fameux sonnets rocaille, et les faisait bénéficier de ses relations intimes dans les maisons closes qu'il honorait de son haut patronage: «Allez-y de ma part, leur disait-il, vous b*** à l'œil sur mon ardoise.»Les jours de grande liesse, quand il recevait des sommes, son plaisir était de recueillir toutes les miséreuses prostituées, toutes les filles abandonnées; il les attablait chez le rôtisseur jusqu'à ce que ses escarcelles fussent vides; et l'on s'aimait à la diable, sans plus de malice, alors que l'hypocrisie bourgeoise accroissait l'attentat aux mœurs de34 0/0.Cette vie folle, dont il se dégoûta vite, la curiosité assouvie, Baudelaire la mena quelques années, jusqu'en 1842. Et c'est certainement dans ce dévergondage qu'il faut chercher les raisons qui décidèrent sa famille à l'embarquer sur un navire marchand en partance pour les Indes.

Dans ces milieux, Baudelaire expérimenta la bêtise et la naïveté des filles. Il importe de le noter aussitôt pour ne point prendre trop aux sérieux telles et telles opinions de Baudelaire sur les Femmes. Ainsi que beaucoup de gens de lettres et d'artistes, il inclina à juger les femmes par les petits salons du monde entretenu; et les nuits insensées des boudoirs vespasiens lui tissèrent un voile d'illusions qu'il aura bien du mal à défaufiler plus tard, quand la maturité et la réflexion, fortifiées par la misère et par la maladie, lui permettront de mieux comprendre la Femme et de ne point conclure sur les femmes en général ce qu'il convient de décider quant aux filles en particulier. C'est le point le plus intéressant à retenir de cette période enfiévrée où Baudelaire fit son apprentissage de la vie et de l'amour; et, si je devais décrire universitairement la course amoureuse de Baudelaire, je dirais que voici sa première manière d'aimer, instinctivement, brutalement même, en débauche et en curiosité libertine; et que les objets de cet amour juvénile vont leurrer ceux qui pensent trouver là la personnalité amoureuse de Baudelaire, car il eut le courage de reconnaître son erreur, sans toutefois la renoncer, ce qui était double bravoure de sa part. Je veux dire que cette Jeanne Duval, dont à raison on ne veut séparer le nom de celui de son poétique amant, ne fut point, exclusivement, ainsi qu'on l'affirme trop gratuitement, la maîtresse de Baudelaire; que même jamais il ne se donna à elle, s'il est vrai qu'en amour la communion des chairs, sans l'intime communion des âmes, ne soit qu'un mensonge pour endormir la douleur humaine. Jeanne Duval ne régna sur les sens et sur l'imagination de Baudelaire que par l'incantation de sa volupté pénétrante et le charme magique de son étrangeté. Par la force de l'habitude, elle fut la maîtresse de sa vie; pas un seul instant, en dépit que lui-même l'ait cru, elle n'occupa la moindre place dans son cœur.ELLE EST LA FLEUR DU MAL, OUI; L'AMOUR DE BAUDELAIRE, ASSURÉMENT, NON.

Il fit sa connaissance vers la vingtième année. Tarifée du trottoir, figurante de café chantant, valetaille exotique, impossible de le préciser. Baudelaire s'en éprit soudainement, au point de lui sacrifier une juive de la rue Saint-Antoine, Sarah-Louchette, encore une gueuse, pour laquelle il paraissait avoir quelque attachement.—Vingt ans, la gorge déjà basse, les seins tombés, elle est chauve et porte perruque; elle louche de son œil juif et cerné. Un soir d'hiver, la faim a relevé ses jupons en plein air; elle a vendu son âme pour avoir des souliers; elle a traîné les ruisseaux, et mordu le pain de l'hôpital. Elle s'essouffle au plaisir. Pour elle, et d'elle, tant d'amants sont défunts que, les nuits d'insomnie, ses yeux inquiets en voient défiler les fantômes.—Cette bohème-là, c'est son tout, sa richesse, sa perle, son bijou, sa reine, sa duchesse, celle qui l'a bercé dans son giron vainqueur, et qui, dans ses deux mains, a réchauffé son cœur.—D'abord, Jeanne fut cruelle et coquette; en attendant de baiser son noble corps, Baudelaire dut retourner à l'affreuse juive. Près de celle qu'il n'aime plus, il songe à celle dont son désir se prive; il se représente sa majesté native, son regard vigoureux et tout de grâce, le casque parfumé de ses cheveux; il n'aspire qu'à la ferveur de caresser ses pieds frais et ses tresses noires; surtout il voudrait obscurcir la splendeur de ses froides prunelles, par quelque larme, quelque soir. Sans doute, en prolongeant sa cour, la belle ténébreuse avait résolu dé mieux s'attacher le jeune homme; elle y réussit, en tous cas, puisque plus elle le fuyait, plus il l'aimait, plus il chérissait cette froideur par où elle lui plus belle; puisque dès lors leurs existences se confondirent si bien qu'au milieu des plus angoissantes préoccupations Baudelaire ne cessa d'assurer la vie de sa compagne d'amour, avant de penser à s'assurer la sienne.

Jeanne Duval, by Baudelaire.

Jeanne Duval, by Baudelaire.

La fille de Saint-Domingue n'empruntait pourtant sa beauté qu'à l'image poétique dont Baudelaire se plaisait à l'auréoler dans son triste cœur. Les familiers du quai de Béthune, qui n'en étaient pas amoureux, confessaient qu'elle n'avait ni talent, ni esprit, ni cœur, aucune beauté, et aucun charme(physiquement, cette drôlesse ne vaut même pas le ***, disait un intime),rien enfin qui justifiât la passion exclusive qui s'empara de Baudelaire à cette époque. Près de la cheminée, elle demeurait blottie dans un fauteuil bas et y restait silencieuse, cependant que les apprentis de lettres dissertaient des théories et jonglaient aux paradoxes. Baudelaire improvisant lui dictait tes vers qu'elle retenait, que peut-être elle recopiait. Il s'amusait parfois, en marge des manuscrits, à dessiner avec une allumette noircie ou une estompe, sa chevelure pelée, ses seins déliquescents et ses larges hanches qui roulaient sur des cuisses évasées, ses deux grands yeux noirs, insensibles, indifférents, deux bijoux froids où rien ne se révèle ni de doux ni d'amer. La passion des liqueurs fortes, la méchanceté sournoise des races de couleur, des infidélités quotidiennes en des crises d'hystérie bestiale, autant de raisons qui, loin de détourner Baudelaire d'une liaison fangeuse, fortifièrent son penchant pour la Vénus noire. Elle est l'ornement de ses nuits: il l'adore à l'égal de la voûte nocturne. Elle est le vase de tristesse où il boit l'absinthe douloureuse, devant l'impuissance de jamais atteindre les immensités bleues du Rêve. Ses yeux, illuminés ainsi que des boutiques d'incendies qui ne s'éteignent jamais, le brûlent jusqu'aux dernières moelles, d'une brûlure sans cesse avivée: elle est savante pour le mal, et, femme impure et mégère libertine, elle mettrait l'univers dans sa ruelle. Elle est la Reine des péchés. Pour l'ouragan de cette volupté, pour l'élixir de sa bouche goulue, insatiable...être le Styx pour l'embrasser neuf fois...,pour les deux grands yeux noirs de l'enfant des noirs minuits, il abandonne tout, il sacrifie tout, famille, avenir, amis, lui-même il s'enlise jouisseusement dans cette débauche, il s'y donne à pleines lèvres, pour peut-être le sadisme de remâcher son dégoût immense de cette sublime ignominie; même, il renoncerait à sa vocation d'écrire des proses légères et ailées, et de ciseler si finement des vers si vigoureux, si martelés; et, cependant, les admirateurs de Baudelaire ont voulu voir en Jeanne Duval la Muse qui servait à pétrir le Génie du maître; lui-même se l'avouait, elle était son inspiratrice.

L'inspiration de la mulâtresse existe bien, en effet, mais ce n'est qu'une inspiration indirecte, lointaine. Jeanne Duval lui était le miroir extérieur où se profilaient, en plus de beauté et plus de relief, tous les revenants de sa jeunesse. Il l'aimait de lui faire ressouvenir des pays parfumés que le soleil caresse, et de l'invraisemblable décor des tropiques brûlants, de Bénarès et du Gange...les idoles à trompe qu'on salue, les trônes constellés de joyaux lumineux, les palais ouvragés et féeriques, les costumes qui sont une ivresse pour les yeux, les jongleurs savants que le serpent caresse et les femmes qui se teignent les dents et les ongles, et puis, et puis encore...Tout l'attachement qu'il lui montra avec tant de fidélité n'était que la traduction de la reconnaissance pour ce quelle lui rendait vivante la vision de ces rivages heureux et des ces îles singulières qu'il avait chéries jusqu'à la possession, jusqu'à la défaillance. Par le seul fait de cette association d'idées, et par l'intensité de son désir imaginatif et créateur qui lui ressuscitait les contrées entrevues et lui éternisait ses jeunes impressions, il accentua une accoutumance de laquelle il ne put jamais se déprendre...Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, quand je mords tes tresses lourdes et noires, il me semble que je mange des souvenirs.

