La passion de la gloire excite le sentiment et la pensée au delà de leurs propres forces; mais loin que le retour à l'état naturel soit une jouissance, c'est une sensation d'abattement et de mort: les plaisirs de la vie commune ont été usés sans avoir été sentis; on ne peut même les retrouver dans ses souvenirs; ce n'est point par la raison ou la mélancolie qu'on est ramené vers eux, mais par la nécessité, funeste puissance qui brise tout ce qu'elle courbe. L'un des caractères de ce long malheur est de finir par s'accuser soi-même: tant qu'on en est encore aux reproches que méritent les autres, l'âme peut sortir d'elle-même; mais le repentir concentre toutes les pensées, et, dans ce genre de douleur, le volcan se referme pour consumer en dedans. Tant d'actions composent la vie d'un homme célèbre, qu'il est impossible qu'il ait assez de force dans la philosophie ou dans l'orgueil, pour ne reprocher aucune faute à son esprit: le passé prenant dans sa pensée la place qu'occupait l'avenir, son imagination vient se briser contre ce temps immuable, et lui fait parcourir, en arrière, des abîmes aussi vastes que l'étaient, en avant, les heureux champs de l'espérance.
L'homme, jadis comblé de gloire, qui veut abdiquer ses souvenirs, et se vouer aux relations particulières, ne saurait y accoutumer ni lui, ni les autres; on ne jouit point par effort des idées simples; il faut, pour être heureux par elles, un concours de circonstances qui éloignent naturellement tout autre désir. L'homme accoutumé à compter avec l'histoire ne peut plus être intéressé pour les événements d'une existence commune; on ne retrouve en lui aucun des mouvements qui le caractérisaient; il ne sent plus la vie, il s'y résigne. On confie longtemps les peines du coeur, parce que leur durée même est honorable, parce qu'elles répondent à trop de souvenirs dans l'âme des autres, pour que ce soit parler de soi que d'en entretenir; mais comme la philosophie et la fierté doivent vaincre ou cacher les regrets causés même par la plus noble ambition, l'homme qui les éprouve ne s'abandonne point à les avouer entièrement. L'attention constante sur soi est un détail de jouissance pendant la prospérité, c'est une peine habituelle quand on est retombé dans une situation privée. Enfin, aimer! ce bien dont la nature céleste est seule en disparate avec toute la destinée humaine; aimer! n'est plus un bonheur accordé à celui que la passion de la gloire a dominé longtemps: ce n'est pas que son âme soit endurcie, mais elle est trop vaste pour être remplie par un seul objet; d'ailleurs, les réflexions que l'on est conduit à faire sur les hommes en général, lorsqu'on entretient avec eux des rapports publics, rendent impossible la sorte d'illusion qu'il faut, pour voir un individu à une distance infinie de tous les autres. Loin aussi que de grandes pertes attachent au genre de bien qui reste, elles affranchissent de tout à la fois; on ne se supporte que dans une indépendance absolue, sans aucun point de comparaison entre le présent et le passé. Le génie, qui sut adorer et posséder la gloire, repousse tout ce qui voudrait occuper la place de ses regrets mêmes; il aime mieux mourir que déroger. Enfin, quoique cette passion soit pure dans son origine et noble dans ses efforts, le crime seul dérange plus qu'elle l'équilibre de l'âme; elle la fait sorti violemment de l'ordre naturel, et rien ne peut jamais l'y ramener.
En m'attachant avec une sorte d'austérité à l'examen de tout ce qui doit détourner de l'amour de la gloire, j'ai eu besoin d'un grand effort de réflexion; j'étais distraite par l'enthousiasme; tant de noms célèbres s'offraient à ma pensée, tant d'ombres glorieuses, qui semblaient s'offenser de voir braver leur éclat, pour pénétrer jusqu'à la source de leur bonheur. C'est de mon père enfin, c'est de l'homme de ce temps qui a recueilli le plus de gloire, et qui en retrouvera le plus dans la justice impartiale des siècles, que je craignais surtout d'approcher, en décrivant toutes les périodes du cours éclatant de la gloire. Mais ce n'est pas à l'homme qui a montré, pour le premier objet de ses affections, une sensibilité aussi rare que son génie; ce n'est pas à lui que peut convenir un seul des traits dont j'ai composé ce tableau; et si je m'aidais des souvenirs que je lui dois, ce serait pour montrer combien l'amour de la vertu peut apporter de changement dans la nature et les malheurs de la passion de la gloire.
Poursuivant le projet que j'ai embrassé, je ne cherche point à détourner l'homme de génie de répandre ses bienfaits sur le genre humain; mais je voudrais retrancher des motifs qui l'animent le besoin des récompenses de l'opinion; je voudrais retrancher ce qui est l'essence des passions, l'asservissement à la puissance des autres.
De l'ambition.
En parlant de l'amour de la gloire, je ne l'ai considéré que dans sa plus parfaite sublimité, alors qu'il naît du véritable talent, et n'aspire qu'à l'éclat de la renommée. Par l'ambition, je désigne la passion qui n'a pour objet que la puissance, c'est-à-dire la possession des places, des richesses, ou des honneurs qui la donnent; passion que la médiocrité doit aussi concevoir, parce qu'elle peut en obtenir les succès.
Les peines attachées à cette passion sont d'une autre nature que celles de l'amour de la gloire; son horizon étant plus resserré, et son but positif, toutes les douleurs qui naissent d'un agrandissement de l'âme en disproportion avec le sort de l'humanité, ne sont pas éprouvées par les ambitieux. L'intime pensée des hommes n'est point l'objet de leur inquiétude; le suffrage des étrangers n'enflamme point leurs désirs: le pouvoir, c'est-à-dire, le droit d'influer sur les pensées extérieures et d'être loué partout où l'on commande, voilà ce qu'obtient l'ambition. Elle est, sous beaucoup de rapports, en contraste avec l'amour de la gloire. En les comparant donc, je donnerai naturellement un nouveau développement au chapitre que je viens de finir.
Tout est fixé d'avance dans l'ambition; ses chagrins et ses plaisirs sont soumis à des événements déterminés; l'imagination a peu d'empire sur la pensée des ambitieux, car rien n'est plus réel que les avantages du pouvoir. Les peines donc qui naissent de l'exaltation de l'âme ne sont point connues par les ambitieux; mais si le vague de l'imagination offre un champ à la douleur, elle présente aussi beaucoup d'espace pour s'élever au-dessus de tout ce qui nous entoure, éviter la vie, et se perdre dans l'avenir. Dans l'ambition, au contraire, tout est présent, tout est positif; rien n'apparaît au delà du terme, rien ne reste après le malheur, et c'est par l'inflexibilité du calcul et le néant du passé qu'on doit estimer ses avantages et ses pertes.
Obtenir et conserver le pouvoir, voilà tout le plan d'un ambitieux. Il ne peut jamais s'abandonner à aucun de ses mouvements, car il est rare que la nature soit un bon guide dans la route de la politique; et, par un contraste cruel, cette passion, assez violente pour vaincre tous les obstacles, condamne à la réserve continuelle qu'exige la contrainte de soi-même; il faut qu'elle agisse avec une égale force pour exciter et pour retenir. L'amour de la gloire peut s'abandonner; la colère, l'enthousiasme d'un héros ont quelquefois aidé son génie; et quand ses sentiments étaient honorables, ils le servaient assez; mais l'ambition n'a qu'un seul but. Celui qui prise ainsi le pouvoir est insensible à tout autre genre d'éclat; cette disposition suppose une sorte de mépris pour le genre humain, une personnalité concentrée qui ferme l'âme aux autres jouissances. Le feu de cette passion dessèche; il est âpre et sombre, comme tous les sentiments qui, voués au secret par notre propre jugement sur leur nature, sont d'autant plus puissants que jamais on ne les exprime. L'homme ambitieux sans doute, alors qu'il a atteint ce qu'il recherche, ne ressent point ce désir inquiet qui reste après les triomphes de la gloire, son objet est en proportion avec lui; et comme en le perdant il ne lui restera point de ressources personnelles, en le possédant il ne sent point de vide. Le but de l'ambition est certainement aussi plus facile à obtenir que celui de la gloire; et comme le sort de l'ambitieux dépend d'un moins grand nombre d'individus que celui de l'homme célèbre, sous ce rapport il est moins malheureux. Il importe, cependant bien plus de détourner de l'ambition que de l'amour de la gloire. Ce dernier sentiment est presque aussi rare que le génie, et presque jamais il n'est séparé des grands talents qui font son excuse; comme si la Providence, dans sa bonté, n'avait pas voulu qu'une telle passion pût être unie à l'impossibilité de la satisfaire, de peur que l'âme n'en fut dévorée: mais l'ambition au contraire est à la portée de la majorité des esprits, et ce serait plutôt la supériorité que la médiocrité qui en éloignerait; il y a d'ailleurs une sorte de réflexion philosophique qui pourrait faire illusion aux penseurs mêmes sur les avantages de l'ambition, c'est que le pouvoir est la moins malheureuse de toutes les relations qu'on peut entretenir avec un grand nombre d'hommes.
La connaissance parfaite des hommes doit mener, ou à s'affranchir de leur joug, ou à les dominer par la puissance. Ce qu'ils attendent de vous, ce qu'ils en espèrent, efface leurs défauts, et fait ressortir toutes leurs qualités. Ceux qui ont besoin de vous sont si ingénieusement aimables, leur dévouement est si varié, leurs louanges prennent si facilement un caractère d'indépendance, leur émotion est si vive, qu'en assurant qu'ils aiment, c'est eux-mêmes qu'ils trompent autant que vous. L'action de l'espérance embellit tellement tous les caractères, qu'il faut avoir bien de la finesse dans l'esprit et de la fierté dans le coeur, pour démêler et repousser les sentiments que votre propre pouvoir inspire: si vous voulez donc aimer les hommes, jugez-les pendant qu'ils ont besoin de vous; mais cette illusion d'un instant est payée de toute la vie.