L'embrassant, il s'embrassait lui-même, et sa jeunesse. Il voulait respirer en elle tous les parfums de là-bas—BENJOIN, ENCENS, OLIBAN, MYRRHE—qui avaient grisé ses narines, et qu'il retrouvait endormis—MUSC ET HAVANE—dans sa chevelure moutonnante...Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage...Il l'aimait d'être si indolemment paresseuse; il revoyait les palmiers d'où pleut sur ses yeux la paresse; et son nonchaloir lui rappelait la langoureuse Asie et la brûlante Afrique. Elle était l'oasis où rêver, à l'abri des grandes sécheresse. Elle était la gourde où humer à longs traits le vin des souvenirs. Et son sein chaleureux, c'était le frémissement de l'éternelle chaleur des cieux en feu, sous l'ardeur monotone du soleil d'Orient. Il l'aimait pour ses yeux faits de minéraux charmants, où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique. Pour le miroitement de sa peau huileuse qui vacille comme les étoiles, il eût perdu l'humanité et trahi ses dieux. Le martyre n'aurait point été au-dessus de ses forces si, de ce prix, il eût dû payer les nuits de caresses et de morsures, les baisers diaboliques, infinis et pâmés. Il aimait Jeanne Duval, parce qu'elle lui était la représentation plastique des pays délicieux où son âme était restée captive à jamais. Jeanne Duval, c'était lui-même, en autrui, avec toutes les séductions de la femme, par suggestion, et toutes les illusions de la poésie et du souvenir.

Il aimait aussi dans Jeanne Duval une autre femme qu'il avait connue dans la traversée. La dame créole aux charmes ignorés, qui marchait, grande et svelte, comme une chasseresse sous les bois de palmiers, avait soumis son enthousiasme curieux. Et il gardait d'elle un souvenir durable; ses airs maniérés et nobles, son teint pâle et chaud, lui inspirèrent ses premiers vers, et elle lui fut la source des mille sonnets germèrent dans son cœur. Il eût voulu l'amener au vrai pays de gloire, sur les bords de la Seine or de la vaste Loire; il jugeait sa beauté digne d'orner les vieux manoirs de France.—Il aimait encore dans Jeanne une fille du Malabar qu'il avait hésité à amener avec lui en France. Elle a des yeux de velours plus noirs que sa chair; ses pieds sont aussi fins que ses mains et sa large hanche est charitable aux fatigues. Dès que le matin fait chanter les platanes, et tout le jour, doucement, sur une natte, son corps vêtu de mousselines frêles, jusqu'au soir d'écarlate, elle fredonne tout bas des airs inconnus, et ses rêves flottants sont pleins de colibris. Comme il se félicite, maintenant, de ne pas lui avoir imposé nos sales brouillards et d'avoir laissé l'heureuse enfant aux pays chauds et bleus où Dieu la fit naître; elle eût dû emprisonner ses flancs dans la brutalité d'un corset et glaner son souper dans nos fanges.—Il aimait enfin dans Jeanne Duval l'image de la belle Dorothée, une coquette des tropiques qui moulait sa taille longue et sa gorge pointue dans une robe collante de soie rose... le poids de son énorme chevelure presque bleue, l'ombrelle rouge fardant sa peau ténébreuse, sa jambe luisante et souple... et demandait aux officiers si les belles dames de Paris étaient toutes plus belles qu'elle. Elle s'avançait, harmonieusement, heureuse de vivre et souriant d'un blanc sourire, comme si elle apercevait au loin dans l'espace un miroir reflétant sa démarche et sa beauté. Et, souvent, Baudelaire s'évade de la liaison qui l'obsède; il revoit la case sacrée où cette fille très parée évente ses reins en écoutant pleurer les sanglots des bassins; il se caresse à sa peau délicate frottée d'huile odorante. Des fleurs se pâment dans un coin... Les images, les images toujours, la primitive, l'exclusive passion de Baudelaire.

...IL A PLUS DE SOUVENIRS QUE S'IL AVAIT MILLE ANS.Dans l'océan de la chevelure de la Bien-Aimée, il retrouve tout l'hémisphère de sa vie idéale, de cette existence monotone et langoureuse qu'il rêve toujours, toujours, plus la réalité lui est mauvaise. Le Spleen. L'Idéal. Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne, il respire l'odeur de son sein chaleureux, son âme inquiète appareille pour les climats enchanteurs, et il songe à la douceur d'aller là-bas vivre ensemble, aimer, et mourir, au pays qui lui ressemble...Au bord de la mer, une belle case, en bois, enveloppée de tous ces arbres bizarres et luisants, dont j'ai oublié les noms... dans l'atmosphère, une odeur enivrante, indéfinissable... dans la case, un puissant parfum de rose et de musc... plus loin, derrière notre petit domaine, des bouts de mâts balancés par la houle.... Autour de nous, au delà de la chambre éclairée d'une lumière tamisée par les stores, décorée de nattes fraîches, et de fleurs capiteuses, avec de rares sièges d'un rococo portugais, d'un bois lourd et ténébreux, (où elle reposerait si calme, si bien éventée, fumant le tabac légèrement opiacé)... Au delà de la varangue, le tapage des oiseaux ivres de lumières, et le jacassement des petites négresses ... et la nuit, pour servir d'accompagnement à mes songes, le chant plaintif des arbres à musique, des mélancoliques filaos... Oui, en vérité, c'est bien là le décor que je cherchais... C'est là qu'il faudrait demeurer pour cultiver le rêve de ma vie. Et y posséder sa chère vie...LÀ, TOUT N'EST QU'ORDRE ET BEAUTÉ, LUXE, CALME ET VOLUPTÉ...Et, sur ce thème favori, Baudelaire brode les variations les plus vagabondes; il écritL'Invitation au voyage,pour l'offrir à la femme aimée, à la sœur d'élection; il l'écrit sur des vers qui s'eurythment en beauté et en harmonie, comme là-bas dans le port les formes élancées des navires; il l'écrit en des proses parfumées aussi douces que le revenez-y de Sumatra, et légères. Jamais sa chaude fantaisie n'a de rêves plus tendrement mélancoliques, jamais ses musiques (musiques de Weber, lointaines, et apaisantes, un sommeil magnétique) ne se sont détachées en un murmure plus amoureux. Il trouve même à cette jouissance, désir et regret, tant de délices infinies qu'il aboutit à cette conclusion orientale: Pourquoi contraindre les corps à changer de place, puisque l'âme voyage si lestement?

Alors il se crée un chez-soi où il met toute l'intimité de son âme. Des meubles voluptueux, aux formes alanguies, et des meubles luisants, polis par les ans, des étoffes lamées et de vieilles robes aux discrets parfums d'autrefois, des marbres, des tableaux de maîtres; sur les murs, nulle abomination artistique; en de précieuses reliures de Lortic, les quelques rares livres de chevet sur le beau pupitre en marqueterie. Des miroirs profonds. Tiédeur de la chambre, serre chaude où l'esprit sommeille; une senteur infinitésimale du choix le plus exquis. L'abondance des fraîcheurs de mousselines aux fenêtres et les vitres de couleur pour, selon les mouvements de son caprice, enchâsser les variations de ses songeries; pour ses yeux brûlés par les fièvres de curiosité, la lumière, décolorée, en caresse, discrète. Des divans profonds comme des tombeaux. Et d'étranges fleurs sur les étagères. Une chambre vraiment spirituelle, où l'atmosphère se teinte de rose et de bleu. Il s'illusionne aux apparences de quelques semaines tranquilles; il croit définitivement avoir trouvé le charme du foyer. Elle est si gracieuse, sa maîtresse, avec ses vêtements ondoyants et nacrés; même quand elle marche, on croirait qu'elle danse: sa tête d'enfant se balance avec la mollesse d'un jeune éléphant; son corps se penche et s'allonge comme un fin vaisseau qui roule bord sur bord. Au crépuscule, quand les douleurs s'aigrissent, et que la peur vient aux sensitifs de la solitude et du soir, la soupe parfumée attend Baudelaire, au coin du feu; et la bien-aimée, en kimono de satin jaune, lui offre, amoureusement à cette heure, ses seins qui remplissent ses bras ouverts. Un beau chat se promène, sous les lampes, et aussi le parfum de sa fourrure blonde et brune; sa voix mystérieuse endort les plus cruels maux et contient toutes les extases; ses prunelles pâles, vivantes opales.—Ne pas connaître cette douceur, c'est n'avoir jamais vécu. Et il veut cette douceur, il veut cette vie; de toutes ses forces il s'accroche à ces mensonges: Qu'importe la réalité placée hors de moi, si elle m'a aidé à vivre, à sentit que je suis... et ce que je suis...

Mais les caprices de sa vie et de son amour, mais surtout les caprices de son travail, par trop intermittent et peu productif—de 1842 à 1858, dit-il, seize années de fainéantise—entraînent les désastres financiers, en dépit de son conseil judiciaire, qui date de 1844; dès 1846, il simplifie sa toilette, c'est dire te dernier sacrifice. Des dettes, une vingtaine de mille francs, y compris des billets de complaisance, on a abusé de sa jeunesse et de ses besoins d'argent, l'usure, acharnent les créanciers à sa porte. En vain, s'enfuit-il à tous les coins de Paris, de la rue Pigalle à la rue Mazarine, de la rue Laffitte à la rue de Seine, l'avenue de la République, dans ses meubles, en meublé, à l'hôtel. Il faut partir. Il faut s'en aller en province. On lui offre de diriger un journal conservateur. L'accepte-t-il? En tous cas, en Janvier 1850, c'est l'exil à Dijon. C'est l'intimité brisée, c'est la halte à l'hôtel. Jeanne Duval pourtant a beaucoup d'économie et, bonne ménagère, 150 francs par mois lui suffiraient pour assurer la vie; 50 francs pour sa toilette; 50 francs pour des meubles en location et un petit appartement; 50 francs de côté pour acheter des meubles à Paris, au retour, bientôt. Mais il faut des avances pour la plus simple installation. Et il est dû à l'hôtel, beaucoup; 12 francs par jour. Et la dame de l'hôtel commence d'être pressante. Peut-être des réflexions et des observations à Jeanne Duval qui fait trop remarquer la maison, maintenant qu'on ne paie plus. Jeanne Duval s'énerve de cette gêne d'argent, de cette situation.«J'ignore,écrit Baudelaire, si l'envie de sortir de cet hôtel lui fera faire une chose que je regarde comme inconvenante.»Quelle chose? Quelle inconvenance? Il est trop facile de le de le présumer; de vivre aux gages quotidiens, pas toujours, des passants agréerait peut-être mieux à la mulâtresse qui n'aime point Baudelaire; pourrait-elle comprendre du reste sa sensualité sentimentale. Baudelaire s'essouffle; avec ses petites rentes et son travail, il essaie en vain d'équilibrer son budget. La grande gêne. Plus d'amour donc, de tranquillité du moins. L'ennui; Baudelaire voit le sens pratique de la vie. Les querelles, chaque jour. Les réconciliations, chaque nuit. Ainsi, jusqu'à la fin de 1852; guéri de quelques-unes de ses illusions, les mauvaises, guéri de ses ambitions politiques qui depuis 1848 ont accru sa misère, de là date la nouvelle liaison, par correspondance, avecLa Présidente.Les lendemains de volupté, car l'emprise charnelle, est bien profonde, sont plus terribles que des cauchemars.

Jeanne Duval est entrée dans son âme comme un coup de couteau. D'avoir prêté son cœur à la cruelle, pour qu'elle y exerce ses dents et trompe son ennui à ce jeu singulier, Baudelaire sent de la folie lui serrer les tempes; sa pauvre tête fatiguée s'égare et chancelle. En vain, il la supplie de l'aimer aujourd'hui, parce que demain ce sera la mort et que la pierre opprimera sa poitrine heureuse, ses flancs assouplis, et qu'alors, au tombeau, ses regrets seront infinis, éternels. Il jalouse le sort des animaux qui se peuvent plonger dans un sommeil stupide; il voudrait tant goûter les voluptés de l'anéantissement; en vain. Il demande l'oubli aux fumées de l'ivresse; le laudanum, le haschisch, il les essaie. La Révolte s'empare de lui; il voit rouge et du sang lui gicle au front. Tuer Jeanne, il y songe; mais, si ses efforts le délivraient de son empire, ses baisers ressusciteraient le cadavre de son vampire...O fureurs des cœurs mûrs par l'amour ulcérés! O femmes dangereuses! O séduisants climats!

Il pense se tuer. Le glaive et le poison lui promettent la délivrance. Il va chez Cousin lui demander son avis sur l'immortalité de l'âme. Pour des publications posthumes, il porte des manuscrits à Banville. Il passe toute une journée à Châtillon, sous la tonnelle d'une guinguette, et s'y grise de vers avec son ami Louis Ménard; il lui confesse qu'il a décidé de se suicider. Et, le soir, dans un cabaret de la rue de Richelieu, devant sa maîtresse, il se perce la poitrine d'un coup de couteau. À en croire Philippe Berthelot, «Baudelaire ne sentit rien. Il fut réveillé par un ronronnement. Il était chez le commissaire de police qui lui disait: Vous avez commis une mauvaise action; vous vous devez à votre patrie, à votre quartier, à votre rue, à votre commissaire de police. On le porta dans sa famille; sa maman lui copiait ses vers. Mais il ne put y durer: on ne buvait chez elle que du bordeaux, et il n'aimait que le bourgogne.»Si ces détails sont de créance peut-être légendaire, la tentative de suicide n'est pas douteuse, bien certainement. On a voulu lui donner pour raison la gageure de mystifier sa mère et ses amis et d'amener son beau-père, le général Aupick, à lui payer des dettes criardes... Baudelaire alors a cessé toutes relations avec sa famille; il écrit à sa mère sur un ton de déférence glaciale; et il a, dans une lettre mordante d'ironie, sommé le général de n'avoir plus à se préoccuper de lui... Pourquoi donc ne pas admettre plus vraisemblablement que de bonne foi il chercha plutôt à s'évader de l'impossible liaison qui l'écœurait jusqu'au vomissement, aux heures de bonne santé, quand sa Muse n'était pas malade?

Car, n'est-ce pas, c'est fini d'espérer; il est épouvantablement collé à cette carcasse, éternellement. Il entrevoit cette vie quotidiennement crapuleuse, demain, après-demain, et toujours... C'est le mensonge pour la vie, l'insupportable, l'implacable vie. Son dernier effort est brisé; la sorcière aux flancs d'ébène lui a versé quelque philtre de Thessalie; tout pantelant, comme un moribond, en vain il veut encore se ressaisir au tombeau de son amour; il se sait irrésistiblement vaincu. Il comprend l'inanité de son aspiration à l'Idéal et que son Rêve ne peut plus appareiller pour ces contrées mystiques où ses désirs partaient en caravanes. Il maudit la Maîtresse de son esprit et de ses sens; il maudit la perfide qui l'a asservi si misérablement et lui a mis aux pieds le boulet des forçats à perpétuité. Il a beau la traiter d'ordure et lui jeter à la face tous les sarcasmes les plus blessants; ses grands yeux fixes et froids gardent l'horreur et la cruauté de l'insensible. Il ricane férocement sur ses jambes lubriques, en l'air, et sur son ventre plein d'exhalaisons putrides, quand il l'assimile à l'infection d'une charogne infâme. Comme il souhaite donc que les vers rongent sa peau comme des remords et que la vermine bourdonnante la mange de baisers empuantis!

Et pourtant qu'il l'aime, dans cette haine amoureuse! Il a voulu oublier l'amertume de son cœur dans des passades érotiques; sur d'autres bouches, il a voulu boire ce vin de Bohême qui l'enivrait. L'oubli n'est plus possible et il n'est plus qu'une bouche pour y boire, au bord des dents, le ciel liquide. Alors, des reprises éperdues, de nouvelles étreintes où les corps craquent et l'esprit se détraque. Elle est si belle, sa gorge triomphante qui s'avance et qui pouse la moire; et il en ouvre les panneaux bombés et clairs, comme d'une armoire, armoire à doux secrets, pleine de bonne choses, de vins, de parfums, de liqueurs, qui font délirer les cerveaux et les cœurs. Ses nobles jambes tourmentent les désirs obscurs, les agacent. Ses bras sont des boas luisants pour serrer l'amant dans son cœur, pour l'y imprimer. Son cou large et rond! Ses épaules grasses! Ses hanches sont amoureuses de son dos et de ses seins. Et puis, elle sait la caresse qui fait revivre les morts. Et le charme toujours étrange de sa tête qui se pavane en triomphe! Toute l'Enfance et toute la Maturité! Et les baisers gourmands, et les ivresses sensuelles! C'est que cette femme est vraiment un sphinx. Il adore les senteurs fauves de ses lourds cheveux et les parfums de fourrure de sa jeunesse. Tout d'elle lui est un plaisir, la mollesse de son balancement, la cadence de son abandon, la souplesse de son corps qui frissonne sus les caresses du linge; jusqu'aux lenteurs et aux brusqueries de ses mouvements, son allure orientale et sa grâce enfantine de singe. Et toujours encore le désir d'incarner son Premier Rêve, son Grand Rêve, de partir pour la Terre Promise, seulement promise, aux pauvres rêveurs; quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, chargé de toile, et va, roulant suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.Mais le beau navire s'est ancré dans l'ignominie de la vase et de la boue des végétations chanceuses l'immobilisent dans l'impuissance de partir quelque jour. Cette fois, enfin, c'est bien la vie qui meurt, toute la Beauté de la vie et des illusions édéniques.Où sont les parfums enivrants des fleurs disparues? Où sont les couleurs féeriques des anciens soleils couchants?