Les peines de la carrière de l'ambition commencent dès ses premiers pas, et son terme vaut encore mieux que la route qui doit y conduire. Si c'est avec un esprit borné qu'on veut atteindre à une place élevée, est-il un état plus pénible que ces avertissements continuels donnés par l'intérêt à l'amour-propre? Dans les situations communes de la vie, on se fait illusion sur son propre mérite; mais un sentiment actif fait découvrir à l'ambitieux la mesure de ses moyens, et sa passion l'éclaire sur lui-même, non comme la raison qui détache, mais comme le désir qui s'inquiète; alors, il n'est plus occupé qu'à tromper les autres, et pour y parvenir il ne se perd pas de vue: l'oubli d'un instant lui serait fatal; il faut qu'il arrange avec art ce qu'il sait et ce qu'il pense, que tout ce qu'il dit ne soit destiné qu'à indiquer ce qu'il est censé cacher; il faut qu'il cherche des instruments habiles qui le secondent, sans trahir ce qui lui manque, et des supérieurs pleins d'ignorance et de vanité, qu'on puisse détourner du jugement par la louange; il doit faire illusion à ceux qui dépendent de lui par de la réserve, et tromper ceux dont il espère par de l'exagération; enfin, il faut qu'il évite sans cesse tous les genres de démonstrations du vrai: aussi agité qu'un coupable qui craint la révélation de son secret, il sait qu'un homme d'un esprit fin peut découvrir dans le silence de la gravité, l'ignorance qui se compose, et dans l'enthousiasme de la flatterie, la froideur qui s'exalte. La pensée d'un ambitieux est constamment tendue à la recherche des symptômes d'un talent supérieur; il éprouve tout à la fois et les peines de ce travail et son humiliation; et pour arriver au terme de ses espérances, il doit constamment réfléchir sur les bornes de ses facultés.
Si vous supposez, au contraire, à l'homme ambitieux un génie supérieur, une âme énergique, sa passion lui commande de réussir; il faut qu'il courbe, qu'il enchaîne tous les sentiments qui lui feraient obstacle; il n'a pas seulement à craindre la peine des remords qui suivent l'accomplissement des actions qu'on peut se reprocher, mais la contrainte même du moment présent est une véritable douleur. On ne brave pas impunément ses propres qualités; et celui que son ambition entraîne à soutenir à la tribune une opinion que sa fierté repousse, que son humanité condamne, que la justesse de son esprit rejette, celui-là éprouve alors un sentiment pénible, indépendant encore de la réflexion qui peut l'absoudre ou le blâmer. Il se soutient, peut-être, par l'espoir de se montrer lui-même alors qu'il aura atteint son but; mais s'il faisait naufrage avant d'arriver au port, s'il était banni, pendant qu'à l'imitation de Brutus il contrefait l'insensé, vainement voudrait-il expliquer quelle fut son intention, son espérance: les actions sont toujours plus en relief que les commentaires, et ce qu'on a dit sur le théâtre n'est jamais effacé par ce qu'on écrit dans la retraite. C'est dans la lutte de leurs intérêts, et non dans le silence de leurs passions qu'on croit découvrir les véritables opinions des hommes: et quel plus grand malheur que d'avoir mérité une réputation opposée à son propre caractère!
L'homme qui s'est jugé comme la voix publique, qui conserve au dedans de lui tous les sentiments élevés qui l'accusent, et peut à peine s'oublier dans l'enivrement du succès, que deviendra-t-il à l'époque du malheur? C'est par la connaissance intime des traces que l'ambition laisse dans le coeur après ses revers, et de l'impossibilité de fixer sa prospérité, qu'on peut juger surtout de l'effroi qu'elle doit inspirer.
Il ne faut qu'ouvrir l'histoire pour connaître la difficulté de maintenir les succès de l'ambition; ils ont pour ennemis la majorité des intérêts particuliers, qui tous demandent un nouveau tirage, n'ayant point eu de lots dans le résultat actuel du sort. Ils ont pour ennemi le hasard, qui a une marche très-régulière quand on le calcule dans un certain espace de temps et avec une vaste application; le hasard qui ramène à peu près les mêmes chances de succès et de revers, et semble s'être chargé de répartir également le bonheur entre les hommes. Ils ont pour ennemi le besoin qu'a le public de juger et de créer de nouveau, d'écarter un nom trop répété, d'éprouver l'émotion d'un nouvel événement. Enfin, la multitude, composée d'hommes obscurs, veut que d'éclatantes chutes relèvent de temps en temps le prix des conditions privées, et prêtent une force agissante aux raisonnements abstraits qui vantent les paisibles avantages des destinées communes.
Les places éminentes se perdent aussi par le changement qu'elles produisent sur ceux qui les possèdent. L'orgueil ou la paresse, la défiance ou l'aveuglement, naissent de la possession continue de la puissance; cette situation où la modération est aussi nécessaire que l'esprit de conquête, exige une réunion presque impossible; et l'âme qui se fatigue ou s'inquiète, s'enivre ou s'épouvante, perd la force nécessaire pour se maintenir. Je ne parle ici que des succès réels de l'ambition; il y en a beaucoup d'apparents, et c'est par eux qu'on devrait commencer l'histoire de ses revers. Quelques hommes ont conservé, jusqu'à la fin de la vie, le pouvoir qu'ils avaient acquis; mais pour le retenir, il leur en a coûté tous les efforts qu'il faut pour arriver, toutes les peines que cause la perte: l'un est condamné à suivre le même système de dissimulation qui l'a conduit au poste qu'il occupe; et plus tremblant que ceux qui le prient, le secret de lui-même pèse sur toute sa personne; l'autre se courbe sans cesse devant le maître quelconque, peuple ou roi, dont il tient sa puissance. Dans une monarchie, il est condamné à l'adoption de toutes les idées reçues, à l'importance de toutes les formes établies: s'il étonne, il fait ombrage; s'il reste le même, on croit qu'il s'affaiblit. Dans une démocratie, il faut qu'il devance le voeu populaire, qu'il lui obéisse en répondant de l'événement; qu'il joue chaque jour toute sa destinée, et n'espère rien de la veille pour le lendemain. Enfin, il n'est point d'homme qui ait été possesseur paisible d'une place éminente; le plus grand nombre en a marqué la perte par une chute éclatante; d'autres ont acheté sa possession par tous les tourments de l'incertitude et de la crainte; et cependant, tel était l'effroi que causait le retour à l'existence privée, qu'un seul homme ambitieux, Sylla, ayant volontairement abdiqué le pouvoir, et survécu paisiblement à cette grande résolution, le parti qu'il a pris est encore l'étonnement des siècles, et le problème dont les moralistes se proposent tous la solution. Charles-Quint se plongea dans la contemplation de la mort, alors que, cessant de régner, il crut cesser de vivre. Victor-Amédée voulut remonter sur le trône qu'une imagination égarée lui avait fait abandonner. Enfin, nul n'est descendu sans douleur d'un rang qui le plaçait au-dessus des autres hommes; nul ambitieux du moins, car que sont les destinées sans l'âme qui les caractérise? Les événements sont l'extérieur de la vie; sa véritable source est tout entière dans nos sentiments. Dioclétien peut quitter le trône, Charles II peut le conserver en paix: l'un est un philosophe, l'autre est un épicurien: ils possèdent tous deux cette couronne objet des voeux des ambitieux; mais ils font du trône une condition privée; et leurs qualités, comme leurs défauts, les rendent absolument étrangers à l'ambition dont leur existence serait le but. Enfin, quand il existerait une chance de prolonger la possession des biens offerts par l'ambition, est-il une entreprise dont l'avance soit si énorme? L'âme qui s'y livre se rend à jamais incapable de toute autre manière d'exister: il faut brûler tous les vaisseaux qui pourraient ramener dans un séjour tranquille, et se placer entre la conquête et la mort. L'ambition est la passion qui, dans ses malheurs, éprouve le plus le besoin de la vengeance; preuve assurée que c'est elle qui laisse après elle le moins de consolation. L'ambition dénature le coeur: quand on a tout jugé par rapport à soi, comment se transporter dans un autre? quand on n'a examiné ceux qui nous entouraient que comme des instruments ou des obstacles, comment voir en eux des amis? L'égoïsme, dans le cours naturel de l'histoire de l'âme, est le défaut de la vieillesse, parce que c'est celui dont on ne peut jamais se corriger. Passer de l'occupation de soi à celle de tout autre objet est une sorte de régénération morale dont il existe bien peu d'exemples.
L'amour de la gloire a tant de grandeur dans ses succès, que ses revers en prennent aussi l'empreinte; la mélancolie peut se plaire dans leur contemplation, et la pitié qu'ils inspirent a des caractères de respect qui servent à soutenir le grand homme qui s'en voit l'objet. On sait que son espoir était de s'immortaliser par des services publics, que les couronnes de la renommée furent le seul prix dont il poursuivit l'honneur; il semble que les hommes, en l'abandonnant, courent des risques personnels. Quelques-uns d'eux craignent de se tromper en renonçant au bien qu'il voulait leur faire; aucun ne peut mépriser ni ses efforts, ni son but; il lui reste sa valeur personnelle et l'appel à la postérité; et si l'injustice le renverse, l'injustice aussi sert de recours à ses regrets. Mais l'ambitieux, privé du pouvoir, ne vit plus qu'à ses propres yeux: il a joué, il a perdu; telle est l'histoire de sa vie. Le public a gagné contre lui, car les avantages qu'il possédait sont rendus à l'espoir de tous, et le triomphe de ses rivaux est la seule sensation vive que produise sa retraite. Bientôt celle-là même s'efface, et la meilleure chance de bonheur pour cette situation, c'est la facilité qu'on trouve à se faire oublier; mais, par une réunion cruelle, le monde qu'on voudrait occuper ne se rappelle plus votre existence passée, et ceux qui vous approchent ne peuvent en perdre le souvenir.