Une désespérance, comme le monde n'en avait jamais entendu et dont l'écho pleurera par delà les siècles les plus lointains, l'envahit corps et âme. Il marche ainsi qu'un fantôme; les excès du haschisch, les traîtrises du laudanum, aussi quelque maladie d'amour qui puise et qui épuise ont métamorphosé le dandy qui donnait le ton aux élégances, Byron, Brummel, Shéridan. Il n'est plus que l'ombre d'Hamlet, le regard indécis, les cheveux au vent. Sa bouche se détracte en un rictus d'ironie et ses yeux éteints ne reflètent plus que des doutes et des scepticismes. Regrets, Spasmes, Peines, Angoisses, Colères, Névroses, tout le démoniaque cortège danse la sarabande dans son sein meurtri. Cuisinier funèbre, il s'amuse à faire bouillir son cœur, pour le manger. Il court au Sabbat du Plaisir, pour de l'oubli, quelques minutes. Bastringues, Bouis-Bouis et Caboulots. Le chant des violons et la flamme des bougies ne peuvent chasser son cauchemar. Il court aux tripots, lui, le buveur de quintessences, lui, le buveur d'ambroisie, non par distraction, non par plaisir, mais pour envier la funèbre gaieté des vieilles courtisanes maquillées, aux lèvres sans couleur, aux mâchoires édentées, qui minaudent autour des tapis verts ou trafiquent leurs masques de beauté. Il fréquente les bayadères sans nez, les femmes galantes, les gouges, dans les bouges. La ronde des femmes damnées (vierges, démons, monstres, martyres aux mornes douleurs, aux soifs inassouvies; ces chercheuses d'infini, mystiques ou voluptueuses, ses pauvres sœurs) tourne, tourne en folie dans son imagination hyperesthésiée. Il chante les terribles plaisirs et les affreuses douceurs de la Débauche et de la Mort, les deux bonnes filles qui l'hospitalisent sous les charmilles des tombeaux et des lupanars. Dans l'Île aux myrtes verts où la Prêtresse de l'Amour entrebâillait sa robe aux brises passagères et adorait Cythère par les secrètes chaleurs de son corps embrasé, il ne trouve plus qu'un gibet à trois branches, où pend son image; et des oiseaux sauvages plantent leur bec impur dans tous les coins sanglants de sa pourriture...Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage de contempler mon cœur et mon corps sans dégoût.

Puis, il se passionne pour les gravures de Réthel qui symbolisent son désespoir et ses ricanements. Il voit s'ébranler la danse macabre de tous ces cadavres vernissés, les Antinoüs flétris, les baladins du troisième sexe, les dandys à face glabre. Comme il a dépouillé son cœur et sa fierté près de sa maîtresse orientale, il prend un plaisir maudit à dépouiller l'humanité de ses oripeaux élégants et parfumés; l'ivresse des sens s'est dissipée, et son goût le plus cher, c'est partout d'imaginer un grand squelette qui chante l'hymne de la faute originelle. Et une indicible angoisse me griffe à la peau et au cœur, ces matins blancs d'automne triste, à regarder ces gravures allemandes où les doigts énervés de Baudelaire ont laissé leur empreinte, de les avoir si souvent feuilletées pour remâcher sa douleur, pour repaître sa fièvre. Toutes ces choses du tombeau, tous ces troupeaux mortels d'immortels, ces armatures humaines qui crient la vanité des vanités et toutes les vanités, respirent le plus pénétrant désespoir, ainsi que les fleurs du Sorcier, sur les hauteurs du Brocken.Des ailes de corbeau effleurent le silence. L'Amour est assis sur le crâne de l'humanité et de sa bouche cruelle il éparpille en l'air sa cervelle, son sang et sa chair.

Enfin, le désespoir suprême et l'invocation satanique: «O Satan, prends pitié de ma misère... Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles le culte de la plaie et l'amour des guenilles.»Enfin, la Prière à la Mort qui console et qui fait vivre, la Mort, le but de la vie, le seul espoir, la Mort, cet élixir qui nous enivre et nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir.—Arrêtez, vous qui passez par la route, et dites-moi donc s'il est une douleur si grande, dites-moi donc s'il est un amour plus agité et plus tordu. Et voyez comme il a souffert dans tous les cycles de cet Enfer à y promener sa tristesse et son écœurement, après avoir perdu le Paradis où s'exhalaient des parfums frais comme des chairs d'enfant. Oui, toute l'œuvre rimée de Baudelaire s'explique par l'incantation magique de la Mulâtresse, si vous acceptez de ne croire qu'aux façades; que j'aimerais pourtant mieux que vous ne considériez en ces Enthousiasmes et ces Adorations, ces Prières et ces Extases, ces Tortures et ces Morsures, ces Lamentations et ces Désolations, que le dédoublement de cette dualité indédoublable qui mêlait en l'âme de Baudelaire les principes de vie et les principes de mort. Lui seul, il est la source, lui seul, il est le but; et tous ces espoirs d'un instant, toutes ces désespérances d'une minute, c'étaient les désespérances et les espoirs d'une nature vibrante, sensible à l'excès, et maladive, d'un Poète. Et que si cette liaison noire ne l'eût point enlisé dans l'ornière des désillusions et des dégoûts, tout de même il se serait pris au piège de l'Idéal. Comme l'imagination crée le monde, elle le gouverne. Ce fut l'imagination qui emporta Baudelaire des plus grands enthousiasmes aux plus profondes déceptions. Vraiment, il se souvenait d'une vie antérieure vécue dans les voluptés calmes; vraiment il rêvait le soir des célestes vendanges. Jeanne Duval, toute sa jeunesse de 1841 à 1852, une jeunesse cahotée, capricieuse, oui; mais par subjectivité; elle fut l'incarnation de son âme, le Rêve des lendemains et le souvenir du Passé. Il sait maintenant, au bout de sa douleur, que ce goût de Mort qu'il a sur les lèvres et dans son cœur, c'est le goût de la Vie. Désormais son cœur, meurtri comme une pêche, est mûr, comme son corps, pour le savant amour.

Enfin, ce restera au livre de charité la plus belle œuvre de Baudelaire d'avoir, après l'illusion tombée, conservé la maîtresse de ses débuts. Voici, en effet, que ses vices sournois, la boisson, l'alcool, d'autres, beaucoup d'autres, l'ont presque paralysée. Baudelaire la garde avec lui; jusqu'à sa dernière heure, dans les moments où il se reprend à quelque espoir, il ne rêve plus, cependant son amour est ailleurs, qu'un jour de retrouver l'amitié de sa mère et la petite maisonnette, là-bas, sur la côte de Honfleur, pour bercer sa grande tristesse, sur la plainte des vagues—et aussi de retrouver Jeanne, de lui faire un intérieur charmant, de la distraire, de la guérir, pour quelquefois repartir aux îles parfumées que le soleil caresse.MA MÈRE, JEANNE, LEUR AVENIR,obsession qui torture son esprit. Sur une couverture de Revue, ces deux mots griffonnés en chemin:JEANNE, MA MÈRE.Sur sonCarnet intime: «Le salut est dans la bonne minute. Le salut, c'est l'argent, la gloire, la sécurité, la levée du C. J., la vie de Jeanne».Plus loin et souvent: «MA MÈRE, JEANNE ET MOI».Ce n'est plus maintenant de la sensualité, ni de la passion, c'est du devoir, c'est du sacrifice.«Ma chère fille, lui écrit-il, il ne faut pas m'en vouloir si j'ai brusquement quitté Paris sans avoir été te chercher pour te divertir un peu... je te jure que je vais revenir dans quelques jours... Je ne veux pas que tu restes privée d'argent, même un jour... Je vais revenir bientôt et si, comme je le crois, je suis doué de quelque argent, je tâcherai de t'amuser... Ne sors pas sans être accompagnée, par ces chemins glissants...»Elle est aux Batignolles; une vieille domestique la soigne et écrit pour elle; Jeanne Prosper, non plus Jeanne Duval, ne peut déjà plus écrire, la main est morte, en 1859. Baudelaire se prive de tout; il pousse même le renoncement jusqu'à l'impossible; et avec quelle délicatesse il prie son généreux tuteur et ami, le brave M. Ancelle, d'avancer des sommes à Jeanne: «Surtout, je vous supplie de ne pas lui faire la moindre plaisanterie ou la moindre allusion sur ses misères antécédentes... Je crois que cette malheureuse Jeanne devient aveugle...»Elle est à l'hospice Dubois, au faubourg Saint-Denis; ses 34 printemps sont 34 hivers; une pauvre infirme; Baudelaire paie sa pension, irrégulièrement; on menace de mettre la paralytique à la porte; Baudelaire va jusqu'aux derniers sacrifices, il vend ses objets les plus chers, ses plus précieux souvenirs; mais, pour satisfaire ses goûts de boissonnerie, cetteterrible femmefait écrire qu'elle n'a rien reçu, afin de se procurer ainsi de l'argent; elle ne reste que deux mois à l'hospice, parce que vicieuse, insupportable... Elle est à l'hôtel. Elle est, en 1860, dans un appartement que Baudelaire vient de lui installer; il doit l'y rejoindre, rue Beautreillis. Elle meurt, après Baudelaire; quand et comment, impossible de le savoir. Baudelaire, ses livres de compte en font foi, assure sa vie jusqu'au dernier instant. Il l'a connue vers 1842; certainement, quand il écrit à la Présidente, rencontrée à l'hôtel Pimodan de 1845 à 1848, à son heure d'épanouissement parfait, en Janvier 1852, il a cessé totalement de l'aimer. Depuis 1852 qu'à sa mort, il la garde, il la sauve de la misère. C'est simple, c'est sublime. C'est Baudelaire.

... Je te donne ces vers afin que si mon nom,—aborde heureusement aux époques lointaines—et fait rêver un soir les cervelles humaines,—Vaisseau favorisé par un grand aquilon.Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,—fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,—et par un fraternel et mystique chaînon,—reste comme pendue à mes rimes hautaines.Être maudit à qui, de t'abîme profond—jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond!—O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère.Foules d'un pied léger et d'un regard serein—les stupides mortels qui t'ont jugée amère,—statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain.

... Je te donne ces vers afin que si mon nom,—aborde heureusement aux époques lointaines—et fait rêver un soir les cervelles humaines,—Vaisseau favorisé par un grand aquilon.

Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,—fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,—et par un fraternel et mystique chaînon,—reste comme pendue à mes rimes hautaines.

Être maudit à qui, de t'abîme profond—jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond!—O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère.

Foules d'un pied léger et d'un regard serein—les stupides mortels qui t'ont jugée amère,—statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain.

Pour Jeanne Duval, 20 Avril 1857, Revue Française: 9 pièces, Synthèse de ses deux liaisons, tout le Baudelaire amoureux.

...Et, maintenant, son arrêt est d'errer à travers les mers, sans relâche, sans repos, sur le navire à la voile rouge de sang, au mât noir; à moins qu'il ne rencontre une femme qui l'aime et qui lui soit fidèle jusqu'à la mort. Tous les sept ans, il jette l'ancre pour chercher la femme fidèle; tous les sept ans, il ne trouve que les faux serments. L'enfer lui-même ne veut plus de lui; et il se sauve le premier en faisant le signe de croix.—Enfin, voici, sur la côte norvégienne, une fille pleine de dévouement qui dispense l'aumône de ses trésors de fidélité au capitaine maudit; enfin, voici Senta dont l'amour pur délivre le Hollandais volant; et deux formes aériennes s'élèvent au-dessus des flots et s'éternisent dans l'immortelle transfiguration de l'Amoureuse Rédemption... Ainsi que le Vaisseau-fantôme, sur l'océan du monde, Baudelaire, sur l'océan d'amour, doit errer toute sa vie, sans même la consolation du Hollandais volant d'espérer quelque jour la pureté d'un amour qui rachète ses fautes; il se le dit lui-même et il l'écrit douloureusement.«Il n'y a point de pardon pour les péchés de jeunesse; leur punition terrible dure toute la vie.»Le démon des concupiscences brûle ses poumons et les emplit d'un désir éternellement coupable. Et les ténèbres ne lui seront plus jamais les bonnes verseuses de fraîcheur. Pourtant, un jour, il croit aborder aux rivages de paix et de tendresse; il essaie du moins tous ses efforts pour y prendre terre; la vue seule de ce calme, de ce reposoir d'amour lui est un apaisement et une promesse. Enfin, voici une femme qu'il veut aimer avec toute l'humilité des dévotions, une femme que son amour va auréoler d'un pureté infinie, dont les rayons l'illumineront de clarté et de joie, une femme dans les yeux de laquelle il va réfléchir la meilleure partie de lui-même, la portion divine et immortelle de son âme. C'est toute une Renaissance, c'est tout un Baptême parfumé. Et peut-être la Rédemption, pour ce pauvre cœur tendre, fatigué par le malheur, mais toujours prêt au rajeunissement.

MmeSavatier, pour plus de coquetterie MmeSabatier, goûta les délices d'une renommée qui laisse encore aujourd'hui à ses amis lointains le souvenir de la beauté la plus splendide et de l'esprit le plus subtil. Parmi les salons cotés du Bas-Empire, il n'en fut point de plus séduisants, ni de mieux fréquentés que les siens, à l'hôtel de l'avenue Frochot. Les complaisances qu'elle avait pour le fameux Mosselmann—homme d'argent et roublard, celui-là même qui disait à un architecte religieux: «Combien coûtera décidément votre église... toute finie,HOSTIE EN GUEULE»—lui permettaient les réceptions luxueuses, dans un décor admirable où se pressaient à l'envi la foule élégante de tous les gens à la mode: des artistes, peintres et sculpteurs, beaucoup d'hommes de lettres, des compositeurs de musique; même, en ce milieu qui n'affichait aucune teinte politique, ne voulant se distinguer que par de la Beauté et par de l'Esprit, ces messieurs de l'armée et du gouvernement prenaient plaisir à oublier leurs préoccupations parmi les femmes les plus charmantes et les talents les plus spirituels... MmeSabatier avait tout de suite été célèbre par le marbre de Clésinger, au Salon de 1848: La Femme piquée par un serpent,pour qui elle posa, le modelé de son corps merveilleux fut un vif succès de curiosité; on admira l'œuvre, et la légende accrut l'admiration du modèle. Les journaux popularisèrent cette prise de possession de la gloire; et tous les artistes rêvèrent de cette femme dont l'eurythmie ressuscitait l'antique statuaire des Idéaux jours d'Athènes, la puissance et le nombre de Phidias et de Praxitèle. La fortune de Mosselmann exhaussa cette gloire en plus de relief éclatant. Puis des portraits et des bustes consacrèrent désormais à chaque Salon l'aventure prodigieuse de cette apothéose triomphale: le portrait de Ricard, La Femme au chien,—un buste de Clésinger qui figura au Luxembourg pendant de nombreuses années et fut enfin remis à MmeSabatier, au mépris des conventions légales,—et toute la série des tableaux, des esquisses de Meissonier, un de ses adorateurs les plus fervents (il peignit pour elle le fameuxPolichinelle,et j'ai revu avec une admirative émotion tous les portraits qu'il fit de son originale élève; car MmeSabatier maniait agréablement le pinceau et elle fut à Rome étudier les classiques avec Meissonier). Sans doute l'étonnante beauté de MmeSabatier impressionna profondément le sens artistique de Baudelaire et c'est incontestablement à elle qu'il songeait lorsqu'il chantait ce sein qui inspire au poète un amour éternel et muet ainsi que la matière...Je suis belle comme un rêve de pierre...Le renom de son esprit et les traits de bonté qu'on lui attribuait contribuèrent également à tourner la pensée de Baudelaire vers cette femme qui semblait défier toutes les conditions de la vie et emprunter aux contingences matérielles, sources habituelles des déceptions, tous les enchantements de l'Artifice et de l'Idéal. Dans ses larges yeux aux clartés éternelles, il retrouva le génie de l'enfance, ce génie pour lequel aucun aspect de la vie n'estÉMOUSSÉ.LaDAMNATIONde la forme qui l'obsédait et le possédait lui ouvrit un paradis nouveau où il put enivrer sa sensibilité—comme il l'avait enivrée au souvenir perpétuel en J. Duval des délicieux pays d'ailleurs, là où l'on n'est pas—et calmer la solide faiblesse de son énervement maladif... Il avait rencontré MmeSabatier à l'hôtel Pimodan, chez le voluptueux artiste Fernand Boissard, où des décamérons de poètes, d'artistes et de belles femmes se réunissaient pour causer art, littérature et amour, comme au siècle de Boccace...Elle avait jeté sur un fauteuil son mantelet de dentelle noire et la plus délicieuse petite capote verte qu'ait jamais chiffonnée Lucy Hocquet ou madame Baudrand, secouait ses beaux cheveux d'un brun fauve, tout humides encore, car elle venait de l'école de natation, et de toute sa personne drapée de mousseline s'exhalait, comme d'une naïade, le frais parfum du bain. De l'œil et du sourire, elle encourageait le tournoi de paroles et y jetait, de temps en temps, son mot tantôt railleur tantôt approbatif... Cependant que Maryx, un modèle superbe, laMignonde Scheffer,La Gloire distribuant des couronnesde Paul Delaroche, vêtue d'une robe blanche, bizarrement constellée de pois rouges semblables à des gouttelettes de sang, écoutait vaguement les paradoxes de Baudelaire, sans laisser paraître la moindre surprise sur son masque du plus pur type oriental, et faisait passer les bagues de sa main gauche aux doigts de sa main droite, des mains aussi parfaites que son corps...