La gloire d'un grand homme jette au loin un noble éclat sur ceux qui lui appartiennent; mais les places, les honneurs dont disposait l'ambitieux atteignent à tous les intérêts de tous les instants. Les palmes du génie tiennent à une respectueuse distance de leur vainqueur; les dons de la fortune rapprochent, pressent autour de vous, et comme ils ne laissent après eux aucun droit à l'estime, lorsqu'ils vous sont ravis, tous vos liens sont rompus; ou si quelque pudeur retient encore quelques amis, tant de regrets personnels reviennent à leur pensée, qu'ils reprochent sans cesse à celui qui perd tout, la part qu'ils avaient dans ses jouissances: lui-même ne peut échapper à ses souvenirs; les privations les plus douloureuses sont celles qui touchent à la fois à l'ensemble et aux détails de toute la vie. Les jouissances de la gloire, éparses dans le cours de la destinée, époques dans un grand nombre d'années, accoutument, dans tous les temps, à de longs intervalles de bonheur; mais la possession des places et des honneurs étant un avantage habituel, leur perte doit se ressentir à tous les moments de la vie. L'amant de la gloire a une conscience, c'est la fierté; et quoique ce sentiment rende beaucoup moins indépendant que le dévouement à la vertu, il affranchit des autres, s'il ne donne pas de l'empire sur soi-même. L'ambitieux n'a jamais mis la dignité du caractère au-dessus des avantages du pouvoir; et comme aucun prix ne lui a paru trop cher pour l'acquérir, aucune consolation ne doit lui rester après l'avoir perdu. Pour aimer et posséder la gloire, il faut des qualités tellement éminentes, que si leur plus grande action est au dehors de nous, cependant elles peuvent encore servir d'aliment à la pensée dans le silence de la retraite; mais la passion de l'ambition, les moyens qu'il faut pour réussir dans ses désirs, sont nuls pour tout autre usage: c'est de l'impulsion plutôt que de la véritable force; c'est une sorte d'ardeur qui ne peut se nourrir de ses propres ressources; c'est le sentiment le plus ennemi du passé, de la réflexion, de tout ce qui retombe sur soi-même. L'opinion, blâmant les peines de l'ambition trompée, y met le comble en se refusant à les plaindre: et ce refus est injuste, car la pitié doit avoir une autre destination que l'estime; c'est à l'étendue du malheur qu'il faut la proportionner. Enfin, les malheurs de l'ambition sont d'une telle nature, que les caractères les plus forts n'ont jamais trouvé en eux-mêmes la puissance de s'y soumettre.
Le cardinal Albéroni voulait encore dominer la république de Lucques qu'il avait choisie pour retraite. On voit des vieillards traîner à la cour l'inquiétude qui les agite, bravant le ridicule et le mépris pour s'attacher à la dernière ombre du passé.
La passion de la gloire ne peut être trompée sur son objet; elle veut, ou le posséder en entier, ou rejeter tout ce qui serait un diminutif de lui-même; mais l'ambition a besoin de la première, de la seconde, de la dernière place dans l'ordre du crédit et du pouvoir, et se rattache à chaque degré, cédant à l'horreur que lui inspire la privation absolue de tout ce qui peut combler ou satisfaire, ou même faire illusion à ses désirs.
Ne peut-on pas, dira-t-on, vivre après avoir possédé de grandes places, comme avant de les avoir obtenues? Non; jamais un effort impuissant ne laisse revenir au point dont il voulait vous sortir, la réaction fait redescendre plus bas; et le grand et cruel caractère des passions, c'est d'imprimer leur mouvement à toute la vie, et leur bonheur à peu d'instants.
Si ces considérations générales suffisent pour montrer l'influence certaine de l'ambition sur le bonheur, les auteurs, les témoins, les contemporains de la révolution de France, doivent trouver au fond de leur coeur de nouveaux motifs d'éloignement pour toutes les passions politiques.
Dans les temps de révolution, c'est l'ambition seule qui peut obtenir des succès. Il reste encore des moyens d'acquérir du pouvoir, mais l'opinion qui distribue la gloire n'existe plus; le peuple commande au lieu de juger; jouant un rôle actif dans tous les événements, il prend parti pour ou contre tel ou tel homme. Il n'y a plus dans une nation que des combattants; l'impartial pouvoir, qu'on appelle le public, ne se montre nulle part. Ce qui est grand et juste, d'une manière absolue, n'est donc plus reconnu; tout est évalué suivant son rapport avec les passions du moment; les étrangers n'ont aucun moyen de connaître l'estime qu'ils doivent à une conduite que tous les témoins ont blâmée; aucune voix même, peut-être, ne la rapportera fidèlement à la postérité. Au milieu d'une révolution, il faut en croire ou l'ambition ou la conscience; nul autre guide ne peut conduire à son but. Et quelle ambition! quel horrible sacrifice elle impose! quelle triste couronne elle promet! Une révolution suspend toute autre puissance que celle de la force; l'ordre social établit l'ascendant de l'estime, de la vertu; les révolutions mettent tous les hommes aux prises avec leurs moyens physiques; la sorte d'influence morale qu'elles admettent, c'est le fanatisme de certaines idées qui n'étant susceptibles d'aucune modification, ni d'aucune borne, sont des armes de guerre, et non des calculs de l'esprit. Pour être donc ambitieux dans une révolution, il faut marcher toujours en avant de l'impulsion donnée; c'est une descente rapide où l'on ne peut s'arrêter; vainement on voit l'abîme; si l'on se jette à bas du char, on est brisé par cette chute: éviter le péril, est plus dangereux que de l'affronter: il faut conduire soi-même dans le sentier qui doit vous perdre, et le moindre pas rétrograde renverse l'homme sans détourner l'événement. Il n'est rien de plus insensé que de se mêler dans des circonstances tout à fait indépendantes de la volonté individuelle; c'est attacher bien plus que sa vie, c'est livrer toute la moralité de sa conduite à l'entraînement d'un pouvoir matériel. On croit influer dans les révolutions, on croit agir, être cause, et l'on n'est jamais qu'une pierre de plus lancée par le mouvement de la grande roue; un autre aurait pris votre place, un moyen différent eût amené le même résultat; le nom de chef signifie le premier précipité par la troupe qui marche derrière, et pousse en avant.
Les revers et les succès de tout ce qu'on voit dominer dans une révolution, ne sont que la rencontre heureuse ou malheureuse de tel homme avec telle période de la nature des choses. Il n'est point de factieux de bonne foi qui puisse prédire ce qu'il fera le lendemain; car c'est la puissance qu'il importe à une faction d'obtenir, plutôt que le but d'abord poursuivi: on peut triompher en faisant le contraire de ce qu'on a projeté, si c'est retiennent les factieux dans la même route: ces derniers ne cherchent que le pouvoir, et jamais ambition ne coûta tant au caractère. Dans ces temps, pour dominer à un certain degré les autres hommes, il faut qu'ils n'aient pas de données sûres pour calculer à l'avance votre conduite; dès qu'ils vous savent inviolablement attaché à tels principes de moralité, ils se postent en attaque sur la route que vous devez suivre. Pour obtenir, pour conserver quelques moments le pouvoir dans une révolution, il ne faut écouter ni son âme, ni son esprit même. Quel que soit le parti qu'on ait embrassé, la faction est démagogue dans son essence; elle est composée d'hommes qui ne veulent pas obéir, qui se sentent nécessaires, et ne se croient point liés à ceux qui les commandent; elle est composée d'hommes prêts à choisir de nouveaux chefs chaque jour, parce qu'il n'est question que de leur intérêt, et non d'une subordination antérieure, naturelle ou politique: il importe plus aux chefs de n'être pas suspects à leurs soldats, que d'être redoutables à leurs ennemis. Des crimes de tout genre, des crimes inutiles aux succès de la cause, sont commandés par le féroce enthousiasme de la populace; elle craint la pitié, quel que soit le degré de sa force; c'est par de la fureur, et non de la clémence, qu'elle sent son pouvoir. Un peuple qui gouverne ne cesse jamais d'avoir peur, il se croit toujours au moment de perdre son autorité; et disposé, par sa situation, au mouvement de l'envie, il n'a jamais pour les vaincus l'intérêt qu'inspire la faiblesse opprimée, il ne cesse pas de les redouter. L'homme donc qui veut acquérir une grande influence dans ces temps de crise, doit rassurer la multitude par son inflexible cruauté. Il ne partage point les terreurs que l'ignorance fait éprouver, mais il faut qu'il accomplisse les affreux sacrifices qu'elle demande; il faut qu'il immole des victimes qu'aucun intérêt ne lui fait craindre, que son caractère souvent lui inspirait le désir de sauver; il faut qu'il commette des crimes sans égarement, sans fureur, sans atrocité même, suivant l'ordre d'un souverain dont il ne peut prévoir les commandements, et dont son âme éclairée ne saurait adopter aucune des passions. Eh! quel prix pour de tels efforts! quelle sorte de suffrage on obtient! combien est tyrannique la reconnaissance qui couronne! On voit si bien les bornes de son pouvoir; on sent si souvent qu'on obéit alors même qu'on a l'air de commander; les passions des hommes sont tellement mises en dehors dans un temps de révolution, qu'aucune illusion n'est possible; et la plus magique des émotions, celle que font éprouver les acclamations de tout un peuple, ne peut plus se renouveler pour celui qui a vu ce peuple dans les mouvements d'une révolution. Comme Cromwell, il dit en traversant la foule dont les suffrages le couronnent: «Ils applaudiraient de même si l'on me conduisait à l'échafaud.» Cet avenir n'est séparé de vous par aucun intervalle: demain peut en être le jour; vos juges, vos assassins sont dans la multitude qui vous entoure, et le transport qui vous exalte est l'impulsion même qui peut vous renverser. Quel danger vous menace, quelle rapidité dans la chute, quelle profondeur dans l'abîme! Sans que le succès soit élevé plus haut, le revers vous fait tomber plus bas, vous enfonce plus avant dans le néant de votre destinée.