Le9Décembre1852,—le Coup d'État l'a détourné à jamais de ses velléités politiques; il songe à du journalisme littéraire; il fonderait volontiers un journal, il en a élaboré le plan et le programme; d'immenses désirs de labeur: préparation des traductions d'E. Poe, dont cette année même il donne la biographie à la Revue de Paris; la solitude, le travail, l'affection—Baudelaire adresse à MmeSabatier une lettre dont il déguise l'écriture: c'est une déclaration anonyme dans les termes les plus corrects et les plus doux. Il lui avoue que son image le jette dans des états de rêverie inspiratrice et il lui envoie des vers écrits pour elle, en la suppliant humblement de ne les montrer à personne ...Les sentiments profonds ont une pudeur qui ne veut pas être violée. L'absence de signature n'est-elle pas un symptôme de cette invincible pudeur?...Il magnifie la beauté de sa tête, de son geste et de son air, beau comme un beau paysage, et la saine santé de ses bras et de ses épaules éblouit son chagrin. Ses robes follement colorées sont pour lui l'emblème d'un ballet de fleurs et de son esprit bariolé. Elle est trop gaie et le rire joue en son visage. Alors, dans l'humiliation que lui cause cette insolente gaieté, il veut ramper la nuit pour châtier la chair joyeuse de celle qu'il hait autant qu'il l'aime, blesser ses flancs d'une large blessure et lui infuser son venin à travers ses lèvres nouvelles.

...Cette déclaration piquante par l'anonymat et par la violence du ton ironique et cravachant n'était point pour déplaire à cette curieuse de sensations singulières. D'autant que Baudelaire, pour ne point effaroucher ses dernières pudeurs, lui expliquait ensuite qu'en lui, brute assoupie, s'était réveillé un Ange, au souvenir sain et rose et charmant de sa chère Déesse; il lui disait sa souffrance et son rêve de ne pouvoir atteindre le ciel qui s'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre. Les stupides orgies, la débauche, la flamme des bougies, elle avait tout éteint par la splendeur de son âme qui rayonne une Aube blanche et vermeille, l'Aube spirituelle...After a night of pleasure and desolation, all my soul belongs to you. Celui qui a fait ces vers l'a bien vivement aimée, sans jamais le lui dire, et conserve pour elle la plus tendre sympathie...Ainsi donc, Baudelaire, pénitent de ses erreurs de jeunesse, en demande le pardon à celle en qui il veut s'imaginer les tendresses maternelles d'une vierge divine. Son amour blanc et mystique lui compose des litanies; et, dans les jardins du roi, à Versailles, il lui dit sa salutation: Ange plein de gaieté. Ange plein de bonté. Ange plein de santé. Ange plein de beauté. Ange plein de bonheur, de joies et de lumières.—David mourant aurait demandé la santé aux émanations de ton corps enchanté; mais de toi je n'implore, ange, que tes prières.—Ange plein de bonheur, de joies et de lumières.Et il lui confesse ses nuits, ses ennuis, sa honte, ses remords, ses larmes de fiels, les fièvres et les rides de son âme, humblement, pieusement. Puis, il se prend à rire sur le comique de cette correspondance anonyme et sur toute cette enfantine rimaillerie: Qu'y faire? je suis égoïste comme les enfants et les malades.

À cette époque, il fréquentait déjà chez elle, et il était le familier des dîners artistiques et littéraires du dimanche où il se rencontrait avec G. Flaubert, les Goncourt, Meissonier, M. du Camp, Reyer, Feydeau, et surtout Th. Gautier qui avait surnommé MmeSabatier La Présidente; et toute cette élite d'art ne l'appelait qu'ainsi, rendant hommage à sa bonne Royauté, dispensatrice des sourires, et des oublis, et des espérances.

Une nuit, Baudelaire la reconduisit, au sortir de quelque fête. Nuit de pleine lune, Paris dormait, des ombres de chats les accompagnaient lentement, sur son bras s'appuyait le bras poli de l'aimable et douce femme; dans l'immensité du silence et dans le ruissellement des lumières laiteuses, l'intimité rapproche les cœurs comme pour une communion; et la très gaie cette nuit-là se plaignit mélancoliquement: Rien ici-bas n'est certain et c'est un dur métier que d'être belle femme. Bâtir sur les cœurs est une chose sotte. Tout craque, amour, beauté, jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte, pour les rendre à l'Eternité...Cette confidence d'une pauvre âme lassée, peut-être déçue, et qui cherchait une âme-sœur, pour y baigner son amertume et y reprendre courage; cette mise à nu d'un cœur dévasté et désolé, qui semblait vibrer comme un sonore instrument et éclater comme une fanfare joyeuse, attachèrent à jamais la fidélité de Baudelaire pour le nouvel objet de son amour; quand il eut compris que cette femme lui était une compagne de souffrance, par là se rapprochant de sa misère, il l'aima avec toute la dévotion passionnée des amants du Christ qui adorent la Bonté et l'Infini, et qui aussi baisent les sept plaies et les sept douleurs.—Et il continue cependant à garder l'anonyme dans sa correspondance qu'il précipite, des années durant, jusqu'en 1857. Sans doute, sa pensée est toute vers elle, et il ne travaille qu'avec son image devant les yeux, peut-être imprimée dans son âme; et, fermant les yeux aux réalités angoissantes—il vit toujours avec J. Duval et cherche de vaines consolations dans les étreintes charnelles, d'où son cœur absent n'emporte que de la rancœur et de là tristesse,—il la voit toute en lui, et son effort lui est doux, par l'espoir de lui plaire; ce sont les années laborieuses des abondantes moissons, traduction desHistoires Extraordinaires,articles d'esthétique, la préparation définitive desFleurs du Mal.

7Février1854.—Je ne crois pas, Madame, que les femmes en général connaissent toute l'étendue de leur pouvoir, soit pour le bien, soit pour le mal. Sans doute, il ne serait pas prudent de les en instruire toutes également. Mais avec vous on ne risque rien; votre âme est trop riche en bonté pour donner place à la fatuité et à la cruauté. D'ailleurs, vous avez été, sans aucun doute, tellement abreuvée, saturée de flatteries, qu'une seule chose peut vous flatter désormais, c'est d'apprendre que vous faites le bien, même sans le savoir, même en dormant, simplement en vivant...Et il éclaire ses pas sur la route du Beau à ces charmants yeux qui brillent de la clarté mystique des cierges; ces yeux, pleins de lumière, il s'en fait l'esclave et tout son être obéit à ce vivant flambeau qui marche devant lui; ces yeux, ces divins frères, qui sont ses frères, secouent dans ses yeux leurs feux diamantés et chantent le réveil de son âme...N'est-il pas vrai que vous pensez comme moi—que la plus délicieuse beauté, la plus excellente et la plus adorable créature—vous-même, par exemple, ne peut pas désirer de meilleur compliment que l'expression de la gratitude pour le bien qu'elle a fait?...Toujours l'absence de signature et l'écriture déguisée; est tout près de se démasquer pourtant et regrette de ne pouvoir se corriger de ce fâcheux pli de la lâcheté de l'anonyme.Supposez, si vous voulez, que quelquefois sous la pression d'un opiniâtre chagrin, je ne puisse trouver de soulagement que dans le plaisir de faire des vers pour vous, et qu'ensuite je sois obligé d'accorder le désir innocent de vous les montrer avec la peur horrible de vous déplaire. Voilà qui explique la lâcheté!

16Février1854.—Le regard de la très belle, de la très bonne, de la très chère a soudain refleuri sa pauvre âme solitaire et son cœur flétri...Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges. Rien ne vaut la douceur de son autorité. Sa chair spirituelle a le parfum des Anges. Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.MmeSabatier, c'est son Ange gardien, c'est sa muse, c'est sa madone. Et, sans jamais se lasser, dans la nuit et dans la solitude, dans la rue et dans la multitude, il adore son fantôme qui danse dans l'air comme un flambeau. Ses moindres mots sont composés de tous les miels et sur ses lèvres régénérées éclosent sans cesse des fleurs d'un parfum céleste et des musiques verbales, et des rythmes très doux. Toute son âme, il la transfuse par inspiration dans ces sonnets qui restent les plus beaux de son œuvre, et nous donnent surtout l'intimité de cette nature sensible, de toutes les sensibilités les plus diverses. Cependant il dit à celle qu'il aime sa passion qui s'accroît discrètement de tout l'éloignement et de tout le mystère dont il l'entoure...J'ignore ce que les femmes pensent des adorations dont elles sont quelquefois l'objet...À la très belle, à la très bonne, à la très chère, salut et immortalité.