La diversité des opinions empêche aucune gloire de s'établir, mais ces mêmes opinions se réunissent toutes pour le mépris; il prend un caractère d'acclamation, et le peuple, quand il abandonne l'ambitieux, s'éclairant sur les crimes qu'il lui a fait commettre, l'accable pour s'en absoudre: celui qui prend pour guide sa conscience est sûr de son but; mais malheur à l'homme avide de pouvoir, qui s'est élancé dans une révolution! Cromwell est resté usurpateur, parce que le principe des troubles qu'il avait fait naître était la religion, qui soulève sans déchaîner; était un sentiment superstitieux, qui portait à changer de maître, mais non à détester tous les jougs. Mais quand la cause des révolutions est l'exaltation de toutes les idées de liberté, il ne se peut pas que les premiers chefs de l'insurrection conservent de la puissance; il faut qu'ils excitent le mouvement qui les renversera les premiers; il faut qu'ils développent les principes qui servent à les juger; enfin, ils peuvent servir leur opinion, mais jamais leur intérêt; et dans une révolution le fanatisme est plus sensé que l'ambition.
De la vanité.
On se demande si la vanité est une passion. En considérant l'insuffisance de son objet, on serait tenté d'en douter; mais en observant la violence des mouvements qu'elle inspire, on y reconnaît tous les caractères des passions, et l'on retrouve tous les malheurs qu'elles entraînent dans la dépendance servile où ce sentiment vous met du cercle qui vous entoure. L'amour de la gloire se fonde sur ce qu'il y a de plus élevé dans la nature de l'homme; l'ambition tient à ce qu'il y a de plus positif dans les relations des hommes entre eux; la vanité s'attache à ce qui n'a de valeur réelle ni dans soi, ni dans les autres, à des avantages apparents, à des effets passagers; elle vit du rebut des deux autres passions: quelquefois cependant elle se réunit à leur empire; l'homme atteint aux extrêmes par sa force et par sa faiblesse, mais plus habituellement la vanité l'emporte surtout dans les caractères qui l'éprouvent. Les peines de cette passion sont assez peu connues, parce que ceux qui les ressentent en gardent le secret, et que tout le monde étant convenu de mépriser ce sentiment, jamais on n'avoue les souvenirs ou les craintes dont il est l'objet.
L'un des premiers chagrins de la vanité est de trouver en elle-même et les causes de ses malheurs et le besoin de les cacher. La vanité se nourrit de succès trop peu relevés pour qu'il existe aucune dignité dans ses revers.
La gloire, l'ambition se nomment. La vanité règne quelquefois à l'insu même du caractère qu'elle gouverne; jamais du moins sa puissance n'est publiquement reconnue par celui qui s'y soumet: il voudrait qu'on le crût supérieur aux succès qu'il obtient, comme à ceux qui lui sont refusés; mais le public, dédaignant son but, et remarquant ses efforts, déprise la possession en rendant amère la perte. L'importance de l'objet auquel on aspire ne donne point la mesure de la douleur que fait éprouver la privation; c'est à la violence du désir qu'il inspirait, c'est surtout à l'opinion que les autres se sont formée de l'activité de nos souhaits, que cette douleur se proportionne.
Ce qui caractérise les peines de la vanité, c'est qu'on apprend par les autres, bien plus que par son sentiment intime, le degré de chagrin qu'on doit en ressentir: plus on vous croit affligé, plus on se trouve de raisons de l'être. Il n'est aucune passion qui ramène autant à soi, mais il n'en est aucune qui vienne moins de notre propre mouvement; toutes ses impulsions arrivent du dehors. C'est non-seulement à la réunion des hommes en société que ce sentiment est dû mais c'est à un degré de civilisation qui n'est pas connu dans tous les pays, et dont les effets seraient presque impossibles à concevoir pour un peuple dont les institutions et les moeurs seraient simples; car la nature éloigne des mouvements de la vanité, et l'on ne peut comprendre comment des malheurs si réels naissent de mouvements si peu nécessaires.
Avez-vous jamais rencontré Damon? Il est d'une naissance obscure, il le sait; il est certain que personne ne l'ignore; mais au lieu de dédaigner cet avantage par intérêt et par raison, il n'a qu'un but dans l'existence, c'est de vous parler des grands seigneurs avec lesquels il a passé sa vie; il les protège, de peur d'en être protégé; il les appelle par leur nom, tandis que leurs égaux y joignent leurs titres, et se fait reconnaître subalterne par l'inquiétude même de le paraître. Sa conversation est composée de parenthèses, principal objet de toutes ses phrases; il voudrait laisser échapper ce qu'il a le plus grand besoin de dire; il essaye de se montrer fatigué de tout ce qu'il envie; pour se faire croire à son aise, il tombe dans les manières familières; il s'y confirme, parce que personne ne compte assez avec lui pour le repousser; et tout ce dont il est flatté dans le monde est un composé du peu d'importance qu'on met à lui, et du soin qu'on a de ménager ses ridicules pour ne pas perdre le plaisir de s'en moquer. Sur qui produit-il l'effet qu'il souhaite? Sur personne: peut-être même il s'en doute, mais la vanité s'exerce pour elle-même; en voulant détromper l'homme vain, on l'agite, mais on ne le corrige pas; l'espérance renaît à l'instant même du dégoût, ou plutôt, comme il arrive souvent dans la plupart des passions, sans concevoir précisément de l'espérance, on ne peut se résigner au sacrifice.
Connaissez-vous Lycidas? Il a vieilli dans les affaires sans y prendre une idée, sans atteindre à un résultat; cependant il se croit l'esprit des places qu'il a occupées; il vous confie ce qu'ont imprimé les gazettes; il parle avec circonspection même des ministres du siècle dernier; il achève ses phrases par une mine concentrée, qui ne signifie pas plus que ses paroles; il a dans sa poche des lettres de ministres, d'hommes puissants, qui lui parlent du temps qu'il fait, et lui semblent une preuve de confiance; il frémit à l'aspect de ce qu'il appelle une mauvaise tête, et donne assez volontiers ce nom à tout homme supérieur; il a une diatribe contre l'esprit, à laquelle la majorité d'un salon applaudit presque toujours:C'est, vous dit-il,un obstacle à bien voir que l'esprit; les gens d'esprit n'entendent point les affaires. Lycidas, il est vrai que vous n'avez pas d'esprit, mais il n'est pas prouvé pour cela que vous soyez capable de gouverner un empire.
On tire très-souvent vanité des qualités qu'on n'a pas; on voit des hommes se glorifier des facultés spirituelles ou sensibles qui leur manquent. L'homme vain s'enorgueillit de tout lui-même indistinctement:C'est moi, c'est encore moi, s'écrie-t-il; cet enthousiasme d'égoïsme fait un charme à ses yeux de chacun de ses défauts.
Cléon est encore à cet égard un bien plus brillant spectacle; toutes les prétentions à la fois sont entrées dans son âme: il est laid, il se croit aimé; son livre tombe, c'est par une cabale qui l'honore; on l'oublie, il pense qu'on le persécute; il n'attend pas que vous l'ayez loué, il vous dit ce que vous devez penser; il vous parle de lui sans que vous l'interrogiez; il ne vous écoute pas si vous lui répondez; il aime mieux s'entendre, car vous ne pouvez jamais égaler ce qu'il va dire de lui-même. Un homme d'un esprit infini disait, en parlant de ce qu'on pouvait appeler précisément un homme orgueilleux et vain,En le voyant j'éprouve un peu du plaisir que cause le spectacle d'un bon ménage; son amour-propre et lui vivent si bien ensemble!En effet, quand l'amour-propre est arrivé à un certain excès, il se suffit assez à lui-même pour ne pas s'inquiéter, pour ne pas douter de l'opinion des autres; c'est presque une ressource qu'on trouve en soi, et cette foi en son propre mérite a bien quelques-uns des avantages de tous les cultes fondés sur une ferme croyance.
Mais puisque la vanité est une passion, celui qui l'éprouve ne peut être tranquille; séparé de toutes les jouissances impersonnelles, de toutes les affections sensibles, cet égoïsme détruit la possibilité d'aimer: il n'y a point de but plus stérile que soi-même; l'homme n'accroît ses facultés qu'en les dévouant au dehors de lui, à une opinion, à un attachement, à une vertu quelconque. La vanité, l'orgueil donnent à la pensée quelque chose de stationnaire qui ne permet pas de sortir du cercle le plus étroit; et cependant, dans ce cercle, il y a une puissance de malheur plus grande que dans toute autre existence dont les intérêts seraient plus multipliés. En concentrant sa vie on concentre aussi sa douleur, et qui n'existe que pour soi diminue ses moyens de jouir, en se rendant d'autant plus accessible à l'impression de la souffrance. On voit cependant à l'extérieur de certains hommes, de tels symptômes de contentement et de sécurité, qu'on serait tenté d'ambitionner leur vanité comme la jouissance véritable, puisque c'est la plus parfaite des illusions: mais une réflexion détruit toute l'autorité de ces signes apparents; c'est que de tels hommes, n'ayant pour objet dans la vie que l'effet qu'ils produisent sur les autres, sont capables, pour dérober à tous les regards les tourments secrets que des revers ou des dégoûts leur causent, d'un genre d'effort dont aucun autre motif ne donnerait le pouvoir. Dans la plupart des situations, le bonheur même fait partie du faste des hommes vains, ou s'ils avouaient une peine, ce ne serait jamais que celle qu'il est honorable de ressentir.
La vanité des hommes supérieurs les fait prétendre aux succès auxquels ils ont le moins de droit; cette petitesse des grands génies se retrouve sans cesse dans l'histoire: on voit des écrivains célèbres ne mettre de prix qu'à leurs faibles succès dans les affaires publiques; des guerriers, des ministres courageux et fermes, être avant tout flattés de la louange accordée à leurs médiocres écrits; des hommes qui ont de grandes qualités, ambitionner de petits avantages; enfin, comme il faut que l'imagination allume toutes les passions, la vanité est bien plus active sur les succès dont on doute, sur les facultés dont on ne se croit pas sûr. L'émulation excite nos qualités; la vanité se place en avant de tout ce qui nous manque. La vanité souvent ne détruit pas la fierté; et comme rien n'est si esclave que la vanité, et si indépendant, au contraire, que la véritable fierté, il n'est pas de supplice plus cruel que la réunion de ces deux sentiments dans le même caractère. On a besoin de ce qu'on méprise, on ne peut s'y soumettre, on ne peut s'en affranchir; c'est à ses propres yeux que l'on rougit, c'est à ses propres yeux que l'on produit l'effet que le spectacle de la vanité fait éprouver à un esprit éclairé et à une âme élevée. Cette passion, qui n'est grande que par la peine qu'elle cause, et ne peut qu'à ce seul titre marcher de pair avec les autres, se développe parfaitement dans les mouvements des femmes: tout en elles est amour ou vanité. Dès qu'elles veulent avoir avec les autres des rapports plus étendus ou plus éclatants que ceux qui naissent des sentiments doux qu'elles peuvent inspirer à ce qui les entoure, c'est à des succès de vanité qu'elles prétendent. Les efforts qui peuvent valoir aux hommes de la gloire et du pouvoir, n'obtiennent presque jamais aux femmes qu'un applaudissement éphémère, un crédit d'intrigue, enfin, un genre de triomphe du ressort de la vanité, de ce sentiment en proportion avec leurs forces et leur destinée c'est donc en elles qu'il faut l'examiner.
Il est des femmes qui placent leur vanité dans des avantages qui ne leur sont point personnels, tels que la naissance, le rang et la fortune: il est difficile de moins sentir la dignité de son sexe. L'origine de toutes les femmes est céleste, car c'est aux dons de la nature qu'elles doivent leur empire: en s'occupant de l'orgueil et de l'ambition, elles font disparaître tout ce qu'il y a de magique dans leurs charmes; le crédit qu'elles obtiennent, ne paraissant jamais qu'une existence passagère et bornée, ne leur vaut point la considération attachée à un grand pouvoir, et les succès qu'elles conquièrent ont le caractère distinctif des triomphes de la vanité: ils ne supposent ni estime, ni respect pour l'objet à qui on les accorde. Les femmes animent ainsi contre elles les passions de ceux qui ne voulaient penser qu'à les aimer. Le seul vrai ridicule, celui qui naît du contraste avec l'essence des choses, s'attache à leurs efforts: lorsqu'elles s'opposent aux projets, à l'ambition des hommes, elles excitent le vif ressentiment qu'inspire un obstacle inattendu; si elles se mêlent des intrigues politiques dans leur jeunesse, la modestie doit en souffrir; si elles sont vieilles, le dégoût qu'elles causent comme femmes nuit à leur prétention comme hommes. La figure d'une femme, quelle que soit la force ou l'étendue de son esprit, quelle que soit l'importance des objets dont elle s'occupe, est toujours un obstacle ou une raison dans l'histoire de sa vie: les hommes l'ont voulu ainsi. Mais plus ils sont décidés à juger une femme selon les avantages ou les défauts de son sexe, plus ils détestent de lui voir embrasser une destinée contraire à sa nature.
Ces réflexions ne sont point destinées, on le croira facilement, à détourner les femmes de toute occupation sérieuse, mais du malheur de se prendre jamais elles-mêmes pour but de leurs efforts. Quand la part qu'elles ont dans les affaires naît de leur attachement pour celui qui les dirige, quand le sentiment seul dicte leurs opinions, inspire leurs démarches, elles ne s'écartent point de la route que la nature leur a tracée: elles aiment, elles sont femmes: mais quand elles se livrent à une active personnalité, quand elles veulent ramener à elles tous les événements, et les considèrent sous le rapport de leur propre influence, de leur intérêt individuel, alors à peine sont-elles dignes des applaudissements éphémères dont les triomphes de la vanité se composent. Les femmes ne sont presque jamais honorées par aucun genre de prétentions; les distinctions de l'esprit même, qui sembleraient offrir une carrière plus étendue, ne leur valent souvent qu'une existence à la hauteur de la vanité. La raison de ce jugement inique ou juste, c'est que les hommes ne voient aucun genre d'utilité générale à encourager les succès des femmes dans cette carrière, et que tout éloge qui n'est pas fondé sur la base de l'utilité, n'est ni profond, ni durable, ni universel. Le hasard amène quelques exceptions; s'il est quelques âmes entraînées, ou par leur talent, ou par leur caractère, elles s'écarteront peut-être de la règle commune, et quelques palmes de gloire peuvent un jour les couronner; mais elles n'échapperont pas à l'inévitable malheur qui s'attachera toujours à leur destinée.
Le bonheur des femmes perd à toute espèce d'ambition personnelle. Quand elles ne veulent plaire que pour être aimées, quand ce doux espoir est le seul motif de leurs actions, elles s'occupent plus de se perfectionner que de se montrer, de former leur esprit pour le bonheur d'un autre que pour l'admiration de tous; mais quand elles aspirent à la célébrité, leurs efforts comme leurs succès éloignent le sentiment qui, sous des noms différents, doit toujours faire le destin de leur vie. Une femme ne peut exister par elle seule, la gloire même ne lui serait pas un appui suffisant; et l'insurmontable faiblesse de sa nature et de sa situation dans l'ordre social l'a placée dans une dépendance de tous les jours dont un génie immortel ne pourrait encore la sauver. D'ailleurs, rien n'efface dans les femmes ce qui distingue particulièrement leur caractère. Celle qui se vouerait à la solution des problèmes d'Euclide, voudrait encore le bonheur attaché aux sentiments qu'on inspire et qu'on éprouve; et quand elles suivent une carrière qui les en éloigne, leurs regrets douloureux, ou leurs prétentions ridicules, prouvent que rien ne peut les dédommager de la destinée pour laquelle leur âme était créée. Il semble que des succès éclatants offrent des jouissances d'amour-propre à l'ami de la femme célèbre qui les obtient; mais l'enthousiasme que ces succès font naître a peut-être moins de durée que l'attrait fondé sur les avantages les plus frivoles. Les critiques, qui suivent nécessairement les éloges, détruisent l'illusion à travers laquelle toutes les femmes ont besoin d'être vues. L'imagination peut créer, embellir par ses chimères un objet inconnu; mais celui que tout le monde a jugé ne reçoit plus rien d'elle. La véritable valeur reste, mais l'amour est plus épris de ce qu'il donne que de ce qu'il trouve. L'homme se complaît dans la supériorité de sa nature, et, comme Pygmalion, il ne se prosterne que devant son ouvrage. Enfin, si l'éclat de la célébrité d'une femme attire des hommages sur ses pas, c'est par un sentiment peut-être étranger à l'amour; il en prend les formes, mais c'est comme un moyen d'avoir accès auprès de la nouvelle puissance qu'on veut flatter. On approche d'une femme distinguée comme d'un homme en place; la langue dont on se sert n'est pas semblable, mais le motif est pareil. Quelquefois enivrés par le concours des hommages qui environnent la femme dont ils s'occupent, les adorateurs s'exaltent mutuellement; mais dans leur sentiment ils dépendent les uns des autres. Les premiers qui s'éloigneraient pourraient détacher ceux qui restent; et celle qui semble l'objet de toutes leurs pensées, s'aperçoit bientôt qu'elle retient chacun d'eux par l'exemple de tous. De quels sentiments de jalousie et de haine les grands succès d'une femme ne sont-ils pas l'objet! que de peines causées par les moyens sans nombre que l'envie prend pour la persécuter! La plupart des femmes sont contre elle par rivalité, par sottise, ou par principe. Les talents d'une femme, quels qu'ils soient, les inquiètent toujours dans leurs sentiments. Celles à qui les distinctions de l'esprit sont à jamais interdites, trouvent mille manières de les attaquer quand c'est une femme qui les possède; une jolie personne, en déjouant ces distinctions, se flatte de signaler ses propres avantages. Une femme qui se croit remarquable par la prudence et la mesure de son esprit, et qui, n'ayant jamais eu deux idées dans la tête, veut passer pour avoir rejeté tout ce qu'elle n'a jamais compris, une telle femme sort un peu de sa stérilité accoutumée, pour trouver mille ridicules à celle dont l'esprit anime et varie la conversation: et les mères de famille pensant, avec quelque raison, que les succès mêmes du véritable esprit ne sont pas conformes à la destination des femmes, voient attaquer avec plaisir celles qui en ont obtenu.