8Mai1854.—Elle se répand dans sa vie—comme un air imprégné de sel—Et dans son âme inassouvie—Verse le goût de l'éternel.Les délicatesses les plus subtiles au point qu'elles paraîtront invraisemblables à ceux qui ne voient en Baudelaire par raccourci de vision, ou par l'obscurité de leurs propres âmes, qu'un cynique et qu'un blasé, remuant la fange à plaisir, et bestial en ses amours,—les délicatesses les plus délicatement subtiles piquent çà et là des coins de sentimentalité d'une fraîcheur délicieuse. Quelque jour, ne va-t-il pas jusqu'à lui avouer comme il a été heureux de trouver en Mosselmann un homme aimable, un homme qui pût plaire à sa Muse. Et il lui souligne l'inconséquence de son respect, parce qu'il est humain que l'homme bien épris haïsse l'amant heureux, le possesseur et conclut à quelque parcelle divine dans son amour.Vous êtes pour moi non seulement la plus attrayante des femmes, de toutes les femmes, mais encore la plus chère et la plus précieuse des superstitions...Puis il essaie de lui expliquer ses ardeurs presque religieuses qui se traduisent par des silences extatiques et par des hymnes très pieuses à l'idole immortelle. Comme une obsession, il reparle toujours de sa même déplorable habitude, l'anonyme, et cette fois il lui donne les raisons les plus exquises de fine psychologie, aux dernières limites du précieux...J'ai si peur de vous, que je vous ai toujours caché mon nom, pensant qu'une adoration anonyme—ridicule évidemment pour toutes les brutes matérielles mondaines que nous pourrions consulter à ce sujet—était après tout à peu près innocente, ne pouvait rien troubler, rien déranger et était infiniment supérieure, en moralité, à une poursuite niaise, vaniteuse, à une attaque directe contre une femme qui a ses affections placées—et peut-être ses devoirs...Évidemment, il la contemplait avec les yeux de l'amour et s'obstinait à la vouloir une créature de toute pureté, alors qu'après tout, en dépit d'une conduite rigoureusement vertueuse, elle était à l'écart de la société bourgeoise, par l'irrégularité de sa position. Ah! qu'il faut savoir gré à Baudelaire de ce tact merveilleux qu'il déploie à ne la point blesser dans ses plus profondes susceptibilités. Et, ce trait seul fût-il connu d'amoureuse charité, comme vite devrait se disperser la légende malsaine qui encadre sa vie et déforme son caractère!...Combien je serais heureux si je pouvais être certain que ces hautes conceptions de l'amour ont quelque chance d'être bien accueillies dans un coin secret de votre adorable pensée!...Et elle ne m'étonne plus, cette prédilection constante de Baudelaire pour les années de la Régence et duXVIIIesiècle, quand, favoritisme à part, tant de grâce et tant de raffinement dans la courtoisie présidaient aux rapports amoureux... Ne pas oublier que vers ces années, Baudelaire est très préoccupé des conteurs voluptueux et des dissertations amoureuses de Choderlos de Laclos et il prépare des notes surLes Liaisons dangereuseset des notes sur Stendhal...Sachet toujours frais qui parfume... Grain de musc qui gis invisible... Au fond de mon éternité.

Enfin, après cinq années d'une correspondance anonyme, qui sans doute ne l'était plus, MmeSabatier ayant certainement percé les transparences de cet amour mystérieux, Baudelaire comprit que l'enfantillage devait prendre fin, et que sinon l'aventure tournerait au ridicule. Du reste, un jour la petite sœur de MmeSabatier ayant rencontré Baudelaire partit d'un grand éclat de rire et lui dit: «Êtes-vous toujours amoureux de ma sœur et lui écrivez-vous toujours de superbes lettres?»—L'apparition desFleurs du Malfut l'occasion de son aveu et il joignit à un exemplaire de choix, en reliure qu'il avait voulue spirituelle, la dernière lettre qu'il signa et qu'il écrivit sans contrefaire son écriture (18 Août 1857). Tout d'abord il lui exprimait sa colère de ce que la pièce qu'il avait dédiée à sa chère idole,À CELLE QUI EST TROP GAIE,fût incriminée par le juge d'instruction (Sainte-Beuve la déclare la meilleure du volume). Ainsi que celle qu'il lui avait composée dernièrement, au printemps de 57, et où il chantait l'exquise harmonie de son beau corps: En elle, tout est dictame. Son haleine fait la musique. Comme sa voix fait le parfum...Et il lui donne la caricature de ses juges, abominablement laids, des monstres, des misérables...leur âme doit ressembler à leur visage...et il lui demande timidement si elle ne voudrait pas par des relations faire arriver un mot sensé à ces grosses cervelles...Flaubert avait pour lui l'Impératrice. Il me manque une femme...Puis, laissant de côté toutes ces timidités, une fois encore, il lui analyse la passion amoureuse qui le brûle depuis si longtemps...Les polissons sontAMOUREUX, mais les poètes sontIDOLÂTRES...

L'hommage flatteur d'une cour si patiente et si délicate, la reconnaissance pour les nombreux sonnets et pièces qui glorifiaient son Esprit et sa Beauté, le rapprochement de deux souffrances et de deux malentendus, deux âmes singulières se cherchant à travers les corps et désireuses de communier, l'écœurement de voir condamner par l'hypocrisiece réalisme grossier et offensant pour la pudeur qui conduit à l'excitation des sens par l'obscénité des passages et des expressions immorales,de la curiosité... en tout cas, quelque raison que ce fût, MmeSabatier consola l'amertume de Baudelaire et lui fit la belle offrande de sa jeune maturité; il goûta sa chair spirituelle, au parfum des Anges; ce fut la métamorphose mystique de tous les sens fondus en un; il connut l'enchantement des objets noirs et roses qui composent son corps charmant... Il eût dû, le pauvre malade, ainsi que le Hollandais volant, s'engloutir alors dans le Léthé avec sa douce amie; et les premières caresses auraient dû être dernières... Car, la plus humiliante des déceptions, le lendemain même, cet amour qui semblait appareiller pour d'éternels bonheurs, cet amour s'évapora tristement et l'illusion disparut devant la réalité.—Je n'ai plus de courage, devant ce néant et cette désolation... vraiment les fautes de jeunesse sont-elles si terribles qu'il faille les payer si cher et si durement?... de continuer à enguirlander maladroitement cette liaison et cet amour; et je vous laisse devant cette lettre de Baudelaire pentelante, en larmes et en désespoir, songer douloureusement comme son âme était tendre et susceptiblement pure, et comme nous aurons raison, toujours, quand nous aussi nous tordrons nos désespérances sur les corps des biens-aimées, séduisantes et trompeuses—parce que la vie n'est que séduction et que trahisons, et que les mots les plus eucharistiques sentent l'aigreur des ferments—de toujours demander à Baudelaire frère de souffrance, frère d'élection, de calmer nos nerfs tressautants et les agacements de nos chairs, par ce divin remède de l'harmonie du Verbe et de l'Eurythmie berceuse du nombre... Et voici sa douleur, et voici sa pauvre âme, tout à vif, qui pleure, et qui déplore...

31Août1857.—J'ai détruit ce torrent d'enfantillages amassé sur ma table...

Comment cette aventure qui promettait à Baudelaire tout ce qu'il pouvait rêver, esprit, cœur, et beauté, ne fut-elle que l'aventure, probablement, de quelques semaines? D'avoir, cinq années, épuisé toutes ses forces affectives dans une correspondance amoureuse, se trouva-t-il, à l'heure des abandons, dépourvu et désenchanté! La Vénus Noire, de par son emprise au fond de la chair, défendit-elle à sa délicatesse de souiller le plus Beau et le plus Pur de ses Rêves? L'arrière-saison, tout l'automne des fleurs tristes, et des lourdes mélancolies, la voulut-il encore plus amèrement délicieuse, par le sacrifice de sa plus chère passion? Des scrupules, des contingences, des obstacles?

En tout cas, MmeSabatier resta la fidèle amie de Baudelaire, sa confidente. Il continua jusqu'à son départ pour Bruxelles, au printemps de 1864, à fréquenter les dîners du dimanche.—Il fut peu goûté des Goncourt qui le trouvaient trop maniéré; y entrait-il quelque jalousie? Les Goncourt du reste jugeaient singulièrement la bonne hôtesse, une grosse nature, avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la définir, cette belle femme, un peu canaille: une vivandière de faunes.—Feydeau se déclara résolument hostile à l'invasion de Baudelaire dans un groupe où il prétendait donner le ton.Baudelaire avait su se glisser dans notre petite phalange littéraire; nous assommait par son insupportable vanité, sa manie de poser... ayant le cerveau détraqué, il avait naturellement horreur du bon sens, mais il se croyait de tous points un homme supérieur... le pauvre diable... le chétif, l'outrecuidant, le pauvre Baudelaire fut aplati.Et autres pitreries écœurantes, par dépit et par basse envie. Flaubert du moins, qui ne sortait de sa vie sauvage, enfermée, condensée, que pour venir aux dîners de la Présidente, disait MmeSabatierune excellente, surtout une saine créature;et vous savez comme il aimait Baudelaire... Barbey d'Aurevilly, qui adorait son Baudelaire, lachère Horreur de sa vie,était le plus élégant camarade de la Présidente, et il avait autant de plaisir à dîner avec eux que chez la bonne MmeCausinet, la rôtissière la rue du Bac. Baudelaire, entre ses amis de lettres et sa maîtresse idéale, connut des instants d'oubli, dans de la paix et du bonheur. Et si MmeSabatier n'avait point été, par retour de fortune, surtout par changement de caractère, par caprice, contrainte de se refaire un autre milieu(la Présidente s'est consolée du Mac à Roull (?) qui lui fait définitivement une pension de 600 fr. par an; je crois qu'elle va trouver un autre Môsieu. Elle n'a pas été forte dans toutes ces histoires, la pauvre fille!)...,si Baudelaire eût eu plus d'énergie et plus de courage pour réchauffer son cœur, s'il eût réussi à s'affranchir du passé, il eût trouvé en MmeSabatier tout le dévouement de Maria Clemm pour Edgar Poe; il se fût retrempé dans un nouveau baptême, de force et de pureté.

Mais il retourna, de par les destins, à sa Jeanne Duval; il retourna à son vomissement, pour expier son pêché, par orgueil, d'avoir pensé s'endormir dans les étoiles, et vivre son Rêve; il fut cruellement rattaché à son boulet, éternellement.—Et l'Aube spirituelle né dura que l'instant d'une aurore; le parfum des anges, il n'en goûta la douceur que le temps de le connaître, pour le regretter. Ses lèvres parcheminées par la fièvre, MmeSabatier les rafraîchit, comme une sœur pitoyable et, d'une main légère et maternelle, elle dissipa les cauchemars et essuya le front de son ami baigné de sueur. Et elle lui porta la consolation de sa beauté, quand il se mourait quotidiennement, à la maison de santé, cependant qu'à ses oreilles les thèmes favoris du Tannhäuser, en ses yeux l'enchantement d'un Goya, autour de lui ces tendresses féminines qu'il avait trouvées enfin, au lit de mort.—Dans le petit cottage de Neuilly, des fleurs, et des arbustes, coquetterie de l'intérieur parfumé et joli, jolie, elle aussi, la tendre amie, est morte, voici douze ans, peut-être en son dernier souvenir, cette amoureuse amitié qui mit dans sa vie la douceur et la délicatesse,—la fleur bleue du sentiment dont mourait Marguerite Gautier. Et maintenant, peut-être, sur des rivages plus heureux, se disent-ils leur grand amour, enfantin, puéril, parce que l'Amour, parce que la Beauté, simple, sublime.

...Quoiqu'il fût une imagination dépravée, et peut-être à cause de cela même, l'amour chez Baudelaire était moins une affaire des sens que du raisonnement; c'était surtout l'admiration et l'appétit du Beau. Il aimait un corps humain comme une harmonie matérielle, comme une belle architecture, plus le mouvement; et ce matérialisme absolu n'était pas loin de l'idéalisme le plus pur.Lui reprocher d'avoir trop aimé les gaupes, et pour ce d'être si jeune descendu au Royaume des taupes, c'est un contre sens trop grossier, si par là on accepte qu'il traînait son pauvre corps chez les filles de jubilation, pour de la débauche et pour de l'orgie, simplement. Son imagination était assez riche, assez chaude, pour qu'il prît plus de plaisir àmorare in spirituale coïtuqu'à expérimenter des sensations que sa jeunesse avait épuisées, par curiosité, par trop de sève surchauffée. En dépit des manuels érotiques et des gravures licencieuses, et non plastiques, qui plutôt pousseraient les délicats vers quelque conversion spirituelle, en dégoût et par haut-le-cœur, la seule source amoureuse, où les désirs s'exaspèrent et se satisfont eux-mêmes, il l'avait découverte, heureusement, non dans l'impureté et les infirmités du sexe, mais dans cette entité, presque métaphysique, parce que si peu réelle, qu'il s'était construite en son esprit, aussi en son cœur: la Femme.BAUDELAIRE FAISAIT L'AMOUR DANS SA CERVELLE.

Plus que des femmes, Baudelaire était amoureux du monde féminin, de l'atmosphère de la femme, de tout cet appareil ondoyant, scintillant, parfumé, où l'âme sensible se baigne mollement: la tiédeur du sein, l'odeur des mains, la câlinerie berceuse des genoux, la douceur des cheveux et leur vie mystérieuse, et jusqu'aux vêtements souples et flottants.Dulce balneum suavibus unguentatum odoribus.Baudelaire, un inverti, sentimentalement (je ne veux point rappeler ces épithètes fouailleuses, toutes fois qu'il parle ou qu'il écrit des balandins du troisième sexe;) et j'imagine volontiers toutes ces femmes qu'il rencontra—des lionnes du Faubourg Saint-Honoré, Agathe, Marguerite, Mathilde, Fanny Keller, l'œil voilé, le Mensonge;des lorettes du quartier Saint-Georges et de la rue Neuve-Bréda, Louise de Gréans, Blanche, Gabrielle, Anna;des grisettes de Montmartre, la butte et le faubourg, Henriette, Clémence, Rachel, Judith, Blond-Blond l'amie de Louise;—des créatures d'exception: une belle ligne, légères comme des parfums, et évocatrices du Passé Amoureux, la Grèce, Rome et Byzance, des exotiques aux charmes bizarres et inconnus, ou de plaisantes pâles voyoutes aux yeux rêveurs et bêtes, des bouches gourmandes ou des vierges de Primitifs, des lèvres fraîches, des visages, exquis, qui parlent. Et je veux croire qu'il montait chez elles pour le seul plaisir des yeux, pour l'amusement de sa fantaisie et de son caprice vagabond, pour la grâce des formes et l'élégance des souplesses, pour toute cette spiritualité que dégage, par superposition d'images et par persuasion suggestive, l'atmosphère de la Femme. Et voici que s'expliqueraient ces fantastiques notes de fleuristes qui grèvent le budget de Baudelaire, cependant qu'il n'allait point dans le Monde et fréquentait très peu d'amis; il oubliera de déjeuner, de dîner, mais des fleurs, des fleurs, aussi des cadeaux discrets et délicats, des bibelots d'art et des boîtes de parfums, ses habituelles dépenses. Pour toujours boire à grands flots le parfum, le son, la couleur.

On reprochait, devant Baudelaire, les trop exclusives passions que les cardinaux nourrissent pour les bambins de chœurs joufflus; fièrement il répliqua; «Voudriez-vous, Monsieur, que les cardinaux de la Sainte Église Romaine fassent l'amour comme tout le monde?...» Voudriez-vous que l'auteur desFleurs du Malfît l'amour comme tout le monde? Avant d'y communier, selon l'humaine nature, par chair et en frisson sensuel, il y communiait en religion, en beauté, et en curiosité; du mysticisme, de l'art, quelque psychologie caractérisent nettement la mécanique amoureuse de Baudelaire. Le paradoxe, spirituel et clownesque, de Jean de Mitty, selon la tradition des intimes de Baudelaire, et qu'il garde pieusement, que Baudelaire serait mort vierge, voilà la plus élégante définition du sens amoureux de Baudelaire. Baudelaire rencontra beaucoup de femmes, plus encore, si vous y tenez; admettons même qu'il fut un coureur; il n'est rien moins certain qu'il les ait connues, selon l'expression biblique; et les gratifications qu'il leur attribuait, notées soigneusement, en regard du nom et l'adresse, sur leCarnet intime:ce sont les indemnités à la porte d'un musée où les yeux s'impressionnent de formes et de couleurs, prétextes à des embarquements pour ailleurs, à des rêves infinis, et finis, hélas! Ce sont les indemnités à la porte d'un théâtre où quelque féerie, quelque ballet aérien, les musiques, les lumières, donnent aux exilés l'illusion édénique des paradis perdus.BAUDELAIRE, UN AMOREUX, UN PASSIONNÉ, MÊME L'AMOUREUX, LE PASSIONNÉ, J'IRAI JUSQU'AU DÉTRAQUÉ, À L'INVERTI SENTIMENTAL: CERTAINEMENT.Un cynique, un érotomane, un débauché polisson, à qui il ne manquait plus, pour couronner sa vie, que de mourir comme Constantin Guys, un matin blafard, à la sortie d'une Maison hospitalière; non, je vous en prie.

Et que s'il me faut, pour aujourd'hui, malgré les plus contradictoires apparences, prendre ces conclusions, les vraiment définitives, sans apporter à leur appui les preuves matérielles que demain je vous donnerai, par l'œuvre de Baudelaire, celle connue, celle inconnue surtout, je vous rappellerai qu'une nuit, à son berceau, la Lune descendit moelleusement son escalier de nuages et s'étendit sur lui avec la tendresse souple d'une mère; ses prunelles en restèrent vertes et ses joues extraordinairement pâles. Ses yeux, en la contemplant, s'agrandirent bizarrement et elle le serra si tendrement à la gorge qu'il en garda pour toujours l'envie de pleurer. Cependant la Lune remplissait toute la chambre comme un poison lumineux; et toute cette lumière pensait et disait: «Tu subiras éternellement l'influence de mon baiser. Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la nuit; la mer immense et verte, l'eau informe et multiforme; le lieu où tu ne seras pas; les maîtresses que tu ne connaîtras pas; les fleurs monstrueuses; les parfums qui font délirer; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d'une voix rauque et douce.»


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