D'ailleurs, la femme qui, en atteignant à une véritable supériorité, pourrait se croire au-dessus de la haine, et s'élèverait par sa pensée au sort des hommes les plus célèbres, cette femme n'aurait jamais le calme et la force de tête qui les caractérisent; l'imagination serait toujours la première de ses facultés: son talent pourrait s'en accroître, mais son âme serait trop fortement agitée; ses sentiments seraient troublés par ses chimères, ses actions entraînées par ses illusions: son esprit pourrait mériter quelque gloire en donnant à ses écrits la justesse de la raison; mais les grands talents, unis à une imagination passionnée, éclairent sur les résultats généraux et trompent sur les relations personnelles. Les femmes sensibles et mobiles donneront toujours l'exemple de cette bizarre union de l'erreur et de la vérité, de cette sorte d'inspiration de la pensée qui rend des oracles à l'univers et manque du plus simple conseil pour soi-même. En étudiant le petit nombre de femmes qui ont de vrais titres à la gloire, on verra que cet effort de leur nature fut toujours aux dépens de leur bonheur. Après avoir chanté les plus douces leçons de la morale et de la philosophie, Sapho se précipita du haut du rocher de Leucade; Elisabeth, après avoir dompté les ennemis de l'Angleterre, périt victime de sa passion pour le comte d'Essex. Enfin, avant d'entrer dans cette carrière de gloire, soit que le trône des Césars, ou les couronnes du génie littéraire en soient le but, les femmes doivent penser que, pour la gloire même, il faut renoncer au bonheur et au repos de la destinée de leur sexe, et qu'il est dans cette carrière bien peu de sorts qui puissent valoir la plus obscure vie d'une femme aimée et d'une mère heureuse.
En quittant un moment l'examen de la vanité, j'ai jugé jusqu'à l'éclat d'une grande renommée; mais que dirai-je de toutes ces prétentions à de misérables succès littéraires pour lesquels on voit tant de femmes négliger leurs sentiments et leurs devoirs? Absorbées par cet intérêt, elles abjurent, plus que les guerrières du temps de la chevalerie, le caractère distinctif de leur sexe; car il vaut mieux partager dans les combats les dangers de ce qu'on aime que de se traîner dans les luttes de l'amour-propre, exiger du sentiment des hommages pour la vanité, et puiser ainsi à la source éternelle pour satisfaire le mouvement le plus éphémère et le désir dont le but est le plus restreint. L'agitation que fait éprouver aux femmes une prétention plus naturelle, puisqu'elle tient de plus près à l'espoir d'être aimées; l'agitation que fait éprouver aux femmes le besoin de plaire par les agréments de leur figure, offre aussi le tableau le plus frappant des tourments de la vanité.
Regardez une femme au milieu d'un bal, désirant d'être trouvée la plus jolie, et craignant de n'y pas réussir. Le plaisir, au nom duquel on se rassemble, est nul pour elle: elle ne peut en jouir dans aucun moment; car il n'en est point qui ne soit absorbé et par sa pensée dominante, et par les efforts qu'elle fait pour la cacher. Elle observe les regards, les plus légers signes de l'opinion des autres, avec l'attention d'un moraliste et l'inquiétude d'un ambitieux; et voulant dérober à tous les yeux le tourment de son esprit, c'est à l'affectation de sa gaieté, pendant le triomphe de sa rivale, à la turbulence de la conversation qu'elle veut entretenir pendant que cette rivale est applaudie, à l'empressement trop vif qu'elle lui témoigne, c'est au superflu de ses efforts enfin qu'on aperçoit son travail. La grâce, ce charme suprême de la beauté, ne se développe que dans le repos du naturel et de la confiance; les inquiétudes et la contrainte ôtent les avantages mêmes qu'on possède; le visage s'altère par la contraction de l'amour-propre. On ne tarde pas à s'en apercevoir, et le chagrin que cause une telle découverte augmente encore le mal qu'on voudrait réparer. La peine se multiplie par la peine, et le but s'éloigne par l'action même du désir; et dans ce tableau, qui semblerait ne devoir rappeler que l'histoire d'un enfant, se trouvent les douleurs l'un homme, les mouvements qui conduisent au désespoir et font haïr la vie; tant les intérêts s'accroissent par l'intensité de l'attention qu'on y attache! tant la sensation qu'on éprouve naît du caractère qui la reçoit bien plus que de l'objet qui la donne!
Eh bien, à côté du tableau de ce bal, où les prétentions les plus frivoles ont mis la vanité dans tout son jour, c'est dans le plus grand événement qui ait agité l'espèce humaine, c'est dans la révolution de France qu'il faut en observer le développement complet: ce sentiment, si borné dans son but, si petit dans son mobile, qu'on pouvait hésiter à lui donner une place parmi les passions; ce sentiment a été l'une des causes du plus grand choc qui ait ébranlé l'univers. Je n'appellerai point vanité le mouvement qui a porté vingt-quatre millions d'hommes à ne pas vouloir des privilèges de deux cent mille: c'est la raison qui s'est soulevée, c'est la nature qui a repris son niveau. Je ne dirai pas même que la résistance de la noblesse à la révolution ait été produite par la vanité: le règne de la terreur a fait porter sur cette classe des persécutions et des malheurs qui ne permettent plus de rappeler le passé. Mais c'est dans la marche intérieure de la révolution qu'on peut observer l'empire de la vanité, du désir des applaudissements éphémères,du besoin de faire effet, de cette passion native de France, et dont les étrangers, comparativement à nous, n'ont qu'une idée très-imparfaite.—Un grand nombre d'opinions ont été dictées par l'envie de surpasser l'orateur précédent, et de se faire applaudir après lui; l'introduction des spectateurs dans la salle des délibérations a suffi seule pour changer la direction des affaires en France. D'abord on n'accordait aux applaudissements que des phrases; bientôt, pour obtenir ces applaudissements, on a cédé des principes, proposé des décrets, approuvé jusqu'à des crimes; et par une double et funeste réaction, ce qu'on faisait pour plaire à la foule, égarait son jugement, et ce jugement égaré exigeait de nouveaux sacrifices. Ce n'est pas d'abord à satisfaire des sentiments de haine et de fureur que des décrets barbares ont été consacrés, c'est aux battements de mains des tribunes; ce bruit enivrait les orateurs et les jetait dans l'état où les liqueurs fortes plongent les sauvages; et les spectateurs eux-mêmes qui applaudissaient, voulaient, par ces signes d'approbation, faire effet sur leurs voisins, et jouissaient d'exercer de l'influence sur leurs représentants. Sans doute, l'ascendant de la peur a succédé à l'émulation de la vanité, mais la vanité avait créé cette puissance qui a anéanti, pendant un temps, tous les mouvements spontanés des hommes. Bientôt après le règne de la terreur, on voyait la vanité renaître; les individus les plus obscurs se vantaient d'avoir été portés sur des listes de proscription. La plupart des Français qu'on rencontre, tantôt prétendent avoir joué le rôle le plus important, tantôt assurent que rien de ce qui s'est passé en France ne serait arrivé si l'on avait cru le conseil que chacun d'eux a donné dans tel lieu, à telle heure, pour telle circonstance. Enfin, en France, on est entouré d'hommes qui tous se disent le centre de cet immense tourbillon; on est entouré d'hommes qui tous auraient préservé la France de ses malheurs si on les avait nommés aux premières places du gouvernement; mais qui tous, par le même sentiment, se refusent à se confier à la supériorité, à reconnaître l'ascendant du génie ou de la vertu. C'est une importante question qu'il faut soumettre aux philosophes et aux publicistes, de savoir si la vanité sert ou nuit au maintien de la liberté dans une grande nation: elle met d'abord certainement un véritable obstacle à l'établissement d'un gouvernement nouveau; il suffit qu'une constitution ait été faite par tels hommes, pour que tels autres ne veuillent pas l'adopter: il faut, comme après la session de l'assemblée constituante, éloigner les fondateurs pour faire adopter les institutions; et cependant les institutions périssent si elles ne sont pas défendues par leurs auteurs. L'envie, qui cherche à s'honorer du nom de défiance, détruit l'émulation, éloigne les lumières, ne peut supporter la réunion du pouvoir et de la vertu, cherche à les diviser pour les opposer l'un à l'autre, et crée la puissance du crime, comme la seule qui dégrade celui qui la possède. Mais quand de longs malheurs ont abattu les passions, quand on a tellement besoin de lois, qu'on ne considère plus les hommes que sous le rapport du pouvoir légal qui leur est confié, il est possible que la vanité, alors qu'elle est l'esprit général d'une nation, serve au maintien des institutions libres. Comme elle fait haïr l'ascendant d'un homme, elle soutient les lois constitutionnelles, qui, au bout d'un temps très-court, ramènent les hommes les plus puissants à une condition privée; elle appuie en général ce que veulent les lois, parce que c'est une autorité abstraite, dont tout le monde a sa part, et dont personne ne peut tirer de gloire. La vanité est l'ennemie de l'ambition; elle aime à renverser ce qu'elle ne peut obtenir. La vanité fait naître une sorte de prétentions disséminées dans toutes les classes, dans tous les individus, qui arrête la puissance de la gloire, comme les brins de paille repoussent la mer des côtes de la Hollande. Enfin, la vanité de tous sème de tels obstacles, de telles peines dans la carrière publique de chacun, qu'au bout d'un certain temps le grand inconvénient des républiques, le besoin qu'elles donnent de jouer un rôle, n'existera peut-être plus en France: la haine, l'envie, les soupçons, tout ce qu'enfante la vanité, dégoûtera pour jamais l'ambition des places et des affaires; on ne s'en approchera plus que par amour pour la patrie, par dévouement à l'humanité; et ces sentiments généreux et philosophiques rendent les hommes impassibles comme les lois qu'ils sont chargés d'exécuter. Cette espérance est peut-être une chimère, mais je crois vrai que la vanité se soumet aux lois, comme un moyen d'éviter l'éclat personnel des noms propres, et préserve une nation nombreuse et libre, lorsque sa constitution est établie, du danger d'avoir un homme pour usurpateur.
De tous les chapitres de cet ouvrage, il n'en est point sur lequel je m'attende à autant de critiques que sur celui-ci. Les autres passions ayant un but déterminé, affectent à peu près de la même manière tous les caractères qui les éprouvent; le mot d'amour réveille dans l'esprit de ceux qui l'entendent, autant d'idées diverses que les impressions dont ils sont susceptibles. Un très-grand nombre d'hommes n'ont connu ni l'amour de la gloire, ni l'ambition, ni l'esprit de parti, etc.; tout le monde croit avoir eu de l'amour, et presque tout le monde se trompe en le croyant: les autres passions sont beaucoup plus naturelles, et par conséquent moins rares que celle-là; car elle est celle où il entre le moins d'égoïsme. Ce chapitre, me dira-t-on, est d'une couleur trop sombre; la pensée de la mort y est presque inséparable du tableau de l'amour: et l'amour embellit la vie, et l'amour est le charme de la nature. Non, il n'y a point d'amour dans les ouvrages gais, il n'y a point d'amour dans les pastorales gracieuses.—Sans doute, et les femmes doivent en convenir, il est assez doux de plaire et d'exercer ainsi sur tout ce qui vous entoure une puissance due à soi seule, une puissance qui n'obtient que des hommages volontaires, une puissance qui ne se fait obéir que parce qu'on l'aime, et disposant des autres contre leur intérêt même, n'obtient rien que de l'abandon, et ne peut se délier du calcul. Mais qu'a de commun le jeu piquant de la coquetterie avec le sentiment de l'amour? Il se peut aussi que les hommes soient très-intéressés, très-amusés surtout, par l'attrait que leur inspire la beauté, par l'espoir ou la certitude de la captiver; mais qu'a de commun ce genre d'impression avec le sentiment de l'amour?—Je n'ai voulu traiter dans cet ouvrage que des passions; les affections communes dont il ne peut naître aucun malheur profond n'entraient point dans mon sujet, et l'amour, quand il est une passion, porte toujours à la mélancolie; il y a quelque chose de vague dans ses impressions, qui ne s'accorde point avec la gaieté; il y a une conviction intime au dedans de soi, que tout ce qui succède à l'amour est du néant, que rien ne peut remplacer ce qu'on éprouve; et cette conviction fait penser à la mort dans les plus heureux moments de l'amour. Je n'ai considéré que le sentiment dans l'amour, parce que lui seul fait de ce penchant une passion. Ce n'est pas le premier volume de la Nouvelle Héloïse, c'est le départ de Saint-Preux, la lettre de la Meillerie, la mort de Julie, qui caractérisent la passion dans ce roman.—Il est si rare de rencontrer le véritable amour du coeur, que je hasarderai de dire que les anciens n'ont pas eu l'idée complète de cette affection. Phèdre est sous le joug de la fatalité, les sensations inspirent Anacréon, Tibulle mêle une sorte d'esprit madrigalique à ses peintures voluptueuses; quelques vers de Didon, Ceyx et Alcyone dans Ovide, malgré la mythologie qui distrait l'intérêt en l'éloignant des situations naturelles, sont presque les seuls morceaux où le sentiment ait toute sa force, parce qu'il est séparé de toute autre influence. Les Italiens mettent tant de poésie dans l'amour, que tous leurs sentiments s'offrent à vous comme des images; vos yeux s'en souviennent plus que votre coeur. Racine, ce peintre de l'amour, dans ses tragédies sublimes à tant d'autres égards, mêle souvent aux mouvements de la passion des expressions recherchées qu'on ne peut reprocher qu'à son siècle: ce défaut ne se trouve point dans la tragédie de Phèdre; mais les beautés empruntées des anciens, les beautés de verve poétique, en excitant le plus vif enthousiasme, ne produisent pas cet attendrissement profond qui naît de la ressemblance la plus parfaite avec les sentiments qu'on peut éprouver. On admire la conception du rôle de Phèdre, on se croit dans la situation d'Aménaïde. La tragédie de Tancrède doit donc faire verser plus de larmes.—Voltaire, dans ses tragédies; Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse; Werther, des scènes de tragédies allemandes; quelques poètes anglais, des morceaux d'Ossian, etc., ont transporté la profonde sensibilité dans l'amour. On avait peint la tendresse maternelle, la tendresse filiale, l'amitié avec sensibilité, Oreste et Pylade. Niobé, la piété romaine, toutes les autres affections du coeur nous sont transmises avec les véritables sentiments qui les caractérisent: l'amour seul nous est représenté, tantôt sous les traits les plus grossiers, tantôt comme tellement inséparable ou de la volupté, ou de la frénésie, que c'est un tableau plutôt qu'un sentiment, une maladie plutôt qu'une passion de l'âme. C'est uniquement de cette passion que j'ai voulu parler; j'ai rejeté toute autre manière de considérer l'amour. J'ai recueilli, pour composer les chapitres précédents, ce que j'ai remarqué dans l'histoire ou dans le monde; en écrivant celui-ci, je me suis laissée aller à mes seules impressions; j'ai rêvé plutôt qu'observé: que ceux qui se ressemblent se comprennent.
De l'amour.
Si l'Être tout-puissant qui a jeté l'homme sur cette terre a voulu qu'il conçût l'idée d'une existence céleste, il a permis que dans quelques instants de sa jeunesse il pût aimer avec passion, il pût vivre dans un autre, il pût compléter son être en l'unissant à l'objet qui lui était cher. Pour quelque temps, du moins, les bornes de la destinée de l'homme, l'analyse de la pensée, la méditation de la philosophie, se sont perdues dans le vague d'un sentiment délicieux; la vie qui pèse était entraînante, et le but qui toujours paraît au-dessous des efforts, semblait les surpasser tous. L'on ne cesse point de mesurer ce qui se rapporte à soi; mais les qualités, les charmes, les jouissances, les intérêts de ce qu'on aime n'ont de terme que dans notre imagination. Ah! qu'il est heureux le jour où l'on expose sa vie pour l'unique ami dont notre âme a fait choix! le jour où quelque acte d'un dévouement absolu lui donne au moins une idée du sentiment qui oppressait le coeur par l'impossibilité de l'exprimer! Une femme, dans ces temps affreux dont nous avons vécu contemporains; une femme condamnée à mort avec celui qu'elle aimait, laissant bien loin d'elle le secours du courage, marchait au supplice avec joie, jouissait d'avoir échappé au tourment de survivre, était fière de partager le sort de son amant, et présageant peut-être le terme où elle pouvait perdre l'amour qu'il avait pour elle, éprouvait un sentiment féroce et tendre qui lui faisait chérir la mort comme une réunion éternelle. Gloire, ambition, fanatisme, votre enthousiasme a des intervalles; le sentiment seul enivre chaque instant; rien ne lasse de s'aimer, rien ne fatigue dans cette inépuisable source d'idées d'émotions heureuses; et tant qu'on ne voit, qu'on n'éprouve rien que par un autre, l'univers entier est lui sous des formes différentes; le printemps, la nature, le ciel, ce sont les lieux qu'il a parcourus; les plaisirs du monde, c'est ce qu'il a dit; ce qui lui a plu, les amusements qu'il a partagés; ses propres succès à soi-même, c'est la louange qu'il a entendue, et l'impression que le suffrage de tous a pu produire sur le jugement d'un seul; enfin, une idée unique est ce qui cause à l'homme le plus grand bonheur ou la folie du désespoir. Rien ne fatigue l'existence autant que ces intérêts divers dont la réunion a été considérée comme un bon système de félicité; en fait de malheur on n'affaiblit pas ce qu'on divise: après la raison qui dégage de toutes les passions, ce qu'il y a de moins malheureux encore, c'est de s'abandonner entièrement à une seule. Sans doute ainsi l'on s'expose à recevoir la mort de ses propres affections; mais le premier but qu'on doit se proposer en s'occupant du sort des hommes, n'est pas la conservation de leur vie; le sceau de leur nature immortelle est de n'estimer l'existence physique qu'avec la possession du bonheur moral.
C'est par le secours de la réflexion, c'est en écartant de moi l'enthousiasme de la jeunesse, que je considérerai l'amour, ou, pour mieux m'exprimer, le dévouement absolu de son être aux sentiments, au bonheur, à la destinée d'un autre, comme la plus haute idée de félicité qui puisse exalter l'espérance de l'homme. Cette dépendance d'un seul objet affranchit si bien du reste de la terre, que l'être sensible qui a besoin d'échapper à toutes les prétentions de l'amour-propre, à tous les soupçons de la calomnie, à tout ce qui flétrit enfin dans les relations qu'on entretient avec les hommes, l'être sensible trouve dans cette passion quelque chose de solitaire et de concentré qui inspire à l'âme l'élévation de la philosophie et l'abandon du sentiment. On échappe au monde par des intérêts plus vifs que tous ceux qu'il peut donner; on jouit du calme de la pensée et du mouvement du coeur, et, dans la plus profonde solitude, la vie de l'âme est plus active que sur le trône des Césars. Enfin, à quelque époque de l'âge qu'on transportât un sentiment qui vous aurait dominé depuis votre jeunesse, il n'est pas un moment où d'avoir vécu pour un autre ne fût plus doux que d'avoir existé pour soi, où cette pensée ne dégageât tout à la fois des remords et des incertitudes. Quand on n'a pour but que son propre avantage, comment peut-on parvenir à se décider sur rien? le désir échappe, pour ainsi dire, à l'examen qu'on en fait; l'événement amène souvent un résultat si contraire à notre attente, que l'on se repent de tout ce qu'on a essayé, que l'on se lasse de son propre intérêt comme de toute autre entreprise. Mais quand c'est au premier objet de ses affections que la vie est consacrée, tout est positif, tout est déterminé, tout est entraînant:il le veut, il en a besoin, il en sera plus heureux; un instant de sa journée pourra s'embellir au prix de tels efforts. C'est assez pour diriger le cours entier de la destinée; plus de vague, plus de découragement, c'est la seule jouissance de l'âme qui la remplisse en entier, s'agrandisse avec elle, et, se proportionnant à nos facultés, nous assure l'exercice et la jouissance de toutes. Quel est l'esprit supérieur qui ne trouve pas dans un véritable sentiment le développement d'un plus grand nombre de pensées que dans aucun écrit, dans aucun ouvrage qu'il puisse ou composer ou lire? Le plus grand triomphe du génie c'est de deviner la passion; qu'est-ce donc qu'elle-même? Les succès de l'amour-propre, le dernier degré des jouissances de la personnalité, la gloire, que vaut-elle auprès d'être aimé? Qu'on se demande ce que l'on préférerait d'être Aménaïde ou Voltaire. Ah! tous ces écrivains, ces grands hommes, ces conquérants s'efforcent d'obtenir une seule des émotions que l'amour jette comme par torrent dans la vie; des années de peines et d'efforts leur valent un jour, une heure de cet enivrement qui dérobe l'existence; et le sentiment fait éprouver, pendant toute sa durée, une suite d'impressions aussi vives et plus pures que le couronnement de Voltaire, ou le triomphe d'Alexandre.
C'est hors de soi que sont les seules jouissances indéfinies. Si l'on veut sentir le prix de la gloire, il faut voir celui qu'on aime honoré par son éclat; si l'on veut apprendre ce que vaut la fortune, il faut lui avoir donné la sienne; enfin, si l'on veut bénir le don inconnu de la vie, il faut qu'il ait besoin de votre existence, et que vous puissiez considérer en vous le soutien de son bonheur.
Dans quelque situation qu'une profonde passion nous place, jamais je ne croirai qu'elle éloigne de la véritable route de la vertu; tout est sacrifice, tout est oubli de soi dans le dévouement exalté de l'amour, et la personnalité seule avilit; tout est bonté, tout est pitié dans l'être qui sait aimer, et l'inhumanité seule bannit toute moralité du coeur de l'homme. Mais s'il est dans l'univers deux êtres qu'un sentiment parfait réunisse, et que le mariage ait liés l'un à l'autre, que tous les jours, à genoux, ils bénissent l'Être suprême; qu'ils voient à leurs pieds l'univers et ses grandeurs; qu'ils s'étonnent, qu'ils s'inquiètent même d'un bonheur qu'il a fallu tant de chances diverses pour assurer, d'un bonheur qui les place à une si grande distance du reste des hommes; oui, qu'ils s'effrayent d'un tel sort. Peut-être, pour qu'il ne fût pas trop supérieur au nôtre, ont-ils déjà reçu tout le bonheur que nous espérons dans l'autre vie; peut-être que pour eux il n'est pas d'immortalité.
J'ai vu, pendant mon séjour en Angleterre, un homme du plus rare mérite, uni depuis vingt-cinq ans à une femme digne de lui: un jour, en nous promenant ensemble, nous rencontrâmes ce qu'on appelle en anglais desGipsies, des Bohémiens, errant souvent au milieu des bois, dans la situation la plus déplorable: je les plaignais de réunir ainsi, tous les maux physiques de la nature.Eh bien, me dit alors M. L.,si, pour passer ma vie avec elle, il avait fallu me résigner à cet état, j'aurais mendié depuis trente ans, et nous aurions encore été bien heureux!—Ah! oui, s'écria sa femme,même ainsi nous aurions été les plus heureux des êtres!Ces mots ne sont jamais sortis de mon coeur. Ah! qu'il est beau ce sentiment qui, dans l'âge avancé, fait éprouver une passion peut-être plus profonde encore que dans la jeunesse; une passion qui rassemble dans l'âme tout ce que le temps enlève aux sensations; une passion qui fait de la vie un seul souvenir, et, dérobant à sa fin tout ce qu'a d'horrible l'isolement et l'abandon, vous assure de recevoir la mort dans les mêmes bras qui soutinrent votre jeunesse et vous entraînèrent aux liens brûlants de l'amour! Quoi! c'est dans la réalité des choses humaines qu'il existe un tel bonheur, et toute la terre en est privée; et presque jamais l'on ne peut rassembler les circonstances qui le donnent! Cette réunion est possible, et l'obtenir pour soi ne l'est pas! Il est des coeurs qui s'entendent et le hasard, et les distances, et la nature, et la société, séparent sans retour ceux qui se seraient aimés pendant tout le cours de leur vie; et les mêmes puissances attachent l'existence à qui n'est pas digne de vous, ou ne vous entend pas, ou cesse de vous entendre!
Malgré le tableau que j'ai tracé, il est certain que l'amour est de toutes les passions la plus fatale au bonheur de l'homme. Si l'on savait mourir, on pourrait encore se risquer à l'espérance d'une si heureuse destinée; mais l'on abandonne son âme à des sentiments qui décolorent le reste de l'existence; on éprouve, pendant quelques instants, un bonheur sans aucun rapport avec l'état habituel de la vie, et l'on veut survivre à sa perte: l'instinct de la conservation l'emporte sur le mouvement du désespoir, et l'on existe, sans qu'il puisse s'offrir dans l'avenir une chance de retrouver le passé, une raison même de ne pas cesser, de souffrir, dans la carrière des passions, dans celle surtout d'un sentiment qui, prenant sa source, dans tout ce qui est vrai, ne peut être consolé par la réflexion même. Il n'y a que les hommes capables de la résolution de se tuer[3] qui puissent, avec quelque ombre de sagesse, tenter cette grande route de bonheur: mais qui veut vivre et s'expose à rétrograder; mais qui veut vivre et renonce, d'une manière quelconque, à l'empire de soi-même; se voue comme un insensé au plus cruel des malheurs.
La plupart des hommes, et même un grand nombre de femmes, n'ont aucune idée du sentiment tel que je viens de le peindre, et Newton a plus de juges que la véritable passion de l'amour. Une sorte de ridicule s'est attaché à ce qu'on appelle des sentiments romanesques; et ces pauvres esprits, qui mettent tant d'importance à tous les détails de leur amour-propre, ou de leurs intérêts, se sont établis comme d'une raison supérieure à ceux dont le caractère a transporté dans un autre l'égoïsme, que la société considère assez dans l'homme qui s'occupe exclusivement de lui-même. Des têtes fortes regardent les travaux de la pensée, les services rendus au genre humain, comme seuls dignes de l'estime des hommes. Il est quelques génies qui ont le droit de se croire utiles à leurs semblables; mais combien peu d'êtres peuvent se flatter de quelque chose de plus glorieux que d'assurer à soi seul la félicité d'un autre! Des moralistes sévères craignent les égarements d'une telle passion. Hélas! de nos jours, heureuse la nation, heureux les individus qui dépendraient des hommes susceptibles d'être entraînés par la sensibilité! Mais, en effet, tant de mouvements passagers ressemblent à l'amour, tant d'attraits d'un tout autre genre prennent, ou chez les femmes par vanité, ou chez les hommes dans leur jeunesse, l'apparence de ce sentiment, que ces ressemblances avilies ont presque effacé le souvenir de la vérité même. Enfin, il est des caractères aimants, qui, profondément convaincus de tout ce qui s'oppose au bonheur de l'amour, des obstacles que rencontre et sa perfection, et surtout sa durée; effrayés des chagrins de leur propre coeur, des inconséquences de celui d'un autre; repoussent, par une raison courageuse, et par une sensibilité craintive, tout ce qui peut entraîner à cette passion: c'est de toutes ces causes que naissent et les erreurs adoptées, même par les philosophes, sur la véritable importance des attachements du coeur, et les douleurs sans bornes qu'on éprouve en s'y livrant.
Il n'est pas vrai, malheureusement, qu'on ne soit jamais entraîné que par les qualités qui promettent une ressemblance certaine entre les caractères et les sentiments: l'attrait d'une figure séduisante, cette espèce d'avantage qui permet à l'imagination de supposer à tous les traits qui la captivent, l'expression qu'elle souhaite, agit fortement sur un attachement qui ne peut se passer d'enthousiasme; la grâce des manières, de l'esprit, de la parole, la grâce, enfin, comme plus indéfinissable que tout autre charme, inspire ce sentiment qui, d'abord, ne se rendant pas compte de lui-même, naît souvent de ce qu'il ne peut s'expliquer. Une telle origine ne garantit ni le bonheur, ni la durée d'une liaison; cependant dès que l'amour existe, l'illusion est complète; et rien n'égale le désespoir que fait éprouver la certitude d'avoir aimé un objet indigne de soi. Ce funeste trait de lumière frappe la raison avant d'avoir détaché le coeur; poursuivi par l'ancienne opinion à laquelle il faut renoncer, on aime encore en mésestimant; on se conduit comme si l'on espérait, en souffrant, comme s'il n'existait plus d'espérance; on s'élance vers l'image qu'on s'était créée; on s'adresse à ces mêmes traits qu'on avait regardés jadis comme l'emblème de la vertu, et l'on est repoussé par ce qui est bien plus cruel que la haine, par le défaut de toutes les émotions, sensibles et profondes: on se demande si l'on est d'une autre nature, si l'on est insensé dans ses mouvements; on voudrait croire à sa propre folie pour éviter de juger le coeur de ce qu'on aimait. Le passé même ne reste plus pour faire vivre de souvenirs; l'opinion qu'on est forcé de concevoir se rejette sur les temps où l'on était déçu, on se rappelle ce qui devait éclairer: alors le malheur s'étend sur toutes les époques de la vie; les regrets tiennent du remords, et la mélancolie, dernier espoir des malheureux, ne peut plus adoucir ces repentirs qui vous agitent, qui vous dévorent, et vous font craindre la solitude sans vous rendre capable de distraction.